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L'accès à l'alimentation dans les grandes villes (Asie, Afrique, Caraïbes)

De
178 pages
L'accès à l'alimentation dans les grandes villes des pays pauvres est au centre des préoccupations des pouvoirs publics et de la communauté internationale.La mobilisation des Etats et des organismes internationaux sur la sécurité alimentaire témoigne de la persistance des problèmes d'accès à l'alimentation dans le monde. Cet ouvrage est une synthèse sur la question alimentaire en milieu urbain, qui s'appuie sur des études réalisées dans des contextes aussi différents que ceux de grandes villes d'Afrique (Congo, Bénin, Angola, Mali), d'Asie (Cambodge et Laos) ou des Caraïbes (Haïti).
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Couverture

Cover

4e de couverture

4e Image couverture

Titre

Pr Yolande BERTON-OFOUÉMÉ

 

 

 

 

 

L’ACCÈS À L’ALIMENTATION

DANS LES GRANDES VILLES

 

(Asie, Afrique, Caraïbes)

 

Luanda (Angola), Brazzaville et Pointe-Noire (République du Congo),

Conurbation Cotonou/Abomey-Calavi/Porto-Novo (Bénin),

Bamako (Mali), Phnom Penh (Cambodge),

Vientiane (Laos), Port-au-Prince (Haïti)

 

 

Préface d’Yvonnick Huet

 

 

 

 

 

 

 

Copyright

Du même auteur

 

Le guide des concours organisés à Brazzaville

République du Congo, ministère de l’Enseignement supérieur,

Université Marien Ngouabi, L’Harmattan, 2011.

 

Photo de couverture :

Une commerçante de fruits et légumes au Laos

Réalisation : Agrisud International, 2008.

Toutes les photos incluses dans le texte sont prises par nous.

 

 

 

 

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-78995-8

AVANT-PROPOS

L’ouvrage présente une partie des résultats des études réalisées à la demande d’Agrisud International1 dans le cadre de la mise en œuvre des projets d’appui aux activités agricoles dans les grandes villes des pays « pauvres2 ». Les objectifs généraux étant l’amélioration de l’approvisionnement alimentaire des citadins en nombre croissant et particulièrement des populations défavorisées, des revenus des producteurs et commerçants et la création d’activités génératrices de revenus dans les secteurs de la production, la commercialisation et la transformation des produits agricoles. Les appuis à apporter, nécessitent non seulement la connaissance des filières agricoles, mais aussi celle de la demande. D’où l’intérêt de réaliser les études portant, entre autres, sur la caractérisation de cette demande, objet de mon analyse. Les résultats présentés constituent à ce jour des données de références pour les chercheurs intéressés à la question alimentaire dans les grandes villes des pays pauvres, les organismes internationaux préoccupés par les dynamiques temporelles de cette consommation suivant les appuis apportés, les agents de développement et les décideurs soucieux d’améliorer les conditions d’accès à l’alimentation pour toute la population.

 

En effet, mes premiers pas dans le domaine de la recherche ont commencé en 1988 lorsqu’à la suite de la visite du site d’Agricongo3, j’ai été recrutée comme enquêtrice. Au fil des années, mes fonctions au sein de la structure et ma collaboration avec celle-ci ont évolué. D’enquêtrice, je suis passée chargée de mission puis consultante. En 1988, un accord de partenariat est signé entre Agricongo, le Centre International de la Recherche Agronomique pour le Développement4 et l’Office de Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer5 avec la mise en place d’un dispositif associant « développeurs », « chercheurs » et « universitaires ». Ce dispositif pluridisciplinaire (car composé de géographes, sociologues, juristes, économistes, agronomes, etc.) a reçu pour mission la réalisation des études sur les filières maraîchères à Brazzaville, support d’un observatoire économique permanent et base d’une méthode d’études structurée.

Le dispositif comporte trois phases d’études : de 1988 à 1989, de 1989 à 1990 et de 1991 à 1993, et ce, sur trois niveaux d’investigations complémentaires conduits de « fronts ». Il s’agit des études « Zones de production et flux de produits », « Commerce-commerçants », « Prix-produits » et « Marchés de la consommation et caractérisation de la demande alimentaire ». J’ai participé aux trois niveaux d’investigations avec une forte implication personnelle à la caractérisation de la demande. Les méthodes de collecte de données testées à Brazzaville ont été par la suite adaptées aux réalités de chaque pays d’intervention d’Agrisud International.

