//img.uscri.be/pth/bf8eed286e4b260de9c6e3fff237949f93b65edc
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Jumeaux de sexe différent

De
240 pages
Deux fois moins nombreux que les jumeaux de même sexe, ce sont évidemment des " faux " jumeaux puisqu'ils sont issus de deux oeufs distincts (d'où leur nom de dizygotes), tellement faux d'ailleurs qu'on ne veut souvent voir en eux que des frères et soeurs comme les autres. Pourtant, dès 1960, le psychologue de l'enfance René Zazzo avait dégagé la notion d'effet-de-couple de ses observations sur les jumeaux tout en notant qu'en ce qui concerne les attitudes psychologiques et sociales, les jumeaux de sexe différent sont curieusement plus proches des vrais jumeaux que des faux jumeaux de même sexe, ce qui n'empêche pas les " gémellologues " de continuer à les ignorer.
Voir plus Voir moins

JUMEAUX

DE SEXE DIFFERENT

Psycho- Logiques Collection dirigée par Philippe Brenot

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.
1 - Sylvie PORTNOy-LANZENBERG,Le pouvoir infantile en chacun, Source de J'intolérance au quotidien. 2 André DURANDEAU et Charlyne V ASSEUR-

FAUCONNET (sous la dire de), Sexualité, mythes et culture. 3 - Alain BRUN, De la créativitl projective à la relation 4

-

- Pierre

humaine, (à par8l"tre).

BENGHOZl,Cultures et systèmes humains, (à paraître) .

(c) L'Harmattan, 1992. ISBN: 2-7384-1435-4

COLLECTION PSYCHO LOGIQUES dirigée par Philippe Brenot

Claire SALVY

JUMEAUX DE SEXE DIFFERENT

PnfacedeRenéZAZZO

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

à mon jumeau, à mon ex-mari, à leur substitut. . .

Je remercie très chaleureusement Jacqueline BIGORRE Psychologue au Centre Hospitalier de Bècheville dont le soutien de 1978 à 1981 m'a permis de prendre conscience de ma dimension gémellaire et René ZAzzo Professeur émérite à l'Université de Paris X-Nanterre pour l'amitié, les conseils et l'appui sans réserves qu'il m'a généreusement prodigués depuis 1985 ainsi que les 32jumelles et les 27 jumeaux qui ont bien voulu m'apporter leur collaboration. Sans eux, ce livre n'aurait jamais été écrit. De plus, je dois un merci particulier à l'une d'entre elles, Jacqueline DEFIVESCORTEZ,qui s'est chargée avec enthousiasme et talent de la présentation du manuscrit, ainsi qu'à mon fils Thomas JACQUEAU pour sa réalisation experte du prêt-à-clicher, sans oublier non plus Jean-Yves LAROCHE pour son inappréciable ténacité logistique.

PREFACE
Ce livre de Claire Salvy devrait faire date dans l'histoire de ce que j'appellerais la gémellographie. Il est le premier en effet qui soit consacré à nous parler, à faire parler des jumeaux de sexe différent. Ceux-ci, on ne les rencontrait jusqu'alors que dans des œuvres de fiction. Chez Yourcenar par exemple dans son roman Anna, soror...t chez Musil dans Un homme sans qualités. Dans un cas comme dans l'autre, il est remarquable d'ailleurs que jumeau et jumelle se voient comme s'ils étaient identiques. "Le visage d'Anna parut à Don Miguel si semblable au sien qu'il crut voir son propre reflet au fond d'un miroir.8I Même désir, même sentiment d'être semblables chez les personnages de Musil et ceci en dépit du fait qu'ils ne sont même pas jumeaux. "Lorsqu'il eut franchi le seuil, Ulrich se heurta à sa sœur (...). C~est comme si lui-même était entré par la porte et marchait à sa rencontre (. . .). L'idée

lui vint que sa sœur était une répétition de lui-même. 81
Ce que Musil désigne comme une "utopie gémellaire" traduit le besoin, en chaque être, de se réaliser dans la rencontre avec une âme sœur. Le couple jumeau-jumelle nous est un modèle, il incarne un rêve immémorial, le mythe de nos origines. Il me plaît que Claire Salvy ait illustré son livre avec l'image d'Eve et d'Adam. La version la plus ancienne de la Bible nous conte en effet que Dieu créa d'abord un être double. .. Eve et Adam étaient donc jumelle et jumeau. Si les jumeaux de sexe différent sont présents dans l'imaginaire, dans la fiction, pourquoi ont-ils été absents jusqu'alors dans la littérature scientifique, dans les travaux des gémellographes, ou gémellologues comme on dit plus communément ? Parce que le problème du couple, la quête d'un autre soi-même capable de nous guérir de la solitude, n'est pas celui des scientifiques.

