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L'actualité de Paul-Henry Chombart de Lauwe

De
252 pages
L'oeuvre de Paul-Henry Chombart de Lauwe reste présente essentiellement dans trois domaines : l'urbanisme, les aspirations sociales et les dynamiques de la contre-culture. L'ouvrage focalise une constante de son travail de chercheur, celle qui consiste en la nécessité de créer des outils théoriques afin d'interpréter la complexité des conduites sociales. La lecture sociologique que nous propose P.-H. Chombart de Lauwe met l'homme au centre de tous les questionnements.
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L’ACTUALITÉ DE
PAUL-HENRY CHOMBART DE LAUWE
Aspirations sociales et espace urbain
Sous la direction de
Antigone Mouchtouris








L’ACTUALITÉ DE
PAUL-HENRY CHOMBART DE LAUWE
Aspirations sociales et espace urbain






Préface de Bernard Valade
&
Participation de Guy Rocher
















Délits de Curiosité V





















































Cahiers du GEPECS L’Harmattan
Délits de curiosité V
Cahiers du GEPECS

Groupe d’Étude pour l’Europe de la Culture
et de la Solidarité – EA 3625

Actes du colloque
L’actualité de Chombart de Lauwe :
aspirations sociales et espace urbain
21 octobre 2009

Comité d’organisation du colloque
ANTIGONE MOUCHTOURIS,
ANDREI GAGHI,
LUCIANA RADUT-GAGHI

Coordination des textes
STEPHANIE COIFFIER

GEPECS
Faculté des Sciences humaines et sociales-Sorbonne
Université Paris Descartes
45, rue des Saints-Pères 75270 Paris cedex 06,
Bât. Jacob, ét. 5

























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96657-4
EAN : 9782296966574




Sommaire


Préface
BERNARD VALADE
Chombart de Lauwe, le « précurseur »
L’homme et son parcours 11
L’homme et son parcours
STEPHANIE COIFFIER
Paul-Henry Chombart de Lauwe :
approche prosopographique 21
CHRIS YOUNES
L’enjeu de la culture et l’actualité
d’un engagement avec Chombart de Lauwe 39
Contribution à la sociologie urbaine
JUSTINE PRIBETICH
La place de Chombart de Lauwe
dans le champ de la sociologie urbaine 47
BRIGITTE DUSSART
Du logement moderne au logement
postmoderne : les petites tyrannies de
l’architecture domestique 93
THIERRY PAQUOT
Méthodes et concepts de l’anthropologie
urbaine française 119 Apports épistémologiques
GUY ROCHER
Aspirations, réformes sociales
et politiques publiques 149
JORDI GOMEZ
Regard contemporain
sur le concept des aspirations 169
GERMÁN SOLINÍS
Recherche, action et dynamique culturelle :
Freire, Fals Borda et Chombart de Lauwe 191
ANTIGONE MOUCHTOURIS
Aspirations sociales
et dynamique de la contre-culture 217

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 241



















Préface
   
 


BERNARD VALADE
Chombart de Lauwe, le « précurseur »
n « précurseur de la sociologie de terrain », tel est le U titre de l’hommage qu’Alain Touraine a donné au
Monde, au lendemain de la disparition de Paul-Henry
Chombart de Lauwe le 30 janvier 1998. L’article nécrolo-
gique célèbre la figure emblématique d’une époque, —
celle qui a suivi la Libération —, « où l’essentiel était de se
remettre au travail, de redécouvrir que la sociologie est
d’abord une science de l’observation ». Il souligne le con-
traste entre l’ardeur alors déployée, l’enthousiasme suscité
au cours des « trente glorieuses », et la pensée désenchan-
tée et purement critique qui a dominé dès le milieu des
années 70. Il s’achève sur le constat optimiste qu’« au
moment où le désert social se repeuple, la figure de Paul-
Henry Chombart de Lauwe est replacée en pleine lu-
mière ». Lumière noire, pourrait-on objecter, car aujour-
d’hui la place occupée, dans l’histoire de la sociologie du
dernier demi-siècle, par le coordinateur de multiples re-
cherches collectives et l’auteur de tant d’études nova-
trices, reste trop discrètement marquée. C’est la raison
pour laquelle on ne peut que se réjouir de la publication
des communications présentées au colloque organisé en
 
