Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Kabylie du Jurjura

De
566 pages

Tout d’abord, et avant de commencer l’étude qui fera l’objet de ce premier livre, il est nécessaire de rechercher la signification du mot « Kabylie ». Il ne faut pas y attacher une valeur ethnique qu’il n’a pas et qu’il n’a jamais eue. « Kabylie » vient de l’arabe « K’abila », dont le sens étymologique est « en face les uns des autres, dans leurs déserts et tous de valeurs égales ». En voyant la réunion de toutes ces tribus, de tous ces villages, situés en face les uns des autres, dans des contrées plus ou moins inaccessibles, et avec une apparence d’égalité parfaite chez les individus, on a appliqué à toute la région le mot « Kabylie ».

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Jules Liorel

Kabylie du Jurjura

PRÉFACE

A quelques mètres au-dessus du petit bourg français de Fort National s’élève une esplanade aérienne. Des aigles roux en rasent les murs, les ailes étendues. On est là comme en plein ciel, et on y jouit d’un spectacle merveilleux.

Une ligne de très hautes montagnes se brise en arêtes et en échancrures sur les profondeurs bleues du sud. Au-dessous, des crêtes ondulent comme les vagues d’un Océan, des vallées effroyables se creusent, des pitons se dressent comme des écueils ; le tout est cultivé, bêché, planté de beaux arbres. Sur les crêtes des villages longs, sur les pitons des villages ronds blanchissent couverts de tuiles rouges. Dans les vallées, des hameaux et quelques maisons dispersées sont noyés d’ombre. Pas une ville centrale, par une route ne parait, qui mette en contact tous ces petits mondes ; rien ne s’y découvre qui y centralise la vie.

Vous interrogez. On vous répond : les villages des crêtes et ceux des pitons sont des villages de guerre, chacun a ses figuiers, ses oliviers, ses champs, son assemblée, ses lois, ses ambitions et ses anciennes vengeances. Il y a eu là, il y a peut-être encore des haines inexpiables et des amitiés profondes, des divisions infinies et des alliances très larges, tout ce que vous pouvez imaginer de plus contradictoire. Leurs habitants n’ont qu’un seul et même costume, la chemise blanche, le burnous blanc, la calotte rouge : ils ne parlent qu’une seule et même langue, celle des vieux Libyens mêlée d’arabe ; ils professent la même religion, l’islamisme, qu’ils comprennent d’ailleurs assez mal : mais leurs visages sont tellement différents qu’il est presque impossible de deviner quels ont été leurs pères. Le Germain s’y heurte au Romain, le Chananéen à l’Indou et à l’Arabe. Ils forment tous ensemble une section bien nette, une tache isolée dans l’Afrique du Nord, et cependant ils n’ont pas de nom. Nous faisons comme les Arabes, nous les appelons les Ligues « Qebaîel », parce que ce sont leurs ligues les plus puissantes qui ont d’abord tenu tête à nos soldats, et de là chacun d’eux est dit « Qebaîli », Ligueur. Ils ont eux-mêmes adopté cette dénomination bizarre et étrangère.

Tous ces traits discordants s’ajustent, et toutes ces diversités se fondent en une sorte d’unité, quand nous descendons au milieu d’eux pour les étudier sans parti pris. Ce que nous prenons de loin pour désordonné n’est que différent de nos habitudes et de nos conceptions ordinaires. Ce pays des Ligues est surprenant sans doute, mais organisé, constitué pour vivre, et si bien résistant qu’il a vu passer des empires comme ceux des Césars, des Khalifes et des Sultans de Stamboul, sans en subir de graves atteintes. Donnons-lui sans tarder son caractère distinctif et sa marque propre. C’est, en face de notre société moderne, l’exemple le plus net de ce qu’on a toujours appelé, sans les bien comprendre encore, les sociétés barbares ; c’est encore, si l’on veut, la Grèce primitive ou la Germanie vue par César.

