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L'action collective face à l'imbrication des rapports sociaux

De
203 pages
Le projet théorique et empirique de cet ouvrage est de construire une analyse des mobilisations qui tienne compte des multiples rapports inégalitaires entre majoritaires et minoritaires et de l'imbrication de ces rapports de domination. Quelles sont les contradictions nées de cette imbrication et comment sont-elles concrètement gérées par les individus et les groupes sociaux en lutte pour la transformation de l'ordre matériel et symbolique ? La sociologie des mouvements sociaux, celle des rapports de genre, de classe et de race, la sociologie des identités sont mises à contribution.
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Sommaire

Introduction…………………………………………………... Lionel Arnaud, Sylvie Ollitrault, Sophie Rétif, Valérie Sala Pala Chapitre préliminaire. Quand la sociologie de l’action collective rencontre les identités. Etat des lieux et perspectives…………………………………………………... Lilian Mathieu Première partie. Classe, ethnicité, genre… : les mobilisations de minoritaires face à l’imbrication des rapports de domination……………………………. Qui a peur des féministes roms ? Rapports de hiérarchisation et d’identification au sein d’un objet de recherche émergent... Claire Cossée L’engagement en faveur de l’émancipation des « femmes de l’immigration » dans les associations d’action sociale. Frontières interethniques et de genre………………………… Marion Manier A qui appartiennent les femmes? L’« arraisonnement des femmes » par les mouvements sociaux mixtes et leur possible autonomisation : une analyse féministe……………………… Jules Falquet

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Deuxième partie. Contextes nationaux et conditions de possibilité des mobilisations de minoritaires…… Gérer les fragmentations identitaires dans les mobilisations de Turquie……………………………………………………. Elise Massicard Mobilisation des « minorités visibles » en France et en Allemagne : la politisation du statut de « victimes de discriminations raciales » dans des luttes de reconnaissance... Soline Laplanche-Servigne

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Troisième partie. Dynamiques de fragmentation et de recomposition des mobilisations en contexte transnational……………………………………………… Rapports de domination, identité collective et « nationalisme à distance » dans la Fédération des associations tamoules de France………………………………………………………... Gaëlle Dequirez Les significations du référent national d’origine dans les mobilisations d’immigrés. L’exemple des Marocains en France………………………………………………………... Antoine Dumont

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Liste des auteurs………………………………………….

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Introduction
Lionel Arnaud, Sylvie Ollitrault, Sophie Rétif, Valérie Sala Pala

Depuis trois décennies environ, tout un pan de la littérature en sciences sociales a développé le thème de l’émergence d’identités plurielles, fluides, éclatées, ambiguës (Lahire, 1998 ; Kaufmann, 2004 ; Thévenot, 2006 ; Balibar, Wallerstein, 1988 ; Back, 1996 ; Wieviorka, dir., 1996) dans des sociétés désormais qualifiées -selon les auteurs et les sensibilités théoriques- de « post-industrielles », « post-modernes », « post-fordistes », « post-coloniales » ou « post-patriarcales » (Touraine, 1969 ; Harvey, 1989 ; Amin, dir., 1994 ; Labyrinthe, 2006)1. Par-delà leurs différences, l’un des postulats qui semble rapprocher ces orientations théoriques est celui d’un effacement relatif des clivages de classe dans les sociétés occidentales, en raison de la cristallisation progressive de nouvelles lignes de clivage, fondées notamment sur le genre et l’appartenance ethnique. En conséquence, le militantisme ne pourrait plus aujourd’hui être réduit à un militantisme de classe incarné par le mouvement ouvrier, principalement le parti communiste et les syndicats
1 Le présent ouvrage fait suite à un colloque sur le thème « Classe, ethnicité, genre… : les mobilisations au piège de la fragmentation identitaire ? » organisé par le Centre de recherche sur l’action politique en Europe (CRAPE) les 8 et 9 mars 2007 à l’Institut d’études politiques de Rennes. Nous remercions vivement Marylène Bercegeay, Yveline Laverret et Brice Noël qui ont joué un rôle clé dans l’organisation de ce colloque. Nous exprimons également notre reconnaissance à Christian Le Bart, directeur du CRAPE, et Erik Neveu, directeur de l’IEP de Rennes, pour le soutien actif qu’ils ont apporté à l’organisation de cet événement scientifique, ainsi qu’aux membres du comité scientifique, composé de Lionel Arnaud, Vincent Geisser, Nacira Guénif-Souilamas, Lilian Mathieu, Erik Neveu, Sylvie Ollitrault, Catherine Quiminal, Valérie Sala Pala et Patrick Simon. Enfin, ce livre doit son existence à tou-te-s les communicant-e-s, discutant-e-s et participant-e-s de ce colloque, dont les débats animés ont nourri les textes rassemblés ici.