∗ Professeur émérite de Sociologie, Université Paris Des-
cartes 12 L’ACTUALITÉ DE PAUL-HENRY CHOMBARD DE LAUWE
 
2009, — à l’initiative d’Antigone Mouchtouris —, sur
l’actualité de sa pensée.
« Précurseur » : se dit de celui qui annonce en précé-
dant, en préparant la venue d’un autre, ou qui, par ses
œuvres, ouvre la voie à un mouvement nouveau. Un tel
rôle n’est pas dissociable d’un courant induit, — c’est-à-
dire d’une suite donnée à des signes avant-coureurs —,
bref, d’une postérité. Or, celle-ci, déclinée en termes de
disciples, d’héritiers, de successeurs, fait ici question par
manque de visibilité, — faute de filiations clairement re-
vendiquées. En effet, l’héritage que nous a légué Chombart
de Lauwe comprend nombre d’apports et d’aperçus qui se
sont trouvés anonymement intégrés, — et sans droits
d’auteur, pourrait-on dire —, dans le corpus de la sociolo-
gie contemporaine. L’inventaire en a été dressé par Luce
Kellermann (Les Hommes, leurs espaces et leurs aspira-
tions — Hommage à Paul-Henry Chombart de Lauwe,
1994). Des ensembles thématiques s’en dégagent : la ville
et la vie urbaine, les conditions de vie des familles ou-
vrières, l’image de la femme dans la société contempo-
raine, les aspirations sociales, la dynamique culturelle, les
problèmes du Tiers monde enfin.
Ordonné dans le présent recueil à un double registre
d’études, consacrées d’une part à l’espace urbain et d’autre
part aux aspirations sociales, cet héritage est d’une richesse
que les textes ci-après réunis permettent de bien mesurer.
L’approche nouvelle du phénomène urbain que l’on doit à
Chombart de Lauwe est fortement mise en évidence par
Justine Pribetich. S’y rattachent les observations faites sur
l’habitat dont Brigitte Dussart montre toute la pertinence.
Sous l’intitulé « Méthodes et concepts de l’anthropologie
urbaine française », Thierry Paquot expose comment s’est
opérée la compréhension de l’« ordinaire urbain ». S’agis-
sant des « aspirations sociales », Guy Rocher en situe la B. VALADE : CHOMBART DE LAUWE LE « PRÉCURSEUR » 13
 
sociologie dans le prolongement de la théorie parsonienne
de l’action, Jordi Gomez en révèle la portée heuristique, en
même temps qu’il identifie la conception chombartienne
de la culture, — « activité sociale d’échange et de par-
tage ». Les relations qu’entretiennent recherche, action et
dynamique culturelle sont précisées par German Solinis
qui rappelle opportunément l’idée que Chombart de Lauwe
s’est formée du rôle des sciences humaines dans la re-
cherche et la société : «analyser les processus de transfor-
mation dans lesquels nous sommes impliqués pour pouvoir
les orienter dans des directions choisies et non subies ». Il
revient enfin à Antigone Mouchtouris de démêler les liens
tissés entre aspirations sociales, — celles des femmes no-
tamment —, culture et contre-culture. Sur tous ces thèmes,
les contributions qui ont pour titre La vie quotidienne des
familles ouvrières (1956), La femme dans la société
(1963), Des hommes et des villes 1965), Pour une socio-
logie des aspirations (1969) ont été aussi originales que
décisives : par les perspectives ouvertes comme par les
choix méthodologiques consistant, commente Chris You-
nès, à croiser le local et le global, le micro et le macro, le
spatial et le social. Et, sur tous ces fronts, l’« engage-
ment » a été total.
Ces contributions jalonnent un parcours qu’éclaire
le précieux livre-entretiens de Thierry Paquot, Paul-
Henry de Lauwe – Un anthropologue dans le siècle
(1996), et que retrace soigneusement Stéphanie Coiffier.
De cet itinéraire on retiendra les deux découvertes, faites
au début des années 1930, qui ont décidé des orientations
de ce pionnier des recherches contemporaines sur la vie
familiale et le monde urbain : celle des Équipes sociales
créées en 1922 par Robert Garric, celle de l’ethnologie
que Marcel Mauss marque alors de son empreinte. La
première explique son constant intérêt pour la culture 14 L’ACTUALITÉ DE PAUL-HENRY CHOMBARD DE LAUWE
 
