L'Acte manqué paranoïaque

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La découverte du dossier personnel de Schreber a permis d'entamer une lecture herméneutique des "Mémoires", comme tâche préliminaire pour la reconstitution de la structure du délire. Ici, est analysé le délire paranoïaque comme caricature des quatre discours universitaires, tels que Kant les distribue dans "Les conflits des facultés". Le dicours paranoïaque qui se déploie dans les "Mémoires" se situe à la fois entre la philosophie (Platon & Kant), la théologie (Luther), le droit (Feuerbach & Grimm) et la médecine (Heinroth & le père D.G.M. Schreber). Cette démarche herméneutique est nécessaire, afin de déceler la signification du "meurtre d'âme", le concept obscur issu de l'hérésiologie et de la démonologie, qui appartient à la théologie et au droit.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296317253
Nombre de pages : 330
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Daniel DEVREESE

L'acte manqué paranoïaque

Le délire de Schreber, entre les quatre discours universitaires et dans l'histoire allemande de Luther à Bismarck

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

FAUST: Philosophie, hélas! jurisprudence, médecine et toi aussi, triste théologie! je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience: et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. J.W. Goethe, Faust I, v. 354 - 359 (trad. G. de Nerval). L'histoire était incroyable, en effet, mais elle s'imposa à tout le monde, car en subtance elle était véritable. Vrai était le ton d'Emma Zunz, vraie sa pudeur, vraie sa haine. Vrai aussi était l'outrage qu'elle avait subi; seuls étaient faux les circonstances, l'heure et un ou deux noms propres.
J.L. Borgès, Emma Zunz (El Aleph).

INTRODUCTION

Notre découverte à Dresde du dossier personnel de Schreber auprès du ministère royal de la Justice de Saxe (Schreber inédit, Paris 1986) nous a permis d'entamer une lecture herméneutique des Mémoires, comme tâche préliminaire pour la reconstitution de la structure du délire, que nous avons décrite dans notre thèse de doctorat en psychologie clinique (K.U. Leuven 1989). Dans les chapitres qui suivent, nous analysons le délire paranoïaque comme caricature des quatre discours universitaires, tels que Kant les distribue dans Le conflit des facultés. Le discours paranoïaque qui se déploie dans les Mémoires se situe à la fois entre la philosophie (Platon & Kant), la théologie (Luther), le droit (Feuerbach & Grimm) et la médecine (Heinroth & le père D.G.M. Schreber), mais apportant chaque fois une distortion dans ce champ du Savoir. Le délire paranoïaque de Schreber, lui aussi, est un débat des Lumières pour trouver une assise à la Raison et les références manifestes à Kant et à lui seul, ne sont pas dépourvues de sens. Cette démarche herméneutique est nécessaire, afin de déceler la signification du 'meurtre d'âme', le concept obscur issu de l'hérésiologie et de la démonologie, qui appartient à deux discours sus-mentionnés: la théologie et le droit. La sémasiologie de ce vocable établira la base pour l'analyse du délire. Quittant les chemins battus, nous montrerons comment le discours paranoïaque du juge à la cour d'appel se rapporte toujours à ce champ des quatre discours universitaires évoqués aussi par Faust. Or cette raison de structure, après neuf ans de délire comme objet d'une érotomanie mortifère envers Dieu, lui donne la possibilité de se reconstituer comme homme: comme auteur signant son livre de son propre nom. Nous devons analyser ce livre obscur qui reste un document fondamental, selon ce programme herméneutique, afin

de résoudre le problème jamais soulevée: quelle est la signification du livre en fonction du délire même, dont il était le seul produit? Le fait jamais remarqué que le texte recèle au moins sept actes manqués qui ont trait au sujet, à son père ou à Flechsig, permet de reconstituer la structure. La question reste ouverte, pourquoi Lacan considérait le manque d'un verbe, le premier acte manqué des Mémoires qui mène vers la reconstitution de l'éclosion du délire du meurtre d'âme, comme "simplement oublié" par son auteur? Qu'est-ce qu'un 'simple oubli' en psychanalyse? Comme le sous-titre l'indique, la première démarche implique la lecture du texte en fonction de sa biographie et de sa généalogie, sur le fond de l'histoire allemande de Luther à Bismarck, de la Réforme jusqu'à l'apogée de l'antisémitisme politique en 1893. Convaincu qu'il y ait une raison de structure pour la présence de tant de paroles ailées dans le délire, j'ai analysé ces dicts et métaphores comme un réseau qui renvoie à trois époques héroïques de l'histoire allemande: à Frédéric II (Hohenstaufen), à Luther et à Bismarck. Ce vecteur historique qui croise constamment le premier, offre les assises pour détecter le roman familial ou le mythe individuel du psychotique, en même temps que les identifications multiples qu'il effectuait dans son délire. Ainsi l'identification à l'enfant trouvé de Neuremberg avec le crime du meurtre d'âme sur Kaspar Hauser et les fantasmes de déréliction et de torture, peuvent être analysés de façon cohérente. Le concept du meurtre d'âme en rapport avec les tortures au chapitre XI, permet de corriger les interprétations sauvages de Niederland et surtout, celles de Schatzman à propos du rôle du père. De même, le délire apocalyptique est analysé dans le contexte politique de l'ère wilhelmienne en fonction de l'événement critique qui le déclenchait, à savoir sa lecture dans un journal leipzigeois à la mi-mars 1894 de l'avis de son décès, qui en réalité était l'avis de la promotion d'un collègue subordonné à la cour d'appel de Dresde. Pour des raisons d'espace, l'analyse du chap. VIII qui traite des compagnons à la Burschenschaft de Leipzig et qui jette une lumière nouvelle sur les motifs pour sa

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carrière politique, ne peut être publiée ici. Nous nous proposons de la publier à une autre occasion. Afin de guider le lecteur dans le labyrinthe généalogique et les dates familiales, politiques et culturelles qui jouent un rôle dans la construction du roman familial et du délire, l'analyse est précédée par des tables généalogiques et chronologiques. Il faut ajouter encore un mot sur le rôle de l'analyse de Freud dans ce projet d'analyse et de commentaire, de glossaire et de critique. Freud reste le premier guide dans mon entreprise, mais en pénétrant la structure du délire, son texte posait une question inattendue: quelle était son implication subjective dans le premier essai d'interprétation psychanalytique d'un cas de paranoïa? En effet, Flechsig, Brouardel et Darkschewitsch qui sont mentionnés dans les Mémoires, sont communs à la biographie pré-analytique de Freud. Dans le dernier chapitre, les effets de cette rencontre inattendue d'un concurrent, d'un maître et d'un ami ès physiologie sur sa stratégie d'analyse seront étudiés en relation avec la version ultime du meurtre d'âme dans la Lettre ouverte au professeur Flechsig, où Schreber met le 'meurtre d'âme' en rapport avec l'abus sexuel par le moyen de l'hypnose. Je remercie la Fondation Alexander von Humboldt à Bonn pour la bourse de recherche en 1991-92. Sans ce soutien généreux, ma théorie ne serait pas devenue aussi cohérente et concrète. Je remercie ici le prof. Hermann Lang (Institut fur Psychotherapie und Medizinische Psychologie, Universitat Würzburg), mon menteur pendant mon séjour à Würzburg, ainsi que Mme le dr. Ute Afheldt-Lowe du même Institut, qui m'a aidée à retrouver l'annonce dans le journal leipzigeois à propos du 'décès' de Schreber en mars 1894. Zvi Lothane MD (New York), Schreberforscher et co-éditeur du Colloque de Cerisy (Schreber revisité: Louvain 1998), m'a convaincu qu'il n'est pas dérisoire d'ajouter une nouvelle approche en ce domaine. Je remercie également le Dr. André Bolzinger (Grenoble) pour les discussions à Cerisy-la-Salle et ensuite à Paris sur le problème crucial du statut des citations, des dicts et des métaphores dans les Mémoires, problème qui lui aussi est cher, mais dont les vues théoriques sont diamétralement opposées aux miennes. 7

M. Georges-Arthur Goldschmidt a bien volu traduire quelques lignes de la prose subtile de Adalbert Stifter. Enfin, je tiens ici à exprimer toute ma gratitude à M. Jean Nadal, le Directeur littéraire des Editions de L'Harmattan qui m'a proposé de publier mon livre considéré par des éditeurs universitaires comme 'trop érudit'.. .