Le problème de Galton, qui fonda la gémellologie il y a un siècle, était d'évaluer les pouvoirs de l'hérédité comme le rappelle Claire Salvy dès les premières lignes de son avantpropos. Encore aujourd'hui, la méthode gémellaire dans la recherche médicale vise principalement à savoir si telle maladie, telle affection est héréditaire ou non. Grâce à cette méthode, on a dénombré jusqu'à ce jour 3500 maladies héréditaires. Ainsi, on a découvert il y a longtemps déjà que la cataracte est héréditaire, en utilisant cette méthode en sa variante la plus simple, celle de la concordance. Si un jumeau monozygote (MZ) est atteint de cataracte, son frère l'est aussi et à peu près au même âge. Mais cette concordance n'est-elle pas due aux conditions de milieu, au fait de l'élevage en commun? Pour le savoir, il convient de comparer des jumeaux MZ à des jumeaux DZ (dizygotes) qui eux aussi ont été élevés ensemble. Si les DZ ne sont pas ou peu concordants quant à la maladie en question, on peut conclure qu'elle est due à l'hérédité. Bien entendu, pour que la comparaison soit valable, il faut que le facteur sexe soit éliminé. Donc que les DZ soient de même sexe comme le sont les MZ. Et voilà pourquoi les jumeaux de sexe différent sont absents de la recherche gémello-hérédologique. Le déterminisme génétique est absolu pour certaines caractéristiques, la couleur des yeux par exemple. Mais il n'en est pas de même pour tous les traits physiques et mentaux, pour toutes les affections du corps et de l'esprit. Dès ses débuts, la recherche a donc consisté à calculer les parts relatives de l'hérédité et du milieu, ou pour reprendre l'expression de Galton, de la Nature et de la Nurture. Il J'ai pratiqué moi-même ce calcul des "parts relatives jusqu'au jour où j'ai constaté que l'hérédité et le milieu n'expliquent pas tout. Deux jumeaux MZ, donc pourvus du même patrimoine génétique, et de surcroît "nourris" par un même milieu, peuvent être aussi différents l'un de l'autre, psychologiquement, que deux individus non-jumeaux. C'est cela le paradoxe des jumeaux: un démenti de la formule qui réduit la personne

10

aux deux déterminismes de la Nature et du Milieu socio-culture 1. Et alors j'ai compris que le fait de vivre en couple créait à lui seul des différences: un couple, quel qu'il soit, n'existe que par l'interférence des partenaires, par la complémentarité plus ou moins équilibrée ou conflictuelle de leurs rôles. Bref, en considérant les jumeaux "vrais" (les MZ) tels qu'ils sont vraiment, j'échappais à la fascination du double, du même individu en deux exemplaires, et je découvrais qu'ils sont un couple, une manière d'être qui forme ou transforme chacun des partenaires, que deux fois un ne font pas deux mais une réalité irréductible, qu'un couple n'est pas simplement une paire, ce que mes prédécesseurs en gémellologie n'avaient jamais vu. Mais alors pourquoi, tout comme eux, avoir laissé de côté les jumeaux de sexe différent, pourquoi avoir attendu que Claire Salvys'en occupe? La raison en est simple. Le couple ne pouvait apparaître que par ses effets inattendus, par le paradoxe qui bouleversait l'idée traditionnelle: les jumeaux identiques génétiquement ne sont pas identiques psychologiquement. Témoins jusqu'alors des pouvoirs de l'hérédité, ils devenaient les témoins universels des pouvoirs du couple, de n'importe quel couple. Le problème des couples bisexués était alors pour moi secondaire, mais non pas ignoré. Si mes entretiens individuels n'ont concerné que des jumeaux MZ, mon enquête par questionnaire a porté sur les couples de toutes catégories, dont une bonne centaine de couples bisexués. Dans mon ouvrage de 1960 réédité récemment, un chapitre intitulé "le couple bisexué et la psychologie différentielle des sexes" leur est consacré; et on les retrouve en plusieurs tableaux où leurs réponses sont confrontées avec celles des jumeaux MZ et des jumeaux DZ de même sexe. J'ai tiré de cette confrontation un constat intéressant: par plusieurs de leurs réponses, les couples de sexe différent sont intermédiaires entre les "vrais" jumeaux (couples MZ) et les "faux" (OZ) de même sexe. Donc les effets-de-couple sont modifiés par les effets-de-sexe. Mais pourquoi et comment? Il

