L'action collective des jeunes Maghrébins de France

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EAN13 : 9782296368682
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MIGRATIONS ET CHANGEMENTS
Collection dirigée par Antonio Perotti MIGRATIONS ET CHANGEMENTS
Collection dirigée par Antonio Perotti
est une histoire L'histoire de l'immigration en France
ancienne qui touche un phénomène très complexe.
Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables
depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait
déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait
au second rang des pays d'immigration dans le monde après
les Etats-Unis.
Histoire complexe surtout. On peut même se demander si,
pendant une période aussi prolongée — durant laquelle les
données démographiques, économiques, politiques, culturelles
et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi
bien sur le plan national qu'international — le phénomène
migratoire n'a pas changé de nature.
Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors
qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le
même cadre institutionnel national et international, ne touche
pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations,
ne revêt pas les mêmes formes ?
Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux
changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à
privilégier les travaux portant sur :
— les mutations internes des populations immigrées à travers
les générations successives, avec un accent particulier sur le
profil socioculturel des nouvelles générations issues de l'immi-
gration ;
— les mutations introduites dans la vie sociale, économique
et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence ;
— les approches comparatives du fait migratoire dans ses
paramètres historiques, géographiques, économiques, politiques.
Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans
cette collection peuvent contacter :
Antonio Perotti, c/o L'Harmattan
7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris Adil JAZOULI
L'ACTION COLLECTIVE
DES JEUNES MAGHRÉBINS
DE FRANCE
Préface de Antonio PEROTTI
Post-face de Christian DELORME
C.I.E.M.I. Editions L'Harmattan
46, rue de Montreuil 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75011 Paris 75005 Paris
DANS LA MEME COLLECTION
1. Maria LLAUMETT, Les Jeunes d'origine étrangère. De la
marginalisation à la participation. 1984, 152 pages.
2. Mohamed Hamadi BRICOUCHI, Du Bled à la ZUP et/ou
La couleur de l'avenir. 1984, 160 pages.
3. Hervé-Frédéric MECHERI, Les jeunes immigrés maghrébins
de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité.
1984, 120 pages.
4. François LEFORT, Monique NÉRY, Emigrés dans mon pays.
Des jeunes, enfants de migrants, racontent leurs expériences
de retour en Algérie. 1985, 192 pages.
5. Raimundo DINELLO, Adolescents entre deux cultures. Sémi-
naire de transculturation de Carcassonne, 1982, 1985,
128 pages.
6. Riva KASTORYANO, Etre turc en France. Réflexions sur
familles et communauté. 1986.
Michelle GUILLON et Isabelle TABOADA-LEONETTI, Le 7.
triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris. 1986,
216 pages.
C.I.E.M.1. et L'Harmattan, 1986 ©
ISBN : 2-85802-688-2
ISSN : 0762-0721 A Marion, ma femme,
et Raphaël-Yassine,
notre enfant Préface
L'analyse sociologique d'Adil Jazouli, sur le processus
d'intégration des jeunes d'origine maghrébine dans la
société française, est centrée sur une hypothèse fonda-
mentale.
Une hypothèse qui pourrait faire avancer le repérage des
variables expliquant la différence enregistrée depuis plu-
sieurs années, entre le processus d'intégration des jeunes
d'origine maghrébine en France, ses formes et ses blocages,
et le processus d'intégration des générations issues de
l'immigration italienne et polonaise, dans les années 30
et 40.
Selon Adil Jazouli, les difficultés rencontrées aujourd'hui
par le jeune maghrébin pour s'intégrer dans la société fran-
çaise ne seraient pas dues, d'abord et surtout, à des facteurs
dépendant de l'acteur lui-même (voir, par exemple, la
« visibilité physique » des jeunes maghrébins ou bien
l'absence de choix clair par rapport au retour au pays
d'origine de leurs parents) ou des rapports conflictuels entre
la France et les pays anciennement colonisés du Maghreb.
