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Juifs à Rennes

De
604 pages
Qui sont et que sont "les Juifs" ? Qu'est-ce qu'être Juif ? Volontiers perçus comme un ensemble homogène, ils sont en réalité d'une étonnante diversité. Diversité des origines ethniques et donc des histoires familiales et nationales, des auto-définitions individuelles et collectives, des manières de réaliser la judéité. Le Juif n'existe pas, les Juifs existent. Voici un essai de compréhension de l'ethnicité juive en France, à partir de l'examen détaillé de leur vie en Bretagne.
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Préface
La somme que nous propose ici Ida Simon-Barouh n’est ni ordinaire ni convenue : elle est extraordinaire, originale et inédite, et l’on ne peut lire cet ouvrage que comme un miroir où chacun, pourvu qu’il soit Rennais ou de Bretagne, se reconnaîtra, juif ou pas. Cette radiographie de la société juive de Rennes et des alentours suppose un travail considérable en amont : enquêtes multiples, lectures nombreuses, informations de toutes sortes, qui sont ici traitées avec toute la science sociologique et une méthode sans faille par l’auteur. De ce fait, ce livre vient compléter l’œuvre également considérable et précieuse des historiens Claude Toczé et Annie Lambert, Les Juifs en Bretagne (ve‑xxe siècles). Tout en faisant la part qui nécessairement lui revient à l’Histoire, l’auteur s’intéresse plus qu’aux faits, néanmoins mentionnés si nécessaires, aux mentalités et aux discours, à tout ce qui fait qu’une société se construit avec sa charge de préjugés, d’idées reçues et de clichés que l’auteur stigmatise au nom de l’éthique ou du simple bon sens. Les témoignages sont constamment sollicités, et transcrits au plus près, dans le flux même de l’oralité, ce qui les rend à l’évidence plus authentiques et convaincants. Le lecteur devra entendre ces voix qui parlent et se racontent. Mais pour bien les comprendre l’essayiste multiplie les repères, les références, le substrat historique et social. Nous ne sommes jamais perdus, car l’auteur nous tient la main : voyez ici l’héritage de l’affaire Dreyfus, et là, regardez les conséquences des aventures coloniales ; et puis Israël, l’interminable conflit israélo-arabe ou israélo-palestinien, avec ses retombées, ses débordements, ses hystéries… ; à aucun moment la presse, la vie dans la cité et dans la nation, les positions politiques, les manifestations excessives et tendancieuses ne sont laissées de côté ; bien au contraire, elles alimentent et conditionnent le discours des interrogés, si bien qu’on ne peut jamais faire abstraction de ce qui fait la vie au jour le jour de ces citoyens à part entière, trop souvent considérés comme des citoyens à part (quand d’aucuns vont même les considérer, bien qu’en faible pourcentage, comme des étrangers). C’est par là-même tout un pan de l’histoire récente de la France qui défile sous ces mots. Qu’est-ce qu’un Juif et à quoi le reconnaît-on ? Cette question primordiale, est au cœur de la démonstration. Du côté des intéressés, quel éventail d’appartenances ! que de tracas psychologiques, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, ou qui croient un peu, beaucoup ou pas du tout ! La même incertitude identitaire ressortit des réponses données par leurs interlocuteurs non-juifs. D’où les diverses catégories que Ida Simon-Barouh, dans le sillage d’Albert Memmi, distingue : judaïsme, judaïcité, judéité, et éclaire avec une rigueur exemplaire. Mais cet ouvrage est aussi le portrait d’une communauté qui, pour être restreinte, n’en est pas moins représentative de l’ensemble de ceux qu’on appelle « les Juifs de France ». À cet égard les nombreux graphiques et tableaux, avec leurs pourcentages, fondent la règle qui permet d’aller du microcosme au macrocosme. Les Juifs à Rennes, malgré leur petit nombre, sont aussi tous les Juifs de France, avec la même disparité quant au religieux ou au politique, les mêmes options et

partages. C’est pourquoi ce livre peut être lu comme une méthode d’approche du judaïsme français dans son ensemble. En le lisant nous – nous et les autres – saurons tout de cette communauté rennaise : de ses rites religieux, de ses traditions, de ses fêtes, de ses usages culinaires (avec quelques recettes à la clé) et autres, de sa culture et de ses préoccupations sociales, politiques et culturelles. Plus largement, la sociologue nous fait entrer au cœur du judaïsme, en partant du principe que le racisme, la méfiance ou le refus de l’autre viennent avant tout, outre de l’Histoire, bien sûr, de l’ignorance de ce qu’il est, de ce qu’il fait, de ce qu’il dit, de ce qu’il vit. Ce livre constitue donc une indispensable introduction au judaïsme sous tous ses aspects, cultuels et culturels. En définitive, nous avons là une somme qui doit combler toutes les attentes et définir une fois pour toute cette micro-minorité à laquelle, malgré sa taille, la cité attache tant d’importance, au point de la solliciter, de l’interpeller, voire de la menacer en certaines circonstances historiques. Après sa lecture, qui peut encore s’interroger sur ce mystère : le Juif ? sur une énigme : le judaïsme ? sur un problème : la communauté israélite ? Mais au-delà, Ida Simon-Barouh fait ici œuvre de mémoire et de piété. Cette enquête est chair de sa chair, et la concerne au plus intime. Révélateur à cet égard est l’hommage rendu, aux dernières lignes, à son père et sa mère, Juifs français d’origine séfarade, hispano-turque, ballottés par l’histoire comme tant d’autres, comme presque tous ceux qui appartiennent à la génération des pères et des grands-pères, et qui ont choisi de vivre et de reposer en terre d’Israël. Le lecteur non-juif comprendra-t-il cette fidélité ? La qualité de ce livre nous permet de l’espérer. Albert Bensoussan



avant-propos
Qui sont et que sont « les Juifs » ? Qu’est-ce qu’être Juif ? Si la question ne s’est et ne se pose guère pour les antisémites qui la règlent dans le dénigrement et les persécutions, elle demeure pour bien des Juifs eux-mêmes, comme pour ceux parmi lesquels ils vivent. Volontiers perçus comme un ensemble homogène, ils sont en réalité d’une étonnante diversité. Diversité des origines ethniques et donc des histoires familiales et nationales. Diversité des auto-définitions individuelles et collectives. Diversité des assignations identitaires. Diversité des manières de réaliser la judéité. Le Juif n’existe pas. Les Juifs existent, pluriels, dans les formes diverses que prend, au jour le jour, leur vie en société. L’enquête menée ici à Rennes et ses alentours, sur une population restreinte, dans une région, la Bretagne, où ils ne furent jamais nombreux, montre bien, in situ peut-on dire, cette diversité et permet de rassembler un ensemble de questions posées ailleurs au sujet « des Juifs », dans la littérature et les travaux de recherche d’historiens, de sociologues, ethnologues, politologues, etc. C’est par là un essai de compréhension de l’ethnicité juive en France, à partir de l’examen détaillé, en un lieu particulier, de leur vie quotidienne et festive, de leur présent en étroite interaction avec le passé. Pourquoi Rennes ? C’est là que nous habitons. Là aussi que notre cheminement d’anthropologue attentive aux questions de relations inter-ethniques a conduit nos travaux de recherche auprès de quelques groupes d’origine étrangère qui y vivent. Juive, aussi, nous avons décidé, après bien des détours, de regarder notre propre « communauté ». Avec le regard du sujet impliqué dans sa propre collectivité et celui de l’ethnologue qui se veut distancié mais empathique. L’essai de connaissance approfondie d’une petite collectivité permet de saisir dans le détail ses composantes et leurs inter-relations. Ainsi avons-nous cherché à donner aux Juifs eux-mêmes, à commencer par ceux de Rennes, qu’ils soient « communautaires » ou pas, des éléments pour se mieux connaître. Et puis, bien sûr, au delà, nous nous sommes aussi adressée à tous ceux qui s’intéressent à ces questions. L’ouvrage est composé de deux parties : les Juifs de Rennes hier, situés dans l’histoire de leur famille, et les Juifs de Rennes aujourd’hui. Faisant appel à leur mémoire, nous avons cherché à saisir l’environnement qui fut le leur, enfants ou adolescents. Là sont, en effet, des clés de compréhension de leur histoire présente, dont nous rendons compte dans la deuxième partie. Nous nous sommes efforcée de restituer le plus fidèlement possible la parole des acteurs, dans l’esprit même dans lequel elle fut énoncée, une fois réintroduite dans le cadre construit qui a guidé notre étude, à savoir : comment est-on juif à Rennes ? Elle est, bien entendu, anonyme et nous avons eu soin qu’elle le reste tout au long de l’ouvrage, exception faite de quelques responsables associatifs lorsque leurs propos se situèrent dans un cadre officiel et public. Chacun, sans doute, se reconnaîtra par-ci par-là, trouvant peut-être – à titre individuel – que sa

place est plutôt réduite au regard de tout ce qui nous a été dit. Mais il a bien fallu faire un certain tri dans l’information d’une très grande richesse recueillie au cours d’entretiens formels (auprès de  personnes en  et ) et de multiples conversations avec beaucoup d’autres. Méthode classique et, si l’on peut dire, banale de l’enquête ethnographique, que nous avons conjuguée à l’observation, à la participation à la vie de quelques familles et de la « communauté » pendant plusieurs années. Cette enquête n’aurait pu être réalisée sans la collaboration des très nombreuses personnes ainsi rencontrées, toutes aussi importantes les unes que les autres. Chacune, en effet, pour ce qui nous intéressait, est en elle-même une « mine » dont nous n’avons certes pas tout extrait. Mais le peu que nous avons su en recueillir a été plein d’enseignement. Ne pouvant les nommer séparément, nous voulons exprimer ici à toutes notre gratitude et nos plus vifs remerciements, qu’elles aient été rencontrées une seule fois ou de manière continue ou même simplement côtoyées au sein de la « communauté » ou en dehors d’elle, que les liens ainsi tissés aient été serrés ou distendus. Toutes sans aucune exception ont à leur façon profondément marqué notre réflexion, nourri notre regard sur les Juifs et, plus généralement, sur l’humanité. Une place toute particulière revient, cependant, dans cette étude à Nelly Hansson, ma petite sœur, pour le long cheminement affectif et intellectuel qui nous lie. Et à Pierre-Jean Simon qui, à sa manière, m’ouvrit à la judéité. Sa vaste culture et la profondeur de sa pensée ont nourri, au fil des décennies d’une vie commune bien remplie, la réflexion et cette passion de l’étude dont cet ouvrage est le résultat – duquel je suis naturellement seule responsable, quant à toutes ses insuffisances et imperfections. À noter que si les propos de nos interlocuteurs sont en règle générale anonymes, ils sont néanmoins resitués : on précise s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, son âge au moment de l’entretien (-), son origine géographique quand celle-ci peut éclairer le propos. Nous parlons globalement des « Juifs de Rennes » par commodité de langage et afin de ne pas alourdir le texte, même si, en réalité, un certain nombre d’entre eux n’y demeurent pas mais aux environs. Les mots en hébreu : nous en donnons la traduction la première fois que nous les utilisons. Afin d’en uniformiser l’écriture, nous avons adopté la transcription du Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme et, pour éviter les tours que joue la mémoire, un petit glossaire est ajouté à la fin de l’ouvrage. Nous écrivons Juif avec une majuscule dès lors qu’il n’est pas un adjectif. Pour nous, en effet, Juif réfère au peuple (même si certains dénient aux Bretons ou aux Corses d’être un peuple, il ne viendrait à l’idée de personne d’orthographier ces deux termes sans majuscule ; idem pour les Juifs). Lorsque nous parlons de la « Communauté » à propos de Rennes, nous référons toujours à l’ensemble collectif organisé autour des Associations (la « cultuelle » et la « culturelle »). Sinon, nous parlons des « Juifs de Rennes » pour désigner

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l’ensemble plus large qui comprend tous les autres qui, bien qu’en dehors, se disent juifs. Trois termes reviennent, bien distincts les uns des autres : judaïsme réfère à la religion ; judaïcité renvoie à l’ensemble des Juifs qui se considèrent comme tels ; judéité, c’est la condition et l’identité juive, le fait, la manière et le sentiment d’être juif . Bien que toute notre problématique concerne l’ethnicité juive et que l’étude elle-même en soit un témoignage, nous avons autant que possible évité dans le cours de l’ouvrage l’emploi du terme afin d’écarter les ambiguïtés que le mot ethnicité, du fait d’une lourde charge idéologique, conserve en France et pourrait introduire.

1. Cf. Albert Memmi, Portrait d’un Juif , Gallimard, 162.

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À travers les récits plus ou moins mythiques et les études qui leur sont consacrées, l’histoire des Juifs à partir de leur diasporisation apparaît, c’est le moins que l’on puisse dire, très mouvementée au fil des siècles. Aussi haut que l’on remonte, elle est une suite de flux et de reflux de populations, de groupes, de familles, d’individus, de constitution de communautés et de leur disparition, d’alternance de périodes de stabilité et d’une certaine continuité, et de périodes d’instabilité, de vexations, d’expulsions, de massacres, avec des phénomènes de dilution, de conversions, de marranismes, de renaissances… On y connaît parfois la prospérité et aussi très souvent la précarité, voire la misère . Histoire de minoritaires, comme en ont sans doute subi bien d’autres peuples dont beaucoup ont disparu. Mais pas les Juifs. Si l’on s’accorde sur la réalité historique de la dispersion qui se fit après la destruction du premier Temple sous Nabuchodonosor (en –) et la déportation des populations juives (« l’exil de Babylone »), il est en revanche difficile de dater avec précision, pour l’Europe occidentale, l’ensemble des autres implantations juives et de décrire les formes qu’elles prirent. Mais on sait que des Juifs ont participé aux diverses activités sous les Empires grec puis romain dans le Bassin méditerranéen, certains suivant les armées conquérantes, s’établissant dans les ports et les villes, y créant des foyers, accueillant sans doute des conversions parmi les populations locales, se dispersant de nouveau, essaimant. Pour les contrées de ce qui est devenu la France, il est établi que des Juifs y ont demeuré depuis l’Antiquité dans ce que l’on a appelé le Comtat Venaissin (Avignon, Carpentras, Cavaillon, Orange). Dans le reste de la Gaule, on en trouve – comme en Hispanie – esclaves, affranchis ou libres, artisans ou commerçants, accompagnant ou suivant la conquête romaine, remontant les grandes voies fluviales et terrestres, finissant par se fixer dans les centres urbains en expansion – à Marseille, Narbonne, Toulouse, Lyon… – avec, on peut le supposer, des réseaux de relations, gardant probablement des liens avec les centres juifs qui subsistaient dans l’ensemble de ce que l’on désigne aujourd’hui comme le Moyen-Orient. Cette implantation par le Sud-Est sera suivie, bien plus tard, à la fin du e siècle-début du e, d’un mouvement de remontée par le Sud-Ouest de populations juives d’Espagne et du Portugal. Déjà l’objet d’hostilité de la part des Romains, pour leur refus, seul de tous les peuples soumis, d’adopter syncrétiquement leurs dieux et de se prosterner devant la statue de l’Empereur, la haine à l’égard des Juifs prit un tour plus violent avec l’instauration du christianisme comme religion de l’Empire romain par
1. « Car c’est un préjugé très faux quoique universel de croire que tous les Juifs sont des capitalistes opulents. L’immense majorité n’a jamais eu dans le passé et n’occupe de nos jours en France que des situations modestes et trouve ses ressources dans le travail. » (Robert Anchel, Les Juifs de France, Paris, Janin, coll. « La roue de la Fortune », 146, p. 1).

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Constantin (en ). En Gaule romaine, cependant, puis dans les divers royaumes barbares qui par la suite se la partagèrent, leur vie, durant plusieurs siècles, dans les conditions difficiles qui étaient le lot de tous en ces périodes troublées, ne semble pas avoir été – malgré la propagation du christianisme et les féroces diatribes contre eux des « Pères de l’Église » – sensiblement différente, tant en ce qui concerne leur statut légal que leur existence matérielle, de celle des autres habitants . C’est avec les Croisades, à partir de la fin du e siècle, que les choses vont vraiment changer, quand l’Église militante partira à la « reconquête » des Lieux Saints, s’attaquant aux premiers « Infidèles » qu’ils avaient sous la main . Le passage des Croisés s’accompagne partout de violences anti-juives, et les édits d’expulsion vont se succéder, dont en France celui de Charles VI, en , fut le plus radicalement appliqué. Si l’on sait que bon nombre de Juifs allèrent alors s’installer dans les pays voisins, on peut aussi penser que d’autres se fondirent là où ils vivaient. Marranes ? C’est ce que suggère Robert Anchel : « Pour ce qui est du royaume proprement dit, les documents jusqu’à la fin du e siècle ne font plus mention de Juifs que tout à fait exceptionnellement. Les historiens ont donc admis qu’ils disparurent du royaume à partir de cette date de  pour y reparaître plus tard. Mais nous pensons, malgré le silence des documents qu’il n’en fut pas ainsi et que les Juifs ont au contraire continué à vivre en France comme Juifs ou comme marranes, en dissimulant soigneusement leur véritable religion et même leur identité » . La situation en Espagne évoluait, elle aussi, dans le sens des restrictions religieuses. Passée l’époque, tant vantée aujourd’hui, de l’Andalousie musulmane, où s’était dans une relative tolérance établie la coexistence, la coopération parfois, entre Chrétiens, Juifs et Musulmans – certaines recherches, moins optimistes, montrent cependant que la cohabitation, comme il en va toujours ainsi, ne fut jamais totalement harmonieuse et que coopération et dissensions ne se contredisent pas nécessairement sur un même territoire  – la Reconquista s’accompagna, au moins dès la fin du e siècle, de discriminations et de persécutions, patronnées par la noblesse et le clergé, à l’encontre des Juifs. Ce qui entraîne des vexations multiples (port d’un vêtement ou d’un insigne spécial, interdiction d’un grand nombre de professions et de métiers), des conversions forcées (c’est dès lors que se développa le marranisme) et déjà des milliers de victimes. C’est toutefois de la fin du e siècle que datent les grands mouvements de populations juives espagnoles vers la France, par l’Ouest, en passant par le Portugal et la mer, ou directement par les voies terrestres vers le Sud-Ouest, quand les Juifs qui refusèrent la conversion furent en  chassés d’Espagne par les « Rois catholiques » , Isabel de Castille et
2. Robert Anchel, op. cit., p. 1. 3. On ne peut comprendre l’hostilité chrétienne bi-millénaire contre les Juifs que par rapport à la genèse même du christianisme. Hérésie, au départ, du judaïsme – conçue comme son prolongement, son accomplissement, selon la « théologie de la substitution » – c’est contre lui, et son obstinée survie, qu’il se retourne en priorité pour affirmer sa domination. Cf. Jules Isaac, Jésus et israël, Paris, Albin Michel, 14 ; Genèse de l’antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 156. 4. Robert Anchel, op. cit., p. 126. 5. Cf. Bartolomé Bennassar, Le temps de l’Espagne. xve‑ xviie siècles, Paris, Hachette, 1.

