L'adaptation

De
Publié par

La transformation des systèmes sociaux questionne depuis toujours le sociologue et les catégories conceptuelles qu'il utilise. L'adaptation est un concept en vacance de la sociologie. Qu'est-ce que cela signifie ? L'adaptation n'est-elle pas un concept opératoire de la sociologie ? Telles sont les questions qui sont en toile de fond de cet ouvrage et auxquelles Alain Taché répond au travers d'une approche qui mène le lecteur des rives de la biologie où le concept est né aux rives de la complexité où il peut se définir comme un concept essentiel de la sociologie.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
Lecture(s) : 265
Tags :
EAN13 : 9782296341012
Nombre de pages : 364
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'ADAPTATION:
UN CONCEPT SOCIOLOGIQUE SYSTÉMIQUE

2003 ISBN: 2-7475-5434-1

@ L'Harmattan,

Alain TACHÉ

L'ADAPTATION:
UN CONCEPT SOCIOLOGIQUE SYSTÉMIQUE

Préface de Jean-Claude LUGAN
Professeur à l'Université des sciences sociales de Toulouse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Pratique de la systémique Collection dirigée par Marie-Noëlle Sarget
La séparation des différentes sciences humaines rend difficile aux scientifiques comn1e aux décideurs d'appréhender dans leur globalité les problèmes complexes des sociétés contemporaines. Les approches systémiques sont un moyen d'y remédier, en fournissant des concepts, des n1éthodes et des techniques qui permettent de les traiter de façon renouvelée. Complémentaires - et non rivales - de la démarche analytique à laquelle elles ne prétendent pas se substituer, elles permettent d'en corriger les excès et de pratiquer l'interdisciplinarité. Les approches systémiques constituent actuellement un espace de dialogue entre sciences de la nature et sciences de l'honm1e. Là s'élabore une réflexion qui favorise l'évolution des questionnements, le développement de nouvelles hypothèses, et la découverte de solutions inédites... Cette collection est ouverte aux recherches individuelles et collectives n1ettant en pratique une n1éthodologie systémique.

Couverture de Nadia Labatut. Huile sur bois: Entrelacements l nadia.la ba tu t@wanadoo. Er

PREFACE

Les processus de transformation des systèmes sociaux constituent l'un des éternels questionnements théoriques de la sociologie. De manière plus fonctionnelle les mutations socio-économiques affectant les institutions et les équilibres sociétaux contribuent à l'accroissement récent des demandes sociales orientées, notamment vers les sociologues. Ceux ci sont, en effet, de plus en plus interpellés en regard à des situations considérées comme dysfonctionnelles du point de vue des décideurs. Ils sont sollicités pour affmer la connaissance de populations spécifiques, pour faciliter les mutations économiques et sociales, pour mettre en œuvre des dispositifs politicoinstitutionnels. Agglomérations, villes, quartiers, entreprises, administrations, organisations en tout genre sont devenues depuis les années 90 les lieux communs de l'exercice de la sociologie. En d'autres termes devant la complexification des systèmes sociaux, les décideurs peut- être de plus en plus conscients que les mesures trop mécaniques sont inadéquates, sans effets, ou produisent des effets inattendus, voire pervers, recherchent des points d'appui, des éclairages plus pertinents.

La demande de sociologie du même coup se transforme, s'exprime différemment et devient de plus en plus pragmatique. Dans le cadre de la territorialisation, pour ne prendre que cet exemple, le sociologue est confronté à une pluralité d'acteurs de terrain qui ont affaire directement aux changements et qui doivent répondre à de nouvelles questions. La demande sociale tend à exiger du sociologue qu'il soit à même de fournir des schémas d'interprétation généraux des phénomènes par rapport auxquels il est engagé, mais aussi, ce qui est nouveau, qu'il propose des orientations concrètes voire des prescriptions, qu'il conçoive et développe des outils, et qu'il accompagne quelquefois les acteurs dans l'opérationnalisation d,e ces outils. Les acteurs et décideurs sociaux sollicitent le sociologue sur le double plan de sa compétence à produire de la connaissance et de sa compétence technique et relationnelle. Sous couvert quelquefois d'une demande technique, les décideurs souhaitent que le sociologue les accompagne dans le processus de transformation qu'ils développent. Le sociologue peut apparaître aujourd'hui comme un homme ou une femme de son temps en prise avec des phénomènes sociaux qui questionnent ses référents théoriques et les catégories conceptuelles qu'il utilise généralement pour les comprendre. Anciennement l'évolution, plus récemment le changement, la régulation, nombreux sont les concepts à visée opératoire que les sociologues peuvent convoquer

pour se représenter les phénomènes sociaux et leurs transformations, mais il en est un qui, comme le souligne l'auteur, est plus fréquemment absent ou quasi-absent de la sociologie: l'adaptation. Tout se passe, en effet, comme si "le concept était en vacance de la sociologie". Que signifie cette vacance? Pourquoi la sociologie s'est-elle peu saisie du concept d'adaptation, voire ne s'en est pas saisie du tout? Pourquoi ce concept n'appartient-il pas à la panoplie des concepts opératoires du sociologue en général et du sociologue d'intervention en particulier? Quels peuvent être les éléments d'une définition de l'adaptation en sociologie comme connaissance actionnable, c'està-dire une connaissance produite en la produisant, une connaissance qui relie le faire et le savoir, qui permet de comprendre pour savoir et de savoir pour comprendre, qui articule sa composante pragmatique et sa composante épistémique, le connu et le connaissant, une connaissance qui relie dans un contexte mouvant. Telles sont quelques-unes des questions auxquelles Alain Taché se propose de répondre au travers d'une approche systémique qui, force est de le constater, est peu utilisée, voire peu prisée par les sociologues, selon l'idée d'ailleurs erronée, que systémisme et fonctionnalisme se confondent. Il nous propose notamment de porter un regard neuf sur l'adaptation au terme d'un cheminement transdisciplinaire qui, de la biologie (discipline où est né le concept d'adaptation), en passant par la psychologie (discipline pour qui le concept est opératoire) et jusqu'à la sociologie, nous familiarise avec l'histoire scientifique du concept. L'hypothèse sous-jacente est qu'une représentation pertinente de l'adaptation peut "émerger de son histoire, de son parcours, de ses usages, de son absence comme de sa présence, de sa discipline d'origine comme de son indiscipline et que ce parcours transdisciplinaire permet une montée en généralité et un réflexion agrégative sur l'adaptation". Par sa culture étendue, l'auteur - et ce n'est pas son moindre mérite - rend accessible une épistémologie de l'adaptation qui pourrait être rébarbative. Il met l'accent sur les moments forts de la vie du concept et le lecteur peut ainsi repérer, par exemple, pourquoi, alors que la sociologie dans ses démarches fondatrices, au 19ème siècle, s'est souvent inspirée de certains principes de la biologie et que l'on pourrait s'attendre de ce fait à ce que l'adaptation soit transposée de la biologie vers la sociologie, le concept n'y est que peu utilisé. Le lecteur comprend aisément en quoi, parce qu'il est porteur d'une vision de l'homme et de la société, le concept d'adaptation est depuis toujours l'enjeu de polémiques scientifiques. Au-delà de cette approche transdisciplinaire fort documentée, Alain Taché nous

invite

-

et c'est là une autre originalité de son ouvrage - à se saisir des hypothèses et

des concepts de la pensée systémique complexe pour se représenter le concept d'adaptation. C'est d'abord dans une veine constructiviste et, de manière complémentaire, en s'appuyant sur les principes de la pensée complexe qu'il aborde sa modélisation. Il clarifie de cette façon certaines méprises concernant la complexité. La complexité est quelquefois invoquée lorsqu'on ne peut agir, lorsqu'on ne peut comprendre, et c'est là sans doute un premier malentendu. Face aux difficultés pour rendre intelligible un phénomène social qui articule de nombreux acteurs porteurs de

8

nombreuses logiques, elle représente alors une figure condensant l'inexplicable, l'embrouillamini. L'enchevêtrement des logiques d'acteurs, des logiques institutionnelles et sociales est synonyme d'inaction voir d'abandon de l'action, teinté de fatalisme. Dans le même temps, et de manière paradoxale, elle serait une espèce de panacée, le remède explicatif miracle face aux difficultés rencontrées, le concept fourre-tout à la mode, l'inéluctable d'une tentative de compréhension des phénomènes. La complexité est alors envisagée comme une recette prête à l'emploi ou comme une mallette d'outils, un ensemble de méthodes pré-pensées. Or, comme le montre l'auteur, la perspective de la complexité ne se réduit pas à la sélection et à la force de certains outils. Il s'agit là, d'un parti pris résolument épistémologique. Tout au long de cet ouvrage, est illustré l'ambition première de la complexité: la production d'une connaissance multiclimensionnelle, en réhabilitant les articulations brisées par le cloisonnement entre disciplines, entre catégories conceptuelles et entre types de connaissance. La pensée multidimensionnelle est la pensée qui n'isole pas les différents aspects d'un même objet et c'est toute l'ambition de cet ouvrage concernant l'adaptation. Ceci étant, l'auteur ne vise évidemment pas l'exhaustivité ou la complétude et, malgré l'apport conceptuel indéniable, il offre au lecteur le visage de la modestie. Il utilise pour les besoins de sa modélisation, entre autres choses, les principes de dialogique, de récursivité et d'hologrammation qui, alors qu'ils ne sont pas toujours familiers aux lecteurs, sont présentés de manière très pédagogique et ne constituent pas un obstacle à la compréhension. De manière générale, on repère derrière le sociologue qui écrit, le pédagogue qui intervient, et le souci didactique avec lequel il propose son argumentation constitue sans doute un intérêt indéniable pour ce genre d'ouvrage qui prendrait le risque sinon d'apparaître par trop pesant. Le lecteur pourra se reporter régulièrement à des tableaux de synthèse. L'utilisation de schémas, l'index des auteurs et les biographies succinctes des auteurs référencés constituent autant d'outils qui accompagnent cette lecture.