À partir de 1997, à la demande de cette institution, j’ai participé à la réalisation (conception, collecte et traitement de données et analyse des résultats) d’études sur la distribution et la consommation alimentaire, ainsi que sur l’identification des activités génératrices de revenus pour les populations défavorisées dans les pays suivants : Congo, Cambodge, Côte d’Ivoire, Laos, Haïti, Angola, France, Bénin et Mali. L’ouvrage porte sur quelques grandes villes de ces pays.

Je tiens à adresser mes remerciements à Bonaventure Maurice Mengho et Émilienne Raoul-Matingou qui, dans le cadre de la formation des étudiants géographes sur le terrain, m’ont fait découvrir l’univers d’Agricongo et d’Agrisud International.

Toute ma gratitude à Jacques Baratier et à son épouse Caroline Baratier, respectivement Président fondateur et Secrétaire générale d’Agrisud International, qui ont consacré une bonne partie de leur vie à lutter contre la pauvreté dans les pays du Sud par la création de Très petites entreprises familiales. Leur passage à l’orient éternel est une perte pour ces pays qui connaissent davantage des problèmes alimentaires.

J’exprime ici ma reconnaissance et ma gratitude à toute l’équipe d’Agrisud International et particulièrement à Yvonick Huet et Sylvain Berton pour la confiance qu’ils m’ont accordée et pour leur appui multiforme.

Je ne saurais passer sous silence la contribution de mes collaborateurs François Macarez et Christophe Papin à la réalisation des études au Cambodge, Laos, Bénin, Mali, Haïti, Angola… Je tiens à leur dire ici le plaisir que j’ai eu à travailler avec eux durant plusieurs années.

Que les commerçants, producteurs, transporteurs, consommateurs, enquêteurs, autorités politiques et administratives des pays d’études, chercheurs de l’Institut de Recherches et d’Applications et de Méthodes de Développement (IRAM) trouvent ici l’expression de ma gratitude.

Je tiens particulièrement à remercier les partenaires financiers d’Agrisud International notamment la Caisse française de Développement et l’Union européenne qui ont financé non seulement les études mais aussi les programmes d’appui au développement en faveur des pays.


1  Agrisud International : Institut d’appui au développement en zones tropicales, dont la vocation est de contribuer à l’émergence d’économies fondées sur la petite entreprise, en s’attachant à identifier les systèmes techniques innovants, à définir les modalités de leur transfert au sein des filières existantes et à accompagner de manière pérenne leur mise en œuvre sur le terrain.

2  « Pauvres » est un terme générique pour caractériser les pays du Sud en comparaison avec les pays industrialisés dits « riches ». Si l’on se réfère aux richesses naturelles et humaines, la plupart des pays ne devraient pas être qualifiés de « pauvres ».

3  Agricongo est un Institut de pays d’Agrisud International créé au Congo. Celui-ci est une association loi 1901 qui a mené depuis 1986 des programmes de recherche-action dans plus de vingt pays et qui conduit actuellement des opérations de développement dans quinze pays (République démocratique du Congo, France, Bénin, Côte d’Ivoire, Mozambique, Cambodge, Gabon, São Tomé-et-Principes, Haïti, etc.) Le maraîchage, la polyculture en agroforesterie, l’élevage intensif, la culture de champignons, la transformation des produits agricoles et l’artisanat para-agricole sont les grands axes d’intervention de la structure.

4  CIRAD : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement est un organisme scientifique spécialisé en agriculture des régions chaudes et subtropicales. Il réalise, dans une cinquantaine de pays, des opérations de recherche, de développement agricole et de formation.

5  ORSTOM : actuel Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

PRÉFACE

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L’urbanisation est un phénomène planétaire, un mouvement de transformation inéluctable de nos sociétés qui présente désormais un caractère exponentiel.

