L'ACTION SOCIALE COLONIALE

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L'action sociale n'a pas su s'imposer dans le contexte colonial où les peuples ne peuvent disposer de leur souveraineté. Ainsi, en Afrique occidentale française, alors que le bien-fondé des mesures sociales est reconnu, leur mise en place est freinée par un lobby colonial puissant, par une inadaptation du travail parlementaire, par l'inaction des pouvoirs publics et par le refus d'intégrer des préalables démocratiques.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296156661
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L'action sociale coloniale
L'exemple de l'Afrique occidentale française
du Front populaire à la veille des Indépendances Du MÊME AUTEUR
Les assistantes sociales au temps de Vichy
Du silence à l'oubli
Paris, L'Harmattan, 1995
© L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7475-0145-0 Armelle MABON
L'action sociale coloniale
L'exemple de l'Afrique occidentale française
du Front populaire à la veille des Indépendances
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
ITALIE France H2Y IK9 HONGRIE Collection Travail du Social
dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi
aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses
pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les
pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social.
Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de
l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés
sur les pratiques sans être jargonnants.
Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages
entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une
approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques
mieux adaptées aux enjeux contemporains.
Dernières parutions
T. CARREIRA, A. TOMÉ, Éducation au Portugal et en France, 1998.
Brigitte JUHEL, L'aide ménagère et la personne âgée, 1998.
J. Yves DARTIGUENAVE, J-François GARNIER (dir), Travail social :
la reconquête d'un sens, 1998.
René SIRVEN, De la clinique à l'éthique, 1999.
Emmanuel JOVELIN, Devenir travailleur social aujourd'hui, vocation
ou repli ?, 1999.
Pierre NÈGRE, La quête du sens en éducation spécialisée, 1999.
Conservatoire National des Archives et de l'Histoire de l'Éducation
Spécialisée, Elles ont épousé l'éducation spécialisée, 1999
Sophia ROSMAN, Sida et précarité : une double vulnérabilité, 1999.
Mario PAQUET, Les professionnels et les familles dans le soutien aux
personnes âgées dépendantes, 1999.
Anne GUILLOU, Simone PENNEC (eds), Les parcours de vie des
femmes, 1999.
Gilles ALLIÈRES, Les sous-mariniers et leurs familles, 2000.
Jean LAVOUÉ, Éduquer avec les parents, 2000. « Il y a beaucoup à refuser, et dans le
progrès moderne et dans la tradition
africaine ; beaucoup à conserver de
l'un comme de l'autre pour en
additionner les richesses »
THÉODORE MONOD
Je dédie ce livre à mon père, Henri
Mabon, qui m'a légué son talisman :
« Aller jusqu'au bout » REMERCIEMENTS
La confiance que m'a témoigné le professeur Jules
Maurin a été l'aiguillon de ma persévérance ; je lui adresse ma
plus profonde gratitude.
Il faut aussi remercier les personnes qui ont accepté de
partager leur expérience et tous ceux qui m'ont aidée à
retrouver les documents. Ils m'ont réservé le meilleur accueil.
Merci à ma famille et à tous mes amis qui ont su tolérer mes
moments de découragement et d'enthousiasme et qui m'ont tant
soutenue dans les moments difficiles.
Awalice est née avec l'introduction, Lénaïg avec le point final.
Je dois quelques excuses à mes deux filles pour leur avoir volé
un précieux temps. Qu'elles sachent combien leurs rires ont
grandement aidé à l'aboutissement de ce livre. Avant-propos
Dès le XVIIème siècle, des compagnies commerciales
françaises opèrent le long du littoral africain et les premiers
établissements s'installent durablement. La ville de Saint-Louis,
première capitale de l'A.O.F., est ainsi fondée par les Français en
1659, point de départ de la pénétration coloniale. Le Sénégal
devient la plus ancienne colonie. La fédération de l'A.O.F. est
officiellement constituée et organisée en 1895 avec à sa tête un
gouverneur général. Nommé par le président de la République
sur proposition du ministre des Colonies, il est à la fois
représentant de l'État et représentant du groupe. Ses pouvoirs
sont très importants en matière militaire, judiciaire, budgétaire et
diplomatique. Il se fait représenter dans les territoires par un
lieutenant gouverneur. Pour accomplir sa mission, il est aidé par
un Cabinet civil et militaire ainsi que par un secrétaire général et
différentes directions qui jouent un rôle de conseiller technique.