En définitive au moment où la sociologie, sollicitée par des décideurs de plus en plus déroutés face aux interactions multiples de processus de tous ordres, doit peut être renouveler ses approches théoriques, Alain Taché nous propose une réflexion originale sur le concept d'adaptation. L'intérêt de cette démarche réside dans l'approche systémique qu'il emprunte et le recours aux principes de la pensée complexe qu'il utilise de façon maîtrisée. Il contribue à démontrer, s'il en était besoin, toute la pertinence et l'efficacité d'une telle approche pour renouveler la définition du concept d'adaptation, auquel il redonne une dimension plus opératoire pour la sociologie. Jean-Claude Lugan Professeur à l'Université des sciences sociales de Toulouse

9

AVIS AU LECTEUR

Afin de faciliter l'appropriation de notre argumentation, nous proposons au lecteur quelques points de rendez-vous et quelques petits outils de repérage. Les différents chapitres sont émaillés de schémas qui offrent une respiration à la lecture et proposent une synthèse imagée du propos. Une table des schémas se trouve également en fin d'ouvrage. De manière conventionnelle, nous proposons pour chaque chapitre une articulation qui de l'introduction à la conclusion présente les temps forts de l'argumentation au travers des différentes parties. Chaque introduction proposera, à partir des questions spécifiques du chapitre, le plan de l'argumentation et donnera le Schéma général de l'argumentation du chapitre. Ceci permettra au lecteur de repérer le questionnement qui guide le chapitre et ses différentes parties. Soulignons que chaque chapitre proposera une synthèse de l'argumentation sous l{~ titre Construire une définition de l'adaptation. Le lecteur pourra ainsi, en plus de ce qu'il aura lui-même retenu, repérer de manière concentrée les différents éléments que nous proposons de souligner avant de passer à la partie suivante. L'ensemble de ces outils permet de tracer, depuis l'introduction générale jusqu'à la conclusion, le chemin d'une définition complexe de l'adaptation. Afin de permettre une compréhension plus large des auteurs que nous sollicitons, nous avons choisi, quand cela est possible, de présenter quelques éléments concernant leurs biographies. Sauf exception, quand le nom d'un auteur apparaît pour la première fois dans le texte, nous mentionnons le cas échéant l'existence de cette biographie par une note de bas page qui renvoie à une table des auteurs en fin d'ouvrage (Prénom et nom de l'auteur, cf. note biographique). De manière classique, la table des matières détaillée est située en fin d'ouvrage, où l'on trouvera également la table des schémas, l'index des auteurs ainsi que la bibliographie.

10

INTRODUCTION

"N'aspire pas, ô mon âme à la vie éternelle, mats explore le champ des possibles."
Pindare 1

"Pour chaque concept, il faut dresser un profil épistémologique qui nous indiquera les diverses étapes par lesquelles a passé ce concept et quelle influence plus ou moins prolongée il a eue dans la formation de l'esprit scientifique. Chaque concept aura son profil bien déterminé, bien spécial." Maurice Lalonde2

Depuis le début des années 90, S. Wuhl nous dit que "l'idée d'un effet territoire s'impose (.. .). Elle incite à une valorisation des relations de proximité, à une dynamisation du milieu local, à la recherche d'une articulation plus directe entre sphère sociale et économique sur un territoire."3 La politique de l' emploi/ formation n'échappe pas à ce phénomène et le passage d'une politique territorialisée de l' emploi/ formation à une politique territoriale est sans doute le véritable enjeu des transformations en cours. Il s'agit rien de moins que de passer d'une projection sur un territoire donné d'une politique élaborée à l'échelon national à une politique ancrée sur des configurations économiques, sociales et spatiales spécifiques. Ce passage peut se comprendre et s'apprécier à l'aune de la capacité des acteurs à se coordonner entre eux et, pour ce faire, à combiner différents principes d'actions hétérogènes qui heurtent quelquefois les pratiques et les représentations des acteurs (promouvoir une stratégie de l'animation des acteurs locaux, décloisonner les administrations parties prenantes, coordonner des initiatives au sein d'un réseau partenarial, m10biliser les forces militantes locales, modifier les rapports entre institutions et société civile, etc.).

1 Célèbre poète lyrique grec (518-V.-483 avoJ.-C.), auteur, entre autres, des ÉpÙinieJ. 2 NIaurice Lalonde, La théoriede la connai.r.rance .rcientifique Je/onGaJton Bachelard,Ottawa, éd. FIDES, 1966. :\ Simon Wuhl, InJet1ion: /eJpo/itiqueJ en (rÙe,Paris, PUF, ColI. Sociologie d'aujourd'hui, 1996, p. 194.

Il est clair pour les observateurs, que la décentralisation et la déconcentration conjointes impliquent le décloisonnement de l'action de l'Etat et de ses administrations, des initiatives de collectivités territoriales, davantage de souplesse d'intervention, l'intégration des administrations au sein des réseaux d'acteurs locaux, la professionnalisation des acteurs, la transformation des représentations... bref, un accroissement de la responsabilité, à la fois collective et individuelle, des acteurs locaux qui ensemble mettent en œuvre la politique de l'emploi/ formation. Dans la dynamique d'une évolution et de changements plus globaux, les acteurs d'un territoire doivent développer les modalités concrètes de la mise en œuvre de la politique de l'emploi/ formation. Ils sont donc directement impliqués, au niveau local, dans l' opérationnalisation du système de la politique de l' emploi/ formation. Rien d'étonnant alors que ces acteurs soient porteurs de demandes concernant l'organisation, le développement, l'ajustement ou la transformation du système (la question de l'adaptation). Ils s'adressent à un tiers - le sociologue - susceptible, et en tous cas supposé comme tel, d'accompagner les acteurs par rapport à leurs demandes (la question du tiers et de l'intervention). Objet du présent ouvrage-l, ces demandes posent tout d'abord la question de la construction d'une catégorie conceptuelle sociologique qui permette justement d'en rendre compte: l'adaptation. Elles posent ensuite au plan à la fois théorique et pratique la question de la mise en œuvre de cette adaptation au travers de la participation d'un tiers qui est le sociologue. Cette question sera traitée dans un deuxième ouvrage. On l'aura compris, les acteurs de la politique de l'emploi/formation sont en prise directe avec l'opérationnalisation de la politique de l'emploi/ formation, c'est-à-dire qu'ils doivent, sur le plan local, non seulement organiser la politique de l'emploi/ formation mais aussi, au fll du temps, faire fonctionner cette organisation et le cas échéant la transformer, tout cela en relation avec leurs environnements. Il va de soi que le système de la politique de l'emploi/ formation est orienté vers des finalités qui impliquent une tension projective. Les acteurs qui définissent l'organisation de la politique de l'emploi/ formation ne sont pas extérieurs à cette dynamique puisqu'ils l'incarnent: ils sont parties prenantes du système. Cette tension projective décline différentes actions (défmir des objectifs généraux et des objectifs opérationnels, articuler des étapes, exécuter des tâches, mettre en œuvre des ressources mobilisables, rechercher des ressources complémentaires, etc.) qui concourent par principe à l'atteinte des finalités.

L'opérationnalisation de la politique de l'emploi/formation n'est pas une tâche aisée quand, de plus, elle implique des transformations dans les habitudes de travail, dans les représentations des acteurs (articuler cloisonnement et ouverture,
4 Cet ouvrage est issu en partie de la réflexion menée dans le cadre d'une thèse de Doctorat en Sociologie soutenue en 2()()2 à l'Université des Sciences Sociales de Toulouse et pour laquelle la mention tr1:.r onorable et les ./iflicitationJdu jury h ont été attribuées.

12

concurrence et coopération, intérêts particuliers et intérêts d'un territoire, définition locale et cadre global) qui mettent en question les modes de régulation qui jusque-là étaient en vigueur et qui engendrent quelquefois des résistances. Ces transformations sont, sans aucun doute, anxiogènes et l'émotion est quelquefois palpable dans les rencontres avec les acteurs de la politique de l'emploi/ formation. Il n'est donc pas étonnant que ces mêmes acteurs formulent en direction du sociologue des demandes que nous avons choisi de repérer comme étant des demandes d'adaptation de l'organisation du système. Mais, quelle est donc cette catégorie conceptuelle que nous convoquons ici pour expliciter les demandes sociales qui nous échoient? De quelle adaptation parlons-nous? Comment définir l'adaptation en sociologie? Il est clair que les demandes des acteurs nous ouvrent la voie à une définition possible de l'adaptation comme catégorie sociologique. Les acteurs semblent, en effet, dire au sociologue que l'organisation sur laquelle ils fonctionnent est mise en question et qu'il est nécessaire d'en changer. Dans tous les cas, il s'agit de transformer les pratiques et les représentations des acteurs. Il est possible alors de traduire la demande des acteurs en un énoncé général qui constitue une définition a minima de l'adaptation. L'adaptation peut être envisagée comme le processus par lequel, à partir d'un diagnostic interne et en vue de quelques [malités, un système complexe passe d'un niveau d'organisation à un autre niveau d'organisation différent du précédent. Dans leurs demandes, les acteurs font état le plus souvent d'un diagnostic interne qui convoque les implicationsdle l'évolution de la politique publique de l'emploi/ formation et celles relatives aux changements induits par cette évolution mais, ces catégories, d'évolution et de changements, rendent-elles compte de manière pertinente de la situation relatée par les acteurs? La réponse ne peut, selon nous, qu'être mitigée car, sans doute, le sociologue peut utiliser ces catégories mais au prix, vraisemblablement, d'un compte rendu partiel de la situation. Les acteurs d'ailleurs intuitivement ne s'y trompent pas et invitent le sociologue à convoquer une catégorie sociologique beaucoup plus proche de leurs préoccupations, beaucoup plus microsociologique tout en étant complémentaire de celles d'évolution et de changement davantage considérées comme respectivement macro-sociologique et mezzo-sociologique. L'adaptation comme catégorie sociologique ne doit-elle pas prendre sa place en relation interactive avec ses proches parentes que sont l'évolution et le changement?