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Ferdinand d’Aragon, et un peu plus tard du Portugal où un bon nombre s’étaient réfugiés avant d’être, eux aussi, expulsés. Ainsi se formèrent les communautés de Bayonne, de Bordeaux, de La Rochelle, particulièrement. D’autres Juifs s’établirent à Nantes, au Havre, en Hollande… Et des milliers d’autres se posèrent dans les cités portuaires des pays du Bassin méditerranéen – et même beaucoup plus loin – avant de se disperser plus avant dans les terres . En ce qui concerne ce qui fut l’Armorique puis devint la Bretagne, il est très difficile, en l’absence de documents, de savoir quand des Juifs s’y établirent. On peut toutefois supposer que quelques-uns aient pu pousser jusqu’à cette région éloignée des premiers centres de dispersion. Par déduction, certains paragraphes du Concile de Vannes, entre  et , tendant à interdire les contacts entre Juifs et Chrétiens, laissent supposer qu’il y en avait alors, au e siècle, un certain nombre (mais sans bien sûr que l’on puisse savoir quelle a été la réelle influence de l’Église sur les populations et les attitudes de celles-ci à l’égard des Juifs qui demeuraient là). « Que tous les clercs, y est-il dit, évitent de manger avec des Juifs et que personne ne les accueille à sa table, parce que, étant donné qu’ils n’usent pas des nourritures communes aux Chrétiens, il est indigne et sacrilège que leurs nourritures soient consommées par des Chrétiens. Comme ils jugent impur ce que, avec la permission de l’Apôtre, nous prenons, les clercs commenceraient à être inférieurs aux Juifs si nous usions de ce qu’ils servent alors qu’ils méprisent ce que nous offrons » . Bien plus tard, les États du Duché rassemblés à Ploërmel en  proscrivent les Juifs de la Bretagne. Et, rappellent Claude Toczé et Annie Lambert, « prélats, seigneurs, bourgeois et paysans exécutent sans pitié l’Ordonnance du Duc à l’égard de ces misérables ». On sait aussi qu’Anne de Bretagne, la « reine vertueuse qui a consacré sa vie aux pauvres, aux veuves et aux orphelins » , avait encouragé son deuxième royal époux, Louis XII, dans les toutes premières années du e siècle, à maintenir et à faire respecter dans l’ensemble du royaume de France l’édit de  et qu’elle a « travaillé à l’expulsion des Juifs » (selon son Éloge funèbre par Guillaume Parvi, son confesseur) . Malgré cela, il est assez vraisemblable que d’une manière ou d’une autre (membres d’équipages, marchands, etc.), des Juifs connurent les principaux ports et marchés intérieurs de Bretagne et que, tout comme d’autres le faisaient, certains s’y établirent, à l’époque surtout, aux e et e siècles, où la Bretagne
6. « Dans le destin des Juifs expulsés d’Espagne en 142, le Portugal a joué un rôle déterminant. S’il a accueilli la plupart des exilés, cinq ans plus tard il les a convertis de force au catholicisme, faisant d’eux de nouveaux chrétiens. Ces convertis, que la population a toujours perçus comme juifs, ont été les principaux colonisateurs des Amériques ; ils ont dynamisé la vie économique coloniale, mais ils se sont aussi établis dans l’Empire Ottoman, en Italie, en Hollande, en France, en Allemagne, au Maroc et jusqu’à la Russie, en Inde et en Chine, emmenant avec eux leurs connaissances, leur savoir-faire et leur esprit d’entreprise ». (Anita Novinsky, « Juifs et nouveaux chrétiens au Portugal », in Henri Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne, histoire d’une diaspora. 1492‑1992, Paris, Liana Lévi, 12, p. 5-10). . Cité par Claude Toczé (avec la collaboration d’Annie Lambert), Les Juifs en Bretagne (ve‑xxe siècles), Presses Universitaires de Rennes, coll. « Mémoire commune », 2006, p. 1. . Claude Toczé et Annie Lambert citent ici P. Levot, Biographie bretonne, t. 1, 152, p. 30.

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connaissait un important essor économique, avec des activités particulièrement liées à la marine : agricoles (le lin notamment), sylvestres (bois pour la flotte), artisanales (filatures et fabrication des toiles, charpentiers), portuaires vers l’Espagne, la Grande-Bretagne, la Hollande... Activité qui déclina peu à peu à partir du e siècle jusqu’à l’appauvrissement, en même temps que s’imposait dans la province le pouvoir royal et que son Église, qui avait conservé une certaine originalité et laissé jusque-là libre cours à l’expression de la religiosité populaire (culte des saints, des fontaines, etc.) faisait allégeance totale à Rome (c’est notamment l’époque où des missionnaires – dont le Père Maunoir est le plus célèbre, avec ses prêches itinérants basés sur l’épouvante des peines de l’enfer qui attendent les pêcheurs et les mécréants – propagent efficacement l’orthodoxie romaine). S’il y eut alors, quoi qu’il en soit, des Juifs en Bretagne, quasiment aucune trace n’en est restée, hormis deux pierres tombales à Quimperlé et à Landerneau , et c’est plutôt à nouveau en négatif que l’on devine leur présence, ainsi quand au e siècle il leur est interdit de commercer hors de leur juridiction et que des arrêts d’expulsion à leur encontre sont émis en . La Révolution va accorder aux Juifs la liberté et l’égalité, les faisant en , en tant qu’individus, des citoyens comme les autres : « Il faut, selon la célèbre expression de Clermont-Tonnerre, refuser tout aux Juifs comme nation dans le sens d’un corps constitué et accorder tout aux Juifs comme individus ». En Bretagne, cependant, à la stagnation économique du e siècle fait suite un déclin catastrophique au moment de la Révolution industrielle. Sans matières premières, isolée des centres de développement, privée d’une classe marchande dynamique, sans plus guère, hormis la pêche qui anime les ports, d’autres activités qu’une agriculture de subsistance, le pays ne retient plus bon nombre de ses enfants qui vont chercher ailleurs leur pitance. Ce mouvement d’émigration bretonne vers Paris, Le Havre, etc., ainsi que vers le Canada et les États-Unis va se poursuivre jusqu’au milieu du e siècle. Ainsi, dans cette Bretagne fournisseuse de maind’œuvre pendant toute la période de l’industrialisation en France, pourquoi des migrants, notamment des Juifs, seraient-ils venus s’installer en nombre alors qu’une partie de ses forces vives la désertaient ? Le recensement des Juifs que fit opérer Napoléon au niveau national en  – afin d’institutionnaliser leur religion à travers les Consistoires et en avoir ainsi un certain contrôle – n’en relève que  (ou )  dans les départements bretons, vivant principalement à Nantes, Brest, Rennes et Saint-Servan . Un document
. « Le séjour, au moins momentané, de petits groupes d’individus isolés, aux e et e siècles, est plus sûrement attesté grâce à la découverte, vers 100, de deux stèles, gravées d’inscriptions en hébreu, dans le Finistère » (Cl. Toczé, op. cit, p. 22, d’après Maurice Schwab, « Inscriptions hébraïques en Bretagne », Revue d’Études Juives, n° 43, 101). 10. Cf. Claude Toczé, op. cit., p. 4. 11. « Pour l’ensemble de la France, sous le Premier Empire, la population juive était estimée à 4 000, soit 0,16% des 2 millions d’habitants. Soixante ans plus tard, vers 10, elle atteignait 0 000 âmes dans un pays qui comptait alors 3 millions d’habitants », soit 0,23%. Cf. Cl. Toczé, op. cit., p. 6.

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de  témoigne de l’existence d’un « temple israélite » et de la présence d’un « ministre officiant » à Brest, ainsi que d’une communauté constituée à Nantes en , avec un premier oratoire dans une maison de la rue Franklin . Une synagogue sera édifiée dans cette ville en . Les premières traces d’une présence juive à Rennes remontent au mieux à la première moitié du e siècle. Si l’on sait par une affiche de « Lucien Weill Successeur » que le magasin « La Belle Jardinière » fut fondé en   ; si Monsieur Simon, commerçant, ou Monsieur Lehman, représentant en cuirs et peaux, font partie de ces familles françaises qui s’exilèrent en  après l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine par l’Allemagne, on ne connaît ni les dates ni les raisons qui ont conduit ici les autres familles en Bretagne. À la veille du second procès Dreyfus qui se tint en  à Rennes, ville bourgeoise et catholique (« plus riche en couvents et communautés qu’en usines et manufactures, plus peuplée de magistrats, d’ecclésiastiques, de militaires et de professeurs que d’ouvriers » ), aux apparences particulièrement tranquilles – « Je vis dans un désert », disait Henri Sée dans une correspondance, « il ne se passe rien de nouveau et d’intéressant »  –, il y avait onze familles juives, dont quatre de commerçants (trois de vêtements et lingerie et un opticien) et trois d’universitaires, Victor Basch et Henri Sée, professeurs à la Faculté des Lettres, l’un d’allemand, l’autre d’histoire, et P. Weiss, professeur à la Faculté des Sciences. Onze familles qui vivront en , puis pendant les mois qui précédèrent le procès en révision, un déchaînement antisémite et le combat inégal mené par le tout petit groupe des dreyfusards, des convaincus de l’innocence du capitaine, encouragés à agir contre l’injustice, les forfaitures de l’État-major et l’inique raison d’État par le J’accuse de Zola (dans L’Aurore,  Janvier ) . Dès le  janvier , ils avaient fondé, sous l’impulsion de Victor Basch, et à son domicile même (au lieu-dit Le Gros Chêne), la section rennaise de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, rejoints peu à peu par des militants des mouvements ouvriers, qui s’engageront dans le dreyfusisme, y prenant une part active, surtout à partir du moment, le  juin , où est connu le choix du lieu du procès en révision. Celuici se déroule du  août au  septembre  dans les locaux du Lycée de Rennes (devenu depuis, mais bien plus tard, Lycée Émile Zola). La ville reprendra son calme quand l’accusé de nouveau condamné  la quittera, et avec lui ses juges
12. Cf. Cl. Toczé, op. cit., p. 2 et suiv. 13. D’après la reproduction d’une publicité. Cf. Colette Cosnier et André Hélard, Rennes et Dreyfus en 1899. Une ville, un procès, Paris, Horay, 1, p. 1. 14. C. Cosnier et A. Hélard, op cit., p. 14. 15. Henri Sée, Lettre à A. F. Hérold, 2 avril 14, cité par C. Cosnier et A. Hélard, op cit., p. 13. 16. V. Basch, plus tard, parlera « des sept que nous étions en janvier 1 à protester contre l’illégalité de la condamnation de Dreyfus » et ironisera sur l’énorme disproportion entre « cette petite troupe et les 0…000 âmes et surtout les 0 000 corps acharnés contre elle » (C. Cosnier et A. Hélard, op. cit., p. 30 et 31). 1. De nouveau condamné par une Cour qui ne veut pas déjuger la précédente, Alfred Dreyfus sera gracié dix jours plus tard par le Président de la République, le 1 septembre. Il quittera Rennes dans

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et ses avocats, les dreyfusards et les anti-dreyfusards, ainsi que les journalistes accourus du monde entier pour suivre le procès. « Rennes est devenue encore plus morne que jamais. Il est même difficile de s’imaginer que le procès Dreyfus se soit passé ici » . Dans l’entre-deux-guerres vinrent s’installer quelques nouvelles familles : René Lévy, dentiste, en , Jacques Bembassa, commerçant ; Lucien Lévy et Worms, marchand de biens en  ; José de Toledo, industriel. En , d’autres immigrants viendront augmenter ce petit nombre des Juifs de Rennes sans, toutefois, qu’ils se retrouvent régulièrement pour s’organiser en « communauté », c’est-à-dire autour d’un lieu consacré aux prières et aux fêtes. Que sait-on de leur sentiment d’appartenance à cette époque et de la manière dont ils se vivaient en tant que Juifs ? Peu de choses. Si l’on trouve un certain nombre de couples juifs (endogames) et de couples « mixtes » (exogames) , on ne sait pas de quelle manière ils se vivaient en tant que Juifs. On peut supposer que certains d’entre eux pratiquaient le chabbat et les fêtes à titre privé, en famille ou avec des coreligionnaires à Rennes, ou bien à Nantes ou à Paris… Il ne semble pas qu’il y ait eu, soit suffisamment de familles, soit assez d’émulation pour qu’une organisation des Juifs apparaisse à Rennes . Le recensement d’octobre  permet de comprendre, en partie, l’absence antérieure de structuration juive à Rennes dans l’entre-deux-guerres. Il y avait alors  Juifs à Rennes et  pour l’ensemble de l’Ille-et-Vilaine, dont  de nationalité française et  étrangers . Un peu moins du quart pour toute la Bretagne y résidait depuis plus de dix ans. Mais le nombre n’explique pas tout. Pour que se crée un groupe constitué, la volonté en est aussi nécessaire que la possibilité. C’est-à-dire qu’il y faut de solides convictions soit religieuses, soit identitaires. L’absence de documents laisse la porte ouverte à toutes les suppositions : la faiblesse de ces convictions, la forte identification à la nation française et la volonté d’assimilation, ainsi que les préoccupations immédiates de la plupart sans doute, c’est-à-dire le souci de trouver du travail et de gagner sa vie. Qu’ils aient été fervents croyants et pratiquants, observants occasionnels, religieusement tièdes, libres penseurs, assimilés, mariés « mixtes » ou pas, qu’ils aient été enfants, adolescents, adultes ou vieillards, la défaite de  et la collaboration du gouvernement français du Maréchal Pétain avec le régime nazi
la nuit du 20 au 21 septembre. 1. Henri Sée, cité par C. Cosnier et A. Hélard, op cit., p. 36. 1. Par « couple mixte » ou « couple exogame », on entendra ici les couples dont seul l’un des membres est juif. 20. On sait qu’un minimum de dix hommes (le minyan) est nécessaire pour que toute prière de type communautaire puisse se faire – c’est-à-dire une cérémonie religieuse accompagnée de la présence divine. Quand le nombre n’est pas atteint, la prière commune est alors considérée comme pratiquée par un ensemble d’individus pour laquelle certaines récitations et bénédictions ne peuvent être dites ou faites. 21. Claude Toczé et Annie Lambert en relèvent un total de 1 546 pour l’ensemble de la Bretagne des cinq départements, soit 20 personnes dans les Côtes-du-Nord, 13 dans le Finistère (dont 1 à Brest), 111 dans le Morbihan, 1 dans la Loire-Inférieure (avec 534 à Nantes), op. cit., p. 164166.

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ne leur laissèrent en tout cas pas le choix de leur destin. Racialement définis comme Juifs, c’est en tant que Juifs qu’ils furent discriminés et persécutés, pour beaucoup déportés et conduits vers les chambres à gaz et les crématoires. Certains parvinrent à échapper à l’arrestation en cachant leur appartenance juive sans être dénoncés et demeurèrent à Rennes après . D’autres, en couple ou célibataires, rescapés des camps de concentration, libérés des camps de prisonniers, survivants de l’Occupation, vinrent, pour diverses raisons (en général professionnelles) s’y installer, suivis quelques années plus tard, avec la fin de la colonisation, de Juifs des pays du Maghreb et du Moyen-Orient.

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Première ParTie la Présence du Passé

chapitre Premier histoires de migrations
Échangerai beaucoup d’histoire contre un peu de géographie. Humour juif.

Si tout le monde a toujours à faire avec l’histoire, les Juifs, eux, y ont eu vraiment beaucoup à faire et elle les habite. Non seulement parce que la tradition à travers la Bible nourrit l’univers mental de mythes et d’événements, que l’on a entendu répéter maintes et maintes fois dans les familles les plus religieuses et au moins au moment des célébrations des fêtes chez les observants occasionnels. Mais aussi du fait des traces laissées par la suite apparemment sans fin des vaet-vient d’une société d’installation à une autre, entre les périodes de rejet et celles d’intégration. On peut d’ailleurs s’interroger sur la vie qui était menée pendant les moments de stabilité, variable selon les lieux. Si la plupart peinent, en général, à remonter avec quelque précision le fil de la mémoire collective en deçà du milieu du xixe siècle, chacun voudrait croire que de longs temps de répit furent accordés à leurs ancêtres. Nul n’échappe en tout cas aux mouvements dans l’espace et à l’interrogation sur un passé énigmatique, dont il faut peu ou prou s’accommoder. L’histoire des Juifs que l’on rencontre à Rennes au début des années  est donc, elle aussi, même mal connue, celle de migrations au cours des siècles, conséquence très souvent de décisions politiques à l’encontre des leurs et parfois de situations sociales et économiques discriminantes ou, tout simplement, difficiles. Peu, parmi les aïeux, partirent par goût de l’aventure. Un effort de décentration temporel et spatial est ainsi nécessaire pour mieux appréhender ce qu’a pu être l’existence quotidienne des parents, des grands-parents et éventuellement des ancêtres plus éloignés que très peu, dans les générations actuelles, connaissent ou même imaginent. Qui se soucie vraiment, d’ailleurs, de mémoire familiale, dans nos sociétés d’aujourd’hui où, soit que le temps se réduise au présent immédiat, particulièrement pour les plus jeunes, soit que l’ancrage au passé (l’origine, les « racines ») se trouve diabolisé par le spectre de la dérive communautaire, voire du dévoiement du « communautarisme » . À moins
1. « Communautaire ». Ce mot doit être pris ici dans son sens le plus banal de rassemblement de tous ceux qui se disent Juifs, se reconnaissent ou se revendiquent comme tels, y compris les non-croyants, que ce soit autour d’une synagogue, d’un lieu de prière ou d’une association. Le « communautarisme » c’est la fermeture d’une collectivité sur elle-même avec des règles de vie qui entrent en contradiction ou se trouvent incompatibles avec celles de la société globale dans laquelle normalement elle s’inscrit et de laquelle, en principe, elle participe. Les Juifs, en France tout au moins, dans leur ensemble et depuis la Révolution, ont toujours revendiqué leur fidélité nationale française, même si beaucoup, désormais, affirment leur pluri-appartenance de Juifs français et de Français juifs tout à la fois.

