Journal de route

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Jean Oppenheimer, libéré — non loin de Primo Levi — par les troupes soviétiques à l'infirmerie d'Auschwitz III-Monowitz, le 27 janvier 1945, est transféré à Katowice, dans un lieu de regroupement improvisé. Dans l'attente de son rapatriement en France, il décide, le 14 mars 1945, de tenir un journal pour tromper son ennui. Ce qu'il appelle son « journal de route », initialement entrepris pour reprendre pied dans la vie en consignant les événements du retour, se transforme rapidement en témoignage de son expérience concentrationnaire. Arrivé à Birkenau par le convoi n° 62, le 23 novembre 1943, il est transféré, après une période de quarantaine, au camp de Monowitz pour travailler à l'immense usine de la Buna. Cette écriture quotidienne, qui le mène sur les chemins de sa mémoire de d
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 98
EAN13 : 9782748174588
Nombre de pages : 283
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Journal de route
14 mars-9 mai 1945

Jean Oppenheimer
Journal de route
14 mars-9 mai 1945



Préface de Sabine Zeitoun










COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH


Le Manuscrit
www.manuscrit.com © Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-7459-3 - (pour le fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7458-5 (pour le livre imprimé)
La Collection « Témoignages de la Shoah »
de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah


Avec la collection « Témoignages de la Shoah », réalisée en
partenariat avec les éditions Le Manuscrit, la Fondation
souhaite conserver et transmettre vers un large public la
mémoire des victimes et des témoins des années noires des
persécutions antisémites de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation espère
ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix sont
restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent enfouis au
plus profond des mémoires individuelles ou familiales, récits
parfois écrits mais jamais diffusés, témoignages publiés au
sortir de l’enfer des camps, mais disparus depuis trop
longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multiplicité
des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collection à
laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lecture
composé d’historiens et de témoins, apporte sa caution
morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des conflits
divers tend à obscurcir, confondre et banaliser ce que fut la
Shoah, cette collection permettra aux lecteurs, chercheurs et
étudiants de mesurer la spécificité d’une persécution extrême
dont les uns furent acteurs, les autres complices, et face à
laquelle certains restèrent indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet de
l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion, et l’esprit
de fraternité.

Simone VEIL
Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
(septembre 2004)
7 Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld
Membres : Olivier Coquard, Gérard Gobitz,
Katy Hazan (OSE), Dominique Missika,
Denis Peschanski, Paul Schaffer

Responsable de la collection : Philippe Weyl

Dans la même collection

Murmures d’enfants dans la nuit, de Rachel Chetrit-Benaudis

Auschwitz, le 16 mars 1945, d’Alex Mayer

Dernière Porte suivi de 50 ans après, une journée à Auschwitz,
de Claude Zlotzisty

À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE, de Katy Hazan
et Éric Ghozlan

J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, d’Albert Bigielman

Matricule A-16689. Souvenirs de déportation d’un enfant de treize ans
(mai 1944 - mai 1945), de Claude Hirsch

Jamais je n’aurai quatorze ans, de François Lecomte

Sali, de Salomon Malmed

Journal d’un interné. Compiègne, Drancy, Pithiviers. 12 décembre 1941 –
23 septembre 1942. Journal (volume I), Souvenirs et lettres (volume II), de
Benjamin Schatzman

Trois mois dura notre bonheur. Mémoires 1943-1944, de Jacques Salon

Vies interdites, de Mireille Boccara

Retour d’Auschwitz. Souvenirs du déporté 174 949, de Guy Kohen

Le Camp de la mort lente, Compiègne 1941-1942, de Jean-Jacques Bernard

Mille jours de la vie d’un déporté qui a eu de la chance, de Théodore Woda

Évadée du Vél’ d’Hiv’, d’Anna Traube
JEAN OPPENHEIMER



1Biographie
de Jean Oppenheimer







1909 10 septembre : naissance de David Walter
Oppenheimer à Ellingen (Bavière, Allemagne). Il
a un frère aîné.

Il grandit à Haguenau (Bas-Rhin actuel). Son père
est marchand de bestiaux et sa mère est au foyer.

? Après avoir obtenu son baccalauréat, il vient à
Paris. Il fait de brillantes études à l’École libre des
sciences politiques, surnommée « Sciences Po ».

Son diplôme en poche, il travaille.

1933 Son père meurt.

? Jean se marie avec Simone Austerlitz (ou Falkin).
Ils n’auront pas d’enfant.

