Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Journalisme et dépendances

309 pages
Les journalistes sont-ils aussi indépendants que se plaisent à le rappeler certaines déclarations de vertu déontologique ? Ce mythe professionnel néglige les contraintes imposées par le fait que les journalistes sont engagés dans des transactions avec d'autres univers sociaux (politique, militant, économique, médical...). En quoi consistent les échanges et donc les marges de manoeuvre des journalistes à l'égard des divers réseaux sociaux avec lesquels ils travaillent pour produire de l'information médiatique?
Voir plus Voir moins

JOURNALISME
ET DEPENDANCES

www.1ibrairieharmattan.com di[fusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
2006 ISBN: 2-296-00714-7 EAN : 9782296007147 @ L'Harmattan,

JOURNALISME
ET DEPENDANCES
Sous la direction de Ivan CHUPIN et Jérémie NOLLET

Ont participé à cet ouvrage:

Camille Aubret, Damien de Blic, Isabelle Charpentier, Ivan Chupin, Nicolé Hubé, Marc Jampy, Amélie Jeanson, Nicolas Kaciaf, Carmela Lettieri, Dominique Marchetti, Jérémie Nollet, Emmanuel Pierru, Eugénie Saitta, Maxime Szczepanski-Huillery.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt KossuthL. u. 14-16

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 1282260 Ouagadougou12

1053 Budapest

Les Cahiers Politiques sont publiés avec le soutien de l'Institut
de Recherche Interdisciplinaire en Sociologie, Economie et Science

Politique (IRISES) de l'Université de Paris Dauphine

Comité éditorial
Eric Agrikoliansky, Dominique Damamme, Brigitte Caïti, Brigitte Le Grignou, Daniel Mouchard

Comité de direction
Pierre Mayance, Marie-Cécile Naves, Thomas RJ:bémont, Aude Soubiron

Comité de rédaction
Vanessa Bernadou, Ivan Chupin, Nicolas Defaud, Guillaume Garcia, Vincent Guiader, Amélie Jeanson, Angéh'que Joyau, Virginie Le Torrec, Sébastien Mosbah-Natanson, Mario Pinheiro, Konstantinos Prearis, Mouhsine Remini, Samia Simoif'ag et Leila Wühl

Liste des ouvrages
Travailler

parus dans la conection
avec Foucault

L.a démocratie en Europe L 'Union européenne et les médias Discipliner les sciences sociales L.a mondialisation Expertise comme concept oPératoire

et engagement politique

SOMMAIRE

Jalons pour une sociologie historique des interdépendances journalisme à d'autres univers sociaux Ivan Chupin etJérémieNollet
PREMIERE PARTIE: VARIATIONS DE CONFIGURATIONS

du 15

MEDIATIQUES...

...

37

Les journalistes au Liban, entre engagement militant et pro fessionnel Camille ubret A 39 L'identité journalistique à l'intersection des champs politique et intellectuel. Une comparaison France/Italie Carmela ettierietEugénie L Saitta 61 La construction de frontières dans le milieu journalistique lyonnais aux débuts de la troisième République
Marc Jampy 85 DEUXIEME PARTIE: LES CRISES COMME REVELATEUR DES INTERDEPENDANCES ET DE LEURS TRANSFORMATIONS.. 115 La contribution des scandales financiers à l'autonomisation l'univers journalistique: de Panama à la loi de 1935 de

Damien de B lie. ... ... .. 00 00000.. ... ... .. 0 0 o... 0117 0" 0" 0" La division du travail journalistique et ses effets sur le traitement de 1'« événement ». L'exemple du « scandale du sang contaminé ».
Dominique Marchetti 0" 0 0.0 0 0" 0..00 141

Les communicateurs et journalistique

de ministère
0 0

entre
0.. 0

champs

bureaucratique

JérémieN ollet

161
187

TROISIEME PARTIE: LES CONFIGURATIONS COMME EXPLICATION DES PRATIQUES PROFESSIONNELLES

Les pages « Société» ou les pages «Politique» Retour sur des conflits de bon voisinage Nicolas Hubé et NicolasKaciaf

en creux. 189

Un journalisme de« luxe ». Les logiques spécifiques de production de 1'« information internationale» au sein de la rédaction de TVS IsabelleChatpentieret Emmanuel Pierru Le commercial et le militant. Usages croisés du Monde Diplomatique Maxime S~zepanski-Huillery Produire le groupe: fondation et refondation d'un dispositif recrutement et de formation à la presse magazine pour les journalistes du groupe Prisma Amélie Jeansonet Ivan Chupin

213

239 de

273

8

REMERCIEMENTS

Ce livre est le résultat d'un travail collectif ce qui explique que les remerciements font mention d'une double équipe de rugby nécessaire à notre sens pour transformer cet essai comme il se doit. Nous remercions tout spécialement Pierre Mayance et Aude Soubiron pour leur aide dans le patient travail de relecture (avis, critiques, remarques...) et de mise en forme de ce manuscrit et l'amicale pression qu'ils ont su faire peser sur les directeurs de cet ouvrage pour aboutir à un produit fini. Un grand merci également à Nicolas Benvegnu pour sa participation active et critique au «brainstorming» d'idées ayant contribué au lancement de ce livre. Nous sommes également reconnaissant à Thomas Ribémont et Marie-Cécile Naves et Dominique Dammame pour nous avoir fait confiance pour diriger ce livre collectif ainsi qu'à Brigitte Gaiti, Julien Fretel, Jean-Gabriel Contamin, Laurent Mimouni et Dominique Chupin pour leurs remarques sur notre introduction. Merci à Guillaume Garcia, Angélique Joyau, Brigitte Le Grignou, Rémi Lefebvre, Sylvain Lefèvre, Virgine Le Torrec, Sébastien Mosbah-Natanson, Edith Pageaux, Samia Simozrag et Leila Wühl pour leurs avis sur les contributions à divers moments du processus. Merci à Pierre Marly et Younès Haddadi pour leur aide à la mise en forme. Enfin merci aux contributeurs de cet ouvrage, Camille Aubret Damien de Blic, Isabelle Charpentier, Nicolas Hubé, Marc Jampy, Nicolas Kaciaf, Carmela Lettieri, Dominique Marchetti, Emmanuel Pierru, Eugénie Saitta, Maxime Szczepanski-Huillery, et Amélie Jeanson pour la confiance qu'ils ont bien voulu nous accorder.