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que l’intérêt pour le passé ne soit suscité par la prise de conscience de la fuite du temps et de l’effacement prochain de la mémoire, d’une mémoire incertaine qui, par fragments, nourrit des imaginaires tantôt glorieux, tantôt de misère et de persécutions, tantôt ordinaires. Quoi qu’il en soit, il est à noter que là où des archives privées ont été constituées, elles le furent plutôt dans des familles assez prospères ou de tradition savante ou à volonté de savoir. Dans toutes les sociétés, celles à écriture comme celles de tradition orale, la mémoire des modestes laisse rarement des traces.

la mémoire familiale, fil conducteur du présent
La connaissance du passé parental chez les Juifs de Rennes est de la sorte très variable selon les familles – et même à l’intérieur de celles-ci d’un individu à l’autre – parfois quasiment absente, d’autres fois faite de bribes plus ou moins construites et, dans quelques cas seulement, un peu plus détaillée et documentée, sans que l’histoire, à quelques rares exceptions près et sauf à être mythique, remonte, pour celui qui parle, à plus de deux générations. En règle générale, la manifestation du souvenir est assez différente selon la provenance géographique de la personne elle-même ou de ses parents. On peut, en gros, en distinguer trois types selon ce critère. Les Ashkénazes, en effet, de toutes provenances, à l’exception de ceux qui s’engagèrent dans la Résistance, transmettent beaucoup moins volontiers et spontanément leur histoire individuelle ou familiale que les originaires de Tunisie, du Maroc et d’Algérie. L’opposition est assez nette. Comme si, pour les uns, la mémoire du passé s’était fondue dans les difficultés économiques, la tragédie des pogromes, de la Shoah et de la dispersion, dans un passé incommunicable, alors qu’il est volontiers évoqué comme un Paradis perdu par les autres, quel que soit l’âge de leur arrivée en France. Quant aux migrants de Turquie, du Liban et d’Égypte – ou leurs enfants – la richesse de leur mémoire fluctue en fonction de l’importance qu’ils donnent à ce passé. Soit qu’ils l’aient trouvé banal, dans bien des cas, et peu digne d’intérêt, à leur sens. Soit qu’il ait été fabuleux et l’on se complaît alors à son évocation. Mais il faut bien dire que le plus souvent, pour tous, c’est le présent qui a occupé et occupe leurs pensées assaillies par les problèmes et les difficultés de la vie quotidienne. Absence d’une histoire racontée On connaît le silence, longtemps observé, des rescapés des camps de la mort. Même de leur proche entourage, ils ne furent d’abord qu’à peine crus quand ils tentèrent de raconter. Comment d’ailleurs rapporter l’indicible ? Les années de l’après-guerre avec la reconstruction, l’essor économique et la volonté de tourner la page peu glorieuse de la Collaboration masquèrent un temps les horreurs passées. Certes, des individus se lancèrent dans la traque des criminels nazis à travers le monde, comme Serge et Beate Klarsfeld. Sans doute il y eut le travail de mémoire entrepris par le Yad vachem à Jérusalem et celui des historiens, le film en  d’Alain Resnais et Jean Cayrol, Nuit et brouillard (censuré à l’époque pour 24

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l’image du képi d’un gendarme français gardien de camp de détention des Juifs), qui permettait d’entrevoir la réalité de l’extermination, et à ceux qui voulaient se donner la peine de savoir les travaux de Hannah Arendt donnaient des éléments de réflexion pour la compréhension du totalitarisme nazi. Mais il fallut attendre la capture par les services secrets israéliens d’Adolf Eichmann à Buenos Aires en  et le procès retentissant qui suivit à Jérusalem pour que commencent à s’ouvrir les yeux et les oreilles des incrédules et des indifférents . Encore fallutil attendre bien des années encore pour que se multiplient les recherches, les parutions d’ouvrages, les films, les émissions de télévision, sur la destruction des Juifs d’Europe, et que l’on veuille bien regarder en face, malgré l’acharnement des « négationnistes » , le passé dans sa réalité. « On ne voulait pas nous croire », dit, ici à Rennes, désabusée, Ida Hofer, rescapée d’Auschwitz, « alors, on s’est tu ». C’est très tardivement aussi que Magda Hollander-Lafon, honorant la promesse qu’elle fit, adolescente, à ses compagnes captives comme elle de témoigner, se décida, après plusieurs décennies, à parler en public. Désormais, sans se lasser, depuis le début des années , elle capte l’attention des collégiens et lycéens de l’Ille-et-Vilaine, pour qu’ils comprennent la banalité du mal et la facilité avec laquelle des êtres humains peuvent devenir de froids meurtriers de masse. Adultes raflés et déportés, beaucoup parmi eux ressentent une certaine difficulté à exprimer autre chose que des petits faits. Sans doute faut-il avoir une estime suffisante de son histoire pour simplement éprouver l’envie de la dire. N’ont-ils pas craint, s’ils racontaient aux plus jeunes les pages douloureuses de leur vie inscrites pour certains jusque dans leur chair, de ne rencontrer que peu d’attention et d’intérêt ou bien qu’ils ne les fatiguent avec de vieilles histoires ? N’ont-ils pas, aussi, longtemps cru que faute d’être en mesure de seulement suggérer les instants heureux de leur vie « d’avant », comme à jamais effacée ou irréelle, l’unique évocation de la souffrance ne fige le passé dans le seul malheur, perpétuant ainsi l’image déjà si répandue d’un destin juif catastrophiste ? Mais même s’ils avaient voulu ou pu le faire, quels mots en auraient permis l’expression ? Autre silence, celui des « enfants cachés ». « Mes parents, dit cette femme de quarante-deux ans, n’ont aucune mémoire familiale. Il y a eu une coupure avec la guerre. Nous, enfants, on a baigné dans cette période, mais ça n’a pas été réellement parlé ». Ces enfants que leurs parents protégèrent et sauvèrent de la déportation en les confiant à des familles non-juives ou à des institutions. Gardés pendant des périodes variables, entre quelques mois et plusieurs années jusqu’à la fin de la guerre, afin d’être soustraits à la chasse aux Juifs à laquelle se livraient la police et la gendarmerie aux ordres de Vichy, apparemment plutôt insouciants
2. De la même manière, combien d’années se passèrent pour qu’en Italie même où il fut écrit, puis en traduction comme en France, par exemple, paraisse le Si c’est un homme de Primo Levi ? Ouvrage écrit en 14 peu après son internement à Auschwitz, la première édition italienne date de 15 et la première édition française de 1. 3. Des soi-disant historiens « révisionnistes », les Faurisson et consorts, tentent, on le sait, de prouver que l’élimination des Juifs dans les camps de la mort n’est qu’une construction idéologique, voire, pour certains, une propagande élaborée de toutes pièces en leur faveur.

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pour certains, malheureux pour d’autres, la séparation familiale fut pour tous une épreuve . Les retrouvailles, quand elles eurent lieu, aussi. Dans d’autres cas, le traumatisme du port de l’étoile jaune, de la désignation infamante du Juif comme sous-homme, du souvenir des arrestations des membres de la famille ou de leur disparition, de la peur qu’avait engendrée l’omniprésente pression anti-juive, tout cela a entraîné chez un certain nombre de personnes des réactions d’auto-négation de leur propre judéité et le refus de la transmettre à leur descendance. Ce qui s’est manifesté de différentes manières : par la conversion au catholicisme, par le changement de nom, la volonté de taire à jamais cette période de la guerre, par les remparts que certains membres non-juifs de la famille ont pu édifier autour de leur parent qu’ils cherchaient à protéger du retour toujours possible de l’horreur. Ce silence eut parfois de lourdes conséquences chez les descendants qui, un jour, découvrirent ce passé dissimulé : « Du fait du passé douloureux de la Seconde Guerre mondiale, raconte cet homme de cinquante ans, on m’a tout caché de l’histoire familiale, et je n’ai pas été élevé en Juif. Je n’ai découvert ma judéité qu’à l’âge de vingt ans ». Quant aux migrants proprement dits, qui arrivèrent avant la guerre, fuyant les persécutions ou venant chercher à l’Ouest de l’Europe, voire au-delà des océans, une meilleure vie, leur mutisme est lui aussi frappant. « Pendant trente ans, note avec humour Susana, elle-même née en Argentine, j’ai à peine su d’où ils [ses parents] venaient. De Russie. C’est tout. Et puis, de toute façon, en Argentine on était tous des descendants du bateau ! ». Il semble que pour ces parents ou grands-parents arrivés d’un ailleurs et d’un autrefois perçus comme imprécis, la banalité d’hier ne méritait pas d’être contée. Qu’auraient-ils dit de cette vie qu’ils laissaient pour tenter leur chance au loin ? « L’histoire de la famille n’avait pas besoin d’être dite, remarque cet homme de soixante-deux ans, elle était latente. On n’avait pas besoin d’en parler. C’était si indicible qu’on n’en disait rien ». Cette femme de soixante-treize ans, dont les parents étaient nés en Allemagne et en Pologne, n’exprime pas autre chose : « Je ne sais pas tout de mes parents. Il faut aller chercher dans le ghetto de Varsovie. Et quelquefois je me demande pourquoi je ne leur ai pas posé de questions. On en est tous là. On n’y a pas pensé au moment où il aurait fallu. Souvent je me dis : pourquoi je ne raconte pas ça à mes petits-enfants ? Mais je ne le fais pas. Et puis… j’ai pour principe de ne pas regarder en arrière ! ». La pudeur, le souci de l’avenir ou les préoccupations immédiates sont-elles les seules raisons de ce silence ? « C’est vrai que, plus jeune, je n’ai pas beaucoup parlé avec mes parents, remarque cette femme de soixante-dix-huit ans dont une partie de la famille a péri à Auschwitz. Il y a beaucoup de choses que j’ignore ». « Mais, souligne cette autre de soixante-trois ans dont les parents avaient fui l’Allemagne, ma mère n’a jamais voulu parler du passé ». « Mon père était né en France et, pour moi, ça a longtemps suffi, raconte cet homme de quarante-deux ans, même si mes grands-parents paternels venaient de Pologne. Il voulait remonter sa situation, et
4. Leur sort fut, lui aussi, très variable. Certaines familles d’accueil prirent soin de l’enfant dont ils avaient la charge comme de leur propre enfant. D’autres, qui le firent plus par lucre que par humanité, eurent parfois des attitudes très dures. Tous n’échappèrent pas aux rafles.

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tirer un trait sur le passé. Donc, tout ça, je n’en sais rien. Et moi, je n’ai fouillé ni du côté de ma mère, ni du côté de mon père ». Ou encore, cette femme de trente-huit ans : « Tout ça, c’est très imprécis pour moi, parce qu’on ne pense pas à interroger sa famille ». À moins que la question d’une origine lointaine n’éveille aucune curiosité, voire soit plus ou moins volontairement refusée. « L’histoire familiale ne m’est pas si connue que cela, note cet homme de quarante-trois ans, pourtant historien. Parfois je m’en étonne moi-même. Je n’ai jamais eu une grande curiosité par rapport à ça ». À toutes ces raisons, il faut en ajouter une autre, capitale à notre sens, qui tient aux difficultés du passage d’une langue maternelle au français, la langue désormais de leurs enfants. Certains ont pu éprouver quelque timidité à dialoguer, comme le relève cet homme de trente-neuf ans, de père venu de Roumanie juste après la guerre : « Mon père n’a jamais voulu regarder le passé. Il regardait ce qu’il avait devant lui. Et le fait de parler de l’histoire familiale aujourd’hui me montre que je ne connais pas grand chose ». Mais il faut bien voir que cette retenue résultait, dans certains cas, d’un problème d’expression chez des nonfrancophones. L’inadéquation du vocabulaire entre parents et enfants restreignait la parole, pour peu qu’il y en ait eu le désir. Comment dire dans cette langue française mal maîtrisée le vécu gai ou pathétique, les événements et les sentiments, la maladresse de l’expression en détruisant la spontanéité et la profondeur ? Ce n’est souvent qu’au détour de circonstances ordinaires de la vie quotidienne ou bien d’événements particuliers familiaux ou communautaires que les langues se délient et que de menus faits sont évoqués. On situe alors un aïeul dans sa profession, là-bas, dans ces pays que les descendants ne connaissent pas. À moins qu’un esprit curieux n’entreprenne de reconstituer, à l’aide de petits bouts épars, le fil d’une histoire particulière. Depuis les années soixante-dix, cependant, avec une libération générale de la parole et le développement de la communication, et surtout la levée de l’espèce de chape de silence qui avait été posée sur la période de l’Occupation en France, avec aussi une certaine reviviscence identitaire, l’intérêt s’est davantage éveillé pour le passé, avec les questions qu’il suscite. L’histoire familiale racontée Concomitante avec le silence des uns, l’histoire familiale chez d’autres est le plus souvent très récente et l’œuvre d’individus, qu’ils soient ashkénazes, séfarades ou venus des pays d’Afrique du Nord, qui procèdent à cette reconstruction du passé, « une mémoire parfois fantasmée », dit de lui-même l’écrivain Albert Bensoussan. Des parents ou grands-parents ont su éveiller, grâce à leur goût du verbe bien maîtrisé, la curiosité de certains de leurs descendants, plus sensibles peut-être. « J’ai une relation privilégiée avec ma grand-mère », comme le note avec tendresse cet homme de vingt-et-un ans. « Tout ce qu’elle me racontait de l’Algérie me faisait rêver ».

« Maman, révèle cette femme de trente ans née en France, a des cartes postales de là-bas [Algérie] et moi, j’ai fait des recherches sur Internet pour situer un peu les quartiers, les endroits où elle avait habité. Je les ai imprimés et les lui ai donnés.

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Histoires de migrations À partir de ça, ils te parlent de plein de choses que tu as du mal à imaginer. Il n’arrêtent pas de parler du Rav de Tlemcen, du port d’Oran, du quartier des boulangers… Tu as du mal à imaginer quand ils te racontent qu’ils étaient tous dans la cour, qu’ils avaient une grande terrasse. Ils avaient peu de choses, mais c’était d’une richesse humaine… À les entendre, tu as l’impression qu’ils n’avaient pas beaucoup d’argent, mais qu’ils étaient tous unis, tous très heureux ».

D’autres recueillent et rassemblent des documents auprès de parents et alliés. Lettres, papiers d’état civil, livrets de famille, ketoubbot (actes de mariage religieux), actes de naturalisation, retrouvés après la mort d’un proche, passeports aussi qui renseignent sur les itinéraires de la migration par le déchiffrage des divers tampons de la police des frontières des pays traversés – quand ceux-ci le furent légalement –, des ouvrages parfois ou des pages remplies fébrilement par un grand-père ou une grand-mère, conscients de l’urgence du temps qui s’en va, inquiets de n’avoir laissé aucune trace tangible de ce qu’ils considèrent comme l’épopée familiale. Une migration, une installation, les débuts en France dans un univers inconnu, la guerre, ne faut-il pas laisser aux enfants, aux petits-enfants surtout, le témoignage direct d’événements intimes qui disparaîtront quand la vie s’en ira ? Ne faut-il pas les ancrer dans une histoire, sous peine qu’ils restent à jamais ignorants des fils qui les y relient ? Ainsi des histoires familiales, assez complètes, existent-elles qui, la plupart du temps, commencent par celle des parents des conteurs et de volumineux dossiers se trouvent conservés ici et là ou des enregistrements au magnétophone qui font resurgir la voix des disparus. « Lorsque j’ai commencé ce texte », écrit cet homme de quatre-vingt-deux ans né à Marseille, en préambule à un ouvrage intitulé Souvenirs, souvenirs… Une famille, un siècle, et qui comporte  pages dactylographiées auxquelles s’ajoutent des photos et des arbres généalogiques, « j’avais donné comme titre : Ma Mémoire, avec comme objet de fixer un certain nombre de souvenirs dans quelques pages, pour que nos enfants sachent dans quel environnement nous avons vécu, quels liens nous attachent à certaines personnes qu’ils ont pu voir autour de nous ». C’est la même intention qui a guidé cet autre, qui avait quinze ans lorsque la guerre éclata et qui, livré à lui-même, caché dans les fermes, chercha en  à passer en Espagne. À soixante-dix huit ans il se décide à fixer, pour ses petits-enfants, cette épopée, en dix-huit feuillets manuscrits qu’il intitule avec amusement : « Grandes vacances espagnoles ». Dans la même veine, ce manuscrit de plus de  pages dactylographiées, en lignes très serrées, tapées par ce grand-père à l’intention de ses enfants et petits-enfants, dont la mémoire très vive à soixante-dix neuf ans va chercher dans ses moindres recoins une épopée individuelle et familiale pleine de verve et d’informations précieuses sur la vie d’une famille juive alsacienne avant et pendant la Seconde Guerre mondiale et sur la Résistance. Ce travail de fixation de la mémoire familiale est souvent, on le voit, l’œuvre de personnes qui ont atteint un âge certain, celui de la retraite. Comme si l’histoire et les origines prenaient soudain une importance dont jusqu’alors ils se souciaient peu ou ne réussissaient pas à dire. Ainsi Rosa Rubinstein accepta-

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t-elle de raconter l’histoire de sa migration depuis Odessa, de femme militante politique et d’employée libre sous l’Occupation à Rennes. De même, Magda Hollander-Lafon suggère-t-elle, sous forme de poèmes poignants, l’indicible des camps . Un même intérêt se trouve désormais aussi chez des gens plus jeunes dans une préoccupation qui renvoie à la question identitaire, à la recherche d’un autre enracinement quand on a longtemps privilégié le seul attachement national français à l’exclusion de toute autre identification. Non pas seulement par mode – même si cela joue un grand rôle aujourd’hui dans la recherche des « origines » et la fièvre généalogiste – mais par un phénomène bien connu des sociologues et anthropologues des relations interethniques, que Louis Wirth a appelé le « retour au ghetto » , et qui touche aujourd’hui plutôt les personnes autour des quarantecinquante ans et pour lesquelles nous utiliserons cette expression dans son sens symbolique. Qu’elles soient mariées mixtes, qu’elles aient tu leur judéité pendant toute leur vie ou l’aient manifestée de manière tiède, c’est cet élément juif dont elles se préoccupent. Que nous livrent donc ces bribes d’information quant aux migrations et au passé professionnel de leurs parents ou grands-parents ?

migrations et itinéraires familiaux
Toutes les familles des Juifs de Rennes furent dispersées à un moment ou à un autre de leur histoire, c’est là un élément qui leur est commun : à une ou deux générations de distance, leurs ascendants furent poussés hors de leurs villages ou de leurs villes par des pogromes, des guerres, des expulsions, mais aussi par les difficultés économiques, la pauvreté, voire la misère ou plusieurs de ces causes à la fois.