Les acteurs du système montrent, également, au travers du diagnostic interne que l'opérationnalisation de la politique de l'emploi/ formation articule régulièrement des processus de comparaison entre les résultats projetés/ attendus et ceux réalisés/ obtenus. Ils portent ainsi à la connaissance du sociologue quelque chose de l'ordre d'un processus d'évaluation concomitante sur la pertinence et l'efficience des actions menées en référence aux finalités. Cette délibération comparative produit des informations qui légitiment la demande, à la fois la prise de décision de faire appel à

13

un tiers et les éléments qui la composent. Au cours de la rencontre, les acteurs font quelquefois état d'ajustements partiels de l'organisation du système rendus nécessaires suite au processus de comparaison. Ces ajustements ne changent d'ailleurs par la forme générale et initiale de l'organisation. En revanche, au fil du temps, des transformations plus profondes doivent quelquefois avoir lieu et alors affecter la forme de l'organisation de manière plus durable. C'est d'ailleurs, nous semble-t-il, davantage dans ce cadre là qu'il est fait appel au sociologue. Au travers des demandes des acteurs, on comprend bien que le système est capable de perdurer alors que son environnement change en permanence et que, conséquemment, les relations entre les unités actives du système s'en trouvent modifiées. Le système est capable à la fois, comme le souligne J.-L. Le Moigne, de "régulation synchronique" et de "morphogenèse diachronique."5 L'adaptation comme catégorie sociologique ne doitelle pas rendre compte à la fois de la synchronicité et de la diachronicité du processus? La demande des acteurs fait référence explicite, même s'il n'est pas nommé de cette manière, à un système de production et de traitement de l'information (construction de critères pertinents, recueil, comparaison, explicitation, restitution) luimême partie prenante d'un système de décision. L'adaptation comme catégorie sociologique peut-elle échapper à cet ancrage dans un système de production et de traitement de l'information qui participe lui-même d'un système de décision? Les demandes adressées au sociologue se font au'Ssi l'écho des difficultés que rencontrent les acteurs. Les acteurs témoignent notamment de leurs difficultés à faire face au fait que la politique de l'emploi/ formation est un système d'acteurs et d'actions enchevêtrés. Comment au travers de l'adaptation, . comme catégorie sociologique, illustrer cet enchevêtrement? Les acteurs, prenant acte de cet enchevêtrement, doivent non seulement de manière permanente "bricoler avec les mesures de l'emploi et les acteurs concernés", mais ils doivent également s'engager individuellement dans l'action. Ils doivent alors mobiliser à la fois des ressources physiologiques et psychologiques. Ce faisant, ils prennent le risque de mettre en question leur intégrité bio-psychologique, leurs représentations et leurs actions. Il n'est pas étonnant de rencontrer des acteurs qui disent "craquer" face à la situation dont ils sont à la fois les produits et les producteurs. La politique de l'emploi/formation est tout autant en eux qu'ils sont en elle. S'il est évident que le système de la politique de l'emploi/ formation est un système anthropologique, l'adaptation en tant que catégorie sociologique peut-elle se passer de cet ancrage? Peut-elle se séparer d'un ancrage à la fois biologique et psychologique? Ne peut-elle s'envisager dans cette transdisciplinarité ?

:;

p.114.

J ean-

Louis

Le Moigne,

La modé!iration deJ .ry.rtème.rcomp!exe.l~ Paris,

Dunod,

Afcet

Systèmes,

1990,

éd. reo et corr.

1993,

14

Les demandes, concernant cette interrogation de l'organisation initiale ou en cours du système, sont adressées à un tiers que l'on peut pour l'instant considérer comme extérieur au système ou en tout cas à la marge de celui-ci, qui est le sociologue. Il faut penser que le système et ses acteurs entrevoient positivement la participation du sociologue à leur questionnement et attendent a minima qu'il permette si ce n'est des solutions, en tout cas d'y voir plus clair. Ils ont l'intuition qu'il est nécessaire de s'adresser à un tiers pour faire avancer la question de l'organisation interne du système. L'adaptation en tant que catégorie conceptuelle ne doit-elle pas alors intégrer le tiers comme un opérateur de lisibilité accrue, voire de transformation? Comment articuler le sociologue dans une définition générale et opératoire de l'adaptation? Le sens commun, quant à lui, indique que les acteurs doivent tour à tour adapter les mesures décidées au niveau national à une réalité locale, articuler ces mesures à d'autres mesures de politiques publiques différentes. Ils doivent adapter régulièrement l'organisation de la politique de l'emploi/ formation qu'ils ont en partie créée, s'adapter à cette organisation, adapter leurs représentations et leurs actions, suivre l'adaptation en même temps que l'anticiper, etc. Sans aller plus avant, on comprend bien que les acteurs posent de diverses manières la question de l'adaptation et qu'une brève réflexion amène à amplifier le questionnement. Les éléments rapidement repérés dans cette introduction concourent, d'une part, à signifier que l'adaptation ne va pas de soi: il ne s'agit pas, en effet, d'un concept évident et, d'autre part, à imaginer la nécessité d'un niveau de généralisation et de conceptualisation de l'adaptation qui permette de définir l'adaptation comme une catégorie sociologique. Peut-on proposer de définir, dans le cadre de cet ouvrage, l'adaptation comme une catégorie sociologique utilisable pour se représenter les situations dont les acteurs de la politique de l'emploi/ formation se font l'écho dans leurs demandes? La réponse à cette question est assurément positive et l'adaptation se définira en relation au fait que la politique de l'emploi/ formation est incarnée par des individus et donc qu'elle est éminemment anthropologique, c'est-à-dire qu'elle se construit en relation avec les potentialités humaines et qu'elle les utilise dans son développement et sa transformation. Elle rendra compte de l'ancrage pluriel de cette politique publique (national, régional, local et européen). Elle s'articulera au fait que celle-ci est un sys tème d'acteurs et d'actions de plus en plus enchevêtrés et de plus en plus de coordonnés. Elle intègrera la redéfinition de la place et du rôle des acteurs dans le système. Elle combinera à la fois le passé (effet d'héritage, déterminisme systémique), le présent (l'action en cours) et l'avenir (le projet) pour définir un temps au cours duquel l'opérationnalisation de cette politique publique s'effectue sur un espace/ territoire donné selon des formes originales. Elle mettra en exergue à la fois les aspects synchronique et diachronique des situations. Elle intégrera les systèmes d'information et de décision et articulera la participation d'un élément tiers en l'occurrence le sociologue.

15

Notre projet de définition de l'adaptation est rendu difficile pour deux raisons essentielles. D'une part, parce qu'à l'instar d'autres concepts, l'adaptation, de par son appartenance au vocabulaire de différentes disciplines, est un concept élastique et polysémique. Il se déplace, en effet, d'une discipline à une autre et quelquefois d'une théorie à l'autre au sein d'une même discipline. Nous proposons alors en référence à l'approche systémique de repérer, depuis l'émergence du concept en biologie, certaines des bifurcations et des ruptures épistémologiques au travers desquelles ce concept s'est transposé en psychologie et en sociologie. En effet, le concept, au cours de son histoire depuis sa naissance au sein de la biologie, s'est chargé de caractéristiques toujours utiles aujourd'hui pour le qualifier mais devant cependant être quelquefois relativisées ou transformées par d'autres avec lesquelles, par une lecture complexe, il se trouve en relations dialogiques, récursives, hologrammatiques ; toutes relations qui fondent son auto-éco-ré-organisation conceptuelle et sa possible inscription au rang de catégorie sociologique actionnable. D'autre part, et c'est là la raison principale, parce qu'il est singulièrement absent de la sociologie qui lui préfère les concepts d'évolution et de changement. La conséquence directe de cette absence est que l'adaptation n'offre à son utilisateur aucun des sésames habituels. Elle n'offre ni un argument d'autorité, ni une connivence avec l'auditoire ou les lecteurs, encore moins une caution scientifique. Mais, ceci n'est sans doute pas un inconvénient, c'est davantage un appel à plus d'exigences et à l'élaboration d'une définition plus approfondie. L'élasticité, la polysémie et l'absence relative du concept d'adaptation en sociologie sont alors une invitation à s'interroger. Quelles peuvent être les causes de l'absence relative de l'adaptation dans le corpus de la sociologie? Cette absence, ne nous conduitelle pas à nous représenter le concept d'adaptation, au travers des autres disciplines, dans une interdisciplinarité et/ ou inter-théorie? Si l'adaptation en tant que phénomène est étudiée par de nombreuses disciplines c'est sans doute qu'il comporte plusieurs facettes, plusieurs dimensions intéressant les problématiques développées par ces disciplines. Ne peut-on pas alors construire, au travers des angles de vue des différentes disciplines, le processus de l'adaptation dans ses différentes dimensions? Ne peut-on comprendre l'adaptation en se référant à son histoire et à son parcours? L'éclairage pluridisciplinaire ne permet-il pas une montée en généralité et une réflexion plus agrégative sur l'adaptation? Ne peut-on faire bénéficier l'adaptation en sociologie des avancées des autres disciplines et donner une assise transdis ciplinaire/ complexe à l'adaptation? On remarque dans l'histoire des sciences que l'intérêt de différentes disciplines pour un même objet traduit le plus souvent une complexité de cet objet jusqu'alors invisible. Cette complexité inédite ne réside pas dans la substance même de l'objet mais dans notre rapport à cet objet et dans l'adoption d'un regard porté sur l'objet, ou autrement dit, d'un point de vue repérable au travers d'un projet. La défmition de l'adaptation ne s'inscrit-elle pas alors sur le fond d'écran qu'est le projet? Cette définition à venir peut-elle se lire en dehors du projet qui la met à jour?

16

Le rapport à l'objet peut également passer par l'ensemble des méthodologies que le chercheur met en œuvre. Les causes de la complexité ainsi découvertes sont alors à chercher du côté du changement radical de regard porté sur l'objet; regard articulé à un ensemble de pratiques/méthodologies. Notre définition de l'adaptation ne donne-t-elle pas à voir de notre point de vue, de notre regard, de notre projet? N'est-il pas possible de se représenter le concept d'adaptation au travers des méthodologies de terrain développées dans notre pratique du chercheur?
Le projet de définition de l'adaptation nous place, aujourd'hui, devant l'exigence d'une approche que l'on peut qualifier de systémique. D'une part, parce que cette épithète de caractère est en relation, non pas à une évidence de l'existence de l'objet de recherche "adaptation", mais davantage à la pertinence d'une construction de celui-ci en relation avec un projet. D'autre part, parce que cette approche s'ancre dans une lecture multidisciplinaire et polycentrique (théorique et pratique) et qu'elle s'appuie sur la conjonction des savoirs afin de parvenir à la construction du concept lui-même en référence au projet. Il est alors possible d'imaginer suivre le chemin de l'explicitation d'un usage du concept dans le vocabulaire théorique des différentes disciplines. Ce déplacement dans l'interdisciplinarité permet, nous semble-t-il, d'éclairer les zones ombragées d'un savoir en construction sur l'adaptation. Il s'agit alors de développer une définition de l'adaptation qui emprunte à la notion de réseau son potentiel polycentrique de combinaisons et de résonances. Nous étudierons les racines de l'adaptation en biologie et la transposition du concept en psychologie et sociologie. Nous étudierons les définitions et les usages de l'adaptation dans ces différentes disciplines pour ce qu'elles apportent à elles seules, sans pour autant perdre de vue ce qu'elles apportent ensemble de manière transversale.