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ouvriers, mais devrait s’envisager du point de vue de « nouvelles » revendications, d’ordre « culturel » ou « identitaire ». Pour ne prendre qu’un exemple, les recherches engagées dans les années 1970 et 1980 dans le sillage d’Alain Touraine ont longtemps recherché « le » nouveau mouvement social qui aurait remplacé le mouvement ouvrier (Touraine, 1978). Pour notre part, nous posons l’hypothèse que l’une des conséquences remarquables des revendications de type « identitaire » est bien plus sûrement de contribuer à une certaine fragmentation des mobilisations, elles-mêmes situées à des carrefours d’identification variés (femmes et musulmanes, par exemple) et/ou contraintes de gérer leurs propres ambivalences et/ou divisions internes (division du groupe ouvrier entre « immigrés » et « non immigrés », par exemple). Penser ensemble les mobilisations, les dominations et les identités : une mise en perspective théorique Si l’identité a constitué un concept clé de la sociologie des mouvements sociaux dans les années 1970-1980 (Cefaï, 2007), le caractère flou et polysémique de ce qui s’apparente davantage à une notion qu’à un concept clairement défini a conduit certains auteurs à préconiser son évitement et son remplacement par des concepts moins statiques, à l’image de ceux d’identification et de catégorisation (Brubaker, 2001). Il existe en effet un risque à qualifier trop rapidement d’identitaires des processus de mobilisation en tenant les identités en question comme des évidences et en oubliant que la définition d’identités est avant tout un processus relationnel qui engage des rapports inégalitaires et des formes de hiérarchisation et de catégorisation sociales. Des revendications féministes ou antiracistes peuvent ainsi répondre à d’autres enjeux que la seule reconnaissance d’une identité, à savoir des enjeux très concrets de discrimination, d’exploitation et de violence. Plus généralement, c’est davantage les processus de minorisation ou de politisation des problématiques minoritaires qu’il semble pertinent d’étudier ici, en interprétant l’émergence du fait identitaire sur l’agenda politique comme le produit d’une lutte de classement à travers laquelle se détermine l’institution des divisions reconnues dans le « système de différences

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socialement hiérarchisées » que constitue tout espace social (Bourdieu, 1980). Parce que les positions sociales n’existent pas en elles-mêmes mais se définissent dans leurs relations réciproques, s’ouvre alors tout un champ de luttes sur les principes en fonction desquels les individus sont catégorisés -et se catégorisent eux-mêmes- selon des critères d’appartenance déterminés. En d’autres termes, alors que des travaux tels que ceux de Colette Guillaumin (1972) sur le racisme ont bien mis en évidence l’aliénation subie par les individus et les groupes minoritaires, qui résulte du fait que ceux-ci sont définis par une instance supérieure à eux-mêmes, il importe de compléter l’analyse en y intégrant le travail politique que ces individus et ces groupes effectuent pour subvertir la définition dont ils sont les victimes. L’enjeu de cet ouvrage n’est dès lors pas tant d’étudier les formes de mobilisations étiquetées d’emblée d’« identitaires », que de mettre à jour les rapports de domination qui sont au principe de la définition de ces identités relatives et de comprendre comment des individus et des groupes sociaux situés du « mauvais côté » des frontières symboliques se mobilisent en revendiquant ou non, en fonction du contexte socio-historique, telle ou telle identité. Cette prise de recul sur le concept d’identité, mettant en valeur l’apport d’une grille de lecture des mobilisations sous l’angle de l’imbrication des rapports sociaux de domination, permet de réfléchir aux transformations contemporaines des mobilisations (et donc aux conditions de possibilité de la transformation des rapports sociaux) en prenant acte de l’émergence de nouvelles lignes de clivages à côté des traditionnels clivages de classe. Ainsi, les études sur le militantisme s’accordent pour observer une rente de situation des hommes blancs, fortement dotés en capitaux culturels et qui occupent dans la plupart des mouvements, y compris les plus contestataires de l’ordre établi, les places les plus avantageuses en rétributions et capitaux politiques (McAdam, 1988 ; Politix, 2007). De ce point de vue, toute analyse du militantisme doit nécessairement tenir compte des multiples rapports inégalitaires entre majoritaires et minoritaires, et tenter de comprendre ce qui les relie les uns avec les autres. L’objectif n’est pas tant d’additionner les attributs (« race », ethnicité, classe, âge,