populaire et la vie ouvrière ; la seconde est à l’origine, en
1936, d’une mission en Afrique : l’exploration aérienne
du Cameroun nord. Pendant la guerre, il passe de l’Ecole
des cadres d’Uriage, instituée après la défaite de 1940, à
un groupe de chasse de la Royal Air Force. Après la Li-
bération, l’attention qu’il témoigne à la démarche des
prêtres ouvriers relève de la même morale d’action, inspi-
rée de Teilhard de Chardin, qui aura guidé toutes ses
recherches : œuvrer en faveur des plus démunis en con-
naissant mieux les besoins et les aspirations des classes
populaires. Ces recherches lui acquirent rapidement une
renommée internationale. Alain Touraine note, dans l’ar-
ticle précédemment cité, que Chombart de Lauwe « fut
toute sa vie le centre d’une équipe où se retrouvaient des
chercheurs de tous les continents ». De fait, confirme
German Solinis, « l’intérêt pour (s)es travaux (…) s’est
très vite développé à l’étranger, non seulement en Europe
mais aussi en Asie (Inde et Japon principalement) et en
Amérique latine ».
On peut donc légitimement s’étonner de la place
marginale actuellement assignée en France à des travaux
dont la fécondité a été unanimement saluée. À leur au-
teur, on fait certes joué un rôle de « précurseur » en bien
des domaines d’études, mais ses contributions restent
négligées : « Qui le connaît ? Qui l’utilise ? Personne…
Enfin en disant personne j’exagère un peu mais, très sou-
vent, on n’y pense pas », déclare un sociologue interrogé
par Justine Pribetich. Et il s’agit là pourtant d’une re-
marque qui se rapporte à un champ d’investigation qu’a
particulièrement bien labouré l’initiateur de la grande
enquête, publiée en 1952, sur Paris et l’agglomération pa-
risienne. On est donc amené à se mettre en quête des
motifs de ce relatif silence et de ce demi-oubli. Les rai-
sons en sont assez facilement discernables : les unes sont B. VALADE : CHOMBART DE LAUWE LE « PRÉCURSEUR » 15
 
de nature scientifique, les autres d’ordre politique, toutes
sont marquées au coin de discordances ou de divergences
plus ou moins idéologiques.
Point n’est besoin de commenter plus avant ce qui
est parfaitement entendu : les travaux de Chombart de
Lauwe, où se repère la trace d’enseignements divers, —
de Georges Friedmann, de Gabriel Le Bras, des socio-
logues de l’école de Chicago —, intéressent à la fois
l’ethnologie, la sociologie, la psychologie, l’anthropolo-
gie, la géographie humaine et l’urbanisme ; leur originali-
té tient aux sujets des enquêtes qui en sont au principe, —
notamment, le rapport catégories sociales / cadre spatial,
les représentations collectives, la vie des quartiers de
Paris —, aux méthodes adoptées, — l’observation, le
comparatisme, l’intervention —, et aux moyens mis en
œuvre, — la recherche sur contrats passés avec des orga-
nismes ministériels. On ne manquera pas, en revanche, de
relever quelques paradoxes. En ce qui concerne l’inter-
disciplinarité, on sait les risques que comportent les en-
treprises qui en procèdent : on en vante les mérites, on
déplore sa rareté, mais on se montre prioritairement sou-
cieux, surtout dans les instances universitaires, d’« in-
scription » disciplinaire. Pour la diversité et la singularité
des centres d’intérêt, mieux vaut les restreindre ou les
réduire pour se conformer aux attentes d’experts arpen-
teurs d’une seule aire de recherche, — les spécialistes
d’un domaine d’investigation qui savent se garder du fa-
cile reproche de « dispersion ». Sur les méthodes, nul ne
contestera les bienfaits du comparatisme (mais qui reste
assez peu pratiqué), la nécessité de l’observation en so-
ciologie (mais souvent l’on passe très rapidement de la
description de faits sociaux à un cadrage théorique per-
mettant d’en rendre compte), l’importance des applica-
tions (mais elles sont la plupart du temps envisagées, en 16 L’ACTUALITÉ DE PAUL-HENRY CHOMBARD DE LAUWE
 