Question majeure si l'on veut pénétrer autrement que par notre expérience intime ou par reconstruction littéraire les ressorts du couple que forment entre eux, électivement ou par nature, un homme et une femme. Je formulais alors quelques hypothèses et concluais en souhaitant que quelqu'un, un jour, s'intéressât à ces délaissés, les jumeaux de sexe différent. Ce quelqu'un devait être Claire Salvy. Claire Salvy n'est pas gémellologue, mais elle est jumelle. Jumelle d'un jumeau. Elle n'a pas une formation de chercheur. D'entrée de jeu elle le déclare. Pour bien marquer les limites de son entreprise, mais aussi pour en souligner la nature: une investigation où elle s'implique à fond. Donc dans le registre d'une psychologie en profondeur, autant qu'il est possible. Claire Salvy se bornera donc par nécessité mais aussi par goût au plan de la description de données concrètes. Elle parviendra à recruter 59 jumeaux et jumelles: 24 couples et Il demi-couples (si j'ose dire) : trois jumeaux et huit jumelles dont le partenaire, pour une raison ou pour line autre, n'a pas rempli le questionnaire d'enquête. Sept des 24 couples ont accepté l'entretien individuel (après questionnaire) qui leur était proposé. Les amateurs de grands nombres vont rechigner. Ils diront que 59 sujets c'est trop peu. Que d'autre part le recrutement par volontariat enlève toute représentativité à cette petite cohorte. Sans doute eut-il été plus satisfaisant d'avoir une centaine de couples au lieu de 24. Mais dépister et mobiliser 24 couples de jumeaux (DZ) qui sont difficilement repérables, c'est déjà un exploit. Et s'il s'agit de recueillir des témoignages, des confidences, peut-on faire autrement qu'interroger des volontaires ? L'erreur serait d'établir un portrait-type du jumeau et de la jumelle du couple bisexué sur la base de ces 59 volontaires. Mais on peut compter sur eux pour nous renseigner sur la façon dont est vécue la situation gémellaire en question. 12

Au niveau des entretiens, la recherche gagne encore en profondeur ce qu'elle perd en extension. Les témoignages recueillis en tête-à-tête et rapportés littéralement (voir notamment les neuf pages relatives au IIcorps dans la relation gémellaire" et les seize consacrées à "la vie amoureuse Il) constituent la principale richesse de ce livre. Donc je ne fais pas miennes les critiques qui pourraient être adressées à Claire Salvy. Pour le but qu'elle s'était fixé et avec les moyens dont elle disposait, elle pouvait difficilement faire mieux. Mais quand j'ai lu pour la première fois son manuscrit, j'ai éprouvé une frustration: les jumeaux et jumelles, en tant qu'individus, et les couples en tant que tels, je ne les trouvais pas. Dans Les jumeaux, le couple et la personne, j'avais présenté en "témoignages parallèles" les propos des partenaires de chaque couple. Rien de tel ou d'approchant dans le manuscrit de Claire Salvy. Elle m'expliqua pourquoi: "J'ai pris l'engagement de respecter l'anonymat des jumeaux et des jumelles qui se sont confiés à moi. J'ai tenu cet engagement. Le témoignage de chacun, j'en ai respecté tous les termes mais je l'ai fragmenté sous diverses rubriques correspondant à des thèmes majeurs. A fortiori je ne pouvais pas mettre en parallèle les réponses de chacun des jumeaux de la même paire. " Mais alors comment saisir leur façon de vivre leur gémellité, la psychologie des jumeaux de sexe différent '1 "Tout simplement en lisant plus attentivement le contenu de leurs réponses telles que je les ai retranscrites,