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sexe/genre, orientation sexuelle, etc.) comme autant de « désavantages » statiques et indépendants, que d’établir des liens entre eux et les systèmes de domination et d’exclusion. Car si, comme le souligne Danièle Kergoat (2005), les rapports sociaux de domination sont multiples et consubstantiels, il est plus que jamais nécessaire de les penser ensemble et on ne peut comprendre leurs dynamiques en les isolant. En résumé, cet ouvrage entend analyser les identités -ou identifications- comme renvoyant principalement à des processus de stigmatisation et de résistance au stigmate (Goffman, 1963), de lutte pour la redéfinition de frontières tant matérielles que symboliques entre groupes sociaux hiérarchisés selon des lignes de clivage plurielles (la classe, le genre, l’ethnicité étant particulièrement saillantes). Penser les identités comme le produit de rapports sociaux de domination ne signifie pas que les acteurs sociaux sont dépossédés de toute capacité à s’autodéfinir, mais que ces autodéfinitions sont fortement contraintes par les hétérodéfinitions imposées par le groupe majoritaire, celui qui dispose du « pouvoir de nommer ». Classe, ethnicité, genre : l’imbrication des rapports de pouvoir et des identités Le réseau de questions théoriques qu’implique un tel questionnement est évidemment très large, tant les questions touchant à l’identité impliquent, par définition, des processus de catégorisation infinis. C’est pourquoi nous avons resserré le champ de l’investigation empirique autour des imbrications entre trois types de rapports sociaux de domination particulièrement saillants aujourd’hui : la classe, l’ethnicité et le genre. On peut d’abord s’interroger sur la fragmentation des mobilisations de classe sous l’effet des différenciations ethniques ou de genre. Quelle est la place qu’accordent les partis politiques et syndicats, souvent considérés comme les acteurs « traditionnels » de la lutte et de la représentation politiques, aux mobilisations antiraciste et féministe, à la représentation des femmes (Bataille, Gaspard, 1999 ; Politix, 2002) et des immigrés ou descendants d’immigrés (Bataille, 1997 ; Garbaye, 2005 ; Geisser, 1997 ; Masclet, 2003) ? Dans

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quelle mesure la classe reste-t-elle un fondement central des mobilisations sociales (Bouffartigue, dir., 2004 ; Lojkine, dir., 2002) ? Doit-elle d’ailleurs être envisagée comme un tout homogène ou comme une entité elle-même fragmentée (Thompson, 1988) ? Que faire de l’hypothèse d’inspiration marxiste selon laquelle la division de la classe ouvrière entre les « immigrés » et les « autres » serait une « ruse du capitalisme » consistant à diviser le mouvement ouvrier pour l’affaiblir (Castles, Kosack, 1973) ? Plus largement, on peut s’interroger sur les usages possibles des approches marxistes (ou postmarxistes) en vue de réfléchir à la problématique des relations entre fragmentation identitaire et mobilisations (Miles, 1989 ; Balibar, Wallerstein, 1988). La question de la fragmentation des mobilisations fondées sur « l’ethnicité » ou sur des revendications antiracistes (lorsque celles-ci conduisent à des postures différentialistes) (Taguieff, 1988 ; Gilroy, 1991) constitue une seconde entrée. On peut ici se demander comment les mobilisations gèrent la fragmentation des groupes ethnicisés, que ce soit selon des lignes de classe (l’association SOS Racisme reçoit ainsi des critiques contradictoires : celle d’être incapable de représenter les classes moyennes issues de l’immigration parce qu’elle se focaliserait trop sur les banlieues ou au contraire celle de ne pas connaître réellement les problèmes des « cités »), de genre (les revendications des femmes immigrées ou issues de l’immigration sont-elles nécessairement les mêmes que celles des hommes immigrés ou issus de l’immigration et/ou que celles des femmes entendues comme groupe globalement minorisé ?), mais aussi d’ethnicité (on peut songer ici à l’ « affaire Dieudonné », ou encore au débat récent autour du MRAP, accusé d’antisémitisme et de communautarisme pour avoir mis l’accent sur la lutte contre l’« islamophobie »). On touche là à la question de l’unité de l’antiracisme ou de son éclatement en des antiracismes pluriels, partiels, voire concurrents et hiérarchisés. Enfin, la troisième entrée est celle des mobilisations en termes de genre. On peut en particulier se demander comment les mobilisations « féministes » « se débrouillent » (ou pas) face à la fragmentation du groupe des femmes selon des lignes de