Ces facteurs, bien que réels et spécifiques, pèseraient moins
dans l'explication des difficultés d'intégration que le fait,
durable pour les jeunes maghrébins de France, d'arriver
sur une scène publique vide de tout mouvement social ou
politique autonome.
Suivant l'hypothèse de l'auteur, c'est grâce aux grands
mouvements sociaux ou politiques qui ont traversé la
7 société française, que celle-ci a pu exercer sa capacité et
son pouvoir intégrateurs.
Pour Adil Jazouli, le processus d'intégration d'une
communauté étrangère dans une société donnée passe à
travers une action collective. En outre, la réalisation d'une
action collective n'est pas autonome par rapport au contexte
social et politique : elle passe obligatoirement par les
conflits de la société dans laquelle cette action est inscrite.
Il n'existe donc pas d'intégration sociale sans la possi-
au-dedans de la société (et non, bilité de « se positionner »
face à elle) en s'intégrant à l'un ou l'autre mouvement
social et politique qui la traverse.
D'après cette hypothèse, un étranger devient français en
en général, mais s'intégrant d'abord, non pas à la France
en faveur d'une France contre une autre.
Les générations d'Italiens et de Polonais du Nord et de
l'Est de la France se seraient faites à travers les conflits
internes à la société française grâce au pouvoir intégrateur
exercé, à l'époque, par le mouvement ouvrier et grâce à
la montée du Parti Communiste français.
Ce qui ferait difficulté aujourd'hui à l'intégration des
jeunes maghrébins en France, ce serait d'une part, le retrait
de certains acteurs ou le vieillissement des autres (voir,
par exemple, l'affaiblissement des organisations ouvrières
dû à la crise du travail industriel) et d'autre part, l'attitude
des institutions de l'Etat et les blocages sociaux qui leur
« interdisent, trop souvent encore, l'exercice d'une réelle
citoyenneté ainsi que la participation pleine à la résolution
des conflits sociaux et politiques ».
Face au vide social qui ne leur permet pas l'insertion
dans les espaces intégrateurs où opéraient, dans le passé,
les mouvements sociaux et politiques, et face au refus
qu'oppose l'institution à leur accession à la pleine citoyen-
neté, quel interlocuteur privilégié reste-t-il aux jeunes
maghrébins, sinon le garant de l'Etat de droit, le Président
de la République lui-même ? Quelle action collective
peuvent-ils développer, sinon une action contestataire,
surtout vis-à-vis des institutions qui « fusionnent » le plus
avec l'Etat, la police et l'appareil judiciaire ?
C'est, en effet, dans les discriminations dont ils sont
l'objet face à ces deux institutions, que les jeunes d'origine
maghrébine voient « l'illustration la plus nette du refus de
la société dans laquelle ils vivent, de les compter comme
8 une de leurs composantes à part entière ». Ce qui expli-
querait, d'après l'hypothèse d'Adil Jazouli, le recours
récent des jeunes au Président de la République, pour
résoudre le problème de la reconnaissance de leur pleine
citoyenneté dans la société française.
Le refus institutionnel et le vide social sont d'autant
plus ressentis que les jeunes ont pris conscience du carac-
tère définitif de leur et de la nécessité de déve-non-retour
lopper leur action ici-même en France et en direction de
la société française.
« C'est ici que nous sommes nés ou que nous avons
grandi ; c'est ici que nous avons envie de vivre et d'agir. »
L'hypothèse de l'intégration conflictuelle, telle qu'elle est
proposée par Adil Jazouli, tire toute son importance de
cette affirmation centrale des jeunes.
Quel avenir la France offre-t-elle aux jeunes d'origine
maghrébine pour que leur intégration dans les alliances
et les oppositions politiques donne sens à leurs revendi-
cations, en les insérant dans une perspective d'ensemble?
Telle est la question de fond posée, sans aucune ambi-
guïté, par cette recherche.
Antonio PEROTTI
9 Remerciements
Mes remerciements vont tout d'abord à Main Touraine
qui, par ses conseils, sa patience, sa générosité et sa rigueur,
a permis la réalisation de ce travail qui s'est déroulé dans
le cadre du Centre d'Analyse et d'Intervention socio-
logiques qu'il dirige et où il m'a permis de travailler dans
de très bonnes conditions.
