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Jusqu'à la moelle !

De
256 pages
Ce roman, parfois sombre et pessimiste, mais aussi drôle et entraînant, met en scène des travailleurs sociaux, leurs actions, leurs doutes, leurs colères. Un roman lucide jusqu'à être tragique qui décrit la face cachée des pratiques éducatives auprès des familles et des enfants en danger.
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Enrique Garcia
JUSQU’À LA MŒLLE !
Le roman d’un éducateur
D’un côté, Jan l’éducateur spécialisé, Louisa l’assistante sociale
et Alexia, stagiaire et future éducatrice de jeunes enfants. Trois
travailleurs sociaux en milieu ouvert. De l’autre côté, les « usagers » JUSQU’À LA MŒLLE !
du service, Mme Ka, menacée d’expulsion de son logement de la
Cité des Fleurs, et ses six enfants dont Sékou, adolescent lucide Le roman d’un éducateur
et révolté. Il y a aussi Victor, un collégien à la dérive que sa mère
ne supporte plus, et bien d’autres personnages en souffrance que
les éducateurs côtoient au quotidien pour les aider comme ils le
peuvent, avec pour seule arme, la relation qu’ils vont créer et faire
vivre au fi l des rencontres et des événements.
Ce roman noir, parfois sombre et pessimiste, mais aussi drôle
et entraînant, met en scène des travailleurs sociaux, leurs actions,
leurs doutes, leurs colères. Un roman lucide jusqu’à être tragique
qui décrit la face cachée des pratiques éducatives auprès des
familles et des enfants en danger.
Éducateur spécialisé durant quinze ans dans le champ
de la protection de l’enfance, aujourd’hui formateur,
Enrique Garcia s’est inspiré de son expérience de
praticien et de la richesse des nombreuses rencontres
pour écrire ce roman qui propose un regard sincère et
personnel sur le travail social et des réfl exions sur les
pratiques quotidiennes de ceux qui sont sur le front : les acteurs du social.
Illustration de couverture : création de Konstantin
Löcher. Berlin 2005.
ISBN : 978-2-343-04780-5
21,50 €
JUSQU’À LA MŒLLE !
Enrique Garcia
Le roman d’un éducateur









JUSQU’À LA MOELLE !























TessitureS
propose deux collections qui abordent les questions du social par
des formes et des sensibilités différentes. Notre démarche
s’appuie sur le principe d’une autorisation de parole qui ne
serait pas confisquée par un statut.


Collection recherches études réseau TessitureS
Cette collection met l’accent sur des pratiques d’accompagnement de
recherche action et leur valorisation par la publication.

Que produit une sociologie impliquée et agissante ?
Comment les acteurs s’approprient-ils les méthodes, les outils pour
réinterroger les politiques, les dispositifs, les pratiques, et leurs effets
sur les questions sociales et environnementales ?
Regards croisés, paroles diversifiées qui densifient la compréhension et
donnent à entendre la multiplicité des points de vue et des pratiques.
L’écriture collective est prise ici comme moyen de mettre en
mouvement, de partager, de coproduire, de prendre de la distance.

Déjà parus
Pierre Bertaut – Michel Cotto (coord.), La solidarité des générations,
c’est l’avenir !, 2014.
Anne Olivier (dir.), Sexe, genre et travail social, 2010.
Anne Olivier (dir.), L’expérience d’un observatoire de la jeunesse,
2010.


Collection TessitureS Littératures
Cette collection propose des éclairages différents
sur les mondes sociaux.

La littérature comme accès à l’imaginaire et à l’émotionnel par lesquels
éprouver les réalités humaines. La littérature comme une autre manière
de percevoir son rapport au social et au lien social.
La littérature comme lieu d’une possible identification transformatrice
de soi, de sa relation aux autres.

Déjà parus
Claude Rouyer, Tu viens avec moi, 2010.
Patrick Cauche, Souvenirs et itinéraire d’un gosse de la DASS. Être et avoir
été…, 2013.
Enrique GARCIA













JUSQU’À LA MOELLE !

LE ROMAN D’UN EDUCATEUR





































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 04780-5
EAN : 9782343 047805





















« L'absurde,
c'est la raison lucide
qui constate ses limites »

Albert Camus.





Je remercie très chaleureusement Damien Lescure, Luce Cohen et Claude
Rouyer pour leur soutien et leur aide, et Anne Olivier d’avoir rendu possible
la publication de cet ouvrage.










PREMIERE PARTIE


Jan, l’éducateur





Mardi 30 août 2011



a commence sérieusement à me fatiguer tout ça, toutes ces
histoires... Ces histoires de femmes battues qui supportent brave-Ç
ment la mauvaise humeur de leur conjoint, de femmes enceintes
qui se doutent déjà que leur progéniture ne portera jamais le nom du
père, de gamins maltraités ou bien traités – on ne voit pas toujours la
différence – d’alcooliques rarement anonymes, d’érémistes désœuvrés
d’avoir définitivement perdu leur « i » !

Ras-le-bol…
Ras-le-bol de ces pauvres qui demandent des aides financières, ou
pire, qui en exigent et qui déboulent au bureau le vendredi soir à
dixhuit heures pour pleurer qu’ils n’ont plus rien à bouffer pour leurs
mômes – comment les croire ? qui n’a pas un paquet de pâtes quelque
part au fond d’un placard ? – et qui vous foutent sous le nez leurs
problèmes sociaux et existentiels juste au moment où vous comptiez enfin
rentrer à la maison pour un week-end de repos loin des cités délabrées.
Que leur dire ? Attendre et revenir lundi matin. Avec un peu de chance,
les Restos du Cœur seront ouverts le dimanche matin et les petits
pourront avaler leur lait de vache pasteurisé !

