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Journaux intimes

288 pages
Une image d'Epinal est liée au journal intime, celle d'une demoiselle en train d'écrire sur son cahier ses secrets d'amour, ses espoirs, son mal de vivre. Quand l'on se met à l'écoute du monde des journaux intimes, on s'aperçoit rapidement de l'existence de pratiques très distinctes. Les adolescentes romantiques sont présentes, bien sûr, mais à côté d'elles se trouvent des femmes et des hommes aux histoires différentes, de tous âges et de toutes conditions sociales. Il est ici question de journaliers plus ou moins réguliers, de prolixes prosateurs, de conservateurs de papiers, d'emplisseurs de cahiers, de rêveurs ou de chercheurs plume à la main... Ils ne sont pas écrivains, une minorité d'entre eux l'ambitionne. Que cherchent-ils alors dans l'écriture ? A quoi leur sert de tenir leur journal ? Ce dernier n'a-t-il qu'une vie secrète ? Comment se détermine le choix de la pratique d'écriture personnelle sous forme de journal ? Quelles formes de socialisation peut-elle opérer ? Quels liens existent entre le diariste, son journal, sa réalité sociale objective et subjective ? A partir d'analyse d'entretiens, de données historiques et contemporaines, cet ouvrage propose des réponses à ces questions. Plus largement, il est une invitation à la découverte du monde des diaristes en France aujourd'hui.
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JOURNAUX INTIMES
Une sociologie de l'écriture personnelle

Malik ALLAM

JOURNAUX INTIMES
Une sociologie de l'écriture personnelle
préface de Philippe Lejeune

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4605-1

Un lieu pour ça

Que soient ici remerciées les personnes grâce à qui ce livre a pu exister car elles ont bien voulu me parler de leur pratique et ont répondu avec patience à mes questions. Que soient aussi remerciées toutes les personnes dont la contribution volontaire a penni la réalisation pratique de ce livre.

Préface
Il Y a deux manières d'étudier les journaux intimes.

La première, cela semble évident, consiste à lire les textes. C'é'st la méthode suivie par les auteurs d'études désormais classiques sur""1e enre, comme Alain Girard .et Béatrice Didier. g Cette méthode a deux limites. On ne peut lire que des textes publiés. L'édition privilégie les textes d'écrivains, ou de personnes notoires. Or l'immense masse des joufQ.aux est tenue sans idée de publication. Quand il s'agit d'inéonnus, l'édition opère une sélection et une mise en forme qui éloigne de l'original. De toute façon, les journaux d'inconnus publiés sont rares. Resterait à fouiller dans les archives publiques. Elles ne sont pas riches en journaux intimes, et de toute façon elles ne donnent accès qu'aux pratiques d'autrefois. Seconde limite: le journal est une pratique, dont le texte est le produit. Rien n'est plus difficile à comprendre, plus opaque sur la personne, et. sur la pratique elle-même, que le texte d'un journal. Pas commode de lire entre les lignes. Souvent on désire un contexte (c'est pour cela aussi qu'on étudie de préférence les journaux d'écrivains ou de personnes célèbres). Il arrive que le journal se commente luimême, mais ce «métadiscours» est un rituel lui-même à intetpréter, un imaginaire. Bien des aspects de la pratique lui échappent. Les choix et censures. Le rôle des communications du journal. Ou, cela a l'air bête à dire - la destruction. D'après les enquêtes que j'ai pu faire, le sort nonnal d'un journal est d'être détruit. D'où l'idée d'avoir recours à une seconde méthode, apparemment opposée: interroger les diaristes sans lire leur journal. C'est la méthode que j'ai pratiquée de manière sauvage il y a quelques années. Etablir un questionnaire et l'administrer à des groupes dans un cadre scolaire ou universitaire, ou lors de réunions. On a ainsi des centaines de réponses d'une population qui n'est pas triée, faite de non-diaristes et de diaristes. Ou bien lancer dans la presse un appel au témoignage: là, bien sûr, les répondeurs se trient eux-mêmes en répondant, plus question de penser à quantifier, mais les longues lettres reçues contiennent une infonnation qualitativement très riche, et en contexte. Malik Allam, dans l'étude qu'on va lire, pratique cette seconde méthode de manière moins sauvage que je ne l'avais fait, en

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sociologue méthodique qu'il est. fi a choisi la voie de l'entretien. Son questionnaire est très large, il déborde la pratique du journal, la resitue dans le contexte d'une trajectoire sociale et d'un itinéraire personnel. Les entretiens, mieux que les lettres, permettent d'éclairer tous les a'spects, et d'éprouver les hypothèses au moment même où l'on récueille l'information.
.