Je ne peux ignorer les apports précieux qu'ont constitué
pour moi les discussions, les travaux collectifs et l'amitié
partagés avec Didier Lapeyronnie et François Dubet. Ils
reconnaîtront certainement dans ce travail certaines de
leurs idées ou de leurs analyses, ce travail est aussi le leur.
Le père Antonio Perotti, directeur du Centre d'Infor-
mation et d'Etudes sur les migrations internationales
(CIEMI) ainsi que le père André Costes, responsable de
la Pastorale des Migrants, m'ont, tout au long de ce
travail, manifesté leur intérêt et leur amitié ; ils y ont
apporté leurs réflexions et leurs remarques et m'ont aidé
matériellement à le réaliser ; qu'ils soient ici sincèrement
remerciés.
Le père Christian Delorme ainsi que Farid Aïchoun,
Sans Frontières, directeur du journal ont accompagné
ce travail avec leur propre expérience et leurs analyses.
Leur contribution, ainsi que celle de H.A. Mogniss, de
l'agence « Im'Media », fut précieuse, pour la partie histo-
rique en particulier. Leur concours et leur amitié m'ont
évité certaines erreurs et certaines impasses ; je leur
exprime toute ma gratitude.
11 La liste des jeunes qui se sont prêtés amicalement à
nos interrogations, qui y ont apporté des réponses en y
ajoutant leurs propres analyses, serait trop longue à
établir. Je remercierai, ici, ceux d'entre eux qui nous ont
le plus fortement épaulés, à leur manière, dans la réali-
sation de ce travail : Djida, Oumhani et Farida du groupe
« Zaâma d'banlieue », le groupe « Carte de séjour » et
en particulier le chanteur Rachid ; Sif, Mejdoub, Farid,
Toumi, Djamel, Lakhdar, Farouk, Sylvain, Cécile et bien
d'autres encore, m'ont permis de travailler dans l'agglo-
mération lyonnaise de manière permanente. Fatima et
Yamina Benchenni, Hamid, Fawzi, Tahar, les animateurs
de « Radio Gazelle » et bien d'autres encore, en parti-
culier dans la banlieue nord, m'ont aidé à travailler dans
l'agglomération de Marseille. Malika, Mustapha et Smaïn
Mebarki, Farida, Yamina et beaucoup d'autres m'ont
éclairé sur ce qui se passe dans l'Est de la France, entre
Nancy, Metz et Strasbourg ; Nourredine, Aziz, Samir,
Djamel, Farid Talba, Farida Belghoul, Harmel, Farida
Djounadi, Fatima Belhadi, Rachida Azzoug, Mohamed
Djebad, Farid Lahoua, Saïd Idir, Jérôme Leclerc, José
Viera et beaucoup d'autres, m'ont fait partager leurs expé-
riences au niveau de la région parisienne ou au niveau
national, ainsi que leurs analyses. Mes amis du journal
Sans Frontières, ainsi que ceux du Collectif pour les
droits civiques, retrouveront certainement dans ce travail
des traces de nos débats et de nos discussions. Zahia
Zerroulou, Hadjila, Ali, Slimane Tir, Saïd Bouamâma ont
été mes principaux interlocuteurs dans la région Nord-
Pas-de-Calais.
A toutes ces personnes, dont beaucoup sont devenues
mes amis, j'adresse mes sincères remerciements pour leur
aide qui a permis la réalisation d'un travail qui est aussi
largement le leur.
Je remercie pour leur précieuse collaboration Claire
Lusson et Jacqueline Salouadji, du secrétariat du Centre
d'Analyse et d'Intervention sociologiques : sans leur gen-
tillesse et leur disponibilité, la gestion et la mise en forme
finale de ce travail n'auraient pu se faire.
Je voudrais remercier, enfin, ces quelques amis intimes
qui seuls savent combien étaient précieuses leur amitié et
leur compréhension tout au long de ce travail et surtout
dans les moments les plus difficiles.