1 Peu d’informations sur la vie de Jean Oppenheimer sont parvenues jusqu’à
nous. Souhaitons que les éditions futures offrent aux lecteurs une biographie plus
complète.
9JOURNAL DE ROUTE BIOGRAPHIE DE JEAN OPPNHEIMER
1939 3 septembre : déclaration de guerre.
Sa femme travaille dans une librairie.

Jean Oppenheimer est investi dans la Résistance
en particulier sous le nom de Monsieur Laurent.

er1943 1 septembre : il est arrêté dans des circonstances
inconnues et amené au commissariat de police de
Maisons-Laffitte.

9 septembre : il est transféré au camp de transit
de Drancy (aujourd’hui Seine-Saint-Denis), où il
participe avec les membres de l’administration
juive du camp au creusement du tunnel d’évasion
découvert par les Allemands peu avant son
achèvement.

20 novembre : il est déporté par le convoi n° 62
à destination d’Auschwitz.

23 novembre : arrivée à Auschwitz II-Birkenau
(Haute-Silésie, Pologne) sur la Judenrampe. Sur les
1 200 personnes du convoi (dont dix-neuf ont
sauté du train), 243 hommes et 45 femmes sont
intégrés au camp. Les autres, femmes, enfants,
personnes âgées et malades, sont dirigées vers les
chambres à gaz.

9 décembre : il quitte le Block de quarantaine
(Kommando 174) de Birkenau et intègre Auschwitz
III-Monowitz, au Kommando 157 puis au 198 où,
sous les coups et les injures, il pose des tuyaux de
canalisation.
10JEAN OPPENHEIMER BIOGRAPHIE DE JEAN OPPNHEIMER
1944 Janvier : il est affecté au Kommando 200 sur un
chantier situé à environ 3,5 km où il n’est plus ni
injurié ni battu.

Il est affecté au Kommando 2 où il est à nouveau
continuellement battu et humilié ; les conditions
sont pires qu’au 157.

1945 7 janvier : très affaibli et malade, il décide de se
supprimer par électrocution aux fils barbelés, mais
le courant n’est pas branché et les sentinelles ne
tirent pas. Il va travailler, et son état lui attire les
foudres d’un Vorarbeiter tzigane qui le bat.

9 janvier : il est accepté à l’infirmerie.

18 janvier : face à l’avancée des troupes soviétiques,
Auschwitz est évacué. Jean reste à l’infirmerie.

19 janvier : bombardement de l’usine de la Buna-
Monowitz par l’aviation américaine. Une bombe
incendiaire détruit six baraquements.

27 janvier : les troupes soviétiques avancées
découvrent Auschwitz et le libère.

? : il est transporté à Auschwitz I à la salle 10 du
Block 10 transformé en hôpital.

11 mars : Jean arrive à Katowice, dans une école
convertie en camp de regroupement sous
autorité soviétique, dans l’attente d’être rapatrié.

11JOURNAL DE ROUTE BIOGRAPHIE DE JEAN OPPENHEIMER
14 mars : Jean commence la rédaction de son
« journal de route », d’abord pour combattre
l’ennui, puis pour témoigner.

23 avril : début du voyage de retour en train.

28 avril : il arrive affaibli à Odessa sur la mer
Noire (Ukraine actuelle).

4 mai : le soir, il embarque sur le Monoway.

9 mai : arrivée à Marseille et fin du Journal.

Il retrouve sa femme atteinte de la tuberculose.
Tous deux vont passer plusieurs mois en
province pour se refaire une santé.

1946 Il fonde (peut-être en association) une société de
conseil aux entreprises. Sa carte de membre de
l’Amicale d’Auschwitz porte la mention
inspecteur commercial. Il sera par la suite
représentant pour sa société.
Simone travaille toujours en librairie.

1970 Vers : sa femme disparaît brutalement lors d’un
accident de voiture. Il ne se remariera pas.

1979 Vers : il prend sa retraite et fait de nombreux
voyages. Cultivé et raffiné, il lit beaucoup.

2003 17 septembre : Jean Oppenheimer — de son
nom hébraïque David Ben Meïr Halevy —
décède à son domicile parisien.
12JEAN OPPENHEIMER


Carte schématique du complexe d’Auschwitz.
13JOURNAL DE ROUTE



Plan dessiné par Jean Oppenheimer du camp de concentration
d’Auschwitz III-Monowitz (le nord se trouve à gauche).
14JEAN OPPENHEIMER


Détail d’une photographie aérienne d’Auschwitz III-Monowitz
faite par les Alliés le 14 janvier 1945.
La neige met en valeur les voies de circulation dans le camp.
15JOURNAL DE ROUTE






Carte de membre de l’Amicale d’Auschwitz (recto et verso),
1946-1949.

