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L'action culturelle en prison

De
269 pages
Les activités culturelles et artistiques sont un levier essentiel de réinsertion pour les détenus. En effet, l'activité culturelle constitue, par sa nature même, un moyen de corriger la nature de l'institution carcérale. Face à une organisation répressive entraînant la déshumanisation des relations entre les individus, l'activité culturelle semble être la plus à même de lutter contre les effets de l'incarcération et donc de commencer, à l'intérieur des établissements, un travail de réinsertion.
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A Jean-Christophe Poisson

INTRODUCTION : L’OBSERVATION DE L’ACTION CULTURELLE EN PRISON 13

L’ACTION CULTURELLE EN MILIEU CARCÉRAL ..................................................13 LES MOTS ET LES CHOSES .............................................................................19 OBJECTIFS ET OUTILS D’ANALYSE ..................................................................24 LA MÉTHODOLOGIE D’OBSERVATION .............................................................31 LA VARIÉTÉ DES POSITIONS OU LES DIFFÉRENTES PLACES QUE L’ON M’A ASSIGNÉES ...36 LIMITES DE L’ENQUÊTE ...............................................................................37 CHAPITRE 1 : LES CONDITIONS DE L'ACTION CULTURELLE EN PRISON 39

A. LES CARACTÉRISTIQUES DU MILIEU CARCÉRAL ..............................................39 B. LA PLACE DE L'ACTION CULTURELLE EN PRISON. POLITIQUE CULTURELLE ET POLITIQUE PÉNITENTIAIRE ...........................................................................53 CHAPITRE 2 : L’ORGANISATION DE L’ACTION CULTURELLE EN PRISON 73

A. LES OBSTACLES AU DÉVELOPPEMENT CULTUREL EN PRISON SELON LES DÉCIDEURS .............................................................................................................73 B. LES CONSEILLERS D'INSERTION ET DE PROBATION..........................................82 C. LE RÔLE CULTUREL DES CONSEILLERS D’INSERTION ET DE PROBATION .............85 D. LE RÔLE DE LA CULTURE EN PRISON SELON LES CONSEILLERS D’INSERTION ET DE PROBATION..............................................................................................96 CHAPITRE 3 : LES INTERVENANTS CULTURELS : DE L’ANIMATEUR À L'ARTISTE MILITANT 103

A. LES INTERVENANTS CULTURELS EN MILIEU CARCÉRAL ..................................106 B. LES CARACTÉRISTIQUES DES PROJETS CULTURELS EN MILIEU CARCÉRAL............120 C. LES DIFFÉRENTES FIGURES D’INTERVENANTS ..............................................141 D. LES DIFFÉRENTS TYPES D’ACTIONS CULTURELLES ........................................154 CHAPITRE 4 : LA RÉCEPTION ET L'IMPACT DE L'INTERVENTION CULTURELLE 169

A. CULTURE ET REPRÉSENTATIONS DE LA CULTURE CHEZ LES DÉTENUS ...............169 B. L’ÉVALUATION DE L’ACTION CULTURELLE PAR LES DÉTENUS .........................188 CHAPITRE 5 : PRISON, CULTURE ET INSERTION SOCIALE 203

A. LES LIENS ENTRE CULTURE ET INSERTION SOCIALE.......................................203 B. LA CULTURE COMME LEVIER D’INSERTION .................................................218

CONCLUSION

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LES RÉSISTANCES INSTITUTIONNELLES .......................................................... 241 VINGT ANS APRÈS: UN BILAN RÉTROSPECTIF ................................................. 241 UN NOUVEAU PROGRAMME....................................................................... 243 L'EXPERTISE DE LA DEMANDE ..................................................................... 246 L'ÉVALUATION DES EFFETS ........................................................................ 247 LES CONDITIONS D'UNE MEILLEURE EFFICACITÉ .............................................. 249 L’ACTION CULTURELLE PEUT-ELLE CHANGER LA PRISON ? ................................ 254 LA PRISON COMME LIEU DE RENAISSANCE POUR LA CULTURE ............................ 254 BIBLIOGRAPHIE 257

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« Silesdétenusnepeuventpassortirdeprison, la société, elle, peut y entrer » Nicolas Frize, compositeur Florine Siganos nous offre ici une présentation synthétique de sa thèse de sociologie qui fut dirigée par notre collègue Jean-Marc Leveratto, professeur des Universités, et soutenue en juin 2007 à l’Université de Metz et pour laquelle j’ai eu l’honneur d’être nommé rapporteur et membre du jury. Ayant été informé de cette recherche dès les débuts de sa construction, je fus immédiatement convaincu de l’intérêt majeur de sa problématique, pour toutes celles et tous ceux qui se préoccupent des conditions concrètes d’exécution des mesures et sanctions carcérales. Aussi est-il heureux que l’ensemble des acteurs politiques, judiciaires, administratifs, associatifs de la justice pénale puisse en prendre connaissance par le biais de cette édition. Qu’il soit question de détention provisoire ou d’exécution d’une peine d’emprisonnement ou de réclusion criminelle, qu’il s’agisse de personnes bénéficiant de la présomption d’innocence ou de condamnés purgeant une peine à perpétuité pour des crimes effrayants, il y a, pour l’État, obligation de résultats en matière de respect des Droits de l’Homme. Nous pensons bien évidemment à l’article 3 de la Convention européenne des Droits de l’Homme : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Aussi, la création récente, par la loi du 30 octobre 2007, d’un contrôleur général des lieux de privation de liberté représente certainement un progrès dans ce domaine. Mais n’y a-t-il pas aujourd’hui traitement dégradant, dans nombre d’établissements pénitentiaires, quand on voit le niveau de surpopulation atteint (plus de 13 000 détenus en surnombre au 1er mars 2008, soit 20 % de plus en un an) ? Est-ce que l’oisiveté imposée à nombre de détenus n’est pas, à la longue, dégradante ? Comment pourrions-nous, hommes et femmes libres que nous sommes, supporter de ne rien faire des jours durant ? Si la prison offre quelques chances de mener les détenus à vivre « une vie responsable et exempte de délits et de crimes » (sens de la peine affiché par le Conseil de l’Europe), il y a

absolue nécessité à lutter contre l’oisiveté en détention, pour le présent de ces personnes comme pour leur avenir. C’est sans doute l’un des moyens de lutter contre la récidive. Aussi, la question de l’action culturelle en prison qui est l’objet de cet ouvrage — comme celle de la formation générale ou professionnelle et du travail pénitentiaire1 — est-elle naturellement au cœur de ce défi. C’est là que le travail de Florine Siganos démontre son utilité politique et sociale. En rencontrant, au fil des pages, les différents intervenants culturels en prison, on découvre une « pluralité de formes, de contenus et de définitions du sens de ces actions, allant de l’occupationnel — loin d’être inutile — à la création. S’exprime ainsi la conviction des acteurs qu’il ne saurait y avoir de règles ou de projet – modèle/type ». L’auteur rend compte de cette complexité, soulignant tout de même des constantes : confrontation avec l’administration pénitentiaire, attention à la relation humaine (« utilité humaine de l’art »), « désir de donner et de se donner ». Cette pluralité est aussi concrétisée par la représentation de quatre figures d’intervenants : « le musicologue thérapeute », « la comédienne psychologue », « l’artiste héritier » et le « metteur en scène militant ». Ayant recours à une approche ethnométhodologique et assumant, avec force, ce choix de la « description » — si souvent rejetée par les sociologues français — dans l’étude d’une question aussi peu étudiée, l’auteur rappelle qu’il n’existait, jusqu’à présent, aucun état des lieux des activités culturelles en prison. Faire appel à une démarche inductive était donc tout à fait justifié. Accordant ainsi un soin méticuleux à décrire les choses, Florine Siganos manifeste aussi un engagement personnel exigeant et respectueux envers tous ses interlocuteurs, gardés comme gardiens. Son regard est exempt de toute fascination pour « l’objet » observé, libre vis-à-vis des idéologies simplistes qui règnent sur la prison (répressives à outrance ou angéliques) et qui ne facilitent pas l’acceptation par nos concitoyens d’une réforme nécessairement radicale de la condition pénitentiaire en France. Cette réforme, on le comprendra en lisant cet ouvrage, ne peut se faire sans le développement volontariste de la place de la culture en prison, « tension de l’être, humanisation par la ferveur » (Jacques Rigaud).
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Voir thèse d’Eveyne Shea que nous avions co-dirigée publiée sous le titre Le travail pénitentiaire : un défi européen, L’Harmattan, Coll. Logiques Sociales, 2006.

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Florine Siganos fait des propositions précises en ce sens : création d’un service culturel permanent au sein de chaque établissement, plus grande accessibilité des locaux, amélioration de la formation des personnels, prise en compte de l’action culturelle dans le projet d’établissement comme dans le règlement intérieur, modification du statut des conseillers d’insertion, réorganisation de la journée de détention pour éviter la mise en concurrence des activités culturelles avec le travail salarié ou la formation, et enfin création d’universités populaires en prison. Au-delà de ces réformes souhaitées, l’auteur se demande, de façon plus globale, si l’action culturelle peut « changer la prison », laissant prudemment ouverte cette interrogation d’importance. Pierre V. Tournier Directeur de recherches au CNRS, hdr Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Paris 1)

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Introduction : L’observation de l’action culturelle en prison
Aujourd'hui, l'action culturelle s'introduit de plus en plus dans des lieux qui, de prime abord, ne paraissaient pas la concerner. En même temps qu’elle se renouvelle dans ses lieux traditionnels, elle s’étend à des lieux de relégation où elle était ignorée au motif d’obligations plus urgentes et de besoins élémentaires à satisfaire : quartiers défavorisés, centres sociaux, boutiques Solidarité, maisons de retraite, hôpitaux, hôpitaux psychiatriques. Son adaptation à ces nouveaux cadres d’exercice se traduit par la dénomination d’« intervention culturelle », devenue d’usage courant.

L’action culturelle en milieu carcéral
Depuis une vingtaine d'années se développe, en France, une volonté gouvernementale, inscrite dans les textes, de donner plus d'importance à l'action culturelle en milieu carcéral. Le temps de détention doit permettre aux personnes détenues d’accéder à la culture, qu'il s'agisse de culture scolaire ou de culture artistique. Les protocoles d'accord entre le ministère de la Culture et celui de la Justice traduisent cette volonté de relayer les interventions de type caritatif, centrées sur la pratique de l’écoute et de l’aide, par des activités culturelles portées par des professionnels venant de l’extérieur2. Nous avons choisi de nous attacher à l’étude de l'action culturelle en milieu carcéral3 du fait de son caractère emblématique de cette nouvelle politique de la prison. Cet espace d’observation est aussi le moyen privilégié de réfléchir à l’évolution contemporaine de l’action culturelle, et d’analyser son élargissement à des populations qu’elle ignorait auparavant.
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Cependant les interventions de type caritatif existent toujours aujourd'hui avec les associations suivantes : le Génépi, l'Arapej, l'ANVP, le Secours Catholique, ou encore le Secours Populaire. 3 Le milieu carcéral est à la fois constitué de maisons d’arrêt où les personnes sont incarcérées avant d’être jugées o u purgent une peine de moins d’un a n , et d’établissements pour peines où les personnes sont déjà jugées et purgent une peine supérieure à un an. Les centres de détention sont plus axés sur la réinsertion et les maisons centrales sur la sécurité.

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Il est clair, en effet, que l'institution d'enfermement effectif qu'est la prison est très révélatrice, du point de vue des interactions entre la population indigène et les professionnels extérieurs, des enjeux techniques et politiques de l'action culturelle en milieu « fermé ». Les mots « culture » et « prison » ne sont pas habituellement associés. Que le droit à la culture puisse s'appliquer à des personnes détenues ne semble pas une évidence, bien que l'enseignement et le sport, des activités de formation intellectuelle et corporelle, fassent déjà partie de la mission d'insertion de l'Administration pénitentiaire. Malgré tout, de nombreux ateliers sont aujourd’hui mis en place dans un grand nombre de prisons — lecture, écriture, théâtre, arts plastiques, vidéo, radio, photographie, musique, chant, etc. — menés par des intervenants extérieurs qui pour la plupart demeurent isolés4. Certains sont en relation avec une institution culturelle, d'autres avec une compagnie théâtrale, d'autres encore dépendent d’une association loi de 1901. Il peut paraître dérisoire, voire indécent, d'aborder la question de la culture en prison quand le débat s'impose en premier lieu sur les conditions de détention (surpopulation, hygiène, besoins élémentaires, etc.). Pourtant, l’activité culturelle en prison revêt une importance certaine, ne serait-ce que parce que, parallèlement à la mission de garde de l'Administration pénitentiaire, elle participe pleinement à sa mission de réinsertion. Si l'Administration pénitentiaire s'acquitte plutôt bien de sa première tâche, la seconde se révèle beaucoup plus difficile parce que l’opinion publique oublie que ceux qui entrent en prison vont en sortir un jour, et qu’il faut donc envisager leur réinsertion sociale5. Il existe, de ce point de vue, un retard de l’opinion publique sur la législation nationale et internationale. La Constitution française stipule, depuis 1946, que « la Nation garantit l'égal accès de l'enfant et de
Nombre d’intervenants ne sont pas « envoyés » par des institutions culturelles mais engagés directement par l'Administration pénitentiaire. Certains sont des « intermittents du spectacle ». 5 « On ne peut pas négliger à cet égard, l’apport culturel que certains n’ont jamais eu auparavant et que le temps de détention, par la rupture qu’il provoque avec la vie passée, permet parfois d’aborder dans d e meilleures conditions », in La Culture en prison, quel enjeu ?, actes du colloque de Reims 1985, Paris, La documentation française, 1986, p.21.
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l'adulte à l'instruction, la formation professionnelle et à la culture » et l'article 27 de la Déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948 reconnaît la culture comme un droit : « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent ». C’est dans la continuité de ces principes que s’inscrit la loi française de lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998 qui souligne « le droit à la culture pour tous », y compris pour les personnes détenues. Si la culture est un droit, conférer ce droit aux personnes détenues signifie que la société les reconnaît en tant que citoyens — principe sans lequel leur réinsertion est impossible. Il reste très difficile, au-delà du caractère souvent conservateur de l’opinion publique, de faire accepter l’idée d’une action culturelle en milieu carcéral car les représentations de la culture, souvent synonymes de liberté de pensée et d’action, la perçoivent comme incompatible avec l’espace de la peine carcérale. Gérard Soulier6 montre ainsi qu'il est difficile de défendre à la fois la culture et la prison, car « la référence culturelle majeure de notre société est celle d’hommes libres », d’hommes auxquels on reconnaît « une capacité de choix, d’autodétermination, autrement dit d’expression critique, sans quoi ils sont niés comme hommes, ce qui serait du même coup, une négation de notre civilisation elle-même ». De ce point de vue, « lorsqu’il s’agit d’introduire des activités culturelles en prison, il ne peut s’agir de culture aseptisée. L’idée d’activité culturelle neutralisée est antagonique à l’idée de culture ». L’activité culturelle en prison constitue, du même coup, un risque de subversion, car « mêler la culture et la prison, c’est s’engager dans la critique de la prison »7. Cette réflexion permet de comprendre immédiatement les tensions pratiques inhérentes à l’organisation d’une activité culturelle dans un espace dont l’organisation contredit aussi bien la libre adhésion que la liberté d’expression des personnes. Cette situation explique l’existence d’un débat critique sur la culture en prison et la nécessité, face à l’opinion, d’une justification de son
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Professeur de Droit à l'université d'Amiens, ancien président de l'association Culture/Prison. 7 La Culture en prison, quel enjeu ?, actes du colloque de Reims 1985, op.cit., p.46.

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introduction. On peut, de ce point de vue, distinguer chez ses promoteurs, trois formes de justification différentes de l’introduction de la culture en prison, basées sur la valorisation d’un type de lien social que la culture permet d’établir. En faisant référence à Luc Boltanski et Laurent Thévenot8, on distinguera ainsi : - une vision inspirée de la culture comme liberté individuelle; - une vision domestique de la culture comme moyen de réconciliation avec soi; - une vision civique de la culture comme moyen d’intégration au collectif. Dans ces trois visions, la culture est perçue comme moyen de résoudre les problèmes sociaux, comme outil re-tissant du lien là où il n'y en a plus, re-construisant les identités là où elles sont fragmentées, valorisant les personnes là où elles sont stigmatisées. Selon la vision inspirée, la culture est appréhendée comme un moyen de faire naître un désir, « le désir d’enseignement, le désir de formation, le désir de réinsertion (…) » 9, de lutter contre les effets désocialisants de la prison, en restaurant la créativité et l’imagination de l’individu confronté à un environnement anonyme et rationalisé. Comprise comme un instrument au service de la réinsertion ou simplement conçue comme l’ouverture d’une « fenêtre sur l'extérieur », elle permet en outre d’apaiser » les relations en détention entre personnes détenues et personnel de surveillance : « Il est incontestable que dans les relations entre le personnel et les détenus, il faut assurer un certain équilibre, une certaine paix, et ces activités y contribuent largement »10. Cette constatation pose immédiatement la question de l'instrumentalisation de la culture par l’Administration pénitentiaire (le danger de sa transformation en un simple moyen de domestication du détenu), et la nécessité de préciser les objectifs concrets de l’activité culturelle en prison : « Il faut aussi préciser les objectifs qu’on lui assigne dès lors que l’on refuse d’y voir un simple divertissement ou la couche de peinture fraîche qu’on met sur une institution pour la rendre plus attrayante »11.
Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification, Paris, Gallimard, 1991. La Culture en prison, quel enjeu ?, actes du colloque de Reims 1985, op.cit., p.20. 10 Id., p.22. 11 Id., p.22.
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La vision domestique de la culture en prison répond à cette préoccupation. Elle définit la culture comme un moyen de développement personnel. La participation du détenu à une activité culturelle de qualité, conduite par une personne responsable et attentive à ses problèmes, permet de lui redonner estime de soi et confiance en soi, en restaurant le sens des valeurs de tradition, de hiérarchie, de génération qui l’aident à bien se conduire. La vision civique appréhende la culture d’un tout autre point de vue, comme un moyen de résistance collective à la culture « carcérale », une discipline corporelle au sens où l’entend Michel Foucault12. Cette vision valorise la correction qu’apportent la culture artistique et la mise en place d’activités d’expression collective aux effets négatifs de la culture organisationnelle de la prison. La culture artistique, en permettant à l’individu de s’intégrer dans un collectif dont l’orientation et le fonctionnement restaurent sa dignité de citoyen, est un moyen de réparation de l’aliénation que subit l’individu et de réintégration dans la communauté des citoyens. La vision civique de la « culture en prison » repose en France sur l’assimilation des détenus à un « public » de la culture. Dans ce modèle, l’expertise sociologique joue un grand rôle, du fait de l’objectivation qu’elle permet d’effectuer des inégalités, et des mesures qu’elle permet de mettre en place pour les fractions de citoyens, les « publics » particulièrement démunis, les « exclus » du bénéfice de l’action de l’État républicain13. En effet, les personnes détenues, parce qu'elles sont issues plutôt d’une classe sociale défavorisée, ne sont pas bénéficiaires, comme les classes moyennes et supérieures, de l’accès à la culture dont jouissent ces dernières : il leur manque « La Culture », celle qui est officiellement reconnue, que l’on se doit de posséder. Le modèle sociologique élaboré par Pierre Bourdieu14 va ainsi alimenter la vision civique de la culture, en mettant l’accent à la fois sur l’extériorité de la culture à la prison et sur l’obligation d’intéresser à la culture la population incarcérée du fait du droit de tout citoyen à la culture. La culture en prison ne satisfait pas un désir de l’individu, mais une obligation de la République à leur égard et une nécessité de la
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in Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975. Cf. Jean-Yves Trépos, La Sociologie de l’expertise, Paris, PUF, 1996. 14 Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L’Amour de l’art, Paris, Minuit, 1969.

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société si elle veut se protéger de la barbarie créée par la prison. En effet, « si la vie culturelle ne représente pas la première revendication des détenus, très légitimement préoccupés, au premier chef, par leur situation pénale, leur sortie, leurs relations familiales, leur vie quotidienne, c'est bien sur le plan culturel que se révèlent les carences les plus profondes de la vie en prison; c'est bien sur ce terrain-là qu'il y a déshumanisation : le signe distinctif de l'Homme, parmi les animaux de la nature, c'est la culture, précisément » 15. De ce point de vue, l’introduction de la culture en prison constitue à la fois une aide à la personne en danger et un devoir républicain, utile à la société. En effet, « l'idée de culture est indissociable de l'idée de socialisation, autrement dit de relation d'échange avec le groupe ». En conséquence, « reconnaître ou plutôt rendre effectif le droit de toute personne, serait-elle détenue, à la culture, c'est tout simplement nous mettre en règle avec notre culture »16. Ainsi, la culture en prison s’impose dès lors qu’on adopte une vision « citoyenne » de la culture. On comprend, à travers la présentation de ces trois visions de la culture en prison, les questionnements suscités par l’intervention culturelle en ce lieu. On comprend également que l’observation de l’action culturelle en prison constitue un moyen d'appréhender, en France, non seulement l’évolution du champ pénitentiaire, mais aussi les enjeux contemporains du développement du champ culturel, notamment ses enjeux économiques et politiques. Les activités culturelles en prison font l'objet d'une très faible reconnaissance par les acteurs institutionnels, et encore plus fondamentalement par la population française. En effet, l'action culturelle dans les prisons, loin d’avoir la légitimité et la visibilité de l’action des institutions publiques de la culture, des équipements artistiques et culturels, ne dispose pas non plus de la popularité de l'action culturelle dans les quartiers défavorisés. Bref, il s’agit d’une activité professionnelle pratiquement inconnue du grand public, qui n’est par ailleurs pas familiarisé avec l’espace de la prison.

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La Culture en prison, quel enjeu ?, actes du colloque de Reims 1985, op.cit., p.50. Id., p.50.

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Les mots et les choses
Si des distinctions ne sont pas établies entre « art » et « culture artistique », et entre les « artistes » et les « animateurs », entre les « professionnels » et les « amateurs », c’est que ces différences d’appellations ne sont pas valorisées dans le milieu observé. Après une analyse du discours des acteurs seront examinées dans un deuxième temps ces différences. Tout d’abord, définissons le cadre de cette analyse, en précisant le vocabulaire utilisé et les choix épistémologiques et méthodologiques effectués ensuite. Le débat sur l’organisation et l’évaluation des activités culturelles et artistiques soulève toujours le problème de la définition de la qualité de l’action mesurée par les personnes concernées.17 J’ai décidé de ne pas donner moi-même une définition de cette qualité, mais plutôt de retenir ce qu'en disent les acteurs sociaux et les enjeux qui justifient leur opinion sur une activité à laquelle ils ont participé. Ces enjeux sont de trois ordres : - esthétique : l’activité vaut par le plaisir ressenti par la personne, par la manière dont elle touche sa sensibilité personnelle. - éthique : l’activité est l’occasion de réagir à des valeurs et au nom de valeurs humaines. - technique : l’activité témoigne de la présence de plus ou moins de savoir-faire artistique. La pluralité et la superposition des représentations de la culture des différents acteurs interrogés m’ont obligée à employer le terme de culture dans ses différents sens : d’une part la culture artistique (au sens d’une technique), d’autre part la culture de soi (au sens où Foucault l’emploie18), enfin la culture anthropologique (au sens d’un système de normes et de valeurs d’un groupe observé). Beaucoup s’étonneront de ne voir aucune référence à la médiation culturelle, c’est encore une fois parce qu’elle n’est pas mentionnée ni

Sur une approche en termes de sociologie de la qualité, cf. Jean-Marc Leveratto, La Mesure de l’art, Paris, La dispute, 2000. 18 Cf. Michel Foucault, L'Herméneutique du sujet, cours au collège de France 1981-1982, Paris, Gallimard, Seuil, 2001.

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formalisée en prison19. En outre, le terme « pratiques culturelles » ne sera pas utilisé, car il s’agit d’une catégorie statistique qui permet de mesurer généralement la consommation culturelle de l’individu, mais ne distingue pas la pratique d’une technique artistique de sa réception. Je m’attacherai donc à observer et analyser les « activités culturelles » qui, à l’intérieur de la prison, sont collectives et participatives. Le terme employé par tous les personnels de l'Administration pénitentiaire est celui d'activités « socioculturelles »20. Ce terme se rapproche de l’ « animation socioculturelle », qui désigne « les actions menées dans le cadre des équipements socioculturels (maisons des jeunes et de la culture, maisons pour tous, maisons de quartiers, centres socioculturels, etc.) , par des animateurs socioculturels (l’une des familles du travail social), en vue de favoriser les pratiques amateurs, d’organiser l’expression active des individus et des groupes, de créer ou recréer une vie de quartier, d’encadrer les loisirs des enfants ou des jeunes, de favoriser la reconnaissance des cultures minoritaires (…) »21. L’Administration pénitentiaire ne fait donc pas la distinction, défendue aujourd’hui par certains professionnels, entre les activités « culturelles » qui relèveraient de l'art et de la culture et les activités « socioculturelles » qui relèveraient de la simple distraction et de l'occupationnel. Nous allons voir à quel point cette situation fait débat dans l'enquête que j’ai effectuée. Il y a un décalage, en effet, entre le vocabulaire indigène de l’Administration pénitentiaire et ce que l’on comprend aujourd'hui sous le terme « action culturelle » chez les professionnels de la culture. La notion prend un sens différent selon qu’on l’emploie pour désigner généralement l’action des pouvoirs publics, ou pour désigner un certain type de pratiques artistiques. Son sens a évolué : « Dans les années 60 et 70 ce terme désignait à la fois un projet de politique culturelle et le type d’équipement le plus à même de la mettre en œuvre, les maisons de la culture et les centres d’action culturelle. Mais il est souvent
19 Dans les faits on peut cependant considérer les intervenants culturels comme des médiateurs volontaires et les surveillants comme involontaires du dispositif culturel en prison. 20 Terme qui date de 1948 : « Qui concerne à l a fois les structures sociales et la culture qui y correspond ; relatif à la culture d‘un groupe social ou d’un type de groupe social » in Le Petit Robert. 21 Dictionnaire des politiques culturelles, Paris, Larousse, CNRS édition, 2001, p.20.

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utilisé, et encore aujourd’hui, pour désigner l’action des pouvoirs publics en matière culturelle. Enfin, si l’on trouve dans la plupart des Directions Régionales des Affaires Culturelles (DRAC) des conseillers à l’action culturelle, c’est qu’il importait de nommer, à côté des conseillers spécialisés, des responsables des actions transversales et pluridisciplinaires »22. Chez les artistes, le terme d’action culturelle désigne du même coup des pratiques artistiques répondant à cette demande spécifique des DRAC. Le terme d’ « intervention culturelle » sert à exprimer, justement, l’effort de renouvellement de l’action culturelle à destination des personnes détenues, qui se distingue des formes d’activité héritées de l'éducation populaire ou de l'animation socioculturelle en direction des populations défavorisées. Gérard Soulier souligne l'importance de cette dénomination : « Et c'est d'abord par rapport à elle (la population carcérale) que se définit l'idée d'intervention culturelle. Mais sous cet angle, c'est le terme d'intervention qui est essentiel. (…) la venue d'une personne extérieure à l'Administration a par elle-même une importance considérable, d'abord dans la perception du détenu. C'est un signe de réconciliation, c'est le signe que l'exclu n'est pas définitivement exclu, ni par tous. Ce n'est qu'à partir de signes de ce genre qu'une politique de réinsertion a des chances de sortir d'un bilan répété d'échec »23. Ceux que l'on nomme des intervenants culturels ont tous pour point commun de travailler dans des lieux où la culture artistique n’a a priori pas sa place, dans des « institutions totales » et dans des quartiers défavorisés avec des populations exclues. Le but poursuivi par tous ces intervenants est de provoquer, au cas par cas, les conditions d’une expérience artistique partagée. Cependant, le sens de leur démarche peut différer dans la motivation — politique, religieuse, ou simplement « culturelle » — au principe de leur engagement. Tous ces intervenants doivent affronter la question de l’utilité de leur action et les tensions cognitives et pratiques que sa considération introduit dans la mise en forme d’une expérience artistique avec des personnes détenues. Comment le changement d’habitudes imposé par la mise en place de l’action culturelle peut-il être rendu acceptable pour l’Administration pénitentiaire ? Comment l’art peut-il être un vecteur
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Id., p.10. in La Culture en prison, quel enjeu ?, actes du colloque de Reims 1985, op.cit., p. 48.

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de citoyenneté ? Comment la culture peut-elle être un moyen de réinsertion sociale ? Les intervenants doivent donc traiter les problèmes posés, pour chaque catégorie d’acteurs (eux-mêmes, l’Administration pénitentiaire, et les personnes détenues) par plusieurs facteurs à prendre en compte : — Les attitudes face au changement Les représentations de la culture et de la prison de chaque type d’acteurs peuvent constituer un obstacle au développement de l’intervention culturelle. En effet, l’intervention interroge le rôle des différents personnels pénitentiaires et la motivation des personnes détenues. L’intervenant manque d’expérience personnelle et ne peut s’appuyer sur une expérience capitalisée par autrui, faute d’écrits ou de formations spécifiques. Il va donc développer un questionnement important sur le sens de son intervention. Qu’apporte-t-elle en prison ? Quel rôle peut-elle y jouer ? De quelles résistances ou volontarismes est-elle l'objet ? De quelles négociations entre les acteurs concernés ? N'est-elle pas aussi un instrument de régulation ? — Les contraintes techniques et les problèmes pratiques posés par la réalisation de l’activité La mise en place de l’activité soumet les personnes à des contraintes d’organisation spatio-temporelle, de fournitures, d’autorité24. Comment les intervenants culturels s'adaptent-ils aux règles carcérales ? Quelles relations ont-ils avec l'institution ? Ont-ils l'impression d'être instrumentalisés ? Considèrent-ils, comme le pense l'Administration pénitentiaire, que l’intervention culturelle est une source de revenus confortable ? — La mesure de la qualité On peut s'interroger sur l'évaluation de ces activités culturelles. Par qui est-elle faite ? Selon quels critères ? Le discours des acteurs est bien entendu le moyen privilégié d’observer cette évaluation. Mais il n’est pas le seul instrument de mesure. La subvention publique d’une activité est une manière, dans le contexte français, d’évaluer sa qualité. Quels sont les budgets alloués à une activité déterminée ? Plus généralement, comment sont-ils estimés et répartis ? Par ailleurs, la visibilité de
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Cf. Howard Becker, Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1982.

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l’activité à l’extérieur constitue un autre critère valorisé par ses animateurs. Enfin, la réputation des artistes engagés, de même que la « carrière » des personnes détenues dont la formation culturelle s’est effectuée en prison, constituent également d’autres critères. Pour autant, l’observation du travail des intervenants culturels en prison n’est qu’un aspect de cette enquête. Ces intervenants sont intéressants en tant que protagonistes d’une interaction qui se justifie d’abord par la réparation à laquelle elle contribue. Rendre compte de l’intervention culturelle dans la prison en tant que relation de service est l’objectif de mon enquête. Il s’agit donc d’observer la culture en prison du point de vue de ses usagers qui constituent la raison d’être et l’acteur principal de cette culture en prison, puisqu’ils justifient, en tant qu’humanité en prison, l’échange personnalisé que la culture artistique autorise. Seront donc analysés les activités des protagonistes et les effets de leur coprésence, les conditions de félicité de leurs échanges ainsi que ce qui peut troubler leur coopération. Comment la relation entre intervenants culturels et détenus, comment ce lien moral, fonde-t-il la relation de service ? Il est important de revenir ici sur ce concept et sa valeur descriptive. La relation de service est une activité mettant en jeu une relation triangulaire où interviennent un professionnel, un objet à réparer et son propriétaire25. La fabrication du service ne peut se réduire à une affaire purement technique, ni à une affaire strictement interpersonnelle. Le service n’est donc jamais finalement qu’une affaire de traitement d’un problème ou d’un objet défectueux présenté par le client. Il est également un traitement de la relation. C’est notamment sur ce point qu’il nous intéresse. Il s’agit de considérer comment un lien moral entre le client et le réparateur fonde la relation de service ; comment la confiance que le client accorde au réparateur est-elle cruciale ? C’est notamment cette confiance qui détermine la compétence du professionnel et non l’inverse. Il s’agit donc d’un rapport simultanément technique et moral. Pour cette raison, les activités de service s’accompagnent de sentiment de gratuité et de désintéressement.

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Erving Goffman, Asiles. Etude sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Editions de Minuit, 1968, p. 377-386.

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Goffman, en soulignant la dimension technique et civile de la relation, éclaire utilement les réflexions sur les conditions de sa félicité (qu’estce qu’un service réussi ?), sur les compétences techniques, rituelles et contractuelles des agents de contact avec le public (savoir traiter l’objet, savoir traiter la relation avec l’usager, savoir traiter le contrat avec l’usager), ou encore sur la nature des ressources nécessaires aux agents pour s’acquitter de leurs tâches et réguler de manière opérante les rapports à l’environnement.26 L’examen des activités de « réparation » permet ainsi de repenser la formation des agents de contact, d’imaginer des traitements inédits de l’usager, d’aménager de nouvelles ressources organisationnelles pour permettre aux agents comme aux usagers de mieux se coordonner ou de nouvelles manières d’apprécier le service rendu. Le modèle Goffmanien présente ainsi de nombreux avantages non seulement dans sa capacité descriptive à retracer l’activité des agents, mais dans ses implications morales et politiques. Il sera donc restitué dans cette recherche la mise en place de la relation de service en tant que relation de service culturel rendu au détenu. Il ne faut pas oublier cependant que « la relation de service ne représente au fond qu’un idéal ou un schéma-type et nous pouvons comprendre que chaque type de service pose ses problèmes propres qui peuvent difficilement se régler dans le cadre de ce modèle, ce qui entraîne des difficultés particulières »27. Je m’attacherai donc à démontrer les problèmes propres à l’intervention culturelle en prison.

Objectifs et outils d’analyse
Si j’ai choisi de limiter mon enquête à la prison, c’est parce que je pense que cette institution est la plus à même de révéler les principaux aspects des rapports entre culture et institution fermée car il s'agit d'une institution extrême de ce point de vue. En effet, la prison constitue un « lieu paroxystique, un laboratoire privilégié du social, dans la mesure où elle concentre dans un espace circonscrit et de façon amplifiée bien des phénomènes observés dans d’autres champs de la société », que l’on peut lire « soit sous le mode de la reproduction, soit
Erving Goffman, « La condition de félicité », in Façons de parler, Paris, Editions de Minuit, 1987, p.7-42. 27 Erving Goffman, Asiles. Etude sur la condition sociale des malades mentaux, op.cit., p.391.
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sous celui de l’inversion des principes de structuration des rapports sociaux »28. La prison constitue un territoire où les enjeux culturels et sociaux de notre société, les liens entre action culturelle et action sociale, sont mis à l’épreuve. Une attention particulière sera portée aux rapports entre le pouvoir de l’institution, l’action sociale et l’action culturelle et nous verrons, de ce point de vue, dans quelle mesure la démocratisation culturelle est mise en œuvre. Contrairement à une démarche hypothético-déductive, qui consiste à émettre des hypothèses et à les vérifier, j’ai adopté une démarche inductive : la réalisation de la recherche est elle-même le moyen d’une problématisation. Mon enquête de terrain a consisté, dans un recueil de données, à analyser les enjeux et les conditions du fonctionnement de l’action culturelle en prison. Dans l’histoire des politiques culturelles françaises, on a vu le passage d’une politique « compensatrice » à une politique « participative » de la culture. On parle de plus en plus souvent, aujourd’hui, de « démocratie culturelle ». Même s’il est utilisé dans des acceptions parfois contradictoires, le terme suggère des principes d’actions plus souples et des objectifs plus larges que le terme de « démocratisation culturelle »29. Il s’agit aujourd’hui de dépasser la dichotomie « classique » qui renverrait la démocratisation culturelle aux politiques publiques de la culture, à la « culture pour tous », et la démocratie culturelle au monde socioculturel, « à la culture de tous ». Cela revient en outre à ne plus opposer la culture au sens de création (ensemble des productions symboliques du domaine des arts et des lettres, dans le champ des politiques culturelles) et la culture au sens anthropologique (trouver place au sein d'une culture). Depuis les années 90, les experts relèvent à la fois la réussite de la démocratisation culturelle (notamment en termes d’équipements) et ses limites (en termes de lieux et de personnes qui ne sont pas touchées).30 Cependant, la démocratisation culturelle depuis les années 90 prend forme dans des lieux de relégation dont fait partie la prison. L’intervention culturelle dans ce milieu pose naturellement la question
28 Antoinette Chauvenet, Claude Faugeron, Philippe Combessie, Approches de la prison , Bruxelles, De Boeck-Université, Montréal, Presses d e L’université de Montréal, Ottawa, 1996, p. 40. 29 Au-delà de l’héritage d’André Malraux, certains acteurs utilisent le terme d e démocratisation culturelle en faisant référence aussi à la participation des habitants. 30 C’est le grand reproche qui est fait aujourd’hui à la politique culturelle d’André Malraux.

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de la politique culturelle que l’on doit y mener. Mon observation vise donc à éclairer cette question et se justifie d’autant plus qu’on assiste aujourd’hui à un investissement de la prison par l’État culturel (protocoles d’accords Culture/Justice) et à une modernisation du service culturel rendu par la prison (notamment par l’apparition de plus de professionnels tant du côté des intervenants culturels que des « référents » de l’action culturelle : les Conseillers d’Insertion et de Probation et plus récemment les associations d’éducation populaire). Ainsi, l’objectif est d’analyser ce processus de modernisation et de l’accompagner en l’évaluant. La prison est un milieu culturel spécifique et original qui constitue une opportunité de formation pour les personnes détenues, milieu encore mal connu qu’il est donc fort intéressant d’étudier. Le regard sociologique envisage la prison comme une véritable société et y décèle des paradoxes permanents structurant son univers entre l’enfermement et la démocratie31, entre une politique d’ouverture et une politique de fermeture, avec au centre de ces contradictions, « le monde des surveillants de prison »32. Les recherches en sociologie dans le champ pénitentiaire sont de plus en plus nombreuses depuis l’année 2000, année à la fois des rapports des commissions de l’Assemblée nationale et du Sénat33 et du livre de Véronique Vasseur, Médecin-chef à la prison de la Santé34, auxquels ont fait suite une indignation généralisée et l’ébauche d’un plan de réforme ambitieux qui devait donner lieu à une véritable loi pénitentiaire. Celle-ci a été abandonnée au profit d’une politique dite « sécuritaire ». C’est à cette période charnière que se situe cette étude, entre l’année 2002 et l’année 2005. Je me suis appuyée dans cette recherche sur les travaux menés, de façon distincte, en sociologie de la prison et de la culture, car très rares sont les ouvrages traitant de la culture en prison, hormis Lire en prison de Jean-Louis Fabiani et Fabienne Soldini. À ma connaissance, il existe quelques rapports et ouvrages relatant l’histoire de la culture en
Voir Claude Faugeron, « La dérive pénale » in Esprit, octobre, 1995, p.140-142. Voir Antoinette Chauvenet, Georges Benguigui, Françoise Orlic, Le Monde des surveillants de prison, Paris, PUF, 1994. 33 « Prisons : une humiliation pour la République », Les rapports du Sénat n°449, 19992000, sous la présidence de Jean-Jacques Hyest, rapporteur : Guy Pierre Cabanel ; « La France face à ses prisons », rapport de l’Assemblée nationale n°2521, 2000, sous la présidence de Louis Mermaz, rapporteur : Jacques Floch. 34 Paris, Le Cherche-Midi Editeur, 2000.
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