AVANT-PROPOS

T out livre collectif a une histoire, qui se loge dans l'évolution entre l'intention initiale des auteurs et le ,",produit fini que découvrent les lecteurs. Ce sont les transformations de ce projet que nous souhaiterions retracer ici afin d'expliquer les questionnements qui ont abouti à la production finale du livre. L'ambition première était de réunir des contributions de chercheurs en sciences sociales travaillant sur les médias mais dans des disciplines diverses: histoire, sociologie ou science politique. Le second objectif de ce livre, consistait à retenir des études qui prennent en compte la grande diversité de l'activité journalistique. En d'autres termes, nous excluions les contributions qui auraient trop homogénéisé le «journalisme» en ne prenant pas en considération ses multiples spécificités. Ces travers surgissent souvent au détour d'analyses où le journalisme n'est qu'un objet secondaire. Ainsi, dans la littérature consacrée aux mouvements sociaux, aux politiques publiques ou aux partis politiques, il n'est pas rare de déceler des généralités exprimées sous la forme: «les médias cadrent les problèmes. .. » ou « les journalistes favorisent. .. ».
De tels développements sont rendus impossibles et impensables en raison des récents progrès de la sociologie du journalisme, caractérisée par une volonté de contribuer à une meilleure compréhension de la division du travail journalistique. Depuis quelques années, les travaux concernant les spécialités journalistiques se sont multipliés, tâchant de mettre à jour leur genèse, la transformation de leur recrutement social, et les évolutions de leurs rapports aux «sources» d'information 1. De même, les con tribu-

1. Sans souci d'exhaustivité, les principaux repères à mentionner sont des études, généralement socio-historiques, sur les journalistes éducatifs 0 ean-Gustave PADIOLEAU), les journalistes médicaux (Dominique MARCHETTI), les journalistes économiques Oulien DUVAL), les journalistes sociaux (Sandrine LEVEQUE), les journalistes d'investigation (Dominique MARCHETTI, Cyril LEMIEUX), les journalistes européens (Olivier BAISNEE), ou les journalistes politiques (Erik NEVEU,]ean CHARRON, Nicolas KACIAF). Nous renvoyons aux travaux référencés en bibliographie, qu'il serait trop long de rappeler ici.

tions retenues ne pouvaient ignorer une autre des orientations les plus fondamentales des travaux actuels sur le journalisme: éviter le biais que Philip Schlesinger qualifie de «médiacentrisme »2. Le regard sur les relations que les journalistes nouent avec d'autres univers professionnels oblige en effet à décentrer l'attention du chercheur du seul monde journalistique pour considérer aussi la part qui revient aux «sources », c'est-à-dire aux réseaux d'informateurs, dans la fabrication de l'actualité et la promotion de certains évènements3. Dans cette perspective, l'information résulte d'un travail commun entre les journalistes et un ensemble d'acteurs sociaux (certains auteurs parlent de «co-production ») qui développent des stratégies d'accès aux médias. Loin d'être exclusives l'une de l'autre, ces deux approches participent d'un même modèle éclairant la production de l'information journalistique qui met en rapport «les cadrages », les « angles» que retiennent les journalistes dans leurs articles et sujets audiovisuels avec une étude de leurs propriétés sociales (notamment la position qu'ils occupent dans la division du travail journalistique et de cel-

2. Philip SCHLESINGER, « Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d'information et les limites du média-centrisme », Riseaux, n051, 1992, p. 75-98. Version originale: « Rethinking the sociology of journalism. Sources strategies and the limits of media-centrism », in Margorie FERGUSSON (ed.), Public Communication: The New Imperatives, Sage, 1990, chapitre IV, 2ème partie. 3. Pour des exemples précis de l'analyse de ces relations entre médias et sources, on peut se reporter à l'article de Gregory DER VILLE, « Le combat singulier Greenpeace-Sirpa. La compétition pour l'accès aux médias lors de la reprise des essais nucléaires français », Rtvue française de sciencepolitique, vo147, n° 5, octobre 1997, p. 589-629. Cf aussi par exemple, le travail de Dominique MARCHETTI sur Act up, « Les conditions de réussite d'une mobilisation médiatique et ses limites: l'exemple d'Act Up », in Curapp, La Politique ailleurs, Paris, Presses universitaires de France, 1998, p.277-297, et celui de Eric LAGNEAU et Pierre LEFEBURE sur Vilvoorde, « La spirale de Vilvoorde: politisation et médiatisation de la protestation. Un cas d'européanisation des mouvements sociaux », Caon peut penser hiers du CEVIPOF, n° 22, janvier 1999. Enfin, plus récemment, aux analyses de Dominique CARDON et de Fabien GRAN]EON, « Les mobilisations informationnelles dans le mouvement altermondialiste », colloque « les mobilisations altermondialistes », Paris, 3-5 décembre 2003 et de Sandrine LEVEQUE, « Usages croisés d'un évènement médiatique, in Eric AGRIKOLIANSKI et Isabelle SOMMIER, Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005, p. 75-102.

12

les de leurs sources), via leurs usages de leurs informateurs informations qu'ils leurs confient.

et des

De telles orientations de recherche s'inscrivaient dans le programme de travail qui est à l'origine de ce livre puisque l'appel à communication que nous avions élaboré portait sur les « frontières» du journalisme. Plus précisément ce thème invitait à s'intéresser aussi bien aux « frontières externes» qui définissent la profession en tant qu'activité spécifique par rapport à d'autres professions, qu'aux «frontières internes» qui structurent ce milieu, étant entendu que ces deux aspects ne sont pas séparables dans les faits. Mais si l'usage de la catégorie de « frontière» nous permettait d'inscrire les études réunies ici dans ces développements récents de la sociologie du journalisme, nous n'appelions pas pour autant les auteurs à « théoriser» un improbable concept de frontière. Et nous ne tenterons pas davantage de le faire ici. En effet, les rares tentatives d'un usage « durci» du concept particulièrement vague de « frontière» appliqué au journalisme sont loin d'être convaincantes, notamment parce qu'elles conduisent à négliger la nature précise des relations sociales qu'il décrit métaphoriquement, et, du coup, les enjeux sociaux qui se dissimulent derrière lui. La notion de « frontière» n'en présente pas moins une vertu importante, qui nous intéressait pour l'appel à communication: sa relative plasticité. La frontière n'est donc pas utilisée dans ce livre comme une théorie, un concept, ou même un objet scientifique, mais comme une méthode d'investigation sociologique, un outil de pratique scientifique, une «ficelle »4 comme dirait Howard Becker, pour l'étude des journalistes. En ce sens, nous nous rapprochons dans ce livre de l'usage fait de la « frontière» par la sociologie interactionniste de l'école de Chicago. Ainsi, Everett

4. Selon Becker, une ficelle est « un truc simple qui vous aide à résoudre un problème. Tous les métiers ont leurs ficelles, leurs solutions spécifiques à leurs problèmes spécifiques, leur manière de faire simplement les choses que les profanes trouvent très compliquées. A l'instar des plombiers et des charpentiers, les sociologues ont aussi leurs ficelles qui leur servent à résoudre les problèmes qui leur sont propres ». Cette citation est tirée de Howard BECKER, Les ficelles du métier, comment conduire sa rechercheen sciencessociales, Paris, La Découverte, 2002, p. 23.