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classe ou ethniques (Nouvelles questions féministes, 2006). On mentionnera l’exemple de l’association « Ni putes ni soumises », critiquée pour produire un discours calibré en fonction des intérêts des « classes moyennes blanches », et ceci en dépit de ses prétentions à représenter les jeunes filles issues de l’immigration maghrébine dans les « cités ». Cette association s’est également vue reprocher de stigmatiser les « garçons arabes » (Guénif-Souilamas, Macé, 2004) et de faire le jeu du racisme parce qu’elle occultait, dans sa lutte « féministe » contre le sexisme des garçons des « cités », les conditions spécifiques de production de rapports de domination genrés entre garçons et filles des quartiers populaires (domination sociale et économique, discriminations, racisme). Plan de l’ouvrage En vue de répondre à ces questions, les différentes contributions réunies ici croisent les apports théoriques de plusieurs sous-champs de la sociologie : sociologie des mouvements sociaux, sociologie des rapports de genre, de classe et de race, sociologie des identités. Elles proposent aussi d’importer des outils théoriques forgés ailleurs qu’en France, dans des contextes nationaux moins hostiles à ce type de problématisation : Black feminism aux Etats-Unis, cultural studies en Grande-Bretagne, gender studies, ethnic studies, etc. Elles portent sur des terrains empiriques très variés, que ce soit en termes de groupes mobilisés ou de contextes géographiques, des groupes ethnicisés en France ou en Allemagne aux Alévis en Turquie en passant par les femmes tsiganes en Europe. L’ouvrage s’ouvre sur un chapitre préliminaire de Lilian Mathieu qui peut se lire comme une réflexion théorique introductive à l’ensemble des contributions. L’auteur y dresse un état des lieux fouillé de la façon dont la sociologie de l’action collective s’est saisie, et se saisit aujourd’hui, de la question des identités. Cet état des lieux est l’occasion de réinterroger la pertinence même des concepts utilisés, à commencer par celui, particulièrement insaisissable et discuté, d’identité. L’auteur identifie ainsi les différents usages sociologiques de ce concept dans la littérature sur les mouvements sociaux, leurs évolutions, leurs variations en

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fonction des prismes théoriques mobilisés. Le bilan proposé est nuancé, pointant les apports de ces travaux mais aussi leurs limites. Il conduit l’auteur à proposer un vocabulaire de substitution plus précis pour chaque aspect des mobilisations (tel que lutte pour la reconnaissance, base ou assise collective des mobilisations, stratégies de présentation de soi ou encore identifications militantes), sans exclure totalement tout usage du concept d’identité. Les contributions sont ensuite organisées en trois parties, correspondant à autant d’axes de réflexion, intitulées respectivement « Classe, ethnicité, genre… : les mobilisations de minoritaires face à l’imbrication des rapports de domination » ; « Contextes nationaux et conditions de possibilité des mobilisations de minoritaires » ; « Dynamiques de fragmentation et de recomposition des mobilisations en contexte transnational ». L’enjeu de la première partie est d’analyser la façon dont les mobilisations de minoritaires font face, avec plus ou moins de succès du reste, à l’imbrication des rapports sociaux de domination fondés sur la classe, l’ethnicité et le genre. Les contributions qui y sont regroupées font apparaître le système de contraintes spécifique que crée, pour les groupes concernés, cette imbrication des rapports de domination. La question est de savoir comment cette imbrication rend possible ou inhibe la capacité à se mobiliser, comment les tensions identitaires se rejouent durant la mobilisation, dans la pratique même de l’engagement militant, et peuvent obérer la capacité des mouvements sociaux à transformer les rapports de force sociaux. Ainsi, Claire Cossée se penche sur l’émergence d’associations et de réseaux de femmes tsiganes dans différents pays d’Europe et au niveau transnational depuis une quinzaine d’années. L’entremêlement de la domination masculine et du maintien des frontières ethniques constitue l’un des éléments fondamentaux de cette mobilisation, à l’intersection du racisme et du sexisme mais aussi de l’exclusion sociale et de la pauvreté. Cet entremêlement a plusieurs conséquences sur la possibilité d’émergence d’une mobilisation. Ainsi, les désirs manifestes d'émancipation de nombreuses femmes tsiganes sont