En quel temps des hommes ont-ils commencé de remonter ses vallées noires, fuyant des hordes de cavaliers qui incendiaient les plaines environnantes nul ne peut le dire ; mais le premier noyau qui fixa fut certainement un petit groupe cimenté le besoin exclusif et impérieux de vivre. Un groupe pareil suivit ses traces, et chacun d’eux s’établit sur la montagne la plus abrupte qu’il put trouver, regardant son voisin avec défiance. Des côtés on bâtit des murs, on aiguisa des armes, on veilla la nuit, et un jour vint où on s’entretua uniquement parce qu’on vivait face à face. Dès lors le sang coula tous les ans de part et d’autre, tantôt plus, tantôt moins, et une sorte d’équilibre de meurtres finit par s’établir. Une égale discipline régna dans chacune des petites forteresses. Tous les hommes en âge d’y venir une épée s’y unirent si étroitement qu’ils n’eurent plus ensemble qu’une terre, qu’un nom, qu’une volonté, qu’une âme. Ils furent comme les membres d’un seul corps. Les femmes qui partageaient leurs dangers, mais ne pouvaient combattre, honorées comme mères, suspectées comme amantes, furent, elles aussi, tenues par de dures lois. Elles ne possédaient rien, elles n’héritaient de rien, elles étaient mariées au gré des hommes porteurs d’épées, et cela était encore nécessaire : car le caprice d’une femme aurait pu introduire l’ennemi dans la communauté, lui porter un coup mortel.

Des années passèrent, et, des dizaines d’autres familles pareilles étant venues, deux ou trois s’unirent pour en combattre une autre ; cette dernière à son tour se chercha des alliés. On échangea le sang, on échangea des femmes. Ainsi naquirent les villages, et des nations embryonnaires apparurent avec leur sénats, leurs chefs annuels et leurs lois ; mais, comme elles étaient toutes nées des mêmes rencontres et des mêmes conditions, elles furent, elles aussi, semblables les unes aux autres. Leur premier rôle fut de restreindre l’indépendance des familles qui les composaient. Une lutte plus ou moins pacifique s’engagea entre le droit nouveau de la cité et le droit antique de ces corps homogènes qui avaient regardé la liberté absolue comme la condition même de leur existence. A la fin, la cité l’emporta, et de la somme de ses victoires gardées dans la mémoires des Anciens, ou inscrites sur des registres, résulta la Règle, la Loi par excellence, le Kanoun, code pénal et, pour une part, code civil, qui fut, dans ce monde à demi-sauvage, le premier indice du triomphe de l’humanité. Toutefois les familles n’abdiquèrent pas sans s’être défendues, et gardèrent même trois de leurs plus redoutables privilèges, la disposition de la femme, la revendication de la terre, la libre vengeance du sang versé.

Une fois créés les villages cherchèrent à s’entre-détruire, comme avaient fait les familles du premier âge ; en même temps la nécessité qui avait déjà soudé les familles dans leurs enceintes les rapprocha des uns des autres, et les tribus se formèrent, elles aussi dirigées par des conseils et des chefs élus. Des montagnes couronnées de cinq ou six fortins devinrent des unités et comme des personnes vivantes ; leurs guerriers en descendirent ensemble sous le commandement de leurs Anciens pour combattre dans les ravins qui les entourent ; elles se laissèrent imposer des règlements d’utilité publique et même des lois. Enfin ces tribus, à leur tour, lasses par instants de combats et d’inquiétudes, finirent par conclure de longues trêves dans les cantons où la nature les avait réunies en masse à peu près compactes, et des confédérations s’organisèrent à la fois pacifiques et défensives. Il y a plus encore : s’il faut en croire Ammien Marcellin, Ibn Khaldoun, Marmol, quelques parties de la Kabylie ont eu des rois.

Rien de plus simple en théorie que la superposition de ces étages ; mais une société n’est pas un édifice de pierre : c’est un être vivant composé d’êtres vivants qui luttent sans cesse, et les uns contre les autres, pour l’existence. Le village était loin d’avoir absorbé les familles, la tribu les villages, la Ligue les tribus. Dans la même enceinte des quartiers séparés par des murs ou par des rues, et communiquant par de larges portes semblables à celles du dehors, attestent encore que les familles étaient toujours prêtes à rompre les contrats antiques qui les unissaient. Si elles étaient trois, deux s’associaient pour opprimer la troisième dans le conseil du village ; si elles étaient quatre, elles se partageaient nettement en deux camps. Un des deux partis s’appelait toujours le parti « d’en bas », Çof Souadda, l’autre celui « d’en haut », Çof Oufella. Les gens d’en haut avaient-ils le dessous, ils s’alliaient sans hésiter aux gens d’en haut d’un village voisin, et ceux d’en bas faisaient de même, de sorte que tous les villages, d’un bout à l’autre du Djurdjura, étaient divisés comme des damiers en cases de deux couleurs. La paix ne s’y maintenait que par un miracle d’équilibre. Les tribus à leur tour menaçaient souvent de se séparer les unes des autres, pour former de nouvelles ligues. Rien n’était plus flottant, plus incertain, que les fameuses Kebaïel. En un mot, chaque village, chaque tribu, chaque confédération, fermentait de mécontents qui méditaient sa ruine, et les voisins s’y détestaient comme des étrangers.