Marre…
Le travailleur social, il en a marre ! Il craque, l’éducateur spécialisé.
Usé ! Fatigué ! Délabré lui aussi ! La voilà la fameuse usure
professionnelle tant redoutée !
Pas au point de me suicider, non, je tiens quand même à ma vie,
même si la vie des autres commence à m’envahir et à me saouler
littéralement. Même si le suicide au travail est en passe de devenir une
activité à la mode, même chez les éducateurs, je n’ai aucune raison valable
de vouloir en finir avec moi-même.
9 Pas au point de démissionner non plus. J’y tiens à mon CDI. J’y
tiens à ce poste d’éducateur. J’y tiens à mon salaire mensuel, à mes
chèques-repas de sept euros et dix centimes payés pour moitié par mon
employeur, ainsi qu’à tous les avantages liés à la convention collective
de 1966 qui me garantit une sécurité globale assez convenable et
totalement indispensable par ces temps de crise tout de même assez
inquiétants !
Certes, mon désenchantement est réel, mais mon ancrage à la
réalité reste cependant plus fort encore. On le sait bien, nous, qu’on ne
pourra pas décrocher un autre emploi aussi lucratif et reconnu
socialement que celui de travailleur social. Je sais bien, moi, qu’il me sera
impossible de trouver une autre activité susceptible de m’assurer un
salaire correct. Je ne veux pas ressembler à tous ces pauvres que
j’accompagne vers un avenir encore plus sombre pour eux. Je vois bien que
1vivre avec un RSA socle ne peut se faire qu’au prix de sacrifices
totalement indignes. Et puis, en tant que travailleur social, je ne peux pas
imaginer un seul instant passer de l’autre côté de la barrière, de faire
partie des pauvres, des exclus, des soumis, des assistés, des humiliés,
des disqualifiés, des indigents, de ceux-là, là-bas, ceux qui habitent dans
ces boites que l’on qualifie d’habitats à loyer modéré. Un habitat, ça ?
Non, impossible de les rejoindre vraiment ! Inimaginable !
Impensable ! Plutôt crever !

Je m’appelle Jan. Jan Kullish. Je suis éducateur spécialisé, je gagne
presque deux mille euros net par mois et je suis en train de me
demander à l’instant même où je quitte le logement HLM de la famille Ka, si
je ne suis finalement pas devenu un salopard ou un mec de droite. Je
commence vraiment à douter.
Il y a du soleil aujourd’hui, mais le sol de la Cité des Fleurs reste
humide et crasseux. La Cité des Fleurs, un quartier pauvrement
populaire qui réunit plusieurs centaines de familles qui ont en commun de
n’acheter des fleurs que pour les enterrements.
Hé oui ! Encore ! Madame Ka vient encore de me demander une
aide financière, à moi l’éducateur spécialisé, alors que je viens
d’effectuer ce que nous appelons dans notre jargon professionnel une VAD,

1 Le RSA (Revenu de Solidarité Active) a remplacé en 2009 le RMI (Revenu Minimum
d’Insertion). Le RSA socle pour une personne seule s’élevait en 2012 à 474,93 €.
10 une visite à domicile. Une VAD pour parler d’éducation, et non
d’argent ou de factures impayées ou de dettes de téléphone. Certes, elle est
tout à fait dans son droit puisque, par convention avec le conseil
général, le travailleur social qui mène la mesure éducative – une action
éducative à domicile (AED) financée par l’Aide sociale à l’enfance, service
départemental chargé de la protection de l’enfance – doit également
effectuer le suivi social à la place de l’assistante sociale.
Le problème avec madame Ka, c’est qu’elle ne me parle plus que
de ses problèmes d’argent. Parce qu’elle n’en a pas énormément de
l’argent et aussi parce qu’elle a énormément de problèmes. Sans doute
doit-elle également penser qu’elle n’a pas grand-chose à me raconter
sur l’éducation de ses gosses, à moi, un type souvent mal rasé, qui vient
la voir au nom de la protection de ses enfants depuis déjà cinq ans, et
qui n’a pas été foutu d’en faire. « Qu’est-ce qu’il me veut à la fin, avec
mes enfants ? » Elle doit se le demander souvent.
Peut-être n’a-t-elle pas bien compris ce que signifie cette
intervention ? Au bout de cinq ans ? On le lui a pourtant expliqué dans les
bureaux du conseil général, en septembre 2006. La directrice
territoriale de l’Aide sociale à l’enfance l’a accueillie à l’époque, et elles ont dû
se dire à peu près ceci :
- Directrice ASE : Madame… Madame Ka, c’est ça ? Avec un K ?
Bon, madame, je vous reçois aujourd’hui pour vous expliquer
qu’une intervention éducative va se mettre en place à votre
domicile pour vous aider dans l’éducation de vos enfants. C’est une
intervention administrative, et non judiciaire, c'est-à-dire avec
votre accord. C’est très important que vous sachiez que c’est avec
votre accord ! Il y a même des parents qui demandent
l’intervention. Bon, là ce n’est pas le cas, c’est juste avec votre accord. Mais
attention quand même, car si on a des inquiétudes, si on pense
qu’il y a danger, véritablement danger pour vos enfants et que
nous n’avons plus votre accord pour intervenir, alors là, ce ne sera
plus pareil. Là, on se donnera le droit de signaler au juge des
enfants, et là, vous n’aurez pas la possibilité de refuser l’intervention
de l’éducateur. Vous avez compris, madame ?