– « Les berceaux de ma famille paternelle se trouvent en Pologne et en Allemagne, les migrations commencent avec mes grands-parents et grands-oncles (début du

5. Sylvie Deroche-Frécon, Moi, Rosa Rubinstein (mémoire de maîtrise d’histoire), Rennes, Apogée, 16 ; Magda Hollander-Lafon, Les chemins du temps (poèmes), Les Éditions ouvrières, 1, Souf‑ fle sur la braise, Paris, Éditions du Cerf, 13. 6. Dans son étude des Juifs de Chicago (12), Louis Wirth suivant en cela la théorie de la variation de la spatialisation de l’habitat ethnique chez les immigrés – les Juifs, notamment – et leurs descendants, faisait remarquer que les Juifs nouvellement implantés dans la ville s’établissaient dans une certaine aire géographique que, soit eux-mêmes une fois économiquement établis, mais plutôt leurs enfants (la « deuxième génération »), quittaient pour des zones périphériques plus résidentielles, se mêlant à la population majoritaire, alors que la « troisième génération » avait tendance à ne pas poursuivre cette dispersion, revenant s’installer dans l’aire première dite « du ghetto ». C’est ce que Wirth a qualifié de « retour au ghetto ». C’est, pour nous, dans un sens symbolique bien sûr, que cette expression sera désormais entendue car aujourd’hui, si l’affirmation ethnique d’un certain nombre de Juifs de Rennes et de l’Ille-et-Vilaine ne se traduit pas nécessairement par un regroupement repérable dans l’espace, elle s’opère dans une certaine mesure sur le plan mental et sur celui de l’action, à savoir, en termes sociologiques, sur le plan de l’ethnicité. Cf. Louis Wirth, Le Ghetto, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « Champ Urbain », 10 [1e éd. américaine, University of Chicago, 12].

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Histoires de migrations e siècle). L’un de ceux-ci était rabbin à Bâle, un autre est parti à Rio de Janeiro. Mes propres grands-parents se sont, eux, arrêtés à Tours avant de s’en aller à Paris, puis en Normandie… » – « Mon père est uruguayen, ma mère colombienne. Ils se sont rencontrés en Israël et moi, je suis israélienne et colombienne ! » – « Mes deux parents sont nés en Pologne, dans un petit village à côté de Lublin qui s’appelait Mihoff. Je ne sais pas où c’est. Je l’ai cherché sur la carte, sans pouvoir le localiser ». – « Il y a trois siècles, nos ancêtres étaient installés à Debdou, un petit village de l’Est marocain. On a quitté le Maroc pour l’Algérie et mes grands-parents paternels ont fait le trajet inverse. C’est comme ça que je suis né à Casablanca ». – « Ma grand-mère maternelle, Sheva Moscovitz, est née près d’Odessa. Son mari, Moïshe Trackman, près de Lvov et ma mère a vu le jour dans une petite ville qui existe encore, Bar. Mon grand-père a quitté seul la Russie en 125 pour l’Argentine et deux ans plus tard ma grand-mère l’a rejoint, chargée de ses trois jeunes enfants – dont ma mère – elle est venue s’embarquer à Cherbourg. Du côté paternel, mon grand-père s’appelait Mendele Ashkénazi et venait de Varsovie. C’est à Buenos Aires qu’il rencontra Clara Borowinski, immigrée de Russie. Celle-ci restée veuve avec trois fils, s’est remariée avec Felix Dienez, un Juif autrichien libéral ». – « Ma mère est née en Égypte d’une famille moitié ashkénaze d’Autriche, moitié séfarade. Ma grand-mère ashkénaze a vu elle aussi le jour en Égypte car sa famille y était arrivée en 15 pour participer aux travaux du Canal de Suez. Son mari, mon grand-père, donc, qui venait de Smyrne, travaillait lui aussi à cette construction comme capitaine de drague. Certains de ses frères et sœurs sont allés vivre, eux, en Amérique latine, au Mexique surtout… » – « Mon grand-père est né à Liverpool d’une famille originaire de Lituanie polonaise et ma mère, aux États-Unis d’une famille venue de l’Empire austro-hongrois ». – « On retrouve le nom de la branche paternelle et maternelle dans les Archives de Tolède du e au e siècle. Le berceau paternel est Dibdou ou Debdou au Maroc, à côté de la frontière avec l’Algérie ; et ma mère était née à Nédroma, dans la montagne, non loin de Debdou. Et l’on retrouve des branches du même nom que nous à Majorque… » – « À cause du numerus clausus qui éliminait les Juifs de la compétition, mon père a dû quitter dans les années 120 la Roumanie où il faisait des études de médecine ». – « D’un côté mes grands-parents sont passés par la Hongrie, la Roumanie. De l’autre, ils étaient de Salonique. Selon les recherches effectuées par l’un de mes oncles, on viendrait d’une famille de grands rabbins d’Espagne. Ils seraient partis en 142, par le Portugal ». – « Du côté des mes arrière-grands-parents paternels, on venait d’Espagne ou d’Italie, ils se sont installés en Tunisie. Du côté maternel, ils étaient de Bizerte ». – « Mon père est né en Bessarabie, dans une petite ville située sur l’une des trois bouches du Danube ; ma mère descend d’une très vieille famille française ». – « Originaires d’Algérie, de Aïn Témouchent, ils ont migré au Maroc et mon père est né à Rabat ». – « Ils étaient d’Odessa. Ils ont dû partir en 11, au moment de la Révolution, avec huit enfants. Ils se sont arrêtés à Paris ».

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Histoires de migrations – « D’Oran, mais la famille de mon père était originaire de Figuig, lieu proche de la frontière avec le Maroc. On parlait l’espagnol dans la famille de ma mère ». – « Ma mère était d’une famille juive du Brésil. Elle est tombée amoureuse d’un Juif portugais dont les parents venaient de Goa, en Inde ». – « Mes parents sont d’Edirne appelée aussi Andrinople, en Turquie, aux confins de la Bulgarie et de la Grèce. De leurs origines lointaines de l’Espagne, ils ont cinq siècles durant conservé l’espagnol comme langue quotidienne. La famille paternelle s’est dispersée dans les années 120-130 vers les États-Unis, l’Argentine, la France, la Palestine qui est devenue Israël… » – « Nous étions une famille tout à fait atypique du Liban car mon père était ashkénaze, d’une famille qui, fuyant les pogromes de Russie, voulait s’installer en Palestine. Il s’est arrêté à Beyrouth. Jérusalem n’était pas loin alors ! La famille maternelle, originaire d’Aleph, en Syrie, s’est elle aussi installée à Beyrouth où ma mère est née, où je suis né ». – « Ma mère née à Tavrig, en Lituanie, est arrivée en France après avoir traversé la Pologne ». – « Mes grands-parents maternels, des Juifs turcs d’Istanbul et d’Izmir se sont rencontrés en France ». – « Ma mère est d’Odessa, mon père de Cetaléa Alba en Bessarabie ». – « Du Nord de la Roumanie et ma mère est de Brödy, en Galicie. À l’époque, c’était l’Autriche-Hongrie ». – « De Djerba et mon grand-père appartient à la première génération qui est venue sur le continent [de la Tunisie] ». – « Mon père était un Yéménite converti au judaïsme. Avant de connaître ma mère ». – « Mes grands-parents maternels et ma mère sont d’origine bulgare, de Gorda Doumaya. Chez mon père, de Roumanie. Lui a fui en Israël, puis il s’est installé en France ». – « La branche maternelle de ma famille s’est installée en Algérie, venant d’Alsace probablement autour des années 10 ». – « Mon grand-père était né au Maroc espagnol et moi, à Nemours, en Algérie ». – « Nous sommes des Juifs de Livourne. Mon père qui est venu s’installer en Tunisie a des origines austro-hongroises ». – « Ma mère est née à Tibériade d’un père russe, venu à pied de Kiev en Palestine en 12 ». – « Ma famille viendrait de Séville, fuyant l’Inquisition, vers le Maroc où, du côté maternel on se serait installé plutôt dans les zones désertiques puis à Casablanca ». – « Ils étaient nés à Lodz ». – « Ils étaient de Tanger ». – « De Tlemcen ». – « De Bogari, en Algérie, là-bas, dans le Sud, là où il y a du pétrole ». – « De l’Atlas Saharien ». – « De Sfax ». – « De la région de Francfort et de Heidelberg ». – « De Tlemcen, mais les grands-parents de mon père venaient de Tétouan ». – « De Bordj Bou Arreridj, dans le Constantinois ». – « De Tunis ». – « De Guelma, en Algérie, mais les aïeux venaient de Gabès, en Tunisie ». – « De Bizerte, mais on a des mélanges avec les Juifs algériens de Philippeville, ce qui fait que du côté maternel, on est des Français ». – « De Pinsk, en Pologne, qui à l’origine était territoire russe. Et ma mère, de Golta, en Ukraine ». – « De Nabeul, en Tunisie. Vous ne

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Histoires de migrations connaissez pas Nabeul ? ». – « De Scheldless, en Pologne ». – « De Constantine ». – « D’Alger ». – « De Pérégo, un petit village près d’Oran ». – « De Satoumar… aujourd’hui, c’est en Hongrie, mais les frontières ont bien bougé depuis sa naissance ». – « Ma mère est née à Paris ». – « Du côté paternel et maternel, c’était des Juifs d’Alsace ». – « De Bordeaux, descendants des Juifs expulsés d’Espagne en 142 ». – « Ma mère était née en Pologne, en 105, à ce qui ne s’appelait pas encore Auschwitz, à Oswiecim. Sa sœur aussi. Elle a été déportée et a fini ses jours là où elle les avait commencés… » – « Les miens sont des Juifs alsaciens, patriotes français presque extrémistes ». – « Ce sont de vieilles familles juives d’Alsace ». – « Ma grand-mère était née à Massin, en Roumanie. Internée à Drancy, emmenée à Auschwitz, elle a été gazée dès son arrivée ». – « Je ne sais rien de mes grandsparents nés en Pologne ou en Russie, car installés en France, ils ont été emmenés à Auschwitz d’où ils ne sont pas revenus ».

Qui eut jamais soupçonné une telle diversité dans cette petite collectivité de moins de  adultes , aux itinéraires si mouvementés, aucune famille n’ayant échappé aux grands courants migratoires de la fin du e siècle et du e ? Les données recueillies auprès d’eux et la connaissance par observation permet de se faire une idée plus précise de leurs provenances.

De l’Inde, du Yémen, des Amériques, de l’ex-Empire Ottoman, des pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, de Russie, d’Europe, c’est presque le monde entier qui habite la mémoire, l’imaginaire et la vie du microcosme juif de cette région parce que tel fut le passé de leurs parents. Reste à savoir quelle empreinte laisse celui-ci sur le déroulement de leur vie présente, sur celle des générations qui suivent, également. Une page est-elle tournée ? Provisoirement ou définitivement ? Sont-ils tous marqués par leur passé au point d’en souhaiter conserver quelques traces ? D’en transmettre des éléments ? Ou bien désire-ton, en l’ignorant ou même en essayant de l’effacer, aller de l’avant au nom de l’assimilation voulue ? Dans tous les cas, cette histoire délibérément remémorée par les uns, volontairement estompée ou gommée par d’autres, se manifeste-t-elle aujourd’hui et sous quelles formes ? S’interroger à son propos, c’est tenter de déceler son rôle dans la formation des individus, dans le déroulement de la vie familiale, de même que son influence sur l’organisation des Juifs en collectivité et, de ce fait, sur les différents modes de leur insertion dans la cité. Car, de quelque façon que l’on retourne la question des Juifs, l’histoire avec une minuscule ou une majuscule, même inconsciente, s’impose constamment à eux.

. Il est très difficile de faire un comptage des Juifs car leur nombre varie selon les critères choisis. Rappelons que selon la loi judaïque orthodoxe, est considérée comme juive toute personne, homme ou femme, née de mère juive ou convertie. Dans cette partie statistique nous nous en tiendrons au critère de la naissance (de parents juifs ou de mère juive) et à la revendication d’appartenance à la judaïcité, même si l’on est issu d’un couple « mixte » où seul le père est juif. Pour ce que nous en savons, il y avait à Rennes et en Ille-et-Vilaine, au début de 2005, 10 personnes de 1 ans et plus, dans 112 familles où un membre au moins du couple est juif et 3 descendants de moins de 1 ans présents dans leur famille pour lesquels la mère est juive.

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Histoires de migrations Générations Grds-Parents continent d’origine  afrique du nord , Maroc , Tunisie , Algérie , europe + russie/urss , Europe , URSS , , Europe - « Pays de l’Est » France métropolitaine Sans Alsace-Lorraine , Avec Alsace-Lorraine , Turquie - Grèce , moyen-orient , Yémen , asie , amérique -Total  Parents  , , , , , , , , , , , , , ,   interlocuteurs  , , , , ‑‑ , , -, -, --,  descendants   , , , ‑‑ ‑‑ ‑‑ -, ---, , 

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Histoires de migrations

On ne s’étonnera plus, après ce tour d’horizon, que l’épithète « cosmopolites » ait été accolée, souvent de manière dénigrante, aux Juifs, une étiquette qui, à leurs yeux, n’a rien de péjoratif puisqu’elle traduit un état de fait que l’Histoire leur a imposé. Avec tous les aspects positifs qui en résultent concernant l’ouverture et le sens de l’adaptabilité à la diversité des langues, des us et coutumes, des modes de vie, etc., à la pluralité des cultures et des civilisations, à la connaissance du monde (à une époque où tout cela n’était pas encore valorisé et où les voyages internationaux de loisirs n’existaient pas pour le plus grand nombre). Mais aussi, à l’inverse, avec l’instabilité qui a pu créer des angoisses relatives à l’avenir et à l’ancrage dans un lieu où ils seraient à jamais admis en tant que citoyens à part entière.

migrations et activités professionnelles des grands-parents et des parents
En rassemblant des fragments épars, il est d’une certaine manière possible non, certes, de reconstituer la vie dans chacun des pays d’émigration – c’est une tâche qui peut à elle seule faire l’objet d’ouvrages entiers  – mais d’en retracer quelques contours, afin de situer l’arrière-plan social et culturel des Juifs de Rennes, rares éléments d’un hier malgré tout assez mal connu .
. Ce qui a été fait. La profusion des écrits à ce sujet est étonnante. Citons, seulement comme exemples de référence, Jean Baumgarten, Rachel Ertel, Itzhok Niborski, Annette Wieviorka (dir.), Mille ans de cultures ashkénazes, Paris, Liana Levi, 1 ; Cultures Juives méditerranéennes et orientales, Paris, Syros, 12 ; Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne : histoire d’une diaspora, 1492‑1992, Paris, Liana Levi, 12. . Il est en cela tout à fait intéressant de suivre le déroulement plus ou moins banal ou extraordinaire du « monde d’hier », récits du premier chapitre de Mémoires juives. La profusion des détails de l’histoire personnelle et familiale, vécue et restée fraîche dans la mémoire de personnages nés entre la fin du e siècle et les deux premières décennies du e, permet d’imaginer ou de retracer des parcours plus ou moins chaotiques, en tout cas très contrastés, ce qu’oblitèrent les stéréotypes cou-

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Après l’évocation du pays où vécurent les grands-parents et les parents et, éventuellement, le rappel des circonstances qui les conduisirent en France, c’est tout d’abord la profession ou l’activité qui sont mentionnées par nos interlocuteurs. Celles-ci, néanmoins, peuvent rester assez vagues pour ceux qui n’en ont pas été les témoins directs.

« Une photo en pied, suggère la sévérité de cette grand-mère de Turquie au regard pénétrant. Une femme sage, disait-on. D’autres femmes la consultaient pour toute sorte de choses, l’appelaient lorsque s’annonçait le moment d’accoucher ou avaient recours à son habileté à redresser un membre déplacé et à masser un corps endolori. Et mon grand-père paternel était l’homme de confiance de la communauté de sa ville, car c’est lui qui était chargé de vérifier la bonne exécution des animaux par le chohet selon les règles de la cacherout, ce dont ma mère me parlait avec une certaine admiration 10. Mon père avait eu une formation de cordonnier, et en France, il était marchand forain. Il vendait des bas et des chaussettes sur les marchés. Ma mère qui avait suivi les cours de l’Alliance Israélite, avait appris la couture dans une école sous la férule d’une de ses belles-sœurs aînées qui y enseignait ». « Mon grand-père paternel travaillait aux abattoirs et il était en même temps rebouteux du village. Il était très grand, très fort, très beau avec des yeux bleus… Maman était née en 100, elle vivait dans le quartier juif d’Istanbul avec sa famille, très pauvre. C’était affreux. Épouvantable. À six ans, elle fut placée pour faire des ménages, chez les non-Juifs. Elle a toujours été à droite et à gauche pour faire des ménages, être nurse, etc. Ce qui lui a permis d’apprendre six langues, elle qui n’avait aucune instruction. Mais c’était la misère. Avec une seule paire de chaussons par an, elle n’avait pas le droit de les user avant. À dix-huit ans, elle est partie rejoindre ses frères aînés en Argentine où ils avaient migré et prospéré en tant que fabricants de vêtements à Buenos Aires. Ils lui ont trouvé un mari. Mais cet homme ne plaisait pas à ma mère. Trois semaines avant la date du mariage, elle osa exprimer à ses frères son refus de l’épouser. Tout, pourtant, était prêt : la robe de la mariée achetée, le trousseau constitué. Ses frères ont en vain essayé de la raisonner. “Tu ne peux pas nous faire cette honte. Si tu nous désavoues, va-t-en”. Ils l’ont renvoyée. En France. Chez un autre frère. Là, elle a trouvé du travail. On lui a présenté mon père. Un Juif d’Istanbul, lui aussi… » « Mon père venait de la Roumanie où il était né en 1. Il a dû arriver en France en 104 ou 105, à Paris. Il était seul. Ses frères et sœurs avaient déjà émigré en Amérique. Lui-même était en route vers l’Amérique. Il s’est arrêté à Paris, il n’est jamais allé en Amérique car il a rencontré ma mère. Il avait laissé son père qui était veuf. Mais je peux dire qu’on n’en a jamais beaucoup parlé. Je me souviens l’avoir vu pleurer quand son père est mort, là-bas ». « Mon père était né à Pinsk, en Pologne. Mais c’était la Pologne occupée par le Tsar, c’était territoire russe, à l’époque. C’est par hasard qu’il est arrivé en France. Pendant la guerre de 114, il était artilleur dans l’armée russe. Fait prisonnier en

rants sur les Juifs. Cf. Lucette Valensi et Nathan Wachtel, Mémoires juives, Paris, Gallimard/Juliard, coll. « Archives », 16, 340 p. 10. Chohet : personne habilitée à pratiquer l’abattage rituel des animaux ; cacherout : l’ensemble des règles qui gouvernent la nourriture. Cf. art. « Alimentation (Lois de l’) », Dictionnaire Encyclo‑ pédique du Judaïsme, Paris, Éd. du Cerf/Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2001.