De là une vie sombre et périlleuse, pleine de soupçons et de rancunes, sans délassements ni plaisirs, appliquée toujours aux durs travaux de la culture et de la guerre. Il n’est certes rien de plus admirable que les longues pentes qui descendent du pied des villages kabiles jusqu’au lit des torrents qui les enveloppent, striées de sillons profonds, verdoyantes de figuiers et de champs d’orge, assombries par des massifs d’oliviers. Le plus petit carré de terre, et le plus malaisé, y est fouillé à la pioche, et acquiert une valeur incroyable. La raison vraie de ce prodige dans l’Afrique du Nord est que les hommes qui en ont tiré leur vie ne pouvaient pas aller ailleurs. Cloisonnés dans des territoires minuscules, ils avaient tout autour d’eux des ennemis déclarés, au moins des rivaux prêts à prendre leurs places, S’en éloigner était s’exposer à là misère, courir peut-être au-devant de la mort, et cependant cette existence consacrée par l’habitude leur semblait bonne parce qu’ils n’en connaissaient pas d’autre qui pût garantir leur sécurité et leur honneur. Ils aimaient à rester pauvres dans leurs nids d’aigles qu’ils jugeaient inaccessibles.

Plus d’une fois ils ont été attirés dans le remous des grands empires de Maroc, de Tunis ou de Stamboul. Il ont énergiquement refusé d’en faire partie, aimant mieux rester eux-mêmes que devenir citoyens du monde. Ils ont même résisté aux séductions de l’Islam. Ils en ont reçu les articles de foi ; ils croient en Dieu unique et en son prophète illettré : mais la fraternité musulmane, la discipline musulmane, la loi musulmane dérivée des révélations divines, ils s’en sont défendus pendant des siècles avec une âpre et singulière constance. En vain des prédicants et des Saints venus par centaines de près ou de très loin, de Bougie, de Sétif, d’Alger, de Fez, de Taroudant, et de Baghdad, se sont introduits au milieu d’eux, y sont restés, ont fait souche de familles pacifiques et savantes au milieu de leurs familles ignorantes et belliqueuses ; en vain ils leur ont donné l’exemple de la paix, du pardon réciproque, et de la concorde des vrais croyants ; en vain ils ont bâti entre leurs villages de guerre, dans des vallées ouvertes, des hameaux sans murailles comme pour les inviter à descendre de leurs refuges. Ils n’ont accepté et encore avec méfiance, que leur intervention à la fin des batailles meurtrières que les familles, les partis, les villages, se livraient de temps à autre ; ils ont repoussé comme des présents funestes les nouveautés civilisatrices qui leur semblaient devoir les amollir et les avilir plus tard sous le joug d’un maître. Ils ont voulu, en dépit du Koran lui-même, que leurs femmes restassent privées d’héritage, ou du moins n’héritassent jamais de la terre, pour maintenir leurs familles homogènes sur leur sol si péniblement conquis ou conservé. Ils n’ont jamais admis, encore malgré la parole expresse du Prophète, que le pardon valût mieux que la vengeance. Us n’ont abattu aucune des cloisons qui les séparaient les uns des autres, et leurs villages sont restés dressés contre leurs villages, leurs tribus contre leurs tribus, comme une protestation de l’humanité primitive contre les compromis et la mollesse universelle du monde civilisé.