amont, d’un point de vue dogmatique, et non pratiquées
en aval, comme dans la présente œuvre, avec le souci de
mettre au jour des besoins et des aspirations). Quant à la
recherche-action poursuivie sur contrats, elle a donné lieu
à un double malentendu qu’un épisode suffit à illustrer.
Évoquant l’enquête qui se rattachait au projet de
création des villes à la périphérie de la capitale, et qui
devait aboutir à la publication de L’Attraction de Paris
sur sa banlieue (1965), Chombart de Lauwe est revenu,
dans ses entretiens avec Thierry Paquot, sur ce produit de
la collaboration entre recherche et administration, pour en
souligner le caractère limité, « puisqu’il se bornait pres-
que exclusivement aux aspects quantitatifs », en ajou-
tant : « Nous avions demandé d’autres moyens pour nos
études qui auraient pu être facilement utilisables et mettre
en cause d’une manière beaucoup plus directe les plans
en préparation ; mais ce moyens nous furent refusés »
(op. cit., p. 161). Aussi ses rapports avec Paul Delouvrier,
qui montra de l’intérêt pour ses travaux, furent-ils mal-
heureux et marqués par de réciproques incompréhen-
sions. Ces travaux sont ceux d’un humaniste resté sa vie
durant assez marginal au regard du système universitaire.
Ils ont eu pour cadres institutionnels successifs : le musée
de l’Homme, le Groupe d’ethnologie sociale transformé
en Centre de recherches rattaché au CNRS, le Centre
d’études des groupes sociaux ensuite converti en Centre
de sociologie urbaine (CSU), enfin l’EHESS. Le repli de
Chombart de Lauwe sur la recherche universitaire devait
cependant donner lieu à un nouveau malentendu. En ef-
fet, la rupture avec la politique technocratique de la
Vème République ne s’est pas pour lui accompagnée
d’un renoncement à un urbanisme humaniste de la ville
susceptible d’être planifié par les pouvoirs publics. Or,
les sociologues du CSU avaient choisi une orientation B. VALADE : CHOMBART DE LAUWE LE « PRÉCURSEUR » 17
 