notamment dans la troisième partie de mon livre. Il
Pour l'essentiel, Claire Salvy avait raison. Cependant, afin de me complaire, elle travailla à établir un tableau comparatif jumeau-jumelle avec les 24 couples dont elle disposait et pour leurs réponses à huit questions (tableau IX page 221). C'était trop peu, on pouvait s'en douter, pour enrichir vraiment ce qu'elle nous donnait par ailleurs. 13

C'était assez pour illustrer un mode d'élaboration qui n'était pas dans ses intentions, et peut-être pour ouvrir quelques pistes de recherche dont elle parle dans son chapitre de conclusion. Ce tableau IX nous renseigne par exemple sur quelques accords (et désaccords) intra-couples beaucoup mieux que des statistiques aveugles où l'on compare une vaste population de jumelles à une vaste population de jumeaux sans correspondance terme à terme entre partenaires. Ainsi pour la question "meilleure scolaritétl, je constate que les partenaires de quatorze couples sont d'accord pour désigner la jumelle. Et les partenaires de trois couples pour désigner le jumeau. A la question IIqui domine?1I les partenaires de douze couples sont d'accord pour désigner la jumelle, et ceux d'un seul pour désigner le jumeau. On pourrait pousser cette élaboration beaucoup plus loin avec la quasi-totalité des données recueillies par Claire Salvy. Et dégager ainsi ce qui caractérise la configuration particulière des couples bisexués. Mais ce serait entreprendre une étude "nomothétique" que Claire Salvy avait écartée pour en laisser éventuellement le soin à ceux qu'elle désigne, avec un certain sourire, comme IIpsychologues patentés" . Elle a déblayé le terrain à partir de son expérience personnelle. Et nous devons, psychologues ou pas, patentés ou non, lui en être reconnaissants. Son livre, en fait, nous concerne tous puisqu'en fin de compte il nous éclaire sur la relation entre homme et feInme, à partir du couple particulier que forment jumeau et jumelle. Electivement, sinon par nature, nous sommes tous des jumeaux et plutôt dix fois qu'une. Resterait à savoir en quoi les couples d'élection et les couples de nature se ressemblent, et en quoi ils diffèrent. Je souhaite à cet ouvrage qu'il suscite l'intérêt des chercheurs et le plaisir de tous les lecteurs. Merci, Claire Salvy.
René ZAZZO 14

AVANT-PROPOS Les jumeaux de sexe différent sont indéniablement les parents pauvres des travaux scientifiques consacrés aux jumeaux. En effet, la plupart des études gémellaires sont essentiellement axées sur le débat séculaire relatif à l'évaluation des poids respectifs de l'hérédité et du milieu, par le biais de la comparaison de jumeaux semblables, toujours du même sexe, avec des jumeaux dissemblables également de même sexe. Dans cette optique génétique plus que psychologique, force est de constater que les jumeaux bisexués n'offrent évidemment aucun intérêt du fait de leur différence de sexe. Mais autant le dire d'emblée aux gens sérieux, je suis dépourvue de qualification universitaire ou professionnelle me conférant un minimum de compétence pour combler cette lacune et mener un travail de recherche sur ces jumeaux particuliers. Attaché de Préfecture et titulaire d'un modeste DEUG de Psychologie préparé par correspondance en 198283 à l'Université de Clermont II, je voudrais en effet souligner que la témérité de mon entreprise est essentiellement imputable aux capacités de persuasion et à la ténacité du Professeur René Zazzo qui a finalement réussi à me convaincre de la nécessité de cette aventure. Notre entrée en contact est le fruit de la première édition du Paradoxe des jumeaux chez Stock à l'automne 1984. Constatant l'inexistence d'observations scientifiques sur les jumeaux de sexe différent, René Zazzo y évoquait des incestes fraternels romanesques afin d'éclairer son interrogation sur l'inceste entre frère et sœur jumeaux. Il terminait ainsi son propos: "Qu'en penseraient les jumeaux, les jumeaux involontaires qui, eux, sont au cœur du mystère? Je souhaite que ceux d'entre eux à qui parviendra cette question me répondent. " Jumelle d'un garçon, j'ai eu comme un certain nombre d'autres envie de répondre à cet appel. Il se trouve que René