13

Hughes, dans un article où il déploie sa méthode pour la description sociologique du métier d'infirmière, recommande de prêter attention à la construction en pratique des frontières du métier, c'est-à-dire comment se joue au concret la différenciation sociale de cette activité professionnelles. Nous voulions inciter les auteurs à ne point négliger cette question de l'analyse doublement relationnelle (en interne et en externe) du journalisme, tout en leur laissant la liberté d'investir une diversité d'approches théoriques et/ ou disciplinaires dans ce travail pour tenter de mettre à jour le faisceau de tâches que contient le métier de journaliste et ce qui fait tenir son unité. Bien que nous nous refusons à conceptualiser la frontière, ce thème a permis de faire émerger un objet commun à toutes les contributions ainsi rassemblées: celui de la question de l'autonomie d'un univers professionnel vis-à-vis d'autres espaces sociaux. Notre intérêt s'est alors déplacé de la frontière vers la plus ou moins grande dépendance du monde journalistique vis-àvis d'autres univers proches (espace politique, économique, associatif et militant). Réfléchir sur le journalisme et ses interdépendances, qui est l'objet de l'introduction de ce livre, devrait permettre de mieux comprendre la difficile conquête de l'autonomie des journalistes à l'égard d'autres univers sociaux et les ressorts par lesquels les journalistes parviennent toutefois à imposer et à renforcer leur pouvoir symbolique.

5. Everett C. HUGHES, Le regard sociologique: essais choisis, Paris, École des hautes études en science sociales, 1996. Il souligne en effet comment l'introduction de nouvelles activités à accomplir contribue à redéfinir le rôle social qu'implique le métier d'infirmière par rapport aux autres rôles joués par le médecin et le patient. Il montre notamment comment l'introduction de nouvelles tâches jugées peu valorisantes par les infirmières va les inciter à délaisser ce qu'elles considèrent comme un « sale boulot». Selon Hughes « le processus de conversion d'un art ou d'un métier en une profession établie comporte souvent une tentative pour abandonner certaines tâches à une autre catégorie de travailleurs» (p. 72). Plus généralement, « une étude sur le travail des infirmières doit viser, explique Hughes, entre autres, non seulement à découvrir le contenu du faisceau de tâches qui leur est attribué dans divers types d'hôpitaux et différentes branches de leur activité, mais aussi à comprendre, dans la mesure du possible ce qui fait l'unité du faisceau» (p. 71).

14

JALONS POUR UNE SOCIOLOGIE HISTORIQUE DES INTERDEPENDANCES DU JOURNALISME A D'AUTRES UNIVERS SOCIAUX
Ivan Chupin IRISES/Paris Dauphine

Jérémie Nollet CERAPS/Uruversité Lille II

Avec l'avènement récent du journalisme d'investigation comme modèle d'excellence en vigueur dans le champ journalistiquel, le thème de la liberté et de 1'« indépendance» de la presse (sous-entendu: par rapport aux pouvoirs politiques, toujours plus ou moins susceptibles d' être totalitaires) est devenu l'idéologie professionnelle du métier de journaliste2. Cette thématique se nourrit de rapprochements audacieux: mise en cause du fonctionnement de l'Etat (scandales), dénonciation vertueuse du journalisme aux ordres dans d'autres lieux (que l'on pense par exemple à la construction de la cause de la «liberté de la presse» par

1. Sur l'histoire de cette spécialité journalistique, MARCHETTI if. Dominique « Le 'journalisme d'investigation' : genèse et consécration d'une spécialité journalistique» in Jean-Louis BRIQUET et Philippe GARRAUD, Juger la politique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, p. 167-191; Cyril LEMIEUX, «Heurs et malheurs du journalisme d'investigation en France», in Christian DELPORTE, Michael PALMER et DENIS RUELLAN (00.), Presse à scandale. Scandale depresse, Paris, L'Harmattan, 2001, p. 85-96.

2. Pour un exemple, cf. l'ouvrage, parrainé par Reporters sans frontières, de la journaliste Christine OCKRENT, La libertédelapresse,Toulouse, Milan, 1997.

l'association Reporters sans frontières) ou d'autres temps (à travers notamment la figure de l'O.R.T.F. en mai 1968), etc. TI n'est pas rare aujourd'hui de lire des histoires de la presse (souvent écrites par des journalistes) conçues comme le récit des « grandes étapes de la conquête de la liberté de la presse »3.Pourtant, un regard sociologique rapide sur l'histoire du journalisme montre à quel point celui-ci ne peut avoir les moyens d'être autonome, se retrouvant, presque quasi-nécessairement dépendant d'autres espaces sociaux - ce qui n'exclut pas, on va le voir, de profondes évolutions dans les modalités des dépendances qui l'enserrent. En effet, contrairement à ce que pourrait laisser croire l'idéologie professionnelle de l'indépendance des journalistes, qui ferait de celleci une condition ontologique d'existence du métier, les journalistes sont engagés dans des réseaux d'interdépendance qui influencent d'une façon ou d'une autre leurs façons de travailler, et donc l'information produite: interdépendance par rapport à ses confrères et concurrents, mais aussi par rapport à ses publics, ses informateurs (les « sources ») ou ses financeurs, propriétaires ou commanditaires. Plus généralement, Patrick Champagne explique comment le champ journalistique s'est retrouvé placé, depuis la fin du XIXème siècle, dans une « double dépendance »4 aux pouvoirs politiques et économiques: le journalisme s'est d'abord structuré comme une excroissance des activités politiques et littéraires avant de se retrouver également sous une contrainte d'ordre économiques. Le journalisme doit ses conditions d'existence (et donc une partie de ses modalités de fonctionnement) aux champs politiques et économiques (et donc à leurs logiques) : l'indépendance gagnée

3. Ibid. p. 60. 4. Patrick CHAMPAGNE, rapports entre les champs

« La double dépendance. politiques, économiques

Quelques remarques sur les et journalistiques », Hermès,

n° 17-18, p.215-229, 1995. On pourra également consulter Patrick CHAMPAGNE, « 'Pouvoir des médias' et 'pouvoir sur les médias' : les raisons d'un débat récurent », in Didier GEORGAKAKIS et Jean-Michel Sdence des médias. Jalons pour une histoire politique, Paris, L'Harmattan, UTARD (00.), 2001, p. 195-

213. 5. Si bien que l'on peut se demander, au passage, si la conception d'un journalisme autonome n'est pas finalement un fantasme de scientifiques projetant leurs propres normes professionnelles dans un métier bien différent, ce qui ferait en partie obstacle à la compréhension de certains enjeux posés par le journalisme.