Madame Ka avait-elle compris toutes ces nuances ? Avait-elle le
choix de refuser ou non ? Elle avait dû faire un grand sourire à la
dame et lui dire : « Merci, madame. » Tel Zorro, elle avait ensuite dû
tracer maladroitement un K en guise de signature sur le papier que lui
11 tendait la directrice, sans rien demander d’autre. Si elle avait su lire à
cette époque, elle aurait pu savoir qu’elle venait de signer un projet
d’action éducative à domicile, grâce auquel le conseil général lui
octroyait une aide dans le cadre de la protection de l’enfance, sous la
forme d’une intervention d’un éducateur spécialisé, d’un psychologue
et éventuellement d’une TISF, une technicienne d’intervention sociale
et familiale. Cette aide concernait ses quatre garçons et sa fille qui
vivaient à son domicile, tous mineurs au moment de la signature du
contrat. Madame Ka avait une deuxième fille qui vivait dans son pays
d’origine, très loin, là-bas. Elle s’appelait Leïla, cette fille de quatorze ans
qu’elle n’avait pas encore pu faire venir en France.
- Directrice ASE : Surtout, madame Ka, n’oubliez pas que vous
gardez tous vos droits, mais n’oubliez pas vos devoirs de parent !
Hein ? C’est important ! L’autorité parentale, tout ça, ce sont des
droits, mais aussi des devoirs. L’un ne va pas sans l’autre,
d’accord ? Bon, alors, un éducateur va venir vous aider chez vous, à
sa manière, mais vous resterez entièrement responsable de vos
enfants. Cela veut dire que vous gardez la totalité de l’autorité
parentale. L’éducateur est là pour vous aider, vous épauler, vous
donner des conseils, mais vous restez la représentante légale de
vos enfants. C’est très important, et j’insiste là-dessus, vous êtes
RESPONSABLE !
- Madame Ka : Merci, madame.
- Directrice ASE : Il est où le papa ?
- Madame Ka : [Haussements d’épaules.]
- Directrice ASE : Le papa des enfants ?
- Madame Ka : Parti.
- Directrice ASE : Parti ? Bon. C’est l’assistante sociale de votre
fils qui a signalé votre situation au juge. C’était pour qui déjà ?
Sékou ou Amar ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Expliquez-moi. Il a seize
ans, c’est ça ?
- Madame Ka : Le plus grand, c’est Amar. Sékou, il a dix ans. Il
est gentil lui. Il a fait des bêtises, Amar. Il a volé. Je l’ai tapé quand
il a volé. Ce n’est pas bien de voler, je lui ai dit. Dans ma famille,
on ne vole pas. Jamais ! C’est très important. Je l’ai tapé pour qu’il
ne vole plus. Je sais qu’ici en France, on ne tape pas les enfants,
mais il doit comprendre que ce n’est pas bien de voler. C’est une
12 honte et le déshonneur pour toute ma famille. Il ne m’écoute
pas…
- Directrice ASE : Non, madame Ka, en effet, il ne faut pas taper
votre fils. Ici, en France, on ne frappe pas les…
- Madame Ka : Mais il a volé dans un magasin ! Ce n’est pas bien !
- Directrice ASE : Oui, mais quand bien même… Il faut trouver
d’autres moyens pour le punir. Et puis, il faut lui parler, lui
expliquer que... Vous lui donnez de l’argent de poche à Amar ? Parce
que, parfois, avec de l’argent de poche, on peut résoudre bien des
problèmes…
- Madame Ka : Mais je lui parle tout le temps ! Mon frère lui
parle ! Le professeur lui parle ! L’assistante sociale aussi. Tout le
monde lui parle, mais il n’écoute personne ! Parler, ça ne sert à
rien avec lui. Je suis fatiguée de lui parler !
- Directrice ASE : Bon, écoutez... Euh... Vous avez pensé à
l’internat pour Amar ?
- Madame Ka : Un internat ? Non, ma famille, ce sont mes
enfants, on doit rester ensemble. Ce n’est pas possible autrement !
Mes enfants, c’est ma vie. Je dois m’occuper d’eux ! Vous voulez
me prendre mon fils Amar ? C’est ça ? Pourquoi ?
- Directrice ASE : Non… Euh… C’est juste une idée, une piste
de travail. Bon, ne vous en faites pas. Vous en parlerez avec votre
éducateur. Il est là pour ça, d’accord ?
- Madame Ka : Oui, je vais lui parler !
- Directrice ASE : Alors, vous avez bien compris que le
signalement judiciaire qu’a fait l’assistante sociale du collège d’Amar nous
est revenu, à nous, à l’ASE, à l’Aide sociale à l’enfance. Cette
assistante sociale a pensé qu’il y avait urgence et qu’il fallait agir vite,
donc c’est pour ça qu’elle a adressé le signalement directement au
Parquet. Cependant, le procureur de la République n’a pas saisi le
juge des enfants, car il était écrit dans le signalement que vous
sembliez d’accord pour coopérer avec les services sociaux, que
vous étiez tout de même à l’écoute des travailleurs sociaux, donc
il n’a pas jugé nécessaire de vous imposer une intervention
éducative. Vous avez bien compris qu’il s’agit d’une intervention
administrative et non d’une intervention judiciaire ? C’est un peu
13 2compliqué à comprendre. C’est une AED et non une AEMO .
C’est comme ça…
- Madame Ka : Il n’y a pas de problème, madame.
- Directrice ASE : Cela veut dire que c’est le président du conseil
général qui est responsable de la mesure éducative qui démarre
aujourd’hui, en quelque sorte… Enfin, pas lui directement, vous
comprenez bien qu’il a autre chose à faire, mais c’est lui qui
décide, et non le juge des enfants. Vous comprenez ?
- Madame Ka : Oui madame, je comprends.
- Directrice ASE : C’est important, car vous gardez tous vos
droits parentaux. Mais attention ! Vous avez aussi des devoirs !
Eh oui, l’un ne va pas sans l’autre. Bon, je l’ai déjà dit ça, mais il
vaut mieux le dire trop que pas assez. Donc, en résumé : on ne
tape plus sur les enfants et on vous aide à réfléchir à leur
éducation, d’accord ?
- Madame Ka : D’accord, madame.
- Directrice ASE : Bon… Je lis dans le rapport que ce n’est arrivé
qu’une seule fois. Amar est allé se plaindre à l’assistante sociale du
collège en disant que vous l’aviez tapé avec… UNE CEINTURE !
- Madame Ka : C’est une mauvaise personne, cette femme !
- Directrice ASE : Pourquoi dites-vous ça ? Mais madame, pas
avec une ceinture ! Une claque, une fessée, à la rigueur ! Mais avec
une ceinture, c’est quand même autre chose. Non, pas de nos
jours, quand même ! Pas chez nous… On ne tape pas ses enfants
avec une ceinture… Non, madame !
- Madame Ka : Je… je ne savais pas quoi faire…
- Directrice ASE : Bon, allez... Donc, madame Ka, vous
bénéfierciez d’une aide éducative à compter d’aujourd’hui, vendredi 1
septembre 2006, mesure administrative, je le répète, pour vos cinq
enfants mineurs, Amar qui a seize ans, Assia qui a douze ans,
Sékou qui a dix ans, Josef qui a six ans et Aboubacar qui un an.
D’accord ?
- Madame Ka : Et mon enfant qui est au pays, vous pouvez
m’aider à la faire venir ici, madame ? Ma fille Leïla. Elle a quatorze ans.