12 Introduction
Comment introduire en quelques pages un travail de
recherche qui m'a pris près de cinq années faites d'appro-
ches successives, d'investigations directes et indirectes,
d'hésitations, d'erreurs d'interprétation, de joie lorsque
certains événements concordaient avec mes propres direc-
tions d'analyse, d'agacement face à une partie de l'histoire
sociale contemporaine de ce pays qui met longtemps à
accoucher de ses nouveaux acteurs ?
Oui, ce travail portant sur l'émergence de l'action collec-
tive des jeunes issus de l'immigration maghrébine en
France est aussi, je l'avoue d'emblée, l'histoire d'une
passion et de convictions partagées solidairement avec ceux
et celles à qui cet essai d'analyse est consacré. Il est donc
plus que probable que certaines des interprétations des
faits que je propose sont parfois assez proches des voeux
de ces acteurs sociaux que j'essaye de trouver derrière
les actions collectives des jeunes maghrébins en France.
Un des objectifs de cette recherche est aussi de redonner
à ceux qui en constituent l'objet les fruits d'un travail qui,
sans leur intérêt et leur précieuse participation, n'aurait
jamais pu s'effectuer ni aboutir.
Les jeunes maghrébins dont j'essaye d'analyser l'action
collective sont ceux et celles qui animent des associations,
des radios, des troupes de théâtre, des groupes de musique,
des journaux ; ils mènent des luttes et des actions sociales
dont je tenterai de dégager les enjeux. Ils se regroupent,
se déchirent, se séparent et se retrouvent pourtant chaque
fois ensemble pour défendre leur droit à la vie, leur droit
13 à la jeunesse, face à ceux qui, nourris de peur, du senti-
ment d'insécurité et de propagande électorale, n'hésitent
pas parfois à tuer d'une balle deux figures qui les inquiètent :
le jeune et l'arabe, le jeune arabe. L'action de ces jeunes
est principalement défensive, j'essayerai d'analyser les quel-
ques tentatives de passage à la contre-offensive et leurs
limites. Les jeunes maghrébins et leur action collective
ne sont pas différents en cela des autres acteurs sociaux
en formation.
« Le retour de l'acteur n'est pas celui de l'ange mais
bien plutôt de la vieille taupe ; et le travail de la socio-
logie consiste à percer l'écran des idéologies mortes ou
perverties, et tout autant les illusions du pur individualisme
ou de la fascination de la décadence, pour donner à voir
la présence de l'acteur et aider à faire entendre sa voix.
L'analyse du sociologue se tiendra donc au plus loin des
discours que la société tient officiellement sur elle-même ;
elle sera plus proche des émotions, des rêves, des blessures
de tous ceux qui se vivent comme acteurs mais ne sont
pas reconnus comme tels — parce que les formes d'orga-
nisation politique et les idéologies sont largement en
retard par rapport aux pratiques, aux idées et aux sensi-
bilités réellement contemporaines »
Les émotions, les rêves et les blessures sont des éléments
constitutifs des actions collectives des jeunes maghrébins
en France. Blessures provoquées régulièrement par des
campagnes racistes et xénophobes et par des crimes dont
des dizaines d'entre eux sont victimes ces dernières années
et où très souvent le caractère raciste le dispute à l'aspect
sécuritaire. Emotion qui culmine en reliant les coeurs et
les mains des dizaines de milliers de jeunes lors de l'arrivée
à Paris, le 3 décembre 1983, de la Marche pour l'Egalité
et contre le Racisme. Enfin, ces rêves qui se transforment
en convictions éthiques. Ils rêvent d'une société plus
solidaire, acceptant et s'enrichissant de ses différences,
mais aussi de ses ressemblances, une société plus juste
et moins inégalitaire, des rapports sociaux et politiques
plus ouverts à leur participation.