16JEAN OPPENHEIMER


Description du manuscrit





Le manuscrit de Jean Oppenheimer est parvenu jusqu’à
nous grâce à la Fondation CASIP-COJASOR (Comité
d’action sociale israélite de Paris et d’Île-de-France –
Comité juif d’action sociale et de reconstruction) à qui il
fit don de ses biens. Voici son descriptif :
– Le journal du 14 mars 1945 au 21 avril 1945 est
composé de 57 feuillets format A4 (21 x 29,5 cm)
numérotés au recto dans le coin supérieur droit, écrits
recto verso à l’exception du feuillet 22 rédigé au verso
d’un papier à en-tête marqué de l’aigle et de la croix
gammée Der Gauleiter und Oberpräsident als Beauftrager des
RFSS Reichskommissar für die Festigung deutschen Volkstums,
(« Directeur de district et président suprême délégué du
RFSS ; commissaire du Reich pour le renforcement de
la nation »). Les feuillets 23 à 57 sont imprimés dans
leur coin supérieur droit du mot Blatt (« page » ou
« circulaire ») en lettres gothiques.
– La suite du journal, du 22 avril jusqu’au 9 mai 1945
inclus, est rédigé sur des feuillets de format A5
(14,75 x 21 cm) durant le rapatriement, numérotés de
1 à 12 se présentant ainsi :
▪ trois feuillets format A4 pliés en deux pour
former des cahiers de quatre pages, numérotés
de 1 à 3 dans le coin supérieur droit de la
première page. Le feuillet 1 comporte en en-tête
17JOURNAL DE ROUTE DESCRIPTION DU MANUSCRIT
sur la page 3, en lettres gothiques : Blatt
Wanderungsbewegung (« Circulaire Ordre de
marche ») ; le feuillet 2 : Blatt : Bevölkerungszahl
und natürliche Gliederung (« Circulaire : décompte
de la population et répartition naturelle) ; le
feuillet 3 : Blatt : Volkstanz und Spiel (« Circulaire :
danse folklorique et jeu »).
▪ huit feuillets A 5 écrits recto verso et numérotés
de 4 à 11 sur la première page. Le feuillet 4 est
imprimé verticalement sur son verso de : Blatt :
Von der Gründung unseres Dorfes bis zum Ausbruch des
Weltkrieges (« Circulaire : de la fondation de notre
bourg à l’éclatement de la guerre mondiale »).
– « Déposition » d’un membre de Sonderkommando
affecté au crématoire n° II de Birkenau du 5 juillet au
28 août 1943, Noah Oksenberg (matricule 126 116),
recueillie en commun par Jean Oppenheimer et
M. Junguenet originaire de Fontainebleau, deux feuillets
manuscrits numérotées 12 A pour insertion entre les
feuillets 12 et 13.
– Plan d’Auschwitz III-Monowitz, numéroté 30 A,
dessiné avec une règle et un crayon à papier et des
crayons de couleur rouge et bleue.
– Quatre feuillets format A4 non numérotés, écrits d’un
seul côté : liste de malades (Krankenliste), toutes datées
du 6 mars 1945. Les feuillets sont pliés en deux dans le
sens de la hauteur ; les colonnes ainsi dégagées
correspondent à différentes salles du même Block 10.
Sur sept salles, trois sont occupées par des femmes.
– Une feuille de maladie où sont donnés des éléments
sur la vie de Jean Oppenheimer.
– Des feuillets de divers formats, surtout A 5, portant
des listes de noms, avec professions et adresses.
18JEAN OPPENHEIMER



Préface







erLe 1 septembre1943, Jean Oppenheimer, alors âgé de
trente-quatre ans, est arrêté et conduit au commissariat
de police de Maisons-Laffite. Interné au camp de
Drancy, il est déporté à Auschwitz par le convoi n° 62
du 20 novembre 1943. Après trois jours et trois nuits,
son convoi composé de 1 200 hommes, femmes et
enfants s’immobilise le long de la Judenrampe.