2 L’Action éducative en milieu ouvert est une mesure d’assistance éducative ordonnée
par le juge des enfants (article 375 du code civil), donc imposée aux familles,
contrairement à l’AED qui est proposée par le président du conseil général dans le cadre d’un
contrat.
14 - Directrice ASE : C’est un joli prénom… C'est-à-dire que... Elle
n’est pas en France. Alors, c’est plus compliqué. Vous avez
demandé le regroupement familial ?
- Madame Ka : Oui, c’est refusé à cause du logement.
- Directrice ASE : Eh oui ! Le système du regroupement familial
n’est pas possible à cause de votre appartement. Il est trop petit,
c’est bien ça ? Vous savez que vous devez avoir un appartement
suffisamment grand pour accueillir vos enfants du pays ? Mais ce
n’est pas moi qui m’occupe de tout ça, c’est la préfecture. C’est
l’Etat. Moi, je suis au conseil général, c’est le département.
- Madame Ka : Oui, je sais madame. J’ai fait une demande à la
préfecture pour le retour de mon enfant, ils m’ont dit qu’il fallait
un logement plus grand et j’ai demandé un logement plus grand
et ils m’ont dit qu’il n’y avait pas de logement assez grand pour six
enfants. Il n’y en a pas.
- Directrice ASE : Eh oui, madame, c’est la loi. Le regroupement
familial, c’est un peu strict, mais voilà, c’est comme ça. Et c’est
vrai que dans notre département, on manque de grands logements
familiaux. C’est un vrai problème dont nous sommes bien
conscients, mais moi je m’occupe des enfants en danger et pas des
HLM.
- Madame Ka : On vit dans deux pièces, moi et mes cinq enfants :
mes quatre garçons et ma fille. On se gêne, c’est trop petit. Pour
faire les devoirs, pour… Il n’y a pas d’intimité. Et ma fille…
- Directrice ASE : C’est certain.
- Madame Ka : C’est injuste, madame. Pour faire venir ma fille en
France, qui est malade et mineure, on me demande d’avoir un
appartement plus grand. Alors, je demande un appartement plus
grand. Et on me dit qu’il n’y en a pas. Et pour mes garçons, on
me reproche de ne pas les protéger, alors que c’est ma fille qu’il
faut protéger, pas mes garçons. Ils ne sont pas malades, ni en
danger. C’est bien ici, il y a des médecins et la Sécurité sociale. Tout
est bien ici. Ils mangent comme il faut et ils vont à l’école ! C’est
bien pour eux, mais ma fille…
- Directrice ASE : Allez, bon courage, madame Ka ! Encore une
fois, vous direz tout ça à votre éducateur, il est là pour ça.
- Madame Ka : C’est qui ?
15 - Directrice ASE : Vous verrez bien. Ah ! Au fait… J’oubliais de
vous dire que votre nouvel éducateur remplacera votre assistante
sociale actuelle. Maintenant, c’est lui qui s’occupe des aides
financières et autres problèmes que vous pouvez rencontrer, d’accord ?
C’est ce qu’on appelle la prise en charge globale. Il fait tout à lui
tout seul. Le conseil général veut changer ça, mais pour le moment
ça fonctionne toujours comme ça. D’accord, madame Ka ? Vous
n’appelez plus votre assistante sociale, d’accord ?
- Madame Ka : Elle est très gentille et elle a beaucoup fait pour
moi. Grâce à elle, j’ai un logement, une place en crèche…
- Directrice ASE : Oui, mais maintenant, vous aurez un
interlocuteur unique qui est l’éducateur de l’association que j’ai mandatée
pour mener à bien la mesure d’aide éducative à domicile. Vous
avez bien compris ? Au revoir madame Ka. Et n’oubliez pas : il
faut parler à ses enfants et on ne les tape plus, d’accord ?