beaucoup plus critique à l’égard de l’État. Ainsi que l’écrit
excellemment Michel Amiot : « Ce qui était point aveugle
pour P.-H. Chombrt de Lauwe était porté sous la lumière
crue des projecteurs du CSU. Chombart de Lauwe faisait
une politique pour planificateurs ; le CSU, une sociologie
des planificateurs et de la planification » (Contre l’État,
les sociologues, 1986, p. 41).
Une position universitaire marginale, non plus qu’une
grande indépendance d’esprit, jointe à une souveraine
indifférence aux questions de pouvoir comme au souci de
notoriété, ne sont, en définitive, pas seules en cause dans
l’écart constaté entre une œuvre d’une abondance foison-
nante et sa faible audience. Une implicite référence au
ecatholicisme social hérité du XIX siècle n’en a guère
favorisé la « réception », en une période de hautes pres-
sions idéologiques où l’on se réclamait d’une doctrine
autrement solide, — le matérialisme historique et dialec-
tique. Un volontarisme réformiste, résolument associé à
son analyse des transformations sociales, a contribué à
mettre son auteur en porte-à-faux. Comme le note perti-
nemment Thierry Paquot, « Aux marxistes, il ne le semble
pas assez et aux non-marxistes, il le paraît trop ». À quoi
s’ajoute une démarche intellectuelle largement ouverte à
l’hybridation, — c’est-à-dire à des croisements inédits
d’éléments divers —, constamment pratiquée. Ainsi donne-
t-elle lieu, en sociologie urbaine, à une contribution qui,
par son frémissement subjectif et ses fondements statis-
tiques, tient à la fois de la poétique de l’espace de Gaston
Bachelard et des études de morphologie sociale de Mau-
rice Halbwachs.
De cette œuvre, globalement considérée, on dira fi-
nalement qu’elle rassemble les éléments d’une sociologie
du changement dont l’agencement n’a peut-être pas fait
l’objet d’une élaboration théorique suffisante. C’est là sa 18 L’ACTUALITÉ DE PAUL-HENRY CHOMBARD DE LAUWE
 
force, — d’être, par sa plasticité, dégagée des carcans
conceptuels imposés —, mais aussi sa faiblesse, au re-
gard de ceux que rassurent les armatures verrouillées. En
son auteur on verra, autant qu’un « précurseur » ou qu’un
« pionnier », un « éclaireur » qui s’est donné pour mis-
sion de reconnaître des terrains et d’explorer des territoires
devenus depuis familiers aux chercheurs des sciences so-
ciales. Les voies qu’il y a frayées sont ponctuées de codifi-
cations méthodologiques dont l’article, paru en 1963 dans
le Journal de la Société statistique de Paris, « L’obser-
vation expérimentale en sociologie », est un exemple
entre beaucoup d’autres. Il ne serait pas inutile, en ces
temps de cheminements souvent erratiques, de s’y référer.
L’actualité de la pensée de Paul-Henry Chombart de
Lauwe est donc manifeste : les communications ici recueil-
lies en administrent la preuve.
 
L’homme et son parcours
   

∗STÉPHANIE COIFFIER
Paul-Henry Chombart de Lauwe :
Approche prosopographique
es quelques éléments qui vont suivre n’ont pas pour Lbut de présenter une biographie exhaustive de la vie
de Paul-Henry Chombart de Lauwe (1913-1998), mais de
donner les clés d’un parcours humain et scientifique. Nous
souhaitons ainsi éclairer à la fois les dimensions d’une
recherche passée tout en dévoilant son intérêt pour le pré-
sent. Pour accomplir cette démarche, nous essayerons de
faire le lien entre la vie d’un homme, l’époque dans la-
quelle il évolue et la construction de sa pensée. En outre,
il sera possible en suivant les traces du chercheur de tis-
ser la trame d’une méthode singulière.
Pour nous, aujourd’hui, Paul-Henry Chombart de
Lauwe appartient à une génération de chercheurs auxquels
il peut être affilié, associé, opposé. Nous employons le
terme génération dans le sens proposé par Karl Mann-
1heim . Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’appartenir à une
classe d’âge, mais également de vivre des situations iden-
tiques qui créent du lien entre les personnes ayant reçu la
2même « image naturelle du monde » . Cette image oriente
 