16

sur l'un des deux l'étant très souvent au prix d'une dépendance accrue à l'autre. Ainsi, si le journalisme est actuellement très indépendant de l'Etat (ce qui est souvent vu comme une indépendance totale par les journalistes), les contraintes que font peser le champ économique sur le champ politique n'ont cessé de s'accroître depuis les années 1970, sous l'effet du développement de la télévision, des outils du marketing, etc. . Constatant, la permanence de la 6 situation de subordination structurale du champ journalistique par rapport à ces deux espaces, Patrick Champagne concluait à 1'«impossible autonomie »7de celui-ci. Il manque à cette mise en perspective d'avoir donné lieu à des études empiriques circonscrites. La force et les limites de ce modèle tiennent à son caractère de théorie générale du monde social. Or, le développement de l'étude du journalisme avec les outils conceptuels de la théorie des champs a précisément permis de mettre en évidence la variété de cette profession. L'activité journalistique est une activité déjà fortement fragmentée et qui se différencie sans doute de plus en plus. On a assisté depuis une trentaine d'années à un renforcement de la division du travail au sein des rédactions, la mise en place de nouvelles spécialisations professionnelles, l'essor de nouveaux supports (chaînes télévisées spécialisées, journalisme en ligne). Si cette double dépendance structure de façon transversale l'espace social du journalisme, elle ne pèse pas de manière uniforme sur l'action des journalistes. Il s'agit donc maintenant de tester ce modèle général à travers des études circonscrites, afin de montrer comment ces grandes tendances se réalisent (ou non) en modalités pratiques. La généralité de l'analyse butte en effet parfois sur des cas paradoxaux. Comment comprendre par exemple qu'un journaliste agricole puisse affirmer, lors d'un entretien, qu'il travaille pour un journal financé à entièrement par une banque et qu'il a pu écrire des articles sur la Confédération paysanne à une époque où aucun journaliste agricole ne le faisait? il faut examiner comment un journa-

6. Pour une analyse de ce phénomène, if, « Le journalisme et l'économie», de la rechercheen sciencessociales, n° 131-132, mars 2000. 7. Patrick CHAMPAGNE, « La double dépendance», an. cit., p. 218.

Actes

17

liste peut négocier des marges de manœuvres et/ou une autonomie individuelle, malgré les dépendances globales auxquelles est soumise sa profession. En l'occurrence, ce journaliste explique que, tant que son journal dégageait des marges financières, il avait pu éviter un certain nombre de contraintes d'ordre politiques8, et qu'il était parvenu à conquérir le soutien de son supérieur hiérarchique au sein de l'entreprise. On voit bien ici comment les dépendances opérantes au niveau individuel peuvent différer de celles agrégées dans un modèle explicatif montant en généralité. Il apparaît ainsi que le modèle d'une « double dépendance» doit être prolongé par une analyse en termes d'interdépendances qui permet de comprendre mieux ce qui se joue à un niveau individuel. En effet, à chaque position dans le champ journalistique correspond un système de dépendances (ou plutôt d'interdépendances puisque les transactions ne sont pas unidirectionnelles) professionnelles et sociales. Complémentaire à celui de champ social, le concept éliassien de configuration permet de replacer le journaliste dans le contexte spécifique où il agit9. Comme nous l'avons suggéré plus haut, les relations d'interdépendances dans lesquelles sont engagés les journalistes sont d'abord les relations objectives et subjectives qu'ils nouent avec leurs confrères et concurrentslO.

8. La seule contrainte (non négligeable mais non rédhibitoire) qui pesait sur lui était de ne pas aborder la politique de sa banque dans le cadre de ses articles. 9. Une configuration ou une figuration permet pour ce sociologue de penser le monde comme un tissu de relations. «Le concept de configuration s'applique [chez Elias] à des formations sociales de taille très diverses, certaines étant immédiatement perceptibles en leur entier (dans Qu'est-ce que la sociologie, il donne ? des exemples de la classe, du groupe thérapeutique, du café, du jardin d'enfants) et d'autres non (par exemple, un village, une ville, une nation). Ce qui différencie les unes des autres est la modalité variable des chaines d'interdépendance, plus ou moins longues, plus ou moins complexes, qui lient les individus les composant. D'autre part il récuse un mode de pensée substantialiste qui identifie le réel aux seuls réalités corporelles et matérielles; pour lui les réseaux de relations sont tout aussi 'concrets' ou 'réels' que les individus qu'ils unissent» rappelle Roger Chartier dans son avant-propos à Norbert ELIAS, La sociétédesindividus,Paris, Fayard, 1997 (1991), p. 15. 10. Ce système de relations avec des pairs constitue le champ au sens de Pierre Bourdieu. Il est au fondement d'un ensemble d'analyses sur le journalisme: les effets de la division du travail et des hiérarchies des spécialités, les mécanismes de circulation de l'information, etc.

18

Mais le travail du journaliste est aussi affecté par les relations qu'il entretient avec ses publics (soumission plus ou moins forte aux logiques d'audimat, rapport différenciés à ses lecteursl1 et, évidemment, avec ses informateurs. Ainsi, des auteurs comme JeanGustave Padioleau ou Dominique Marchetti ont bien montré que le rapport qu'un journaliste entretient avec ses «sources)} d'information détermine l'information produite: les articles « critiques )}12 multiplient à mesure que les journalistes se font moins se représentants qu'experts d'un secteur et que se produit donc une différenciation sociale du journaliste et de ses informateurs. Les relations d'interdépendances qu'entretient un journaliste avec les propriétaires de son journal ou chaîne radio/télévisée, et plus globalement à sa hiérarchiesont sans doute moins «lisibles» : il faut retrouver les formes d'intervention plus ou moins directe des propriétaires sur la ligne éditoriale du journal à des fins politiques mais d'abord économiques (exigences de rentabilité, contraintes de temps et de place, choix éditoriaux «vendeurs »...). L'analyse de ces trois derniers types d'interdépendances (aux publics, aux sources, aux structures capitalistiques) renvoie au concept d'autonomie du champ journalistique, à ceci près qu'elle permet de le détailler et donc de le rendre plus opérationnalisable empiriquement. On voit bien ici que la définition pratique (et non nominale) du métier de journaliste se précise autour des dépendances du journaliste à un ensemble d'acteurs diversement impliqués dans son activité professionnelle. Constatons au passage que l'analyse des réseaux d'interdépendance peut être un autre moyen empirique d'opérationnaliser la critique du fonctionnement du champ jour11. A travers le cas exemplaire du Monde diplomatique, Maxime Szczepanski montre ici que les rapports d'un titre de presse avec son lectorat peuvent avoir des effets puissants sur le travail des journalistes en dehors des instruments du marketing actuellement dominants dans la profession. 12. Pour un exemple de cette critique journalistique d'un secteur social, on pourra se reporter à l'analyse que fait Jean-Baptiste LE GA VRE de l'expertise critique des journalistes politiques sur le secteur qu'ils couvrent (le champ politique), dans son texte « Les journalistes politiques: des spécialistes du jeu politique », in Frédérique MA TONTI (dir.), La démobilisation politique, Paris, La Dispute, 2005, p. 117-142.