L’heure sonna cependant où leur indépendance disparut dans une tempête. Abd-el-Kader, cet extraordinaire patriote sans patrie, qui était venu mendier vainement leur concours, la leur avait prédite. Les Français sont montés à l’assaut de leurs montagnes comme une mer en furie, ils les ont submergés en quelques jours, et le Fort Napoléon, aujourd’hui Fort National, enraciné sur leur plus haute montagne cultivée, est la France même implantés au milieu d’eux comme pour l’éternité. Quelqu’évidente que fût leur défaite ayant même qu’ils eussent combattu, quand l’armée du Maréchal Randon était campée au pied des pentes des Beni-Raten, et surtout quand, maîtresse de la crête qui commande la Kabylie entière, elle avait tous leurs villages sous ses pieds, ils ont voulu verser le meilleur de leur sang avant de poser les armes, et c’est là un trait de vaillance désespérée qui leur fait honneur ; mais justement dans ces combats suprêmes leur société apparut bien ce qu’elle était, d’une structure imparfaite et d’une étonnante faiblesse, malgré son apparence redoutable. Si les villages de chaque tribu restèrent groupés ensemble, si même des tribus marchèrent d’un commun accord, du moins l’armée française ne rencontra nulle part devant elle une Kabylie compacte et unanimement résolue. Ce que ces « Ligueurs » étaient en temps de paix, ils le furent et le demeurèrent jusqu’au dernier moment de leur résistance, divisés en fractions jalouses les unes des autres, plus ennemis de leurs voisins qu’ils ne l’étaient de leurs vainqueurs, et on eut ce spectacle étrange des vaincus de la veille demandant la faveur de se mêler à nos rangs, et même de marcher à notre avant garde, si bien que la dernière de leurs tribus, celle des Illoulen à l’extrémité de notre ligne de conquête, fut réduite à merci, incendiée et pillée par toutes les autres réunies, sous les yeux de nos soldats. Ceux qui purent en être surpris ignoraient ce qu’est l’état barbare. La résistance des kabyles n’eut en rien la forme d’une résistance nationale, parce que la nation kabyle n’existait pas.

L’insurrection de 1871 n’a pas fait jaillir du sol une Kabylie nouvelle, et maintenant une question se pose. Que deviendra ce petit monde que le destin aremis entre nos mains ; que devons-nous et que pourrons-nous en faire ? Nous avons sagement respecté son organisation sociale, ses lois d’un âge reculé, ses coutumes quelquefois choquantes. Nous n’y avons encore exercé que les droits essentiels de la souveraineté, la police, la répression des délits et des crimes, l’imposition d’une capitation et de quelques-unes de nos taxes. Irons-nous plus loin ? A quelle heure précise et dans quelle mesure ? Avons-nous une conscience assez claire des devoirs éminents qui dérivent de notre conquête, et sommes-nous certains de leur rendre en bienfaits l’équivalent de leur liberté perdue ? L’avenir y pourvoira, dit-on. Cela ne suffit pas. Il faudra que nous y pourvoyons nous-mêmes, qu’après avoir été forts nous soyons charitables, que les conquérants d’hier, que les administrateurs d’aujourd’hui, deviennent les instituteurs et les guides de ce peuple ignorant et craintif à travers le monde moderne. Déjà des symptômes favorables se révèlent, ne serait-ce que nos écoles déjà plus nombreuses que les mosquées de l’Islam, qui nous permettent de concevoir de belles espérances ; mais le moment est critique et nous devons bien savoir qu’une partie de notre honneur devant la postérité dépend des résolutions qu’il nous faut prendre.

En attendant, ne cessons pas de voir et d’étudier, méditons sur un tel sujet, communiquons-nous nos observations et nos idées, voyageons, lisons, et, si nous le pouvons, faisons de bons livres. En voici un plein de faits et de renseignements, complet dans sa forme, loyal et utile. L’auteur y a résumé tout ce qu’un homme du monde doit savoir de la Kabylie, tout ce qu’un travailleur assidu peut glaner d’attrayant et de profitable dans nos bibliothèques déjà longues sur son histoire, ses coutumes et sa condition présente. Si l’amitié que je lui porte m’empêche de le louer mieux, elle ne m’interdit pas au moins de lui souhaiter vivement l’excellent accueil qu’il mérite. Un proverbe des Touareg dit : « Jette le bienfait derrière toi, il retombe devant toi. » Je suis certain que M. Liorel en vérifiera l’exactitude. Son volume est une bonne action qui ne manquera pas de trouver sa récompense près de ses lecteurs.