Sa population comporte dix-huit personnes, dix-huit «cas»,

dont six font l'objet d'une étude plus approfondie, et dont les douze autres' servent à vérifier et nuancer les premières conclusions. Sociologue, Malik Allam est en même temps diariste : il tient ~.Journa1 de sa recherche, et nous allons lire son étude comme un petit roman. Comme dans un policier, nous suivons la démarche de l'enquêteur, nous voyons les pistes se construire, et nous pouvons, puisqu'il nous livre l'essentiel des entretiens, les discuter avec lui. Mais en même temps chaque étude de cas se lit comme une nouvelle. Certains éléments se prêteront à la généralisation. Mais chaque journal est différent, et doit être compris, avec sympathie, dans le contexte d'une existence entière. J'ai parlé d'enquête. Elle aura bien des facettes. Mais elle se développera autour d'une piste principale: dans l'intime, cherchez le social. Le diariste qui se retire dans sa chambre devant son cahier a le sentiment d'un tête-à-tête avec lui-même. Il s'isole, se ressource, reprend contact avec son moi profond. Ecrivant sa vie, il en redevient l'auteur, le démiurge. Ce sentiment, très sincère, d'autonomie, est exploité dans les thérapies d'inspiration jungienne qui proposent des «ateliers» de journaux, comme le fait Ira Progoff aux États-Unis. Pour Malik Allam, ce moment de repli vers l'intériorité et de reprise en main est lui-même une étape dans un processus social dont il analyse l'amont et l'aval. En amont, un processus de détennination : les conflits et problèmes dont se nourrit le journal sont, comme notre identité même, le produit de l'histoire familiale et sociale. En aval, un processus d'adaptation: loin d'être une rumination stérile, le journal, même s'il n'y arrive pas toujours, nous aide à mieux naviguer... Je laisse à Malik Allam le soin de vous expliquer comment, et reviens aux problèmes de méthode. Lire les journaux, ou interroger les diaristes : l'idéal serait bien sûr de combiner les deux. Mais la chose est délicate. Lire le journal, qui continue à être tenu, d'une personne vivante, avec laquelle on est en relation, c'est un pacte intime plus qu'une démarche scientifique. 8

On ne conseillera à personne de se lancer dans une telle aventure. Il est déjà périlleux, même sous pseudonyme, d'analyser un entretien. Mais disséquer un journal... C'est une des vertus de la littérature que de nous offrir des oojets de réflexion qui laissent au lecteur distance et sérénité.
.~?'.

Lisons donc Malik Allam et, à défaut des journaux de ses

informateurs, relisons Amiel QU Stendhal, Marie Bashkirtseff ou Catherine Pozzi... - ou notre proprejournal, si nous en avons tenu un. Philippe Lejeune

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PREMIERS MOTS
"Dès qu'elle est proférée, fût-ce dans l'intimité la plus profonde du sujet, la langue est au service d'un pouvoir. (...) Mais à nous, qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des surhommes, il ne reste, si je puis dire, qu'à tricher avec la langue, qu'à tricher la langue." Roland Barthes, "Leçon".

1. POINT D'ORIGINE
Je ne sais si l'on peut dater de façon exacte le début d'une recherche. Par contre, certains faits prennent, avec le temps passé, Î.:_aspectde moments initiaux. En ce qui concerne cette recherche, tine anecdote a pris la place de point d'origine. Elle se situe au moment où, étudiant en maîtrise de sociologie, je cherchais le sujet de mon mémoire de fin d'année. J'avais commencé alors à tenir, pour la première fois, un journal de recherche. C'est par la lecture de deux entrées de ce journal que je vous propose de prendre connaissance de l'anecdote en question. La première entrée du journal date du début de l'année universitaire, la deuxième de la fin. 29 décembre 1989

Ici débute ce journal de travail. Depuis quelques mois je n'ai plus écrit avec le je. Il Y a trois semaines maintenant j'ai eu l'idée d'écrire, de travailler pour mon mémoire sur des écrits de jeunes, sur l'intime... Je ne savais pas encore exactement quoi. Mon envie partait des petits mots qu'on laisse sur le bord du petit déjeuner au journal intime en passant par les histoires, les poèmes... L'envie était de travailler sur cet intime qu'on écrit, qu'on s'écrit de soi à soi. Quelles fonnes prend-il? Quel degré de sociabilité a-t-il? Beaucoup d'artistes en ont tenu un, certains toute leur vie, d'autres à des moments précis et courts. J'aurais pu m'intéresser à l'un d'eux mais alors je ne parlais plus d'intime mais de création artistique, du tounnent qui peut habiter l'artiste, etc. Je devais demander celui de ma tante. Une femme de quarante ans, qui vient de divorcer, trois filles. J'attendais le moment de Noël pour lui parler. Je n'ai pas osé. Pourquoi? Qu'est-ce que je lui demandais? De me donner un bout de sa vie, de me laisser l'étudier, écrire dessus... Peut-être me l'auraitelle donné, peut-être pas. Cependant je ne lui ai pas demandé. J'ai eu peur de ce pas, de lui prendre un bout de cet intime, de cette chose où il est possible que ma mère, mon père et mes sœurs soient 13

présents. Dans le fond je ne sais pas ce qu'il y a dans ce journal. C'est là où mon histoire d'intime entre en jeu.
Un journal intime qui n'est pas d'un artiste, d'une célébrité, n'est pas::~fait our être publié? N'est pas fait pour être public puisqu'il est p intijpe ? Qù est la frontière?