La notion d'harmonique issue de l'univers musical peut aussi aider à se représenter notre projet de définition en cela que l'adaptation articule, outre une signification principale (la note fondamentale), un ensemble de significations harmoniques (multiples de la fondamentale). Les fréquences harmoniques de l'adaptation sont liées à l'histoire du concept, sa généalogie mais aussi aux usages complémentaires et quelquefois antagonistes qui en sont faits. Si l'on poursuit la métaphore musicale, nous pouvons nous représenter une définition de l'adaptation en contrepoint c'est-à-dire émergente (composée) de plusieurs lignes mélodiques construites de façon harmonique et en interactivité. Chaque ligne mélodique de l'adaptation peut s'entendre séparément des autres et offrir à elle seule une certaine musicalité. I/ensemble des lignes mélodiques s'étayant les unes les autres pour former un tout dont la musicalité n'est pas réductible à celle des parties.

17

Afin de préciser la direction de notre projet de définition, il nous paraît utile de donner à lire en suivant quelques-unes des hypothèses générales qui d'emblée ont guidé notre approche. La politique de l'emploi/ formation peut être considérée comme un système complexe notamment par le fait qu'elle constitue un processus. Suivant en cela les traces de J.-L. Le Moigne, nous admettons qu'il y a processus "lorsqu'il y a, au fil du temps T, la modification de la position dans un référentiel "Espace-Forme", d'une collection de "Produits" quelconques identifiables par leur morphologie, par leur forme F donc. La conjonction a priori d'un transfert temporel E (déplacement dans un espace) et d'une transformation temporelle F (modification de la morphologie) constitue par définition un processus. "6 Nous définissons ainsi un processus par son exercice et son résultat. L'illustration la plus frappante est sans doute le phénomène de décentralisation de la politique emploi/formation du niveau étatique au niveau régional. La décentralisation définit les termes de la conjonction, au sein d'une temporalité, d'un physique des lieux de décision de la politique transfert spatial - déplacement emploi/ formation de l'espace central étatique à l'espace local régional - et d'une transformation des formes de la politique emploi/ formation en relation avec les spécificités locales. L'observation tant d'un point de vue global que local montre, sur une période de quelques années, que la politique de l'emploi/ formation en tant que système complexe s'est transformée. Les transformations du système constatées à la fois au plan des réglementations, de celui des acteurs et des approches pédagogiques, peuvent être considérées comme des résultats de l'adaptation du système. On répond ainsi à la question de savoir: Qu'est-ce "ça" fait? Qu'est-ce que "ça" produit? Sans anticiper sur une définition plus conséquente, nous pouvons déjà dire que ces transformations, en tant que résultats de l'adaptation, témoignent du passage d'un niveau d'organisation du système à un autre niveau d'organisation différent du premier. Mais il faut souligner que les résultats seuls ne nous renseignent pas sur le cheminement emprunté par le système pour son adaptation. Le qu'est-ce fYJfait? ne nous informe pas sur le comment fa fait ?, ni sur le par quoi f'Cl passe? Autrement dit, les résultats de l'adaptation ne nous éclairent pas sur l'exercice de l'adaptation. Les transformations sont sans doute l'indication que le système s'adapte, mais encore faut-il s'intéresser à l'activité d'adaptation proprement dite pour comprendre ce que peut être l'adaptation du système complexe, pour comprendre l'adaptation comme un processus. Ainsi, nous faisons l'hypothèse que l'adaptation du système peut se représenter par un processus, à la fois par ses résultats et par son exercice. Il nous faut alors savoir : Qu'est-ce que l'adaptation produit? Quels sont ces résultats? Comment parvient-elle à produire? Par queUe activité passe-t-eUe pour parvenir à ce résultat?

(, Jean-Louis Le Moigne, La modélÙation deJ .!YJtèmeJ complexeJ, p. 46.

18

Les acteurs de la politique de l'emploi/ formation posent la question de l'adaptation du système ou plus exactement celle des adaptations du système, tant il est vrai qu'ils ont la conscience flottante que l'adaptation globale du système au sein duquel ils interagissent est le point d'aboutissement possible d'un ensemble de microadaptations qui s'agrégeant les unes les autres rendent compte de l'adaptation globale du système complexe. Un responsable de formation disait un jour: "Pour que ça change, il faut changer et il faut que tout change", signifiant ainsi le changement du système par l'interaction d'un changement individuel et d'un changement structurel. On peut alors faire l'hypothèse que poser la question de l'adaptation du système complexe revient à poser la question plus générale de la production d'un modèle de l'adaptation qui satisfasse les différentes dimensions adaptatives du système: aux plans du sujet, de l'acteur, de l'organisation, de l'institution, etc. Nous faisons alors l'hypothèse que l'unité de l'adaptation ne peut se concevoir sans la diversité des adaptations qui la nourrissent et qu'en retour elle alimente.
Les acteurs de la politique de l'emploi/ formation ont l'intuition de la complexité du système dans lequel ils interagissent. Ils ne nomment pas la complexité par la dialogique, la récursivité, l'hologrammation ou encore l'auto-éco-ré-organisation mais repèrent de manière précise que, par exemple, les parcours de formation amènent de plus en plus les organismes de formation à coopérer alors qu'ils sont en concurrence; que les restrictions budgétaires ou les réorientations de crédits obligent à articuler pénurie financière et richesse pédagogique; que les prescripteurs de formation attendent essentiellement du placement à l'emploi alors que les prestataires d'insertion professionnelle n'évaluent pas leurs actions qu'au travers du seul placement; les prestataires ont conscience de l'attribution d'un rôle macrosociallié à la paix sociale et le fait qu'ils contribuent nolens volens au passage du désordre à l'ordre social (chômage/ emploi). On comprend clairement qu'au travers des représentations des acteurs, il est possible de faire l'hypothèse que l'adaptation du système est un phénomène complexe au sens qu'il est possible de l'envisager au travers des principes de la complexité. Autrement dit, les acteurs de la politique de l' emploi/ formation nous invitent, au travers de leurs représentations, à faire l'hypothèse, en ayant recours aux principes de la pensée complexe, de l'intelligibilité complexifiée de l'adaptation.

Corollairemen t à cette hypothèse et dans le fil de la transdis ciplinarité, nous pouvons avancer l'idée que la complexification de l'adaptation émerge de la réintégration du concept dans toutes ses dimensions. La systémique invite, en effet, à relier ce qui est séparé, conjoindre ce qui est disjoint. On peut facilement faire le constat que les disciplines, en relation à leur projet, ont intégré de manières diverses et variées le concept d'adaptation. Elles ont contribué ainsi à enrichir l'adaptation mais dans le même temps, de par le cloisonnement disciplinaire, elles ont séparé voire amputé le concept. Elles l'ont cantonné au seul usage de leur discipline perdant ainsi son potentiel complexe. La modélisation systémique nous ouvre alors à l'idée qu'il est possible d'inclure ce qui est exclu, de 19

rendre présent ce qui est absent, de rendre par l'indiscipline à la complexité ce qui est can tonné à une discipline. Avoir le projet d'une intelligibilité complexe de l'adaptation, c'est alors faire l'hypothèse d'une possible complexification du concept à partir de la réintégration de celui-ci dans son histoire, son parcours, sa présence et son absence.

Afin d'enrichir l'intelligibilité de l'adaptation des systèmes complexes, il nous paraît pertinent de discuter la notion d'adaptation d'un point de vue de ses ancrages multidisciplinaires et théoriques au travers de ces quelques hypothèses. Quelles sont les voies possibles d'une définition de l'adaptation en sociologie? Quelles sont les voies possibles pour définir l'adaptation comme une catégorie actionnable du sociologue d'intervention ? Voilà les deux questions principales auxquelles nous tenterons d'apporter, dans l'argumentaire qui va suivre, notre contribution. Nous envisagerons successivement et conjointement les apports de la biologie, de la psychologie et de la sociologie qui nous permettront de développer une conception complexifiée de l'adaptation. L'adaptation est consubstantiellement liée à la biologie. C'est en effet à partir du

19ème siècle - Chapitre1, L'ancragebiologique e l'adaptation au sein de ce corpus d théorique en construction que le terme d'adaptation prend statut de concept. Elle ne peut advenir que dans le cadre d'un renouvellement épistémologique par rapport à la représentation de l'évolution des êtres vivants (partie I), ce qui amène à préciser les liens entre l'adaptation, l'évolution et les théories de la transformation des espèces (partie II). L'adaptation se comprend autant par les voies que les biologistes ont retenues que par celles qui ont été écartées, oubliées ou méconnues et qui sont, pour certaines d'entre elles, reprises aujourd'hui. Il s'agit, par exemple, des liens entre l'adaptation et la question de l'auto-organisation (partie III). Une reconstruction du concept en relation avec la pensée complexe sera proposée en conclusion du chapitre (partie IV). Alors que la biologie définit l'adaptation par rapport à son questionnement sur la formation et l'évolution des êtres vivants, la psychologie cherche à comprendre les processus sous-jacents aux conduites humaines. La psychologie s'attache donc davantage à spécifier les différentes unités actives qui définissent la psychologie individuelle et collective mais place tout autant l'adaptation au cœur de son modèle.

Nous verrons

-

Chapitre2, L'apportde lapry?'hologiel'adaptation alors comment il à -

est possible de se représenter l'adaptation psychologique, quelles sont les articulations entre adaptation psychologique et adaptation sociale et en quoi la psychologie peut nous aider à saisir ce concept d'adaptation. Nous discuterons des dimensions du processus identitaire et leurs possibles associations aux concepts de la pensée complexe (partie I). Nous verrons en suivant que le modèle psychosocial de la transconstruction du sujet et des organisations participe d'une conception constructiviste du sujet comme émergence de la relation entre l'individu et l'organisation (partie II).