 

E. MASQUERAY.

AVANT-PROPOS

Quiconque a passé quelque temps à Alger, cette ville éblouissante de lumière et d’originalité, avec ses cascades de maisons bleues et blanches, ses rues escarpées, parcourues tout le jour et en tous sens par la foule la plus cosmopolite, la plus bizarre, la plus bariolée qu’on puisse imaginer, n’a pu oublier cette admirable baie ou la mer bleuie par les reflets d’un ciel sans tache, vient expirer sur la poussière dorée des grèves. Les pentes de Mustapha, parsemées de nombreuses villas, enfouies dans l’ombre verdoyante des orangers et des néfliers du Japon, perdues sous le mystérieux feuillage des oliviers, puis le promontoire étincelant du cap Matifou, les premiers contreforts de l’Atlas, roses au lever et au coucher du soleil, d’indigo pendant le jour, captivent pendant de longues heures et pour toujours nos regards émerveillés. Tout-à-coup, la vue s’arrête. Là-bas, au-dessus et au delà des premiers monts, se dresse fier et majestueux, le tamgout (pic) de Lalla Khadidja. Pendant l’hiver, la neige, cette chevelure des pics, vieux comme le monde, aime à se reposer aux branches de ses cèdres séculaires. Puis,

O lys mystérieux qui t’effeuilles sans bruit1.

tu disparais au printemps, pour porter la prospérité et la fraîcheur dans les vallées de cette région splendide qui s’appelle la Kabylie.

La Kabylie, combien peu à l’heure actuelle la connaissent ; combien peu même l’ont vue ? En 1876, M. Masqueray, un savant qui a rendu les plus grands services à notre colonie en nous la faisant connaître et auquel je dois un amour sincère pour cette nouvelle France, pouvait écrire : « Les touristes, qui n’ont vu la Kabylie que de la terrasse de Fort National, ont eu, sous les yeux, un des plus beaux paysages du monde, mais ne savent rien des villages Kabyles. On leur a montré des groupes de maisons grises, couvertes de tuiles rouges, sur toutes les pointes environnantes, et ils sont revenus satisfaits. A Alger même, on se vante d’avoir visité Fort national ». (Impressions de voyage, Revue politique et littéraire, 19 et 26 février 1876).

Les temps sont-ils beaucoup changés ? Nous ne le croyons certes pas.

Et cependant, quel plus admirable pays mériterait d’attirer davantage notre attention ; quelle colonie devrions-nous visiter avec plus de soin, avec plus de sollicitude ?

La Kabylie, a-t-on dit, est la clef de l’Algérie. « Tant que les innombrables et intrépides habitants du quadrilatère montagneux compris entre Dellys, Aumale, Sétif et Collo, conserveront des dispositions pacifiques, le reste de l’Algérie, fût-il en feu, noire domination n’en serait pas compromise. Inversement, un soulèvement général de ces contrées nécessiterait, pour être réprimé, de très sérieux efforts » (Paul Bert, Lettres sur la Kabylie). Dès lors, il faut que la Kabylie soit matériellement et moralement à nous.

Que faut-il faire pour conjurer ce péril en conservant la Kabylie ? Il faut la connaître. Pour que la Kabylie soit matériellement à nous, il faut que nous sachions qu’elle peul nous procurer les plus grands avantages, si nous voulons bien nous occuper d’elle ; il faut que nous sachions où doivent tendre nos entreprises pour utiliser sa situation exceptionnelle et les excellentes dispositions de ses habitants. Pour que la Kabylie soit moralement à nous, il faut que nous connaissions son histoire, ses mœurs, ses coutumes, pour être à même de juger et de comprendre le caractère de ceux que nous devons rattacher intimement à la France.