On les désigne comme exclus et marginaux, ils répon-
dent à leur manière, en tentant, difficilement, de s'organiser
autour d'objectifs communs même s'ils se résument parfois
1. A. Touraine, Le retour de l'acteur, Paris, Fayard, 1984, p. 52.
14 à la demande d'un local pour les jeunes auprès de la
mairie. Les jeunes qui animent ces actions, très souvent
limitées à une ville, voire à une cité, sont en général plus
avancés dans leurs études que la moyenne des jeunes
dont ils deviennent en quelque sorte les porte-parole. Ils
sont étudiants, chômeurs, animateurs, éducateurs, et par-
fois aussi, mais c'est plus rare, ouvriers. Représentent-ils
vraiment tous les jeunes d'origine maghrébine ? Sûrement
pas, mais, m'intéressant à la formation et au développement
de l'action collective des jeunes maghrébins, j'ai été amené
à m'entretenir individuellement ou collectivement avec ceux
qui agissent, qui parlent, qui manifestent, qui s'organisent
et revendiquent. Ceci n'est donc pas un essai sociologique
sur l'ensemble de la nouvelle génération issue de l'immi-
gration maghrébine en France, c'est une recherche sur
les conditions de formation de l'action collective des
jeunes maghrébins en France ; je tâcherai d'en dégager
les enjeux sociaux et les conflits auxquels ils donnent lieu.
Je m'intéresse aussi dans le cadre de ce travail à ce qui
fait que ces jeunes passent d'une privation d'action à
l'action collective et relativement organisée.
Le racisme et ses diverses manifestations provoquent
chez les jeunes maghrébins une action de nature défen-
sive, qui reste une des principales ossatures de leur action
collective. Mais en même temps qu'il unifie l'expérience
de ces jeunes, qui le considèrent souvent comme l'adver-
saire à combattre, le racisme bloque le passage de leur
action à une phase plus contre-offensive.
Sur une scène sociale et politique vieillissante, ces jeunes
maghrébins tentent, malgré des difficultés d'ordre interne
et externe, de construire un mouvement contestataire.
J'essayerai d'en analyser les succès, les échecs — plus
nombreux — et les velléités. Dans leurs luttes, ces jeunes
trouvent des alliés, des partenaires et des compagnons de
route, je tâcherai d'analyser leurs rapports souvent conflic-
tuels. En quelques années, les jeunes issus de l'immigration
maghrébine en France sont devenus un enjeu politique,
social et scientifique. Ce travail est un essai sociologique
au sens où « Dans la sociologie essayiste, l'auteur de l'essai
est très présent ; il dit parfois je, il ne se cache pas, il
réfléchit, il exprime çà et là quelques considérations
morales ; de plus, la sociologie essayiste conçoit la société
comme un champ où se trouvent des acteurs et où l'inter-
15 vention sociologique peut elle-même aider à la prise de
conscience par les acteurs sociaux » 2. Mais c'est aussi
une recherche de terrain qui a duré près de cinq ans de
manière quasi permanente et dont je clarifierai la métho-
dologie et le cadre d'analyse.
Ce travail enfin est l'enfant de son époque, il en porte
les désillusions, le scepticisme et la méfiance à l'égard des
grandes causes ; mais il en porte aussi l'espoir, la jeunesse,
le volontarisme parfois, et surtout la conviction profonde
que ce sont les acteurs et les mouvements sociaux débar-
rassés des vieilles lunes idéologiques, de l'emprise de
l'Etat et du système politique, qui sont aujourd'hui au
coeur de ce qui bouge et change dans les rapports sociaux.
Les jeunes maghrébins de France participent à leur manière
à l'émergence de ces acteurs, ce travail est aussi le leur.
J'espère pour ma part n'avoir pas délaissé l'analyse au
profit d'un quelconque prophétisme sociologique, ni sacri-
fié l'amitié et la sympathie sur l'autel de la rigueur
scientifique. Le travail d'analyse sociologique ne peut se
confondre avec la froide distanciation, comme l'amitié ne
peut se confondre avec la complaisance et encore moins
avec la démagogie.