20

La psychologie génétique développe elle aussi une conception de la connaissance comme émergente de la relation entre sujet et l'objet et les processus d'assimilation et d'accommodation éclairent une des facettes de l'adaptation (partie III). En conclusion, nous proposerons en référence à la pensée complexe, une approche complexifiée de l'adaptation psychologique et nous insisterons sur le fait que par la dialogique notamment (Adaptation/Inadaptation, S oz! l'Autre, SUJet/ Organisation, Adaptation de soi/Adaptation à soi), il est possible d'ouvrir l'adaptation du sujet au paradigme de la complexité. Nous nous centrerons également sur le système de traitement de l'information et le système de décision sans lesquels on ne peut penser ce modèle complexe de l'adaptation psychologique (partie IV). Nous aborderons - Chapitre 3, La place de l'adaptation en sociologie - les articulations entre sociologie et adaptation en nous interrogeant sur l'absence relative du concept au travers de son cheminement dans différents courants sociologiques. Dès sa constitution au 19ème siècle, la sociologie se donne pour objectifs d'étudier les lois qui président à l'évolution de la société et au changement social. Les auteurs voient alors en la biologie la colonne vertébrale de l'argumentation d'une société mue par une tension linéaire et progressiste irréversible. Ces auteurs formalisèrent ce que l'on appeUc la sociologie évolutionniste. Elle ne s'appuie que partiellement sur le modèle développé par la biologie et écarte le concept d'adaptation. Son projet de formalisation de lois explicatives de l'évolution sociale, sous-tendu par une approche épistémologique rep(érée, la conduit, semble-t-il, à occulter le concept d'adaptation. Elle a quelques difficultés à penser le changement et, a fortiori, l'adaptation comme processus articulé au changement, autrement que comme évolution (partie I). Suivant en cela les critiques de certains des courants de la sociologie fonctionnalisme, sociologie du conflit, individualisme méthodologique - nous explorerons différentes représentations possibles du changement social et de l'adaptation sociale. Chacun des courants répond à sa manière aux difficultés de l'évolutionnisme et nous examinerons quels sont les arguments développés par les uns et les autres. Nous verrons notamment que si l'on met l'accent sur l'équilibre ou au contraire sur les tensions et les conflits, on aboutit à des visions irréductibles du changement. Chemin faisant, tout en répondant à certaines des difficultés de l'évolutionnisme, chacun des courants ouvre également de nouvelles impasses, de nouvelles limites: à trop voir l'équilibre, on en oublie le déséquilibre et inversement; à trop chercher l'individu, on sous-estime le collectif; quand l'approche synchronique est privilégiée, c'est au détriment de l'approche diachronique. Ces courants ont en commun la bipolarisation exclusive des relations entre des termes dont on peut supposer, avec la pensée complexe, qu'ils sont dialogiquement, récursivement et hologrammatiquement reliés (partie II). Dans le même temps, ces courants ouvrent la voie à des conceptions différentes qui, par certains aspects, peuvent être complémentaires et qui ouvrent des pistes en vue d'une conceptualisation complexifiée de l'adaptation sociologique (propos d'étape).

21

Nous verrons alors qu'il est possible de soutenir des tentatives de dépassement des apories repérées dans les différents courants sociologiques. Ces propositions articulent l'approche systémique et le renouvellement paradigmatique afin de se représenter l'adaptation notamment comme un processus complexe de transformation des organisations et des sujets/ acteurs qui les composent en articulant le niveau macrosocial et microsocial, la temporalité synchronique et diachronique, des relations souples avec l'environnement. T. Parsons qui bien que représentant, au début de son œuvre, un des théoriciens du fonctionnalisme se définit ensuite davantage comme un systémicien et propose des axes de conceptualisation qui offrent des liens importants avec les principes de la complexité. Les propositions systémique et complexe d'un E. Morin concernant la sociologie offrent les conditions d'un développement possible d'une conception complexe du changement intégrant l'adaptation (partie III). Ce dernier chapitre a pour objectif de boucler notre progression argumentative sur les questions qui depuis le départ auront servi de grille de lecture à notre escapade transdisciplinaire. En nous appuyant sur les différents points de synthèse que nous aurons, tout au long des trois chapitres précédents, pris le soin de souligner, nous souhaitons dans ce dernier chapitre développer une Contribution à une définition complexe de l'adaptation. Il s'agit ici de présenter, en référence à la systémique complexe, notre conception de l'adaptation. Nous proposerons dans un premier temps une représentation panoramique de l'histoire de ce concept telle que nous avons choisi de la reconstruire au travers de trois disciplines principales. Nous soulignerons les ruptures épistémologiques que nous avons repérées afin de donner corps à L'épistémologie de l'adaptation (partie I) puis, nous articulerons les différents apports afin de nourrir Une définition complexe de l'adaptation au travers, tout d'abord, d'une définition formelle et synthétique de l'adaptation qu'il sera ensuite nécessaire de déployer afin d'en découvrir les nuances. A cet effet, nous explorerons les différents termes utilisés (processus, global, endogène, auto-socio-éco-ré-organisation, sollicitations, milieu interne et externe, ressources, information, décision, satisfaction, pertinent, tiers, opérateur d'adaptation, sociologue, etc.) comme autant d'unités actives susceptibles de se combiner entre elles et de préciser le sens et la portée de cette définition.

22

CHAPITRE 1 L'ANCRAGE BIOLOGIQUE DE L'ADAPTATION

Notons tout de suite, pour fixer quelque peu les choses d'un point de vue historique, que "le mot est emprunté au latin médiéval adaptatio, attesté au 13ème siècle mais ne se diffuse qu'au 16ème siècle pour désigner l'action d'adapter, d'approprier, d'ajuster (1561). Il se spécialise très tôt en rhétorique pour "convenance (d'un mot, de l'expression) à l'idée" (1539). Le sens de "modification (d'un organisme vivant) selon le milieu, la situation" date du 19ème siècle"4 avec l'essor de la biologie qui lui donne statut de concept scientifique. Tout porte à croire, en effet, que le corpus d'origine de l'adaptation est la biologie. Une recherche bibliographique approfondie montre la primauté de cette discipline par rapport aux autres dans la définition de l'adaptation. On peut, par exemple, repérer l'importance de la production intellectuelle - nombre d'ouvrage et d'articles,5 de sites internet6 - consacrée à l'adaptation par la biologie. L'adaptation y est un concept incontournable et la référence au modèle biologique est quasiment inévitable dès que l'on aborde cette notion. A partir de son emploi en biologie, l'adaptation a suscité, par diffusion dans le champ scientifique, différentes tentatives d'appropriation et d'intégration de la part d'autres disciplines. Nous verrons d'ailleurs, en relation avec notre projet de définition, que les transpositions en psychologie et en sociologie ne peuvent que difficilement se comprendre sans l'arrière-fond des travaux menés par la biologie. L'adaptation est, encore aujourd'hui dans ces disciplines, le plus souvent perçue au travers de son appartenance première au tYJrpusde la biologie, ce qui ajoute davantage à la nécessité d'actualisation que l'on évoquait supra. Ceci étant, dans le champ même de la biologie, on constate que, depuis son apparition, la défmition du concept d'adaptation est l'enjeu de vives polémiques et ne va pas, en effet, sans poser quelques questions. La première d'entre-elles est sans doute celle de son origine. En effet, comment l'adaptation a-t-elle émergé au sein de la biologie? Quelles sont les conditions de l'apparition du concept? Nous argumenterons l'idée que le concept d'adaptation en biologie est né à la faveur d'une des controverses majeures sur la conception de l'évolution.

4 Didionnaire hÙtoriquede la langue.fran.raÙe, sous la direction ci'Alain Rey, Paris, Le Robert, 1998. .'iL'adaptation biologique bénéficie dans l'Encyclopédie Universalis de 65 entrées principales. CI Les mots clefs "Adaptation" et "biologique" recueillent 18000 entrées de sites.

L'explicitation des enjeux de cette controverse est intéressante à plusieurs titres. Elle vaut d'abord par les possibilités qu'elle offre dans la compréhension de l'émergence de la notion d'adaptation. Nous présenterons ici les éléments du débat qui opposa les tenants d'un "tout déjà donné" dès le moment de la Création et ceux d'un "tout en construction." Les premiers (Saint Augustin, N. Malebranche), issus de la tradition ecclésiastique, développent l'idée que l'évolution est le déploiement de quelque chose de préexistant, de préformé (C. Bonnet). C'est du reste à partir de là que l'on a désigné ce mouvement comme étant celui des préformistes. Au contraire, les seconds (W Harvry, R Descartes) soutiennent une conception de l'évolution par développement graduel et successif. Ce mouvement sera repéré comme étant celui des épigénistes. Elle vaut donc par l'éclairage qu'elle porte sur la rupture épistémologique qui sépara les épigénistes des préformistes. Elle vaut aussi par l'introduction à un mouvement de pensée, appelé l'évolutionnisme (H. Spencer, A. Comte), qui a de nombreuses ramifications dans différentes disciplines et dont nous étudierons plus particulièrement les résonances en sociologie (cf. Chapitre 3, I).
Cette controverse, encore vivante aujourd'hui, a fait écrire à L. Cuénot7 en 1925 qu'il s'agissait d'une "effrayante question" que celle de la définition de l'adaptation tant elle est indissociable de celle de l'évolution et est articulée à celle de sélection. Nous nous attacherons à repérer les relations entre ces trois termes d'adaptation, d'évolution et de sélection et nous verrons, notamment, comment à partir de cette rupture épistémologique sur la conception de l'évolution divers scientifiques ont formalisé l'évolution et la transformation des espèces selon une con-ception épigénique. L'origine à la fois de la biologie comme discipline, de la conception transformiste de l'évolution et de l'adaptation revient historiquement à J.-B. Lamarck. Sa conception relations entre organes, besoins et milieu; articule quatre lois - origine de l'évolution; effet d'exercice; transmission des caractères acquis - et développe une conception novatrice qui défmit l'adaptation comme le noyau dur de la transformation des espèces et donc de l'évolution. Les travaux de ce précurseur, malgré et peut-être à cause de leur clairvoyance resteront un temps en dormance. La deuxième grande figure de la biologie est sans nul doute C.R. Darwin qui développa, à la suite des apports de J.-B. Lamarck et concomitamment à ceux de A.R.Wallace, sa théorie de l'évolution. Celle-ci fit scandale dès sa parution en 1859 et nous essaierons de comprendre la genèse de ce scandale avant de développer les deux concepts principaux de sa théorie, à savoir la sélection et l'adaptation. C.R. Darwin ordonne l'adaptation à partir de la sélection, laquelle est le moteur de l'évolution et de la transformation des espèces. Chemin faisant, nous évoquerons les différentes pistes tracées par la communauté des biologistes de cette époque, celles retenues par la postérité, celles écartées pour cause de non-conformité à l'académisme ambiant et celles, encore aujourd'hui, porteuses de scénarios scientifiques constructifs.