Aussi bien est-ce une tâche fort attrayante. D’autres l’ont déjà remplie et fort bien, me dira-t-on. Qu’importe, il nous semble que nous pouvons, nous aussi, nous écrier : « que parler à des Français de cette partie de notre Afrique, la dernière conquise, la plus originale, la moins battue jusqu’ici par les publicistes et les. touristes, leur parler surtout des dispositions intimes de ce peuple, leur raconter le bien qu’on commence à lui faire, leur indiquer les lueurs d’espérance que ces bons essais font naître, ce n’est point causer en l’air ni de choses d’outre-tombe. Puis qui sait ? Peut-être ces pages tomberont-elles sous les yeux de quelques vieux amis de l’Algérie. Alors, si ce qu’on dit est vrai, que ce cher pays a la vertu magique d’inspirer la sympathie jusqu’à se faire préférer quelquefois à la terre natale »2, peut-être verrons-nous plus de Français venir tenter de vivre heureux et de s’enrichir sur ce nouveau sol au lieu d’aller essuyer presqu’inévitablement à l’étranger tous les revers d’une émigration maladroite, Ce but ne suffirait-il pas à justifier un nouvel appel, en faveur de l’Algérie, dont la Kabylie est une des plus majestueuses et des plus souriantes régions.

Ecrire un livre sur la Kabylie pour la faire connaître au plus grand nombre, tel sera notre but, Mais quel sera ce livre ? Notre œuvre modeste consistera à vulgariser ce qui a été dit et écrit sur ce pays. Il y aurait une prétention bien naïve à vouloir faire une étude personnelle sur la Kabylie, alors que d’excellents auteurs ont si utilement décrit cette région. MM. Hanoteau et Letourneux, Devaux, Masqueray, Daumas et Fabar, pour ne citer que ceux-là, ont dévoilé ses origines, ont mis à nu les parties les plus secrètes et les plus ignorées de cette partie de l’Afrique, et leurs études n’ont pas besoin d’être complétées. Mais malgré l’excellence de ces travaux, nous nous sommes pris à regretter qu’aucun auteur n’ait écrit jusqu’à ce jour un livre, où serait réuni, dans une forme simple et complète, tout ce qu’il importe de connaître de la Kabylie. Nous avons senti là une lacune, et notre seule ambition serait d’arriver à la combler.

Dès lors, réunir dans un ordre méthodique tout ce qui a été dit sur la Kabylie, a été l’objet de nos soins les plus assidus. Simple compilation, dira-t-on, où sera relaté tout ce qui a été publié sur cette région. Oui, compilation, mais compilation que nous avons jugée utile, si l’on considère que grâce à elle, beaucoup de personnes, n’ayant ni le temps, ni la possibilité de pouvoir exercer leurs recherches dans des écrits nombreux et épars, pourront avoir sous la main un ouvrage décrivant la Kabylie telle qu’elle est et telle que des études sérieuses nous l’ont fait connaître. En écrivant l’histoire d’un peuple, qui pourrait échapper à ce reproche de compilation ? L’histoire ne saurait appartenir au domaine de l’imagination, elle ne s’écrit qu’avec des documents déjà existants, elle ne repose que sur des faits déjà constatés. L’œuvre de l’historien réside tout entière dans la clarté, dans l’ordre, dans la méthode, dans la scrupuleuse exactitude des faits et dans une rigoureuse impartialité, qualités essentielles pour la confection de l’histoire. D’ailleurs que de faits nouveaux à relater depuis les événements de 1871 et jusqu’ici restés inédits, que de considérations philosophiques nouvelles à déduire, au fur et à mesure que notre colonisation devient l’objet de controverses presqu’aussi nombreuses que stériles.

Est-il maintenant besoin d’ajouter que le lecteur trouvera ici, un nombre considérable de citations, émanant des auteurs jouissant d’une autorité incontestable. Non seulement, ce procédé pourra assurer à notre livre une valeur très appréciable, mais pour ceux qui voudraient pousser plus loin leurs investigations, il aura l’avantage de leur fournir toutes les indications des sources auxquelles nous avons nous-mêmes puisé.

Notre rôle ainsi déterminé, notre seul effort consistera a n’apporter que des données certaines, des documents irréfutables : puissions-nous arriver à ce résultat, et nous nous estimerons très heureux.

Pour être tout à la fois clairs et précis, nous avons divisé cet ouvrage en dix livres.

Le premier livre contiendra tout ce qui se rapporte à la description géographique, physique, géologique, etc., de la Kabylie.

Dans le second livre, nous donnerons un aperçu de l’histoire de la Kabylie depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque de notre conquête.

Le troisième livre comprendra l’histoire de la conquête et celle des événements qui ont pu se produire depuis cette époque jusqu’à l’insurrection de 1871.