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Histoires de migrations Prusse orientale en 115, il est resté emprisonné pendant trois ans en Allemagne. Il s’est évadé quelques jours avant l’Armistice, mais ça, il ne pouvait le savoir. Il est passé en Belgique. Peut-être avait-il l’idée de venir en France parce qu’il avait de la famille éloignée, une vieille tante en ligne indirecte, à Paris. Arrivé à Paris…, là, c’est un vrai roman ».

Parfois, des éléments plus complets concernant l’activité professionnelle apparaissent :

Un simple trait peut venir agrémenter un court souvenir professionnel, tel celui de ce grand-père, peintre en bâtiment à Schledless, en Pologne, qui « faisait aussi du violon ». Ou encore ce trisaïeul dont la tombe datée des années , au cimetière de Mulhouse, révèle, grâce à l’épitaphe, qu’il était « professeur de français ». Tels parents et grands-parents ruraux de la Meurthe-et-Moselle ou du Haut-Rhin furent marchands de bestiaux et laitiers, agriculteurs lorrains ou professeur d’allemand à Elbeuf. D’autres, contremaître dans la réparation des bateaux de la Compagnie du Canal de Suez, apprenti ébéniste en Hongrie, ouvrierélectricien à Beyrouth, chapelier en Pologne, bottier en Lituanie, cultivateur de tabac et négociant en Bulgarie, tailleur à Lodz puis devenu mineur à son arrivée en France, colporteur dans le Sud des États-Unis avant d’ouvrir un magasin, cocher en Roumanie, commerçant en tissus à Berlin, dans la confection en Sarre, gérant de grand magasin, marchande des quatre saisons à Odessa, commerçante prospère en Bessarabie. Ou dans l’un des pays de l’Afrique du Nord, quand l’Algérie était française, et qu’un Protectorat était établi sur le Maroc et la Tunisie…
« Mon père était plombier à Tlemcen. Maman qui était l’aînée, avait peut-être neuf ou dix ans quand elle a été obligée de quitter l’école pour aller travailler ». « Mes parents avaient un magasin indigène. Il y avait beaucoup d’Arabes, là-bas. On vivait avec les Arabes, on ne vivait pas avec les Français. Ils vendaient des tissus, du ravitaillement, du café, du sucre… Un peu comme un bazar. Maman travaillait avec mon père ». « Mon père était chirurgien et ma mère laborantine. Puis a elle a laissé tomber quand elle s’est mariée, pour l’assister. Ma grand-mère était institutrice en Algérie ».

« Je sais que la famille de mes grands-parents qui habitaient Varsovie était pauvre mais gaie. Mon grand-père y était cordonnier et quand mon père a fui les pogromes à l’âge de treize ans, il a trouvé du travail comme apprenti-tailleur à Paris ». « Mon grand-père a fait des études d’ingénieur à Salonique, il a aussi été horlogerbijoutier en France avant de se lancer dans la confection ». « À Odessa, mon grand-père s’occupait d’orfèvrerie ». « Ma mère est issue de la haute bourgeoisie française. On remonte au e siècle ». « Mon grand-père, en Ukraine, était un bricoleur. Je dis “bricoleur” parce qu’il avait la réputation d’être plus souvent à la synagogue qu’au travail. Et je crois que la situation matérielle était très difficile. Ce qui permettait de manger, c’est qu’il réparait les parapluies. Vous vous rendez compte d’une situation ! En fait, je n’ai jamais su très exactement ce qu’il faisait ».

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Histoires de migrations « Mon père a un peu tout fait. Il a été camionneur, policier, pâtissier. Je ne sais pas ce qui l’a amené à la pâtisserie : ils ont acheté une petite pâtisserie, voilà. Maman ne travaillait pas ». « Mon grand-père paternel, d’après les dires de mes oncles et cousins, était un homme qui avait réussi dans le commerce du blé, des céréales, de la viande. Ils étaient assez riches puisqu’ils ont eu la première voiture du village ». « Mon père tenait un commerce, il travaillait beaucoup avec l’armée, là où il était installé. Jeune, il avait été mis en apprentissage chez un tailleur où il avait appris le métier de la confection. Ensuite, il a créé un commerce. Mes grands-parents étaient des négociants du côté de mon père. Tout ce qui était épicerie, céréales et, parallèlement à ça, des tissus. […] En France, après avoir obtenu un logement dans une cité qui venait d’être construite, il eut un emploi comme tailleur dans un atelier… un métier qu’il avait appris quand il était gamin et qui lui a servi trente ans plus tard pour faire vivre sa famille… » « Mes grands-parents maternels étaient plombiers-ferblantiers. Mes oncles avaient un magasin de plomberie et ma grand-mère, je l’ai toujours connue dans ce magasin. Dans la famille de mon grand-père maternel, on était savetier ambulant. Il venait du Maroc. […] Mon père est allé à l’école jusqu’au certificat d’études. C’était important. Son métier de base, c’était ébéniste-vernisseur. Mais il pouvait être aussi garçon de café, en fonction du travail qu’il pouvait y avoir en Algérie ». « Le deuxième mari de ma mère était industriel, il avait une excellente affaire dans la confiserie, la salaison. Et ma mère était P.D.G. de cette entreprise ». « Mon grand-père paternel devait travailler dans une minoterie, il portait des sacs. C’était un peu l’homme à tout faire. […] Ma grand-mère a eu huit enfants, elle avait autre chose à faire qu’à travailler. Par contre, ses sœurs ont toutes été institutrices en Algérie. Mon grand-père maternel était fabricant et marchand de meubles ». « Mon grand-père maternel était un homme pieux, mais comme métier, il était colporteur, docker tant qu’il a été costaud. Puis il a vendu des choses au marché et a finalement ouvert une épicerie. […] Après leur mariage en Algérie, mes parents sont partis au Maroc et ont ouvert un magasin, en 11. Ils y sont restés jusqu’en 123. Mon père n’aimait pas tellement le commerce au contraire de ma mère. Alors, comme il avait déjà fait sept ans d’armée [avec le service militaire et la guerre de 114-11] et qu’il avait des médailles et tout, des copains lui ont dit de rempiler. Il a donc fait une carrière militaire où il a plafonné comme adjudantchef instructeur, puis officier. C’est comme ça que mes parents sont venus à Alger où il était en garnison à la caserne d’Orléans, derrière la Casbah ». « Mes grands-parents maternels étaient pharmaciens à Oran. Un aïeul commerçant avait vécu à la frontière avec le Maroc et serait venu s’installer en Algérie pour tenir une ferme avec des vignobles. […] Du côté de mon père, ça a l’air d’être une famille installée de longue date en ville, avec un arrière-grand-père, du côté de ma grand-mère, qui était boucher […] Mon père a perdu son père a douze ans. Il a donc travaillé comme apprenti-tailleur et c’est quand il a eu dix-sept ou dix-huit ans que des cousins l’ont incité à passer son bac. […] Il est allé à l’école des cadres des Éclaireurs Israélites, l’école Léon Eshkénazi, créée juste après la guerre avec l’idée de réinsérer les orphelins. Il a eu une dérogation pour venir dans cette école

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Histoires de migrations et toute sa vie il a considéré qu’il avait une grosse dette morale vis-à-vis de Léon Eshkénazi. Il a fait des études d’opticien et a exercé comme opticien ». « Mon grand-père voulait être chirurgien, mais il a dû reprendre le commerce de son père. Donc il a été bijoutier. Il a été chirurgien des pendules ! Du côté de ma grand-mère paternelle, c’est une famille beaucoup plus modeste de Constantine, dans la grande tradition de la cordonnerie. Dans cette branche, ils sont les inventeurs du talon-minute ! » « Mon père avait un commerce de vêtements et un peu de terrain où il faisait des orangers. Le commerce, il le tenait de son père. Les terrains venaient aussi de mon grand-père. Mon grand-père maternel avait des terrains à Maisons Blanches et des orangers ». « Mon grand-père paternel était tailleur, et mon père bottier ». « Ma grand-mère, en Tunisie, travaillait à la poste. Dans cette famille, les filles étaient à la poste et les garçons dans la gendarmerie. […] On était des gens riches. Papa avait des hectares d’oliveraies et une huilerie. En 16, on est tous partis en France sauf mon père qui a essayé de sauver ses biens. Mais il a tout perdu. […] En France, il a été représentant de commerce en charcuteries, en vins… » « Du côté paternel ils étaient dans l’import-export de bois, courtiers. […] Le grand moment pour moi, c’est mon arrière-grand-père paternel devenu français qui avait cinq enfants. Il a décidé que ses fils devaient avoir une éducation française et il les a mis chez les curés. L’aîné est devenu avocat, et l’autre, mon grand-père, médecin. […] En faisant ses études en France, mon grand-père a découvert le socialisme. Comme quoi, les curés ça mène à tout ! […] Mon père a fait une école d’ingénieurs, Centrale à Paris car mon grand-père lui avait interdit d’entrer à Polytechnique : il était contre les militaires ! C’était dans les années 120. […] Maman a passé son baccalauréat. Elle voulait faire des études de pharmacie mais il aurait fallu qu’elle aille soit à Alger, soit en France. Mon grand-père a dit non, catégoriquement. Voilà pourquoi, lorsque nous, ses propres filles, avons voulu faire des études, elle ne s’y est pas opposée. Elle aurait bien aimé qu’on reste près d’elle, mais elle n’a pas fait barrage ». « Mon grand-père paternel, très habile artisan, a été sollicité par un dentiste pour qu’il apprenne à faire des prothèses. Mon grand-père maternel était boulanger, il fabriquait et vendait son pain ». « Mon grand-père paternel travaillait dans l’administration française et mon grandpère maternel était dans le commerce, mais je ne sais pas de quoi ». « Mon grand-père maternel était imprimeur et ses enfants, filles et garçons, forment une génération d’enseignants à l’Alliance Israélite Universelle. Ma mère y a donc enseigné le français. Quant à mon père, il était dans le commerce ». « Mon grand-père paternel travaillait dans une carrière. Mon grand-père maternel, je ne sais pas. Il était décédé quand j’étais enfant et comme je ne parlais pas l’arabe, je ne communiquais pas vraiment avec ma grand-mère qui ne connaissait que cette langue. Mon père était représentant et ma mère tenait un pressing. Dans la famille de maman, toutes ses sœurs ont appris la couture, la broderie et maman a commencé à travailler dans un magasin pour enfants. Elle habillait les berceaux ». « Du côté de ma mère, il était menuisier, il disait ébéniste. Mais pendant la guerre (114-1), il fabriquait des cercueils parce qu’il y avait le typhus qui emportait beaucoup de monde… Mon autre grand-père était épicier en gros ».

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Histoires de migrations

Lorsqu’on est arrivé à reconstituer les professions, l’énumération de celle des grands-parents et des parents des locuteurs révèle leur grande disparité sur le plan des activités, mais leur petit éventail sur celui de l’échelle sociale, avec une certaine différenciation entre les Juifs issus des pays d’Europe et du Proche-Orient, et ceux venus des pays d’Afrique du Nord. On observe un très net resserrement des catégories sociales et, en général, une promotion sociale lorsque l’on passe des grands-parents aux parents, avec un accroissement du travail des femmes. Ainsi trouve-t-on pour ceux dont les activités sont connues (environ la moitié des grands-pères) :
Grands-pères issus des pays de l’europe et du Proche-orient . Travail de la terre et de l’agriculture : (propriétaires de ferme, exploitant
du tabac)

,    ,  ,   ,  

. Commerçants (cuir, chaussures, vêtements, colporteur, tissus, confection,
bonnetier, boucher, tripier, représentant)

. Artisans (abattoirs, boulanger, bottier, chapelier, confection, cordonnier,
ébéniste, fourreur, horloger-bijoutier, imprimeur, tailleur, peintre en bâtiments, réparateur de parapluies)

. Ouvriers (ouvrier spécialisé, ouvrier électricien) . Professions libérales . Enseignant et cadre . Employé

Les grands‑mères, qui étaient pour la plupart mères au foyer, n’avaient pas de profession salariée. Pour la douzaine de professions citées, les trois‑quarts sont commerçantes (tissu et confection, marchandes des quatre saisons ou de légumes sur les marchés, dans la petite épicerie), moins du quart restant, artisans dans la confection et une employée de maison. Grands-pères issus des pays d’afrique du nord . Travail de la terre et de l’agriculture (exploitants agricole, orangeraies,
oliveraies, vignes)

 ,  ,   ,  , 

. Commerçants (commerces du blé et des céréales, transport, vêtements,

restaurateur, épicier en gros, épicier, boucher, immobilier, courtiers-prêteurs, import-export du bois, entrepreneur marbrier) menuisier, tailleur, boulanger, imprimeur, prothésiste)

. Artisans (plombier-ferblantier, savetier ambulant, fabricant de meubles, . Ouvriers (homme à tout faire dans une minoterie, extracteur dans une
carrière, docker)

. Professions libérales (pharmacien, médecin) . Employés (de bureau, fonctionnaire d’administration)

Quant aux femmes, en dehors de toutes les mères au foyer – dont un certain nombre, toutefois, aidaient au commerce – on trouve une femme commerçante, une employée des P.T.T., une institutrice et une pharmacienne.

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Histoires de migrations

Il faut spécifier que la profession mentionnée est, pour les grands-parents, celle exercée, pour la presque totalité d’entre eux, dans leur pays de naissance. Si l’on compare les catégories sociales entre les deux sous-groupes, on note une équivalence dans l’activité de la terre et de l’agriculture, une proportion légèrement plus importante chez les personnes venues des pays de l’Afrique du Nord dans le commerce, alors que celles issues des pays d’Europe et du ProcheOrient sont très nettement plus nombreuses dans l’artisanat. La proportion des ouvriers, employés et professions libérales est très légèrement supérieure pour les premiers (Afrique du Nord) que pour les autres. Il est tout à fait notable, pour l’ensemble de ces grands-parents, que leurs conditions sociales sont, en général, modestes, voire très modestes dans certains cas. Qu’en est-il de leurs enfants, ou tout au moins de l’un d’entre eux, père ou mère de nos locuteurs ?
Pères originaires des pays de l’europe et du Proche-orient  ,    ,  , 

(informations recueillies pour les deux tiers d’entre eux)

. Terre et agriculture . Commerçants (confection, brocante, marchand ambulant, représentant, agent
immobilier, import-export, marchand de bestiaux, boucherie)

. Artisans (tailleur, confection) . Ouvriers (mineur, électricien, tailleur, imprimeur, sérigraphe, orfèvre) . Employés / Professions libérales et cadres (vendeur, employé, médecin, comptable)

(plus de la moitié des femmes ayant une activité professionnelle)

mères

. Terre et agriculture . Commerçantes (confection, épicerie) . Artisans (couturières) . Ouvrières (couture, employée de maison) . Employées / Professions libérales / Cadres / Enseignantes (comptable,
médecin, pharmacienne, attachée de presse, assistante sociale, professeur)

 ,   ,  ,  , 

. Sans profession

Pour les parents des Juifs de Rennes, le lieu d’exercice de leur profession ou d’apprentissage se situe, généralement, dans le pays d’origine. Mais il peut être aussi dans le pays d’immigration quand ils sont arrivés à l’adolescence ou jeunes adultes, après leur installation et leur formation. On note, dans le sous‑groupe des hommes, un net rétrécissement de l’éventail des professions par rapport à la génération précédente, avec la disparition de 40

Histoires de migrations

celles liées à la terre, l’agriculture et l’élevage ; une diminution non seulement de la palette des artisans mais aussi de leur proportion ; un accroissement notable des ouvriers, des professions libérales et des cadres. En ce qui concerne les femmes, la transformation est très nette d’une génération à l’autre. Celles qui, outre leurs tâches de mères de famille et d’épouses, travaillent hors du foyer, se répartissent dans l’ensemble des catégories professionnelles avec une présence notable, désormais, parmi les « employées, professions libérales, cadres, enseignantes ».
Pères originaires de l’algérie, du maroc, de la Tunisie
(informations recueillies pour la quasi‑totalité d’entre eux)

. Terre et agriculture (oliveraies-huileries, orangeraies) . Commerçants (épicerie-bazar, vêtements, représentant) . Artisans (bijoutier, bottier, cordonnier, fabricant de meubles, fabricant d’objets
en cuivre, plombier)

,  ,  ,  ,  , 

. Ouvriers (vernisseur) . Employés / Fonctionnaires / Professions libérales (comptable, agent de
banque, écriture des entreprises / P.T.T., militaire / industrie du film, chirurgien, opticien)

La transformation professionnelle, en ce qui concerne ces hommes, ne suit pas la même évolution que celle des hommes issus des pays d’Europe et du ProcheOrient dans la mesure où les métiers de l’artisanat, pour eux, restent exercés alors que ceux du commerce décroissent. En revanche, l’orientation vers les professions du tertiaire et libérales est très nettement développée.
mères (pour moins d’un quart d’entre elles) . Terre et agriculture . Commerçantes (bazar, épicerie, pressing) . Ouvrières (couturières, femmes de ménage, ouvrières) . Employées / Enseignantes primaire / Professions libérales (laborantine,
institutrice, P.D.G. d’entreprise)

,  ,  ,  ,  , 

. Sans profession

Beaucoup de ces femmes, dans leur pays d’origine, n’avaient pas de travail hors de celui de leur foyer. Moins d’un quart d’entre elles exerçaient un métier. Cette absence de professionnalisation s’explique non pas par une absence d’éducation scolaire (secondaire ou supérieure), mais par les choix faits après le mariage de ne pas travailler à l’extérieur. Soit que ce choix ait été imposé par le métier des époux

41

Histoires de migrations

et leurs déplacements, soit par les tâches auprès des enfants. Soit aussi parce que « une femme ne doit pas travailler ». Les femmes qui ont un emploi rémunéré sont un tout petit nombre, soulignonsle (deux fois moins nombreuses que les femmes originaires des pays d’Europe et du Proche-Orient), mais elles se répartissent dans l’ensemble des trois grands groupes de métiers, du commerce, de l’artisanat, du tertiaire, de l’enseignement et des professions libérales, avec une progression dans l’échelle sociale par rapport à la génération précédente.
interlocuteurs . Terre et agriculture . Commerçants . Artisans . Ouvriers . Employés / Enseignants/ Professions lib. . Étudiants ashk.  ,   ,  ,  af. du n.    ,   ,  , 

interlocutrices . Terre et agriculture . Commerçantes . Ouvrières . Employées / Enseignantes/ Professions lib. . Etudiantes . Femmes au foyer

ashk.     ,  

af. du n.      , 

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Histoires de migrations

Tableau comparatif des trois générations
Générations GrandPère Professions  Terre et agriculture Ashkénazes , Afrique du Nord  sous-total , Commerçants Ashkénazes  Afrique du Nord , sous-total , Artisans Ashkénazes , Afrique du Nord , sous-total , Ouvriers Ashkénazes , Afrique du Nord  sous-total , Professions libéralesCadres-EnseignantsEmployés Ashkénazes , Afrique du Nord , sous-total  Sans profession Ashkénazes Afrique du Nord sous-total Étudiants Femmes au foyer Ashkénazes Afrique du Nord sous-total    GrandMère     , ≈ ,    ,  , Père   , , , . ,  , , , , , Mère   , , , , ,    , , , Locuteur     ,  ,  , , ,  , Locutrice             

    ≈  

, , ,   

, , , , , ,

, ,  ‑ ,

   ‑ ,  , ,

N.B. Les pourcentages sont établis à l’intérieur de chaque catégorie parentale en fonction de l’origine, divisée en deux grands groupes : les Ashkénazes et autres originaires de pays du MoyenOrient et de Turquie ( ), d’une part, des pays d’Afrique du Nord ( ), par ailleurs.