19

nalistique. L'analyse systématique des contraintes qui pèsent sur les pratiques journalistiques à partir de cas empiriquement situées et circonscrits est aussi un moyen de les affronter ou de les lever. L'objectif de cette introduction est d'esquisser quelques perspectives pour une analyse historique de ces configurations journalistiques, sans évidemment prétendre à l'exhaustivité puisqu'il faudrait pour cela de lourds programmes d'enquête sur l'histoire du journalisme que nous ne pouvons qu'appeler de nos vœux. Il s'agit pour nous, plus modestement, de suggérer la dialectique nécessaire entre un cadre général et des études circonstanciées (comme celles réunies dans ce livre) qu'il faudra multiplier. Pour étayer les quelques propositions de recherche qui précèdent, on amorcera ici une analyse historique du journalisme, à travers l'évocation de trois configurations historiques qui décrivent de façon grossière des réseaux d'interdépendance dans lesquels l'activité journalistique s'est enracinée. La première époque est celle qui court de la fin du XIXèrne siècle à 1940 et constitue une configuration dans lequel le journaliste oscille entre l'attachement à une organisation politique, des groupes sociaux structurés par des patrons de presse, ou également la figure du petit entrepreneur de presse isolé. Puis une seconde période prend naissance à la Libération où l'organisation de la profession est très fortement structurée par le pouvoir politique (et plus précisément un Etat investi par les élites militantes de la résistance) : on étudiera le cas-limite de l'O.R.T.F., où il semble plus juste de parler de dépendance politique et non d'interdépendance. Enfin, la période actuelle est caractérisée par une multiplication et une différenciation des réseaux (débutée dans les années 1970) dans lesquels les journalistes s'insèrent.

ENTRE PATRONS ET NOTABLES: LE JOURNALISTE ENSERRE DANS DES RESEAUX HORIZONTAUX La genèse historique du journalisme est généralement située à la fin du XIXèrnesiècle, au moment où les journalistes seraient parvenus à autonomiser en partie leur activité des espaces politiques et littéraires, à la faveur notamment de l'industrialisation concomitante de la presse. Comme l'explique Thomas Ferenczi, «depuis la naissance de la presse française, la littérature et la politique en étaient la matière quasi exclusive; et ceux qui écrivaient dans les journaux n'étaient pas à proprement parler des journalistes, mais 20

soit des hommes de lettres, soit des hommes politiques. C'est à la fin du XIXème siècle que sont apparus les spécialistes du journalisme et que peu à peu celui-ci est devenu un métier. En même temps que se constituait en France la catégorie d'écrivain et de politique, et marquée par cette double origine, la presse s'affirmait comme une force autonome jusqu'à devenir au XXème siècle, un vrai pouvoir et peut-être un pouvoir dominant »13. Cette différenciation des rôles de journaliste avec ceux d'homme politique ou d'auteur est un long processus. En effet, le modèle du publiciste dans lequel le journaliste s'engage et est un spécialiste de l'intervention dans le débat public14 se maintient en France jusque dans les années 1940. A la fin du XIXème siècle, on assiste à la mise en place d'un journalisme attaché à un camp, à des organisations politiques. La porosité des carrières entre hommes politiques et journalistes reste importante sous la IIIème République et notamment à ses débuts. En dehors du cas exemplaire de Jean Jaurès qui, en 1904, crée et dirige L'Humanité, il faut citer Jules Ferry, ancien journaliste à La Gazette des Tribunaux, qui après un passage par la presse politique, réoriente sa carrière vers la politique. Léon Gambetta a lui aussi lancé un journal en 1871 intitulé La Ripublique française. Une partie de la presse est alors un outil de mobilisation politique. Liée aux pratiques politiques du tournant du siècle15, la presse est un instrument des luttes politiques: rattachée à un camp, voire à un homme politique, elle sert à promouvoir et diffuser les idées. Le contenu s'apparente le plus souvent à

13. Thomas FERENCZI, L'invention du journalisme en France, Paris, Payot, 1996, p.14. 14. « Le publiciste est d'abord un acteur politique: homme politique, soutien d'une fraction parlementaire, porte-parole d'une du mouvement ouvrier naissant. Il écrit pour intervenir dans le débat politique, pour mobiliser des soutiens. (...) Même s'il vit de sa plume, le publiciste ne pense pas à son activité comme un métier ou une carrière. Il est le serviteur d'une cause plus qu'un professionnel de l'information». Citation tirée de Erik NEVEU, « Quatre configurations du journalisme politique », in Rémy RI EFFEL et Thierry W A TINE (dir.), Les mutations dujournalisme en France et au Quebec, Paris, Panthéon-Assas, 2002, p. 257.

15. Ce qui explique qu'hommes politiques et journalistes se côtoient également dans les premières associations de journalistes dès la fin du XIXèmesiècle.

21

des tribunes politiques, développant un discours indexé sur les programmes partisans. Mais il ne faudrait pas considérer que l'ensemble des journaux de l'époque se retrouve de la sorte attaché ou soutien d'une organisation politique ou d'un parti. Le XIXèmesiècle voit également l'émergence d'une forme concurrente de presse dite « populaire », à grand tirage qui se structure autour de quatre titres avant la guerre de 1914: Le Petitjourna~ Le Petit parisien, Le Journal et Le Matin.. La presse se transforme ici en activité pour partie économique: les médias s'apparentent à des entreprises de presse. Le nouveau modèle économique permis par l'industrialisation de la presse (baisse des coûts de fabrication de masse, recours à la publicité...) a donné aux médias les ressources financières pour exister indépendamment des partis ou des hommes politiques. Certains journalistes vont donc parfois s'adosser à d'autres groupes sociaux (les patrons notamment) afin de se distancier des hommes politiques. Ce développement d'une presse commerciale «grand public» s'appuie principalement sur des transformations sociologiques importantes opérées quelques années plus tôt (accroissement d'un public alphabétisé à la suite de la loi Guizot de 1832) mais aussi techniques (développement du télégraphe, des transports et notamment des trains qui favorisent aussi l'essor des premières agences de presse, ainsi que des rotatives qui rendent possibles des tirages plus importants). A ces explications, il faut ajouter les transformations du droit. Si la loi de 1881 est souvent présentée (voire consacrée) dans les travaux d'historiens de la presse comme un moment d'émancipation libérale par rapport à une période antérieure où la presse était placée sous la surveillance du Second Empire16, elle traduit davantage un progression de

16. Dans un chapitre consacré à« l'âge d'or» de la presse de l'époque, Jean Noël J eanneney la qualifie de « texte le plus libéral du monde » et rappelle en ravivant un mythe républicain qui entoure la genèse de cette loi que « les pères fondateurs de la IIIème République ont été nourris de l'esprit des Lumières et formés par les combats contre le Second Empire, oppresseur des libertés» (p. 113). Jean Noël J eanneney se réfère ainsi à l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme du 26 août 1789, article qui prévoit que la liberté de la presse est un droit sacré. Cf Jean Noël JEANNENEY, Une histoire des médias des origines à nos jours, Paris, Le Seuil, avril 2001 (1996), p. 113.