*

Depuis la rencontre avec la responsable de l’Aide sociale à
l’enfance en 2006, madame Ka n’avait pas pu retourner dans son pays,
mais elle avait tous les jours des nouvelles de sa fille. Elle pensait
continuellement à elle. Leïla vivait dans une région très pauvre, loin de la
ville. Elle n’allait pas à l’école parce que c’était trop cher. Elle vivait au
jour le jour, loin de sa mère, auprès d’une grand-mère vieillissante et
fatiguée. Madame Ka leur envoyait suffisamment d’argent pour
survivre, mais pas assez pour aller à l’école, ni pour se soigner. En effet,
Leïla souffrait depuis plusieurs années d’intenses maux de ventre.
Madame Ka m’avait expliqué que sa fille pouvait se faire opérer, mais qu’il
fallait payer le médecin, l’hôpital et les médicaments. Elle m’avait
expliqué qu’il n’y avait pas de Sécurité sociale dans son pays, pas
d’assurance, aucune protection sociale. Rien. Sans l’aide de la famille, on était
foutu. Tout était très compliqué là-bas. Elle n’avait pas pu expliquer de
quoi souffrait précisément Leïla, mais elle savait juste que la petite avait
mal et qu’une opération pouvait la soulager. Mais sans argent…
Je me souviens des premiers mois d’accompagnement. À chaque
visite, madame Ka me parlait de sa fille malade, m’expliquant et me
répétant inlassablement son problème et son manque d’argent. Elle
finissait toujours par pleurer. Je ne savais pas quoi lui dire, ni quoi faire
sur le moment. Je n’ai jamais été très doué pour consoler qui que ce
16 soit, alors là… Elle ne me demandait rien de précis durant ces
entretiens, elle voulait juste parler, partager sa souffrance avec l’éducateur
que lui octroyait généreusement le conseil général. Et finalement c’était
devenu aussi mon problème à moi, malgré toute la force que j’avais
exercée pour que ce ne le fût pas.
Durant cinq années, je l’ai écoutée avec bienveillance, comme je
sais le faire. Mais tout ça m’a toujours paru si lointain, si étranger, ce
pays sans Sécurité sociale, ce pays où les enfants crèvent de faim et ne
peuvent pas aller à l’école. Et puis Leïla, bien qu’elle fût mineure au
démarrage de la mesure, ne bénéficiait pas de la protection du conseil
général. Alors, forcément… De jour en jour, de visite en visite, je me
sentais un peu moins concerné. Progressivement, ma capacité
d’attention diminuait, comme ma capacité à entendre les souffrances de cette
mère.
Et aujourd’hui, je ne les supporte plus, toutes ces paroles de
malheur ! Je les ai trop entendues. Je ne veux plus me sentir concerné par
les affaires lointaines de cette famille. Je ne peux plus. Comment cette
petite femme seule et meurtrie peut-elle supporter cette vie que les
difficultés essaient de détruire, que la souffrance grignote
minutieusement, de jour en jour ? Comment fait-elle pour tenir ?
Leïla est toujours au pays. Madame Ka ne m’en avait plus parlé
depuis longtemps, sauf lors de cette dernière visite d’août 2011 durant
laquelle elle a de nouveau abordé la question de sa fille, car… elle veut
la faire venir en France maintenant !
« Elle est majeure et elle pourra travailler ici, parce que là-bas, elle
ne fait rien et il n’y a rien à faire, juste attendre que la vie passe. C’est
vraiment la misère, vous savez. Pour vivre, beaucoup de filles se
prostituent. En plus, elle est seule là-bas, et elle a besoin de moi maintenant
parce que ma mère est très âgée », m’a-t-elle dit avant de me demander
s’il existait des aides pour payer le voyage qui coûte trop cher pour elle.
Je lui ai répondu, sans vraiment en être certain, qu’aucun organisme
officiel ne l’aidera financièrement.
« Et il lui faut un visa. Elle l’a obtenu ? De nos jours, sans
autorisation légale, difficile de débarquer en France comme ça. C’est
compliqué de venir en France. », lui ai-je lâché rapidement. Je lui ai vaguement
promis que j’allais me renseigner. Je ne sais pas auprès de qui. J’ai bien
senti que ma réponse ne l’avait pas convaincue sur le moment. Puis,
j’ai profité d’un temps de silence assez long pour la quitter en
prétendant que j’avais un autre rendez-vous.
17 Comment faire pour aider madame Ka à financer le voyage de sa
fille ? Et faut-il l’aider ? Ma mission concerne les enfants mineurs qui
vivent ici, pas les autres. De toute façon, je n’ai pas les moyens de
l’aider. Où trouver de l’argent ? Le conseil général refusera
systématiquement toute demande d’aide financière pour Leïla. Par les temps qui
courent, ce n’est pas un copain de Sarko qui va faire payer les
contribuables qui se lèvent tôt pour qu’une sans-papier débarque en France,
aussi malheureuse soit-elle ! Il aurait plutôt envie d’embarquer toute la
famille pour un retour simple et définitif au pays !
Ça relève de l’humanitaire, cette affaire. Je ne vais pas appeler
BHL ou Kouchner quand même ! Non, je ne vais pas les appeler. Ils
s’en moqueraient de ma petite dame et de sa marmaille. Et puis, mon
affaire, sur le plan médiatique, ça ne rapporte pas assez. Les dîners
mondains, c’est plus intéressant.
Je pourrais peut-être contacter des associations d’aide aux
migrants en France, ou le consulat français là-bas, juste pour avoir une
information, histoire de tenter quand même quelque chose. En même
temps, je me doute de la réponse. On va me dire qu’il faut d’abord faire
une demande de regroupement familial qui n’a aucune chance
d’aboutir.
De toute façon, je n’aurai jamais le temps ! J’ai des milliards de
trucs à boucler pour cette famille : une aide financière pour l’épicerie
sociale, le rapport de renouvellement de la mesure que ma responsable
va me demander d’écrire après la réunion de synthèse de tout à l’heure,
une lettre au maire pour demander la gratuité de la cantine pour
Aboubacar – à ce sujet, il faut que je vérifie qu’il est bien inscrit –, une lettre
à l’office HLM pour leur demander de ne pas virer madame Ka et pour
leur expliquer que, s’il y a du bruit chez elle, c’est tout à fait naturel
puisqu’il y a cinq enfants ! Je dois lui trouver un frigo qui marche et
3gratuit ! Je dois prochainement participer à une réunion à la PMI pour
les convaincre qu’on peut encore bosser avec cette famille, enfin que
je peux encore le faire, même si j’y crois de moins en moins. Ça fait
beaucoup pour une seule famille et pour un seul éducateur.
On va me dire que c’est un peu la routine du travailleur social en
milieu ouvert. Enfin, parfois je ressemble plus à une assistante
sociale avec toutes les aides financières que je dois faire ! Et pourquoi pas