L’instabilité provoquée par les diverses migrations et les adaptations dans chaque pays d’installation conjuguées au goût de l’étude ont conduit les Juifs, d’une génération à l’autre, vers la promotion sociale. 43

chapitre 2 langues et migrations
S’il apparaît normal, aujourd’hui, aux Juifs de France de parler le français, telle n’était pas, en règle générale, la situation de leurs ascendants lorsqu’ils vinrent s’y établir. Les Alsaciens parlaient l’alsacien ou le yiddish, l’allemand ou le français selon les moments de leur histoire et les circonstances, et tous les immigrés arrivaient avec leurs propres langues, parfois avec quelques connaissances du français, mais pas toujours. Les uns et les autres, issus de pays aux histoires complexes, connaissaient la plupart du temps la langue ou les langues de là-bas et souvent une langue juive (hébreu liturgique écrit pour de nombreux hommes, yiddish, judéo-espagnol ou judéo-arabe, pour les hommes et les femmes). Plurilingues quasiment de naissance, ils se trouvèrent en France face à une situation de monolinguisme dominant. C’est dans ces milieux que baignèrent la plupart de nos interlocuteurs. Remonter dans l’histoire de ces pratiques linguistiques c’est appréhender la richesse assez extraordinaire portée par cet ensemble d’individus, produit d’une longue suite d’événements et d’entrecroisements dans chacun des trois grands groupes diasporiques que sont les Juifs des pays d’Afrique du Nord, ceux de Turquie et du Proche-Orient et les Ashkénazes.

les juifs dans les pays de l’afrique du nord
Dire que les Juifs d’Afrique du Nord sont des « indigènes convertis, ou mieux, des descendants de Berbères qui ont embrassé la religion juive » , c’est ne tenir compte que d’une petite partie de la réalité et faire l’impasse sur les nombreuses vagues migratoires, des Juifs d’Espagne tout particulièrement, autant en Algérie, en Tunisie qu’au Maroc, et d’autres, Livournais en particulier et Alsaciens en Algérie après , etc. L’Algérie En ce qui concerne les Juifs d’Espagne, justement, leurs relations avec l’Algérie et la Tunisie remontent au moins au e siècle par l’intermédiaire du commerce. Elles se poursuivirent sous une autre forme après les attaques répétées à l’encontre des quartiers juifs des villes de Castille et d’Aragon en , source d’un mouvement de populations d’une assez grande ampleur vers les communautés

1. Henri Chmoulli, « D’où viennent les Juifs d’Afrique du Nord », in Cultures juives méditerranéen‑ nes et orientales, op. cit, p. 1-1. Voir également, pour son aspect romancé, Marek Halter, La Mémoire d’Abraham, Paris, Robert Lafont, 1.

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Langues et migrations

juives espagnoles vivant déjà de l’autre côté de la Méditerranée . Ils « s’installent principalement le long de la côte de Honaïne (le port de Tlemcen), à l’ouest en passant par Oran, Mostaganem, Tenes, Breshk, Alger, Bougie jusqu’à Tunis. Nombreux sont ceux qui s’établirent à Tlemcen et dans d’autres cités de la plaine comme Miliana, Médéa et Constantine » , conservant certains de leurs traits culturels visibles d’emblée, comme le vêtement. « Porteurs de capuches » ou « de bérets », ils se distinguaient des Juifs autochtones, « porteurs de turbans ». En , des Juifs expulsés d’Espagne pour leur refus de se convertir au catholicisme comme le leur ordonnaient les Rois Catholiques, vinrent se greffer sur les communautés établies à Oran, Tlemcen, Alger, particulièrement. De même en fut-il en  de ces Juifs espagnols qui, ayant déjà fui l’Espagne, avaient cru trouver refuge au Portugal et refusèrent une fois de plus d’obéir à la même injonction d’embrasser le catholicisme et prirent, de nouveau, le chemin de l’exil, tout comme durent le faire les Juifs portugais, alors que l’Inquisition sévissait aussi au Portugal. Un autre grand courant notable, à la fin du e siècle, principalement à Alger, est celui des Juifs livournais dont certains descendaient des expulsés d’Espagne. Tout comme eux, ils se démarquèrent des Juifs autochtones par leur comportement social « fondé sur la qualité de “Juifs francs” (ce qui se traduit sur le plan vestimentaire par un habit à l’européenne) » , formant une catégorie à part dans les sociétés où ils s’implantèrent, transmettant aux générations suivantes cette volonté d’apparaître des gens particuliers, socialement supérieurs, et d’être perçus comme tels . Ce à quoi ils parvinrent. Fraction prospère de la population juive, ils ont alors à Alger « le droit de vivre où bon leur semble et ne sont pas confinés dans le quartier réservé aux Juifs indigènes ; ils ne sont pas non plus obligés de porter des marques distinctives sur leurs vêtements et sur leur coiffure, comme cela est obligatoire pour les autres » . Toujours au e siècle, ils recherchèrent et obtinrent la protection du consul de France, favorisant, dans leurs relations commerciales, les moyens de transport français, avec pour but le développement de la modernité. Cette relation particulière, en passant les générations, a fait de leurs descendants des citoyens qui manifestèrent leur fidélité à la France quand celle-ci colonisa à partir de  l’Algérie. Le sénatus-consulte du  Juillet 
2. « Abraham ben Salomon ha-Lévi Bougarat, dans l’introduction à une élégie sur l’expulsion d’Espagne, fait un récit du sort des réfugiés. Il signale que 12 000 d’entre eux se seraient installés dans le port de Tlemcen » (Richard Ayoun, « Algérie et Tunisie : du e au e siècle », in Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne : histoire d’une diaspora (1492‑1992), op. cit., p. 50). 3. Richard Ayoun, ibid., p. 50. 4. Richard Ayoun, ibid., p. 511. 5. « Les Juifs ibériques, qui affluent en Italie tout au long du e siècle, gardent toujours une indépendance fière et très marquée, qui les amène à constituer des minyanim autonomes même là où les communautés sont déjà établies ». Cf. Alessandro Guerra, « Les Juifs ashkénazes en Italie ; une page d’histoire brève mais importante », in Jean Baumgarten et alii, Mille ans de cultures ashkénazes, op. cit., p. 2. 6. Richard Ayoun, op. cit., p. 512.

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Langues et migrations

permit aux Juifs tout comme aux Musulmans de solliciter individuellement la nationalité française. Plusieurs familles l’acquirent ainsi quelques années avant la reconnaissance collective faite aux Juifs d’Algérie de la citoyenneté française par le décret Crémieux du  octobre .

Le français, langue officielle sous la colonisation, ne fut pas, tant s’en faut, maîtrisé par tout le monde, ni immédiatement, y compris chez les Juifs. « Ma grand-mère ne parlait pas beaucoup le français », remarque cette Sud-algéroise de  ans au sujet de son aïeule qui dut naître autour des années , « mais maman le connaissait ». Dans la plupart des familles juives, la pratique quotidienne a varié au cours des décennies selon leurs lieux d’implantation (dans les villes, grandes, moyennes ou petites, ou bien les zones rurales), les professions et la situation sociale et, bien sûr, les circonstances. Les nécessités de la vie quotidienne imposaient l’usage de l’arabe, comme chez ces épiciers :
« Mes parents tenaient une petite épicerie-bazar à Boghari [à quelque 200 kilomètres au sud d’Alger], nous étions complètement mélangés à la population arabe avec qui nous ne parlions que l’arabe, il le fallait bien ».

« Bien que descendant de Livournais établis à Tunis et y vivant aussi, mon arrièregrand-père est un de ces Français qui avait acquis la citoyenneté française à titre individuel grâce au Sénatus-Consulte. Il se rendit en Algérie et déclara qu’il y résidait. Voilà comment, dans la famille, nous sommes devenus des Français… en Tunisie, quand celle-ci n’était pas encore sous Protectorat français ».

Situation qui a pu perdurer dans certains milieux et fort tardivement, jusque après le rapatriement. La mère de cet homme de  ans, bien que née en Algérie dans le premier quart du e siècle, eut néanmoins beaucoup de mal à s’adapter à l’univers linguistique de la France métropolitaine après le rapatriement des Français d’Algérie. Issue d’un milieu pauvre de Juifs religieux de Constantine :
« Elle mélangeait l’arabe, le français. On voit bien la différence de culture entre les familles de mon père et de ma mère. Dans celle de mon père, d’un tout autre milieu social puisqu’on exploitait le marbre, il y a longtemps qu’ils avaient laissé l’arabe. Mais ma mère parlait très mal le français ».

Si l’on peut affirmer qu’au moins un des parents des Juifs de Rennes ayant passé la soixantaine au début des années , pratiquait constamment et couramment l’arabe, ne serait-ce que dans les échanges nécessaires de la vie de tous les jours – relations commerciales, familiales ou de voisinage – il est difficile de savoir s’il s’agissait, selon les cas, de l’arabe populaire ou du judéo-arabe.

Il semble que dans bien des milieux populaires, il fallut plus d’une génération aux Juifs d’Algérie implantés là depuis des décennies, voire, dans leur majorité, depuis des siècles, pour que la langue française s’impose. En l’adoptant et en scolarisant leurs enfants dès la fin du e siècle dans les écoles de la République, les Juifs honorèrent leur citoyenneté française et se démarquèrent ainsi de manière audible, sinon visible, des Musulmans. Les habitudes, cependant, de l’usage de l’arabe ou du judéo-arabe ne furent pas abandonnées pour autant. Longtemps 4

« On parlait français, remarque ce natif de Tlemcen de 0 ans, issu d’un milieu ouvrier mais, enfant, avec ma grand-mère, je parlais l’arabe. Enfin…, l’arabe…, le juif, comme ils appellent ça, pas l’arabe. Ma grand-mère ne parlait pas du tout le français ».

Langues et migrations

langue de la vie quotidienne, et aussi des proverbes, de la poésie, du chant, langue intime, langue du foyer, du secret et de la complicité, elle demeura présente à côté du français :

Le français pénétra pourtant dans les familles par la volonté des parents euxmêmes qui finirent par faire de leurs enfants des quasi-monolingues :
« À la maison, on parlait français. Mais on parlait arabe aussi. Mes parents, affirme cette femme de 0 ans originaire d’une petite ville du Constantinois, parlaient bien l’arabe. Mais avec nous, les enfants, ils parlaient français ». « Chez nous, dit cet homme de 0 ans originaire de la même ville (et sans lien familial avec l’interlocutrice précédente), on parlait français. Mon père parlait arabe, mais nos parents nous parlaient en français. Mais quand ma grand-mère avait envie de dire quelque chose de particulier à mon père, elle le faisait en arabe ! »

« Mon père animait des soirées de chants judéo-arabes, se rappelle cet homme de 56 ans, natif de Tlemcen. Mais ce qu’on nomme judéo-arabe, pour moi, ça n’a toujours été que du chant arabe. Chez moi on parlait français et arabe. Je crois que c’était complètement mélangé. Mes parents ne nous ont jamais parlé que français, mais ils parlaient arabe entre eux. Quand ils avaient envie de cacher quelque chose, ils le disaient en arabe ».

Tendance, donc, au monolinguisme, excepté toutefois dans certaines couches de la population juive où, le statut français n’ayant pas (trop) besoin d’être prouvé du fait d’une situation sociale reconnue, on maîtrisait plusieurs langues par nécessité commerciale conjuguée au goût de la culture, comme chez cet Oranais de  ans, fils de négociants, subtil francophone, dont parle sa fille,  ans :
« Mon père parle un français impeccable. Il parle aussi parfaitement l’arabe, le berbère et connaît bien l’hébreu écrit. Ici, à Rennes, quand il va au marché, les gens sont ébahis de l’entendre parler berbère ou arabe… mais avec un accent juif ! »

Ou cette autre,  ans, native de Bougie :

En Algérie, chez les ascendants des Juifs de Rennes, outre les deux langues, utilisées de manière inégale selon les milieux sociaux, l’arabe et le judéoarabe (parfois le parler local) d’une part, le français d’autre part, il y eut aussi l’espagnol parlé ou du moins connu dans certaines familles, mais beaucoup plus irrégulièrement évoqué, comme submergé par le temps, par le nombre et aussi, peut-être et surtout, par l’accumulation des migrations comme ce fut le cas de ces hispanophones qui, vivant plus ou moins longtemps parmi les populations du Maroc, passèrent une frontière apparemment facile à franchir, leur permettant des allers-retours assez fréquents avec l’ouest algérien, c’est-à-dire l’Oranais. Parlant soit l’espagnol, soit le tétouani en Oranie « où dès la seconde moitié du e siècle s’installèrent des familles de Tétouan, Larache, Chaouen ou Tanger. D’où aussi, parmi les Judéo-Espagnols francophones d’Oranie, le nom de tétouanais pour

« Mes parents parlaient le judéo-arabe, langue que connaissait parfaitement ma grand-mère. Cependant, entre eux, ils se parlaient en français. Et bien sûr, nous avons été élevés en français. Quant à mon père, il parlait sept langues ».

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désigner la langue des parents » . Ce que vient confirmer cette native d’Oran de  ans :

Si chez les ascendants paternels de cette autre Oranaise de  ans, chaque langue locale se trouvait valorisée par un usage régulier avec les populations concernées, chez ses grands-parents maternels, en revanche, « on communiquait en espagnol, un espagnol particulier ». De même en fut-il à Saïda (Oranais) dans la famille paternelle de cette femme de  ans : « chez mon père, ils parlaient surtout l’espagnol ». La synthèse pouvait donc être réalisée au sein d’une même famille, de quelque origine sociale qu’elle ait été, entre Juifs « autochtones » et descendants d’expulsés d’Espagne aussi lointain en ait été le souvenir :

« Mon grand-père tenait un espèce de comptoir, un caravansérail où on vendait de tout. Ils arrivaient de Tétouan, de Juifs espagnols. Papa est remonté [dans la généalogie] jusqu’à Cordoue. Lui remonte jusque-là, puis Tétouan, le Maroc espagnol, puis l’Oranais. Mes grands-mères parlaient espagnol, savoir si c’était du judéo-espagnol, je ne sais pas. Elles connaissaient les chansons, les poésies. Mes grands-mères adoraient Lorca. Elles, ce n’était pas l’espagnol pur, ça c’est sûr. On parlait trois langues à la maison. Mes grands-mères parlaient l’arabe, mais pas entre elles. À la maison, la langue de la famille c’était le français ».

Le souvenir, pour tous ceux qui vécurent en Algérie, reste très net des modes de communication dans les familles ou, à l’extérieur, avec les gens des divers milieux sociaux. Par contre, au témoignage de leurs enfants, de ceux nés en France, leurs connaissances linguistiques apparaissent parfois plus imprécises.

« Les Juifs espagnols d’Algérie étaient tous arabisés, affirme cet Algérois de 6 ans. Du côté de mon père, originaire d’un village marocain proche de la frontière algérienne, ils avaient dû garder un peu d’espagnol. En tout cas, une fois par an, mais je ne sais plus à quelle occasion, pour Soukkot peut-être, au moment de dire une certaine prière, mon père me prenait dans un coin de la synagogue et la disait en espagnol. C’était : tu eres nuestro, tu eres nuestro padre, tu eres nuestro salvador. Voilà. C’était une prière toute simple qu’il chantait et que je chantais avec lui. Mes parents parlaient l’arabe. Ma mère, je peux dire que sa langue maternelle, c’était l’arabe. Elle ne parlait qu’arabe chez elle, au village. À la maison, elle parlait français avec un fort accent. Elle était analphabète et signait péniblement son nom. Elle était donc de langue arabe, comme mon grand-père, d’une famille plus arabisée que du côté paternel qui était plus espagnolisé. Mon père, cependant, a eu une correspondance jusqu’à la fin de sa vie en judéo-arabe avec son cousin germain qui était au Maroc. Mon père connaissait très bien aussi l’hébreu et le chleuh. Pour l’espagnol, je crois qu’il y a eu deux itinéraires [à partir de l’Espagne, en 142]. Par le Maroc où il y avait des Juifs qui parlaient espagnol (et c’est le cas pour une partie de mes ascendants paternels). Et puis ceux qui sont passés directement par Ferrare, Livourne. C’est par ce dernier itinéraire que ce qu’on appelle maintenant le judéo-espagnol s’est frayé un chemin jusqu’à la Bulgarie, la Grèce, la Turquie ».

. Haïm-Vidal Séphiha, « Langues et cultures judéo-espagnoles », in Cultures juives méditerranéen‑ nes et orientales, op. cit., p. 102.