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également désignés au sein du groupe d'appartenance et de vie comme un mouvement de négation du « soi » collectif. Le maintien des frontières ethniques est donc intrinsèquement lié au maintien de la domination qui préside aux rapports de sexe. Par conséquent, l’enjeu majeur des mouvements des femmes tsiganes émergents consiste à combiner deux exigences de leur point de vue : défendre leurs droits individuels et collectifs, tout en préservant leur culture et en restant intégrées dans leur communauté, en n'étant pas marginalisées par leurs comparses masculins, leur famille et leur communauté. Marion Manier interroge pour sa part une forme de mobilisation plus institutionnalisée, puisqu’elle s’intéresse à la mission d’émancipation des « femmes de l’immigration » à l’œuvre dans diverses associations d’insertion en France, à travers l’analyse des pratiques et des discours des acteurs de l’action sociale. Objets de politiques publiques, de l’action sociale, mais aussi objets de la militance sociale et antiraciste et d’un renouvellement d’un certain type d’argumentaire féministe, les « femmes de l’immigration » apparaissent comme un enjeu pour l’idéal d’éducation, d’insertion et d’émancipation citoyenne porté par les intervenants sociaux. Or, les catégories de problématisation des publics, souvent basées sur une analyse culturalisante de la situation des femmes migrantes, suscitent des ambiguïtés et contribuent à l’entretien de frontières interethniques, de genre et de classe rendant difficile une réelle participation des femmes ciblées à la mobilisation dont elles sont l’objet. Enfin, Jules Falquet étudie la progressive autonomisation d’une partie des femmes par rapport au projet révolutionnaire armé de la guérilla salvadorienne, entre 1970 et 1994. Elle propose de réfléchir aux multiples formes de l’injonction politique faite aux femmes de « faire bloc » avec les hommes en fonction d’un projet politique de classe, ethnique ou national défini par ces hommes. Elle analyse également les stratégies des femmes et de leurs organisations face à ces tentatives d’appropriation, de subordination et/ou d’instrumentalisation. Après avoir étudié le discours de l’organisation révolutionnaire tendant à convaincre les femmes de subsumer leur lutte dans celle du peuple, elle montre comment certaines femmes ont

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décidé de définir elles-mêmes leur propre projet, en rejoignant et en s’appuyant sur un mouvement féministe procédant lui aussi d’un projet social global. Il apparaît que cette autonomisation est le fruit d’un choix politique raisonné, basé sur une stratégie active de la part de ces femmes, et que cette stratégie a été favorisée par un contexte historique spécifique aux niveaux national et international. La deuxième partie de l’ouvrage explore plus finement les effets du contexte national sur les mobilisations. Il s’agit ici de réfléchir à la façon dont le contexte national, tant dans sa dimension structurelle (conception de l’Etat, de la nation, etc.) que dans sa dimension conjoncturelle (fluctuations du contexte social, politique, économique), produit des effets sur la légitimité des identités potentiellement activées et revendiquées et sur leur articulation au sein des mobilisations, tant sur le temps long de l’histoire d’une cause que sur le temps court du déroulement d’un épisode contestataire. Elise Massicard analyse la gestion de la fragmentation identitaire des mobilisations dans le contexte national turc, à partir du cas de la mobilisation aléviste. Les modalités de gestion de cette mobilisation apparaissent liées aux conditions politiques et culturelles nationales, à commencer par les conceptions officielles de la société et de l’Etat, qui influencent fortement la légitimité relative des différents registres et principes de mobilisation. Dans l’Etat unitariste turc, tout mouvement particulariste est rapidement stigmatisé comme « séparatiste ». S’il est reconnu comme légitime de lutter pour l’égalité et la non-discrimination, il l’est beaucoup moins de revendiquer la reconnaissance d’une différence. Le contexte national induit ainsi des contraintes spécifiques : ce n’est qu’inscrite dans le cadre d’un principe d’universalisme qu’une revendication particulariste devient légitime. Cette contrainte permet de comprendre certains débats internes au mouvement aléviste, ainsi que la place marginale que les acteurs politiques comme les partis et les syndicats accordent aux mobilisations identitaires. Soline Laplanche-Servigne se penche quant à elle sur les nouvelles lignes de fracture au sein de la lutte antiraciste en France et en Allemagne, en focalisant son analyse sur