Aux côtés du gouverneur général siège le Conseil du
gouvernement qui a un rôle consultatif et adopte le budget
général et les budgets annexes. À partir de 1946, c'est le Grand
Conseil qui détiendra ce pouvoir de décision. Quelques notables
autochtones sont habilités à y siéger. Le S'énatus-Consulte du 3
mai 1854 donne provisoirement à l'empereur le droit de légiférer
par décret aux colonies. Ce droit, passé au président de la
République, deviendra définitif ; autrement dit les lois votées en France ne sont pas applicables aux colonies ; lorsqu'elles le sont,
divers biais permettent d'en réduire la portée'.
Chaque territoire est divisé en cercles qui constituent l'unité
administrative de base et sont dirigés par un administrateur
colonial chargé de faire appliquer les décisions du gouverneur.
Auprès de cet administrateur, siège un Conseil de notables,
critiqué par les hommes politiques africains, pour être trop au
2. Chaque cercle est divisé en service du commandant de cercle
subdivisions - dirigées par des administrateurs - elles-mêmes
divisées en cantons avec à leur tête un indigène qui sera élu à
partir de 1947. L'A.O.F. compte 110 cercles et 207 subdivisions.
Les chefs de village, quant à eux, sont surtout chargés de la
répartition et de la collecte des impôts. Ils sont désignés par la
majorité des chefs de famille avant d'être ratifiés par le
commandant de cercle. L'A.O.F. offre une superficie de 4 742
516 km 2 et une population estimée à environs 15 millions entre
1936 et 1945 et 17 millions en 1951. La fédération regroupe huit
territoires : la Côte d'Ivoire, le Dahomey (Bénin), la Guinée, la
Haute-Volta (Burkina-Faso) - supprimée en 1932, ne sera
rétablie qu'en 1947, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le
Soudan (Mali). Chaque territoire possède ses caractéristiques,
ses traditions, ses richesses dont la mise en valeur par la
puissance coloniale n'a pas été homogène. Les investissements
sont globalement destinés aux intérêts des milieux coloniaux et à
la satisfaction des besoins métropolitains. Les ressources de
l'A.O.F. sont essentiellement agricoles.
L'organisation centrale des colonies remonte à 1894, date de
la création du ministère. Ce ministère possède une particularité
en ce sens qu'il est éloigné des territoires qu'il est censé
gouverner. D'autre part, son pouvoir couvre à la fois le domaine
politique, économique, social et financier. Le 26 janvier 1946, ce
ministère prendra le nom de ministère de la France d'outre-mer
1 J. Suret-Canale, « L'Apartheid à la française, (1865-1960), principes officiels et
français », La pensée, pratiques réelles de discrimination raciale dans le domaine colonial
nov. déc. 1981, n° 284, p. 94.
2 S. Mbaye, Histoire des institutions coloniales en Afrique de l'Ouest (1816-1960),
Archives du Sénégal, Dakar, 1992, p. 64.
10 (F.O.M.). L'éloignement explique que les gouverneurs possèdent
plus de pouvoirs que les simples préfets. Toutefois, le ministre a
le devoir de contrôler la gestion des gouverneurs'. Il se fait aider
par un Cabinet et par plusieurs directions, inspections et services
techniques. C'est l'ensemble de ces structures qu'on appelle le
Département. Quant au Parlement, il a peu légiféré dans les
colonies qui sont restées soumises au régime réglementaire
notamment par décrets.