Zazzo a aussitôt réagi en me proposant d'envisager un rendez-vous, lequel eut lieu en mars 1985 après quelques échanges écrits. Et c'est dès cette première rencontre qu'à mon grand étonnement, le professeur qu'est René Zazzo m'a lancé l'idée d'entreprendre une "thèse" tout en m'interrogeant sur ma propre histoire. Ce premier contact n'interrompra pas notre correspondance et en février 1986 nous nous revoyons. Bien que je ne remplisse pas les conditions pour présenter une thèse en bonne et due forme et que je manque vraiment de temps ainsi que de moyens et de support institutionnel pour mener une grosse recherche, mon interlocuteur revient à la charge. Et c'est alors qu'en rentrant chez moi, je note dans mon "dossier ZAZZO" : "Manifestement, Zazzo aimerait trouver en moi non pas un successeur sur un aspect gémellaire qu'il n'a fait qu' effleurer, mais quelqu'un pour assurer la transition entre ses travaux à lui et des recherches ultérieures de même type sur les jumeaux de sexe différent. En dehors de la recherche strictement universitaire, pourquoi ne pas me lancer dans une étude de type idiographique (description de choses particulières) plutôt que nomothétique (recherche de lois), cette dernière catégorie nécessitant trop de moyens (temps, équipe, logistique, etc.). Une monographie sur des jumeaux de sexe différent adultes baliserait le terrain pour des recherches ultérieures beaucoup plus systématiques. " Quelques semaines plus tard, ma décision de principe est prise puisque je fais part à René Zazzo de mes premières réflexions opératoires, tout en précisant que je ne sais pas encore dans combien de temps je serai en mesure de mettre ce projet en route. En effet, j'ai beaucoup d'autres préoccupations, me sens coincée par mes obligations familiales et professionnelles et trouve donc en permanence des raisons de surseoir. D'autant que le sujet me touche beaucoup trop personnellement pour ne pas susciter en moi de multiples résistances internes. C'est finalement à l'automne 1986, soit deux ans après la publication du Paradoxe, que s'enclenchera le processus de ce livre avec l'élaboration des outils de l'enquête. Puis en 16

janvier 1987 commencent la recherche de supports pour recruter les jumeaux concernés et la diffusion des premiers questionnaires. Pendant un an, la récolte restera mince et difficile, mais en janvier 1988 René Zazzo lui-même reprendra l'initiative en lançant un appel sur France-Inter à l'occasion de sa participation à une émission sur les jumeaux. L'origine de cet ouvrage se trouve donc dans la conjonction des travaux scientifiques de Zazzo sur la psychologie du couple à travers les jumeaux et de ma réflexion personnelle sur ma condition de jumelle d'un garçon, laquelle constitue mon unique légitimité dans cette affaire. Extérieure aux diverses mouvances psychologiques établies, mais aussi juge et partie, mon intention est donc de présenter les résultats de ce travail comme un témoignage. Conscience gémellaire devenue porte-parole d'autres consciences gémellaires qui ont accepté de se raconter, je parlerai bien évidemment dans ce livre de notre problématique commune. Toutefois, dans un souci de discrétion élémentaire à l'égard des tiers comme des co-jumeaux, je ne pourrai que m'effacer derrière ces contributions, limiter au maximum la lisibilité des histoires individuelles qui m'ont été livrées ainsi qu'éviter les mises en parallèle trop directes des paires souvent complètes de mon échantillon. A l'issue de ce travail à la fois éprouvant et fascinant, j'espère profondément que quelques scientifiques patentés auront envie de vérifier par eux-mêmes la réalité de ce que disent d'eux.;.mêmes ces jumeaux de sexe différent encore tellement exclus de la réflexion et de la littérature gémellaires. Quant à moi, c'est avec soulagement que je refermerai un dossier trop lourd qui aura marqué sans conteste une étape essentielle de mon existence. Versailles, avril 1988