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TABLE GENEALOGIQUE

DE LA FAMILLE SCHREBER*

Nickel Schreber Johann Schreber (Oschatz: 1494 Hanns S.

- 1547)
(1498-1598)

Barbara S. x Valentin Braun

(1520 -1562) Wolfgang Paul (1600)

(? - 1580)

Johannes Schreber (1542-1620) David Schreber

Christian Friedrich von Schreeb (1643-1711)

Johann S.

David S.

Magister Johann David Schreber (1669-1 73 1) Daniel Gottfried ( 1708-1777) Gottlieb Salomo (1714-1775) Eléonore Sophie (? - 175 1)

1. Johann Christian Daniel (1739-1810) x Johanna Christiane von Schonfeldt

2. 1. Gotthilf D. 1. Benedikt D. (1754-1837) (1759-1785) x Friederike GroBe

Daniel Gottlieb Moritz

Friedrich Gustav Daniel

(1808-1861) (1812-1816) x Luise Henriette Pauline Haase ( 1815-1907) Daniel Gustav Anna Daniel Paul Sidonie Klara (1839-1877) 1840 (1842-1911) 1846 1848

*

Table généalogique de la famille Schreber, établie d'après l'arbre

généaolgique inédit dressé par le Dr Günter Friedrich (1932), avec une addition sur la famille von Schreeb. 9

TABLE CHRONOLOGIQUE 1708: naissance de Daniel Gottfried Schreber; 1739: naissance de Johann Christian Daniel Schreber; 1754: naissance de son demi-frère Johann Gotthilf Daniel Schreber, le grand-père de Daniel Paul; 1759: Novae species insectorum (Halle) par Joh. Chr. D. Schreber; 1770: 30 janvier, mariage à Trachenau de Johann Christian Daniel avec Johanna Christiane Dorothea von Schonfeldt; 1775: Die Saugethiere (Erlangen) par Joh. Chr. D. Schreber; 1777: mort de Daniel Gottfried Schreber et conflit à propos de l'héritage entre les deux branches de la famille; 1779: naissance de Friederike Grosse, épouse de Gotthilf Daniel et grand-mère de Daniel Paul; 1785: mort de Johann Benedikt Schreber; 1791: élévation à la noblesse de l'empire de Johann Christian Daniel von Schreber; 1795: - De delictis in vires mentis humanae commissis, dissertation universitaire à Leipzig de C.A. Tittmann; - titre de noblesse pour la famille Hochberg; 1802: mariage de GotthilfDaniel S. avec Friederike Grosse;
1808:

- naissance

de Daniel Gottlieb

Moritz

Schreber;

- réception de J. Christ. Daniel von Schreber et de Goethe à la 'Bayerische Akademie der Wissenschaften' et rencontre avec Feuerbach,

- parution

de Faust I de Goethe et rencontre avec Napoléon au

Congrès à Erfurt; - fondation de la clinique de Sonnenstein par Hayner; 1810: - mort de Johann Christian Daniel von Schreber; - naissance de Robert Schumann et rencontre de C.M. von Weber avec Stéphanie de Beauharnais à Bade; 1812: - naissance du prince N.N. (Kaspar Hauser), fils aîné du Margrave et grand-duc Karl von Zahringen (Bade); - naissance de Friedrich Gustav Daniel Schreber; - généalogie par Gotthilf Daniel Schreber; 1816: - mort de Friedrich Gustav Daniel Schreber;

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1817: - Manfred de Byron; - Le paradis et la Péri de Thomas Moore; 1818: Les Cenci de P.B. Shelley; 1821: Der Freischütz de Carl Maria von Weber; 1828: l'enfant trouvé Kaspar Hauser surgit à Nuremberg; 1829: Robert Schumann se produit à la cour de Stéphanie de Beauharnais à Mannheim; 1830: - mariage de Louise de Bade, soeur aînée du prince N.N., avec le prince Gustav Wasa de Suède; - Léopold (lignée Hochberg) accède au trône de Bade; 1832: - Kaspar Hauser. Beispiel eines Verbrechens am Seelenleben des Menschen par Paul Johann Anselm von Feuerbach; - Mémoire secret sur l'identité de Kaspar Hauser; - 22 mars: mort de Goethe; 1833: - 3 avril: attentat de Francfort au palais de Thurn et Taxis; - 17 décembre: assassinat et mort de Kaspar Hauser; 1834: naissance de la princesse Sidonie de Saxe; 1835: Briefe über Goethes Faust par Carl Gustav Carus; 1836: naissance de la princesse Anna de Saxe; 1837: mort de GotthilfDaniel Schreber, victime du meurtre d'âme par son demi-frère Johann Christian Daniel von Schreber;

1838:

- le

Code pénal saxon adopte l'article 137 à propos du
Pauline

'Verbrechen gegen die Geisteskrafte'; - mariage de D.G.M. Schreber avec Luise Henriette

Haase; 1839: 27 juillet, naissance de Daniel Gustav Schreber. Son parrain est Heinroth, professeur de psychiatrie; - 15 décembre, retour à Paris des cendres de Napoléon; 1840: 30 décembre, naissance d'Anna Schreber; 1841: - mort de la grand-mère Juliana Emilia Haase-Wenck. Sa
fille puînée Fanny Haase habite chez la famille Schreber-Haase; 1842: 25 juillet, naissance de Daniel Paul Schreber; 1843: - Das Paradies und die Peri, op. 50 de R. Schumann; 1844: - D. G .M. Schreber achète la Orthopadische Anstalt Leipzig du professeur Ernst August Carus; 1846: - 4 septembre, naissance de Sidonie Schreber; - 30 décembre: mort de la grand-mère Friederike Grosse;

à

Il

1847: création de la nouvelle Clinique orthopédique du père; 1848: - 25 janvier, naissance de Clara Schreber; Manfred Poème dramatique de Lord Byron par Schumann; - 9 novembre: Robert Blum fusillé à Vienne; 1851: - mariage de Fanny Haase avec Gustav Losch; - portrait de la famille Schreber par August Richter et accident de l'échelle du père; - coup militaire et prise du pouvoir par Louis Napoléon; 1852: - mort du grand-duc Léopold de Bade (Hochberg); - publication posthume du Mémoire secret de Feuerbach à propos de l'ascendance noble de Kaspar Hauser; - version actualisée de la généalogie par D.G.M. Schreber; - Friedrich Fleischer devient son éditeur; 1853: - mariage de Carola de Bade, la petite-fille de Stéphanie de Beauharnais, avec le prince royal Albert de Saxe; - Scènes du Faust de Goethe par R. Schumann; -la Terre de Van Diemen est rebaptisée en Tasmanie; 1855: - révision de l'article 137 du Code pénal de Saxe; 1856: - mort de Robert Schumann à Endenich sur le Rhin; - mariage de Anna de Saxe avec Ferdinand de Toscane; 1859: - mort de la princesse Anna de Saxe;

-

- Daniel

Gustav fait ses études à Heidelberg; 1860: - mort de Stéphanie de Beauharnais à Heidelberg; - études de droit et amitié avec Hans Blum; 1861: 10 novembre, mort de D.G.M. Schreber; 1862: mort de la princesse Sidonie de Saxe; 1863: D.P. Schreber fait son examen d'état en droit; 1869: promotion comme docteur en droit; 1871-1872: juge d'instruction militaire à Strasbourg; 1876: 8 mai, mort de Trucanini surnommée 'Lalla Rookh';
1877:

- 7 mai,

suicide par balle de Daniel Gustav;

- 4 juillet, mort du prince Gustav de Suède; 1878: - 5 février, mariage de Schreber avec Sabine - 7 février: mort de Pie IX, suivie par le conclave

Behr; et l'élection de

Léon XIII le 20 février; - 27 février: Mlle Berthe Braquehais violée sous hypnose et devenue enceinte par le dentiste Paul Lévy à Rouen;

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1879: nomination de Schreber au Landesgericht à Chemnitz; 1884: 28 octobre, défaite aux éléctions à Chemnitz et admission à la clinique de Flechsigjusqu'enjuin 1885; 1888: - 23 avril: "Verdienstkreuz erster Klasse (VR 1)" pour Schreber et pour Freiherr Johann Georg von WeIck; - 30 octobre, fille mort-née; 1889: Verbrechen am Seelenleben des Menschen par R. Schmidt; 1891: - mariage du prince royal Friedrich August III avec Luise, grande-duchesse de Toscane; - "Verdienstkreuz erster Klasse (VR 1)" pour Flechsig; 1892: 6 janvier, dernier fils mort-né; 1893: - 1 octobre, nomination comme Senatspriisident à Dresde; - 31 octobre: fête de la Réforme;

- oct.

- déc.: abus sexuel sous hypnose

de Hedwig

von Zedlitz par

le polonais Czeslaw Lubicz-Czynski à Dresde; - 10 novembre, Lutherfeiertag: jour de naissance de Martin Luther et de Schiller, jour de la mort de D.G.M. Schreber; - 13 novembre: retour de Schreber à Flechsig et éclosion du délire sur le 'Seelenmord' de son psychiatre; - 1er décembre: suppression de la loi contre les Jésuites; - 29 décembre: première audition à Paris du Quatuor à cordes en Sol mineur, op. IOde Claude Debussy; - 30 décembre, traité secret entre la France et la Russie; 1894: - 27 janvier: Jeanne d'Arc est déclarée vénérable; - mi-février: visite de Sabine Behr à son père à Berlin; - 16 février: arrestation de C. Lubicz-Czynski à Munich; - 14 mars: publication de la promotion de Seyfert à la cour d'appel de Dresde et déclenchement du délire apocalyptique; - 18 à 25 mars: semaine sainte et début du 'temps sacré';

- 1er

avril: installation

de Ernst H. Seyfert à Dresde;

- mai-juin: conflit entre Schreber et sa femme au sujet des émoluments et déclaration d'incurabilité par Flechsig; - 5 juin: dernière visite de sa femme à la clinique; - 14juin: lettre de sa femme à Clemens Werner, le Président de la Cour de Cassation du Royaume de Saxe à Dresde;

- 15 juin:

transfert de Leipzig à la clinique de Coswig;

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- 29 juin: transfert de Coswig (Wittenberg) à Sonnenstein et réclusion jusqu'à la levée de la tutelle en 1902; 1911: - 14 avril: mort de Schreber à l'asile de Dosen.

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I. ANATOMIE DU MEURTRE D'ÂME MÉT APHORE DÉLIRANTE ET MYTHE INDIVIDUEL

"Il faut laisser quelque chose à pénétrer aux glossateurs de l'avenir". 1. Lacan, D'une question préliminaire, p. 580. "Délire - délié il aide à lire l'idée". M. Leiris, Mots sans mémoire, p. 82.

1.1. Status questionis

Malgré l'essai inaugural de Freud (1911) à propos des Mémoires d'un névropathe de Schreber (1842-1911) et malgré une prolifération de constructions spéculatives sur la structure du délire paranoïaque, l'énigme centrale du meurtre d'âme [SeelenmordJ reste irrésolue. Les premiers chapitres des Mémoires qui sont l'exposition systématique du délire conçu sur cette "métaphore délirante" (Lacan 1959,577), sont écrits dans un idiome obscur qui attend encore son déchiffrement. D'une façon paradoxale, la plupart des études précédentes étaient plutôt consacrées à d'autres thèmes délirants: à l'émasculation (Entmannung) et à la transsexualité (Verweiblichung), sans que la relation intrinsèque entre ceux-ci et le meurtre d'âme, c'est-à-dire la dynamique du délire même, ait été élucidée. Cette relation intrinsèque devait rester obscure, aussi longtemps que le thème du Seelenmord reste le continent noir sur la carte de la Weltordnung délirante de Schreber. Quoique le problème du 'meurtre d'âme' reste entièrement à repenser, seront exposés ici succinctement les principaux essais

consacrés à cette énigme. Premièrement, l'effort de Freud luimême, qui isolait la version littéraire du meurtre d'âme sans qu'il ait pu jeter plus de lumière sur ce fragment d'un discours délirant. En effet, la référence elliptique "au Faust de Goethe, au Manfred de Byron et au Freischütz de Weber, etc." (II 22) est suivie d'un commentaire exclusif sur le drame anglais en relation avec la note à propos du Dieu manichéen Ariman (I 20, n. 13; Freud 280, n. 1). Freud écrit: "dans ce drame, il n'y a presque rien que l'on puisse mettre en parallèle avec le pacte par lequel Faust vend son âme; j'y ai en vain cherché le terme 'assassinat d'âme,,1. A l'appui de son argument, il cite les paroles de Manfred moribond dans la scène finale à l'adresse du démon qui vient le chercher: "my past power,! Was purchased by no compact with thy crew" (Manfred III 4, 113-114), un énoncé qui serait "en contradiction complète avec l'idée du pacte où l'on vend son âme" (280 n. 1). Pour Freud "l'essence et le secret du drame résident en un inceste entre frère et
soeur"

- ce

qui élargit encore

l'abîme entre le drame anglais

et les

deux oeuvres d'origine allemande, qui ne sont pas commentées du tout. Le Faust de Goethe illustrera son commentaire sur le développement ultérieur du délire, mais nous ne pouvons pas souscrire à sa conclusion que "le seul fil qui nous reste pour nous guider, nous laisse court" (Freud 1911, 280). Le fil littéraire ne fut repris qu'en 1979 par Prado de Oliveira dans l'étude sur Schreber et la citation. Selon lui, Freud concluait trop tôt à une "fausse connexion (jalsche Verknüpfung)" et "l'idée ne lui vint pas de comparer entre elles les trois oeuvres citées" (p. 246). Ainsi, cet auteur espérait abolir l'isolement, voire l'abîme accentués par Freud: "l'intersection thématique entre le Faust et le Manfred se répète de façon exemplaire dans le Freischütz et vient confirmer l'approche du meurtre d'âme ici inaugurée (p. 258). Suit une analyse structurale et comparative du noyau dramatique du
1 .

Le chiffre romain renvoie au chapitre, le chiffre arabe à la page des Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken (Leipzig: O. Mutze 1903) et aux Mémoires d'un névropathe (Paris: Seuil 1975). Toutes les citations de l'oeuvre de Freud renvoient à l'édition des Gesammelte Werke (Londres: Imago Publishing 1955).

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Freischütz, qui "ne s'éloigne donc pas du Faust et du Manfred. Le parallélisme se présente de façon suivante: rapports de Faust à Lucifer ou à Méphistophéles (selon qu'il s'agisse de rUrfaust ou du Faust); de Manfred à Ariman; de Max à Samiel (le diable). Le meurtre, dans son sens littéral, se retrouve dans les trois oeuvres citées par Schreber. Seulement, ce n'est pas dans la relation au diable qu'il a lieu, mais dans la relation aux femmes aimées" (p. 259). Or le comparatisme peut faire oublier la vraie question que nous pose ce texte concernant, non pas un meurtre en général, mais un meurtre d'âme. Le vrai sujet de l'investigation ne consiste pas dans la variation ou la répétition d'un geste meurtrier à travers trois drames. Si sa déduction: "le meurtre d'âme comme meurtre d'une femme" (p. 260) soit vraie, les problèmes de la signification de ce concept, de la nature de l'allusion à la démonologie et de cette fausse connexion ne sont pas résolus, mais effacés! Avec Freud, nous insistons sur l'énigme de la non-inscription du vocable dans aucun des drames. Là réside le vrai problème. La triade littéraire laisse entrevoir un quatrième drame ("etc.": II 22), qui comporte le vocable du meurtre d'âme, comme le double crime sexuel d'un père sur son fils et sur sa fille, qui ensuite fut torturée et brûlée par l'Inquisition. Ce drame de la main d'un ami de Byron et du premier traducteur anglais du Faust, fut écrit après le Manfred et dans les mêmes circonstances d'exil. Les Cenci de P.B. Shelley est la vraie source littéraire et les trois oeuvres mentionnées sont des clivages du même complexe démonologique. Ce drame, "la plus grande tragédie de notre siècle" (Wordsworth), ne sera introduit qu'après l'analyse d'une configuration de machines de torture au chap. XI, en relation avec la sémantique du 'meurtre d'âme' (voir 11.5).Des quatre drames, qui tous datent entre 1808, l'année de la naissance du père et 1821, la triade révèle le nom du père, tandis que le quatrième comporte le meurtre d'âme. Ceci résout du même coup le problème de la fausse connexion, en indiquant la voie vers la solution du problème crucial des Mémoires. A la suite de Freud, Prado de Oliveira (1979; 1997) ne traite que de la version littéraire, sans y inclure les autres versions qui se sont rangées autour de l'axiome délirant. 17

Encore devons-nous mentionner la traduction et le commentaire de Macalpine et Hunter. Le meurtre d'âme y est considéré comme "le thème le plus obscur des Mémoires, ainsi que le plus important" (1955, 359, notre traduction). Mais leur théorie à propos de ce thème n'est qu'une longue paraphrase distordue de quelques lignes des Mémoires. Nous les citons in extenso: "Quand Schreber affirme que Flechsig a toujours été le premier instigateur du complot contre lui, nous pouvons l'interpréter en considérant que c'est Flechsig qui l'a déclaré fou et l'a ainsi 'privé de sa raison' par le déni de la réalité de son délire et de ses hallucinations, par où il commettait un 'meurtre d'âme' contre lui". Selon Macalpine, "Flechsig aurait empêché l'éviration, qui lui aurait permis de porter des enfants [S. 54], ce qui serait l'équivalent du meurtre d'âme [S. 61]" (Macalpine 146). C'est aussi la thèse de Lothane (1992) à propos du 'meurtre d'âme' de Flechsig appréhendé comme un crime contre la personnalité de son patient, sous le régime inhumain de la psychiatrie allemande à la fin du dix-neuvième siècle. A notre avis, ceci est exclusivement le contenu du Seelenpolitik (IX 131) de Flechsig; l'ensemble des mesures administratives de son psychiatre en juin 1894 (Devreese 1986, 163-166) qui s'est greffé ensuite sur le 'Seelenmord' en fonction de son expérience comme patient, mais un terme qu'il distingue toujours nettement de celui de Seelenmord dont la structure fut déjà exposée dans les chapitres II à IV. L'empêchement, c'est-à-dire la prévention de l'éviration par les soins de Flechsig, est-il l'équivalent du meurtre d'âme comme le prétendait Macalpine ou est-il en réalité son exact contraire, rencontrant plutôt la thèse originaire de Freud? Voilà le problème que nous pouvons résoudre par une analyse textuelle qui démontre le lien intrinsèque entre les deux thèmes délirants, en même temps que le rôle circonscrit de Flechsig dans cette affaire. Toujours estil que rien de la richesse immense des détails, des fragments aussi hétéroclites qu'obscurs, rien de la structure générale de l'exposé des premiers chapitres, ne peut être compris par cette interprétation paraphrasante. Une théorie valable doit couvrir tous les fragments ou versions, aussi hétéroclites qu'ils soient. Autant dire, que seul une analyse herméneutique du texte préalable à une 18

interprétation psychanalytique renouvelée puisse donner les garanties méthodologiques pour la solution du problème. Par une comparaison systématique du texte avec les multiples contextes culturels et historiques auxquels chaque page fait allusion, l'on peut atteindre ce but. Les Mémoires sont l'intertexte de plusieurs textes théologiques, juridiques, philosophiques, médicals et littéraires, dans les marges desquels s'inscrivait le délire paranoïaque (cfr. E. Schreiber 1987). Le premier pas dans cette direction fut fait en 1975 par L. Shengold, qui proposait comme origine de Seelenmord la littérature, mais d'une manière oblique au texte de Schreber. La dramaturgie de Strindberg, le contemporain de Schreber, serait l'origine elle-même de ce signifiant énigmatique. "The concept of soul murder - a term coined by Strindberg and popularized in psychiatry by Schreber's Memoirs" (Shengold 1975, 366); voilà la forme concise de sa thèse qu'il considérait démontrée sans aucune forme d'argumentation. S'il est vrai que la plupart des études sur le cas Schreber ne sont qu'une "plethora of inferences, or fictions, about a paucity of facts", selon le mot dur de Z. Lothane (1991, 750), cela est vrai a fortiori en ce qui concerne le thème du meurtre d'âme. Or nous avons au moins à notre disposition le texte de Schreber, ce "Schreber qui est avant tout un livre" (Prado de Oliveira 1981, 15). Comme deux exceptions confirmant la règle générale, selon laquelle l'analyse du cas Schreber se situe aux antipodes de l'analyse de son texte, nous mentionnons les contributions de Niederland (1959) et Lothane (1989; 1992). La première contribution concerne le titre de noblesse 'Margraves de Tuscie et Tasmanie', dont il se pourvoyait. Ce titre qui fait partie intégrale du délire du 'meurtre d'âme' est interprété complètement isolé; nous reviendrons sur ce problème dans la section 1.8.Nous pouvons souscrire à la thèse de Lothane, que "soul murder is Schreber's term for what happened between him and Flechsig, the interpersonal events, Flechsigs actions and conducts directed at Schreber as well as his experiences ofthese events" (1989, 235). Le noyau historique, aussi bien que l'interprétation psychotique de ce noyau, sont ainsi pris en compte, mais les mêmes pages que Lothane a retenues pour sa thèse réaliste et pragmatique, ainsi que 19

plusieurs autres, peuvent être mis en série, constituant une charge juridique formulée par l'ancien Juge de la cour d'appel de Dresde contre son psychiatre, le professeur Flechsig. La psychose paranoïaque comme "psychose intellectuelle par excellence" (Freud 1985, 106), se situe dans les marges des quatre discours universitaires. Ce fait permet d'approfondir l'analyse, toujours guidée par la sémantique complexe mais en fin de compte unitaire, du concept du 'meurtre d'âme'. La question se pose alors, si ce concept n'a pas une valeur juridique, actuelle ou obsolète? Nous esquisserons les significations historiques établies du concept qui fonctionne dans l'espace du délire paranoïaque comme métaphore délirante. Toujours est-il, que Lacan dans son Séminaire indiquait une origine française pour la métaphore, la carte du Tendre et Baudeau de Somaize: "cet assassinat d'âme, sacrificiel et mystérieux, symbolique est formé à l'entrée de la psychose selon le langage précieux" (289). Singulièrement, dans l'article sur le cas Schreber (1959), il laissait cette question ouverte, formulant seulement un programme qui reste lettre morte: "il faut laisser quelque chose à pénétrer aux glossateurs de l'avenir". Ainsi, "plus d'un demi-siècle de freudisme appliquée à cette question laisse son problème encore à repenser, autrement dit, au statu quo ante" (Lacan 1959, 580; 531).

1.2. Psychanalyse et herméneutique: Schreber avec Grimm Après l'aperçu des tentatives partielles pour résoudre ce problème, il est clair que seule une lecture herméneutique des chapitres contenant le Seelenmord peut nous guider vers une interprétation psychanalytique. Que la langue suédoise connaît un équivalent (sjalamord) du vocable allemand, ne suffit pas pour conclure à une simple traduction ou transcription de la dramaturgie de Strindberg (1887) vers l'espace du délire! Néanmoins, ce fait fut le départ pour une théorie sémasiologique des multiples déplacements sémantiques du signifiant dans plusieurs langues; l'allemand, le suédois, l'anglais et le 20

néerlandais. Ce travail constitue le côté grammatical du projet herméneutique formant le cadre historico-linguistique pour l'analyse subséquente des valeurs du signifiant dans les Mémoires. En évitant toute sélection préalable dans ce champ sémasiologique complexe, la signification de Seelenmord s'avère la forme caricaturale que ce vocable a prise à travers "un travail d'élaboration [Wahnbildungsarbeit] et de condensation très complexe" (Freud 1911, 273), par lequel "le paranoïaque construit son délire [Wahndichtung] ayant pour objet les splendeurs et misères de son propre moi et qui se manifeste sous des formes typiques, presque monotones" (Freud 1908 a, 191). En particulier le contexte de la culture et de la langue allemande doit être exploré d'une manière systématique et extensive, afin de circonscrire les strates ou les domaines qui sont essentiels pour la compréhension du délire. Le rapport caricatural [Zerrbild] entre une formation psychopathologique (la psychose paranoïaque) et un phénomène culturel (philosophie ou religion) a été formulé à plusieurs reprises par Freud, avant et après ses Remarques psychanalytiques (Freud 1904, 258-9; 1913, 75; 95). Aussi paradoxal qu'il soit, ce point de vue est totalement absent de son étude de 1911, si l'on fait abstraction d'une remarque sur "l'étrange Dieu de Schreber" (Freud 1911, 273; 279). Cette lacune sera remplie par une analyse herméneutique de la Grundsprache et du Seelenmord, le dernier formant le vocable central du "langage parlé par Dieu" (I 13). La Grundsprache doit être considérée comme le creuset de mots ou de locutions, qui sont empruntés à plusieurs strates historiques de la langue allemande. Cette hypothèse aussi ne fut formulée par Freud (1916, 166) qu'après l'analyse du cas Schreber mais l'application restait lettre morte. Les traducteurs anglais indiquaient une strate particulière, sans toutefois y tirer des conséquences heuristiques: "plus le matériel s'avère psychotique, plus l'ancien Juge essaie de raisonner d'une manière légaliste; de là, son style qui est une combinaison unique d'une diction exacte, voire exigeante et d'une franchise naïve, même d'une simplicité touchante" (Macalpine & Hunter 1955, 26, notre traduction).

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Par une esquisse de la structure formelle des premiers chapitres comme un système d'argumentation, nous entrerons dans le centre de la structure du délire et de la signification polysémique du vocable. Dans ces chapitres-là, le terme de Seelenmord apparaît dans divers contextes, parallèlement à l'exposition graduelle et jamais close, voire circulaire, de l'accusation contre Flechsig. Nous devons analyser toutes les versions et tous les fragments, où "le figement de l'idée délirante dans le sémantème, qui tend à se dégrader en signe, est contrebalancé par la cohérence d'un système qui équivaut à une logique" (Lacan 1950, 167). L'analyse sémantique est corrélative à l'analyse des fragments hétérogènes (les versions littéraires, généalogiques, démonologiques, etc.), après quoi une synthèse doit être entreprise; c'est le niveau de l'interprétation psychanalytique du thème délirant à travers la systématisation paranoïaque. Ni le concept de Seelenmord, ni le délire ne sont homogènes. Le délire est à comparer à une mosaïque de plusieurs versions juxtaposées, qui donnent à lire le palimpseste d'un roman familial caléidoscopique constituant l'édifice du délire de filiation (Laplanche & Pontalis 427; Porret 1983): la célèbre légende romantique sur Kaspar Hauser, le dernier margrave de Bade, que même les auteurs les mieux avertis (Shengold 1978; 1989, Masson 1996) n'ont pas remarqué. La charnière entre le niveau herméneutique et psychanalytiue de l'analyse est fournie par le roman familial du sujet qui devient transparent parallèlement au travail de déchiffrement des versions du délire. Ce roman familial (Freud 1909) ou mythe individuel (Lacan 1953) du psychotique restait enfoui sous les divers fragments concernant le meurtre d'âme, fonctionnant comme centre dynamique d'où tous les fragments rayonnent et autour duquel toutes les valeurs sémantiques de 'Seelenmord' se nouent. C'est uniquement au niveau du roman familial sous-jacent que le délire devient transparent et qu'une structure cohérente peut être déduite qui est une variation sur le thème du mythe de la naissance (et de la mort) du héros (Rank 1909).

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1.3. Une analyse herméneutique des chapitres 1 - IV Il est nécessaire de commencer l'analyse par la forme textuelle. C'est la seule méthode qui puisse nous guider dans la compréhension de ce dont Schreber nous présente l'aboutissement comme celui d'un dommage, qu'il n'est en état de dévoiler qu'en partie et "où avec les noms de Flechsig et de Schreber, le terme du meurtre d'âme joue un rôle essentiel" (TI 22). Encore faut-il ajouter que contrairement à l'opinion de Freud, "notre source du meurtre d'âme ne retombe pas dans un silence tendancieux" (1911, 280). Comme il nous l'a appris ailleurs, les effets de déplacement, de condensation et de censure peuvent être relevés par une analyse des fragments conservés. Notre projet de déchiffrement intégral des Mémoires rencontre une limite nécessaire par le fait bien connu, que la plus grande partie du troisième chapitre fut soustraite à la publication (III 33). Même en absence du chapitre resté introuvable, même sans la connaissance des faits concrets exposés dans ce troisième chapitre, le premier paragraphe sauvé de la main du censeur suffit pour une reconstruction méthodique de la structure et de la cohérence logique de son argument. Cet argument se déploie de la Lettre ouverte au Professeur Flechsig jusqu'au quatrième chapitre qui traite des événements personnels qui sont à la base de l'éclosion du délire après la rencontre dramatique avec le psychiatre en novembre 1893. Certes, son argument est circulaire, mais le cercle inclut les événements qui ont trait aux générations précédentes de sa famille, dont l'exposition fut réservée justement au troisième chapitre censuré. S'il est légitime de traiter le délire d'après le modèle du rêve, il est possible d'analyser ce texte avec la méthode forgée par Freud dans l'Interprétation des rêves, décèlant les déplacements, les condensations et les allusions elliptiques. "La persécution donne naissance à un style particulier d'écriture et par conséquent à un type particulier de littérature dans lequel la vérité sur toutes les questions cruciales est présentée exclusivement entre les lignes" (Strauss 58). Ce travail de commentaire et de traduction de toutes les locutions dans un idiome normal constitue

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la tâche préliminaire à toute interprétation psychanalytique du délire. L'ancien président de la Cour d'Appel de Dresde rédigeait ses Mémoires selon les règles de composition d'une oeuvre scientifique (n. 63). Son livre est pourvu d'une Lettre ouverte, d'un Avant-propos et d'une Introduction, plusieurs paratextes qui forment le vestibulum donnant accès au labyrinthe du délire. C'est à partir du cadre textuel que sa thèse est exposée graduellement. Vraisemblablement, cette thèse ne pouvait être articulée de manière claire et distincte sans l'exposition préalable à la fin de l'Introduction de deux axiomes, à savoir "l'existence de Dieu et de l'âme humaine" (S. 5). Ces axiomes figurent dans le titre de la section suivante, au chapitre I qui se présente comme théologique. Or le titre elliptique Dieu et l'immortalité (I 6) doit être complété par: 'Dieu et l'immortalité de l'âme'. Ensuite, le deuxième chapitre a pour titre une question suivie par une réponse: 'Une crise dans les royaumes de Dieu? Le meurtre d'âme' (II 22). Si ces axiomes sont le fondement théologique de l'ordre du monde, "la crise dans les royaumes de Dieu" est l'effet du meurtre d'âme, comme il peut être déduit de la position paratactique des concepts. Les deux parties indiquent une structure de complémentarité entre l'axiome (Unsterblichkeit der Seele) et sa contrepartie littérale (Seelenmord). Au moins ici, le meurtre d'âme fonctionne à titre d'un nouveau axiome paranoïaque, qui se substitue à l'autre, en produisant une "faille dans la construction prodigieuse de l'ordre
du monde [ein Rif3 im wundervollen Aujbau der Weltordnung]" (II

22). Avant toute spécification sémantique, ce signifiant dans ce contexte particulier est la négation littérale d'un article théologique ou d'un postulat éthique, car derrière les concepts théologiques se dessine l'éthique kantienne (Critique de la raison pratique), qui lui est homologue (Kojève 75; Rabant 185, n. 31). La "faille dans l'ordre du monde" (II 22) est empruntée à la critique du troisième postulat de la liberté de Fr. Schlegel: "Der Grund, warum wir gegen die Freiheit sprechen ist weil da die Einheit der Welt zerrissen wird. Wenn die Welt aIs Mechanismus gedacht wird und der Mensch aIs absolute Kausalitat, so wird die Welt zerrissen, und damit auch die Vemunft. Der Rif3, der dadurch entsteht, ist

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nun auch unheilbar und laBt sich durch kein praktisches Postulat decken" (Blumenberg 1974, 254). "Ein RiB im Kopf haben" signifie "nicht recht gescheit sein" (D WB VIII, 1048): avoir le cerveau dérangé. En articulant les postulats de la raison pratique, il prépare le cadre pour la version criminologique du meurtre d'âme (voir 1.5). Le postulat de la liberté renvoie aussi au document inaugural sur sa détention abusive écrit au début de l'année 1900 (S. 363), mais ajouté comme appendice au livre. L'exposition du postulat du meurtre d'âme par lequel le délire faisait irruption en novembre 1893, couvre le développement jusqu'à la phase du Weltuntergangserlebnis dans l'hiver de 18931894, phase décrite dans les chapitres V à VII, donc juste après ceux consacrés à l'exposition du nouveau postulat. Bien que l'auteur se vante de sa "subtilité dialectique" (n. 63), dans la syntaxe logique des premiers chapitres, il y a un abîme entre la généralité de l'axiome (chap. I & II) et l'unicité des faits (chap. IV). Les chapitres III et IV auront la fonction de colmater la brèche entre la thèse générale et la preuve concrète: "Le contenu des chapitres I et II était nécessaire pour faciliter la compréhension de ce qui suit. Ce qui n'avait pu jusqu'à présent être avancé qu'à titre d'axiome, trouvera sa justification [Begründung], autant que le permet l'état de la question" (III 33; cfr. S. 5). La preuve de l'axiome est réservée à l'exposition de "quçlques événements concernant certains autres membres de ma famille, événements qui pourraient être en rapport avec le meurtre d'âme dont on fait l'hypothèse de départ [Voraussetzung]" (III 33) et ensuite, par "le sort qui fut le mien au cours des deux maladies nerveuses qui m'ont frappé" (IV 34). Nous n'avons à notre disposition que les faits relatés au quatrième chapitre, mais nous savons au moins que quelques événements concernant d'autres membres de sa famille font partie intégrale de la structure d'argumentation. D'autre part il est clair que l'ordre de composition induit la circularité de l'argument avec l'inversion de la chronologie réelle. Au départ il y avait les "faits personnels" (chap. IV), puis la construction maximale de la thèse délirante qui fut construite au cours de la première année de sa maladie en y intégrant les évènements de sa première maladie et le sort de sa 25

famille, constituant un délire d'interprétation qui cherche toujours à prouver l'axiome de départ: le meurtre d'âme. Ce 'premier fait' est décrit dans le chapitre IV, dans le passage concernant la confrontation renouvelée avec le professeur Flechsig, dans les jours précédant l'éclosion de sa psychose en novembre 1893. Nous pouvons mettre le doigt sur ce premier noyau dans l'édition allemande, dans un passage dense et lourde d'allusions dramatiques à propos de "l'invigoration suggestive à laquelle se livre le Pr Flechsig auprès de Schreber quant aux promesses de la cure de sommeil qu'il lui propose" (Lacan 1959, 545, n. 1). "Er sprach von Fortschritten, die die Psychiatrie seit meiner ersten Krankheit gemacht habe, von neu erfundenen Schlafmitteln usw. und gab mir Hoffnung, die ganze Krankheit durch einen einmaligen ausgiebigen Schlaf, der womoglich von nachmittags 3 Uhr bis gleich zum folgenden Tage andauern soUte" (N 39). La perspicacité de Lacan nous a averti que cette phrase vraiment cruciale est incomplète car il y manque le verbe qui décrit l'action ou le but thérapeutique du médecin. Les traducteurs anglais ont restitué le verbe d'une façon tacite par le verbe "to deliver", considéré ensuite comme l'expression d'un fantasme de grossesse et le point de départ de la dynamique transsexuelle. Par ce procédé tout est manqué dès le départ. Or il ne suffit pas non plus de dire que "le terme to deliver n'est, lui, pas à discuter quant à ce qu'il traduit, pour la simple raison qu'il n'y à rien à traduire" (Lacan 1959, 545, n. 1), car le problème reste intact: quel est le verbe, qui serait "simplement oublié par l'auteur ou le typographe" (ibidem)? Pourquoi Lacan, ayant conçu à la même époque l'inconscient comme une structure de rhétorique, n'a-t-il pas considéré le manque de ce verbe comme un ellipse, mais comme "simplement oublié par l'auteur"? Qu'est-ce qu'un 'oubli simple' en psychanalyse? L'oubli du verbe constitue un vrai acte manqué freudien qui à cause de sa signification trop lourde, ne pouvait être accepté par le sujet pré-psychotique en 1893, ni au moment de la rédaction de ces lignes (1900). Or le noyau primordial du délire du meurtre d'âme est contenu dans ce verbe forclos. C'est la nature de l'intention de celui qui quelques heures plus tard deviendra le persécuteur dans un complot contre lui, qui 26

est radicalement effacée du texte. Nous pouvons restituer le verbe manquant par la méthode herméneutique des textes parallèles concernant l'action thérapeutique pour le même symptôme d'insomnie pendant la même période, les premiers jours du traitement. Ce verbe est écrit en toutes lettres à plusieurs endroits, avant et après, mais sous plusieurs variantes. La phrase peut être restaurée par le verbe "Heilen" (guérir; ta cure): "(...) und gab mir Hoffnung die ganze Krankheit durch einen einmaligen ausgiebigen Schlaf [zu heilen]" (IV 39). La traduction et la restauration anglaises représentent une double trahison, car la structure grammaticale de la phrase est distordue, afin de pouvoir insérer le verbe to deliver en connexion avec le sujet ("ta deliver me" Macalpine 1955, 389; 396), au lieu d'avec son attribut (the whole illness), pour y trouver un fantasme de délivrance selon leurs voeux théoriques. Schreber ne se considérait jamais comme fou, mais comme un névropathe (nervenkrank: XX 268) et à ce stade initial du délire, un fantasme de délivrance est littéralement prématuré. Quoi de plus naturel qu'une demande de guérison à l'adresse d'un médecin; n'est-ce pas son devoir déontologique et sa vocation de guérir (Israël 1968)? N'était-ce pas la demande même de Schreber? En novembre 1893, cette demande était adressée au Pr Flechsig "en qui nous avions mis toute notre confiance depuis les succès thérapeutiques [Heilerfolgen], qu'il avait remportés sur ma première maladie" (IV 38; nous soulignons). Que Flechsig mettait tous ses espoirs thérapeutiques et ce à tout prix, dans la cure de sommeil [Heilschlaf hibernation], cela se lit dans son livre paru entre la première et la deuxième maladie (1888, 43) aussi bien que dans son autobiographie, où il avoue clairement le motif de sa prédilection pour des cures de sommeil. C'est qu'il s'était guéri lui-même d'une insomnie grave en 1882, l'année de sa nomination comme professeur de psychiatrie à Leipzig par une pèlerinage à pied de Bonn à Bâle "urn wieder schlafen zu lernen. Erst in Heppenheim an der Bergstrasse stellte sich der normale Schlaf wieder ein - die Ernennung zum Psychiater hatte mich tatsachlich gerettet" (Flechsig 1927, 24). Schreber considérait sa propre nomination comme cause de l'insomnie (IV 34; 37). Trois pages 27

plus loin, il exprime une troisième fois l'espoir de guérison par une cure thaumaturge: "Lorsque je repense à ce temps rétrospectivement, tout paraît me dire que le plan thérapeutique [HeilpIan] du professeur Flechsig avait dû consister à amener l'effondrement nerveux aussi loin que possible, pour ensuite, par un brusque retournement de l'humeur [Stimmungsumschwung] emporter d'un seul coup la guérison [Heilung]" (IV 40). "Heilplan" ne figure pas dans les dictionnaires (Duden, Grimm, Sanders, Trübner, Wahrig), mais bien dans le livre de Flechsig sur sa nouvelle clinique (Heilprogramm: 1888, 43). Mais à la façon d'un mot primitif (Urwort), "Heilen" signifie aussi son contraire: "verschneidung, eviratio, castratio" (Grimm DWB IV, 853; 825; Sanders DWB I 726); la vraie raison pour la censure de ce verbe, qui exprime aussi son angoisse de castration. Plus loin, nous indiquerons encore un autre passage, cette fois déjà entièrement trempé dans l'encre de la haine paranoïaque, où la cure de sommeil est devenue l'instrument qui inverse le 'Heilplan' initial dans un 'Mordplan'. Force nous est d'indiquer icimême le second élément qui avec le premier constitue le noyau complet du meurtre d'âme avec Flechsig comme l'instigateur de ce crime, dont la nature ne sera relevée qu'en partie et par des approches successives. Car dans le même passage, le mode d'administration de la cure de sommeil est décrit comme suit: "un copieux sommeil d'une seule traite et qui autant que possible devrait durer de trois heures de l'après-midi au jour suivant". Or "mon coucher (dans la maison de ma mère) eut lieu, non pas
naturellement dès trois heures, mais fut retardé - conformément à une prescription secrète que ma femme avait reçue -jusqu'à neuf

heures [bis zur 9. Stunde]" (IV 39). Le commencement de la cure de sommeil serait retardé de trois à neuf heures, comme élément constitutif du complot entre son épouse et le professeur. Or "nachmittags urn 3 Uhr" et "urn die neunte Stunde" sont deux locutions bibliques forgées par Luther dans sa traduction du Nouveau Testament (1521). Ces références chronologiques à la crucifixion (Marc 15, 25) et à la mort du Christ (Mt. 27, 45) délimitent la durée de l'obscurcissement du soleil en plein jour (Luc 23, 44). C'est par une identification inconsciente avec le 28

Christ qu'il entrait ses tenebrae psychotiques l'après-midi du 13 novembre 1893. Comment ne pas penser à la présence de sa mère, de son épouse dans le rôle de Judas et Flechsig dans celui du pharisien ou de Ponce Pilate? En effet, à la fin du chapitre XXII, il se compare à Jésus-Christ: "se lève en moi l'image d'un martyre que dans sa totalité je ne peux mettre en balance qu'avec le calvaire de Jésus-Christ sur la croix" (XXII 293), tandis qu'il mentionne Judas au début (I 14) et Ponce Pilate à la fin des Mémoires (S. 451). Cette confrontation entre le Juge et le Professeur cache l'identification avec le Christ souffrant et moribond. Ce n'est pas l'effet du hasard mais de l'inconscient et de la remémoration par l'écriture, qu'il cite également à la fin du livre (S. 431) les paroles du Christ proférées devant le procurateur romain, quelques heures avant sa mort: "Mon royaume n'est pas de ce monde" (Jean 18, 36). Dans ces pages du chapitre IV, nous trouvons le noyau de la formation du délire, dans la mesure où le plan médical (Heilplan) est subrepticement inversé et doublé par un plan de salut (Heilsplan), tandis que le désir de guérison se tourne en angoisse de mort, sinon de meurtre (Mordplan). Dès ce moment, le vecteur médical se scinde en deux vecteurs déterminant l'espace délirant; un vecteur théologique et un vecteur criminologique, où Schreber et Flechsig sont investis chaque fois dans un rôle délirant (JésusChristi Ponce Pilate). A l'encontre de l'opinion de Freud (262) et de Bolzinger (1986, 125), que l'identification au Christ n'apparaît qu'à la fin du délire, nous avons montré le contraire; cette identification est articulée dès la première heure du Schub psychotique et sera le vecteur fondamental pour l'élucidation de la dynamique. Le rôle de rédempteur (Heiland) corrélatif au délire de rédemption, se révélera à la lumière d'une interprétation nouvelle de ces pages. Sans doute les mots par trop suggestifs de Flechsig à propos de sa cure de sommeil, ont-ils joué un rôle dans le déclenchement de la psychose. Encore faut-il donner tout leur poids à ces mots trop lourds d'espoir et d'angoisse afin de relever la signification théologique pour ce sujet en proie au affres de la mort. La polysémie des signifiants et des concepts, leur glissement incessant et presque imperceptible du discours médical 29

vers un autre (théologique, juridique ou philosophique), articule la dynamique et les positions psychotiques variables que le sujet va incorporer au cours de l'évolution de son délire. La question se pose alors, si le concept du meurtre d'âme fait partie d'un ou de plusieurs discours cités ci-dessus?

1.4. Le contexte théologique du 'meurtre d'âme' Dans l'exposition du théorème inédit du 'meurtre d'âme', ce concept est inséré dans la trame de plusieurs concepts théologiques. Ce fait nous guidera vers le contexte théologique et l'origine dans l'histoire de la langue allemande. Longtemps avant que A. Strindberg (1887) ne récrée et ne transforme ce vocable dans sa critique contre l'esthétique symboliste du Rosmersholm d'Ibsen (1886), ce mot existait déjà dans la langue allemande, ainsi que dans le néerlandais (Bredero v. 2214; Wackernagel117, 173) et l'anglais, des langues qui sont fortement imprégnées par l'idiome de la Réforme: "I shall one day perish by the hand of those soul-murthering Sauls [Nesse 1690]" (Oxford English Dictionary X 463). Grâce à Olaus Petri, disciple de Luther et traducteur du Nouveau Testament, 'sjalamord' fait partie de la langue suédoise (Svenska Akademicus Ordbok XXV, 2960) et de l'idiome piétiste qui influençait Strindberg (Lagercrantz 245; 339). Celui illustrait dans sa pièce Le père le thème du 'meurtre psychique' par l'induction du doute à propos de la paternité (Vogelweith 62 - 63). A plusieurs reprises Schreber chante les louanges de Luther et il y a des arguments philologiques pour notre thèse nouvelle, que le réformateur forgeait le mot allemand
'Seelenmord' (Lepp 118 - 119).

Dans les Mémoires, la première mention de Luther est accompagnée de celle de Jésus-Christ, de Judas Iscariote et d'une glose sur la Grundsprache: "Néanmoins, les Allemands ont aux temps modernes (sans doute depuis la Réforme), été peuple élu de Dieu et de leur langue Dieu se servait par prédilection" (I 14). Cet énoncé s'inspire du discours de Heinrich von Treitschke à l'occasion du quatrième centenaire de la naissance de Luther, 30

disant que par sa traduction de la bible, "il n'avait d'autre but que celui d'être compris par tout son peuple, afin que Dieu parlât l'allemand aux Allemands" (1883, 151). L'idéologue de l'antisémitisme (Die Juden sind unser Unglück: Treitschke 1879, 575) et professeur d'histoire à Leipzig en 1861, fut un député national-libéral jusqu'en 1884 (Bussmann 374), l'année où Schreber lui-même posait sa candidature pour ce parti probismarckien. D'autre part à la fin du livre, le Christ et Luther sont cités ensemble comme deux figures religieuses à suivre dans sa vocation de rédempteur et c'est par leur langue qu'il s'identifie: "Celui qui veut ouvrir la voie à une nouvelle conception religieuse doit pouvoir se servir de paroles enflammées, comme le faisait Jésus-Christ devant les pharisiens ou Luther en face du pape et des grands de la terre" (S. 443). Après l'extradition par les pharisiens, Jésus proférait devant Pilate son Flammenwort "mon royaume n'est point de ce monde" et Luther comparant en 1521 à la Diète de Worms proférait devant l'Empereur Charles Quint cette parole célèbre: "Hier stehe ich! Ich kann nicht anders". D'une manière analogue, 'Seelenmord' est une parole enflammée de Luther dans son pamphlet Von beider Gestalt des Sakraments zu nehmen (1522) contre la liturgie catholique de l'eucharistie, défendant la communion sous les deux espèces qui dès le début de la Réforme fut l'objet de polémiques. Ce mot, qu'il aurait forgé comme inversion de 'Seelsorger' (pastor, épiskopos: Lepp 118), est en réalité la traduction d'un concept latin, dont plus loin nous retracerons l'origine hérésiologique. Contre l'autorité papale, Luther écrit: "Daran kannst du merken, welch greuliche Seelenmorder es sind die den Seelen Menschenlehre oder auch Gottes Wort nicht lauter und gewiB predigen. Des Papstes Gesetz kann nicht ohne greulichen Seelenmord in aller Welt so allgemein gehalten werden, daB man gegen das Evangelium nur eine Gestalt genieBen solI". Mais il enchaîne: "Aber es ist auch nicht weniger gefahrlich die zweifache Gestalt dem Evangelium gemaB so plotzlich in der ganzen Gemeinde solcher gefangenen schwachen Gewissen einzuftihren" (Luther 134; 137). Ceci révèle une critique contre l'introduction inopportune de l'eucharistie sous les deux espèces par Karlstadt à Wittenberg à la Noël 1521, pendant 31