La politique coloniale française est jalonnée de grands mots
comme « assimilation » qui repose sur une base égalitaire. Aussi,
partant de ce principe, les Français se doivent d'éduquer la
population africaine afin qu'elle accède à la civilisation ; d'où la
grande croyance en la « mission civilisatrice ». En conséquence,
les territoires d'outre-mer se devaient de posséder la même
organisation administrative que la France et les habitants
devaient bénéficier du statut de citoyen français. « En réalité,
l'assimilation politique n'était à l'époque rien de plus qu'un
mythe 2 » car l'administration coloniale ne pouvait admettre ni les
charges, ni les conséquences de cette théorie égalitaire. Du reste,
« les différences économiques et donc sociales entre la métropole
et ses colonies rendaient difficiles la mise en place d'un mode de
vie et d'organisation uniforme 3 ». Seules, les Quatre communes
de plein exercice (Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque)
décrétées entre 1872 et 1887, s'apparentent aux institutions
métropolitaines créant, de ce fait, une classe de privilégiés par
rapport à l'ensemble de l'Afrique noire.
Les « non-citoyens » ou sujets doivent subir le code de
l'indigénat qui peut punir toute infraction sans autre forme de
procès. À titre d'exemple, les administrateurs peuvent infliger
une peine de prison ou une amende aux sujets qui refusent de
payer l'impôt ou d'effectuer un travail obligatoire. Les droits
métropolitains n'ont pas la même valeur pour tout le monde et les
revendications des Africains sont exacerbées par cette conquête
1 Mbaye, op. cité, pp. 17-18.
2 G. Hesseling, Histoire politique du Sénégal, Paris, Karthala, 1985, p. 133.
3 E. M'Bokolo, Afrique noire, Histoire et civilisations, tome 2, Paris, Hatier, Aupelf,
1972, p. 353.
1 1
de la citoyenneté, tout en défendant leurs valeurs privées et
traditionnelles. L'administration coloniale renonce à ce principe
de l'assimilation pour évoquer celui de l'association qui implique
une coopération avec les autorités locales dont Albert Sarrault
est un des théoriciens les plus influents. Force est d'admettre son
caractère illusoire car la structure de l'administration coloniale
demeure fortement hiérarchisée et centralisée' avec une
prépondérance des gouverneurs généraux qui contrôlent la vie
politique, économique et sociale. Dans les territoires français, ni
l'une ni l'autre de ces théories ne sera intégralement appliquée.
La société africaine privilégie l'homme en tant que centre et
but de la création et instaure un système développé de prévention
et d'harmonisation car, tout est organisé de manière à assumer le
plein épanouissement de l'individu quand bien même les forces de
la nature peuvent faire vaciller ces fondements inaliénables.
Cette solidarité innée sera souvent évoquée par l'administration
coloniale pour justifier l'absence d'action sociale organisée alors
que la confrontation avec la colonisation a occulté les devoirs de
fraternité.
La rencontre de l'étranger, d'abord avec la traite, puis avec la
mise en valeur des terres a dénaturé le sens profond de leur
existence. La société moderne imposée aux colonies repose sur
l'économie et l'industrie qui drainent avec elles les mêmes
conséquences qu'en métropole : individualisation, prolétarisation
mais aussi urbanisation.
L'apparition du salariat a modifié considérablement les
comportements des Africains et demande aux travailleurs des
efforts importants d'adaptation. Les répercussions de la
colonisation ne se sont pas arrêtées à la ville ; le monde rural par
le développement des routes, des écoles, des mosquées et des
églises, sans oublier la transformation du système monétaire,
connaît des incidences dans les rapports humains. Le système de
la dot en est une illustration. Le mariage, objet de cadeaux,
devient une transaction mercantile avec tout ce que cela
représente comme dégradation pour la femme. De même, les
1 Ibid., p. 138.
12 occidentaux, en combattant l'analphabétisme, tuent le respect de
la vieillesses. Ainsi, la mise en dépendance du continent noir,
issue de la volonté des occidentaux pour en assurer son
développement économique aboutit à ces mutations sociales et à
cette déculturation nécessitant des compensations sociales.