Jusqu’à la mi-mai 1944, les convois s’arrêtaient le
long de ce quai situé entre le camp de concentration
d’Auschwitz I et le camp d’extermination de Birkenau,
dit Auschwitz II. Par la suite, un nouveau quai, la
Bahnrampe, a été édifié à l’intérieur même du camp de
Birkenau pour l’arrivée massive de convois en
provenance de Hongrie.
C’est sur la Judenrampe, restaurée à l’initiative de Serge
Klarsfeld par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah
eà l’occasion du 60 anniversaire de la libération
d’Auschwitz, que le convoi n° 62 a été soumis à la
sélection. Il en a d’ailleurs été de même pour la plupart
de ceux qui sont partis de Drancy.
19JOURNAL DE ROUTE PRÉFACE
Jugés aptes au travail, Jean Oppenheimer et
quelque 280 autres membres de ce convoi échappent
ce jour-là au gazage immédiat. Intervient alors la
procédure habituelle imposée à tous les juifs dont la
mort est en sursis : immatriculation, quarantaine puis
affectation à un Kommando.

Ainsi, le 9 décembre 1943, il quitte Birkenau pour
rejoindre Monowitz, appelé aussi Auschwitz III.
Devenu alors un « objet » que l’on déplace d’un
Kommando à l’autre, il est confronté, dans un même
univers, à des réalités parfois très différentes. En effet,
les conditions de vie du détenu varient sensiblement
selon les affectations. Et ce n’est pas qu’une simple
question de tâche, aussi éprouvante soit-elle. La
personnalité de ceux qui détiennent l’autorité immédiate
sur les simples détenus compte également beaucoup. Le
plus souvent, elle est entre les mains de Kapos au triangle
vert, autrement dit des condamnés de droit commun ;
des individus pour la plupart dépravés et corrompus.

Entre autres découvertes, Jean Oppenheimer a vu à
son arrivée à Birkenau que ce rôle était parfois aussi
tenu par des juifs. Il prenait là brutalement conscience
que tous les repères de la normalité n’avaient plus
aucune efficience dans un lieu comme celui-là :

Nous avions à ce moment compris ce que c’était le camp de
concentration. Pas de propriété personnelle, pas
d’individualisme, fausseté, cynisme, nous étions livrés à
merci, pieds et mains liés. […] Rien de plus qu’une pâte à
modeler, on se laisse faire, stupidement. […] En une seule
journée, on nous a précipités en chute verticale au fond de la
20JEAN OPPENHEIMER PRÉFACE
misère, au-delà de tout ce qu’un sain esprit saurait imaginer
[…] Vivre uniquement pour soi-même, en égoïste féroce et
sanglant, sans penser à rien, ni au passé, ni à l’avenir, ni
même aux camarades de misère, préoccupé exclusivement du
manger et du comment se procurer un petit supplément, vivre
la minute présente sans penser à celle qui vient, ne sachant
s’il y a encore une autre minute à vivre, voilà la recette pour
camp de concentration, voilà l’enseignement tiré des
premières semaines de captivité.

Moins décrit par l’historiographie que les deux
autres camps d’Auschwitz, le camp de travail de
Monowitz offrait par bien des aspects l’image d’un
camp de concentration. Il a été édifié à partir d’avril
1941 près du village de Monowice, à une huitaine de
kilomètres du Stammlager, autrement dit Auschwitz I, le
camp souche. Encouragé par la SS, le conglomérat
chimique IG-Farben implanta dans ce secteur une
usine affectée à la production de caoutchouc
synthétique et de méthanol (Buna-Werke) qui fut mise
en service au cours de l’été 1942.
Au début, les détenus travaillant sur ce site venaient
du Stammlager. Ils furent ensuite installés à Monowitz
même, dans un camp qui jouxtait l’usine et en était donc
nettement séparé. Son enceinte doublement électrifiée
délimitait un rectangle d’environ 300 mètres sur
500 mètres, soit une quinzaine d’hectares.
Devenu administrativement autonome, en novembre
1943, sous le nom d’Auschwitz III-Monowitz, il fut
chargé de la direction administrative des autres camps
annexes comme ceux de Blechhammer, Fürstengrube et
Gleiwitz. Près de 10 000 déportés travaillaient à la Buna,
dans cette ville-usine dont le site occupait une surface
21JOURNAL DE ROUTE PRÉFACE
2d’environ 400 hectares (soit 4 km), et que les Alliés
bombardèrent en 1944. Cependant, la Buna n’employait
pas que des déportés. On y trouvait également des
« travailleurs libres » allemands et des « travailleurs
volontaires » étrangers, de même que des prisonniers de
guerre britanniques. Comme il se doit, le sort de ces non
déportés était nettement différent de celui des autres.