22

l'enracinement économique des activités de journaliste. La loi de 1881 affirme certes une autonomie des journalistes à l'égard du pouvoir politique: elle vise à rompre avec les logiques de cautionnement et de contrôle administratif des journaux qui caractérisent périodiquement la presse du XIXème siècle17. Mais ce faisant, elle lève les menaces d'onéreuses sanctions sur la presse, et permet de faire de celle-ci une activité marchande relativement sûre. Contrairement à ce qu'une lecture de la loi de 1881 fétichisant l'autonomie du journalisme à l'égard du politique empêche de voir, c'est-à-dire le prix en terme de basculement vers une dépendance économique renforcée, le « 'laissez dire' du libéralisme politique a accompagné le 'laissez faire' du libéralisme économique »18 comme le dit joliment Gilles Feyel. Certains journalistes de l'époque se retrouvent un peu (à l'image de cette loi) inscrit et tiraillé entre des réseaux différents d'influence (les patrons, les hommes politiques. . .) qui investissent dans des titres de presse. Le cas des journalistes lyonnais analysé ici par Marc Jampy en offre un bon exemple. On voit comment la presse lyonnaise se trouve divisée en plusieurs groupes sociaux en concurrence qui mettent en œuvre de stratégies d'alliance et de distanciation: les journalistes de presse hebdomadaire régionale, les journalistes de quotidiens et les patrons de presse. Face au développement de la concurrence des hebdomadaires, les journalistes de quotidiens construisent une identité au travers d'associations et de pratiques distinctives qui les amènent à se rapprocher des patrons de presse, et à se distancier des journalistes d'hebdomadaires. Cette différenciation va se retrouver dans les moyens (économiques) de l'activité journalistique locale. Certains journalistes de presse hebdomadaire lancent des journaux éphémères de manière artisanale alors que les quotidiens disposent du soutien du patronat. Il apparaît ainsi que les contraintes émanant

17. Cette inspiration libérale se retrouve également dans la précision des délits de presse et le fait que la loi renvoie en cours d'assises tous les crimes et délits troublant l'ordre public, sachant que les jurys sont souvent plus cléments en matière de presse. 18. Gilles FEYEL, La presse en France. Des origines à 1944. Histoire politique et matérielle, Paris, Ellipses, 1999, p. 85.

23

du champ économique s'exercent différemment en fonction des types de journalisme concernés: de la pratique commerciale sûre et routinisée des quotidiens à l'aventurisme économique que constitue l'investissement dans la presse hebdomadaire (qui peut répondre à d'autres logiques sociales que le seul intérêt économique). Contre la représentation de l'histoire du journalisme comme marche forcée vers la liberté de la presse, il faut constater qu'une telle configuration se retrouve de nos jours. Ainsi, la contribution d'Eugénie Saitta et Carmella Lettieri montre que dans un pays (l'Italie) une définition du journalisme assez proche de la situation qui caractérise le journalisme français de la fin du XIXème siècle et des débuts du XXème siècle est possible. En effet, les auteurs constatent une grande porosité entre les espaces politiques, «intellectuels» et journalistiques, tant sur le plan des carrières (passage d'un univers à un autre) que sur le plan des prises de paroles en public (tribunes). Le journalisme n'est pas fortement différencié en Italie des autres activités politiques et intellectuelles et les réseaux sont sans doute moins segmentés.

LORSQUE LE POUVOIR POLITIQUE REPREND EN MAIN LE JOURNALISME: L'O.R.T.F. COMME CAS DE DEPENDANCE POLITIQUE Les interdépendances entre journalistes et hommes politiques vont se transformer lentement. L'expérience traumatique des années 1930 puis de la collaboration, lors de la Deuxième guerre mondiale sera soldée par les vastes transformations du champ journalistique caractérisées par un regain de politisation du journalisme. A la Libération, les dépendances économiques et les scandales des années 193019sont considérées comme responsables de ce qui est labellisé après-guerre, lors de l'épuration, sous la formule d' «attitude non patriotique» d'une grande partie de la presse d'avant-guerre. La quasi-totalité de la presse est refondée. Les locaux des journaux collaborationnistes sont réquisitionnés. Le journal Le Temps symbole de la période d'avant-guerre se voit fer-

19. Sur ce point, if. la contribution

de Damien

de Blic à cet ouvrage.

24

mé pour cause de collaboration avant que u Monde ne reprenne quelques temps après sa maquette. Les ordonnances de 1944 traduisent bien le souci de favoriser une indépendance financière des journaux. Les systèmes de prête-noms sont normalement interdits tout comme la concentration des titres de presse. Cette volonté de se dégager de l'emprise économique va se traduire par la mise en place d'une presse nouvelle, refondée sur les idéaux et les hommes de la Résistance. Les écrits d'Albert Camus et son journal Combat., sont exemplaires de ce nouveau journalisme civique. La crainte de l'emprise du pouvoir économique se traduit par une dépendance renforcée entre journalistes et personnel politique renouvelé. En ce sens, la Libération est l'exemple inversé de la loi de 1881 sur la presse, qui en consacrant l'émancipation à l'égard du politique, permettait de fait un renforcement de l'emprise de l'économique. Les conditions économiques de possibilité de cette refondation d'une presse militante (selon la définition issue de la Résistance) sont garanties par l'Etat. Les exemples les plus importants sont l'Agence France Presse et surtout la Radio télédiffusion française (R.T.F.). Un système national de distribution de la presse est également mis en place. Autrement dit, une fois passée l'euphorie de la Résistance, on assiste à une reprise en main du secteur de l'information par le pouvoir politique qui se marquera de manière très visible au cours du milieu 1960, une fois que les gaullistes auront conquis l'Etat, avec les phénomènes de censures liées à l'O.R.T.F.20. A cette époque les réseaux sociaux dans lesquels s'insèrent les journalistes télévisés se modifient. La censure sous l'O.R.T.F. constitue ainsi un moment particulier dans lequel s'invente la figure-repoussoir d'un journalisme aux ordres. Loin d'être une norme dans l'espace, l'O.R.T.F. fait figure de cas presque atypique dans l'espace du journalisme car la lecture en terme de dépendance peut être utilisée principalement pour ce qui concerne le journal télévisé. L'O.R.T.F. est un cas de dépendance dans lequel le pouvoir politique veut gérer directement la profes-

20. Sur une partie moins connue des contrôles du gouvernement sur les programmes et notamment sur la commande d'émissions, on peut se reporter au
travail de Aude VASSALLO, La télévision sous de Gaulle, le contrôle gouvernemental de l'information (1958-1969), Belgique, De Boeck, 2005.

25

sion. De ce fait cette expérience a eu des effets durables sur la construction de la profession et ses manières de travailler. Ce type de dépendance étroite et à sens unique est plutôt rare dans l'histoire du journalisme. Et, la focalisation de multiples travaux d'historiens de la presse sur les opérations de censure de la presse bénéficiant de la plus forte diffusion à l'époque (télévision, radio) ne permet pas de rendre compte de la manière dont ce type de contrôle étroit introduit par le pouvoir politique sur les journalistes de télévision a pu coexister avec d'autres réseaux d'interdépendances moins formalisés mais plus insidieux qui s'inscrivent dans le travail journalistique quotidien et qui contribuent à transformer le métier politique, à le rendre plus sensible à ce que font les journalistes politiques. Cette perspective trop exclusive laisse de côté tout un ensemble d'interdépendances et de résistances au pouvoir gaullien qu'il faudrait sans doute étudier en détails (que l'on pense par exemple, dans des genres très différents, à L 'Humanité qui bénéficie de ses relations
d'interdépendance avec toutes les organisations