Pour les partisans de l'indépendance, le développement de
leur culture - rempart à l'oppression colonialiste - se trouve
conditionné par l'affirmation et l'épanouissement de la vie
nationale 2 .
L'exploitation économique de la métropole largement décrite
par Jean Suret-Canale 3 a des répercussions très graves sur les
conditions de vie des indigènes. Travail forcé, migrations,
conditions d'hygiène déplorables entraînent une mortalité qui
inquiète les pouvoirs publics. Aucune réglementation du travail
n'est imposée aux patrons qui, pour la plupart, ont des
conceptions humanistes réduites à l'utilisation de la chicote.
L'une des préoccupations majeures des gouvernements est de
conserver la race noire afin de maintenir un rendement suffisant
de la production coloniale. C'est pourquoi l'action sanitaire
occupe une place de choix dans la mission civilisatrice avec les
tentatives d'éradication des grandes endémies dont le docteur
Jamot demeure une figure emblématique. Le terme « mission
civilisatrice » remonte en fait au temps de Napoléon III. Parce
que les Africains ne possédaient pas d'écrits, les Européens se
sont toujours imaginés qu'ils ne pouvaient être rien d'autre que
des enfants à qui il fallait inculquer leur civilisation.
À travers l'école, le pouvoir colonial entend promouvoir son
modèle culturel occidental et la réponse des populations pouvait
varier de l'inertie à l'accommodement jusqu'à la résistance et au
refus. Aimé Césaire reprochant à la colonisation de n'avoir pas
« mis en contact » les deux civilisations s'insurge : « On me
parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de
1 « Les sociétés africaines devant la législation du travail », Revue internationale du
travail, vol. LXV, n°4, avril 1952, p. 451.
2 G. D'Arboussier, «Afrique noire, les problèmes de la culture », Europe, n° 41-42, mai-
juin 1949, p. 49.
3 J. Suret-Canale, L'Afrique noire, l'ère coloniale, 1900-1945, op. cité.
13 niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes. Moi, je parle de
sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées,
d'institutions minées, de terres confisquées, de religions
assassinées, de magnificences artistiques anéanties,
d'extraordinaires possibilités supprimées' ».
L'exposition coloniale internationale de 1931 qui se tint à
Vincennes marque à la fois, la fin de l'apogée de l'expansion
coloniale et le début de la crise qui secoue l'Empire avec une
baisse dramatique du coût des matières premières. Un congrès
organisé par les Semaines sociales de France, aborde le
« problème social aux colonies » 2 . Si la crise sociale est abordée
du fait de l'industrialisation rapide, l'oeuvre de civilisation de la
puissance colonisatrice apparaît comme le remède essentiel au-
dessus même de la mise en valeur. Au début des années 30, le
social est donc utilitaire et prend tout son sens dans la
concomitance avec le rendement économique dont la bénéficiaire
est bien la métropole.
Les rares thèses abordant l'action sociale en Afrique noire 3
font mention des services sociaux outre-mer à compter des
années 40 ; or, la consultation des archives révèle que la
première tentative remonte au Front populaire. C'est pourquoi
notre étude démarrera à cette époque charnière où, malgré la
force des intentions, l'éphémère a balayé les possibles traces. La
Loi-cadre de 1956 détermine l'achèvement de la période d'étude
pour cibler le legs laissé aux pays renaissants alors que les
réformes allaient réellement assurer l'évolution démocratique des
territoires. Le grand historien Fernand Braudel écrivait : « Cette
durée sociale, ces temps multiples et contradictoires de la vie des
hommes qui ne sont pas seulement la vie du passé, mais aussi
1 A. Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1989, en italique
dans le texte, p. 19.