Les détenus qui mouraient à Monowitz étaient
incinérés à quelques kilomètres de là, à Birkenau, camp
que les Alliés ne bombardèrent pas. Les détenus devenus
« improductifs » y étaient également envoyés pour être
gazés. Le Zyklon B, gaz utilisé dans les installations
homicides de Birkenau, était produit principalement par
IG-Farben, ou plus exactement par l’une de ses
nombreuses filiales. Très proche du pouvoir nazi, IG-
Farben a été aussi l’un des principaux bénéficiaires de la
main-d’œuvre concentrationnaire. Ce conglomérat, qui
avait été peu ou prou le numéro un mondial de la chimie,
fut démantelé après le procès de Nuremberg.

Inévitablement, l’évocation de Monowitz appelle
celle de Primo Levi dont l’itinéraire, sur bien des points,
se confond avec celui de Jean Oppenheimer, arrivé dans
ce camp quelques semaines plus tôt. Pourtant, les deux
hommes ne se sont pas connus. Même en janvier 1945,
lorsqu’avec quelques centaines d’autres malades ils
furent abandonnés à leur sort dans un camp alors vidé
de la plus grande partie de sa population. Ils n’ont pas
connu non plus Élie Wiesel. Mais celui qui deviendrait
un jour prix Nobel de la Paix ne fut libéré qu’en avril
1945, à Buchenwald, camp vers lequel il fut évacué
après avoir participé aux « marches de la mort ».
22JEAN OPPENHEIMER PRÉFACE
Les « marches de la mort », Jean Oppenheimer n’y
aurait probablement pas survécu. Tous ceux que les
Allemands laissèrent derrière eux à Auschwitz, faute de
pouvoir les liquider à temps, étaient pourtant voués
aussi à la mort. Beaucoup en effet s’éteignirent avant
l’arrivée des Soviétiques, le 27 janvier, et de nombreux
autres encore les jours suivants. Bien que très affaibli,
Jean Oppenheimer n’était pas de ceux-là. Libéré, il fut
transféré à Katowice, dans un camp de regroupement
soviétique, en attendant d’être rapatrié en France.

C’est là que le 14 mars 1945, il écrit les premiers
mots de son Journal de route, récit autobiographique. Il en
achèvera l’écriture moins de deux mois plus tard, le
9 mai, quelques heures seulement avant de poser le pied
sur le sol français. À Katowice, sa principale
préoccupation est de rentrer chez lui, de retrouver sa
femme et de reprendre une vie « normale ». Mais pour
l’heure, il lui faut attendre. Aussi, pour « passer le
temps », rédige-t-il au jour le jour le récit de son vécu.
Mais tromper l’ennui dans l’attente du retour n’est pas
sa seule motivation. Il écrit également pour témoigner,
pour rendre compte de son quotidien dans ce camp, de
l’état d’esprit qui y règne, de la manière dont il vit cette
attente et des sentiments qu’il éprouve, de sa relation à
l’argent, à la nourriture, de ses achats, des « petits
plaisirs » qu’il s’autorise ou pas.

Une partie importante de son propos concerne
Auschwitz proprement dit. L’originalité de ce
témoignage, qui présente les personnages et les
événements selon un ordre chronologique, provient
entre autres de l’imbrication des passages sur Katowice
23JOURNAL DE ROUTE PRÉFACE
avec ceux relatifs à son vécu concentrationnaire avant
que ne sonne l’heure de sa libération.
Jean Oppenheimer a sans doute très vite compris
l’urgence de l’écriture dont pour lui l’enjeu immédiat est
de prendre de vitesse l’oubli. Son propre oubli car il n’a
pas encore conscience de l’importance de la Mémoire
comme fondement même de l’Histoire et, au-delà, e rempart face à la négation. Jean Oppenheimer a
écrit l’histoire de sa déportation et de son retour très
vite puis est passé, semble-t-il, à autre chose.