2. E. Morin, Sociologie, Paris, Fayard, 1984, pp. 11-12.
16 1
LA NOUVELLE GÉNÉRATION
ISSUE DE L'IMMIGRATION
MAGHRÉBINE Chapitre premier
1. L'EMERGENCE DES JEUNES
ISSUS DE L'IMMIGRATION MAGHREBINE
Quelques chiffres
a) Les sources statistiques qui permettent d'identifier la
population dont nous parlons sont diverses et parfois
contradictoires. En effet, aux recensements généraux de
1975 et 1982, s'ajoutent les enquêtes sur l'emploi de
l'INSEE, le décompte des titres de séjour en cours de
validité effectué chaque année par le ministère de l'Inté-
rieur, et enfin l'enquête de main-d'oeuvre étrangère du
ministère du Travail auprès des entreprises de plus de
dix salariés appartenant aux secteurs industriel et commer-
cial. Cependant, les sources les plus fréquemment utilisées
sont le recensement et le décompte du ministère de l'Inté-
rieur et il arrive souvent que les données ne concordent
pas : le recensement, omettant dans la collecte des données
une partie de la population, aboutit à une sous-estimation
tandis que les statistiques du ministère de l'Intérieur, pro-
cédant à des estimations pour les jeunes étrangers non
soumis à l'obligation de posséder un titre de séjour (c'est
le cas des jeunes de moins de seize ans), aboutissent à une
surestimation de cette population'. Ceci explique en
grande partie la polémique engagée autour des chiffres
Les jeunes d'origine étrangère. De la margi-1. M. Llaumett,
nalisation à la participation, Paris, CIEM-L'Harmattan, 1984.
19 de l'immigration entre le ministère de l'Intérieur et celui
des Affaires sociales en 1983 et dont la grande presse
s'est fait l'écho' .
Pour les jeunes d'origine maghrébine, les derniers chiffres
dont nous disposons donnent :
Moins de 15 ans 15 à 24 ans
Algériens 255 248 129 908
Marocains 160 716 61 156
Tunisiens 65 624 24 116
Total par tranche 481 588 215 180
Total général 696 768
Près de 52,7 % d'entre eux sont nés en France, pro-
portion qui atteint 70 % pour les jeunes de 0 à 14 ans.
Les moins de 25 ans représentent près de 45 % de la
population maghrébine en France.
Il faut ajouter à ces chiffres les jeunes ayant acquis
la nationalité française à la faveur de l'article 23 du Code
de la Nationalité, qui stipule que tout jeune né en France
de parents nés eux-mêmes sur un territoire français, est
automatiquement français et de l'article 44 du même
Code qui facilite l'accès à la nationalité française de tout
jeune né en France de parents étrangers et y ayant résidé
de manière continue au moins cinq ans avant sa majorité.
A ces deux catégories de jeunes, il faut en ajouter deux
autres : ceux qui demandent leur réintégration à la natio-
nalité française (c'est le cas des jeunes Algériens princi-
palement) et ceux qui font une procédure normale de
naturalisation. Ces jeunes maghrébins d'origine et français
de nationalité sont estimés à 300 000 personnes, ce qui
nous donne un total de près de 900 000 jeunes maghrébins
de 0 à 24 ans, dont plus de 400 000 de 15 à 24 ans,
qui correspondent à la tranche d'âge de la population sur
laquelle porte ce travail.
2. Cf. Libération du 9 septembre 1983.
3. A. Lebon, Recensement de 1982, sondage au 1/4, Direction
de la Population et des Migrations, 1985.
4. C'est essentiellement le cas des jeunes d'origine algérienne
nés après le ter janvier 1963.
20
MAGHRÉBINS EN FRANCE PAR GRANDS GROUPES D'AGES
0 à 14 ans 15 à 24 ans 25 à 34 ans Nationalité Ensemble
Algériens 795 920 254 920 124 460 106 880
156 640 60 120 97 460 Marocains 431 120
45 120 Tunisiens 189 400 64 860 24 260
476 420 685 260 249 460 Totaux 1 416 440
65 ans et + Nationalité 35 à 54 ans 55 à 64 ans
Algériens 253 600 40 640 15 420
3 760 Marocains 102 660 10 480
Tunisiens 46 680 4 920 3 560
Totaux 402 940 56 040 22 740
Recensement 1982 - La Documentation Française. Source:
Mais, afin de bien saisir l'importance relative des jeunes
d'origine maghrébine par rapport à l'ensemble de la popu-
lation maghrébine installée en France, il n'est pas inutile
de se référer aux chiffres du recensement de 1982.