7 Lucien Cuénot, L'Adaptation, Paris, 1925.

24

A la suite de ces précurseurs, on peut légitimement se poser la question de savoir si, aujourd'hui, les différents cheminements empruntés par les biologistes permettent de définir quelques aspects relativement stables de l'adaptation? L. Cuénot répond par l'affirma tive à cette question et développe les différents éléments consensuels qui alimentent la définition de l'adaptation. Il s'agit de ce que l'on peut appeler les faits d'adaptation, le degré d'adaptation, les dynamiques d'adaptation.

Au-delà de ces éléments, les débats actuels de la biologie par rapport à l'adaptation s'articulent autour de questions déjà présentes aux prémisses de sa définition. Il s'agit notamment de celle de la finalité de l'adaptation que nous tenterons d'éclairer en nous demandant comment, jusqu'à la période récente des années 1950, la finalité de l'adaptation était conçue et comment comprendre, à partir des avancées scientifiques récentes, la finalité de l'adaptation aujourd'hui. Longtemps, la finalité a été confondue avec le finalisme, lequel se définit dans le cadre du prolongement des controverses entre préformistes et épigénistes. Cette confusion a eu notamment pour conséquence d'amputer le débat sur l'adaptation de la téléologie confondue à son tour avec le finalisme. Ce n'est qu'à partir des années 1950 que la finalité a pu ré-émerger en biologie via l'avènement de nouvelles sciences qui, comme la cybernétique, ont pu permettre un renouvellement des conceptions biologiques (E. Mqyr, ]. Monod). Nous verrons enfin qu'il est possible de se représenter l'adaptation au travers de l'articulation du concept de téléonomie - directement issu de la cybernétique et réapproprié par la biologie - et du concept renouvelé de téléologie (H. Atlan, E. Morin,
J. -L. Le Moigne,).

Il s'agit également de celle de l'auto-organisation dont on peut repérer les amorces conceptuelles chez J.-B. Lamarck. On se demandera à ce propos, quelles sont les sources de l'auto-organisation et quels enrichissements l'auto-organisation permet-elle d'un point de vue de l'adaptation? Dans la suite de la discussion sur l'articulation entre téléonomie et téléologie, nous verrons que les sources de l'auto-organisation en biologie sont à chercher dans la cybernétique (J. Von Neumann, H. Von Foerster, WR Ashby) et la théorie de l'information (C. Shannon). L'auto-organisation articule notamment le principe de complexité par le bruit (H. Atlan) et la théorie de l'autopoïèse (F.]. Varela, H. Maturana). La biologie en s'ouvrant à ces nouvelles disciplines a pu développer le concept d'auto-organisation qui intéresse plus largement les sciences des systèmes (J.-L. Le Moigne, E. Morin). Nous verrons également comment l'auto-organisation enrichit la définition de l'adaptation. Enfin, au terme de ce chapitre intégrant les différents apports de la biologie

classique - théories transformistes et de l'évolution - mais aussi les avancées les plus
récentes concernant l'auto-organisation, nous proposerons une définition de l'adaptation en référence aux principes de la pensée complexe (Systémique, Dialogique, Récursivité, Auto-éco-organisation) développés par E. Morin notamment. Nous anticiperons les chapitres suivants en abordant la question de la diffusion du modèle biologique dans les sciences humaines et sociales.

25

Les conditions

d'émergence

O

Tout est donné? Tout est construit?

Transformation

des espèces

L'adaptation aujourd'hui

Représentation possible de l'adaptation

O0 O 0 O
Aspects stables Finalité de l'adaptation
. .

O

amarck Darwin Wallace Faits d'adaptation

Degré d'adaptation Dynamiques d'adaptation Téléonomie Téléologie

Auto-organisation

Cybernétique . 1: l nlormation

Autopoïèse

ystémiqUe Complexité

L'ancrage biologique de l'adaptation

26

I - Les conditions

de l'émergence

de l'adaptation.

S'il est une question que les hommes se sont posés de tout temps et en tout lieu, c'est bien celle des origines et celle, corrélative, de la formation des êtres vivants et de leur devenir. Il semble bien qu'aucune civilisation n'ait échappé à ce questionnement. Pour ce qui est de notre civilisation, on peut noter au fil de l'histoire, que différentes contributions ont alimenté le débat et on peut facilement remarquer que depuis l'Antiquité, les questions sur la genèse du monde vivant préoccupent les penseurs. La notion d'évolution appartient, en effet, à une longue tradition de discussions philosophiques. Il ne s'agit pas ici d'approfondir les différentes thèses de la philosophie naturelle qui depuis l'Antiquité, se sont, par complémentarité et par opposition, enrichies mais de souligner à partir de quel moment dans l'histoire de la notion d'évolution celle d'adaptation pouvait surgir. Nous proposons donc en suivant de répondre à la question de savoir quelles sont les conditions de l'émergence de la notion d'adaptation. Pour ce faire nous présenterons succinctement, au-delà de la tradition ecclésiastique, les deux grandes familles de pensée qui tour à tour ont tenté de proposer une représentation de l'évolution de l'espèce humaine.

1 - La tradition

ecclésiastique

du "tout est donné dès le Départ"

Retenons que de Saint Augustin8 à N. Malebranche9, une longue tradition ecclésiastique étaye la pensée selon laquelle "Dieu à tout créé en même temps "H>et sans exception. Dans cette conception, à partir de l'acte divin qui créa la nature, rien de nouveau ne s'est ajouté. Tout était déjà présent. L'évolution est ici entendue, dès l'instant de la Création, comme un déjà donné, un formé antérieurement. E. Gilsonll écrit à propos de cette conception de l'évolution" (qu')Augustin et son école entendaient que tout ce qui a jamais été, est ou sera, a été créé sous une forme latente, invisible, dès le temps de la création qui fut le moment d'un clin d'œil. Puisque tout s'est développé à partir de là, c'est une vraie doctrine de l'évolution entendue en son sens naturel d'un déjà donné. C'est pour exclure l'apparition possiblccle quelque chose de nouveau, qui accéderait à l'être sans avoir été créé, que cette doctrine des raisons séminales a été conçue. "12

HSaint Augustin, cf. note biographique, table des éléments biographiques d'auteurs en fin d'ouvrage. 9 Nicolas Malebranche, cf. note biographique. 10Traduction par Saint Augustin du texte de l'EcdéJiastique "CrealJitDeuJ omnia Jimut' cité par E. Gilson. 11Etienne Gilson, cf. note biographique. 12Etienne Gilson, D'Ari,ftote à Darwin et retour: eSJai,furquelqueJconJtatJde la Bio-philoJophie,Paris, éd. J. V rin, 1971, p. 84.

27

2 - Les "Préformistes"
Au 17ème siècle les notions
-

de préformation

-

défendues

par

ceux

que

l'on

appellera les préformistes

puis celle, plus radicale, de préexistence renforcent

cette

idée qu'il ne peut y avoir qu'un déploiement homogène de quelque chose qui était déjà là, organisé à partir d'un acte de création divine. La forme initiale contient en quelque sorte la forme finale et défmitive. Les organismes, comme l'écrit J. Piaget, "n'ont rien à faire au sens de construire, puisqu'ils n'évoluent pas"13 autrement qu'en se déployant. Soulignons que dans ce cas, il n'est pas possible de parler d'adaptation. L'adaptation n'existe pas puisque tout est déjà donné au départ. J. Piaget indique que "la notion fondamentale propre aux doctrines pré-évolutionnistes concernant les rapports entre l'organisme et le milieu est donc celle d'une harmonie préétablie, et non pas d'une harmonie ou d'une adaptation établies graduellement. (...) L'harmonie préétablie n'est en réalité qu'une doctrine de subordination de l'organisme ou de l'intelligence à un monde tout fait, ce qui revient bien à éliminer toute activité constructrice. "14

3 - Les "Epigénistes"
Dans le même temps, W. Harvey15 soutenu par R. Descartes16 proposait à partir de ces travaux sur l'embryologie une conception épigénique de la formation des êtres vivants. L'étymologie de l'épigenèse indique une représentation de la formation de l'embryon par développements successifs de parties nouvelles où chaque nouvelle partie dépend de l'action des parties antérieurement créées entre-elles, les unes sur les autres et en relation avec les conditions externes. La forme individuelle d'un organisme n'est pas présente à la fécondation et n'apparaît que progressivement à partir d'une matière indifférenciée. Nous sommes là en présence d'une approche radicalement différente de celle des préformistes en ce sens qu'elle définit l'évolution en relation avec l'accroissement de la complexité et de l'hétérogénéité. "Pour les épigénistes, l'unité organisée provient d'une genèse réelle à partir de deux substances séminales fluides inorganisées, différentes dans leur essence mais complémentaires dans leurs fonctions. L'union complémentaire actualise une force formatrice, réel principe de l'individuation. (...) Pour les préformistes, l'organisation provient d'une combinaison de particules séminales solides et pré-organisées, provenant des deux parents. "17

13 Jean

Piaget, Biologie et ConnaÙJanœ : EJJai .l'ur leJ relationJ entre leJ régulationJ organiqueJ et leJ pmœ.l:rUJ mgnit!/i', Poitiers, Callitnarù, NRF, 1967, p. 123. 14Jean Piaget, Biologie et ConnaÙJanœ, p. 123. 1:')Williatn I-{arvey, cf. note biographique. 16 René Descartes, cf. note biographique. 17 Alain Delaunay, "Epigénèse", En~ydopédie UnÙ'er.raIÙ, 2000.

éd.