En Afrique subsaharienne, par exemple, quand la majorité des pays accèdent à l’indépendance dans les années 1960, un habitant sur 10 vit dans les villes, aujourd’hui, ce sont plus de 40 % et ce sera probablement plus de 55 % en 2025…

Selon l’ONU-Habitat, avec un rythme moyen d’urbanisation de 3,4 % pour le continent africain tout entier (le plus élevé au monde), les grandes villes d’Afrique vont encore gagner des millions d’habitants. Des villes comme Lagos ou Kinshasa vont figurer parmi les plus grandes de la planète. Certaines capitales vont devenir hypertrophiques par rapport aux autres villes de leur territoire, créant une sorte de désert humain autour d’elles. Au-delà même de la croissance des grandes villes, on se rend compte que ce phénomène urbain est solidement installé et touche désormais les villes de taille secondaire. Plus d’un Africain sur deux résidera en ville à l’horizon 2030.

Cette urbanisation est bien sûr à mettre au compte de l’attrait des villes et du mirage économique qu’elles portent. Mais la paupérisation croissante des campagnes n’est évidemment pas étrangère à ce phénomène. Un tel mouvement d’abandon progressif des territoires ruraux, avec leur potentiel de production qui se réduit d’autant, pose alors la question de l’alimentation de ces populations urbaines en croissance.

Dans bien des cas, l’augmentation de cette demande urbaine en produits de large consommation est en effet cruellement confrontée à la baisse des productions locales. Cet écart croissant entre l’offre et la demande est, pour l’essentiel, compensé par les produits importés à des prix subventionnés : c’est l’instabilité sur les prix et une faiblesse des rémunérations des productions locales qui s’installent. Cette situation d’insécurité alimentaire touche en particulier les plus démunis, et la moindre augmentation des revenus est rapidement laminée par des prix alimentaires plus élevés.

Les crises alimentaires deviennent récurrentes, et c’est à cette occasion que l’on découvre l’importance de l’agriculture familiale : elle représente 70 % de la production alimentaire mondiale et concerne 2,8 milliards d’individus. Mieux sans doute que tout autre mode d’agriculture, elle contribue largement à relever au moins deux grands défis : celui d’alimenter convenablement les populations et celui de gérer durablement les ressources naturelles de la planète. Au-delà, c’est elle qui procure un travail décent à plus d’un tiers de l’humanité, renforce la cohérence du tissu social, stimule les territoires et freine l’exode.

Cette agriculture familiale s’exerce dans les territoires ruraux pour produire en particulier les cultures vivrières de base, des territoires souvent malmenés par les dérèglements climatiques ou socio-économiques. Elle s’exerce aussi en périphérie des villes, c’est l’agriculture périurbaine, une activité créatrice d’emplois mais souvent précaire, et qui se retrouve paradoxalement rejetée de plus en plus loin de la ville, alors les marchés urbains la sollicitent de plus en plus pour ses produits frais, pour ses circuits courts qui réduisent les prix autant que la pollution par les transports.

L’agriculture familiale tient ainsi un rôle essentiel, mais pour qu’elle puisse être efficace face aux défis auxquels elle est soumise, il faudrait qu’elle dispose de bien plus de moyens qu’on ne lui en accorde, alors qu’un habitant sur sept souffre encore de sous-alimentation. Si l’on met en perspective l’accroissement de la population et donc celui de la demande alimentaire, alors on comprend que l’insécurité alimentaire risque de s’étendre si rien n’est fait pour la contenir.

Heureusement, ceci n’est pas une fatalité. Ces phénomènes peuvent en effet être contenus si des efforts soutenus sont déployés en faveur de cette agriculture familiale, qui reste le rempart le plus efficace contre l’insécurité alimentaire. Chez Agrisud International, c’est là notre champ d’intervention depuis bientôt trente ans, avec une démarche qui a permis de soutenir le développement de plus de 55 000 petites exploitations agricoles familiales.

Cette démarche s’est construite au fil du temps grâce à l’engagement de toute une équipe sur la durée. Le Professeur Yolande Berton-Ofouémé a fait très tôt partie de cette équipe. J’ai eu la chance de suivre son parcours depuis la fin des années 80. Voilà quelqu’un qui, dès cette époque, s’est investi avec le plus grand discernement dans l’étude des dynamiques socio-économiques des filières maraîchères de Brazzaville, aussi bien par l’analyse des espaces de production que par celle de la consommation. Elle a acquis très vite une capacité d’analyse très fine de ces dynamiques. Cette expertise s’est renforcée au fil du temps sur de nombreux terrains, qui lui a permis de soutenir, en 1996, sa thèse de doctorat sur « L’approvisionnement des villes en Afrique noire : produire, vendre et consommer les légumes à Brazzaville », sous la direction d’Yves Pehaut et de Pierre Vennetier.