-

politiques,

syn-

dicales, culturelles, etc.- communistes, ou à Hara Kin). LE JOURNALISTE AU CŒUR DE LA COMMUNICATION: DIFFERENCIATION ET MISE A L'EPREUVE DU METIER FACE AUX CRISES Les relations de dépendances vont se transformer très profondément, à partir notamment de mai 1968. La dénonciation d'un « journalisme d'Etat », accompagnée de la domination progressive de conceptions libérales de l'économie, vont restreindre l'intervention de l'Etat dans le journalisme. Dans la fin des années 1970, on assiste à une reproblématisation de la question de la dépendance politique du journalisme: c'est moins la dimension militante (réduite à la portion congrue) qui va poser problème, que la propriété publique de certaines entreprises de presse, suspectée d'être par essence aux ordres du pouvoir. Cette problématisation servira aux libéralisations et aux déréglementations, au nom de la liberté de la presse, que connaîtra l'espace journalistique à partir des années 1970 et 1980. En dehors de la fin de la pratique d'un journalisme «aux ordres du pouvoir », ce démantèlement d'une économie de la presse largement garantie par l'Etat va avoir d'autres conséquences: le développement de logiques économi26

ques dans le journalisme n'a pas peu transformé le métier de journaliste, ses conditions pratiques d'exercice et donc les contenus produits. Les années 1970 voient le retour d'un processus d'intensification des contraintes économiques, engendrée notamment par la concentration des journaux au sein de vastes groupes économiques ou la privatisation de chaînes de télévision. Les nouvelles interdépendances qui découlent de ces transformations se manifestent dans les pratiques les plus ordinaires des journalistes. Ceux-ci sont davantage soumis à des contraintes de maximisation sur les doubles marchés de l'audience et de la publicité et à une précarisation des statuts, ce qui affecte notamment leur rapport aux sources en les rendant plus dépendants de sources professionnalisées aptes à leur fournir des informations prêtes à être publiées, ou le renforcement d'une « objectivité» destinée à ne pas effrayer ni un lectorat vaste et diversifié, ni les annonceurs. Ce renforcement des contraintes commerciales va être portés en interne des entreprises par des gestionnaires et des spécialistes du marketing. Amélie Jeanson et Ivan Chupin montrent comment une formation dans une école interne au groupe Prisma, groupe de presse magazine, peut être investi par des spécialistes en ressources humaines pour renforcer la centralité de leur pouvoir au sein d'un groupe éclaté en de multiples titres. Un tel dispositif a pour effet - non forcément planifié - de diplômer la précarité des jeunes journalistes qui y participent. A contrario,le cas exceptionnel de « journalisme de luxe» décrit par Isabelle Charpentier et Emmanuel Pierro à TVS permet de saisir à quel point les logiques économiques contraignent ordinairement l'activité des journalistes. A TVS, par exemple, les journalistes échappent à une précarisation du métier pour des raisons liées à l'organisation de la chaîne et notamment au fait que la contrainte du public y est peu présente (car ce dernier étant international, il reste difficilement mesurable). De ce fait les contraintes d'audimat et de hiérarchies du pouvoir éditorial pèsent assez peu dans le travail des journalistes. Depuis le milieu des années 1970, la différenciation croissante du métier inscrit certains journalistes dans des logiques plus pous-

27

sées de divisions du travail et de spécialisations professionnelles21 qui tendent à restreindre individuellement leur autonomie en les cloisonnant dans des réseaux d'informateurs spécifiques. Nicolas Kaciaf et Nicolas Hubé soulignent dans ce livre comment les journalistes spécialisés en charge des pages sociétés et des pages politiques prennent appui sur des formes d'expertises (et de réseau d'informateurs) bien distinctes. Les journalistes politiques prennent en charge principalement les discours et les pratiques des hommes politiques et les réinterprètent en terme de coups et de stratégies alors que les journalistes sociaux mobilisent une expertise issue de mouvements sociaux ou d'organisations collectives. Ils importent et reproduisent ainsi au sein du journal des divisions sociales, des représentations du monde propres à leurs réseaux d'informateurs. C'est donc collectivement, dans les interactions entre journalistes et sources expertes, qu'est produit un arbitrage journalistique entre diverses représentations du monde. C'est ce qu'explique Dominique Marchetti dans ce livre en montrant comment le changement du type de journalistes traitant un problème (ici autour des enjeux du « sang contaminé ») transforme le traitement même de l'évènement. Si, au départ, les journalistes spécialisés ~es journalistes médicaux notamment) sont en charge du suivi des questions médicales et donc s'approprient initialement ce qui va devenir «l'affaire du sang contaminé », progressivement, ils se voient dessaisis de ce dossier au profit de journalistes plus généralistes, et plus prestigieux: les journalistes politiques et les éditorialistes. Cette captation des enjeux et la constitution médiatique de 1'« affaire» par des non spécialistes se traduit dans les articles et les sujets télévisés par une expertise plus approximative, mais aussi par des problématisations plus générales portées par leurs sources. Cette interdépendance par rapport aux informateurs n'est pas unidirectionnelle: les stratégies d'accès aux médias peuvent être du point de vue des « sources» d'information. On assiste en effet également à l'intensification des investissements dans l'espace journalistique, qui résulte de transformations des relations entre
21. cf l'article de Dominique MARCHETTI, « Les sous champs spécialisés du journalisme », Réseaux, vol. 20, n° 111, 2002, p. 21-55.

28

divers espaces sociaux et l'espace journalistique et se manifeste par la généralisation d'un intérêt à « communiquer» émanant de multiples secteurs sociaux. La concurrence de réseaux de communicants est particulièrement visible au travers d'épreuves c'est-à-dire d'affaires, de scandale, de manifestations, d'élections. Les crises constituent un moyen privilégié de saisir les réseaux d'interdépendances dans (et avec) lesquels agit le journaliste. Les crises qui impliquent des journalistes, comme les scandales de santé publique étudiés par Dominique Marchetti ou Jérémie NolIet dans ce livre (respectivement ceux du « sang contaminé» et celui de la «vache folle ») viennent modifier les positions acquises au sein des ministères et des rédactions. Une situation critique permet, comme le montre Jérémie NolIet, de renforcer au sein des ministères l'influence des communicants vus comme des réducteurs d'incertitudes. Ces derniers s'appuient sur leurs savoir-faire en matière de communication pour s'imposer comme des interlocuteurs majeurs au sein de l'univers administratif. Ils parviennent à faire peser dans l'univers administratif des contraintes de « transparence » qui semblaient davantage propre au monde journalistique. Les communicants jouent donc le rôle de passeurs entre monde de l'administration et du politique et l'univers journalistiques.