28

4 - La controverse

entre les "préformistes"

et les" épigénistes"

Au 18ème siècle, le débat entre préformistes et épigénistes se cristallisa autour de deux aspects. Le premier fut celui de l'observation proprement dite. Les progrès de la technique et l'utilisation notamment du microscope permirent de repérer de nombreux événements incompatibles avec les hypothèses de la préformation (observation d'organe se transformant, apparition de nouveaux organes, repérage des spermatozoïdes, mise en question du rôle de l'œuf, etc.). Ces découvertes alimentèrent, tour à tour, la polémique entre les protagonistes. Pour ce qui nous intéresse, le deuxième aspect du débat fut le plus important puisqu'il introduisait l'idée d'une chaîne des êtres et corrélativement celle de temporalisation et d'adaptation. C'est C. Bonnet18 - préformiste - qui, en 1769, tente de dépasser l'exclusion réciproque des préformistes et des épigénistes. Il publie alors son ouvrage sur la Palingénésie'9 philosophique dans lequel il associe l'idée de préformation - sa filiation théologique - avec celle d'une chaîne des êtres dans le temps et en relation avec l'environnement. Il fait ainsi l'hypothèse que Dieu a formé, à l'Origine, des germes de natures différentes emboîtés les uns dans les autres (l'image des "poupées russes" quoique triviale est ici appropriée). En référence à l'hypothèse préformiste, ces germes sont des êtres miniatures qui contiennent tous les traits de leurs formes adultes. Ils sont appelés, selon C. Bonnet, à apparaître et à se déployer à des périodes successives de l'histoire de la terre et en relation avec des conditions physiques nouvelles et changeantes. Cette représentation permet une intégration partielle de l'hypothèse épigénique. C. Bonnet pensait que la terre était soumise à des catastrophes qui pouvaient détruire les êtres vivants mais non leurs germes. Les germes pouvaient ainsi évoluer vers une plus grande perfection en donnant naissance à de nouvelles espèces. Les spécialistes aujourd'hui s'accordent sur le fait qu'il faut sans doute voir dans cette théorie la marque d'une étape importante dans la construction de la notion d'évolution/ adaptation telle que nous la connaissons actuellement. En effet, pour C. Bonnet, la palingénésie est un principe de perfectionnement et d'adaptation. Il propose d'interpréter le mythe de la résurrection en construisant une autre parabole autour de la réincarnation dans laquelle chaque individu possède la possibilité de renaître sous une forme mieux adaptée à chaque réincarnation. La chaîne des êtres et celle des réincarnations allant crescendo est au fil du temps ascendante et permet à l'homme d'être situé comme point culminant de la chaîne. C. Bonnet introduisait pour la première fois une tentative de conjonction entre l'idée d'une inscription première, celle d'une temporalisation et d'une succession mais aussi celle de correspondance à des conditions externes. Notons encore que C. Bonnet propose une conception de progression linéaire et cumulative de l' évolution/ adaptation.

lR Charles Bonnet, cf. note biographique. 19Le terme Palingéné.rie st emprunté aux Stoïciens qui l'utilisaient pour désigner le retour du même (palin: de nouveau, e ,~emJir: genèse).

29

Autant de pistes et de notions qui seront reprises en dehors de toute référence à la Création par J.- B. Lamarck20 au début du 19ème siècle lorsqu'il posera les premières pierres de la théorie de la transformation des espèces. La controverse se construit autour notamment de l'organisation de l'être vivant. E.G. Saint Hilaire21 aff1rme le caractère premier de l'intégralité de l'organisme et défend l'idée que c'est une logique épigénique de coordination qui assure la différenciation des feuillets de l'embryogenèse. G. Cuvier22 au contraire souligne des différenciations structurales qui renvoient à une organisation prédifférenciée. Avec les avancées des travaux sur la cellule, la querelle va crescendo et les épigénistes comme C.R. Darwin23 insistent sur l'intégration de la cellule dans un équilibre vital actuel alors que leurs contradicteurs pensent que le "plasma germinatif' traverse les générations. Au cours du 19ème siècle, certains des éléments développés par les préformistes deviendront caducs et seront négligés au profit d'une grille conceptuelle épigénique (développement/ successivité/ temporalité/ conditions externes). Le terme évolution, en relation aux travaux de H. Spencer24, désignera alors une généralisation philosophique de la notion d'épigenèse et s'appliquera à l'histoire de la vie mais aussi à toutes choses dans l'univers. Celui-ci développera dans toute son étendue le concept d'évolution en le mettant au centre de ce que l'on nommera à la fin du 19ème siècle l'évolutionnisme. L'évolutionnisme, sur lequel nous reviendrons (cf. chapitre 3) a grandement participé à l'émergence de la notion d'adaptation en sciences sociales en favorisant des prises de position pro et contra. Mais pour l'heure synthétisons les conditions d'émergence de l'adaptation.

5 - Construire

une défmition

complexe

de l'adaptation:

l'émergence

Retenons que l'évolution jusqu'à la fin du 17ème siècle recouvre essentiellement une approche dictée par le souci de reconnaître la primauté de l'acte divin. Dans cette perspective, on ne peut pas imaginer l'adaptation. En effet, si l'évolution des êtres vivants est un tout déjà donné à partir de l'action divine première, il n'y a pas d'adaptation possible puisqu'il n'y a de formation des êtres qu'au sens d'un déploiement. L'apparition de l'adaptation ne peut se faire qu'en relation avec une rupture épistémologique radicale. C'est les épigénistes qui les premiers vont mettre en question le principe théologique contenu dans la définition de l'évolution. Retenons alors que la perspective épigénique, critiquant le préformisme, ouvre la notion d'évolution à la naissance de la notion d'adaptation. Les épigénistes introduisent les idées de succession temporelle des événements, d'interaction de ceuxci entre eux, de relations avec l'environnement dont J.-B. Lamarck puis C.R. Darwin,

:W Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, Chevalier de Lamarck, cf. note biographique. 21 Etienne Geoffroy Saint Hilaire, cf. note biographique. 22Georges Cuvier, cf. note biographique. 21 Charles Robert Darwin, cf. note biographique. 24 I-Ierbert Spencer, cf. note biographique.

30

pour ne citer '<j'ue les figures de proue en Biologie, et H. Spencer, dans un premier temps en philosophie puis en sociologie, feront leur miel. Les premiers fonderont l'approche transformiste de l'évolution alors que le second théorisera ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui l'évolutionnisme. Retenons encore avec C. Bonnet que la tentative de conjonction des deux approches opposées, préformiste et épigéniste, le conduit à dessiner les prémisses d'une définition de l'adaptation articulée à l'écosystème dans le sens où il fait intervenir les conditions de la nature dans l'apparition des organismes.

1 7 ème siècle

Primauté de l'acte divin Tout est donné

~
Evolution 18ème siècle

~ Déploiement

Perspective E pigénis te Rupture Epistémologique

19ème siècle

l
A~mt[~-n
/ '-,

--/

Successivité Temporalité In teractions EnViro~nement Adaptation

~

Les conditions

de l'émergence

de l'adaptation

Dès cette époque de la rupture épistémologique avec le préformisme, il est clair que les grandes directions sont présentes. Pour autant, le chemin reste à parcourir. En effet, comment se représenter la succession temporelle à l'échelle de la transformation des espèces? Comment dessiner le schéma des interactions entre les organismes, leurs espèces d'appartenance et leurs milieux respectifs? Comment définir au premier chef la notion d'interaction? Quelle va être la place et le rôle de l'organisme dans cette in teraction ? Pour apporter quelques réponses à ces questions, il nous faut interroger maintenant les deux principales théories de la transformation des espèces, à savoir celles de J.-B. Lamarck et de C.R. Darwin. 31

II - Transformation

des espèces

et adaptation

Au 19èmesiècle, nous l'avons déjà souligné, la notion d'évolution apparaît, selon la conception épigénique, au sens de la transformation des espèces. Son emploi dans ce sens est donc relativement récent. C'est avec les travaux J.-B. Lamarck (1778 et 1800), notamment ses quatre lois principales qui permettent de définir une représentation possible de la notion d'adaptation, puis ceux C.R. Darwin (1859) et sa notion princeps de sélection naturelle associée à celle de lutte pour l'existence et à celle d'adaptation que cette conception se développe.
Pour aborder la question de l'évolution au sens de la transformation des espèces, certains spécialistes, comme J. Roger25, proposent de faire une distinction entre transformisme et évolutionnisme. Le premier terme est exclusivement du côté de la théorie biologique de la transformation et de la filiation des espèces qui indique que les espèces dérivent les unes des autres par des transformations successives, alors que le second terme est du côté de la "philosophie du développement graduel et continu de la nature et de l'humanité, animé par un principe interne et orienté vers le progrès. "26 L'évolutionnisme renvoie davantage aux travaux de H. Spencer dont nous verrons injra l'impact notamment sur la sociologie alors que le transformisme est associé à ceux de J.-B. Lamarck ou de C.R. Darwin. Il faut d'ailleurs souligner que ni J.-B. Lamarck, ni C.R. Darwin n'ont utilisé le terme d'évolution. C.R. Darwin n'utilise le terme d'évolution qu'à la sixième et dernière édition de L'Origine des espèces en 1872 avec la signification d'une théorie épigenèse des formes au sein d'un lignage d'individus - et transformiste des espèces le refus d'une conception théologique et fixiste des espèces. J. Rostand27 nous indique que "le mot "transformisme", quant à lui, n'apparaît que vers 1867, postérieurement au mot "évolution", dont l'origine latine est reprise par les Anglo-saxons, et au mot "descendance" d'origine allemande"28. Il fut vraisemblablement créé par P. Broca29 pour distinguer la théorie de J .-B. Lamarck de celle de C.R. Darwin. Ces termes ne furent donc pas utilisés par J.-B. Lamarck et C.R. Darwin euxmêmes et ne sont apparus qu'au détour de polémiques scientifiques. L'école dominante aujourd'hui, désignée comme néo-darwinienne, préfère utiliser le mot évolution et réserver au courant lamarckien le mot transformisme. Nous utiliserons pour notre part, dans ce chapitre consacré aux relations entre adaptation et biologie, le mot évolution au sens de la transformation des espèces.

2'1 Jacl]ues Roger, cf. note biographique. 2(, Jacques Roger, LeJ Science.\" la zÙ dan.rlapenJéefranfai.\"e XviIIe Jièc!e,Paris, A. Colin, 1963. de du 27Jean Rostand, cf. note biographique. 28Jean Rostand, EJquÙ.red'une hÙtoirede la biologie,Paris, éd. Gallimard, ColI. Blanche, 1945, p. 96. 29Paul Broca, cf. note biographique.