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Langues et migrations « Mon père parlait judéo-arabe. Maman (elle-même née en Algérie et rapatriée) comprend quelques mots. Dans la famille paternelle, oui, ils parlaient l’arabe. Je crois même qu’ils ne parlaient pas français. Papa lit l’hébreu. Il connaît l’arabe aussi, il le parle très bien et il dit encore des petits mots gentils. Quand mes enfants font un rot, par exemple, il leur dit braha pour les féliciter de s’être libérées de l’air qui les gênait… Ah ? c’est de l’hébreu ? Je ne savais pas ! Maman, elle, a été élevée en milieu francophone » (femme, 31 ans).

Les Juifs d’Algérie, devenus français soit individuellement depuis , soit collectivement en , se firent un devoir, quand ils le purent, d’apprendre la langue française et, si cela s’avérait difficile du fait de leurs conditions sociales ou même seulement géographiques (parce qu’ils habitaient des zones rurales où les écoles ne furent pas toujours développées au même rythme que dans les villes), leurs enfants l’apprirent, marquant ainsi leur reconnaissance envers la République qui les avait faits citoyens français à part entière et leur volonté d’intégration. Des écoles primaires et des collèges arabes-français existaient en Algérie avant , ainsi qu’une école indigène des arts et métiers, parallèlement aux écoles coraniques et aux madrasa (écoles musulmanes) modernisées. Toutes disparurent avec la chute de l’Empire de Napoléon III. La départementalisation du pays en  et la nomination de Jules Ferry à l’Éducation nationale entraînèrent le développement des écoles françaises de manière continue, principalement dans les centres urbains. Dès lors les enfants des familles juives, hispanophones, judéoarabophones, arabophones ou berbérophones, fréquentèrent de plus en plus nombreux les établissements scolaires français et parlèrent couramment la langue française . Sous le régime de Vichy, cependant, les Juifs, enseignants et élèves, furent exclus des établissements scolaires, un épisode extrêmement douloureux et humiliant dont tous gardent une blessure indélébile. Leur réintégration à la Libération n’effaça pas l’injure. Lorsque la quasi-totalité des Juifs d’Algérie, tout comme les autres Français, quittèrent le pays après les huit années de guerre d’Indépendance pendant lesquelles ils se partagèrent selon leurs obédiences politiques, presque tous étaient parfaitement francophones et leurs enfants furent scolarisés tout à fait normalement en métropole. La Tunisie Pour autant qu’on puisse le savoir avec quelque précision, les populations de l’actuelle Tunisie furent d’abord des Berbères organisés en tribus aux territoires délimités. Si l’hypothèse d’une judaïsation millénaire des populations berbères semble hasardeuse, l’ancienneté des Juifs dans cette partie Est de l’Afrique du Nord apparaît, en revanche, plausible. Elle pourrait remonter aux alentours de l’an  avant l’ère chrétienne, quand les membres de la tribu de Zabulon
. « La grande idée de Jules Ferry de conquérir les musulmans par l’école laïque inspira une politique scolaire assez continue. Pendant longtemps les résultats parurent assez décevants car une nette minorité seule pouvait en tirer parti. En 10, 1, % des musulmans d’âge scolaire étaient scolarisés dans les écoles françaises, 6 % en 12, , % en 144 » (Encyclopædia Universalis, article « Algérie »).

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participèrent, avec les Phéniciens, à la construction de Carthage. Plus tard, après la destruction du Premier Temple, en -, des immigrés se seraient installés à Djerba, constituant les bases d’une communauté dont on dit qu’elle resta longtemps immuable. D’autres Juifs arrivèrent après la destruction du Second Temple ( de l’ère courante) . L’exposition géographique d’un pays à large façade maritime au Nord et à l’Est et aux voies du désert entrecoupées d’oueds étendus au Sud, en ont fait un lieu d’innombrables passages. « Porte ouverte sur le reste du monde » , les civilisations phénicienne, romaine, byzantine, arabo-musulmane, espagnole, ottomane, puis italienne et française… ont marqué de leur empreinte l’ensemble de ces populations à l’histoire mouvementée – avec des épisodes de vigoureuse résistance des tribus berbères aux envahisseurs, le plus célèbre étant la lutte menée à la fin du e siècle par la Kahina (que certains disent juive) contre la conquête arabe. Arabisation et islamisation se sont néanmoins durablement imposées. Les émigrations des Juifs d’Espagne vers la Tunisie remontent au moins au e  siècle, après les persécutions en Castille et Aragon. Plus tard, elles concernèrent des descendants d’expulsés mais aussi d’autres Juifs, ceux de Pise et de Livourne, car d’importantes relations commerciales s’étaient établies entre communautés de part et d’autre de la Méditerranée. Au e siècle, les échanges avec les Livournais dont la cité était alors en plein essor économique se firent particulièrement avec Tunis et Sousse. Par la suite, elles se développèrent autant entre Juifs qu’avec les commerçants autochtones. Comme en Algérie, ces Juifs livournais gardèrent leurs particularités, pas seulement vestimentaires, à travers les « mariages endogames et des institutions séparées de celles des indigènes et ce, sur plus de deux siècles [e-e] » . Cette distinction, également marquée dans les patronymes à consonances hispaniques, lusitaniennes ou italiennes, s’est transmise de génération en génération jusqu’à aujourd’hui. Entre Juifs originaires de Tunisie, on se démarque encore volontiers – sur le mode de la plaisanterie, mais une plaisanterie ambiguë – entre Grana et Touansi , les uns tirant fierté de leur européanité et les autres s’enorgueillissant de leur profond enracinement en Tunisie. Ceci étant, la barrière d’un groupe à l’autre pour étanche qu’elle apparaisse dans la forme pouvait être franchie, à conditions sociales équivalentes :
« Deux de mes oncles et tantes ont épousé des Touansi, précise cette femme Grana de 65 ans. Il est vrai que leurs conjoints, autant homme que femme, avaient tout

. Jacques Taïeb, « Aux origines des Juifs d’Afrique du Nord », Coopération Féminine, la Revue, n° 124, Décembre 2005, p. 1-1. 10. Cf. Encyclopædia Universalis, art. « Tunisie ». 11. Jacques Taïeb, art. cit. 12. Grana est un terme judéo-arabe dont le pluriel gueurni, vient de Legorna, Livourne (cf. R. Ayoun, art. cit.). Albert Bensoussan pense, quant à lui, que Grana est le nom latin de Livourne, Ligorna. « Prononcé avec une métathèse on passe aisément de (Li)gorna à (Li)grona, et, par assimilation du o par le a, de grona à grana. Soit, en résumé, grana vient de la prononciation locale (autrement dit judéo-arabe) du nom antique de Livourne, modifié par le parler commun » (communication personnelle). André Nahum traite de manière humoristique et récurrente cette distinction. Voir notamment, Humour et sagesse judéo‑arabes, Desclée de Brouwer, 1.

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Langues et migrations comme eux fait des études supérieures à une époque où cela n’était pas une chose courante ».

Convoitée par l’Italie et l’Angleterre, la Tunisie devint Protectorat français en . Selon le soutien qu’ils avaient apporté à l’une ou à l’autre puissance, des Juifs furent sujets britanniques, acquirent la nationalité italienne ou française. Mélange qui se retrouve au sein d’une même famille par l’intermédiaire des alliances. Un enseignement de type français y avait été introduit aux tout débuts du e siècle auquel s’ajoutait un important développement des écoles de l’Alliance Israélite Universelle. Notons que la Tunisie fut le pays du Maghreb le plus scolarisé, avec un des plus forts taux de scolarisation du Tiers Monde . Le départ de Tunisie des Juifs (y compris les quelques-uns qui se trouvent à Rennes) s’est étalé selon les activités des chefs de famille : les fonctionnaires quittèrent le pays dès l’Indépendance en  ; les exploitants d’oliveraies tentèrent de rester le plus longtemps possible dans un pays où les réglementations financières et foncières leur étaient devenues défavorables ; d’autres se séparèrent du pays avec douleur à la fin des années . La communication linguistique chez les Juifs de Tunisie était assez diversifiée, avec toutefois, chez les plus âgés des ascendants, une connaissance moins généralisée de la langue française qu’en Algérie. Langue officielle là-bas depuis la conquête, elle ne le fut que beaucoup plus tardivement en Tunisie, d’autant plus que du fait de velléités coloniales rivales elle se trouvait concurrencée par d’autres, l’italien notamment. Ce qui explique la remarque de cet homme, né à Nabeul, âgé de  ans : « Mon père ne parlait pas le français et nous communiquions en arabe avec lui » – laquelle rejoint cette réflexion d’Albert Memmi : « Personnellement, ma langue maternelle c’est l’arabe, le judéo-arabe plus exactement, et quand il a fallu écrire, il a fallu se décider. J’étais naturellement incapable de faire un livre en arabe et j’ai donc fait un livre en français » . Chez cette native de Gabès, qui a largement passé les  ans :
« Pour parler de la circoncision, on disait tvour, je crois. C’était du juif. Oui, c’est du juif, ça. Chez nous, nous parlions l’arabe et le français. Mais ici, il y a des mots [que disent les gens d’Algérie et du Maroc] que je ne comprends pas quand ils parlent en vrai juif. Là-bas, c’était un peu mélangé : il y avait les Italiens, les Maltais, des Arabes et des Juifs. Alors il y avait un peu de tout dans notre façon de parler ! »

Ce que confirme cette autre femme, d’un quart de siècle sa cadette. Elle fait remarquer que chaque famille pouvait avoir créé des mots à elle « comme un langage familial particulier », et assure que dans certains milieux, on changeait de langue selon l’interlocuteur, choisissant parmi les mots celui qui sonnait le mieux :

13. Un peu plus de dix ans après l’Indépendance, 5 % de sa population en âge d’être scolarisée fréquentait l’école en 16 et 0 % en 12, sur des bases laissées par le Protectorat (art. «Tunisie», Encyclopædia Universalis). 14. A. Memmi et Naïm Kattan, « Parcours », in Cultures juives méditerranéennes…, op. cit., p. 300.

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Langues et migrations « Chez les ouvriers, c’était un mélange incroyable de langues. Nous, les enfants, nous étions particulièrement marqués par les jurons qu’il nous était, bien sûr, interdit de répéter. Je les ai soigneusement enfouis en moi. Jusqu’à ce qu’au réveil d’une anesthésie générale, quelque vingt ans plus tard et devant l’ébahissement interrogateur du chirurgien et des infirmières, ils m’entendirent les invectiver avec des mots inconnus d’eux qui relevaient plus du langage des charretiers que de la bourgeoisie livournaise ! » « Mon père était né à Livourne, en Italie, venu en Tunisie aux tout débuts du e siècle. Avec lui, nous parlions italien. Chez ma grand-mère maternelle, on s’exprimait en judéo-arabe. Mais on se comprenait avec les Tunisiens. On échangeait en arabe populaire, pas littéraire. Chez moi, ils furent les propagateurs de la langue française car, dans ma famille maternelle, on était enseignant de français dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle. Un frère de ma mère en fut un des directeurs et ma mère, un des professeurs ».

C’est une même diversité que note cet homme de  ans :

Ce plurilinguisme pouvait, cependant, dans le système éducatif familial, être limité aux langues majoritaires, celles des dominants, comme chez cette femme de  ans, née à Tunis, d’une famille ancrée à Livourne au milieu du e siècle avec une branche de celle-ci en Tunisie attestée en . L’habitude, ici, était à l’usage familial de l’italien, mais la consigne, volontariste et bien explicitée, conduisait à l’adaptation sociale, c’est-à-dire à l’emploi de la langue française antérieurement même au Protectorat, par francophilie et admiration pour les Lumières. Chez d’autres membres de la famille, une autre langue pouvait dominer :

Chez des interlocuteurs plus jeunes, de ceux qui, nés en Tunisie, en partirent à l’âge de quelques années, la mémoire du passé familial, notamment linguistique, ne semble pas les avoir marqués, comme cet homme de  ans, qui suppose, déduit, plus qu’il ne sait :
« Mes grands-parents, je pense que là-bas, ils parlaient français des deux côtés. Quand on était petits, mes parents, de temps en temps, parlaient en arabe pour qu’on ne comprenne pas. Pas du judéo-arabe ».

« J’ai une arrière-grand-mère qui était inglese de Gibraltar… Ma grand-mère paternelle était devenue française par mariage, mais son frère était italien, ses enfants ont fait des études en Italie, ils ont toujours gardé la nationalité italienne… Chez mes parents, il y avait beaucoup d’expressions en italien. Ils s’adressaient à nous en français et quand nous étions sans mes grands-parents, nous ne parlions que le français. Mon grand-père paternel exigeait de ses enfants qu’ils parlent français. Cependant, mon père tout comme ma mère ont été élevés en italien. Maman ne parlait qu’italien avec ma grand-mère et quand elle a commencé à aller à l’école, elle ne connaissait pas un mot de français. Mais quand nous étions tous ensemble, cousins, grands-parents, oncles et tantes, on avait un langage très particulier avec beaucoup de mots italiens, des mots d’arabe, des mots de sicilien parce que les bonnes étaient sardes ou siciliennes… Quand on arrivait chez nos grands-mères, leurs mots pour nous accueillir c’était toujours : benvenutti amorimiei…, et ma mère l’a toujours dit à mes enfants, et je le dis toujours à mes petits-enfants. Tresoro mio… J’ai récemment relu les lettres que nous échangions avec ma mère. Et, aujourd’hui seulement, je m’aperçois de combien de mots italiens elle parsemait une correspondance pourtant écrite en français ».

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De même en est-il pour cette femme de  ans, pour laquelle ses « deux parents parlaient français. Ils pouvaient parler arabe, mais ils parlaient français ». Qu’en est-il advenu, chez les Juifs de Tunisie venus habiter à Rennes, de l’espagnol dont personne ne fait mention ? Comme s’il avait disparu, digéré par d’autres langues. Si le gergo, ce mélange d’espagnol, d’italien et d’hébreu fut parlé en Toscane jusqu’aux lendemains de la Première Guerre mondiale , il n’apparaît pas avoir été utilisé par eux en Tunisie. À la fin des années , les Juifs de Tunisie représentaient une population de quelque   personnes. Ceux qui s’étaient identifiés aux dominants s’étaient coulés dans le moule scolaire du Protectorat, éduquant leurs enfants à la française, se comportant en Français – bien que n’étant pas citoyens français, mais tunisiens, pour beaucoup – tout en gardant leur héritage familial. Les Grana, dans une hiérarchisation plus ou moins consciente, n’utilisaient pas ou peu la langue arabe (« Maman parlait l’arabe, mais pour converser avec les commerçants ou certains employés de maison, ou dans ses rapports avec les voisins. Mais jamais à la maison »). Les Touensi, en revanche, l’utilisaient sans honte ni retenue. Ainsi les langues parlées dans les familles juives de Tunisie dénotent-elles des origines géographiques et sociales, et aussi des allégeances politiques et philosophiques de quelques personnages, qui exercèrent une influence sur leur descendance, contribuant à ces classements sociaux. Ce qui se retrouve aujourd’hui, en plus du fonds commun juif, dans la diversité des références chez ces « Tunisiens » eux-mêmes. Le Maroc L’histoire du Maroc révèle que cette région peuplée de tribus berbères avant leur islamisation , entretenait des relations privilégiées par sa proximité géographique et culturelle avec l’Espagne musulmane (e–e), formant au e siècle, par exemple, un « vaste empire ibéro-maghrébin », société dans laquelle savants et commerçants juifs jouèrent un grand rôle. Ceux-ci participèrent bien avant , aux échanges qui s’effectuaient entre Fès et Cordoue, Ceuta et Leucena, Tétouan et Grenade... Tétouan, particulièrement, apparaît comme un haut lieu de la tradition juive espagnole, où l’espagnol s’est adapté à la langue locale formant la haketiya, parlée dans la judería, le quartier juif « qui comportait des éléments d’arabe et d’hébreu, mais ils [les Juifs d’Espagne] conservèrent beaucoup des poèmes et des ballades que leurs ancêtres avaient appris en Espagne » . Ainsi des communautés de Juifs venus d’Espagne antérieurement aux exactions du e siècle s’étaient-elles constituées au Maroc (tout comme en Tunisie et en
15. Jean-Pierre Filippini, « L’“oasis” toscane », in Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne…, op. cit., p. 31. 16. Avec une histoire similaire à celle de l’Algérie et de la Tunisie en ce qui concerne les influences phéniciennes, romaines (on parle de « brillante dynastie berbéro-romaine »), chrétiennes puis islamisation aux e-e siècles (cf. article « Maroc », Encylopædia Universalis). 1. Tito Benady, « Les communautés du Nord du Maroc », in Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne…, op. cit., p. 542.