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l’irruption, depuis les années 1980 en Allemagne et plus récemment en France, de mouvements antiracistes portés par des « minorités raciales », mouvements souvent qualifiés par leurs détracteurs de « communautaristes ». Afin d’éclairer l’apparition de ces lignes de fracture, elle a recours à un double niveau de comparaison : comparaison tout d’abord entre différents groupes de « minorisés » en France et en Allemagne, et comparaison ensuite entre deux sociétés européennes dont les conceptions de la nation, de la citoyenneté, et de la place à accorder au « multiculturalisme » diffèrent (ou ont en tout cas longtemps été mises en opposition, bien qu’elles se rapprochent à présent). Malgré ces différences de contextes nationaux, elle met en lumière des convergences dans les nouvelles formes de mobilisation des « victimes » de discriminations raciales. Enfin, la troisième partie s’intéresse aux mobilisations d’envergure transnationale et aux dynamiques de fragmentation et de recomposition que cette dimension fait surgir. Le cas le plus emblématique est celui des mobilisations de migrants ou de leurs descendants, pour lesquels les interdépendances entre pays d’origine et pays de résidence contribuent à l’émergence de tensions identitaires. Dans le cas des Tigres tamouls (LTTE) en France, étudié par Gaëlle Dequirez, le groupe apparaît traversé par de multiples clivages : région d’origine, caste, revenus, genre, génération, religion, statut juridique, positionnement dans le conflit au Sri-Lanka. Comment maintenir l’ethnicité et la nationalité comme signifiants identitaires primordiaux dans la mobilisation en contexte migratoire ? Comment concilier la multiplicité des appartenances et la réalité des rapports de domination avec la nécessaire mise en avant d’une appartenance commune transcendante (l’appartenance tamoule) à laquelle est liée la revendication indépendantiste ? L’auteure analyse le travail de construction symbolique du groupe, mené notamment par les cadres du mouvement pro-LTTE en exil. Elle montre comment l’instrumentalisation discursive et pratique des rapports de domination et des appartenances peut servir à renforcer l’identification à une communauté nationale imaginée.

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Pour finir, Antoine Dumont interroge les significations que les immigrés accordent à leur origine nationale, lorsque celle-ci devient le support de leur action collective dans l’espace d’installation. Cette question est explorée à partir de l’exemple des associations de Marocains de France. L'analyse permet d’établir que ces significations du référent national d’origine, ici marocain, sont à la fois les produits de l’histoire des relations franco-marocaines et les résultats de leurs mobilisations d’hier et d’aujourd’hui. Elle montre également la variabilité du recours au référent national d’origine selon les moments et les lieux. L'étude des évènements critiques que constituent les grèves de l'automobile (1975, 1981-1983) et les marches dites des « Beurs » (1983-1985) révèle l’imbrication, dans ces mobilisations, des rapports sociaux de domination et des identifications « marocaines », de classe ou générationnelles. Une certaine « concurrence identitaire » existe donc au sein ce mouvement associatif. Polysémique, le référent national d’origine est tour à tour une base, une ressource et un produit de l'action collective des immigrés. Références bibliographiques Amin A. (dir.), Post-fordism. A reader, Oxford, Blackwell, 1994. Back L., New ethnicities and urban culture, Londres, UCL Press, 1996. Balibar E., Wallerstein I., Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988. Bataille Ph., Le racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997. Bataille Ph., Gaspard F., Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent, Paris, La Découverte, 1999. Bouffartigue P. (dir.), Le retour des classes sociales. Inégalités, domination, conflits sociaux, Paris, La Dispute, 2004. Bourdieu P., « L’identité et la représentation », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 35, n° 1, 1980, p. 63-72. Brubaker R., « Au-delà de l’‘identité’ », Actes de la recherches en Sciences sociales, n° 139, 2001, p. 66-85. Castles S., Kosack G., Immigrant workers and class structure in Western Europe, New York, Oxford University Press, 1973.

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