L’insurrection de 1871, dans ses causes et ses effets, fera l’objet de notre livre quatrième. Nous relaterons, dans ce même livre, les faits accomplis depuis cette année désastreuse jusqu’en 1881.

Dans le cinquième livre, nous étudierons l’histoire de la dernière insurrection, l’insurrection de 1881. Nous rechercherons ses causes et les résultats qui en ont été la conséquence. Nous examinerons, non sans curiosité, l’attitude des Kabyles pendant toute cette période.

Le sixième livre sera consacré au parallèle qu’il y a lieu d’établir entre l’état actuel de la Kabylie et celui antérieur à notre conquête, au point de vue de l’administration du pays, de l’état social de l’individu, de ses droits et des législations qui furent ou qui sont aujourd’hui en vigueur.

Les mœurs, les usages et les coutumes des Kabyles feront l’objet de notre livre septième. Nous mettrons dans celle étude un soin tout spécial, signalant les modifications que la conquête a pu apporter et les causes de ces changements.

Le huitième livre nous enseignera l’état des lettres, des sciences, des arts, de l’industrie, de l’agriculture et du commerce, tant dans la période qui a précédé notre occupation que depuis cette époque.

Enfin, dans une neuvième et dernière partie, nous résumerons les divers systèmes de colonisation préconisés pour arriver à l’assimilation du Kabyle au Français. Nous étudierons ce qui peut faire accepter ces systèmes et ce qui, au contraire, doit les faire rejeter.

En forme de conclusion, nous exposerons, dans le dixième et dernier livre, un système de colonisation, fondé sur les données que nous aurons recueillies, et qui sera le résultat des études auxquelles nous nous serons livrés.

Avant de terminer cet avant-propos, qu’il me soit permis de remercier ici bien sincèrement mon savant maître et ami, M. Masqueray. En voulant bien m’autoriser à mettre son nom en tête de cet ouvrage et en écrivant la préface de ce livre, il m’a donné le gage d’une bienveillante amitié dont je ne cesserai de m’honorer. Que mon excellent ami Sidi Zin ben si Moula, Président des Aït Iraten, veuille bien aussi accepter mes remerciements pour l’amabilité qu’il a eue de me communiquer certains documents. Continuant avec zèle l’œuvre de Sidi Moula-Aït Ameur, son père, Kabyle français par le cœur et par les services qu’il a rendus à notre colonie, il mérite hautement cet hommage public que je suis heureux de lui rendre.

Alger-Mustapha, le 16 mars 1892.

LIVRE PREMIER

GÉOGRAPHIE DESCRIPTIVE

Tout d’abord, et avant de commencer l’étude qui fera l’objet de ce premier livre, il est nécessaire de rechercher la signification du mot « Kabylie ». Il ne faut pas y attacher une valeur ethnique qu’il n’a pas et qu’il n’a jamais eue. « Kabylie » vient de l’arabe « K’abila », dont le sens étymologique est « en face les uns des autres, dans leurs déserts et tous de valeurs égales ». En voyant la réunion de toutes ces tribus, de tous ces villages, situés en face les uns des autres, dans des contrées plus ou moins inaccessibles, et avec une apparence d’égalité parfaite chez les individus, on a appliqué à toute la région le mot « Kabylie ».

En réalité « K’abila », veut dire « confédération, agglomération » ce qui au pluriel peut s’exprimer par « les ligues ». C’est là le véritable sens de ce mot.

Le mot « Kabyles » n’est d’ailleurs pas employé seulement en Algérie ; en Arabie, on appelle de ce nom les Arabes Ajar ou Danakil, qui occupent la contrée située à l’est de l’Abyssinie ; au Maroc, les Imazighen du nord portent aussi ce nom.

On a dit et répété que les habitants de Jurjura ne se donnent pas le nom de Kabyles mais celui de « Imazighen », (au singulier « Anzigh »), c’est-à-dire les hommes libres. A notre avis, cela est inexact ; ils se disent Gouaoua ou Zouaoua. Le mot « Imazighen » vient du touareg « Amaher », au pluriel « lmohar », qui signifie pillard, et par extension, libre. Quelques changements de prononciation et d’écriture font qu’au Maroc, l’on dit « Amazir » au lieu de « Amaber » et « Imaziren » au lieu de « Imohar ». De « Imaziren » à Imazighen, il n’y a qu’un pas. Mais nous le répétons, les Kabyles ne se donnent pas ce nom entre eux.