2 >OGI èmesession, Marseille, 1930, Lyon, Vitte et chron. soc., Paris, J. Gabalda, 1930.
3 A. Audibert, Le service social en Afrique francophone dans une perspective de
développement, L'époque coloniale, Thèse pour le doctorat de spécialité en sciences
sociales du travail, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, 1977 et P.-N. Nguéma-Eyégué,
Les origines de la protection sanitaire et sociale en Afrique noire francophone, Thèse
de droit, Université Paris X, Nanterre, 1990.
14 l'étoffe de la vie sociale actuelles ». Il nous appartient de
soupeser l'héritage de cette étoffe au vu des enseignements de
l'action sociale coloniale. Si la base de la réflexion repose sur
des discours et des projets recouvrant l'ensemble des territoires
français, le cas de l'Afrique occidentale française est, à bien des
égards, révélateur des nombreuses contradictions de la politique
coloniale. À travers les initiatives gouvernementales et
parlementaires en lien avec les revendications syndicales,
internationales et des élus d'outre-mer, c'est l'organisation des
rapports métropole-territoires qu'il nous importe d'analyser à
partir de trois exemples significatifs : le service social et le
service des Affaires sociales, les prestations familiales,
l'éducation de base. Ces trois composantes de l'action sociale
s'inscrivent dans les grands débats sur le progrès social en tant
qu'amélioration de l'humanité et sur la libre détermination des
peuples à disposer d'eux-mêmes.
L'action sociale est une fonction collective comme la santé
publique et l'éducation nationale qui ont été particulièrement
étudiées dans le cadre de la mission civilisatrice 2. Pour Bernard
Lory, « L'action sociale est une fonction collective dont l'objectif
est l'amélioration de la vie sociale 3 ». Cette définition simplifiée
sera notre fil conducteur sachant que l'action sociale poursuit
deux buts précis à savoir l'autonomie personnelle par une plus
grande maîtrise du destin et l'harmonisation des relations sociales
qui favorise entre autre les promotions collectives.
Associée à la mission civilisatrice de la France, l'action
sociale apparaît comme une oeuvre à porter au pinacle en tant
que justification de l'expansion coloniale. Mais dans le cadre de
la politique coloniale, n'est-ce pas justement ces termes
« autonomie » et « promotion collective » qui deviennent des
vieux démons à proscrire ? Les postulats de l'action sociale ne
sont-ils pas antinomiques d'une politique qui affiche volontiers
un immobilisme récurrent ? Dans les milieux colonialistes,
F. Braudel, «Histoire et sciences sociales, la longue durée », Annales E.S,C., no 4,
octobre-décembre 1958, Débats et Combats, p. 43.
2 C£ travaux de Mesdames Bouche et Domergue-Cloarec.
3 B. Lory, La politique d'action sociale, Toulouse, Privat, 1975.
15 l'évocation du social ne servirait-il pas à se protéger des
aspirations souveraines ?
Dans ce contexte très particulier de la colonisation, l'action
sociale revêt une dualité permanente entre les objectifs qui lui
sont conférés initialement et la mise en oeuvre teintée de lenteur
et de reculades. Notre démarche est donc guidée par le souci de
définir :
Quelles sont les étapes et les obstacles à l'élaboration des
dispositions réglementaires ?
Qui possède réellement le pouvoir de décision et comment
est-il articulé avec les instances intéressées ?
Quelles sont les conséquences de l'absence d'autonomie des
territoires ?
À quoi et à qui profite le non-aboutissement des décisions
publiques ?
Nous avons opté pour une présentation chronologique de ce
travail. La première partie couvre la période du Front populaire
à 1949 où l'action sociale est supposée suivre les aléas de la
politique coloniale avec ses avancées et ses replis. La deuxième
partie (1950-1956) aborde l'aspect mystificateur de l'action
sociale face à une politique coloniale dominée par l'immobilisme.