son refuge au Wartburg (Bubenheimer 321; Sider 160): "Dr. Karlstadt todtet also auf dieser seiten die seele, wie der bapst auf jener seiten, brechen aIle beide, wie die seelmorder, christliche freiheit: Luther 3,54" (DWB X, 51). A la Pleissenburg à Leipzig près de la clinique, Luther disputait en 1519 avec 'le pharisien' Johann Eck en présence de Thomas Münzer, le 'prophète de Zwickau' et le futur chef de la révolte des paysans. En 1520, il envoyait Münzer à Zwickau, la ville saxonne où Emil Flechsig, le père du psychiatre, sera pasteur à la même église (Flechsig 1927, 1; Bloch 19-20). Or la généalogie de Schreber était latéralement liée avec Luther par le mariage de son secrétaire Valentin Braun avec Barbara Schreber (Lothane 1992, 110). Derrière la consultation de Flechsig, après le 10 novembre 1893 - le jour anniversaire de la mort du père et de la naissance de Luther - se dessine la polémique réformationiste. Luther contre le pape Léon X et Charles Quint; la passion du Christ, l'eucharistie et Seelenmord; voilà le contexte historique et le concept théologique, qui précisent mieux "le rôle de la fonction paternelle dans l'éclosion du délire" (Lacan 580) que la fantaisie historique de Niederland sur "le fils rebelle en opposition à l'effrayant Bismarck" (Niederland 1951, 67), au sujet des causes de l'éclosion de sa première maladie, une hypocondrie, en octobre 1884. Pour approfondir le problème des facteurs de l'éclosion du délire, nous devons analyser de plus près les dates et les symptômes, qui scandent la phase pré-psychotique. Dans les premiers jours de novembre, après un mois de travail dans sa fonction nouvelle à Dresde, "ma maladie prit rapidement un caractère menaçant: dès le 8 ou 9 novembre, le docteur o. consulté, me décida à prendre tout d'abord un congé de huit jours, que nous mîmes à profit en allant consulter le professeur Flechsig en qui nous avions mis toute notre confiance depuis les succès thérapeutiques [Heilerfolgen] qu'il avait remportés sur ma première maladie" (IV 38). Remarquons la présence soudaine du pronom pluriel qui trahit la part de son épouse en l'affaire, qui "révérait dans la personne du professeur Flechsig celui qui lui avait rendu son mari, ce qui fit que pendant des années elle garda sur sa table de travail son portrait" (IV 36). Ceci tranche avec le 32

jugement au pronom singulier à la page précédente, lui accusant de "pieux mensonges" concernant la cause de sa première maladie ("une simple intoxication au bromure mise sur le compte du docteur R. à S[onnenbergJ") et au sujet de "l'interdiction du service libre de la balance de la clinique" (IV 35). Le vendredi du 10 novembre impliqué dans cette chronologie, est mémorable (denkwürdig) à plusieurs titres; c'est le jour anniversaire de la mort du père (10 novembre 1861) et celui de la naissance de M. Luther (10 novembre 1483). Singulièrement, D.G.M. Schreber aussi mourait à la troisième heure (Leipziger Tageblatt 10 novembre 1861 p. 5764). En Allemagne ce jour fut le Lutherfeiertag, fête établie comme séquelle du Kulturkampf en 1887 par W. Beyschlag, un ancien pasteur à la cour de Bade (Gall 95), un politicien national-libéral et Recteur de l'université de Halle (Beyschlag 1897, 549; Bornkamm 61). Son nom ne diffère que d'une lettre du signifiant désignant le coït dans le rêve qui précède le délire: Beischlaf(IV 36). Ce jour de fête (Feiertag) qui pour lui fut un jour de deuil (Trauertag), est le point de permutation du roman familial vers un délire religieux. Le dimanche du 12 novembre il souffrait d'une nouvelle crise, un "malaise cardiaque, comme lors de ma première maladie" (IV 39), chez son beau-frère Th. Krause, l'époux de sa soeur cadette Klara (S. 491) à Chemnitz, la ville de sa défaite aux élections fin octobre 1884 qui fut suivie par sa première admission. L'itinéraire de Dresde à Leipzig via Chemnitz et les dates forment la répétition massive des mêmes symptômes d'angoisse. Or le mouvement de précipitation vers Flechsig est articulé dans son récit: "Le jour suivant (le lundi), nous partîmes tôt pour Leipzig où, à la gare de Bavière nous prîmes un fiacre pour nous rendre à la clinique universitaire chez le professeur Flechsig, qu'un télégramme avait dès la veille averti de notre visite" (IV 39). A l'après-midi du 13 novembre, suivant cette consultation, il occupait la position délirante du Christ agonisant. L'éclosion de la psychose est une réaction anniversaire (Pollock 1970; 1971) qui peut être décrite d'une façon plus concrète: le père mort (Lacan 556) est l'élément inconscient et le pivot du transfert délirant sur Flechsig, rencontrant la remarque de Freud (286) et de Mannoni (1974, 91), 33

que son père et le professeur étaient des médecins célèbres. Fait important mais jamais remarqué, Schreber (1888) et Flechsig (1891) étaient décorés du 'Verdienstkreuz' (Staatshandbuch 1894, p. 18). Le télégramme au professeur Flechsig se transformera en 1903 en Lettre ouverte, ces deux documents ouvrant et fermant le dossier. A propos de l'origine du meurtre d'âme, il cite un autre mot célèbre: "Après le meurtre originaire, vraisemblablement en vertu du dict l'appétit vient en mangeant, d'autres meurtres d'âmes se succédèrent" (II 23). Ce dict est issu de Rabelais qui dans 'Les propos des bien yvres' (Gargantua 1,5), parodiait Jérôme de Hangest: "L'appétit vient en mangeant disoit Angest on Mans, la soif s'en va en beuvant" (Rabelais 53, n. 57; Büchmann 402). Dans la litanie de Rabelais ce mot est précédé et suivi par la parole du Christ sur la croix: "J'ai la parole de Dieu en bouche: Sitio". Le théologien catholique Jérôme de Rangest (+ 1538), marteau des hérétiques et l'auteur du Liber apologeticus pro academiis contra Lutherum (1525) rédigeait sa dissertation à la Sorbonne sur l'appétit au sens métaphysique de désir. "Il prêchait à Laval en 1521 contre le luthéranisme qui s'était infiltré par le truchement des ouvriers étrangers qui travaillaient dans les fabriques de toiles du pays" (La Garanderie 215). Déjà au premier chapitre des Mémoires figure "la fière parole dite à propos de l'anéantissement de l'invincible Armada de Philippe II: Deus afflavit et dissipati sunt" (I 9). Par sa tentative d'invasion manquée en 1588, le roi Philippe d'Espagne voulait punir Elisabeth Ire de l'introduction du protestantisme et de l'exécution de Marie Stuart. La flotte invincible, le poème célèbre de Schiller, qui était né un 10 novembre (1759), se clôt sur ces mots. Le dict sur l'invincible Armada provient de la propagande protestante qui, après ce désastre militaire, construisait la Légende Noire contre l'Espagne, l'Inquisition et les Jésuites (Maltby 79-83). Là où Bolzinger (1996) n'aperçoit que des listes métonymiques insensées, il ressort que le délire tisse un réseau de métaphores célèbres et de "références verticales" (Steiner 52), qui toutes renvoient à la polémique réformationiste et aux guerres de religion, comme centre historique qui livrera aussi une clé pour la compréhension 34

de la version littéraire (1.9). Mais retournons au texte des Mémoires, la valeur théologique du 'meurtre d'âme' ne touchant qu'un vecteur du champ caleidoscopique couvert par ce thème délirant. Les versions criminologiques (1.5) et généalogiques (1.6) restent encore isolées, ne peuvant être elucidées par la valeur théologique.

1.5. Nullum crimen, nulla poena sine lege

Ce signifiant a subi plusieurs transformations sémantiques, d'abord un demi-siècle après son origine dans la langue allemande (voir 1.9) et puis vers 1830, par un processus de sécularisation. A notre connaissance, aucune description des changements sémantiques n'a été entreprise. Nous avons fait l'esquisse de la sémasiologie du signifiant dans notre thèse de doctorat (1989: 1 172-178) qui comporte des théologiens comme Grégoire le Grand, Pierre Damien, Luther et J.G. Hamann et des auteurs, comme Fr. Schiller, J.M.R. Lenz, Georg Forster, C.F. Meyer et A. Strindberg. Nous ne pouvons présenter ici que ces auteurs, qui sont d'une pertinence directe pour la solution du problème, avec ces valeurs du 'meurtre d'âme' qui peuvent élucider d'autres fragments du délire. La Lettre ouverte, en rapport avec la note 22, indique une deuxième signification du meurtre d'âme qui renvoie aussi, quoique d'une façon différente, aux événements de novembre 1893. Cette valeur se trouve dans le document daté "Dresde, mars 1903" (S. xii) et composé juste avant la transmission du manuscrit au typographe. La question se pose alors, si ce document ne puisse être considéré comme une substitution pour le troisième chapitre censuré? Ce problème, qui entre dans le sens du texte et dans le coeur de la question sur les motifs de l'écriture et de la publication des Mémoires, ne peut être résolu ici de façon extensive, mais la date de composition comporte un argument en faveur de notre théorie. Le document est signé "dr. Schreber, Senatsprasident ausser Dienst" (S. xii), alors que la traduction française parle d'un "président de chambre honoraire à la cour 35

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