Toute cette expérience et ce recul permettent aujourd’hui au Professeur Yolande Berton-Ofouémé de produire une synthèse particulièrement solide sur la question alimentaire en milieu urbain, en s’appuyant sur des études réalisées dans des contextes aussi différents que ceux de grandes villes d’Afrique, d’Asie ou encore des Caraïbes.

C’est cette synthèse qu’elle nous livre dans cet ouvrage, une lecture indispensable à tous ceux qui, comme nous, savent à quel point la question alimentaire est plus cruciale qu’elle ne l’a jamais été.

 

Yvonnick Huet

Directeur général d’Agrisud International

INTRODUCTION

« L’inégalité devant la mort, c’est donc d’abord l’inégalitédevant la maladie et puis devant la faim et la malnutrition » (André Mayer, 1949, p. 5).

 

L’urbanisation est un phénomène mondial. Elle a connu une évolution progressive qui s’est réalisée à des rythmes variés suivant les continents ou les pays. En effet, rapporte Souty, J. (2007, p. 1), « Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les villes du monde n’ont jamais attiré plus de 10 % de la population mondiale. À partir de la révolution industrielle (1850-1950), une urbanisation progressive et massive touche l’Occident, urbanisé aujourd’hui à 80 %. Depuis 1950 […], le phénomène affecte l’Amérique latine, puis il s’est généralisé à l’ensemble des pays pauvres ».

À l’échelle planétaire, le nombre de citadins ne cesse de croître, mais à un rythme différencié. « Si la population mondiale était passée de 2,5 milliards d’habitants à la fin de la Seconde Guerre mondiale à 6,5 milliards en 2005, soit 4 milliards de plus qu’en 1950, à 7,4 milliards en 2016 (Nations Unies 2014), le nombre de citadins a, pour sa part, quintuplé » (Pulliat, 2009, p. 6). « … Légèrement inférieur à 30 % en 1950, le taux d’urbanisation franchit en 2007 la “barre” de 50 %. D’après les Nations Unies, il devrait se situer un peu au-dessus de 60 % en 2030. La planète compte aujourd’hui 3,3 milliards de citadins, soit quatre fois et demie plus qu’en 1950. En 2030, l’effectif de la population urbaine devrait atteindre 5 milliards ; il y aurait alors autant de citadins dans le monde que d’habitants sur terre en 1987 » (Véron6, 2007, cité par Pulliat, p. 6). En effet, la croissance démographique se fait prioritairement dans les villes. Les démographes prévoient que « la population mondiale atteindra entre 9 et 10 milliards d’âmes d’ici 2050, et plus de 90 % de ces hommes supplémentaires seront citadins » (Griffon7, 2008, cité par Pulliat, p. 6).

L’urbanisation est forte dans la plupart des pays industrialisés. L’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, les Caraïbes et l’Europe sont des régions les plus urbanisées au monde avec des taux d’urbanisation qui dépassent 70 % en 2014. En Afrique et en Asie, les taux sont en revanche variables. Dans certains pays, le nombre de citadins s’accroît vite et dans d’autres prédomine la population rurale. Celle-ci a tendance à régresser au profit de la population urbaine. En 2007-2008, la population urbaine passe de 62 % en République du Congo, 30 % au Laos, 31 % au Bénin, 38 % en Angola, 19 % au Cambodge, 49 % en Haïti et 25 % au Mali à respectivement, en 2015, à 65 %, 39 %, 39 %, 44 %, 21 %, 59 % et 40 % (Banque mondiale citée par Perspective Monde). Si les taux d’urbanisation divergent d’un pays à l’autre, la concentration de la population dans une ou deux villes est l’un des points communs de ces pays8. Cette concentration démographique en milieu urbain pose un enjeu de taille pour l’accès à l’alimentation de qualité et en quantité suffisante. Les citadins contribuent certes à leur alimentation, mais l’essentiel des approvisionnements passe par le marché, ce qui nécessite des revenus subséquents. Nourrir les grandes villes en assurant en quantité le ravitaillement des citadins est une préoccupation majeure des gouvernements des pays du Sud. La forte demande de produits alimentaires exprimée par les populations urbaines a contribué au développement de l’agriculture marchande en zone rurale et de l’agriculture intra et périurbaine soutenue tant bien que mal par les pays, les Organisations non gouvernementales et les bailleurs de fonds. Malgré les efforts consentis par les uns et les autres, la production locale est loin de couvrir les besoins des villes en certaines denrées ; d’où le recours aux importations de riz et de blé ainsi que de leurs produits dérivés, de produits animaux, oléagineux, agroalimentaires, etc. « Ces importations à bas prix sont favorisées par la libéralisation des échanges et les politiques de subvention aux exportations agricoles des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Entre 1995 et 2002, le volume des importations de céréales a crû de 58 % selon la FAO, mais le prix du riz à la tonne a baissé de 35 % » (Spore 115, 2005). « … les importations de volailles ont été multipliées par trois tandis que leur prix baissait de 40 % » (Spore 114, 2004).