∗ Docteur en sociologie, membre du laboratoire GEPECS
1 Karl Mannheim, 1990, Le problème des générations, Paris,
Nathan.
2 Idem. p. 53
 22 L’ACTUALITÉ DE PAUL-HENRY CHOMBARD DE LAUWE
 
les choix et les prises de position ultérieures, comme la
manière dont chacun définit les modalités d’une re-
cherche sociologique. On a souvent mis l’homme et ses
travaux en marge, dans l’ombre, par rapport à d’autres de
ses contemporains. Pourtant, par bien des aspects, Chom-
bart de Lauwe était un homme de son temps. Il existe
sans doute de multiples articulations qui pourraient expli-
quer les perspectives qu’offrent ses recherches. Ces quel-
ques pages ne pourront pas toutes les aborder, mais nous
3souhaitons y transcrire les premières étapes d’un travail
prosopographique plus large concernant le chercheur et la
génération qui l’entoure.
Enfance de l’art et
premières approches ethnologiques
Que doit-on retenir, mettre à jour ? Comment choisir ?
Quels sont les moments marquants de la vie d’un homme,
de la démarche d’un chercheur ? Lorsqu’on répond à ces
questions, l’actualité d’une pensée se dessine à travers les
événements remarquables, mis en évidence et choisis
comme exemplaires. De cette manière, de jeunes cher-
cheurs promeuvent un corpus et des faits qui vont « faire
référence » pour eux. C’est ce que nous souhaitons pré-
senter dans cet article.
Les personnes qui ont pu côtoyer, recueillir des té-
moignages ou interviewer Paul-Henry Chombart de
4Lauwe , notent que le chercheur a grandi au sein d’une
 
3 À l’heure actuelle, au sein de l’équipe « cultures, savoirs et
solidarités » du laboratoire GEPECS EA 3625 (groupe d’étu-
des pour l’Europe de la culture et de la solidarité), un petit
groupe de jeunes chercheurs s’attelle à la valorisation des
travaux et de la pensée du sociologue.
4 Nous pensons tout particulièrement à Thierry Paquot dont
le recueil d’entretiens est une mine d’informations pré-
 S. COIFFIER : APPROCHE PROSOGRAPHIQUE 23
 
5famille « mi-bourgeoise, mi-aristocrate » . Cette présen-
tation initiale, perçue par ses proches, demande quelques
étayages pour être explicite aujourd’hui. Ainsi, à la lec-
ture de ces témoignages et après un entretien avec son
6épouse Marie-Josée Chombart de Lauwe , nous pouvons
nous représenter un milieu aisé et libéral où les aspira-
tions de l’enfant, puis du jeune homme, ne sont pas étouf-
fées. De la période de l’enfance, quelques faits biogra-
phiques déterminants peuvent être notés. Tout d’abord, la
famille est marquée par la Première Guerre, le père mili-
taire meurt des suites de celle-ci quelques années après
l’armistice. Paul-Henry est encore un jeune garçon, der-
nier d’une fratrie de six frères et sœurs. Sa mère, veuve,
se déplace souvent. Au début de l’adolescence, Paul-
Henry est décrit comme étant de santé fragile et les mé-
decins conseillent le bon air de la campagne. La mère et
le garçon s’installent donc à Urt au Pays Basque. Là, il
dispose d’un atelier de sculpture, art pour lequel il semble
avoir des dispositions et, malgré l’isolement, s’adonne
7aux premières observations de la vie rurale . Monté à
 
cieuses : Un anthropologue dans le siècle, 1996, Paris,
Descartes & Cie.
5 Idem, p.10.
6 Que nous remercions vivement pour son accueil chaleu-
reux, et dont nous avons appris beaucoup, lors de quelques
moments privilégiés, non seulement sur l’homme mais sur
la vie en général.
7 Paul-Henry Chombart de Lauwe est souvent affilié à
l’étude de la ville, de l’urbain. Pourtant, à plusieurs re-
prises au début de sa carrière, au Cameroun par exemple
ou à Uriage, il s’intéresse à la vie rurale. On en trouve les
traces à la fois dans ses photographies aériennes mais éga-
lement dans son premier recueil méthodologique sur
l’étude du milieu, intitulé : Pour comprendre la France,
1947, Paris, Presses de l’Ile-de-France.
 24 L’ACTUALITÉ DE PAUL-HENRY CHOMBARD DE LAUWE
 