Le journal intime en tant qu'intimité créée. Chez qui cette intimité peut-elle naître? Quelle fonction peut-elle exercer?
27 juin Mercredi 1990

Je ne l'avais pas encore noté. Le journal de ma tante dont je parle au début de ce cahier, n'est en fait qu'un bout de journal de jeune fille. J'ai appris ça il y a peu de temps.
On s'illusionne toujours quand on reste dans le' vague. Cependant de l'illusion naît plus que de la réalité. Sans la croyance d'une chose énorme qu'était le journal de ma tante je n'aurais pas douté du bon goût de le lui demander. Enfin, l'idée du mémoire n'aurait pas évolué dans ce sens. A vrai dire, si j'avais pensé demander son journal à ma tante c'était dû à sa réputation familiale de bonne écriveuse. J'avais entendu dire et l'on m'avait confirmé que "Qui" elle devait aussi écrire un journal depuis un certain temps. Et ma perception de ma tante "une femme qui ne parle que peu d'elle" a fini de me convaincre. Elle tenait un journal sûrement depuis des années. Je n'ai donc pas voulu ou pu le lui demander. Cela signifiait avoir eu œ la pudeur, de la peur peut-être. Pour moi le journal de ma tante, cette vie écrite, représentait une valeur telle que ma demande, dans le fond, aurait pris un sens illogique dans le cadre de mes relations familiales.. . Voilà résumée par ces deux entrées de mon journal de recherche l'histoire à l'origine de cette recherche. Cette anecdote m'a guidé vers plusieurs aspects de la pratique du journal intime auxquels je n'avais pas pensé dans un premier temps. Notamment cela m'a

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orienté vers la vie extérieure du journal, a permis de me laisser voir que la vie d'un journal ne s'arrête pas à la relation entre lui et son auteur mais qu'il joue aussi un rôle dans les relations sociales, la vie sociale de l'auteur, voire même, pourquoi pas puisque c'est ce qui m'est arrivé, en tant que récit ou qu'objet particulier, dans la vie .,;{
<t~autres personnes.

Au cours des lectures effectuées pour préparer la recherche, notamment un livre témoignage "Cher cahier..." fait par P. Lejeune, mais aussi au cours de la réalisation de mon mémoire de mJ1Îtrise où j'avais fait des entretiens avec cinq jeunes filles diaristes, j'avais pu observer l'importance ou, plus simplement, la place que pouvait prendre la pratique de l'écriture intime dans la vie publique et privée d'une personne. Des histoires, des drames se déroulaient dans lesquels l'écriture personnelle était soit l'enjeu, soit l'un des objets importants de l'action. Pour certaines personnes cet outil pennettait d'avoir une réflexion sur leur vie, de résoudre quelques problèmes. La vie autour du journal, la vie dans laquelle il était pris, m'est alors apparue comme le champ le plus intéressant pour ma recherche sociologique. J'ai donc résolu de m'attacher avant tout à la vie de la pratique plutôt qu'uniquement à son résultat: le journal lui-même. De cette première résolution découle le fait que cette étude s'est réalisée par entretiens et non pas par lecture de journaux.

2. LES QUESTIONS
La perception globale de la pratique de l'écriture personnelle sous fonne de journal est celle d'un lieu de dialectique avec le réel. Le diariste essaye de le conserver, de le travestir, de le préparer, de le rendre moins flou, plus palpable... Dans Anthropologie de ['écriture l'un des auteurs a cette phrase terrible: "L'écriture est donc à la fois le lieu où le réel se rate, mais aussi le lieu privilégié où se révèle la dimension du réel comme impossible."l On ne discutera pas ce type d'affirmation. L'hypothèse est que le journal intime ou personnel est une expérience du réel et de sa grande subjectivité. Par extension, il est aussi une expérience du social. Considérant
I Collectif sous la direction de R. Lafont, Anthropologie de l'écriture. 15

cela, j'ai eu, encore une fois, la volonté de ne pas travailler sur les textes des journaux mais sur les discours des diaristes quant à leurs pratiques. En effet, c'est sur l'expérience de la pratique, non pas sur un de ses résultats, le texte rédigé, que cette recherche se base. Un texte lu apprend sur soi au lecteur mais ne dit pas directement coÔ)ment, pourquoi il a été fait, à quoi il a servi à son auteur. Or, c'est à ces questions qu'il fallait ~épondre. En cela, je n'ai pas fait de la sociologie de la littérature mais une sociologie de la pratique de l'écriture en tant que fait social. De ce point de vue, plus importante est la représentation que se fait l'individu de son texte que le con!~nu objectif (si tant est que cela ait un sens) de celui-ci. Mon but était véritablement de pouvoir observer et formaliser les fonctions sociales exercées par la pratique de l'écriture personnelle sous fonne de journal pour le diariste et pour son entourage. La question qui allait orienter le travail s'est donc peu à peu affirmée. Elle fut formulée de la façon suivante: Par quelles fonctions et quelles médiations la pratique de l'écriture personnelle, le journal intime ou personnel lui-même, chez les individus non écrivains, ont un lien avec le social et de quelle nature est ce lien? Cette question pose comme hypothèse que la pratique de l'écriture personnelle sous forme de journal est une pratique qui n'échappe pas à la vie sociale dans le sens où il existerait une culture ou des cultures de la pratique, qu'une certaine pédagogie sociale peut dicter de tenir journal dans telle ou telle situation de vie, que ce n'est pas une pratique en dehors de la société mais au contraire qu'elle y participe et en est nourrie. Est aussi posé en hypothèse q.£ l'individu auteur d'un journal intime ou personnel, par ce qui est mis en jeu de ses représentations, de ses connaissances mais aussi du fait de l'utilisation de l'écriture, est l'objet d'une socialisation, d'un renforcement ou d'un changement de ses repères sociologiques au cours de la réalisation de sa pratique. Est, enfin, posé en hypothèse que le journal intime ou personnel en tant qu'objet a une capacité de symbolisation, de représentation, peut être investi d'une valeur et que cela prend sens par rapport à des valeurs comme l'intimité, la vérité, la profondeur de l'âme, l'amitié, l'amour, etc. C'est là l'ensemble des hypothèses qu'il fallait vérifier. Il ressort de ces hypothèses trois questions importantes:

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Comment se détermine le choix de la pratique personnelle sous fonne de journal?

de l'écriture

Quelles fonnes de socialisation peut opérer la pratique de l'écriture p'ersonnelle sous fonne de journal?
;;{

Q~elle dialectique existe entre...le diariste 1, son journal, sa réalité sociale objective et subjective?

3.*"POUR UNE DÉFINITION ob PERSONNEL

DU JOURNAL

INTIME

Bien que, comme je l'ai déjà précisé plus haut, le journal intime ne soit pas l'objet d'étude en tant que tel, il n'en est pas moins le signe extérieur et physique. Pour savoir qui faire entrer ou ne pas faire entrer dans la population, il fut nécessaire de fixer une définition du journal intime de manière à avoir un point de repère pour sélectionner les différentes pratiques. Voyons quels problèmes se posent pour définir ce qu'est un journal intime. Je ne vais donner ici qu'une définition de travail, non pas une définition définitive du journal intime ou personnel tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Le terme de journal intime est employé pour recouvrir des réalités contemporaines et passées bien diverses et a des sens tout aussi divers. Cela va du livre de raison, du carnet de voyage, du journal de bord, aux notes tenues par un écrivain ou au journal de jeune fille. Ses évolutions dans l'histoire sont autant de fonnes dont il est difficile de tirer une structure minimum commune, comme le dit P. Lejeune, "on ne voit guère que la datation, et l'usage de l'écriture" 2. Malgré tout, l'utilisation de l'expression "journal intime" reste assez courante, même auprès des individus qui ne considèrent pas exactement tenir un journal intime puisqu'ils se définissent la plupart du temps par rapport à lui. Il semble donc important de ne pas bannir l'expression "journal intime" de notre vocabulaire et de la définition à utiliser. Son ouverture sémantique symbolise l'ouverture de la pratique qu'elle désigne.
1Nom donné aux personnes qui écrivent un journal intime ou personnel. 2p. Lejeune, La pratique du journal personnel. Enf/uête. 17

Comment définir le caractère intime d'un journal 1 Doit-on prendre en compte le contenu (et selon quels critères 1) ou la relation d'intimité que le diariste a avec son journal 1 Un texte ano,din pour nous peut être très intime pour son auteur, invérsement la narration de certains événements peut nous paraître choquante et ne pas l'être pour sQn auteur. L'évaluation du caractère intime n'échappe pas à la subjectivité. Le seul moyen pour le sociologue de travailler sur cette notion est de considérer qu'il n'y a pas une intimité mais des représentations sociales de l'intimité prop~s à chaque classe ou groupe social. En d'autres termes, je n'ai pas évalué moi-même le caractère plus ou moins intime d'une pratrque mais j'ai cherché à comprendre en quoi elle l'est pour le diariste. Dans Pratique du journal personnel. Enquête P. Lejeune explique: "Je n'ai pas voulu employer l'expression journal intime dans le titre du questionnaire, parce qu'elle me semble trop restrictive. Si j'avais écrit journal intime, un certain nombre de personnes qui ont réellement tenu un journal auraient eu des doutes,

ou se seraient senties exclues, et auraient répondu non." 1 Son
problème fut donc de trouver un biais. Pour ce faire, il a ajouté l'adjectif "personnel" au mot journal car il lui a semblé aussi clair et surtout moins subjectif qu'''intime''. Notons que le problème de P. Lejeune se posait dans le cadre d'une enquête par questionnaire où l'individu sondé remplissait lui-même le questionnaire. Les mots employés devaient être précis et sans trop de "restrictions" imaginaires. L'importance parfois tatillonne donnée aux consignes par certains sondés est bien connue. La solution "journal personnel" convenait bien. Pour cette recherche, le problème ne se posait pas d'une façon analogue puisque je procédais par entretiens semi-directifs. Je faisais directement appel à la subjectivité du diariste et pouvais l'entendre. II ne s'agissait pas de n'utiliser que l'expression "journal personnel" ou "journal intime" mais de pouvoir trouver une définition suffisamment large et ouverte du journal, qui pour moi est avant tout le support d'une pratique d'écriture personnelle, pour pouvoir comprendre et analyser la subjectivité avec laquelle les individus définissent leurs journaux.
1P. Lejeune, op. cit., p. 53. 18

L'hypothèse à vérifier était que cette subjectivité a une structuration sociale. Mon choix a été, en conséquence, d'adjoindre le terme de "personnel" à l'expression "journal intime". L'expression cÇ)nstituée de la sorte permet l'ouverture évoquée ci-dessus. On p~rlera ainsi, dans le courant de ce livre, de journal intime ou personnel. Au vu de ces connaissances et de ces hypothèses, voici la définition du journal intime ou personnel qui a servi à sélectionner les individus de la population: un journal intime est un journal dODt le contenu a le caractère d'intimité ou privé et/ou remplit des fonctions intimes ou personnelles pour son diariste. Sera considéré cofume tel tout journal: soit parce qu'il est nommé directement journal intime ou journal personnel par son auteur, soit qu'à l'écoute du discours sur sa pratique et son journal, il corresponde à la définition donnée ci-dessus; étant entendu que le caractère d'intimité ou l'aspect personnel du journal dépend de la représentation que le diariste en a.