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Algérie), dans les ports et les métropoles de l’intérieur où, un siècle plus tard, les expulsés d’Espagne puis du Portugal, les megorashim (expulsés), s’établirent. Ceuxci toutefois, nous l’avons déjà noté, ne se mélangèrent pas aux anciens implantés venus d’Espagne qu’ils appréhendaient comme un ensemble autochtone (les toshavim) et, en tant que tels, inférieurs. La seule antériorité de l’installation de ces hispaniques suffit aux nouveaux arrivés à les classer dans un ensemble dévalorisé, allant même, longtemps, jusqu’à ignorer leur diversité interne – les toshavim étant en effet formés d’entités distinctes par l’histoire et par la langue, les unes étant castillanophones, les autres pratiquant les langues indigènes. Ceci étant, les megorashim finirent par s’adapter à leur nouvel environnement, tout en préservant le caractère de leur culture par une forme de domination. Ils se dotèrent, en effet, dès leur arrivée, de cadres institutionnels inspirés du droit castillan « qui peu à peu pénétra la jurisprudence hébraïque marocaine », avec des textes écrits en hébreu, arabe, castillan, établissant ainsi une morale réadaptée au contexte du mellah, le quartier juif . Si peu à peu megorashim et toshavim fusionnèrent, les références au monde andalou et à l’âge d’or persistèrent, se manifestant à la fois dans des textes en hébreu, tout comme dans une langue et une littérature populaires qui se développèrent. « Les littératures dialectales et populaires, d’expression écrite ou orale, en castillan (ladino, haketiya ou djudezmo), judéo-arabes et judéo-berbères, portent également une charge historique considérable, outre le paysage folklorique qu’elles décrivent et les matériaux linguistiques précieux qu’elles présentent » . Bourgeoisie économique, petits commerçants, artisans, colporteurs, rabbins et même agriculteurs dans certaines localités, il y avait aussi parmi ces Juifs des humbles et des indigents pour lesquels des aumônes réunies par fiscalité spéciale étaient distribuées dans un Maroc où, au fil des décennies, la situation des Juifs en général, de quelque origine qu’ils aient été, fut très inégale selon les monarques. Le Protectorat français (-) développa l’Instruction publique avec trois courants d’enseignement (européen, musulman, israélite) maintenus après l’indépendance du pays jusqu’en . « Au niveau élémentaire, les enfants juifs sont surtout scolarisés dans le courant israélite. Mais à partir des années cinquante, ils fréquentent de plus en plus nombreux l’enseignement secondaire européen » . Il faut par ailleurs compter avec les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, dont la toute première ouvrit à Tétouan en  et qui, dans leur développement, englobèrent l’instruction de dizaines de milliers d’enfants . Le

1. Haïm Zafrani, « Les communautés juives d’origine ibérique au Maroc depuis 142 jusqu’à nos jours », in Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne…, op. cit., p. 52 et 532. 1. Haïm Zafrani, op. cit., p. 53. 20. Doris Bensimon-Donath, « L’irruption de l’Occident : les Juifs du Maroc », in Cultures juives méditerranéennes et orientales, op. cit., p. 15. Voir également Évolution du judaïsme marocain sous le Protectorat français : 1912‑1956, Paris-La Haye, Mouton, 16. 21. « En 112, l’Alliance dirigeait quinze écoles que fréquentaient environ 5 500 élèves. […] L’Alliance Israélite Universelle, soutenue par la Direction Générale de l’Instruction publique, a considérablement étendu son réseau scolaire. En 156, elle scolarisait, dans quatre-vingt-trois écoles,

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recensement de  chiffre à   des Juifs marocains et à ,  de la population musulmane « qui savaient lire et écrire en français ou/et en arabe ». Les grands-parents et parents de cet homme de  ans « parlaient quotidiennement en arabe » au Maroc. Chez celui-ci, de  ans : « On parlait l’arabe dialectal du Maroc dans ma famille ». De même en est-il pour le grandpère marocain de cet autre homme de  ans : « Mon grand-père parlait arabe et hébreu. Il comprenait le français mais ne savait pas l’écrire. Moi, je connais l’arabe parce que je l’ai étudié. Mais on n’était pas poussés pour l’apprendre ». Le statut de la langue arabe est vraiment variable selon les générations et les milieux. À tel point que parmi les personnes qui sont nées aux environs de l’indépendance et ont été éduquées pendant leurs premières années au Maroc, il leur est devenu difficile de communiquer avec les générations plus anciennes :
« Je n’avais pas beaucoup de communication avec ma grand-mère maternelle, rappelle cette femme de 41 ans arrivée en France au début des années 10 à l’âge de 12 ans, parce qu’on ne parlait pas l’arabe chez mes parents et, elle, elle ne connaissait que cette langue. Nous, ses petits-enfants, ça ne nous intéressait pas. De plus, nos copines arabes (du Maroc) parlaient le français ».

Ou pour cet homme de  ans :

Ainsi trouve-t-on une réelle distance avec le risque de coupure familiale : « Je n’ai pas le souvenir d’avoir parlé avec mes grands-parents », comme l’a évoqué cette jeune femme, enfant au Maroc. Mais aussi le souhait, chez des personnes un peu plus âgées, tel cet homme de  ans, d’approfondir et de ne pas casser avec un milieu dans lequel ils ont baigné beaucoup plus longtemps :

« Ma première langue, c’était le français, appris à l’Alliance. On parlait français à la maison. Je connaissais quelques mots en arabe. Mais entre eux mes parents parlaient en arabe, surtout avec ces grands-parents-ci, car les autres, originaires de Tanger, l’espagnol était leur langue de communication principale ».

L’origine sociale joue certainement là un rôle important : dans le cas de la jeune femme, un milieu de petits artisans cherchant la promotion sociale à travers les enfants, par les études dans les écoles françaises où ils les enverront, le français étant alors la langue de l’avenir, celle des lycées et des universités. Pour les enfants de ces milieux, la distance à maintenir avec les langues locales paraît nécessaire. Si cette démarche n’est pas explicite et ne procède pas d’une volonté manifeste, elle n’en a pas moins été d’une certaine efficacité. Il n’en fut pas toujours ainsi car on trouve aussi, chez les plus âgés de milieux sociaux élevés, des personnes qui maintinrent des relations soutenues avec leurs homologues des mêmes milieux. Ils n’avaient pas alors l’impression de déchoir en parlant arabe. Il en reste quelque chose chez certains de leurs descendants qui, soit par fierté pour leurs connaissances, soit par démagogie – en s’exprimant dans la langue des « Arabes », ne manifeste-t-on pas une démarche positive à leur égard ? – n’hésitent pas à
33 600 enfants » (pour une population juive totale de 21 000 personnes) (cf. Doris BensimonDonath, ibid.).

« Pendant les deux dernières années où j’étais au Maroc, l’arabe était obligatoire en classe de seconde. Je parle l’arabe dialectal, je peux lire l’arabe classique mais pas le parler ».

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passer d’une langue à l’autre : « Aujourd’hui, à Rennes, quand je vais au marché, ou quand je retourne au Maroc, je parle en arabe ». Il est difficile de savoir si la scolarisation française a réintroduit chez les Juifs marocains une distinction qui s’était effacée au cours des siècles entre collectivités selon leurs origines (locales ou d’anciennes migrations). Celle-ci reste assez nette chez les Juifs d’Algérie mais encore plus chez ceux de Tunisie (même quand elle est relevée sur le ton de la plaisanterie), dans ces nouvelles diasporas de la seconde moitié du e siècle que l’indépendance des trois pays du Maghreb a créées. Comme si cette différenciation sociale antérieure, marquée par l’opposition « européanité »/« autochtonie » – c’est-à-dire l’image des sociétés modernes et évoluées opposée à celle des sociétés restées traditionnelles, stagnantes, avec la dévalorisation sous-jacente – classait encore les individus selon leurs lointaines origines. Si l’ascendance géographique se décèle dans les patronymes, la cuisine, les traditions familiales et religieuses, on la percevait également dans l’éventail – parfois déroutant si l’on ignore tout de l’histoire des migrations juives – des langues en usage dans les familles implantées dans les pays de l’Afrique du Nord (judéo-arabe, arabe, berbère, judéo-berbère, judéo-espagnol, espagnol, italien, français…), large spectre qui révèle une part de l’ascendance des locuteurs d’aujourd’hui et de leur histoire familiale. Ce qui vaut pour les pays de l’Afrique du Nord est tout aussi valable ailleurs, dans d’autres pays de langue arabe et musulmans non-arabophones, mais aussi en Europe où la situation linguistique – et donc migratoire – révèle des imbrications tout aussi complexes.

les juifs dans les autres pays de langue arabe : liban, égypte
Même si un très petit nombre de Rennais sont ici concernés, leur histoire n’en révèle pas moins les vicissitudes des Juifs dans le monde. C’est le cas de la famille paternelle yiddishophone de cet homme de  ans qui, avant la Première Guerre mondiale, fuyant les pogromes en Russie, passa par la Syrie avant de s’arrêter au Liban et de s’y implanter. Là comme ailleurs, dans les pays de l’exEmpire ottoman, les Juifs y furent divers : locaux et provenant d’immigrations, notamment des Séfarades à partir de la Turquie. S’accommodant, comme le firent ailleurs tant d’autres, le père de ce Rennais épousa une Juive du Liban de parents nés en Syrie où : L’Égypte fut, elle aussi, un lieu d’immémoriale installation de Juifs. Sans remonter aussi haut, la famille de cette femme de  ans participa au e siècle à l’édification du Canal de Suez. Compétences, opportunités professionnelles et refuges peuvent se combiner dans l’établissement des individus loin de leurs groupes familiaux.
« les familles juives libanaises parlaient arabe. À la maison, on parlait l’arabe. Mon père parlait le yiddish et ma mère arrivait à le comprendre ! »

« Mon arrière-grand-mère de la branche maternelle était arrivée de Galicie à l’âge de 12 ans en Égypte, avec une de ses sœurs dont l’époux, un Français, un photographe,

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Langues et migrations avait été envoyé là pour immortaliser l’inauguration en 16 du Canal de Suez. Yiddishophone, elle fut scolarisée dans les seules écoles de Port-Saïd où la famille s’installa, celles des religieuses italiennes. Là, elle apprit l’italien. Celui qui devint son époux plus tard, mon arrière-grand-père maternel, né, lui, à Port-Saïd d’une famille séfarade de Smyrne et donc judéo-hispanophone (on appelait cette branchelà de la famille “les Espagnols”), alla lui aussi à l’école italienne. Ainsi, lorsqu’ils se rencontrèrent, mes arrière-grands-parents étaient-ils italianophones et gardèrent l’italien pour la communication quotidienne. Ma grand-mère maternelle fut donc élevée en italien. Celui qu’elle épousa : un italianophone également. L’italien fut la langue maternelle de ma mère, née à Port-Saïd. Cependant, au fil des ans, mon grand-père, très francophile et Juif convaincu, ne voulut pas envoyer sa fille chez les religieuses françaises du Bon Pasteur qui s’étaient installées entre temps. Il participa avec quelques-uns de ses amis, à la création d’une école pour les noncatholiques. C’est là que ma mère a été scolarisée, au lycée de la Mission Laïque Française de Port-Saïd où elle apprit à maîtriser le français ».

Dans cette famille, seules les langues européennes dominantes furent utilisées. Vivant dans la colonie européenne de la ville, aucun contact avec les populations arabes ne semble avoir été établi en dehors du cadre des travaux occasionnés par la construction du canal. Il apparaît aussi que le judéo-espagnol de la famille des arrière-grands-parents paternels ait été abandonné par la descendance des grandsparents de notre interlocutrice, après la mort prématurée d’un grand-père dont la veuve retourna, pour tous les autres aspects de la culture, hormis la langue, vers la branche ashkénaze de sa famille. Ce cas bien particulier à Rennes montre une fois de plus l’extrême diversité des situations. En Égypte, tout particulièrement, et à Port-Saïd encore plus où les Ashkénazes de Trieste – italianophones avant  quand Trieste était partie de l’Autriche-Hongrie… – avaient soit investi dans la construction du canal, soit travaillé là. Mais il existait, par ailleurs, une population italienne non juive qui entretenait des relations régulières entre Alexandrie et la péninsule. On ne fera, ici, que mentionner Alexandrie, véritable Babel… 

22. Alexandrie, port à l’économie vigoureuse, eut un fort développement démographique à la fin du e siècle du fait d’importants déplacements de populations. Des Juifs de Turquie, de Syrie, du Mont Liban, de Palestine, d’Irak, du Yémen, des Balkans, de Salonique, des îles Ioniennes ; et aussi du Maghreb et d’Italie. D’autres Juifs, dès 10 arrivèrent d’Alsace « puis, par vagues successives de la Russie tsariste après le pogrom de Kichinev, puis après 11, rejoignant les Juifs russes réfugiés de Palestine […], plus, dès 133, des Juifs allemands, autrichiens puis hongrois, polonais, yougoslaves, etc. […] artisans, ébénistes, typographes, colporteurs, marchands de tissus, ouvriers, tailleurs, merciers, pêcheurs, représentants, marchands des quatre saisons, courtiers, bouchers rituels, employés de banques ou de grandes maisons de commerce, transitaires en douane, fonctionnaires de l’État… », Cf. Jacques Hassoun, « Les Juifs, une communauté contrastée », in Robert Ilbert et alii., Alexandrie 1860‑1960. Un modèle éphémère de convivialité : communautés et identité cosmopo‑ lite, Autrement (Série Mémoires n° 20), 12, p. 50-6.

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les juifs en asie mineure/Turquie
Bien que l’on possède des informations concernant les Juifs d’Europe orientale et d’Asie Mineure antérieures à la période de l’Empire Ottoman (e siècle), c’est sur les cinq derniers siècles que des recherches approfondies permettent d’avoir une idée un peu plus précise de leur situation dans cette région du monde . Tout comme ailleurs, la grande variété caractérise une « communauté » : à des « éléments de langue grecque issus de la judéité byzantine, les Romaniotes » s’ajoutaient « des petits groupes de Karaïtes, comme à Andrinople (Edirne) en Thrace […]. À ces couches anciennes se superposent tout au long du e siècle des vagues successives d’immigrants ashkénazes et italiotes, chassés de leurs cités d’origine » . L’importante diversité des Juifs est ainsi déjà attestée au e siècle sur des terres réputées accueillantes, où régnaient la liberté religieuse et la tranquillité, à tel point qu’il valait mieux vivre sous l’autorité des Musulmans que sous celle des Chrétiens . Ainsi, au cours des e, e et e siècles, l’Empire ottoman invita des Juifs (ashkénazes) à s’établir sur son territoire et après , quand les Juifs d’Espagne, les Séfarades (du nom hébraïque de l’Espagne, Sefarad) y cherchèrent refuge, soit directement, soit après être passés par l’Afrique du Nord et l’Italie, ils y furent volontiers reçus. Si la grande hétérogénéité des Juifs est remarquable, les « Castillans s’imposèrent peu à peu dans les communautés ottomanes, au détriment des particularismes antérieurs, tenaces surtout chez les Ashkénazes » . Régis par le système du millet, « qui leur garantissait tolérance et protection moyennant un impôt communautaire » , et bien que minoritaires – dhimmi ou populationsnonmusulmanes,soumisesàdesmesuresrestrictivesetdiscriminatoires – ils jouirent longtemps d’une certaine autonomie et prospérèrent, jouant un rôle de premier ordre sur les plans économique, scientifique et technique à l’apogée de l’Empire, avec, bien sûr, une grande diversité des conditions sociales, des métiers et des niveaux de fortune. Quand une lente dégradation, à la fin du e siècle, atteint l’Empire, les communautés juives peu à peu déclinèrent et, pour certaines, se recroquevillèrent sur elles-mêmes loin des courants philosophiques et politiques réformateurs, alors que d’autres plus ouvertes tentaient difficilement de poursuivre l’œuvre antérieure de publication d’ouvrages et de journaux en djudezmo. Seule
23. Voir, par exemple, Esther Benbassa et Aron Rodrigue, Juifs des Balkans. Espaces judéo‑ibériques. xive‑xxe siècles, Paris, Éd. de la Découverte (coll. Textes à l’appui, série Histoire), 13 ; Henry Méchoulan (dir.), Les Juifs d’Espagne. Histoire d’une diaspora, 1492‑1992, Paris, Liana Lévi, 12 ; l’ensemble des œuvres d’Abraham Galante parues entre 132 et 15. 24. Gilles Veinstein, « L’Empire ottoman depuis 142 jusqu’à la fin du e siècle », in Henry Mé‑ choulan (dir.), Les Juifs d’Espagne…, op. cit., p. 361-3. 25. Ainsi que l’écrivait le rabbin Isaac Sarfati « à ses coreligionnaires de Souabe, de Rhénanie, de Styrie, de Moravie et de Hongrie », rapportée par G. Veinstein, ibid., p. 30. 26. G. Veinstein, ibid. 2. Cf. Emmanuelle Simon, Sépharades de Turquie en israël. Éléments d’histoire et de culture des Ju‑ déo‑Espagnols, Paris, L’Harmattan, 1 (publication d’un mémoire de maîtrise soutenu en 1 à l’Université de Haute Bretagne/Rennes II).

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Langues et migrations

resta prospère Salonique, la « Jérusalem des Balkans », qui comptait à la fin du e siècle quelque   Juifs . Le système de millet qu’on pourrait appeler – si l’on ne craignait pas l’anachronisme sociologique et la juxtaposition paradoxale des mots – du pluralisme culturel inégalitaire, attira pendant près de cinq siècles des vagues successives de Juifs, notamment au e siècle ceux qui fuirent les pogromes de Russie. Le démantèlement de l’Empire Ottoman après les Accords de Versailles, en , créa de nouveaux États qui ne manquèrent pas de se disputer, par la suite, les frontières (les guerres balkaniques conduisirent, par exemple, les Grecs à occuper Salonique en , Smyrne en , et les Bulgares Edirne en ). En Turquie, Mustapha Kemal dit plus tard Atatürk (Père des Turcs) démit le Sultan, institua la République et mit en route toute une série de réformes : laïcisation de l’État, unification culturelle, instauration du turc, dont la transcription fut latinisée, comme langue nationale imposée à tous… Les Juifs qui avaient trouvé dans l’Empire Ottoman une paix et une bienveillance relatives, s’étaient toujours montrés loyaux envers le pouvoir. Bien qu’objets d’attaques antisémites virulentes dès la fin du e siècle et surtout dans les premières décennies du e, ils furent du côté des nationalistes à l’avènement du kémalisme. Analysant la pérennité judéo-espagnole dans l’Empire Ottoman, Esther Benbassa-Dudonney note très justement que c’est l’« organisation théocratique même de la Turquie, qui, en séparant les fidèles des infidèles, les croyants, les élus, des mécréants, des réprouvés et donc des inférieurs qui permit aux minorités d’échapper à l’assimilation et de garder leur culture presque intacte jusqu’à l’avènement de la République en  » . La nouvelle politique d’assimilation suggéra de porter un prénom ou même un nom turc (« privilège digne d’orgueil »), imposa de « parler le turc sans accent “ juif ” », de faire du turc la langue des échanges commerciaux, de recruter dans les administrations et services   de personnel musulman (« place aux Turcs musulmans dans le monde des affaires »), de telle sorte que « les Juifs licenciés ainsi que ceux ne sachant ni lire ni écrire le turc et craignant par conséquent la concurrence des Turcs durent plier bagage pour s’installer dans d’autres pays » . Les Juifs qui choisirent de rester s’assimilèrent en abandonnant le judéo-espagnol qui avait été conservé jusqu’alors pendant près de cinq siècles, et les écoles juives enseignèrent en turc. Cependant, à la création de l’État d’Israël, un quart de siècle plus tard, beaucoup des Juifs de Turquie y émigrèrent .
2. G. Veinstein, op. cit., p. 36. 2. Esther Benbassa-Dudonney, « Le Tanzimat et le kemalo-nationalisme : deux périodes marquantes de l’histoire du judaïsme turc », in Cultures juives méditerranéennes et orientales, op. cit., 12, p. 255-24. 30. Esther Benbassa-Dudonney, ibid., p. 22. 31. « Après la guerre turco-grecque de 11-121, nombreux furent les Juifs de Smyrne qui émigrèrent en France et aux États-Unis. Les deux-tiers de la population juive qui résidait encore à Smyrne après la Seconde Guerre mondiale, soit dix mille personnes, émigrèrent en Israël. Actuellement [10], il reste quelque 2 000 Juifs dans la ville, industriels ou marchands » (Jacob Barnaï, « Les

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