3 La Protection Maternelle et Infantile est un service du conseil général plus
particulièrement chargé de la santé des jeunes enfants.
18 à une conseillère en économie sociale et familiale ? Ce que je fais, une
CESF pourrait sûrement le faire beaucoup mieux que moi, avec un
accompagnement plus efficace et un discours moralisateur en prime. Il
faut avouer qu’avec moi, madame Ka bénéficiera toujours d’un soutien
financier, sans même se sentir légèrement coupable. On me le reproche
assez dans mon équipe. On me dit que j’en fais trop pour elle. Mais
tout ça, c’est des conneries, parce que malgré toutes les aides dont elle
a bénéficié depuis que je l’accompagne, madame Ka est toujours dans
une sacrée mouise ! Comme toutes les autres familles d’ailleurs ! Toutes
ces aides sociales, aussi généreuses soient-elles, ne permettent pas aux
gens de se sortir de la précarité. Au contraire, elles les maintiennent
dedans, elles les empêchent juste de couler. On évite la noyade, mais
ils restent dans la merde jusqu’au cou !
Bon, faut que je rentre vite fait, moi. C’est trop triste par ici. La
voiture de service que j’ai garée quelques mètres plus loin est toujours
là, fidèle au poste. La radio fonctionne à merveille. Et je mets le son à
fond !

4Y’en avait plein les jardins n les cours d’immeubles
Des p’tits bambins
Des p’tits parisiens
Et même des p’tits gavroches
Les deux mains au fond des poches
Qui te matent en coin
Avec des têtes de p’tits malins...

La voiture que j’ai prise ce matin, une Clio noire en l’occurrence,
est dans un état avancé de saleté. Aucun membre de l’équipe n’a dû
passer un coup d’aspirateur depuis plusieurs années. Peu importe, tant
qu’elle roule. Mes collègues éducateurs, tout comme moi, pensons cela,
et personne, même la responsable du service, ne se soucie de la
propreté des véhicules. Je soupçonne même certains d’enfumer l’espace
crasseux de cette voiture, même si c’est interdit. Il y a quelque temps

4 « C’est pas du gâteau », chanson de Mano Solo, tirée de l’album La Marmaille nue, sorti
en 1993.
19 encore, ça me mettait en rogne et je trouvais l’attitude des fumeurs
irrespectueuse. Maintenant, je m’en fous. Mes colères, mon indignation,
mes luttes du quotidien pour exiger le respect des non-fumeurs, tout
cela m’épuise. Par ailleurs, aucune mère, ni aucun père n’a jamais fait la
moindre remarque désobligeante concernant la crasse des voitures. Ils
ne se seraient pas permis. Alors, si même les usagers s’en foutent !

Mais c’est là qu’t’as dit
Qu’la vie c’est pas du gâteau
Et qu’on fera pas de vieux os
On fera pas d’marmots