17

A. Dürer, ADAM ET EVE, 1504, Burin. Paris, Musée du Petit Palais, ColI. Dutuit (Photo Bulloz).

"Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa. Or tous deux étaient nus et n'avaient pas honte l'un devant l'autre. " Depuis longtemps, c'est ce récit de la Genèse qui me vient d'abord à l'esprit pour évoquer les jumeaux de sexe différent. Humanité primordiale, Adam et Eve sont en effet pour moi l'expression même de la dualité sexuelle et du couple que constitue dès l'origine toute paire de jumeaux bisexués. La tradition judéo-chrétienne n'est cependant pas la seule à rendre compte de cette vérité humaine constitutive. Dans le célèbre Banquet de Platon, Aristophane nous explique que les hommes étaient primitivement des êtres androgynes d'une force et d'une vigueur si extraordinaires que Zeus finit par décider de les couper en deux afin de les affaiblir, ce qui donna les hommes et les femmes. Il est d'ailleurs tout à fait significatif que de nombreuses civilisations aient fait de l'androgyne et de l'hermaphrodite un thème majeur de leurs représentations, mais il n'en est pas moins vrai que contrairement aux jumeaux de même sexe qui font l'objet de multiples évocations, les jumeaux de sexe différent n'ont pas de leur côté envahi les mythologies. On en trouve cependant parfois la trace, comme dans une version de l'histoire de Léda, épouse de Tyndare mais aimée de Jupiter, selon laquelle cette dernière eut quatre enfants renfermés dans deux œufs divins: l'un de ces œufs contenait Pollux et Hélène, considérés comme issus de Jupiter, et dans l'autre se trouvaient Castor et Clytemnestre, issus de Tyndare. L'une des légendes de Narcisse dit aussi que celui-ci avait une sœur jumelle qu'il chérissait plus que tout au monde. Mais la jeune fille mourut et Narcisse fut inconsolable. En se mirant dans

l'eau jusqu'à y tomber, ne serait-ce pas sa sœur qu'il recherchait ainsi dans son propre reflet? Cette absence relative des jumeaux de sexe différent au sein de la mémoire collective rejoint d'ailleurs le désintérêt dont ils continuent de faire l'objet dans les préoccupations contemporaines. C'est ainsi que deux fois moins nombreux que les jumeaux de même sexe, sans qu'il soit vraiment possible d'en évaluer précisément le nombre (ils seraient en France près d'un demi-million), ce sont évidemment des IIfaux" jumeaux puisque, contrairement aux jumeaux mythologiques que nous venons d'évoquer, ils sont issus de deux œufs distincts, tellement faux d'ailleurs qu'on ne veut souvent voir en eux que des frères et sœurs comme les autres. C'est ainsi que lors d'une émission télévisée sur les jumeaux réalisée par Antenne 2 au château de Locguénolé en 1981, l'unique paire de jumeaux bisexués participant au tournage fut gentiment mais carrément désignée sous le vocable d'imposteurs. Il ne faut donc pas se scandaliser de ce que la très sérieuse Encyclopaedia Universalis, dans une rubrique "PSYCHANALYSE: jumeaux et jumelés" signée de Colette Misrahi, n'évoque et ne montre que des cas de siamois et de jumeaux semblables, ni s'étonner non plus d'avoir pu contempler récemment sur une double page du FigaroMagazine mille huit cent vingt six paires de vrais jumeaux rassemblés à Twinsburg aux Etats-Unis pour leur congrès annuel. Une telle désaffection à l'égard des jumeaux de sexe différent et des faux jumeaux en général pourrait bien expliquer, si l'information est sérieuse, que l'on continue d'ignorer le fait que Lewis Carroll aurait eu une sœur jumelle morte à la naissance, ce qui éclairerait pourtant utilement la passion de cet auteur pour les petites filles ainsi que les troublantes aventures d'Alice. Il faut enfin noter que l'on assiste actuellement, sans pour autant réagir, à un fort accroissement du nombre des naissances multiples dont certaines sont bien évidemment de sexe différent, cet état de fait étant notamment lié au déve-