Ceci dit, examinons la configuration géographique de la Kabylie : cette tâche nous sera singulièrement facilitée par la remarquable carte du maréchal Randon et par celles dressées sous la direction de l’état-major, et aussi par les excellents travaux de MM. Carette, Hanoteau et Letourneux, etc....

La Kabylie du Jurjura, qu’on appelle aussi la Grande Kabylie, est cette partie de l’Algérie, comprise entre : « la Méditerranée, au Nord : le cours de l’Isser depuis son embouchure jusqu’aux ruines du pont de Ben Hini à l’Ouest ; le Jurjura et le prolongement occidental de cette chaîne, jusqu’à l’Isser, au Sud ; et à l’Est, le prolongement oriental du Jurjura suivant la ligne de crête qui passe par les cols appelés : Tizi-n-Tirourda, Tizi-Ichelladhen, Tizi-n-Cheriâ,Tizi-n-Tizberbar, Tizi-Oukfadou, va tomber à la mer à quelques lieues dans l’Est du cap Corbelin. Ces limites sont à peu près celles de la division de Dellys »1.

Telle est la description faite par MM. Hanoteau et Letourneux. Si nous voulons déterminer d’une façon plus complète cette configuration, nous n’avons qu’à suivre sur une carte la ligne suivante. Partant de la Méditerranée au Nord, auprès de El Meurdja Touïla, nous descendons en ligne presque perpendiculaire jusqu’au niveau des Ouled el Arbi. nous inclinons à l’Est jusqu’aux Ouled ben Chatat, et jusqu’à la rencontre de l’Isser à la hauteur de Haouch ben Teldjà. Laligne passe en deçà de l’Isser pour venir presque jusqu’à Bou Smaïl, elle incline alors presque horizontalement jusqu’au cours de l’Isser, qu’elle suit presque sans discontinuité jusqu’à l’affluent Asif el Djenta. De cet endroit, la ligne redescend au Sud dans la direction de Doukkara Ouled Djellada et de Chabet-el-Akra ; elle se prolonge encore Un peu au Sud, puis après avoir suivi quelque temps la direction de l’Ouest à l’Est, remonté pour passer à El’ Ah’mra, El Djemaâ, Ait T’el’ha. De là elle va au Sud du côté de Bordj Bouira et remonte à Tizi Ouzaboub, passe au Tamgout (pic) Aïzer, suit la direction Ouest-Nord-Est pour passer à Ait Aggad, Azrou Gougan, Azrou en Temedouïn, Tizi-n-Kouilal, Tizi-n-Takherrat, Tizi-n-Aït-Ouâban, Tizi-n-Tirourda, Tizi-n-Tizit. De ce point. celle ligne remonte très franchement vers le Nord-Est en passant par Tizi-Ichelladhen, Tizi-berth, Tizi-n-Cheriâ, Tizi-n-Tezberbar, Tizi Oukfadou jusqu’à la hauteur et à l’ouest de Tahourirt Iiniin ; elle incline alors à l’ouest jusqu’à la hauteur et à l’est de Ahamil, puis remonte au nord jusqu’auprès de Talbant. De ce point elle va à l’est jusqu’à Tizi-n-Temissa, reprend sa direction au Nord en passant par Tizi-n-Toumelilin, Tahariktou Amara, Tinri aït Moussa, Aït Abdel Mounen jusqu’à Etrouck. Elle suit la direction Ouest jusqu’à Tizi Bou Nâman, Cheurfa, et se dirige vers le Nord et à l’Ouest de Ir’il Melloulen jusqu’à la mer.

La surface totale de la Kabylie considérée comme formant l’ancienne subdivision de Dellys est de 365904 hectares ; mais en réalité sa superficie est de 525008 hectares ; l’arrondissement de Tizi Ouzou seul a une étendue de 352021 hectares.

Pays extrêmement montagneux, sans plaines, car l’on ne saurait donner raisonnablement ce nom à des sortes d’ondulations de terrain flanquées sur la pente des montagnes, les vallées y sont étroites et encaissées.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin