Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'action Gérontologique Municipale

De
320 pages
La société française vieillissante et ses politiques s'interrogent aujourd'hui sur la manière de "gérer" les problèmes de la vieillesse. Les programmes d'actions concrètes en direction des personnes âgées ne peuvent occulter l'enjeu politique et social essentiel de ce temps : comment assurer l'insertion, le rôle et le statut des personnes âgées au coeur de la société ? A travers les interventions publiques de l'Etat, sont promues implicitement des définitions de la vieillesse et de la retraite qui contribuent à circonscrire les modes de vie des personnes âgées. Cet ouvrage se propose d'analyser ces processus d'imposition de sens et d'envisager la manière dont les modes de vie des retraités et personnes âgées s'en trouvent affectés.
Voir plus Voir moins

L'action gérontologique municipale

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Jacques GUILLOU, Lesjeunes sans domicile fixe et la rue, 1998. Gilbert CLAVEL, La société d'exclusion. Comprendre pour en sortir, 1998. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. Laurence ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie , Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEMAILLY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998. Alfred SCHUTZ, Eléments de sociologie phénoménologique, 1998. Altay A. MANÇO, Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, 1998. Mohamed DENDANI, Les pratiques de la lecture: du collège à lafac, 1998. Bruno PEQUIGNOT, Utopies et Sciences Sociales, 1998. @ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7133-1

Catherine Gucher

L'action gérontologique

municipale

Une entreprise de définition de la vieillesse et de ses pratiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Préface

« Nos vieux », « nos anciens », « les personnes âgées », « le troisième âge », mais aussi « la dépendance» ou « la flamboyance» : autant de mots ou d'expressions qui, dans les discours des élus politiques et les textes des éditorialistes ou des gérontologues, témoignent des représentations variées de la vieillesse et des conceptions changeantes de la place qui lui revient ou du sort qu'il convient de lui réserver, ou encore des problèmes qu'elle pose. Convaincue que l'étude des faits sociaux passe par celle de leur désignation, Catherine Gucher a été particulièrement attentive aux termes employés par les spécialistes techniques ou politiques de la vieillesse. Familières ou distantes, ces dénominations ont constitué autant de repères pour le travail de recherche sociologique dont résulte l'ouvrage qu'elle nous donne à lire aujourd 'hui. Ordinaires ou inattendues, ces formules du langage quotidien ou ces métaphores plus rares révèlent des manières de penser la vieillesse et d'en aménager la condition. A travers les distinctions qui ont cours actuellement et dont certaines valent bien les divisions d'autrefois (par exemple entre vieillesse « verte et crue» et vieillesse « décrépite ))), il s'agissait non pas de collectionner les curiosité langagières mais de découvrir, au-delà de la variété des définitions et de leur évolution, les ménagements ou les arrangements qu'elles indiquent. En effet, ce qui a inspiré la recherche de Catherine Gucher c'est avant tout l'intérêt sociologique qu'elle porte aux processus de construction des politiques publiques de la vieillesse et aux effets que celles-ci peuvent avoir tant sur les représentations que sur les manières de vivre.
Cependant, parler de politiques publiques de la vieillesse implique quelque précision sur le niveau auquel elles sont à considérer. Que la vieillesse soit une affaire d'Etat, nombre de signes en marquent l'évidence. Que l'intervention des pouvoirs publics ne soit pas seulement centrale mais qu'elle se fasse à l'initiative des

3

collectivités territoriales et particulièrement des communes, nombre d'indices l'attestent mais encore fallait-il, contre les idées reçues, en montrer la réalité. Apporter la preuve de l'importance de la commune dans la mise en oeuvre mais aussi dans la définition de l'action publique à l'égard de la vieillesse, mettre en évidence qu'aux différents niveaux ces actions sont le produit non seulement d'une élaboration politique mais d'abord d'une construction proprement sociale et que simultanément elles peuvent avoir un impact symbolique et existentiel, tels ont été les objectifs de la recherche et tel est l'objet du livre qui en présente les résultats. L'originalité du travail de Catherine Gucher tient à ce qu'elle ne s'est pas contentée d'examiner les rapports entre politique nationale et politiques municipales de la vieillesse - ce qui ne manque déjà pas d'intérêt - comme cela aurait pu se faire dans une perspective de science administrative ou de science politique. Certes son analyse a pris en compte l 'histoire des politiques publiques de la vieillesse, les variations des modalités de leur organisation et de leur mise en oeuvre, les effets des lois de décentralisation sur l'action publique dans ce domaine. Mais ces éléments ont été pris dans une interrogation générale sur les formes de problématisation de la vieillesse: il s'agissait d'une part de rapporter le cadre défini nationalement aux problématiques successives ou simultanées qui mettent l'accent tantôt sur les ressources et le pouvoir d'achat, tantôt sur les liens sociaux, tantôt sur la santé, sur la citoyenneté et sur la participation des personnes âgées à la vie sociale, économique et politique; il importait d'autre part d'observer les modifications que les lois de décentralisation ont introduites dans le jeu d'acteurs en situation d'intervenir et de décider dans ce secteur. De même, Catherine Gucher ne s'est pas non plus satisfaite de montrer que les politiques municipales constituaient bien des constructions sociales fondées, elles aussi, sur des formes de problématisation repérables. Sans doute a-t-elle su faire sienne une orientation de recherche sociologique qui ne réduit pas l'action publique à la seule action de l'Etat ou des pouvoirs publics et qui développe l'analyse en amont des déterminations étatiques pour saisir l'émergence de l'action quand s'énoncent les problèmes et que se définissent les places d'énonciation correspondantes. Mais, non contente de mettre en évidence que la promotion des problèmes 4

va de pair avec celle de leurs agents énonciateurs et que les formes de problématisation qu'ils adaptent ou élaborent, sont relatives à leur position dans l'espace social spécifiquement (c'est-à-dire politiquement ou scientifiquement ou culturellement ou économiquement, etc.) intéressé par la vieillesse, elle a poussé plus loin l'investigation: elle a cherché à comprendre les rapports entre l'ethos qui inspire les conduites des agents sans qu'ils aient nécessairement conscience de ce qui est au principe de leur pratique, et l'éthique qu'ils se reconnaissent ou qu'ils revendiquent, donc les systèmes de règles explicites qui imposent des contraintes dont les agents peuvent d'ailleurs jouer, les valeurs de référence de ces normes et les aspirations qu'elles expriment, enfin les préceptes qui qualifient les conduites et les évaluent.

Pour mener à bien cette entreprise, Catherine Gucher a procédé à une comparaison entre six communes de l'agglomération grenobloise, donc entre six actions publiques municipales, effectives, à l'égard des personnes âgées. Ayant réalisé une étude empirique remarquable de ces six territoires communaux voisins, de leur histoire comme de leurs caractéristiques démographiques et socio-économiques, ayant également étudié les diverses expressions des équipes politiques en place, les dispositions qu'elles ont prises et les dispositifs qu'elles ont mis en oeuvre à destination des personnes âgées, Catherine Gucher a pu mettre ses hypothèses à l'épreuve et analyser finement ce qui est ici adéquation, là inadéquation plus ou moins grande entre l'éthique inspiratrice d'une politique communale et ce qui peut être appelé « l'ethos dominant )) (bourgeois ou populaire ou classe moyenne) au sein des populations de personnes âgées de la commune correspondante. Se trouve ainsi examiné de près ce que Catherine Gucher nomme pertinemment « l'espace de la liberté communale )) : c'est tour à tour en étudiant les remaniements symboliques opérés dans telle ou telle commune et en comparant systématiquement les actions publiques de ces six communes, mais aussi en analysant comparativement les pratiques des personnes âgées dans ces communes et leurs conceptions des échanges sociaux, que Catherine Gucher a précisé la valeur heuristique de son hypothèse: l'importance des formes de problématisation locales dans l'élaboration des politiques municipales de la vieillesse et, plus 5

généralement de l'action publique visant les personnes âgées. Comme elle l'explique très bien elle-même, la question à laquelle il lui importait de répondre, était celle de la possibilité d'une convergence entre les tentatives politiques, locales, pour donner du sens à la vieillesse (du repos bien mérité à la patrimonialisation de ressources symboliques, en passant par bien d'autres significations) et les « valeurs diffuses» auxquelles se réfèrent, le plus souvent implicitement, les agents pour accorder sens à leur existence en fonction de ce qu'a été leur expérience de classe tout au long de leur existence.
En répondant à cette question, l'analyse (à la fois sociologique et ethnographique) conduit à une réflexion sur l'importance de la dimension symbolique dans ce domaine et sur les effets d'enchantement ou de désenchantement que produit la correspondance ou, au contraire, la non correspondance entre « ce que les retraités et personnes âgées se sentent devoir être» et « ce qu'on les appelle à être ». En ce sens, le travail de Catherine Gucher qui relève intelligemment d'un mode de pensée relationnel, constitue à la fois une avancée significative dans le secteur spécialisé des recherches sociologiques sur la vieillesse et une précieuse contribution à la sociologie de l'action publique.. mais il ouvre aussi tout un large horizon de questions tant sur les effets de sens (ou de non-sens) à attendre par exemple de l'expérience collective du chômage de longue durée, que sur l'impact potentiel (en termes de jeu d'illusion-désillusion) des écarts possibles entre les représentations politiques de ce qu'il faut faire et d'une part les perceptions que les destinataires de ces mesures ont de ce qu 'il leur faut être, d'autre part les attentes ou les espérances qu'ils jugent raisonnables ou déraisonnables en raison de leur longue
expérience.

Philippe Fritsch Université Lumière Lyon 2

6

Introduction. "La France, malade de son vieillissement" : ainsi titraient plusieurs quotidiens et magazines en présentant les nécessaires interventions politiques de l'Etat dans le domaine de la vieillesse au cours des années 80 à 90. Les données démographiques semblaient confirmer ce vieillissement de la population française, objet des préoccupations de l'Etat, comme en témoignent divers rapports du Conseil Economique et Social en 1983, 1985 et 1990.1 Cependant, ce vieillissement de la population, tel qu'il est présenté comme donnée d'évidence par les instances politiques au niveau national est de nature à susciter l'interrogation sociologique. La population âgée aujourd'hui de quatre-vingts ans présente-t-elle les mêmes caractéristiques sur le plan des modes de vie, des ressources, de la santé que la population qui était âgée de quatre~vingts ans dans les années 1960 ? Sinon, est-il possible de parler véritablement de vieillissement de la population en référence à la simple augmentation du pourcentage de population âgée de quatre~vingts ans et plus. Le vieillissement de la population, mis en exergue, tant dans le discours politique que dans les médias ne serait donc qu'une donnée relative, bien que fondée sur des éléments statistiques et démographiques, affirmée par certaines instances politicoadministratives de l'Etat. De même que la mise en exergue d'un groupe "jeunes" relève d'une construction sociale liée aux intérêts de groupes constitués dans l'espace social, l'imposition de l'évidence d'un groupe "retraités et personnes âgées" et la définition d'un problème social de la vieillesse renvoient à la constitution d'un discours qui semble dire l'évidence en occultant d'autres possibles. Reprenant la pensée fondatrice de Michel Foucault, il s'agit ici de déconstruire ce postulat d'évidence, de s'interroger sur d'autres formes
"Le vieillissement démographique et ses conséquences économiques et sociales », rapport du CES, 1983; "Les problèmes médiaux et sociaux posés par les les personnes dépendantes", rapport du CES, 1985; "Les conséquences du vieillissement de la population active", rapport du CES, 1990. l

7

possibles de pensée à propos de la vieillesse et d'envisager le rôle joué par les politiques publiques dans la définition de la vieillesse comme réel postulé-imposé. Construire les politiques de la vieillesse comme objet sociologique implique donc de questionner l'existence de la vieillesse comme cible de discours, de pratiques, d'interventions publiques. L'élaboration d'une politique publique repose sur un processus de construction sociale de la réalité qui donne lieu à une problématisation de faits sociaux de nature à justifier l'intervention publique. Cette élaboration repose sur le repérage et la définition de problèmes sociaux, définition qui met en jeu une série d'intérêts particuliers et qui ouvre le champ de l'expression de rapports de force. En ce qui concerne les politiques nationales, il semble possible d'avancer que l'Etat se présente comme l'animateur des définitions collectives de la vieillesse. L'Etat dispose donc, à travers la construction de prôblématiques publiques qu'il propose, d'une force d'imposition symbolique qu'il applique à un territoire. La réalité sociale se présente donc aussi comme un rapport de sens qui ressort de formes de problématisation, résultant d'une construction sociale, fonctionnant comme structures structurées et structurantes et qui peuvent donner lieu à un ensemble de dispositifs qui, à leur tour confèrent sens au réel. Au fil du temps, la vieillesse apparaît comme un objet de pensée et d'action, qui se structure diversement à différentes époques selon les intérêts en jeu dans le champ et qui s'impose de manière idéale-typique. Il s'agit alors de comprendre, par quel processus les politiques de la vieillesse contribuent à forger un sens commun pour cette étape de la vie et d'envisager en quoi cette production symbolique participe à définir les modes de vie dans la vieillesse. Un fait nouveau est survenu dans le paysage politique en 1982. Le processus de décentralisation engagé a conduit à un transfert de l'action sociale du domaine de compétence de l'Etat à celui des collectivités territoriales, notamment départements et communes. Ainsi, l'Etat central n'est plus la seule instance politique à intervenir dans le champ de la vieillesse. L'intervention publique relève alors autant du niveau local que du niveau central. Les définitions de la 8

vieillesse qui émergent et imprègnent la conscience collective peuvent donc relever tant de la responsabilité de l'Etat que de celle des collectivités territoriales. Si les départements ont reçu mission, à travers les lois de décentralisation, d'animer, de planifier et de coordonner les politiques de la vieillesse sur leur territoire, la mise en oeuvre d'actions concrètes en direction des retraités et personnes âgées est encore principalement le fait des instances communales. Parce que la commune se présente comme un territoire de grande proximité entre les responsables politiques et techniques des politiques mises en oeuvre et les administrés, usagers potentiels des services et structures développés, il semble probable qu'elle soit le lieu où s'élaborent également certaines définitions de la vieillesse. La production de sens, la construction de problématiques sociales concernant cette phase de la vie pourraient donc également s'effectuer au niveau communal. Quelle responsabilité les communes ont elles dans l'élaboration de certaines problématiques de la vieillesse qui s'imposent au pays, peuvent elles développer d'autres conceptions de cette étape de la vie et sont elles en mesure de faire émerger localement certaines formes de problématiques en marge du discours dominant au niveau de l'Etat? Si les communes ont vu leur compétence pour la mise en oeuvre d'une action sociale de proximité réaffirmée par les lois de décentralisation, elles n'avaient pas pour autant attendu ces textes essentiels pour s'engager dans l'action en faveur des retraités et personnes âgées. Il semble possible de dire que le rapport Laroque de 1962, à travers ses multiples préconisations concernant la vie sociale autorisait et stimulait l'intervention communale. De nombreuses communes ont, dès cette époque, développé et organisé des services et mis en oeuvre des dispositifs s'inscrivant en droite ligne de ce rapport. Est-il possible d'en déduire que ces instances communales faisaient leur, in extenso, le sens conféré à la vieillesse par les dispositions du rapport Laroque? Le modèle du troisième âge initié par cette politique étatique a-t-il fait l'objet d'une appropriation communale? Dans cette logique de recherche et pour comprendre l'avènement d'une pensée sur la vieillesse, il paraît tout à fait essentiel de tenter un rapprochement entre l'intervention municipale et l'intervention de 9

l'Etat dans le champ de la vieillesse. La manière dont la vieillesse est pensée et construite au niveau de chaque commune ne peut s'envisager sans référence à la façon dont elle est pensée par l'Etat central. L'histoire de l'élaboration d'un objet vieillesse au niveau communal ne peut s'envisager sans mise en perspective avec la manière dont la vieillesse a été pensée de façon construite par l'Etat, en règle générale avant que les communes ne s'investissent dans ce champ. Questionner la part des politiques municipales dans la circonscription d'un objet problématique "vieillesse" nécessite de s'interroger tour à tour sur "le champ idéologique où apparaissent ces "problèmes sociaux", en amont de leur "émergence" les cheminements obscurs qu'ils empruntent, les processus de leur élaboration, donc aussi les instances et les dispositifs qui opèrent ces constructions sociales et leur confèrent légitimité, les groupes impliqués dans le fonctionnement de ces machines sociales problématisantes, etc... Plus largement, les communes ont elles été et sont elles encore aujourd'hui seulement un lieu relais pour la politique de l'Etat et en ce sens contribuent elles uniquement à diffuser sur un territoire restreint des problématiques de la vieillesse élaborées par l'Etat? Il semble possible d'en douter. En effet, alors que l'Etat conserve une compétence essentiellement sanitaire dans le domaine de la vieillesse, les communes disposent, quant à elles, d'une compétence plutôt sociale, ce qui n'induit pas les mêmes possibilités d'intervention et d'action. Alors que l'Etat s'adresse à une population d'environ Il millions de retraités, les communes de taille moyenne (environ 12000 habitants) comptent environ 2000 retraités. L'identification de la population "cible de l'intervention" est donc fatalement différente lorsqu'il s'agit du niveau de l'Etat ou du niveau de la commune. L'observation des dispositifs, structures et services mis en oeuvre pour la vieillesse dans différentes communes de l'agglomération grenobloise laisse présager des différences fondamentales dans les modes d'intervention publique en direction des retraités et personnes âgées. Il est donc possible d'affirmer qu'au-delà d'un relais effectif des préconisations nationales, chaque commune développe une politique spécifique de la vieillesse.

10

Ces politiques particulières reposent elles sur les problématiques étatiques de la vieillesse ou se fondent elles sur des problématiques strictement locales qui pourraient apparaître comme des remaniements du sens de la vieillesse, tel qu'il est produit au niveau de l'Etat? En tout état de cause, il semble possible d'affirmer que les politiques municipales de la vieillesse trouvent une marge d'expression qui permet la prise en compte des spécificités locales et autorise le développement de programmes d'action locaux singuliers. Cette marge d'expression se trouve légitimée par l'indétermination de l'objet des politiques. S'il était simple en 1905 d'identifier la vieillesse à l'indigence et à l'incurabilité du fait de la relative homogénéité de situations des personnes sortant d'une prise en charge de la sphère privée pour être prises en compte dans la sphèr~ publique, il n'en est pas de même aujourd'hui. Le groupe des retraités et personnes âgées auquel s'adressent les politiques se présente davantage comme groupe nominal que groupe social. La diversité des situations des retraités, leurs caractéristiques socio-économiques en constante mutation rendent difficile la mise en évidence de dénominateurs communs aux membres de ce groupe. Ainsi, chaque instance politique se trouve en situation de devoir opérer une classification sélective pour identifier le public cible de ses interventions. Le premier mouvement de cette recherche consiste donc à déconstruire l'évidence de l'objet des politiques de la vieillesse. Il s'agit de s'abstraire des critères de classification couramment admis que sont l'âge et la dépendance pour analyser la manière dont l'Etat puis les instances communales construisent leur objet d'intervention. Il s'agit donc d'interroger les politiques de la vieillesse en tant qu'élaboration de sens, production symbolique qui définissent cette étape de la vie. L'Etat, à travers les formes de problématisation qui président à la mise en oeuvre de sa politique, rend visible certains critères de définition du groupe visé par son intervention. Ces critères semblent cependant ne pas s'imposer aux instances politico-administratives locales qui procèdent à leur tour, à une définition de leur cible d'intervention sur la base d'autres éléments de classification. S'il est 11

relativement aisé de mettre en évidence les critères de définition de la cible d'intervention de l'Etat et des collectivités locales, il est plus difficile de comprendre quels sont les éléments déterminants dans le choix de ces critères et quels sont les fondements de la production de sens qui s'opère à travers l'élaboration de politiques. Les références aux travaux de Max Weber permettent de faire l'hypothèse que la construction du problème social de la vieillesse et du vieillissement repose sur la mise en oeuvre de références éthiques. Ainsi, les formes de problématisations de la vieillesse élaborées au niveau communal, bien que prenant en compte les préconisations étatiques, seraient l'expression d'un corpus de références éthiques portées par les instances politico-administratives. La prééminence de ces références et l'absence de critères homogènes de définition du groupe "retraités et personnes âgées" autoriseraient certains remaniements des formes de problématisation nationales voire la production de problématiques strictement communales. Les élus locaux, les techniciens de l'action municiIJale et tous les agents investis dans le champ participeraient ddnc à l'élaboration de définitions locales de la vieillesse nourries de leurs valeurs de référence. Secondairement, il est possible d'envisager la façon dont ces références éthiques s'alimentent de l'ethos des agents investis dans le champ de l'action sociale communale et plus précisément dans le champ de l'action gérontologique. Il est en effet probable que la force d'imposition symbolique des politiques communales de la vieillesse, les remaniements de sens opérés localement seront d'autant plus prégnants que le niveau d'adéquation entre les références éthiques sous-jacentes aux formes de problématisation localement définies et l'ethos du groupe cible sera élevé. La notion d'ethos, centrale dans cette approche fonctionne à la fois comme schème explicatif et générateur des politiques. La définition que nous en retiendrons est celle d'un ensemble de valeurs intériorisées et non parvenues à la conscience qui se manifestent par un mode de vie, des opinions et des attitudes plus qu'elles ne s'énoncent. Six communes de l'agglomération grenobloise ont été sélectionnées comme terrain d'enquête. Leur proximité vis-à-vis de Grenoble semble un atout pour envisager la spécificité de leurs politiques de la 12

vieillesse alors même que la ville de Grenoble fut initiatrice de certaines préconisations nationales contenues dans le rapport Laroque et dans d'autres textes réglementaires ultérieurs et peut ainsi fonctionner comme modèle fédérateur de " la politique gérontologique locale ". Un recueil d'informations d'ordre démographique, économique et social a permis de définir précisément les caractéristiques de la population de ces communes, de l'activité économique qui s'y exerce, des vagues de peuplement ainsi que de saisir les données de l'histoire politique des municipalités qui les administrent. La consultation des journaux municipaux sur plusieurs années, la lecture d'ouvrages d'auteurs plus ou moins autorisés retraçant l'histoire locale, de même que le recours aux études INSEE relatives aux recensements ont favorisé cette collection de données diversifiées qui semblent autoriser la comparaison entre ces communes, alors même que ce qu'on pourrait nommer une "culture communale" est supposée de nature à produire des particularités dans les programmes d'action politique. L'analyse de publications municipales, de coupures de presse, de programmes électoraux, de tracts, fonde une reconstitution d'un discours communal sur la vieillesse qui énonce le problème de la vieillesse, et qui définit peu ou prou l'objet d'intervention publique. Parallèlement une série d'entretiens menés avec des élus locaux, maires, conseillers municipaux délégués aux personnes âgées, adjoints et avec les agents professionnels investis dans le champ de l'action gérontologique, directeurs de CCAS, assistants sociaux, infirmiers, médecins, coordonnateurs gérontologiques, responsables d'associations, a permis de décrypter l'organisation des services municipaux en direction des retraités et personnes âgées, de comprendre les différents dispositifs mis en oeuvre sur chaque commune et de dégager les références éthiques présentes au coeur des politiques communales de la vieillesse qui s'expriment au travers de définitions problématisées de la vieillesse. Ce travail autorise la mise en évidence des significations conférées à la vieillesse par l'organisation des politiques communales. Par ailleurs, une série d'observations menées dans chacune des communes étudiées a permis de percevoir un certain nombre d'usages sociaux des retraités et des personnes âgées. Il s'agissait en effet de comprendre au-delà du discours construit, les modes d'être au monde 13

de ces retraités et de reconstruire à partir de ces pratiques observées un ethos idéal-typique des habitants de chaque commune afin de saisir son rôle dans la production de définitions de la vieillesse propres à chaque commune. Enfin, dans l'objectif de préciser davantage l'ethos des groupes de population de chaque commune, une série d'entretiens téléphoniques a été effectuée à partir de la méthode des prénoms, sur la base d'un échantillon aléatoire corrigé établi à partir de l'annuaire téléphonique. Environ 30 personnes ont été ainsi interviewées par commune. Les thèmes retenus portant sur l'organisation du quotidien mais aussi sur les principes déterminant la vie, sur les convictions visaient une mise en correspondance des discours recueillis dans ces entretiens avec les pratiques observées, permettant de valider ainsi la lecture faite des observations de terrain. La mise en exergue comme idéal-type d'un ethos propre aux retraités et personnes âgées de chaque commune confirme le postulat d'une "culture" ou d'un "esprit" communal et valide l'interrogation portant sur l'adéquation entre les références éthiques énoncées par les instances politico-administratives locales et l' ethos de la population cible de l'intervention publique. La recherche de la correspondance entre ces références éthiques prééminentes dans chaque commune et l'ethos dominant des groupes de population retraitée présents sur le territoire permet ainsi de saisir la dimension d'imposition de significations à la vieillesse contenue dans certaines politiques municipales.

14

Chapitre 1 Où l'Etat formalise des problématiques multiformes de la vieillesse.
L'intervention de l'Etat en direction des personnes âgées et plus généralement de la vieillesse s'inscrit dans un processus d'évolution historique de la situation des personnes âgées au sein de la société et également du sens conféré à cette situation en fonction des données contextuelles, politiques et morales des différentes époques. L'analyse compréhensive des différents textes réglementaires, législatifs, des différents rapports émanant d'instances gouvernementales permet de mieux saisir comment la vieillesse est progressivement élaborée comme objet d'intervention politique, de percevoir les différentes constructions sociales et politiques de cette prétendue réalité que sont le vieillissement et la vieillesse. Tant il est vrai comme l'affirmait Simone De Beauvoir que si "la vieillesse en tant que destin biologique est une réalité, il n'en reste pas moins que ce destin est vécu de manière variable selon le contexte social. Le sens ou le non sens que revêt la vieillesse au sein d'une société met celle-ci toute entière en question puisqu'à travers elle se dévoilent le sens et le

non sens de toute la vie antérieure. Si la vieillessepeut être à juste
titre considérée comme une réalité perceptible sur le plan démographique, il n'en reste pas moins que ses visages sont multiples et ses manifestations diverses selon les époques, l'histoire des femmes et des hommes qu'elle affecte, le contexte social dans lequel elle se manifeste et surtout le statut social qui lui est conféré. Ainsi au-delà des expressions différentes de la vieillesse, tout un ensemble symbolique est en cause qui fait aussi référence à l'histoire de nos sociétés et aux valeurs qui les traversent. De même que la vieillesse comme problème social n'a d'existence que comme "construit", l'intervention de l'Etat sur la vieillesse n'apparaît comme fait social qu'au terme d'un long processus d'élaboration qui résulte d'une entreprise classificatoire et symbolique. Ainsi, dans une
2 De Beauvoir S., La vieillesse. Paris: Gallimard, 1970.

,,2

15

perspective constructiviste, la vieillesse en tant qu'objet d'intervention publique peut être appréhendée comme une construction historique d'acteurs individuels et collectifs. Cette notion d'historicité renvoie à l'idée que le monde se construit sur des bases préexistantes qui sont elles-mêmes des constructions du passé. Ces constructions ont donné lieu à des formes et des normes sociales que s'approprient, déplacent et transforment les acteurs d'aujourd'hui dans leurs pratiques générées par ce passé et génératrices à leur tour de nouvelles pratiques qui constituent une sorte d'analagon des anciennes mais énoncées selon un autre code que l'ancien. Dans cette logique, ce qu'il est convenu d'appeler "la réalité sociale" est alors produite comme donnée objective mais également intériorisée, étayée par des représentations sociales qui en découlent et la constituent partiellement mais ne peuvent la comprendre tout à fait. Les politiques municipales de la vieillesse, conçues comme telles, et selon la défmition qui en est donnée par P. Laroque, naissent après que l'Etat ait déjà partiellement formalisé cette question du vieillissement d'une partie de la population. La formalisation d'une problématique de la vieillesse au niveau national, comme "fait social antécédent" constitue donc un socle pré-construit dans lequel vont s'originer les politiques communales. Les acteurs des politiques municipales gérontologiques vont pouvoir identifier les notions permanentes qui font sens, les adapter au contexte social particulier qui est celui de leur territoire mais également procéder à une "traduction" de ce pré-construit, permettant ainsi l'organisation de formes d'actions différentes. C'est la transformation d'un énoncé problématique particulier en un autre énoncé particulier qui s'opère: les facteurs endogènes et exogènes de ce processus doivent également être considérés. Les explications causales des politiques gérontologiques ne peuvent être mises au jour en dehors de la prise en compte d'une chaîne de médiations dans laquelle se jouent des déplacements d'équivalences. Ainsi les politiques municipales ne peuvent être analysées comme conséquences des politiques nationales de la vieillesse. Les processus de traduction font apparaître des lignes de faille notamment dans la production d'un discours à forte portée symbolique et qui mettent en cause ce qui serait de l'ordre des permanences illusoires. La construction de problématiques de la vieillesse ne peut seulement se 16

comprendre comme stratifications successives de formes ayant un sens commun: interviennent à certains moments clefs des remaniements essentiels du sens qui se traduisent par l'apparition d'une polysémie des formes de problématisation. Les directives étatiques concernant la vieillesse ne sont pas assimilées et mises en oeuvre à l'identique au niveau communal. Le changement d'échelle nécessite d'emblée une adaptation qui prenne en compte la spécificité des réalités sociales d'une commune de 10000 habitants. Ce qui se présente comme intérêt général au niveau du pays tout entier n'est peut être que relatif, si l'on considère une population restreinte présentant des caractéristiques locales spécifiques. Par ailleurs, au niveau local, d'autres agents sociaux vont s'investir de façon parfois concurrente, parfois consensuelle dans la définition d'un projet et d'un programme pour l'accompagnement du vieillissement de la population. C'est dans cette confrontation d'enjeux pour les agents sociaux en présence, dans cette adaptation de la norme centrale au niveau local, que se jouera le processus de traduction de nature à faire naître une politique gérontologique singulière. La politique engagée, à travers la désignation qu'elle opère, rend visible un objet peut être jusqu'alors resté dans l'ombre, non identifié comme susceptible de nécessiter l'intervention des pouvoirs publics. Elle peut signifier alors la stigmatisation de cet objet dans la mesure où il nécessite l'instauration de mesures spécifiques qui ne concernent qu'une fraction de la population et de la société. Elle peut également susciter de nouvelles pratiques sociales qui, à leur tour viendront étayer la définition énoncée et conforter les représentations sociales en Vigueur. L'analyse des différents textes réglementaires et législatifs relatifs aux problèmes de la vieillesse depuis le début du siècle met en évidence différentes structures de construction d'une problématique qui varie au fil du temps en lien étroit avec le contexte social et politique de chaque période. Aussi, à travers cette lecture compréhensive, est il possible de mettre au jour trois définitions typiques de la vieillesse comme problème social, inscrites chacune dans un contexte historique et témoignant de formes diverses d'intervention publique de l'Etat voire plus généralement de définitions variables du rôle de 17

l'Etat. Dans le cadre de chacune de ces définitions, la vieillesse est, selon les époques, considérée d'abord comme une problématique individuelle s'inscrivant dans une trajectoire de vie ou plutôt comme une problématique sociale globale abordée préférentiellement sous les angles démographiques et économiques. C'est sur ce fondement d'une problématisation étatique de la vieillesse que les communes interviendront ultérieurement pour produire leur propre définition de la vieillesse et élaborer un projet politique à cet égard. 1.1. La vieillesse comme problématique pouvoir d'achat. des ressources et du

La loi de 1905 concernant les vieillards, malades et incurables constitue la première intervention de l'Etat moderne en direction des personnes âgées. Elle s'inscrit dans une problématisation de la vieillesse fondée sur la notion d'assistance. Mais il importe de rappeler le processus d'industrialisation dans lequel s'engage le siècle naissant, qui génère urbanisation et modification des structures économiques du pays. La famille rurale est menacée dans sa cohésion et dans sa subsistance par ce phénomène qui amorce la transformation d'une économie essentiellement rurale et paysanne à une économie urbaine et industrielle. La prise en charge de la vieillesse au sein de la sphère privée familiale est remise en cause par ce processus à dominante économique. Les vieillards condamnés, par l'abandon de leur famille à la mendicité et au vagabondage qu'elle impose constituent un groupe marginal vivant un problème de subsistance, identifié comme facteur de risque de propagation des épidémies, en cette période marquée par les hécatombes générées par la peste et le choléra. Un processus de laïcisation de l'Etat s'engage à travers une politique de distribution des secours publics: il s'agit de consolider la République en se référant à l'héritage de la Révolution Française. "L'assistance publique (...) devient un élément clef de la laïcisation de la protection sociale. "3 L'Etat Révolutionnaire avait initié, sous la forme de secours, des interventions visant à pallier
Renard D. "Intervention de l'Etat et genèse de la protection sociale en France ( 1880- 1940), in Généalogies de l'Etat Providence. Lien social et Politiques- RIAC 33,éditions St Martin,Montréal, printemps 1995.p.16. 3

18

l'absence totale de ressources des vieillards au terme de leur vie, voulant témoigner ainsi de la reconnaissance d'une dette de la nation à l'égard des vieux travailleurs. Les travaux de Jean Pierre Gutton montrent comment la Révolution met en scène le vieillard, lui conférant un rôle civique, institutionnalisant des fetes en son honneur et valorisant son potentiel de sagesse.4 La société manifeste également son devoir de charité à l'égard des vieillards ainsi valorisés. L'organisation de l'assistance publique est légitimée par ce même devoir de solidarité. Le programme législatif annoncé en cette fin de siècle vise à assurer l'assistance à des enfants et des adultes" qui se trouvent temporairement ou définitivement dans l'impossibilité physique de pourvoir aux nécessités de l'existence" (Monod, 1889). Cependant, l'intervention de l'Etat peut se comprendre dans une double logique: l'assistance aux pauvres mais également les préoccupations hygiénistes de l'époque. Cette loi s'insère dans un ensemble de dispositifs auguré par la création au Ministère de l'Intérieur, en 1889, d'une Direction Générale de l'Assistance Publique et de l'Hygiène. Cette période est également marquée par l'éclosion de mouvements réformateurs visant à réviser la législation du travail et s'inscrivant dans l'idéologie du solidarisme prônée par Léon Bourgeois. Le lien entre l'individu et l'Etat est alors au centre des débats et donnera naissance à l'impôt sur le revenu. Dans la même mouvance, en 1891l'encyclique Rerum Novarum de Léon XIII rejoint cette pensée philanthropique et alerte sur la condition des ouvriers. Elle signe également le ralliement des catholiques à la République qui se manifestera de manière plus abrupte en 1905 par la
séparation de l'Eglise et de l'Etat.
5

Ces objectifs de solidarité et d'hygiène vont se traduire concrètement par la construction d'hospices, destinés à assurer aux vieillards, malades et incurables le gîte et le couvert tout en évitant, en ce qu'ils constituent une forme de mise à l'écart, le vagabondage. Il importe de pointer ici ce que la définition d'une problématique de la vieillesse doit
4 Gutton J.P., Naissance du vieillard. Paris: Aubier, 1988. (collection historique). 5Cohen Yves, "Gouverner le social, 1890-1945", in Les chantiers de la paix sociale ( 1900-1940) textes réunis par Yves Cohen et Rémi Baudouï, ENS. Editions Fontenay St Cloud ( sociétés, espaces, temps), 1995.

19

aux questions sociales et épidémiologiques de l'époque. Ainsi la question de la vieillesse est avant tout celle de l'indigence et en ce sens la situation des vieillards ne se différencie qu'à peine de celle des personnes infinnes ou handicapées. Cependant la fin de siècle marque une phase de transition tant sur la plan des idées que des dispositifs d'un système d'assistance à l'organisation d'une politique de prévoyance publique.6 Les travaux de François Ewald montrent bien comment l'idée assurantielle devient progressivement une clef de lecture universelle des questions sociales. Ce fondement nouveau de l'intervention de l'Etat se définit à partir de l'émergence de la notion de risque social. Ainsi cohabiteront pendant encore quelques décennies des dispositifs relevant de l'assistance mais aussi de l'assurance. Les prémisses de cette nouvelle conception assurantielle seront posées en 1850 avec la création de la Caisse de Retraite pour la Vieillesse et par la loi de 1853 sur les pensions des fonctionnaires. De façon plus précise la problématique des ressources des personnes âgées s'inscrira dans cette nouvelle conception assurantielle du rôle de l'Etat et sera développée à partir de 1910 au travers de la loi sur les retraites ouvrières et paysannes. Ce texte législatif inaugure cette phase de définition essentielle du rôle de l'Etat dans le sens de l'Assistance et de la Prévoyance. C'est en effet le 15 janvier 1920 que sera crée le Ministère de l'Hygiène, de la Prévoyance et de l'Assistance sociale. Cette loi de 1910 qui fonde le principe des retraites, marque, semble-t-il un premier point de rupture dans une conception jusque là exclusivement assistancielle de la prise en charge étatique de la vieillesse. Les retraites ouvrières et paysannes sont fondées sur l'obligation de contribution. Pour la première fois, la vieillesse émerge comme un risque qui justifie la mise en oeuvre de mesures de prévoyance et d'assurance. La question des ressources des personnes âgées est ici posée sous une fonne contractuelle et de droit. Il ne s'agit plus seulement de secourir mais de reconnaître un droit à des ressources pennettant de vivre lorsque l'affaiblissement ou l'incapacité rendent le travail impossibles. Toutefois un régime transitoire pennet l'allocation d'une pension aux salariés qui abordent
6

Renard D. , op. cit. p.16.

20

l'âge de la retraite sans avoir cotisé. 7 L'Etat reconnaîtpar là même sa
responsabilité dans les termes d'un contrat entre le travailleur et la société. La vie de travail passée ouvre un droit à une existence décente dans la vieillesse et cette loi qui incite à constitution de fonds de retraite faisant suite aux initiatives partielles des sociétés de secours mutuel strictement liées à des organisations professionnelles, marque l'engagement des pouvoirs publics. " Il reste donc que les bénéficiaires de la loi de 1910 contribuent pour leur part, à construire ce type social nouveau qu'est, au début du siècle, le retraité ".8 Cette problématisation de la vieillesse sur l'axe ressources et pouvoir d'achat se retrouvera à différentes étapes de l'histoire des politiques gérontologiques. Progressivement elle deviendra plus particulièrement une problématique de la retraite. Il n'est pas anodin de constater cette évolution d'une problématique des ressources à une problématique de la retraite qui engage plus largement la définition d'un contrat social implicite entre les individus travailleurs, la société et l'Etat et qui évoque également la question du statut social conféré à la vieillesse. Le véritable point de départ de l'affirmation de cet axe d'intervention publique en faveur des retraites se situe le 4 octobre 1945 avec les ordonnances gouvernementales sur la sécurité sociale. Les textes concernant les retraites s'inscrivent donc ici dans une problématisation plus large que celle de l'âge et du vieillissement et qui se rattache plus généralement à des préoccupations concernant les conditions de vie des travailleurs. Il n'est pas anodin de considérer que ce mouvement s'inscrit dans l'effervescence généreuse de la Libération et de la période de reconstruction qui lui succède. C'est dans cette euphorie de l'après-guerre que va naître cette aspiration à de nouvelles conditions de vie liée au développement du progrès technique et à l'émergence du confort moderne.9 C'est dans cette période de mutations techniques et sociales que va se définir une civilisation de progrès et de confort qu'on nommera plus tard "les Trente Glorieuses". Cette période sera fondamentalement une période de changement tant du point de vue démographique, de la vie
7 Renard D., op. cit. 8 Dumons et Pollet, L'Etat et les retraites. Genèse d'une politique. Paris: Belin, 1994. 9Le Goff 0; Le confort moderne. naissance d'une forme sociale. PUL, 1994.

21

politique, économique et sociale que des pratiques quotidiennes. L'évolution démographique est considérable: de 1945 à 1975, la France passe de 39700000 à 52700000 habitants soit un gain de 32,8%.10 Le baby boom qui suit la Libération de même que l'allongement de l'espérance de vie en sont les causes principales. Les modifications de la structure de cette population sont également importantes: la pyramide des âges s'inverse au profit de la jeunesse alors que la population urbaine devient majoritaire. Les changements économiques sont aussi essentiels en cette période: la société française entre dans une ère nouvelle, celle de la consommation.11 La progression de la croissance autorise une nouvelle définition du rôle de l'Etat qui s'achemine vers "la fonction providentielle" qu'on lui connaîtra plus tard. Il s'agit de redistribuer les richesses collectives acquises et l'ordonnance sur la sécurité sociale s'inscrit dans ce nouveau profil. La vieillesse devient alors un des aléas de l'existence qu'il incombe à l'Etat de garantir. Cet aléas est cependant défini en 1945 et dans les années qui suivent principalement en termes de carence de ressources liée à la perte d'activité professionnelle. La notion de dette sociale est alors très présente à l'égard des personnes âgées et notamment de tous ceux qui ont contribué à l'effort de guerre, donnant de leur vie, de leurs forces et de leur santé pour assurer la liberté et la démocratie au pays. De 1945 à 1961 s'élabore un ensemble de lois cadres concernant les retraites et conditions de ressources des retraités. Ces textes s'inspirent en partie de la nouvelle philosophie d'assurance générée par les ordonnances sur la sécurité sociale et conservent un volet d'assistance pour tous ceux qui ne répondent pas aux conditions de l'assurance. Une loi instituant le minimum vieillesse est adoptée le 13 septembre 1946. Elle sera complétée plus tard en 1956 par la création du fonds national de solidarité. Parallèlement se développe une entreprise de généralisation des systèmes de retraite avec la création en 1962 de l'ARRCO, organisme de regroupement des caisses de retraites complémentaires ouvrières. Cette période mouvementée sur le plan politique voit se succéder une ensemble de ministères auxquels se raccroche l'action politique en faveur des retraités. C'est tout
10 Dupâquier J., (sous la dU.), Histoire de la population fiancaise. tome 4, "de 1914 à nos jours", PUF, 1983, p.3. 11Le Gaffa., op. cit.

22

d'abord le Ministère de la Population créé le 22 novembre 1945 auquel succédera le 27 janvier 1946 le Ministère de la Santé et de la Population puis pour quelques mois en 1957 un Ministère des Affaires sociales qui redeviendra en novembre Ministère de la Santé et de la Population. L'action en faveur des personnes âgées s'inscrit donc principalement dans un portefeuille ministériel dont la vocation est de gérer les problèmes de la population. On sent bien ici les traces laissées par le deuxième conflit mondial qui font des questions démographiques une préoccupation majeure des gouvernements. C'est la première étape du transfert massif de l'action sociale de l'entreprise vers l'Etat. Jusqu'alors - et ce fonctionnement perdurera encore longtemps dans certaines régions très ouvrières notamment les régions sidérurgiques de l'Est et les régions minières de la Loirel'entreprise assurait en plus de sa fonction économique une fonction sociale essentielle qui visait autant à assurer des conditions de vie décentes aux travailleurs qu'à fixer une main d'oeuvre généralement mobile du fait de l'offre généreuse d'emploi. La retraite n'est donc plus alors seulement une question liée au travail et concernant essentiellement le monde de l'entreprise mais elle devient une question sociale qui met en jeu la citoyenneté des anciens travailleurs. Par l'intervention de l'Etat en faveur des retraites s'initie progressivement un statut social du retraité et l'identité de l'homme à la retraite n'est pas exclusivement liée à son travail antérieur. C'est sur cet axe de la citoyenneté du retraité et de son insertion sociale dans la vie de la cité que se développent les préconisations du rapport Laroque concernant la retraite. Si le rapport Laroque fait exception dans les interventions publiques de l'Etat concernant la vieillesse, c'est qu'il dessine pour la première fois une problématique d'ensemble et qu'à ce titre il constitue véritablement l'origine des politiques gérontologiques. Il répond à l'ensemble des exigences que Pierre Laroque évoquait lui-même et qui selon lui devaient qualifier une véritable politique de la vieillesse. En effet, la question de la vieillesse et du vieillissement est à ce moment de l'histoire posée dans son intégralité, sur un plan tant collectif et sociétal qu'individuel. La question du niveau de vie des retraités n'est qu'un aspect de cette problématisation globale de la vieillesse énoncée là comme un enjeu principal d'insertion sociale mettant en cause tant les conditions de logement que le niveau de ressources, que la 23

situation du travailleur vieillissant dans l'entreprise, que les aspects de santé et de loisirs ainsi que plus généralement encore les mentalités et le regard porté sur la vieillesse. Pierre Laroque, chargé de mettre en place cette commission d'étude des problèmes de la vieillesse a été le père fondateur des ordonnances sur la sécurité sociale. Ce lien entre les deux démarches lui permet sans doute d'envisager la politique vieillesse autrement que sous forme d'assistance ponctuelle. Une transition importante se fait jour ici dans la considération publique apportée à cette question. Il ne s'agit plus seulement de permettre aux gens âgés de vivre décemment mais bien plus encore de leur permettre de vivre en lien avec leurs concitoyens et d'éviter à tout prix la

marginalisation dont ils étaient victimes jusqu'alors.

12

La question

des ressources qui émerge ici est posée de manière bien différente de ce qu'elle était jusqu'alors. Elle n'est qu'un moyen au service d'un projet de vie sociale. Ces années là sont caractérisées par le succès du plan Rueff qui impulse une croissance exponentielle mais qui n'évite pas les mouvements sociaux dans l'agriculture, les mines et les entreprises nationalisées. La revendication concernant les conditions de travail et le pouvoir d'achat se fait jour formalisant ainsi une aspiration jusque là latente qui est celle de l'accès aux biens de consommation et de confort. Ces attentes à l'égard de la société moderne de progrès sont relayées par l'action et la réflexion des clubs issus du catholicisme de gauche qui prônent un partage des richesses collectives. Dans cette mouvance, la situation des retraités ne pouvait rester marginale et elle va bénéficier de cet élan modernisateur qui introduit les notions de loisir et de confort dans les pratiques quotidiennes. Emerge alors une normalisation du confort qui se traduit par la prise en compte de certains critères dans les enquêtes statistiques de l'INSEE. C'est au niveau du logement que ces aspirations et ces normes s'expriment de manière prioritaire. Dans ce contexte d'explosion de l'offre marchande et technique de confort, "même si - comme le souligne J. Baudrillard - l'abondance se fait quotidienne et banale, elle reste vécue comme un miracle quotidien dans la mesure où elle apparaît non comme produite(...) mais comme dispensée par une instance mythologique bénéfique dont nous sommes

12 Laroque P. (ss la dir), Commission d'études des problèmes de la vieillesse. La Documentation Française, 1962.

24

les héritiers légitimes: la Technique, le Progrès, la Croissance, etc."l3 Ainsi en cette période, la vieillesse est problématisée comme difficulté d'accès aux biens collectifs que sont le logement, la santé, les loisirs...et l'action politique qui vise l'établissement de retraites correspond à une logique de garantie d'un pouvoir d'achat. L'action publique en direction des retraites demeurera un axe d'intervention de l'Etat au fil du temps alors même que de nouvelles définitions de la vieillesse se seront progressivement élaborées. Cependant peu à peu ces interventions deviendront plus marginales et le dernier texte d'importance consacré à ces questions des ressources de retraités est une loi du 29 décembre 1972 qui prévoit la généralisation de l'accord de 1961 concernant l'ARRCO à toutes les entreprises et aux salariés du régime général. Les années 1990 consacreront nettement le coup d'arrêt de cette définition de la vieillesse comme problème de ressources, mettant en exergue la situation favorable des retraités sur le plan économique et les stigmatisant comme une catégorie de "nantis" suite à un rapport d'études du Centre d'Etudes et de Recherche sur les Coûts évaluant la moyenne des revenus des retraités comme supérieure de 6 à 8 % à la moyenne des revenus des actifs. 1.2 La vieilJesse comme probJématique de J'insertion sociale. Au-delà de la part qu'il prend à la définition de la vieillesse comme problématique des ressources, le rapport Laroque en 1962 initie une nouvelle forme de structuration de la vieillesse comme problématique de l'insertion sociale. Il est, en ce sens, décisif dans le processus de prise en charge de la vieillesse comme question publique relevant de l'intervention de l'Etat. Pour la première - et la dernière fois- dans l'histoire des politiques gérontologiques, la vieillesse est envisagée sous des aspects tant individuels que sociaux. La question du statut social des personnes retraitées, exclues du monde du travail est alors abordée comme centrale et l'intérêt porté par les auteurs du rapport à la question des mentalités et des représentations atteste tout à la fois les changements survenus dans la structuration de la famille et également dans l'ordre des valeurs.
l3 Baudrillard J., La société de consommation. ses mvthes. ses structures. ed. Gallimard., 1974. (Idées).

25

Constat est fait que l'insertion sociale fondée jusqu'alors sur l'appartenance à une famille étendue, à un milieu professionnel englobant ne trouve plus de support dans l'avance en âge et la retraite. Les préconisations du rapport Laroque ont pour objet de réinventer des points d'ancrage sociaux pour les personnes retraitées. La dynamique de l'intégration sociale est donc considérée ici pour la première fois comme relevant d'une intervention publique et sortant par là-même de la sphère privée qui la soutenait jusqu'alors. Même si les interventions publiques en direction des plus nécessiteux ont toujours été, à travers l'aide sociale, fondées sur les principes de subsidiarité c'est à dire de relais des familles défaillantes et de référence à un domicile de secours qui fait de l'assistance un système de protection rapprochée fondée sur l'inscription dans un territoire, cette question du rôle de l'Etat dans le processus d'intégration sociale n'a pas encore été posée en tant que telle. La question fondamentale qui se découvre pour les retraités en 1962 est celle de la définition de leur place dans l'espace social. En l'absence de référence antérieure, il s'agit là d'inventer une "nouvelle forme sociale" que pourrait être l'inactivité pensionnée au terme d'une carrière professionnelle. Est secondairement mise en jeu dans ce questionnement l'identité des retraités. L'identité par le travail se perd progressivement avec la disparition du métier qui se prolonge en communauté notamment dans les quartiers populaires et plus encore en communauté de mode de vie à travers les bistrots, guinguettes et les appartenances syndicales et politiques. La retraite et la vieillesse émergent donc en 1962 comme terrain de mise en jeu de ce qu'on appellera plus tardivement le lien social. Cette définition du lien social montre bien en quoi cette nouvelle formulation des questions de la vieillesse et de la retraite engage à la fois une redéfinition des rapports sociaux entre les générations mais aussi une nouvelle approche de ce que peut être l'intervention de l'Etat. En ce sens, le lien social renvoie donc à la notion de "contrat social" telle que l'évoquait Rousseau. On peut cependant se demander si la question de la vieillesse peut s'inscrire dans un ordre contractuel ou s'il ne s'agit pas plutôt d'un ordre tutélaire qui s'élabore progressivement. Même si les préconisations du rapport Laroque 26

militent en faveur d'une reconnaissance publique, c'est avant tout un système de protection qui se met en oeuvre. De 1962 à 1972 apparaît une série de textes dans la mouvance du rapport de la commission Laroque de 1962 fondés sur un constat des problèmes de la vieillesse. Le registre de ces différentes interventions de l'Etat est le registre social. Il s'agit d'impulser une action de nature à faciliter la vie des personnes dans la cité. Il est intéressant de voir comment la préoccupation de subsistance des personnes âgées se transforme progressivement en la reconnaissance d'un droit à l'existence dans la cité qui va se traduire par le développement d'une politique centrée sur le maintien à domicile. La réponse à la question de l'insertion sociale et du statut des personnes retraitées est élaborée, au moins en partie, en termes d'offres de services professionnalisés visant à permettre le maintien à leur domicile de ces personnes. En 1964 paraît au Journal Officiel un programme d'aide et d'action sociale en direction des personnes âgées. Le contexte social et politique de cette période n'est sans doute pas indifférent à la manière dont se formalisent ces questions gérontologiques. Le début de la VO République et la constitution de 1958 sont porteuses de certaines valeurs qui peuvent concerner les gens âgés au premier chef: valeurs. patrimoniales et traditionalistes liées à l'autorité charismatique du Général De Gaulle. L'UNR et l'DDT déclarent vouloir faire de 1963 une année sociale et Edgar Faure propose alors une réflexion pour un nouveau contrat social. Ainsi, au coeur des préoccupations sociales de l'époque, c'est bien du contrat liant l'Etat, la société et les citoyens dont il s'agit et les mesures même apparemment techniques qui s'imposent dans le champ de la vieillesse portent en elles une dimension symbolique essentielle. En effet, parallèlement au développement d'une offre de services visant à permettre aux personnes retraitées de rester chez elles et mettant ainsi en cause le modèle de prise en charge hospiciale du début du siècle, se développe une offre de loisirs que Rémi Lenoir analyse dans ses travaux. IL montre en quoi "l'invention du troisième âge" a contribué à faire apparaître chez les retraités de nouvelles conceptions de la retraite et de nouvelles pratiques sociales notamment dans les domaines du loisir et de la consommation. Ainsi, "l'invention du troisième âge" a été, à partir des années 1965, un 27

élément moteur dans la dynamisation de nouvelles représentations collectives de la retraite. Les retraités eux-mêmes ont progressivement adhéré à cette définition d'un nouveau mode de vie dans ce qu'il est désormais convenu d'appeler le troisième âge. La retraite s'impose comme le temps de la libre activité mais équivaut également à une première rupture sociale qu'il faudra gérer. Il faut souligner ce que ces représentations de la retraite doivent au contexte économique des Trente Glorieuses. Elles trouvent en effet leur fondement dans une société fondée sur le plein emploi, dans une société que Robert Castel qualifie de "société salariale" .14Ce modèle vient légitimer et généraliser les pratiques sociales des classes moyennes auxquelles un grand nombre de retraités semble aspirer à s'identifier. Le contexte économique de l'époque et les larges mesures en faveur des retraites et du pouvoir d'achat des retraités facilitent cette identification de masse. En 1969, le Ministère de la Santé Publique et de la Sécurité Sociale fraîchement né lance une grande consultation sur les problèmes d'action sociale en faveur des personnes âgées. Elle sera suivie par la publication d'un rapport de l'IGAS, intitulé "les problèmes sociaux des personnes âgées". Dans cette lignée, de 1973 à 1978 s'élabore l'ensemble des textes d'application des programmes de maintien à domicile. En effet, après un intermède en 1972 consacré à l'amélioration des systèmes de retraite, la question de la vie sociale et de développement de services se pose à nouveau mais elle prendra bientôt un nouveau visage. Elle sera déclinée à partir des enjeux de la "citoyenneté", de l'accès à l'information et au droit et aussi de la représentation de cette catégorie de population en nombre croissant. Dans ce contexte d'accès à une existence sociale reconnue, la question de l'information des retraités apparaît comme très importante puisqu'elle fait l'objet en cette période d'une série de textes en 1969 et 1970 qui créent successivement les comités départementaux d'informations sociales aux personnes âgées puis le comité national d'informations aux personnes âgées. Dans le même ordre d'idées, la commission "troisième âge" de l'assemblée nationale élabore une proposition pour une "charte du troisième âge".

14 Castel R., "De l'indigence à l'exclusion, la désaffiliation. Précarité du travail et vulnérabilité relationnelle", in Face à l'exclusion. le modèle francais, sous la direction de Jacques Donzelot, éditions Esprit, 1991.(société).

28

Un rapport du Conseil Economique. et Social en 1976 est à nouveau consacré aux conditions de vie à la retraite et met en évidence l'impact encore faible des propositions de la commission Laroque de 1962. Ce rapport se situe dans la mouvance de la préparation de vue Plan et aussi dans le contexte de "l'état de grâce" qui suit généralement sur le plan social, l'élection d'un nouveau Président. L'arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d'Estaing signe aussi le renouveau d'un certain traditionalisme et la mise en évidence de valeurs d'ordre "familialiste" et "patrimonial". Selon Rémi Lenoir, "les nouveauX problèmes de la vieillesse tiennent sans doute à la modification de l'économie des échanges entre générations qui résulte de la transformation du mode de reproduction sociale et du changement de la position du groupe domestique dans les mécanismes de reproduction." Ainsi l'évolution de la structure familiale et le recours à une "médiation dépersonnalisée" qui prend par exemple la forme des systèmes de retraite pour gérer les questions de la vieillesse mettent en cause la forme et la nature des échanges entre les générations et le rôle de la politique publique comme tiers médiateur de transactions qui ne peuvent s'opérer directement.15 C'est donc bien la nature du lien et du contrat social qui est ici en question et qui semble concerner tout particulièrement cette catégorie de citoyens qui ne participent plus activement à l'effort de production dans lequel est engagée la nation toute entière. Au-delà de la question de l'insertion sociale qui avait été partiellement réglée avec la mise en place de services devant contribuer au maintien à domicile des personnes âgées, c'est désormais une autre problématique de la vieillesse qui s'énonce timidement: celle de l'utilité sociale des retraités qui fera son apparition "officielle" sur la scène publique avec un rapport du Conseil Economique et Social de 1993, consacré à ce sujet. Cependant cette évolution dans la problématisation de la vieillesse et de la retraite ne se fait pas sans transition. Le développement d'offre de loisirs et de services en direction des retraités a délimité les contours de nouvelles pratiques sociales: celles du "troisième âge". Il
IS Lenoir R., "L'invention du troisième âge" in Actes de la recherche en sciences sociales, mars-avrill989.

29

n'est pas sans intérêt de noter à quel point ce "troisième âge" dessine une nouvelle figure du retraité en tant qu'usager de services. Là encore le contexte économique et social de l'époque n'est pas étranger à cette nouvelle définition de la retraite. Cette figure s'élabore dans un contexte de foi inébranlable dans le "Progrès" qui laisse place au développement d'un intérêt pour le loisir et qui place la consommation au centre de "l'être.:ensemble en société". Le statut social des retraités s'est élaboré au travers de nouvelles pratiques qui les positionnent comme participant à l'économie nationale en tant que consommateurs de services marchands et non marchands dont le développement semble essentiel à l'économie. L'entrée de la France dans ce qu'on appellera désormais "la crise" marque en fait le début de la fin d'une période dominée par la croyance aux vertus inaliénables du Progrès. En même temps, c'est l'annonce d'une période "d'austérité" au cours de laquelle l'élan généreux de l'après-guerre et des "Trente Glorieuses" sera dilué dans les inquiétudes d'une époque qui découvre les limites du "Progrès". Le rapport "Vieillir demain" élaboré par le groupe "prospectives personnes âgées" du Commissariat Général au Plan dans le cadre de la préparation du VIII Plan énonce pour la première fois les questions de la vieillesse en référence aux problèmes économiques qui commencent à affecter le pays. La question de la place des gens âgés dans la société se pose de manière préoccupante du fait de leur nombre et de leur part croissante face à d'autres groupes d'âge. Le Conseil Economique et Social devient également à partir des années 1975 un lieu où s'élaborent de nouvelles définitions de la vieillesse. La vieillesse en tant qu'objet d'intervention de l'Etat se circonscrit donc progressivement et paradoxalement alors que le questionnement la concernant est de plus en plus lié aux grandes questions économiques et sociales agitant la société, elle fait de plus en plus l'objet d'intentions spécifiques. En effet jusqu'en 1976, les questions de la vieillesse n'étaient abordées que secondairement dans les rapports du Conseil Economique et Social. Elles étaient entrevues au sein de rapports concernant la population notamment. A partir de 1976, la vieillesse fait l'objet de cinq rapports spécifiques en 1976, 1983, 1985, 1990 et 1993. En 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir sur le slogan du changement vient a priori mettre en échec les valeurs de la tradition et 30