Les difficultés qu’il éprouve, lorsqu’il est confronté à
la transmission écrite de son vécu concentrationnaire,
ne sont probablement pas uniquement matérielles. Ce
sont cependant les seules qu’il évoque. Ainsi, le papier
est une denrée rare et il lui est parfois difficile de s’en
procurer. L’utilisation de papiers de récupération,
notamment des feuilles à en-tête de l’administration
allemande, donne à ses documents écrits un caractère
encore plus authentique.
S’il ne nous est pas toujours possible de percevoir
l’état d’esprit de l’auteur au moment où il rédige son
journal, celui-ci nous donne parfois l’impression d’un
certain détachement, y compris lorsqu’il relate l’horreur
d’Auschwitz. Tout cela semble écrit au fil de la plume,
d’un trait, d’une écriture régulière et décidée.
Sur ses pages manuscrites ne figurent pratiquement
aucune rature, ni rajout. Caractérisé par une grande
justesse de ton, le style de ce journal est simple,
limpide, avec parfois des expressions qui font sourire et
qui semblent propres à l’auteur. Celui-ci décrit ses états
d’âme sans fausse pudeur et transmet ses impressions
sans détour. Mais de cette spontanéité, certes estimable,
24JEAN OPPENHEIMER PRÉFACE
résulte une vision de la nature humaine qui n’est pas
toujours aussi dépassionnée que celle que nous en
donne Primo Lévi lorsqu’il évoque l’univers
d’Auschwitz. Contrairement à Jean Oppenheimer,
celui-ci a été rapatrié tardivement, en novembre 1945.
Cette distance temporelle de quelques mois entre sa
libération et son retour a pu aider l’auteur de Si c’est un
homme, ouvrage écrit entre décembre 1945 et janvier
1947, à pousser plus loin l’analyse de l’attitude humaine
face aux situations les plus extrêmes.
S’il est très spontané, le propos de Jean Oppenheimer
est aussi parfois très cynique. Ainsi, insiste-t-il souvent
sur l’absurdité de la vie. Son affectation à Monowitz,
considérée a posteriori comme une chance, en est une
illustration. Les désirs qui ont motivé sa volonté de
survivre en sont une autre : retrouver sa femme et sa
liberté mais aussi manger des gâteaux…
C’est peut-être dans le camp de Katowice, en tant que
rescapé, qu’il mesure le mieux la fragilité de l’existence :

Toute l’attention de l’homme est concentrée sur la minute
présente, sur l’immédiat, sur le bien-être physique, le manger, le
boire, le fumer et l’extra.

Dans son journal, Jean Oppenheimer revient à
plusieurs reprises sur ce qui a permis sa survie. La
résignation d’abord. La résignation de devoir vivre son
sort. Mais accepter son sort, c’est aussi croire aux
manifestations de la providence. Celle-ci lui est apparue
à plusieurs reprises, parfois de manière ambiguë. Ainsi,
au début de janvier 1945, il a voulu forcer le destin en
essayant de se suicider. Comme il l’écrit, ce fut une
véritable « déveine » : ce jour-là, les fils barbelés sur
25JOURNAL DE ROUTE PRÉFACE
lesquels il s’était jeté n’étaient pas électrifiés… La mort
n’ayant pas voulu de lui, il interpréta cela comme un
signe de la « Providence ». Cette providence, Primo Levi
à la différence de Jean Oppenheimer en réfutait jusqu’à
l’idée même :

Aujourd’hui je pense que le seul fait qu’un Auschwitz ait pu
exister devrait interdire à quiconque, de nos jours, de prononcer
1le mot de Providence […]

Écrit contre l’oubli, le Journal de route a été retrouvé
chez lui par la Fondation CASIP-COJASOR, œuvre
dont Jean Oppenheimer, décédé en 2003, avait fait son
légalitaire universel. Grâce aux efforts de la Fondation
pour la Mémoire de la Shoah, ce témoignage de grande
valeur est enfin accessible.

Sabine Zeitoun
historienne

1 Primo Levi, Si c’est un homme, Éd. Robert Laffont, 1996, p. 211.
26JEAN OPPENHEIMER
Avertissement du responsable éditorial



La transcription du manuscrit a été réalisée au plus
proche du texte original. Pour le confort du lecteur,
une correction orthographique a été effectuée et
quelques mots ont été ajoutés entre crochets. En
revanche, ont été respectés les néologismes et la
syntaxe emprunte de germanismes.

Des notes de bas de page viennent compléter
l’information du lecteur présent et à venir.
27JOURNAL DE ROUTE




Première page du manuscrit de Jean Oppenheimer,
mercredi 14 mars 1945.
28

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