20

loppement des techniques de procréation médicalement assistée. En face d'une ignorance aussi établie sur la gémellité bisexuée, que les travaux de René Zazzo ont un peu dissipée naguère, il y a donc probablement quelque chose d'incongru à sortir ainsi de mon anonymat gémellaire en publiant un travail de recherche sur les jumeaux de sexe différent. Mais c'est bien à cause de cette étrange indifférence à la fois médiatique et scientifique que je me suis finalement décidée, après beaucoup d'hésitations. C'est pourquoi le présent livre tentera de faire brèche à la fascination et au monopole de fait exercés sur les esprits par les jumeaux semblables reconnus comme "vrais", en donnant à comprendre et à entendre ces "faux" jumeaux particuliers que sont les jumeaux de sexe différent dont certains ont sinon découvert, du moins mesuré à l'occasion de mon enquête l'ampleur de ce que l'on pourrait appeler leur "imprégnation gémellaire" : "Je n'avais jamais réalisé que le fait d'avoir un frère jumeau est quand même quelque chose d'important. J'ai toujours voulu le considérer comme mes autres frères, un frère parmi d'autres, alors qu'en/ait ce n'est pas vrai, finalement ce jumeau a été quelque chose d'essentiel. "Au travers des questions, j'ai parfois ressenti une certaine interrogation qui pouvait se poser derrière. En vous répondant, je m'aperçois que ma sœur a tenu une place peut-être

plus importante queje ne croyais. Il
Cette importance, comment la qualifier? Plus précise que la notion d'effet-de-couple évoquée par René Zazzo et sur laquelle nous reviendrons, ce qui vient à l'esprit en observant ce que disent les jumeaux de sexe différent de leur enfance et de leur adolescence, c'est l'existence jusqu'ici méconnue d'un effet-de-sexe à l'intérieur même de l'effet-de-couple qui leur est propre, et dont ils sont par essence les seuls à pouvoir témoigner. En effet, on ne pourra que constater en les écoutant à quel point l'organisation du couple de jumeaux bisexués est tout entière imprégnée par leur différence de sexe, ce qui n'est évidemment pas le cas des autres jumeaux dont, a 21

contrario, l'identité de sexe fonde sur d'autres bases leur tout aussi nécessaire différenciation. Mais plus profondément encore, deux notions me paraissent émerger de l'univers extrêmement complexe que je vais tenter de montrer ici: la première, c'est l'existence bien réelle d'un problème d'identité chez les jumeaux de sexe différent, au sens où chacun des jumeaux est amené à s'interroger sur son appartenance à un sexe qui n'est justement pas celui de l'autre, puis à assumer cette inévitable différenciation. En effet, l'autre est un autre moi-même, il est mon miroir en même temps que je forme avec lui une totalité, mais nous sommes aussi radicalement différents puisque nos deux sexes ne solit pas identiques et ne doivent pas se confondre, il est même interdit qu'ils se confondent. Ceci m'amène tout naturellement à la seconde constatation qui porte sur l'inceste. Bien que celui-ci reste en général du domaine de l'imaginaire, pour ne pas dire de l'inconscient, il sous-tend si manifestement le parcours des jumeaux interrogés que l'on peut se demander si la recherche d'une identité personnelle et sexuée ainsi que le contournement de l'inceste ne sont pas deux éléments d'explication majeurs pour élucider les fondements psychologiques de la gémellité bisexuée. En ce qui me concerne, je n'irai pas plus loin dans ma tentative d'explication. En effet, s'agissant d'un travail de recherche et non d'une réflexion théorique dont je n'ai pas les moyens, encore moins d'une confession publique ou d'un éventuel règlement de comptes dont je n'ai pas non plus le

goût, il m'apparaît évident que c'est aux seuls "spécialistes 18
qu'il appartiendra de nourrir les multiples implications d'un tel débat que je me contente de lancer ici, ne faisant parfois quelque discrète allusion à mon expérience personnelle que pour mieux mettre en valeur les observations d'une enquête à la fois délicate et singulièrement limitée. Mais quand bien même.ce nécessaire débat n'aurait finalement pas lieu, j'espère au moins réussir par ce travail d'élaboration à tendre aux jumeaux bisexués quelques fragments d'une psyché qui soit la leur et dans laquelle ils puissent enfin se sentir réfléchis. 22

Première Partie

Les jumeaux de sexe différent dans la littérature gémellaire: histoire d'une prise de conscience