Mais force est de constater que les productions locales et les importations massives ne garantissent pas l’accès à l’alimentation de qualité et en quantité suffisante à tous les citadins comme l’a souhaité la communauté internationale dans les Objectifs du millénaire pour le développement (O.M.D.) dont l’un des axes prioritaires était la lutte contre la pauvreté et la faim9. Des inégalités sont observées dans les grandes villes. Et ce sont les personnes les moins favorisées qui sont les plus exposées à la malnutrition, quelquefois à la « famine » et surtout à la sous-alimentation, comme le rapporte Griffon (2008, cité par Pulliat, p. 6) : « 15 % des habitants des pays en développement souffrent d’une alimentation insuffisante ».

La concentration de la population dans les agglomérations, sous l’effet d’abord de l’exode rural, puis de l’effet conjugué de ce phénomène avec l’accroissement interne de la population et des migrations internationales, est l’une des préoccupations des pouvoirs publics et de la communauté internationale. La première question posée est celle de savoir comment nourrir cette population en forte croissance. En effet, l’approvisionnement alimentaire des villes se caractérise par l’existence de marchés dominés par une offre largement insuffisante et irrégulière qui, face à une demande croissante, déstabilise les prix et les entraîne à la hausse. Les problèmes alimentaires sont accentués par la croissance démographique incontrôlée ou difficile à contrôler d’une part qui augmente la demande globale de nourriture, et réduit le budget quotidien destiné à la couverture alimentaire d’un individu dans un ménage d’autre part. Par ailleurs, les migrants, généralement démunis, et les jeunes de moins de vingt ans, majoritaires dans la population, constituent un groupe de dépendants à la charge de quelques actifs, en se greffant sur le budget de ceux-ci. Il en résulte une population majoritairement sous-alimentée10 et malnutrie11. Cette situation pose le problème du droit à l’alimentation. En fait, ce droit à l’alimentation ou la lutte contre la faim est « l’un des objectifs les plus urgents pour la famille humaine […]. Pour parvenir à se libérer de la faim, il est nécessaire d’assurer non seulement qu’une quantité suffisante de nourriture soit disponible, mais aussi que chacun y ait accès chaque jour : cela signifie promouvoir toutes les ressources et les infrastructures nécessaires en vue de soutenir la production et la distribution à une échelle suffisante pour garantir pleinement le droit à l’alimentation » (Benoît XVI, 2010). Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (1997) « estime qu’il est intolérable que plus de 800 millionsde personnes dans le monde, spécialement des femmes et des enfants, en particulier dans les pays en développement, n’aient pas suffisamment à manger pour satisfaire leurs besoins nutritionnels essentiels, ce qui porte atteinte à leurs droits de l’homme fondamentaux ».

Olivier De Schutter, rapporte en 2010 que « … pour que le droit à l’alimentation soit garanti, il faut garantir la possibilité, soit de se nourrir directement d’une terre productive ou d’autres ressources naturelles, soit d’acheter des denrées alimentaires. Cette seconde solution suppose que la nourriture soitdisponible, accessible et adéquate. “Disponible” signifie qu’il doit y avoir sur le marché suffisamment de nourriture pour répondre aux besoins. “Accessible” s’entend sur les plans physique et économique : la nourriture doit être accessible à toutes les personnes y compris celles qui sont vulnérables comme les enfants, les personnes âgées ou les personnes handicapées. Elle doit être d’un coût abordable de manière à ne pas compromettre la satisfaction d’autres besoins […]. “Adéquat” signifie que la nourriture répond aux besoins alimentaires […] et qu’elle est propre à la consommation humaine […]. La participation des groupes souffrant d’insécurité alimentaire à la conception et la mise en œuvre des politiques qui les touchent le plus est également un aspect essentiel du droit à l’alimentation ».