b) La scolarisation des enfants d'origine maghrébine
ou étrangère en général donne lieu, depuis quelques années,
à des polémiques et à des campagnes politiques dont nous
ferons état ultérieurement. L'excellente enquête dirigée
par Henri Bastide nous donne des chiffres tout à fait inté-
ressants quant à la présence et à l'orientation scolaire
des jeunes d'origine étrangère dans l'enseignement pri-
maire, le premier et le second degrés de l'enseignement
secondaire 5. C'est ainsi que l'on trouve 278 000 Algériens,
97 000 Marocains et 40 000 Tunisiens, ce qui nous donne
415 000 jeunes d'origine maghrébine sur un ensemble de
925 000 élèves d'origne étrangère, représentant 8 % de
l'ensemble des élèves scolarisés en France. Ces chiffres
sont ceux de l'année scolaire 1979-1980. Depuis, la pro-
portion des jeunes d'origine maghrébine est restée à peu
près la même. Ces jeunes représentent 44,8 % de
l'ensemble des jeunes d'origine étrangère dans l'enseigne-
ment public et privé en France et 95 % d'entre eux sont
accueillis dans les établissements d'enseignement public.
Les deux-tiers de ces jeunes relèvent de huit académies
sur vingt-six (Créteil, Versailles, Paris, Lyon, Lille, Gre-
noble, Nancy et Marseille) ce qui correspond aux prin-
5. H. Bastide, Les enfants d'immigrés et l'enseignement fran-
çais, Paris, PUF-INED, 1982.
21
cipales régions d'implantation des maghrébins en France *.
60 % des jeunes d'origine maghrébine sont concentrés
dans quatorze départements sur quatre-vingt-quinze parmi
les plus urbanisés et les plus industrialisés.
L'enquête d'Henri Bastide ainsi que les estimations
plus récentes du Service des Etudes informatiques et sta-
tistiques du ministère de l'Education nationale (SEIS),
donnent la répartition suivante des jeunes d'origine maghré-
bine dans le système scolaire :
Sur 100 élèves
— 24 dans l'enseignement pré-scolaire,
— 43 dans les classes élémentaires, du cours prépara-
toire au cours moyen 2 0 année,
17 dans le r cycle, de la 6' à la 3*,
9 dans l'enseignement professionnel,
4 dans le second cycle long,
- 3 dans les classes dites spéciales (SES) ou dans
les classes d'initiation (CLIN, primaire) ou
d'adaptation (CLAD, secondaire).
Toujours selon les travaux de l'Institut national d'Etudes
démographiques (INED), le « retard » scolaire touche un
étranger sur deux contre un Français sur quatre dans le
primaire ; trois étrangers sur quatre contre un métropoli-
tain sur deux dans le second degré.
Dans la conclusion générale de l'enquête sur les enfants
d'immigrés dans les établissements du premier et du second
degré, Henri Bastide relève que « La scolarité des enfants
d'origine étrangère présente de nombreuses analogies avec
celle de leurs camarades français. Dans le premier degré,
plus d'élèves au cours préparatoire que dans chacune des
autres classes du cycle élémentaire ; très peu dans l'ensei-
gnement spécial. Dans le second degré, les deux-tiers
scolarisés en premier cycle, des effectifs qui diminuent à
mesure que l'on monte de classe ; très peu d'élèves dans
les sections aménagées et allégées de classes de la 5° à
la 3e, encore existantes au jour de l'enquête ; plus d'élèves
préparent un CAP qu'un BEP ; dans le second cycle long,
moins d'élèves qu'en cycle court, plus d'élèves dans les
6. Les immigrés du Maghreb, études sur l'adaptation en milieu
urbain, Paris, PUF-INED, 1977.
7. Op. cit.
22

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