Le moteur, lui n’est pas crasseux et il démarre au quart de tour.
Voilà, la Titine est sortie de sa place et roule tranquillement, mais va
vite se transformer en un puissant bolide. Sauf que… C’est quoi ça ?
Que fait ce scooter délabré et ronronnant arrêté en plein milieu de la
route ? Et ces deux jeunes posés dessus qui discutent nerveusement
avec un autre individu tranquillement installé dans une voiture à l’arrêt
sur l’autre voie de la route ? Ils se foutent de nous à barrer la circulation
comme ça !
Si je klaxonne, je vais me faire insulter. Si je ne fais rien, ça va vite
me rendre nerveux et je vais me sentir humilié. Ils se prennent vraiment
pour les rois de la route avec leur scooter !
Bon, on se calme ! Et si je sortais de la voiture pour discuter avec
eux au lieu de les cataloguer et les juger comme ferait n’importe quel
journaliste qui n’a jamais mis les pieds dans un quartier en difficulté ?
Après tout, je suis éducateur spécialisé. Je ne dois pas oublier que les
compétences liées à mon métier doivent en toute logique me permettre
de dialoguer avec des jeunes qui provoquent tout le monde et qui
manifestent ainsi une souffrance qui ne peut que me concerner, moi le
travailleur social !
Conneries tout ça ! Je ne suis pas doué pour la négociation et je
n’ai jamais été bon diplomate et puis, le rapport de force n’est pas très
équilibré. Il n’est clairement pas en ma faveur. Si je leur parle, même
de manière pacifique, ils vont me dire un truc du style : « Rentre chez
toi, espèce de bâtard ! » Et que répondre à ça ? Comment alors ne pas
perdre la face ? Le risque est trop grand de sortir de la voiture
maintenant. Par contre, je pourrais accélérer comme un taré, renverser le
20 scooter, si possible sans écraser les deux jeunes, et continuer ma route
le plus tranquillement possible.
Je me souviens d’un stage que j’avais fait dans un club de
prévention spécialisée pour ma formation initiale d’éducateur. C’était dans
une cité en banlieue parisienne avec des jeunes comme ceux-là. Ils
venaient nous voir dans notre local d’accueil pour boire des cafés
gratuitement, pour nous taxer des cigarettes, gratuitement aussi, et pouvoir
5rouler leur pétard en toute sécurité, loin du regard méfiant de la BAC .
Le matin, on faisait l’accueil, et l’après-midi, on devenait des «
éducateurs de rue », et on les croisait dans leur quartier, ces mêmes jeunes,
fumant et s’ennuyant en groupe.
Je n’ai pas vraiment appris de techniques de communication avec
cette population de jeunes en galère. J’ai surtout appris à la boucler et
à faire profil bas ! Seuls les éducateurs – diplômés ou pas, on s’en
foutait ! – qui maîtrisaient un quelconque art martial, qui mesuraient au
moins deux mètres et qui étaient gras du bide ne se faisaient pas trop
emmerder. Le rapport de force était permanent. Lorsque nous
entamions notre travail de rue, toujours à deux, histoire de se faire repérer
par les individus potentiellement intéressés par notre approche
éducative, bref, lorsque nous faisons nos rondes de jour, tels des flics, mais
sans arme et sans uniforme, il était fréquent d’entendre des insultes
venant des groupes de jeunes que nous croisions. On souriait alors
benoîtement, l’air de rien. Les provocations étaient permanentes ! Un
jour, un type nous a lâché son chien de combat, mais juste pour
s’amuser. Evidemment, il n’y avait aucune méchanceté dans son geste.
Un autre jour, un habitué du local qui s’appelait Nicolas nous avait
volé notre téléphone fixe – sûrement pour le vendre des clopinettes –
et une jeune éducatrice qui venait d’être embauchée l’avait surpris et lui
avait demandé, un peu sèchement il est vrai, de rendre l’objet dérobé.
Il s’est approché d’elle, débordant de haine, de colère, d’humiliation,
n’en pouvant plus ! J’ai vraiment cru qu’il allait la frapper. J’ai osé
intervenir en faisant deux pas peu assurés vers eux. Il s’est retourné vers
moi, m’a regardé et m’a dit : « Si tu fais encore un pas, je te défonce la
tête ! » J’ai failli me chier dessus. Je pense qu’il aurait vraiment pu le
faire, car il y avait de la sincérité dans sa menace, il y avait de la haine
dans son regard et du sang dans ses yeux. J’ai reculé courageusement