INTERDEPENDANCES, STRATEGIES D'ACCES AUX MEDIAS ET POUVOIR STRUCTURAL DES JOURNALISTES L'intensification des investissements d'autres secteurs sociaux dans le champ journalistique multiplie les réseaux d'informateurs pour les journalistes. Leur importance repose sur la diffusion de la croyance dans l'importance de la place des journalistes dans la société. Ces investissements participent donc d'un processus de prophétie autoréalisatrice. En acceptant de partager la croyance dans l'intérêt qu'il y aurait à jouer le jeu de la médiatisation, de nombreuses organisations contribuent à un renforcement du pouvoir des journalistes. C'est par exemple, tout le sens des débats qui ont traversé une organisation comme A.T.T.A.C. sur les enjeux autour de sa propre médiatisation. En dépit des réticences exprimées par certains, l'idée s'est imposée que les médias constituent une nécessité pour rendre visible certaines activités militantes,
29

commerciales ou caritatives. Cette croyance dans le rôle des journalistes comme intermédiaires ne découle pas du fait qu'ils sont perçus comme agissant souvent au nom de grands idéaux comme «la démocratie» ou «la transparence », mais que la réussite des causes et des mobilisations se mesure à l'intérêt qu'y portent certains journalistes. Une partie de la stratégie est alors évaluée à l'aune des attentes et des contraintes professionnelles des journalistes22. Ce type d'évolution renforce donc les interdépendances entre journalistes et communicants, car ces derniers anticipent ces attentes et s'ajustent au plus prêt des contraintes de fabrication de l'information. Un exemple parmi tant d'autres de la diffusion de cette croyance réside dans les tentatives de « professionnalisation» de la communication dans des organisations de sans logis, et de sans papiers en vue de la médiatisation de leurs mobilisations23. Plus généralement, on a assisté depuis les années 1980 à l'intensification de l'intérêt à communiquer et à une exacerbation de cette concurrence entre communicants. L'émergence de services de communication repose sur des logiques propres aux entreprises, aux partis, aux ministères. Pour le personnel politique, le recours à des communicants constitue un moyen perçu comme efficace, à l'instar des sondeurs, de réduire la précarité et les risques dus aux fluctuations de la vie politique en renforçant leur notoriété et leur image. Pour ce qui est des entreprises, ce sont principalement la recherche de la valorisation commerciale et de l'image de marque qui explique l'essor et l'émergence des services de communication à partir des années 1980. Plus récemment, la plupart des services publics ont également suivi ce modèle et ont commencé à développer leurs propres services de communication. On

22. SUi les ajustements entre certaines mobilisations sociales et les médias, if. Dominique MARCHETII, « Les conditions de réussite d'une mobilisation médiatique et ses limites: l'exemple d'Act Up », in CUiapp, La Politique ailleurs, Paris, Presses universitaires de France, 1998, p.277 -297. 23. Cf sur ce point, l'intervention de Guillaume Garcia au colloque organisé par Magali BOUMAZA et le G.S.P.E. et rA.F.S.P. à StrasboUig «Sans droits, sans travail, sans logements, sans papiers, des précaires en mouvement », les 19-20 janvier 2005, « Les mouvements de 'sans' au prisme de leUi médiatisation. Impératif médiatique, logiques d'organisation et mobilisation des répertoires d'action collective: regard croisés ».

30

peut en grande partie relier ce développement à un souci d'attester de l'activité de son service et d'éviter des coupes dans un contexte accru de restrictions budgétaires et d'essor de logiques gestionnaires émanant du management public. Enfin, le développement de la communication repose également sur un travail des publicitaires et des communicants de stimulation de la demande24 comme le rappelle le soin d'un Seguela à mettre en avant son rôle dans l'élection de François Mitterrand. Tous ces efforts de communication montrent à quel point les journalistes sont devenus ce que l'on pourrait qualifier une « plaque tournante» ou un « carrefour» de multiples univers sociaux, un point de passage quasi-obligé des revendications de multiples acteurs et groupes sociaux (qu'elles soient militantes ou commerciales). Ainsi, travailler sur les réseaux d'interdépendances permet de repenser la question piégée du pouvoir des journalistes. Pour être plus précis, nous voudrions avancer l'hypothèse que le pouvoir des journalistes en tant que groupe social ne se comprend que par une prise en compte des investissements et des croyances (des médias comme regard objectif sur le monde, comme médiateur obligé vers le « grand public ». . .) que placent certains acteurs dans les médias, établissant ainsi une situation d'interdépendances entre journalistes et acteurs sociaux. Autrement dit, le développement et la généralisation de ce qu'Erik Neveu appelle des jeux d'« associés rivaux » (entre les journalistes et leurs « sources» d'information) n'a pas seulement pour résultat la production commune d'un contenu d'information. Pour comprendre le «poids» social des journalistes, et son évolution, il faudrait donc faire l'histoire des relations qui lient le journalisme à d'autres espaces sociaux, et de la manière dont elles jouent dans des pratiques professionnelles. En d'autres termes, il faudrait pouvoir reconstituer l'évolution des dépendances multiples et complexes dans lesquelles est pris le jour24. Pour un exemple lié à la genèse d'un marché de communicant politique, if la thèse de Jean Baptiste LEGA VRE, Conseiller en communication, l'institutionnalisation d'un rôle, thèse pour l'obtention du doctorat en science politique, dire Philippe Braud, Paris, Université Paris I, 1993. Cf égaiement le travail de Didier GEORGAKAKIS, « la double figure des conseils en communication politique. Mises en scène des communicateurs et transformations du champ politique, Sociétés contemporaines, n° 24, décembre 1995, p. 77-94.

31

nalisme, ou plutôt chaque journaliste puisqu'à la variété du métier de journaliste évoquée plus haut correspond une variété des dépendances. On voit ici se profiler un dernier type de d'interdépendances: même sans interaction directe, il y a un rapport entre les journalistes et les divers secteurs de la société. il s'agit de la relation structurale (de concurrence) que les journalistes entretiennent avec d'autres instances de diffusion symbolique (l'Eglise, l'Etat à travers l'école notamment). Conclusion Il nous a semblé plus pertinent dans cette introduction et dans cet ouvrage de resituer le journalisme dans ses interdépendances. Roger Chartier commentant le travail de Norbert Elias invite à analyser à ce propos « l'équilibre de tensions propres à chaque configurations qui permet de définir les marges d'exercice de la 'liberté' et du 'pouvoir'. Aux apories des dissertations philosophiques sur la liberté et le déterminisme, Elias substitue une perspective qui mesure l'étendue du champ des possibles d'un individu (donc sa 'liberté') à l'aune de sa plus ou moins grande capacité à agir sur le réseau d'interdépendances dans lequel il est inscrit »25. Cette analyse historique des configurations dans lesquelles est prise le journalisme permettrait aussi d'expliquer la production de l'idéologie professionnelle dominante à une période. On voit bien, avec la contribution de Damien de Blic, comment les relations de forte dépendance du journalisme au champ économique qui sont révélées par les scandales financiers des années 1930 conduisent à une définition officielle du métier focalisée sur les conditions économiques de possibilité de celui-ci. De même on voit bien dans l'article de Camille Aubret que l'affaiblissement de l'imbrication entre les réseaux de recrutement militant et l'espace journalistique au Liban vont délegitimer la définition militante du métier de journaliste. Ce rapport entre la configuration historique qui enserre le journalisme et le discours professionnel des journalistes sur le journalisme conduit à faire l'hypothèse que, de nos jours,

25. Roger CHARTIER, art.cit., in Norbert Fayard, 1997 (1991), p. 17.

ELIAS,

La société des individus Paris,

32