16
PREMIÈRE PARTIE
Illusions de l'action sociale
face à la politique coloniale
(1936-1949) CHAPITRE PREMIER
Le service social en A. O. F.
au temps du Front populaire
Aux élections de mai 1936, la coalition de gauche parvient au
pouvoir et Léon Blum devient président du Conseil. Il forme son
gouvernement avec des ministres radicaux et socialistes dont, et
pour la première fois, trois femmes. Léon Blum, alors que la
France est en pleine crise économique, va devoir satisfaire les
revendications exprimées depuis longtemps en matière de
législation sociale et promouvoir une meilleure justice sociale.
Les mesures les plus spectaculaires sont destinées aux
travailleurs : congés payés, 40 heures hebdomadaires,
augmentation des salaires, établissement de droits syndicaux
dans les entreprises. Mais les divisions au sein du Front
populaire et les vives oppositions des milieux d'affaire et du
patronat industriel contribueront à l'échec de la politique
économique de Léon Blum. Le Front populaire sera liquidé en
mai 1938. Mais quel a été l'impact du Front populaire en
A.O.F.? Les syndicats africains ont pu s'affirmer dans l'attente
d'application des lois métropolitaines. Le décret du II mars 1937
qui rend applicable les dispositions du Code du travail relatives au syndicat inaugurait une nouvelle ère dans les relations entre
ouvriers et patrons. Les aspirations vers plus d'humanisme, de
reconnaissance et de compréhension semblent être entendus
notamment par le gouverneur général, Marcel de Coppet et le
ministre des Colonies : Marius Moutet. Ces deux hommes ont
permis une accalmie dans l'exploitation coloniale et ont apporté
des mesures concrètes favorisant la promotion sociale des
Africains mais très limitées dans le temps. L'une d'elles sera la
création d'un service social.
Durant le Front populaire, il est couramment admis que le
service social n'a joué aucun rôle' ou pire, que les assistantes
sociales ont refusé d'admettre l'ouvrier comme individu majeur et
ont contribué à faire accepter l'entreprise de domination
culturelle2 . Ces assertions réductrices prêtent à discussion au
regard des personnalités qui ont participé au développement du
service social.
Les bonnes volontés
Cécile Brunschvicg (1877-1946), est l'inspiratrice du premier
service social en A.O.F. alors qu'elle a été nommée, avec deux
autres femmes, dans le gouvernement de Léon Blum. Le
parcours éloquent de cette féministe convaincue, thuriféraire du
service social, mérite que l'on s'y attarde 3 . Née à Enghein les
Bains dans une famille aisée, rien ne la prédispose à défendre la
cause des femmes. C'est la rencontre avec son mari, professeur
de philosophie, qui lui ouvre le chemin du militantisme pour le
droit de vote des femmes. En 1909, elle adhère à L'Union
française pour le Suffrage des Femmes (UFSF) et sera un pilier
de cette organisation. Outre la revendication du droit de vote,
Cécile Brunschvicg se préoccupe des problèmes sociaux et plus
1 R.-H. Guerrand et M.-A. Rupp, Brève histoire du service social en France (1896-
1976), Toulouse, Privat, 1984, p. 74.
2 J. Verdès-Leroux, Le travail social, Paris, Ed. de Minuit, 1978, pp. 43-46.
3 Anne Cova, «Cécile Brunschvicg (1877-1946) et la protection de la maternité », Actes
du] -.ème 1 congrès national des sociétés savantes, 1989, pp.75 à 104.
20 particulièrement de la protection de la maternité. Elle fonde en
1909 l'association « les Réchauds du midi » pour permettre aux
travailleuses de faire réchauffer leur repas. Devenue déléguée
puis secrétaire du Conseil national des Femmes françaises, elle
rédige de nombreux rapports et articles pour réclamer des lois en
faveur des femmes enceintes. C'est dans ce contexte de défense
des droits des travailleuses que Cécile Brunschvicg participe
avec quatre autres femmes à la création d'une école de service
social en 1917 : l'école des surintendantes d'usine. En 1924, elle
milite au Parti radical-socialiste et devient directrice d'un
Le 4 juin 1936, elle important journal féministe : La Française.
entre dans le gouvernement Blum comme sous-secrétaire d'État à
l'Éducation nationale. Sa tâche n'a pas été facilitée du fait des
vives attaques antisémites dont elle est régulièrement victime.
