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L'action collective à l'épreuve de la globalisation

De
256 pages
Cet ouvrage montre comment, dans des contextes politiques, sociaux, et économiques variés, le social tente de se refonder, en recréant les médiations balayées par l'hégémonie de la logique marchande. L'émergence des mouvements altermondialistes, les acteurs transnationaux (ONG) ou encore les associations antiracistes engendrent des transformations du politique, de ses formes d'expression individuelles et collectives, des nouvelles modalités de la représentation civile-citoyenne...
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-.n L'ACTION COLLECTIVE
A L'EPREUVE DE LA GLOBALISATION © L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan @wanadoo.fr
harmattanl@ wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-03387-0
EAN : 9782296033870 Sous la direction de
Valeria Hemandez, Pépita Ould-Ahmed,
Jean Papail et Pascale Phélinas
L'ACTION COLLECTIVE
A L'EPREUVE DE LA GLOBALISATION
L'Harmattan Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland
Série « Globalisation et sciences sociales »
dirigée par Bernard Hours
Globalisation et sciences sociales » a pour objectif La série «
d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en
postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle
s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences
humaines et sociales, susceptible
s d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des
objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les
reconfigurations disciplinaires consécutives.
Ouvrages parus
Valeria HERNANDEZ, Pépita OULD-AHMED, Jean PAPAIL,
Turbulences monétaires et Pascale PHELINAS (Sous la dir.),
2007. sociales,
Maïko-David PORTES, Prostitution et politiques européennes,
2006.
Jean RUFFIER, Faut-il avoir peur des usines chinoises ?, 2006.
Niagalé BAGAYOKO-PENONE et Bernard HOURS (dir.),
États, ONG et production des normes sécuritaires dans les pays
du Sud, 2005. LES AUTEURS
Niagalé BAGAYOKO, politologue, chargée de recherche à l'Institute
of Development Studies.
Laurent BAZIN, anthropologue, chargé de recherche au Centre
national de la recherche scientifique (CNRS).
Robert GIBB, anthropologue, Université de Glasgow.
Ives GONZALES BOMBAL, sociologue, enseignante-chercheuse à
l'Universidad Nacional de General Sarmiento (UNGS),
chercheuse au Conseil national de recherches
scientifiques et techniques (CONICET).
Carla GRAS, sociologue, chercheuse au CONICET, Université de
Buenos Aires (UBA).
Alejandro GRIMSON, anthropologue, enseignant-chercheur à
l'Université national de San Martin (UBA), chercheur au
CONICET.
Valeria HERNANDEZ, anthropologue, chargée de recherche à
l'Institut de recherche pour le développement (IRD).
Gérard HEUZÉ, anthropologue, chargé de recherche au CNRS.
Bernard HOURS, anthropologue, directeur de recherche à l'Institut
de recherche pour le développement (IRD).
Elisabeth JELIN, sociologue, chercheuse au CONICET/Instituto de
Desarrollo Econômico y Social (IDES).
Pepita OULD-AHMED, économiste, chargée de recherche à l'IRD.
Jean PAPAIL, démographe, chargé de recherche à l'IRD.
Sebastian PEREYRA, sociologue, doctorant à l'EHESS, chercheur à
l'Université de Buenos Aires (UBA) et à l'Institut de
développement économique et social (IDES).
Pascale PHÉLINAS, économiste, directrice de recherche à l'IRD.
Monique SELIM, anthropologue, directrice de recherche à l'IRD.
Maristella SVAMPA, sociologue, enseignante-chercheuse à
l'UNGS, chercheuse au CONICET. SOMMAIRE
Valeria HERNANDEZ, Pépita OULD-AHMED,
Jean PAPAIL, Pascale PHÉLINAS
Mondialisation, conflits sociaux et action collective 11
Maristella SVAMPA
Citoyenneté, État et mondialisation : un regard à partir de
l'Argentine contemporaine 25
Carla GRAS y Valeria HERNANDEZ
Changements du modèle productif et acteurs sociaux dans le
paysage rural argentin 47-80
Alejandro GRIMSON, Sebastiân PEREYRA
La question (trans)nationale dans l'analyse d'expériences
d'action collective 81
Elizabeth JELIN
À propos du global et du local : les mouvements sociaux et
l'action collective 103
Gérard HEUZÉ
La classe moyenne indienne dans les grandes
111 transformations : 1970-2000
Bernard HOURS
Les ONG, acteurs locaux, acteurs globaux ou acteurs virtuels
de la démocratie virtuelle 161
Robert GIBB
Constructions et mutations de l'antiracisme en France 177
Niagalé BAGAYOKO
La compétition des logiques d'action étatiques, non-étatiques
et multilatérales sur les théâtres postconflits 189
Monique SELIM
Travail, idéologie et réflexivité dans le cadre de la
globalisation: perspectives comparatives 205
Laurent BAZIN
Construction nationale, travail et discipline en Ouzbékistan
235
Inès GONZÀLEZ BOMBAL
Les conflits sociaux dans une perspective comparée 249
MONDIALISATION, CONFLITS
SOCIAUX ET ACTION COLLECTIVE
Valeria HERNANDEZ, Pépita OULD-AHMED, Jean PAPAIL et
Pascale PHÉLINAS
La mondialisation, étape actuelle du long processus d'édification de la
société capitaliste, a pour horizon la subordination définitive de toute
altérité sociale et symbolique à la logique du capital. Le mouvement
historique des deux derniers siècles a consisté à assurer progressivement
au capitalisme une situation dominante, où l'économique (la logique de la
marchandise), dont l'ambition est de dominer les scenarii et les acteurs
considérés comme légitimes — c'est-à-dire dotés d'une certaine capacité
à influer sur le cours des choses et des hommes — dans chaque
configuration, engloutirait tendanciellement toutes les autres
dimensions '. De ce fait, ce mouvement, bien que fondamentalement
économique, concerne l'ensemble des registres sociopolitiques. C'est
pourquoi certains préfèrent parler « des » mondialisations car cela
permettrait de rendre compte de la diversité des processus et des
domaines impliqués dans cette nouvelle course à l'expansion capitaliste.
Quel que soit le champ d'observation dans lequel on se place, on est
obligé de constater qu'un processus se généralise : celui de la
« marchandisation » des univers sociaux et symboliques (que quelques-
uns appellent « privatisation »). Bien qu'il adopte différentes modalités en
fonction de l'histoire, des logiques et des horizons d'attentes spécifiques,
il est actif jusque dans le recoin le plus reculé de la planète et le plus
banal des gestes. Pour prendre un cas emblématique, la tour d'ivoire que
constituait autrefois la science s'est aujourd'hui sécularisée, faisant entrer
la logique marchande dans les hauts lieux de la pure raison. Le
rapprochement entre la science et le marché devient peu à peu une
évidence socialement partagée, et surtout n'est pratiquement point 12 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
questionné par les États qui trouvent ce mouvement tout à fait naturel et
« stratégique » pour rester « compétitifs » dans la globalisation (voir,
notamment, les revues de l'OCDE depuis 1995). On pourrait multiplier
les exemples, en montrant à chaque fois comment un champ social donné
(l'éducation, la santé, la sécurité, les loisirs, le religieux, etc.) est soumis
au processus de privatisation, sapant ainsi toutes les médiations propres à
ces espaces où l'on pouvait observer le travail du symbolique sur le
matériel. Le sujet devient individu face au monde ; il doit créer pour
chaque circonstance « le social » qui lui correspond, découpant et mettant
en relief la partie (un trait, un caractère, une appartenance, etc.) cohérente
de son « je » en fonction du contexte.
Le processus de marchandisation n'a pas seulement concerné les
champs sociaux ; il a aussi colonisé certaines des dimensions les plus
chargées de subjectivité telles l'orbite familiale ou celle de l'intime.
Ainsi, les différentes modalités des rapports affectifs sont actuellement
reprises dans les « menus à la carte » offerts sur Internet : si vous
éprouvez une difficulté persistante à trouver un « partenaire », à
construire une famille, à cultiver une identité personnelle, vous trouverez
comment surmonter ce petit problème en faisant appel aux services des
firmes spécialisées dans le « marché du moi ». Il s'agit d'entreprises qui
vendent des « rapports interpersonnels sur mesure » ; elles peuvent aussi
vous proposer une place « sur mesure » dans un collectif créé de toutes
pièces pour que l'interpersonnel ou le social « fonctionne ». Sur ce
marché en plein essor, on recense aussi des entreprises orientées sur les
expériences de transfiguration du moi : on peut alors acheter une
« journée de clochard », si l'on veut faire l'expérience de l'exclusion et de
la pauvreté, ou bien, afin de retrouver la dureté de la nature telle qu'elle a
pu être ressentie avant le « tout confort » des sociétés de consommation,
on peut envisager un séjour d'immersion totale dans un village africain ou
latino-américain, où les conditions de la modernité ne se sont pas encore
tout à fait « développées » laissant ainsi place à un peu de primitivisme
maîtrisé.
Concomitamment à l'avancement de la marchandisation, le
phénomène de l'individualisation s'est accéléré au cours des trente
dernières années. Le « moi » s'affirme, flexible et fluide, produisant une
individualité dont on connaît désormais bien le profil subjectif 2 . Dans son
affirmation d'être original et unique, chacun conteste la matérialité du
monde et milite pour la multiplication des réalités virtuelles (oxymoron
emblématique des mondialisations), à des débits chaque fois plus
performants, où les formes du possible sont infinies. Plus on est dans le
virtuel moins on est concerné par la dureté et la limite de l'ici et
MONDIALISATION ET ACTION COLLECTIVE 13
maintenant ; d'où le caractère politiquement contestataire (de résistance,
de lutte, etc.) que l'on peut déceler dans certains mouvements sociaux et
organisations qui s'intéressent au côté matériel du monde : les
mouvements écologistes, les anti-OGM, les forums de défense des
ressources naturelles comme biens publics, de dénonciation du
changement climatique, etc. Le seul fait d'insister sur la nécessité de
prendre en compte cet aspect « dur » du réel est en soi une position qui se
construit en altérité politique au capitalisme globalisant car elle
questionne la continuité du processus de marchandisation radical du
monde, la « liquéfaction » de l'être pris dans une surenchère du « tout
s ». individu » et « fatigué d'être soi
Cette marchandisation des choses et des rapports progresse par des
voies insolites, qui peuvent surprendre même les plus sceptiques. Il se
joue une complexe dialectique entre des logiques et des niveaux distincts
qu'il faut encore correctement décrypter, et surtout il convient
d'apprendre à lire les nouveaux modes d'imbrication qu'elle contient
(réellement ou potentiellement). Les instruments d'intellection construits
au cours des XIX' et XXe siècles sont actuellement frappés de doutes
méthodologiques et, pis encore, heuristiques : les sphères « à la Max
Weber », l'histoire en tant que registre des luttes de classes, la forme et le
contenu de l'État-nation, l'altérité société/nature, la relation
individu/société, voilà des catégories vouées à la révision critique et qui
ne défient plus tellement la pensée au présent, et pour cause... La
production des globalités dans lesquelles doivent aujourd'hui évoluer les
hommes et les objets leur parle surtout d'une mobilité permanente, d'une
polyvalence cognitive et géographique, de trafics d'imaginaires et de
pratiques. Cela signifie la mise en place d'un nouveau mode
d'agencement des identités (construction des frontières nous/eux,
ordonnancement des traits personnels, etc.) et des coordonnées spatio-
temporelles, et ce, tant au niveau des individus que des groupes et des
supra groupes.
Dans ce paysage, les efforts de certains intellectuels pour produire des
outils d'interprétation ou pour repenser ceux qui existent prennent une
valeur inestimable : placé au niveau le plus abstrait, Jürgen Habermas et
sa réflexion sur le monde vécu et les systèmes auto régulés 4 ; sur un plan
plus sociologique, Anthony Giddens et ses développements sur les
institutions de la modernité (en particulier la question de la réflexivité et
la localisation des systèmes abstraits 5) ; enfin, situé au plus près des
rapports sociaux, Gérard Althabe et sa théorie sur le mode de
communication et l'autonomie des champs sociaux 6 . En faisant dialoguer
ces apports, dont l'entrecroisement est d'une fertilité précieuse, on se
14 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
rapproche d'une vision intégrale, « mondialisée », des processus sociaux,
politiques ou économiques à l'oeuvre. Si l'on aspire à rendre compte de la
manière dont les sujets résistent aux interpellations de l'idéologie
dominante, cherchant à échapper aux identités figées, prises dans les
processus de marchandisation soulignés précédemment, il faut pouvoir
décomposer les mécanismes sociaux, institutionnels et subjectifs à travers
lesquels cette idéologie trouve sa légitimité. Les recherches inscrites dans
cette perspective pourraient montrer comment les signifiés s'incarnent
dans les pratiques sociales, dans l'organisation institutionnelle et
productive et dans les principes d'autorité qui structurent chaque champ
d'échanges. Avec cet objectif, elles se focaliseraient sur les processus de
localisation des logiques globales, ce travail par lequel les acteurs les
articulent (dans une relation hiérarchique) dans leurs pratiques locales, les
replaçant dans des réseaux de signification socialement partagés. Il en
résulte un mode d'échange spécifique qui « ...] va au-delà de la mise au
point d'un savoir technique et au-delà de l'élucidation herméneutique de
certaines traditions ».
Dans cet effort d'imbrication du « global » et du « local », la notion de
réflexivité forgée par Anthony Giddens est d'une richesse unique. Définie
comme « la révision chronique des pratiques sociales à la lumière de la
la réflexivité est devenue un exercice connaissance de ces pratiques 8 »,
omniprésent qui implique toutes les formes d'échange et de production du
social. Cantonnant « la tradition » dans un rôle folklorique, elle s'est
emparée définitivement de tous les registres symboliques dans la
production des mondialisations. C'est par cette institution que se réalise et
se développe le processus d'individualisation largement commenté par les
publications des sciences sociales contemporaines.
Ce sur quoi la bibliographie actuelle insiste un peu moins est le rôle
que la réflexivité joue dans le mode de domination propre à la
globalisation. Alors que l'analyse du politique constitue un axe central
des disciplines sociales, il est assez rare de trouver des textes qui lient ou
qui tentent de comprendre les liens entre le processus d'individualisation
et celui de marchandisation des sphères/institutions sociales, des activités
et de la nature, et ce afin de rendre compte des nouvelles formes
d'exercice du pouvoir. Or, souvent la réflexivité est au service de la
reproduction des rapports hiérarchiques et des modes de légitimation du
pouvoir car elle est un instrument extrêmement efficace pour construire
les positions d'autorité dans des institutions « mouvantes », elles-mêmes
tenues de s'adapter à l'évolution permanente des processus techniques et
scientifiques. Cette problématique introduit la question de la distribution
et de l'appropriation du savoir : elles ne s'opèrent pas de manière
MONDIALISATION ET ACTION COLLECTIVE 15
homogène ; le savoir restant entre les mains de quelques-uns, il est mis au
service des intérêts particuliers 9. Si l'on conjugue ce fait avec l'une des
conséquences de la modernité, « l'institutionnalisation du doute »,
soulignée par Giddens avec insistance 10, il faut poser autrement le
problème de l'exercice du pouvoir. En effet, convenant que le doute tient
lieu d'institution, il devient judicieux de se demander comment sont
tranchées les questions controversées (conflits d'intérêts, de classes, de
populations, etc.). N'ayant ni dieux, ni ancêtres pour nous envoyer des
signes, l'aspiration à la validité (ou la volonté d'établir la vérité) ne peut
être ni religieuse ni traditionnelle. En revanche, dans la logique de
production des globalités, les lois objectives et universelles de type
scientifique s'adaptent parfaitement aux nouvelles conditions de légitimité
dont a besoin une norme « mondialisable ». L'usage de la raison
(préalable à la réflexivité) apparaît nécessairement comme
complémentaire de l'institutionnalisation du doute. L'efficacité de la
réflexivité sociale montre ainsi l'ambiguïté de ses services : pour
reprendre une notion de Jürgen Habermas, elle peut contribuer aussi bien
à un projet de « domination » qu'à un projet d'« émancipation ». En
conséquence, il faut à chaque fois, en fonction des configurations,
restituer l'espace global aux modes de réinvestissement du cadre
objectivé, modes qui légitiment les rapports hiérarchiques et d'autorité
selon les pratiques communicationnelles des champs d'échange locaux.
C'est dans ce travail analytique sur les processus de réinvestissement des
systèmes autorégulés dans les espaces d'interaction spécifiques que
l'apport de Gérard Althabe devient capital II. En effet, son pari étant de
réussir une « interprétation de l'articulation », il a conçu une approche qui
permet d'analyser les rapports sociaux dans leur construction quotidienne,
dans ce qu'ils ont de pratique critique du monde, et donc, d'étudier
comment opère le déplacement entre « le projet » et ce qui finalement « se
fait ». Il est dès lors possible de rendre compte non seulement de la
reproduction des champs sociaux et de leurs institutions mais aussi des
changements, des processus de résistance, du conflit, etc. qui les
sillonnent en permanence. Cette approche anthropologique de
l'articulation est reprise dans l'analyse développée par Carla Gras et
Valeria Hernàndez lorsqu'elles tentent de comprendre les effets
divergents que la politique néolibérale a produits au cours des années
quatre-vingt-dix dans le champ du travail rural en Argentine. Leur
objectif est de montrer comment les deux catégories d'acteurs qu'elles
examinent — l'une qui peut-être définie comme « les gagnants » du
nouveau modèle socioproductif et l'autre comme « les perdants » — ont
réinvesti les politiques de dérégulation et d'ouverture des marchés suivant
16 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
leurs espaces de signification particuliers, c'est-à-dire en fonction des
éléments matériels et symboliques avec lesquels ces acteurs comptaient
au moment des transformations du contexte macroéconomique.
À ce stade de la réflexion force est de constater que, si l'on veut
comprendre des phénomènes du présent, les sciences sociales doivent
fournir un important effort de (re) problématisation de l'objet et de
création d'instruments d'interprétation adaptés ; il y va de leur cohérence
explicative et herméneutique. Dans cet ouvrage nous tentons de faire
quelques pas dans ce sens. Ainsi, un premier aspect problématisé
concerne les modes dans lesquels se construit matériellement et
symboliquement l'hégémonie du processus de marchandisation (ou de
privatisation). Il s'agit de penser les transformations du politique, de ses
formes d'expression individuelles et collectives, des nouvelles modalités
de la représentation civile-citoyenne. Il est question aussi de s'interroger
sur des classifications autrefois révélatrices de sens et qui sont désormais
inadéquates ou qui n'interpellent plus vraiment les acteurs, telles les
binômes urbain/rural, global/local, privé/public. Le plus souvent, elles ont
subi un travail d'auscultation érudite, se retrouvant décortiquées et
complexifiées à l'infini, avec des résultats assez surprenants du point de
vue théorique et accompagnés d'une terminologie pour le moins originale
(comme « rururbain », « glolocal », etc.). Nonobstant cet important
investissement littéraire, les résultats en termes analytiques sont souvent
insatisfaisants car partiels. Une dernière entrée dans l'étude du politique
concerne la production des normes idéologiques dont cette nouvelle
matrice de domination a besoin. On observe dans les différentes
contributions un effort de révision critique de cet objet : Alejandro
Gimson et Sebastian Pereyra, Bernard Hours, Robert Gibb et Monique
Selim s'attachent à une déconstruction des normes globales (telle
l'humanitaire ou la technoscience), mettant en place une démarche
compréhensive du capitalisme, où l'on voit interagir les acteurs de cette
globalité (les mouvements altermondialistes, les ONG, les associations
antiracistes ou les chercheurs respectivement). Ils deviennent ainsi « les
protagonistes de ce nouveau temps idéologique » (Maristella Svampa),
incarnation matérielle et symbolique d'une nouvelle construction du
politique et d'autres formes d'« institutionnalité ». Le champ politique est
aussi visité par Laurent Bazin lorsqu'il décrit les transformations à
l'oeuvre dans la société ouzbékistanaise suite à la construction de la
« nation Ouzbek », en particulier au niveau des champs du travail et de la
famille. Après avoir restitué sommairement l'émergence historique de
l'identité et de l'État ouzbeks (période soviétique et postsoviétique),
l'auteur se focalise sur les effets de « l'idéologie nationale » dans la vie
MONDIALISATION ET ACTION COLLECTIVE 17
quotidienne des populations étudiées lors de deux enquêtes : l'une auprès
d'ouvriers d'une usine de filage et l'autre sur des chantiers de
construction à Tachkent.
Une deuxième fenêtre de questionnements ouvre sur le processus
d'individualisation concomitant à l'expansion des marchés. À travers les
différents travaux, on observe le déploiement de ce processus dans des
champs sociaux et des conditions matérielles aussi diverses que le
mouvement social des piqueteros de l'Argentine néo- et postlibérale
(Maristella Svampa), les formes d'action des ONG humanitaires au Nord
et au Sud (Berbard Hours), les mouvements altermondialistes des pays
périphériques (Alejandro Grimson et Sebastiàn Pereyra), les modes de
résistance au pouvoir dictatorial mis en place par les scientifiques
ouzbékistanais (Monique Selim) et les transformations idéologiques des
associations antiracistes (Robert Gibb). Ces études illustrent diversement
les deux dimensions majeures présentes dans l'individualisation : d'un
côté, la « marchandisation du social, tendant à une homogénéisation et
une manipulation des diverses identités personnelles et collectives ; et, de
l'autre l'affirmation et la défense de la diversité culturelle et des identités
locales. » (Maristella Svampa). Parallèlement au processus
d'individualisation, on décèle un travail de recomposition de l'espace
public qui fonde et refonde la figure et le contenu même de l'État, sans
pour autant l'affaiblir dans son existence même. Le rapport entre ces deux
processus constitue un axe d'interrogation majeur, d'autant plus qu'il
cristallise des conflits entre les différents acteurs sociaux et économiques,
porteurs de modèles alternatifs du social et du politique. L'analyste se
voit alors contraint de repenser, à partir de ce cadre, les modes de
construction des identités individuelles et collectives, lesquels, comme le
signale Maristella Svampa, loin d'être linéaires ou unidimensionnels, ont
produit une nouvelle dialectique du social, dont les tensions et
contradictions tendent à interpeller les limites et les bases de l'État
néolibéral, puisque :
o la dynamique d'atteinte aux droits sociaux a eu comme corrélat,
dans la pratique, une redéfinition des limites d'appartenance à la
communauté, au sens le plus large du terme ;
o la sortie du modèle de régulation a provoqué une redéfinition du
rôle de l'individu dans la société : le « bien-être » n'apparaît plus
comme un droit, mais comme une opportunité ;
o dans la mesure où les frontières entre la sphère du public et du
privé ont été redéfinies, le processus de dérégulation et
d'individualisation a signifié non seulement le déclin et la
fragmentation d'une citoyenneté incomplète mais il a également
favorisé l'expansion (et la légitimation) de certains modèles de
18 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
citoyenneté restreinte, établissant de nouvelles conditions
d'accès à des biens et à des services sociaux de base, dans la
logique du marché ;
o par ailleurs, cette dialectique entre individuation et refondation
de l'espace collectif (l'État) est reprise au niveau supranational
par les organismes multilatéraux, collaborant à la constitution de
normes globales et d'un langage cohérent qui parle d'« auto-
organisation communautaire », de « capital social », de
« gouvernance », des instruments de « gestion »,
d'« empowerment », etc. Tout cela dans le cadre de la « lutte
contre la discrimination » (Robert Gibb) ou de la « lutte contre la
pauvreté », ce qui se fait par la création de formes de
« participation citoyenne », l'encouragement à la « prise de
risques », le développement de « l'esprit managérial » via, par
exemple, les microcrédits.
En troisième lieu, la révision des instruments d'analyse conduit les
auteurs à s'interroger sur l'échelle — locale, nationale ou transnationale —
de l'action sociale et les interrelations et/ou les interdépendances entre les
phénomènes de globalisation en action sur ces différents plans. Ainsi,
Elisabeth Jelin, à une échelle transnationale, souligne les transformations
du scénario politique du fait de la multiplicité d'acteurs et de formes
d'action : organisations non gouvernementales, réseaux d'activistes,
coalitions transnationales, mouvements sociaux transnationaux y prennent
part, avec différents degrés de coordination entre eux. Cette diversité
l'amène à explorer plusieurs questions : existe-t-il une progression
nécessaire des réseaux aux mouvements ? Y a-t-il des étapes obligatoires
entre les mobilisations locales et les mobilisations transnationales ?
Comment l'échelle de l'action affecte-t-elle les processus
d'« empowerment » ? Quand, comment et pourquoi de nouveaux
paradigmes, significations ou interprétations, sur la citoyenneté et les
droits humains, sur les normes de la violence envers les femmes, sur le
commerce équitable, sur la nature (l'eau, les plantes, les micro-
organismes, etc.) en tant que bien public global ou comme propriété
privée, etc. apparaissent-ils ? Comment ces paradigmes se développent-ils
au sein de la diversité croissante et des inégalités accrues dans le monde ?
Qui sont les « entrepreneurs moraux » dans la scène globale ? Et,
finalement, jusqu'à quel point peut-on caractériser la scène mondiale
actuelle comme un indice de l'existence d'une « société civile globale » ?
Ces interrogations sont reprises, parfois autrement construites, dans les
contributions de Alejandro Grimson et Sebastian Pereyra, Bernard Hours,
Monique Selim, Niagalé Bagayoko ou Robert Gibb concernant
respectivement les mouvements altermondialistes/réseaux transnationaux,
MONDIALISATION ET ACTION COLLECTIVE 19
les ONG, les académies des sciences, l'antiracisme ou « les théâtres post-
conflit ». En particulier, Alejandro Grimson et Sebastiân Pereyra
réfléchissent sur la pertinence de l'échelle nationale pour étudier certains
mouvements sociaux, notamment ceux qui reprennent des agendas
globaux. En se focalisant sur la filiale argentine de l'Association pour la
taxation des transactions pour l'aide aux citoyens (ATTAC) et sur
Pouvoir citoyen, une ONG consacrée à la lutte contre la corruption et qui
représente localement Transparence internationale, ils analysent
l'importance culturelle et politique de la référence à « la nation » dans les
actions collectives que ces deux organisations conduisent. Elles
représentent des modèles idéaux d'articulation internationale en faveur de
la mobilisation d'un thème et sont, en conséquence, des cas privilégiés
pour traiter l'existence d'une « société civile globale ». Les auteurs
montrent qu'une vision dichotomique des acteurs, où ils seraient
considérés comme inscrits soit dans une scène globale soit dans une scène
nationale ne permet pas de rendre compte du processus par lequel ils
combinent des éléments des deux contextes, définissant leur sens
progressivement suivant les actions menées. De même, l'arène
transnationale doit être considérée dans sa diversité, la dimension
« nationale » continuant d'être fondamentale : « Les frontières à l'échelle
locale et nationale sont constitutives des cadres d'interprétation, des
modes de signification et d'action. Le global est aussi fait de ces
frontières... » (Alejandro Grimson et Sebastiân Pereyra).
Dans sa contribution, Bernard Hours reprend à sa manière cette
interdépendance entre le local et le global lorsqu'il analyse combien les
ONG, actrices des normes globales, puisent leur légitimité dans le rapport
avec les acteurs locaux qu'elles sont censées représenter, interpréter,
défendre. Pour reprendre ses propres termes : « quelle est la place, la
position, la posture des ONG, face aux témoins, aux contradictions, aux
conflits et mouvements sociaux qui accompagnent la globalisation
capitaliste ? Car sur l'écran de nos téléviseurs, les ONG parlent toujours
d'absents, ou à la place de, ou au nom de malheureux ou de victimes non
invitées sur les plateaux. C'est que le sujet dont parlent les ONG, ou au
nom duquel elles prennent la parole, est singulièrement ambigu et
contradictoire. » L'auteur s'attache à déconstruire minutieusement cette
équivoque et à mettre en évidence les contradictions à l'oeuvre au coeur du
capitalisme actuel. On comprendra alors la différence entre les divers
types d'ONG et le rôle d'« acteur idéologique » de chacune sur « la scène
Nord — Sud et la scène globale » ; leur fonctionnement managérial car
même si elles ne produisent pas une rente monétaire elles en produisent
sur des plans autrement essentiels : le symbolique et le normatif. Ainsi,
20 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
« la production éthique du capitalisme actuel » est bien nécessaire à la
reproduction du capital dans les conditions de la globalisation. Sans
oublier le travail de gestion de la pauvreté qu'elles réalisent grâce à leurs
compétences techniques et bureaucratiques.
Avec cette analyse des ONG, on revoit la question de la subsomption
du politique évoquée précédemment, cette fois en faveur d'une pédagogie
du salut : « la famine au Soudan, était imprévisible et qu'elle est le fait
d'un État voyou, ou encore que la pauvreté se soigne avec les remèdes de
la Banque mondiale ». Bernard Hours souligne la large soumission des
ONG à l'ordre ou au désordre international mais, en même temps, il nous
met à l'abri des raccourcis interprétatifs trop commodes : bien que les
ONG puissent être classées d'une manière générale comme des
« complices de la domination occidentale globale » cela ne doit pas faire
oublier qu'il en existe d'autres, au Nord comme au Sud, qui tentent de
« contester les équilibres iniques présentés comme des contraintes par les
technocrates ». En abordant le rôle de l'expert, l'auteur montre aussi
combien cette figure est capitale dans le soutien idéologique du système.
Finalement, il constate l'existence de deux sortes d'ONG : « celles qui ne
sont que la voix d'une société donnée dont CNN ne parle jamais, et celles
qui fonctionnent dans le système de l'aide internationale piloté et contrôlé
par les grandes institutions multilatérales ». Bernard Hours nous fait
comprendre ainsi que la distinction entre ONG du Nord et ONG du Sud
n'a vraiment pas d'assise et que si elle tient encore c'est bien parce qu'il
s'agit d'une illusion qui sert les intérêts des dominants. En réalité « ces
deux entités sont rompues par la globalisation qui met du Nord au Sud
(comme avant) mais aussi du Sud au Nord (exclusion et quart-monde) ».
C'est également la question de la formation du champ politique
qu'aborde Monique Selim mais cette fois à travers la communauté
scientifique ouzbékistanaise. En particulier, elle s'interroge sur les
rapports entre science, idéologie et connaissance dans un contexte local
où les effets de la globalisation se sont fait sentir avec force. En suivant
son analyse, on comprend dans quelle mécanique est insérée la
connaissance : elle agit comme norme idéologique servant les intérêts de
la nouvelle classe dirigeante car, à travers « le mythe d'une société où la
connaissance serait redistribuée et partagée 12 », elle réussit à asseoir son
pouvoir dans la société ouzbékistanaise postcommuniste : « c'est la
notion même d'idéologie qui aujourd'hui est peu à peu vidée de tout
contenu et remplacée par un signifié gestionnaire exclusif et applicable à
toute institution et domaine social jusqu'à l'échelon de l'individu qui doit
gérer des capacités, son inconscient et ses désirs avec les mêmes règles
qu'une marchandise. » Il en résulte des acteurs (les scientifiques)
MONDIALISATION ET ACTION COLLECTIVE 21
« condamnés à la servitude idéologique et l'essentialisme ethnique ».
Monique Selim montre comment, à travers ce cas, elle peut comprendre
les modes de « production et de reproduction de tels groupes sociaux
fondés sur la subordination individuelle et collective, avec toute sa charge
d'investissement psychique ». En même temps, en tant qu'anthropologue,
elle déconstruit méthodologiquement sa propre position sur un terrain
distant des rapports « habituels » aux normes scientifiques. Elle opère
ainsi un « retour réflexif sur ses outils méthodologiques, bien malmenés
par de telles circonstances », ce qui lui apprend un autre mode
d'ingérence de l'« ethos scientifique », ici ethnicisé.
Pour sa part, Niagalé Bagayoko, en abordant la complexité d'acteurs
et de logiques qui s'entrecroisent dans « les théâtres post-conflits », où
l'on voit intervenir les États, les ONG et les instances multilatérales, nous
montre la manière dont la globalisation du monde occidental est présente
dans ces contextes non ou hors occidentaux. Elle reconstruit pour le
lecteur une sorte de kaléidoscope, qui fait ressortir les intérêts, tantôt
complémentaires, tantôt contradictoires, des entreprises de la
reconstruction qui attendent un retour sur investissement, des agents du
développement mobilisés par la « logique de la solidarité », des militaires
et des policiers qui travaillent sur ces territoires catastrophés en mettant
en place des rapports assez différents avec les civils locaux, et des médias
qui doivent harmoniser une « logique de la communication » et une
« logique de l'audience », etc. L'article déploie la panoplie des mots, des
sigles, des termes techniques créés par ces acteurs spécialisés du « théâtre
postconflit », faisant comprendre qu'il s'agit d'un scénario bien ficelé
même si la population à laquelle cette panoplie est destinée la trouve
opaque. En fait, l'auteur met en relief la différence des points de vue
lorsqu'il s'agit d'évaluer les « missions » des uns et des autres « sur le
terrain » : les locaux trouvent souvent que leurs intérêts et droits sont,
pour le moins, mis en veille ; ceux qui viennent « en aide » à ces mêmes
personnes, ne doutent nullement de la valeur et du secours de leurs
actions.
Le processus d'individualisation est observé par Robert Gibb dans sa
fine étude de l'association française SOS Racisme. Ce processus qui
travaille, de l'intérieur, les espaces de l'action collective, a produit des
transformations idéologiques dans le champ antiraciste français. En effet,
en pensant dorénavant le racisme en termes de « victimisation du sujet »,
de « lutte contre la discrimination » ou de solidarité de la « pote
génération », l'autre, explique l'auteur, est défini dans et par un rapport
individuel et le racisme lui-même apparaît comme le produit d'une
interaction entre des individus. Dans sa contribution, Robert Gibb
22 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
s'attache à décortiquer le processus par lequel l'association prise comme
analyseur (SOS Racisme) est passée d'une conception politique de la
question à une autre, plutôt morale et surtout vidée du sens utopique que
la lutte antiraciste impliquait autrefois. Ce démantèlement idéologique
s'est opéré à travers le remplacement de l'idée de « lutte contre le
racisme » à la notion politiquement plus correcte de « lutte contre la
discrimination ». À côté de cette première mutation majeure, l'auteur en
signale une seconde : la judiciarisation des modes d'intervention contre le
racisme. Le rôle des experts devient dès lors capital. Tout ceci ne fait que
produire une « nationalisation de l'antiracisme » par laquelle « un
nouveau clivage entre nationaux et étrangers est instauré au sein même de
l'imaginaire antiraciste » : il y aurait des victimes « légitimes », celles qui
subissent la « discrimination raciste », et les autres, c'est-à-dire les sans-
papiers, les étrangers ou même « les jeunes des cités », à qui ces mêmes
associations s'adressent en termes d'un discours moralisant et
criminalisant, leur demandant d'être « responsables » et de ne pas céder à
la violence contre l'ordre républicain, ce même ordre qui les met dans
« l'infériorité d'une 'pauvreté ethnicisée 13 ' et racisée ».
La contribution de Gérard Heuzé part du fait que la classe moyenne
anglaise est un modèle social qui s'est vu très précocement mondialisé, au
XIX' siècle, selon des normes qui anticipaient souvent l'actuelle poussée
de mondialisation. Dans l'Inde coloniale l'exportation du modèle s'est
particulièrement bien faite parmi les hindous de haute caste parce que la
« classe du milieu » à l'anglaise a rencontré les « classes centrales » du
monde hindou. Après s'être indigénisée et nationalisée à l'indépendance,
la classe moyenne est entrée en crise durant les années 1960. Elle a
affronté l'État au nom du peuple avant de le faire pour ses intérêts
sectoriels puis de se trouver enfin, partiellement mais notablement,
entrainée dans le mouvement d'affirmation identitaire, de recentrement
culturel et d'hétérophobie résumé sous le vocable « nationalisme
hindou », un nationalisme qui n'a pas exclu les pratiques de
mondialisation. Après un siècle de pratiques libérales, quatre décennies de
dirigisme mitigé et un nouveau tournant dérégulateur, l'ensemble des
« classes moyennes » s'est complexifié et différencié. Sa relation à la
culture anglo-américaine, qui reste intense et centrale, est devenue plus
complexe et moins unilatérale.
Pour conclure, la réflexion transversale sur la question des
mondialisations permet d'obtenir, au fil des contributions, une carte plus
complexe du problème, où il est possible d'identifier les éléments qui
interviennent selon les contextes sociopolitiques et les champs sociaux
abordés. À travers l'analyse de l'action sociale, des nouveaux
MONDIALISATION ET ACTION COLLECTIVE 23
mouvements sociaux ou du fonctionnement des normes idéologiques, les
auteurs montrent comment, face aux processus d'individualisation et de
privatisation, le social tente de se refonder, en recréant les médiations
balayées par l'hégémonie de la logique marchande. En somme, il s'agit
d'avancer dans la compréhension des modes de réinvestissement des
processus autorégulés (qu'ils soient économiques, politiques ou
normatifs) dans les logiques des champs matériels et symboliques
particuliers, tout en fournissant des instruments efficaces et non
réducteurs pour étudier les diverses expressions et registres des
mondialisations.
NOTES ET RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
1. Gérard ALTHABE, « Fin de la partie solidaire : charité et finance », in Bernard HOURS et
Monique SELIM (sous la direction de), Solidarités et compétences, idéologies et
pratiques, Paris, L'Harmattan, 2003, p. 167-175.
2. Zygmunt BAUMAN, L'amour liquide. De la fragilité des liens entre les homes, Paris, Le
Rouergue/Chambon, 2004 ; Anthony GIDDENS, La transformation de l'intimité.
Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes [1992], Paris, Le
Rouergue/Chambon, 2004.
3. Main EHRENBERG, La fatigue d'être soi, Paris, Odile Jacob, 1998.
4. Jürgen HABERMAS, Théorie de l'agir communicationnel [1981], Paris, Fayard, 1987.
5. Anthony GIDDENS, Les conséquences de la modernité [1994], Paris, L'Harmattan, coll.
« Théorie sociale contemporaine », 2002.
6. Gérard ALTHABE, « Vers une ethnologie du présent », Cahier [1992], MSH, Ethnologie
de la France (7), p. 247-257.
7. Jürgen HABERMAS, La technique et la science comme « idéologie » 119681, Paris,
Gallimard, 1973, p. 81.
8. Anthony GIDDENS, op. cit., p. 47.
9.op cit.
10.Anthony GIDDENS écrit : « la modernité implique dans les faits l'institutionnalisation du
doute. Toute prétention de connaissance, dans la modernité, est de façon inhérente
« circulaire, bien que la connotation du terme « circularité » diffère des sciences
naturelles aux sciences sociales. I...] Les sciences sociales présument à double titre une
circularité, ce qui est constitutivement fondamental aux institutions modernes. Les
prétentions de connaissance qu'elles produisent sont toutes révisables en principe, mais
sont « révisées » en pratique puisqu'elles circulent par rapport à l'environnement
qu'elles décrivent, dont elles sortent ou qu'elles intègrent » (op. cit., p. 184). Anthony
Giddens poursuit sa réflexion en mettant en rapport la circularité de la réflexivité avec le
caractère forcément « globalisant » et « futuriste » (orienté vers l'avenir) de la
modernité. 11 s'éloigne du thème des prétentions du pouvoir et ne fait plus intervenir sa
distribution inégale, sa manipulation des connaissances (orientées en fonction de
certains intérêts), questions fondamentales pour cet ouvrage.
1 I. Gérard ALTHABE, Oppression et libération dans l'imaginaire, 1969, Paris, Maspero ;
Gérard ALTHABE, « L'ethnologue et sa discipline », L'Homme et la Société, n" 95-96
(1990), Paris ; Gérard ALTHABE, op. cit., 1992.
12. Valeria HERNANDEZ, « Quid d'une anthropologie de la connaissance ? Du rapport au
cognitif dans le contexte de la globalisation », in Michel CARTON et Jean-Baptiste
24 V. HERNANDEZ, P. OULD-AHMED, J. PAPAIL, P. PHÉLINAS
MEYER (eds.), L'universelle panacée ? Retour sur la société et l'économie mondiale
basée sur les savoirs, Paris, L'Harmattan, collection « Travail et mondialisation », 2005.
Terry SCH1NN, Pascale RAGOUET, Controverses sur la science, pour une sociologie
tranversaliste de l'activité scientifique, Paris, Raisons d'agir, 2005.
13. Sur ce point, voir Gérard ALTHABE, op. cit., 1998, 2003.
CITOYENNETÉ, ÉTAT ET
MONDIALISATION : UN REGARD À
PARTIR DE L'ARGENTINE
CONTEMPORAINE
Maristella SVAMP A
Certains pourraient arguer qu'après plus d'une décennie d'hégémonie
néolibérale, ces derniers temps, des airs de changement semblent
traverser le continent latino-américain. Les protagonistes de ce nouveau
temps idéologique, qui semble annoncer une transition, sont, d'un côté les
nouveaux mouvements sociaux, dont beaucoup sont apparus dans le feu
de la résistance aux modèles d'exclusion des années 1990 ; de l'autre,
certains leaders gouvernementaux qui, au cours des dernières années, ont
soutenu formellement un discours critique envers ces modèles. En
Argentine, cette ouverture critique essaie de dépasser le fatalisme
idéologique typique de la décennie antérieure, associé au triomphe des
marchés et au « possibilisme » pseudo-progressiste de la fin du siècle
dernier qui avaient conduit à la réaffirmation de la soumission de la
politique à l'économie, constituant une sorte d'« horizon indépassable »
de notre époque. Cependant, malgré le caractère stimulant de cette
ouverture, la scène politique actuelle reflète une situation ambivalente,
qui se dérobe aux définitions et fait seulement allusion aux difficultés
constatées : d'une part, les mouvements sociaux peinent à articuler et à
rendre visibles les demandes exprimées pendant l'année 2002 d'une
nouvelle « institutionnalité » ; d'autre part, cette ambivalence tient au fait
que les nouveaux gouvernements ont tendance à sombrer rapidement dans
un « manifeste d'intentions » réitéré : ils souffrent d'un déficit
d'imagination politique et sont prisonniers de compromis politico-
économiques imposés par la situation de dépendance. Ainsi, malgré une