5 Brigade anti-criminalité.
21 en me disant qu’en tant que stagiaire, je n’avais aucune raison de me
faire éclater la figure.
Il fallait vraiment y croire, être sûr de soi et ne pas craindre
l’humiliation. Il est évident, qu’à l’époque, cette activité d’éducateur de rue
avait peu de sens pour moi et ne représentait que des risques. J’étais
sûrement trop jeune pour ce type de travail.
J’ai aussi rencontré plusieurs jeunes sympas qui n’étaient ni
provoquants, ni agressifs avec nous. Je me souviens d’un qui voulait à tout
prix devenir policier. Aussi étrange que cela pût paraître, il n’en avait
pas honte et assumait parfaitement ce choix. Il s’appelait Karim, était
toujours poli, agréable, tranquille. C’était pratiquement le seul à ne pas
fumer du shit à longueur de journée. Il était venu un jour dans le local
d’accueil pour appeler le centre de formation de la police nationale,
mais comme il était très timide, il n’osait pas parler au téléphone, il
m’avait alors demandé de le faire à sa place, et je l’ai fait,
maladroitement, parce que moi aussi j’étais super timide et je n’étais pas très fier
de parler à des flics. De toute façon, j’avais envie d’être sympa avec lui
et de l’aider. Je lui donnais même des cours de français ! Moi, des cours
de français ! Il n’avait pas été très longtemps à l’école et savait à peine
écrire, et il en avait vraiment honte.
Malgré cette rencontre, ce stage m’a quand même pas mal
traumatisé ! Un matin encore, deux habitués du local d’accueil dont Nicolas
– encore lui ! – sont venus. Ils avaient déjà fumé plusieurs joints, ça se
voyait à leur manière de rigoler, et ils se sont mis à danser et à chanter :
« CE SOIR, ON VOUS MET, CE SOIR ON VOUS MET LE FEU ! C’EST NOUS
LES MARSEILLAIS, APPELEZ LES POMPIERS ! » C’était une chanson
d’IAM qui faisait fureur à l’époque. Et ils se sont mis à cramer des
feuilles qui étaient posées sur le bureau ! J’étais tout seul ce jour-là ! Ils
se foutaient royalement de mes supplications ! Et ils chantaient et
dansaient ! Et ça cramait ! Et je paniquais !
Il y avait aussi un gars très gentil, un fils de portugais qui vivait
dans la cité avec sa femme et son bébé de quelques mois. Il cherchait
du boulot comme un désespéré – véritablement du matin jusqu’au
soir ! – mais il ne trouvait jamais rien ! Je n’ai jamais vu quelqu’un se
démener comme lui. Il n’avait aucun diplôme, aucun piston, un réseau
social aussi pauvre que celui d’un clochard. Il s’enfonçait de jour en
jour. Heureusement, grâce au directeur du centre social du quartier qui
connaissait bien un type à l’ANPE, il a pu bénéficier d’un plan de la
22 RATP. Il a été embauché dans le cadre d’un CDD de cinq ans. Un type
vraiment bien, bosseur, sérieux et gentil comme tout.
Il y avait aussi quelques vieux toxicos ou alcoolos. Ils devaient
avoir une trentaine d’années, j’imagine. Ils avaient tous le SIDA et
crevaient en douceur devant nous qui étions les seuls à les accueillir. Eux
ne m’effrayaient pas, au contraire, je me sentais presque en sécurité
auprès d’eux, tous ces vieux caïds en fin de parcours qui n’attendaient
plus rien de personne. Mais ces autres jeunes, déglingués et abrutis par
l’ennui et les joints quotidiens, j’avoue que j’avais du mal à les trouver
sympathiques à l’époque. En fait, leur violence me faisait peur…
Comme ceux qui me bloquent actuellement ! Ceux-là, ce sont les
nouveaux beaufs des cités. Des purs beaufs de qualité supérieure made
in France ! Ils emmerdent tout le monde. Ils jouent aux caïds des rues,
et ça marche ! J’avoue que parfois, j’ai des envies de meurtre !
Je dois faire quelque chose ! Je vais leur faire peur en appuyant sur
l’accélérateur sans enclencher la vitesse et en faisant de grands gestes
avec ma main droite en signe d’agacement. Voilà c’est fait !
Et voilà leur regard agressif qui se tourne vers moi ! Le
conducteur, un petit gars, la capuche de son blouson sur la tête, s’approche.
J’aperçois trois autres jeunes ! Tels des hyènes affamées, ils
m’encerclent ! Un jeune tente d’ouvrir ma portière qui est heureusement
verrouillée. Tentons le dialogue. Peut-être qu’un dénouement pacifique
reste possible. Sans prendre trop de risque, je descends la vitre de trois
centimètres, et…
- Le jeune : Alors, c’est quoi ton problème ? Hein ? T’as un
problème mon pote ? Tu m’insultes là ? Tu insultes qui là ?
- Moi : Je voudrais juste pouvoir passer avec ma voiture. Je…
- Le jeune : Quoi ? On ne peut pas discuter une minute avec mon
pote sans que tu t’énerves ? Hé, il n’veut pas qu’on discute ! Il
n’est pas pour la paix des peuples, j’ai l’impression. Il s’énerve en
plus ! Il est pressé de rentrer, le pépère, avec sa voiture ?
- Moi : Je ne m’énerve pas, mais je... Enfin…
- L’autre jeune : Le bouffon, il n’veut pas qu’on discute un peu ?
Faut qu’il s’excuse ma parole ! Pas vrai ?
- Le jeune : Ben ouais, t’as raison mon pote. Tu m’manques de
respect là, à moi à et mon pote ! Espèce de bouffon ! Tu dois
t’excuser ma parole ! Bâtard !

23 Les trois jeunes rôdent toujours et, tout en rigolant, s’acharnent
sur les poignées des portières ! Ils vont tout bousiller ! Plusieurs
voitures attendent derrière la mienne, mais aucune n’a encore klaxonné.
Le jeune encagoulé reste là, devant la portière. Il ne dit plus rien et
balance ses bras, me regardant avec dédain. La circulation est
totalement bloquée. On entend à peine le bruit des moteurs. Je reste
silencieux, et m’assure à nouveau que le verrouillage automatique des
portières me protège bien de l’extérieur. Que faire maintenant ? QUE FAIT
LA POLICE, BORDEL ? Surtout ne pas paniquer ! Merde ! Je suis fait
comme un rat !
J’enclenche la première vitesse et abaisse la pédale de l’embrayage
tout doucement. Ma voiture s’approche tranquillement du scooter. Les
jeunes s’agitent de plus en plus. Ils rigolent ! Ils savent que je n’oserai
jamais toucher à leur deux-roues pourri. Ils ont raison, les salauds !
Soudain, une voix féminine se fait entendre au loin.
- La voix : Merde ! vous avancez les merdeux ou quoi ! Je bosse
moi ! Feignasses !
- Le jeune : Eh bouffonne, t’as un problème, tu parles à qui ? Ta
mère la pute ! Tu veux t’taper ?
- La voix : Ta gueule morveux ! Jeune con ! T’as vu ton allure ?
Va donc apprendre le français, moi j’ travaille, j’glande pas toute
la journée comme toi, et j’vis pas dans ta cité ! Guignol !
- Le jeune : Enculée ! L’enculée ! La bouffonne ! Sa race ! On va
la tondre !
- La voix : J’me mélange pas à toi, guignol des Caraïbes !

En me retournant, je vois un peu plus loin en arrière la forme
imposante de la conductrice d’une camionnette de livraison qui est
sortie de son véhicule. C’est manifestement elle qui s’est mise à gueuler.
Elle a un objet à la main, mais je n’arrive pas bien à en distinguer la
nature. On dirait Hulk, mais en femme !
Tout en agitant leurs mains bizarrement, les jeunes se dirigent
rapidement vers ma sauveuse avec la même démarche chaloupée. Le
scooter se précipite lui aussi vers la nouvelle cible, me libérant ainsi la
voie. J’ai l’impression qu’un attroupement se forme déjà autour de la
femme. Manifestement, d’autres jeunes et des adultes du quartier sont
attirés par le spectacle et souhaitent rejoindre la scène. Peut-être qu’il y
24