Paris, il retrouve l’une de ses sœurs qui l’initie à la philo-
sophie et aux Beaux-arts, où il s’inscrit.
La recherche et la création artistique « se dénient »
parfois l’une, l’autre, s’opposent. Elles ne font pas tou-
jours bon ménage. Le tempérament artistique coexiste
mal avec la démarche savante. Toutefois, chez Chombart
de Lauwe, on peut percevoir l’empreinte de cette sensibi-
lité dans son intérêt pour l’architecture, l’urbanisme et
plus généralement, dans ses réflexions théoriques sur
l’espace. Elle se retrouve aussi dans son attention aux
possibilités créatives des individus et dans ses réflexions
sur la/les culture(s). Par exemple, dans les entretiens avec
Thierry Paquot, il évoque le chapiteau des colonnes des
cathédrales à la fois comme un objet sculpté — une
image —, mais aussi comme une technique de travail et
un élément compris dans un ensemble plus vaste. On peut
voir dans cette évocation une métaphore de la méthode
d’investigation qu’il mettra en place en tant qu’anthro-
pologue.
À Paris, il découvre également l’ethnologie à travers
l’enseignement de Marcel Mauss au Collège de France.
La pensée de Mauss est décisive pour l’ancrage concep-
tuel du jeune Chombart de Lauwe, elle agit tel un révéla-
teur. En 1936, sous la direction de Marcel Griaule, il
s’engage dans une mission exploratoire et aérienne du
Cameroun. Il y étudie les pierres et poteries Mandara, ce
qui lui permettra d’écrire son premier article pour le
Journal des Africanistes, en 1937. Dans les carnets ma-
nuscrits relatant ses observations initiales, on trouve déjà
une attention portée à la signification de la place des ob-
jets dans l’espace, mais aussi aux représentations asso-
ciées à ces objets. On le suit dans le village décrivant les
jarres sur le seuil des portes et s’interrogeant sur le carac-
tère symbolique des dessins qui les recouvrent.
 S. COIFFIER : APPROCHE PROSOGRAPHIQUE 25
 
Toutefois, le jeune ethnologue ne se contente pas de
rester au sol, il prend de la hauteur et réalise un ensemble
de photographies aériennes. Chercheur inventif, il décrira
par la suite, de manière détaillée, l’apport de cet outil
dans la méthodologie de l’enquête. En France, il peut
donc être considéré comme un des pionniers de cette
8technique et son recueil : la terre vue du ciel , certes en
noir et blanc, n’a rien à envier aux propositions actuelles.
D’autre part, en décrivant cet instrument, Paul-Henry
insiste également sur son souci « d’aller-retour » entre le
micro et le macro. Il décline ainsi sa perception du social
qu’il expliquera plus précisément dans son premier ou-
9vrage méthodologique : Pour comprendre la France :
« Dans le monde en miniature que constitue un village ou
une petite bourgade industrielle, une vue d’ensemble est
plus facile ; (…) De la comparaison d’une série d’études
de ce genre se dégage peu à peu dans notre esprit une
image de La France, infiniment plus riche que celle que
10nous avions au départ. »
Compagnons — Camarades
Dans les lignes transversales qui conduisent la vie et la
démarche scientifique de Chombart de Lauwe, il est no-
table de remarquer une approche collective de la recher-
che : travail en équipe, ouvrages collectifs, collaborations
interdisciplinaires et internationales. Malgré un caractère
plutôt introverti, on ne peut ni le qualifier de chercheur
solitaire, ni de penseur de salon. La clé de cette attitude
est sans doute à situer pendant la Seconde Guerre et dans
 
8 Paul-Henry Chombart de Lauwe, La terre vue du ciel,
1950, La documentation photographique, série 32.
9 D’abord écrit à et pour Uriage en 1941.
10 Paul-Henry Chombart de Lauwe, Pour comprendre la
France, 1947, Paris, Presses de l’Ile-de-France.