Elle a le temps de mettre en place des cantines scolaires et
amorce une réforme des maisons de correction. Elle prend part
activement aux discussions sur les prestations familiales
accordées aux mères. Le vote des femmes n'étant pas inscrit dans
le programme du Front populaire, elle ne parvient pas à faire
valoir ce qui fut à la source de son combat. Durant les hostilités,
elle doit se cacher avec sa famille et travailler sous un faux nom.
Quelques mois avant sa mort, Cécile Brunschvicg éprouve la
grande satisfaction de voir les femmes obtenir le droit de vote.
Au sein du gouvernement Blum, Marius Moutet est en
contact avec Cécile Brunschvicg alors que Marcel de Coppet a
une cousine, Lucie Siegfried, qui fréquente aussi la sous-
secrétaire d'État. Nous connaissons le lien étroit qui unit
Madame Brunschvicg et le service social et plus précisément
l'école des surintendantes d'usine ; de ces convergences naîtra le
premier service social colonial en A.O.F.
À l'issue de son voyage en A.O.F., Marius Moutet veut
engager des réformes dans l'administration coloniale notamment
en matière du droit du travail : représentation syndicale,
conventions collectives, augmentation des salaires, diminution du
temps de travail. Pour humaniser son action, il décide de doter
21 l'A.O.F., à titre expérimental, d'un service social et sollicite le
gouverneur général à ce sujet :
Le voyage que je viens d'accomplir en A.O.F.
m'a donné la certitude que, malgré l'effort
accompli, l'oeuvre d'assistance médicale et sociale
doit rester l'une de celles qui retienne toute votre
attentionl.
Pour étayer ses propos, le ministre des Colonies évoque
l'éducation rationnelle des mères et la pénétration des notions de
puériculture par des femmes « infirmières, hygiénistes et
ouvrières sociales » dûment formées ; ceci afin de lutter contre la
mortalité infantile et d'aboutir à un accroissement de la
population, source réelle de production et de richesse. Marius
Moutet rappelle l'expérience « d'infirmières sociales » menée au
Dahomey en 1929 qui a permis d'obtenir une baisse de la
mortalité. Chiffres à l'appui, il estime que sur l'ensemble de
l'A.O.F., une telle expérience pourrait faire progresser la
population d'un million en dix ans. En outre, il souhaite charger
ces « précieuses collaboratrices » de la formation sociale des
sages-femmes et infirmières indigènes, de l'inspection des écoles
et de toutes les oeuvres privées s'occupant de l'enfance et de
susciter toutes les bonnes volontés pour le sauvetage de l'enfance
noire. L'influence de Madame Brunschvicg a été déterminante
auprès du ministre puisqu'elle met à sa disposition quatre
infirmières sociales françaises. Il demande à Marcel de Coppet
de leur concéder des avantages compte tenu de leur autorité
morale et de leur compétence technique. Parmi ces avantages, il
est fait mention d'une voiturette avec chauffeur.
Informée de ce projet par Cécile Brunschvicg, l'école des
surintendantes souhaite y contribuer et sollicite l'appui de Lucie
Siegfried auprès de Marcel de Coppet :
[... _Ill s'agit de la création en A.O.F. d'un
réseau d'infirmières sociales qualifiées (c'est à
1 ANS 21115(26), Service de l'Assistance sociale : projet d'organisation (1936-1943).
Lettre de Marius Moutet à Monsieur le Gouverneur général de l'A.O.F., le 5 mai 1937.
22

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