Depuis plusieurs décennies, l’utilisation de plusieurs concepts, notamment « les problèmes alimentaires », « la vulnérabilité alimentaire », « la précarité alimentaire », « la sécurité alimentaire », « l’insécurité alimentaire », « les risques alimentaires », etc. témoigne de l’ampleur de la question alimentaire dans le monde et particulièrement dans les grandes villes des pays pauvres. Quel que soit le concept utilisé, le problème reste posé.

L’ouvrage n’aborde pas les acteurs et les circuits d’approvisionnement, les styles alimentaires, les rations alimentaires et les analyses nutritionnelles. Les médianes, quartiles, écarts-types et coefficients de variation ont été calculés mais ne sont pas présentés. Le choix est porté sur les moyennes et l’analyse des écarts différentiels. Nous sommes consciente des limites des moyennes qui ne sont que des ordres de grandeur. Mais, par rapport à l’objectif que nous nous sommes fixé, que peuvent apporter de plus les quartiles et les médianes à l’analyse de la question alimentaire ?

Les populations, en achetant les denrées alimentaires, ne pensent pas aux apports nutritionnels de chaque aliment à consommer. Elles se préoccupent d’acquérir les aliments accessibles par rapport à leurs revenus et par rapport à la taille du ménage. Les citadins ne se préoccupent pas non plus des quantités requises pour un équilibre alimentaire et une bonne santé. C’est pourquoi nous n’avons pas jugé utile de présenter les quantités médianes, les quartiles, etc. Le plus important à notre avis est d’identifier les produits consommés, les quantités globales consommées (les besoins alimentaires des citadins, les produits les plus importants dans la consommation, les produits à faible consommation), les facteurs et conséquences d’inaccessibilité alimentaire, les stratégies alimentaires des ménages, le nombre de personnes ou de ménages vulnérables à l’accès à l’alimentation.

L’ouvrage est structuré en sept chapitres :

– le premier présente un focus sur les champs d’investigation ;

– le deuxième traite du contexte, de la justification, du cadre conceptuel et théorique des études ;

– le troisième est consacré à la nature et aux formes de consommation de produits ;

– le quatrième aborde les besoins alimentaires en termes de quantités de produits consommées ;

– le cinquième examine le niveau de satisfaction de la demande par l’offre locale et les importations ;

– le sixième analyse les facteurs et les conséquences d’inaccessibilité alimentaire ;

– le septième aborde les stratégies alimentaires des ménages.


6  Véron, J. (2007) : « La moitié de la population mondiale vit en ville », Population et sociétés.

7  Griffon, M. (2008) : Nourrir la planète, éd. Odile Jacob.

8  Les pays qui ont la plupart de leurs populations en milieu urbain ont plus de problèmes d’approvisionnement vivrier des villes que ceux qui ont su maintenir une partie de la population en milieu rural.

9  Lors du Sommet mondial de l’Alimentation en 1996 (ESAF, 2004, cité par Pulliat, p. 6), « Il a été proposé trois dimensions de la sécurité alimentaire. Celle-ci consiste en un accès à la fois physique et économique à une nourriture suffisante (aspect quantitatif), saine et satisfaisante sur le plan nutritionnel (aspect qualitatif), et ce pour tout le monde et en tout temps. À cela, on peut ajouter un aspect culturel (accès à une nourriture qui répond aux modes et habitudes de consommation d’une population donnée) ».

10  La sous-alimentation est une alimentation insuffisante.

11  La malnutrition est une alimentation mal équilibrée.

CHAPITRE 1
Cadre général des champs d’investigation

Toutes les villes étudiées se situent dans la zone intertropicale entre le tropique du Cancer au Nord et le tropique du Capricorne au Sud (Figure 1). Elles ont toutes, excepté Bamako et Vientiane, accès à la mer ou à l’océan qui constituent leurs points d’ouverture sur le monde.