4. LES ENTRETIENS (LA MÉTHODE BIOGRAPHIQUE)
18 personnes ont constitué la population de l'enquête. En proportions diverses, il y a dans cette population des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, des gens des villes et des gens des champs, des qui ont des diplômes et des qui n'en ont pas. Ce n'est pas une population statistiquement représentative mais une population qualitative.
Le principal procédé de recueil de données auprès de ces 18 personnes a été l'entretien semi-directif.1 Je ne vais pas ici expliquer ce qu'est la technique des entretiens. Je tiens néanmoins, car cela me semble important, préciser selon quels principes a été abordé le travail d'interview. J'avais remarqué lors des entretiens de la pré recherche une propension des individus à parler de leur vie. Ils livraient en quelque sorte le contexte de leur texte (le hors-texte). Parfois, des digressions nous menaient loin de la pratique du
1Le guide de ces entretiens se trouve en annexe. 19

journal intime proprement dite. Cependant, ces incursions dans la vie des interviewés se sont révélées être indispensables tant pour l'intelViewé lui-même qui, du fait, se mettait en confiance et créait un lien avec l'interviewer, que pour l'analyse qui n'en fut que plus riçhe et complète. Au sujet de la confiance acquise par l'intelViewé, il'::Jaut dire deux mots. Je ne conçois pas l'interview comme une technique de recueil de données ..objectives. La technique elle-même ne l'est pas si elle n'intègre pas la dimension très subjective œ l'interaction entre l'interviewer et l'interviewé. "Ce dernier, loin d'être passif, modifie continuellement son comportement en fOI'lCtionde celui de l'observateur." Franco Ferrarotti poursuit plus loin en affinnant que la "connaissance (tirée des entretiens) sera d'autant plus profonde et objective qu'elle sera plus intégralement et intimement subjective" 1. L'opération à effectuer est donc la reconnaissance et la prise en compte de cette interaction interviewé/interviewer. C'est à cette condition qu'une quelconque vérité du discours sur la pratique tenue par l'interviewé pourra être fonnalisée scientifiquement. L'image proposée par le diariste à son obselVateur est un arrangement de plus. Il faut arriver à aller au-delà de celle-ci sans la nier. C'est dans cet état d'esprit et cette optique scientifique que se sont déroulés les entretiens. Pour m'aider à gérer cette interaction j'ai eu recours à l'écriture d'un journal de recherche.2 Un autre aspect dont il faut tenir compte pour l'analyse des entretiens à caractère biographique est la qualité de récit du discours de l'interviewé sur sa vie et sa pratique. En effet, il y a régulièrement "distorsions, déformations, occultations et transpositions du réel"3 de la part de l'individu racontant sa vie. Quand bien même un récit de vie parle de la réalité d'une vie, donc œ faits existant ou ayant existé, de personnages réels, il garde le caractère de récit. Ce dernier implique la nécessité d'un choix de chronologie et de sa logique (cela donne un sens particulier), d'un ton qui engage un niveau de sociabilité, d'une mise en place des
1F. Ferrarotti, Histoire et histoire de vie. La méthode biographique dans les sciences sociales. 2 Le chapitre 4 est consacré à l'utilisation du journal de recherche dans cette recherche. 31. Poirier/ S. Clapier- Valladon / Roybaut, Les récits de vie, théorie et pratique, p. 43. 20

personnages qui va minorer ou majorer leur rôle, etc. Le chercheur inteIViewer se doit de tenir compte et d'entendre ces "distorsions" dues à la représentation de la réalité en discours. En l'absence de cette démarche l'accès à la compréhension entière du discours, à ".~savoirsa logique interne mais aussi sa "géographie" externe :'position sociale du locuteur, à qui il parle, la situation dans laquelle est émis le discours), s'avère le plus souvent infructueux.

du monde 1, P. Bourdieu rappelle la qualité de "relation sociale"
re.vêtue par un entretien d'enquête et les effets que cette relation a, par force, sur les résultats obtenus. Il parle lui aussi de distorsions ét de la nécessité de ne pas les nier mais au contraire de les formaliser de façon à avoir une analyse plus proche de la réalité sociale. Il ajoute à cela un point important. Une bonne chose est de connaître les distorsions et présupposés utilisés par les interviewés, une chose supplémentaire et indispensable est d'avoir aussi "une science de ses propres présupposés" (p. 904). On ne peut produire de la sociologie qui serait de la science sans connaître et formaliser les conditions de sa production. Pour ma part, à l'aide du journal de recherche (faute d'une équipe de travail où le contrôle se fait plus immédiatement et peut être fait plus facilement) je me suis astreint à écrire après chaque entretien l'ensemble des présupposés, des impressions et des sentiments produits durant celui-ci. De cette manière j'ai pu, avec le temps, mieux comprendre le ton et certaines directions du discours, mieux percevoir les raisons de ses limites. L'écriture du journal de recherche permet de revenir sur la passation de l'entretien, sur son déroulement, et d'en tirer les conséquences. Concrètement, un entretien fait à l'université ou chez la personne ne s'engage .pas de la même façon. Pareillement, les individus de la population n'ont pas été recrutés par le même canal. Le recrutement a été réalisé par quatre canaux différents: - Journal d'annonces distribué gratuitement en Isère: l'INFO. - Journal interne de l'AP A (association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique) : La faute à
lCollectif sous la direction de P. Bourdieu, La misère du monde, p. 903 à 938. 21

Dàns un chapitre intitulé "Comprendre" dans le livre lA misère

Rousseau. - Le bouche à oreille. - Panneaux d'affichage à l'université de Grenoble.
y a des différences dans la prise de contact et la mise en place des entretiens selon le canal d'information des interviewés. L'influence de ce dernier a donc joué sur la subjectivité avec laquelle les individus ont abordé leur entretien. Les personnes venues par le biais du journal de l'APA, par exemple, ont eu une démarche très volontaire. Elles ont eu un a priori positif d'aider une recherche sur des écrits personnels. Cela allait certainement avec leur démarche d'ad'f1ésion à cette association. Ces personnes n'ont pas été difficiles à convaincre. Elles ont prêté leur concours à la recherche avec beaucoup d'attention. Les personnes venues par le biais du journal d'annonces l'INFO ont été, elles, plus difficiles à convaincre, et la confiance, nécessaire pour le type d'entretien de notre recherche, plus difficile à gagner. Un ton très rassurant, des gages de confiance comme la possibilité offerte de faire l'entretien dans un bureau de l'université, furent nécessaires. L'attitude plus méfiante, au delà des particularités des personnes, peut s'expliquer par le contexte très anonyme de ce genre de journaux d'annonces. De plus, les annonces paraissaient dans la rubrique "message", rubrique proche de placards publicitaires pour des 36.15 à caractère pornographique. Cette proximité involontaire a un peu desservi les appels et a généré des réponses indésirables. La légitimité universitaire annoncée était mise en doute et il fallait faire tout un travail de mise en confiance. L'abord de l'entretien de la part de ces personnes ne se faisait d'évidence pas avec la même subjectivité que les personnes venues témoigner par le canal du journal de l'APA. Il a été tenu compte de cette différence d'accès dans les analyses d'entretiens. 3 des 18 entretiens de la population ont été menés par courrier. Un extrait du journal de recherche va nous pennettre d'accéder à la dimension informelle de ces entretiens et de ce fait aux questions qu'ils ont pu poser.

il

22

Jeudi

8. 04.93

Lu la lettre de Géraldine, une longue lettre très complète et ;pleine de sa vie. C'est avec un sentiment étrange, une sorte ~'attention pudique que j'ai abordé ces lignes. Elles témoignent d'une certaine confiance. J'en suis heureux car j'étais inquiet de la possibilité de mener cet entretien dans un bon climat et d'arriver justement à obtenir une correspondance de qualité. Il s'agit maintenant de bien y répondre et de continuer. Elle me pose des questions sur moi. Dans un entretien oral, un face-à-face comme cela se passe en temps normal, la personne interviewée tire des informations sur l~'interviewer de son attitude, sa façon de s'habiller, etc. Elle n'ose pas toujours poser des questions directes. Il y a peu de temps consacré à ça. Par courrier, il me semble "normal" de répondre un peu aux questions qu'elle me pose de façon à ce qu'elle imagine à qui elle parle, qu'elle en ait une représentation. Cette information remplace l'information informelle des entretiens oraux qui instaure la confiance minimum.

La première question posée par ces entretiens fut de savoir comment établir une communication qui ne soit ni trop policière (les personnes n'auraient sans doute pas poursuivi l'expérience), ni trop amicale (il ne s'agissait pas non plus que mes lettres deviennent de véritables confessions). Le but était de reproduire des conditions proches d'un entretien oral. Pour cela, j'ai donc dû porter à la connaissance des personnes un certain nombre d'informations sur moi-même et sur le travail de la recherche. Globalement, les informations données dans ce sens sont restées assez imprécises et peu volumineuses. Néanmoins, elles ont paru être suffisantes pour permettre à l'interviewé d'imaginer son interlocuteur car les individus ne me questionnaient pas longtemps et en profondeur sur ces aspects. Pour ma part, les questions prévues par le guide d'entretien n'étaient pas toutes posées dès le départ. Elles l'ont été au fur et à mesure et en fonction de révolution de l'entretien.

Une deuxième interrogation posée par ces entretiens scripturaux portait sur la qualité de l'information. Dans un entretien oral, la qualité de l'information dépend de la capacité de l'inteIViewé à tenir
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un discours sur le sujet traité, à "parler" de ce qu'il sait ou pense savoir. Elle dépend aussi de la capacité du poseur de questions à faire que l'interaction entre lui et son interviewé permette à ce dernier de donner un grand nombre d'informations. Dans un entt~tien par lettres, le problème posé l'est sur le même modèle. Un élér\1ent change, il faut que l'interviewé soit capable de donner des informations pertinentes et d'intérêt, pour la recherche, par l'écriture. L'interviewer, de son côté, doit savoir lire et voir ce qui n'a pas été dit, ce qui a pu être omis et penser à poser les questions adéquates. Il doit faire ce travail avec beaucoup de rigueur car l'int~JViewé revient difficilement sur ce qu'il a déjà écrit. Il n'apporte des précisions que si elles sont demandées de façon expticite. Un autre fait est propre à l'entretien par lettre, les mots posés sur la feuille peuvent être travaillés avant d'être envoyés. Contrairement à l'oral, l'individu peut exercer un contrôle a posteriori sur son discours. Il peut modifier et corriger son texte, avant d'envoyer sa lettre. Une attention particulière doit donc être portée au moment de l'analyse de façon à ne pas oublier de lire entre les lignes pour trouver l'équivalent des silences des entretiens oraux, des hésitations dans la parole, des pauses, des retours. Cela peut informer, à un méta-niveau, sur le sens de ce qui est dit. J'ai pu dépasser assez facilement cet aspect définitif et figé des déclarations écrites car les lettres furent nombreuses et, sur la durée, les personnes oubliant ce qu'elles avaient dit dans les lettres précédentes revenaient sur des sujets (à partir des questions relances), répétaient, omettaient les mêmes idées. Des avantages indéniables peuvent être trouvés aux entretiens par courrier sur une période assez longue (plusieurs mois). La première est la possibilité de recherche plus importante dans la mémoire de l'individu. Il peut arriver, par exemple, qu'une personne revienne d'elle-même, deux lettres plus tard, c'est-à-dire trois semaines plus tard, sur une des questions posées ou sur une affirmation de sa part, en parlant d'erreur de mémoire ou d'omission d'un événement crucial dans le récit de sa vie. Il s'agit là de connaissances très pertinentes dans l'analyse des représentations sociales. Les omissions, notamment, sont très signifiantes par rapport aux mécanismes de construction de l'image du passé. Un

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autre avantage, qu'il serait plus juste de qualifier de caractéristique, est l'opportunité laissée à l'interviewé de réfléchir, de mûrir son discours sans avoir la pression physique de l'intervieweur dans le face-à-face. En entretien oral, les silences réflexifs ne dépassent :Jamais une certaine mesure (cinq minutes de silence semble vite une ~ternité). L'entretenu a rapidement l'envie de répondre à la :sollicitation. Par courrier, la. consigne n'est pas de répondre dans les minutes qui suivent la réception des questions. Il existe une latitude de temps plus grande dans le choix du moment œ l'émission de la réponse. Ce caractère ou avantage est aussi e;.~istant du côté du questionneur. Pouvoir relire et réfléchir à l'ensemble des informations déjà recueillies permet l'élaboration, au fur et à mesure de l'entretien, d'une stratégie de questionnement plus élaborée que dans l'entretien oral où les ajustements nécessaires, quand ils sont perçus, doivent se faire très rapidement ou après coup dans le cas d'une série d'entretiens.

5. LE JOURNAL DE RECHERCHE
Au cours de la réalisation pratique, le travail de terrain, et de la rédaction de cette recherche j'ai choisi de tenir un journal de recherche. On l'aura compris, ce choix n'est pas uniquement un choix esthétique mais aussi un choix méthodologique. En effet, le journal de recherche a permis de me prémunir contre une grande part de ma subjectivité et de mes présupposés. Il a aussi permis de réfléchir à l'implication vis-à-vis de l'objet de recherche, vis-à-vis de l'institution universitaire. Il a été le lieu d'expérimentation théorique des hypothèses. A un autre niveau, la pratique de ce journal de recherche a pu être, par moments, "l'équivalent" d'une observation participante. Certains aspects de la pratique sont apparus avec plus de clarté du fait de leur expérimentation directe. Pris au jour le jour, les impressions et sentiments qu'évoque une recherche peuvent, à la relecture, révéler un problème longtemps effleuré mais resté insaisissable. En prenant un peu de recul sur soi, ce que peut permettre le diarisme car le "soi" écrit devient externe, la possibilité de s'observer sociologiquement est offerte, ainsi que de prendre conscience, pour le sociologue, de son "être" social. L'utilité de procéder à cet exercice réside dans le fait qu'en analysant 25

les travers socio-culturels avec lesquels l'objet de la recherche nous apparaît nous ne fassions pas ce que certains ont appelé de l'ethnocentrisme. Le journal de recherche a les capacités de servir de protection contre cette erreur de base en favorisant "une science de s.es présupposés" 1. Il est un outil pour servir cet objectif et c'est en ç;~sens que je l'ai utilisé. Le contrôle de ma subjectivité et de mes jugements de valeur est aRparu très utile au moment de la passation des entretiens et de leur analyse. Les entretiens semidirectIfs comportent une part importante de subjectivité. Celle-ci est due à l'interaction entre deux individus, l'interviewer et l'int~.J:Yiewé,jouant l'un et l'autre leur rôle tel qu'ils l'imaginent devoir être (selon les informations culturelles et sociales qu'ils ont pu en avoir auparavant), s'ajustant l'un à l'autre au fur et à mesure de la prise de connaissance de l'un sur l'autre et vice versa. Dans le journal de recherche j'ai pu constater, au travers d'une notation régulière des choses dites et ressenties, les liens subjectifs entre la recherche, les interviewés et moi-même. Théoriser la subjectivité ce n'est pas la rendre objective. Faire ce travail permet, et c'est essentiel en sociologie, de prendre en compte et, de fait, de pouvoir tenir à distance, de séparer ce que le sociologue doit énoncer et ce que l'individu commet comme jugement de valeur ou évaluation subjective.2 Comme on le voit, le journal de recherche fut l'un des outils de recueil de données. Ces dernières ont fait l'objet d'une analyse et ont contribué à une meilleure compréhension de l'objet de recherche. Ce hors-texte, le journal de recherche, qui n'est généralement pas montré, est inclus en fin d'ouvrage. Cette démarche vient d'une réflexion menée depuis quelque temps sur la production et la commande de rapports. La sociologie est, à mes yeux, une science très contextuelle, la mise en forme de ses "résultats" dépend fortement du contexte de leur découverte (contexte institutionnel, sentimental, pécuniaire, politique...)3. "Tout est social", dirait P.
1 P. Bourdieu, op. cit., p. 904. 2M. Weber, Essais sur la théorie de la science, voir notamment 1"'Essai sur le sens de la "neutralité axiologique" dans les sciences sociologiques et économiques". 3Dans mes réflexions sur cet aspect du travail scientifique j'ai en référence les travaux de R. Lourau (cf. la bibliographie). Dans Actes manqués de la recherche: "Il y a imbrication, implication, entre ce qui se passe lors du processus de la recherche et ce qui se passe dans la mise en forme des résultats", p. 16. 26

Bourdieu, la recherche sociologique aussi. Le moins est qu'elle en soit consciente et tente d'en donner les clefs. S'il faut avoir "une science de ses présupposés", il faut aussi avoir une science du contexte de production et de validation des connaissances scientifiques. L'écriture d'une thèse en sociologie, en France, outre des règles de scientificité et de méthodologie, doit aussi obéir à des r~gles culturelles et sociales (une écriture standard et impersonnelle, jeux des références, choix d'un "bon" sujet, d'un "hon" 'directeur de thèse...). Je ne prétends pas avoir pu ici mener à bien toutes les réflexions nécessaires à une théorisation cr l'implication par rapport au sujet et à l'institution universitaire, vôire éditoriale. Dans le journal de recherche le Je est celui qui parle, ce qui est dit est à soi et pas à "nous" ou à "on". L'appropriation de la pensée passe par cette fonne d'écriture, aide à sa maîtrise. L'écriture peut en ce lieu se permettre un certain nombre de libertés et, ce faisant, s'exercer à l'expression, inventer un style qui lui soit propre. Il est aussi possible d'y essayer des idées, de les mener à bout, d'en parcourir les ramifications diverses pour tenter de les faire siennes. Rien n'interdit de les abandonner ou d'y revenir quelque temps après. Avantages de récriture. L'imagination sociologique se plaît à s'exercer dans ces pages. Inventer des situations et pouvoir les regarder, projeter des scènes à partir d'obseIVations de terrain et les regarder. C'est en ce sens que je parlais de lieu d'expérimentation théorique des hypothèses. L'écriture est un laboratoire et la sociologie se base sur la capacité des mots à dire. Comment alors être sociologue sans avoir l'expérience de ceux-ci, sans avoir passé des heures en leur compagnie ?1 Le dernier point à évoquer est ce qui a été qualifié d'''équivalent'' d'une observation participante. Ce terme est là très usurpé. Cependant, il traduit bien l'idée à exprimer. A moins de participer à la rédaction d'un journal avec une autre personne, de partager cette
1Il est à noter qu'historiquement la littérature et la sociologie ont des liens. De nos jours, quand on prête attention, on peut remarquer que nombre de grands sociologues font souvent référence à des œuvres de littérature. Pour ce qui est des liens entre littérature et sociologie je renvoie au très bon ouvrage de W. Lepenies, Les trois cultures, enlre science et littérature, l'avènement de la sociologie. Z7

rédaction, il était très difficile, voire impossible d'observer directement une personne en train d'écrire son journal chez elle, dans son lieu habituel. De plus, observer une personne écrire nous apprend sur sa position physique, ses temps réels de scription, ses manies par rapport aux objets qui l'entourent mais pas sur ce qui se passe dans son esprit, ce qu'elle est en train d'écrire et comment elle l'écnt. Pour avoir cette connaissance, il faudrait observer une personne écrire, puis lire ce qu'elle a écrit, répéter plusieurs fois cette opération. Il était difficile de mettre en place valablement cette expérimentation qui, en plus, ne correspondait pas vraiment à l'obj~ctif d'étude. Malgré tout, je voulais avoir quelques connaissances, par l'expérience, sur la pratique de l'écriture. La seul-e façon était de pratiquer moi-même. Ce fut l'une des motivations à la tenue du journal de recherche. De fait, il a été possible, par ce moyen, de découvrir un certain nombre d'éléments de la pratique, ce qui a produit ensuite de nouvelles questions et constats. Par exemple, il m'est apparue de façon flagrante l'impossibilité de reconstituer vraiment la vie d'une personne en lisant uniquement son journal, car le diariste ne peut tout dire, tout décrire, tout expliquer. Souvent lui seul peut comprendre parce qu'il sait la part manquante et la part d'erreur (elle a pu ne pas être rectifiée par manque de temps ou par manque d'importance) de ce qui a été écrit.

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