32

1 - L'origine

Lamarckienne.

al Les travaux de J.-B. umarck L'idée d'évolution proposée par J.-B. Lamarck s'oppose dès la fin du 18ème siècle à celle de la fixité des espèces professée par C. Von Linné30. C'est J.-B. Lamarck qui le premier publie à partir de 1778 plusieurs ouvrages dans lesquels il élabore les principes de l'évolution des espèces. L'évolution, alors synonyme de développement, rendait compte des phases successives par lesquelles un être vivant passe avant d'atteindre sa forme définitive. Les spécialistes font l'hypothèse que ses difficultés pour établir un tableau relatif aux modes de formation des espèces lui donnèrent l'idée d'une variabilité des espèces et d'une conception évolutive des espèces. Quoi qu'il en soit, il propose, dès 1800 dans son Discours d'ouverture du cours de philosophie Zoologique, les fondations de ce qui sera une contribution scientifique majeure. J.-B. Lamarck est alors le point d'aboutissement de différents courants du 18ème siècle. Les Recherches sur l'Organisation des Corps Vivants en 1802, sa Philosophie Zoologique en 1809 et l'Histoire Naturelle des Animaux Sans Vertèbres en 1815 développent une conception graduelle de l'évolution des êtres vivants. Gradation qui part des organismes les plus simples pour atteindre les plus complexes. Ses travaux sur les invertébrés31 soulignent, alors que l'évolution est la marche de la nature dans la production des êtres vivants, que toute classification est généalogique. Ses études sur les espèces fossiles permettent d'illustrer cette idée d.e généalogie en même temps qu'elles montrent la transformation des espèces les unes dans les autres par le temps et les circonstances. Il admet notamlTlent l'influence du climat, le développement d'organes propres à satisfaire des besoins, la répartition inégale des êtres vivants le long d'une série. bl Les quatre lois de J.-B. umarck Afin d'argumenter sa perspective, il développe dans sa Philosophie Zoologique32 quatre lois qui selon lui organisent l'évolution. Il est possible, à partir de celles-ci, de reconnaître en J.-B. Lamarck un des pionniers des réflexions qui suivirent sur l'adaptation des systèmes vivants. Il a le pressentiment de l'origine à la fois endogène et exogène de l'adaptation qui est le moteur de la transformation des espèces. Plus généralement, ces quatre lois étaient une réponse possible, compte tenu de l'état des connaissances de l'époque, aux questions essentielles des relations entre l'organisme et son environnement. J.-B. Lamarck pour définir l'évolution -

l'adaptation

et la variation des espèces

-

avait l'intuition d'une structuration

interne

interactive avec le milieu (première et deuxième loi), d'une construction circulaire d'un organe liant un besoin à un effet d'exercice (deuxième et troisième loi), d'une transformation de l'organisme sous l'effet conjugué du milieu et de la "force" interne (qua trième loi).
30 Carl Von Linne, cf. note biographique. 31 C'est à Lamarck que l'on doit le vocable d'Ùwertébréqu'il proposa en 1797 pour désigner ce genre. 32Jean-Baptiste de Lamarck, La phtloJopbie Zoologique,éd. de 1873, cité par Pierre Paul Grassé, "Evolution", [Tnil'enalil",2000.

En~ydopédie

33

La première loi précise que "La vie, par ses propres forces, tend con tinuellemen t à accroître le volume de tout corps qui la possède, et à étendre les dimensions de ses parties jusqu'à un terme qu'elle amène elle-même. "33 Il synthétise ainsi le mécanisme spontané de la vie qui est, selon lui, le moteur essentiel de l'évolution. Ce mécanisme est propre, selon lui, à développer de façon linéaire et progressive des formes plus complexes d'organisation et c'est parce qu'il est contrecarré par le milieu que s'opère la variation des espèces. Notons que dès sa première loi, J.-B. Lamarck propose une articulation entre les "propres forces" de la vie et le milieu extérieur comme facteur du transformisme. Le second imposant aux premières ses exigences. Il propose néanmoins dans son œuvre de se représenter un "pouvoir organisateur" qu'il oppose aux facteurs externes. Une lecture attentive montre comme l'écrit J. Piaget que" si l'on cherche à analyser dans les textes de J.- B. Lamarck le sens du "pouvoir organisateur" qu'il invoque parfois, on constate qu'il s'agit essentiellement d'une "composition" sans structure composante et ne devant sa "force" qu'à la nature et à l'association des composés."34 J.-B. Lamarck ne va pas jusqu'à proposer ce "pouvoir organisateur" comme une structuration endogène. J. Piaget nous dit que "la raison de cette exclusion de toute structuration endogène est probablement que, dans l'état des connaissances physico-chimiques d'alors, une telle structuration eût paru pénétrée de vitalisme fmaliste, ce qu'elle était effectivement chez les anti-évolutionnistes : le mécanisme an ti-finaliste de J.-B. Lamarck ne pouvait ainsi que le conduire (faute de dominer les problèmes d'interactions, de causalité à boucles, etc.) à une surestimation des influences du milieu. "35 Nous reviendrons et éclairerons davantage cette relation entre adaptation et finalisme infra. La deuxième loi insiste sur le fait que "La production d'un nouvel organe dans un corps animal résulte d'un nouveau besoin survenu qui continue de se faire sentir et d'un mouvement que ce besoin fait naître et entretient."36 J.-B. Lamarck développe ainsi le chemin défriché par D. Diderot37 qui écrivait en 1769 que "les besoins produisent les organes." Il explicite, par ailleurs, la notion de besoin en mettant l'accent sur les changements survenus à la surface du globe qui provoquent, en conséquence, la modification des conditions d'existence des organismes poussant ceux-ci à adapter leurs modes de vie. "La production d'un nouvel organe (...) résulte d'un nouveau besoin survenu (.. .)." Le "nouveau besoin" survient à partir d'une modification du milieu (modification qui perdure). Il souligne ainsi que les conditions du milieu changeant, les besoins des organismes ne sont plus les mêmes. "Or, si les nouveaux besoins deviennent constants ou très durables, les animaux prennent de nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître"38.
:1:1 Jean-Baptiste :1-t ean Piaget, J Gallimard, :15 Jean Piaget, :1Ô Jean-Baptiste :17Denis
:1H

de Lamarck, La philo.ïOphie Zoologique. Biologie et Connaismnœ : E,uai .l'ur /e.r relationJ entre /e.r régulationJ organiqueJ et leJ prOt;eJJuJ cognitifi', Poitiers, NRF, 1967, p. 130. Biologie et Connai.fJance, p. 131. de Lamarck, La phtlosophie Zoologique. cf. note biographique.

éd.

Diderot,

Jean- Baptiste

de Lmnarck, La philosophie Zoologique.

34

J.-B. Lamarck met ici encore une fois l'accent sur l'influence du milieu dans l'apparition de phénotypes individuels. On sait aujourd'hui qu'il s'agit davantage d'interactions entre le milieu et le génome qui sont à l'origine de changement phénotypiques. Mais fallait-il que J.-B. Lamarck puisse affirmer l'existence du génome ou de tout autre "pouvoir organisateur" et imaginer non pas simplement un principe de subordination de cette force interne au milieu mais d'interactions entre les deux.

La troisième loi indique que "Le développement des organes et leur force d'action sont constamment en raison de l'emplo~ de ces organes." Il s'agit là de ce que l'on peut nommer l'effetd'exercicedes organes. Il explicite son point de vue en écrivant que "Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d'usage de cet organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître"39.
La quatrième loi est celle qui sans doute a entretenu le plus de polémiques. Elle précise que "Tout ce qui a été requis, tracé ou changé, dans l'organisation des individus, pendant le cours de leur vie, est conservé par la génération, et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces changements"4o. L'observation a conduit J.-B. Lamarck à penser que le milieu pouvait agir directement sur le système génétique par ajout ou suppression. Pourtant, J.-B. Lamarck s'est trouvé dans l'incapacité de démontrer par l'expérience l'hérédité de l'acquis. C'est d'ailleurs le plus souvent à partir de cette incapacité que l'approche de J.-B. Lamarck est rejetée en bloc. L'expérimentation a montré pendant des décennies l'inanité de cette loi au plan strict de l'hérédité. L'affaire était donc entendue: les acquisitions de l'organisme au cours de son existence ne pouvaient pas s'inscrire dans le patrimoine génétique et ne pouvaient pas se transmettre aux descendants par les gênes. Pourtant, les travaux récents de la biologie montrent la réalité du fait soutenu par J.-B. Lamarck sans pour autant valider l'interprétation lamarckienne. On peut montrer, par exemple, que chez certaines larves de drosophiles la papille anale s'élargit en relation avec l'augmentation de la salinité du milieu. Ce caractère phénotypique seefixe après plusieurs générations alors que la salinité du milieu est revenue à son niveau initial. Les chercheurs nomment ce phénomène "l'assimilation génétique" et s'accordent pour dire que la variation phénotypique peut se fixer après plusieurs générations sous forme génotypique et demeurer même ,en cas de retour aux conditions antérieures. On sait aussi aujourd'hui qu'en s'appuyant sur des mécanismes physiologiques complexes (formation de synapses par exemple) dont l'existence est programmée génétiquement mais dont le développement résulte des relations avec le milieu, l'expérience acquise peut se transmettre par l'éducation et la culture. On sait que deux J ean- Baptiste -tO Jean-Baptiste
39

de Lamarck, de Lamarck,

L£l philoJOphie Zoologique. L£l philoJOphie Zoologique.

35

individus ayant le même patrimoine génétique peuvent développer des capacités différentes en relation avec leur milieu. On sait également que l'enfant est programmé pour apprendre. Son génotype lui donne la capacité de parler et en fonction du pays dans lequel il naît, il apprendra une langue différente. Le programme génétique laisse ainsi des potentialités Quvertes qui assurent une certaine liberté de réponse de la part de l'individu. Par ces exemples, on met l'accent sur le fait que le phénotype est "le produit d'interactions indissociables entre le génotype et le milieu. A chaque génotype correspond une "norme de réaction" exprimant la production de phénotypes possibles issues de ces lignées en fonction de la variation de telle ou telle propriété du milieu." Dans le cadre de ces possibles, le rôle de l'exercice de l'organe tel que J.B. Lamarck l'avait repéré est important et permet de montrer l'influence du milieu. Ceci étant, ces variations liées à l'exercice sont toujours relatives non seulement au milieu mais encore à la structure génotypique et à ce qu'elle permet. On comprend bien dès lors que la validation du fait n'entraîne pas pour autant la validation de l'interprétation lamarckienne. Là où J.-B. Lamarck voyait surtout la marque de l'imposition du milieu, il fallait imaginer une interaction forte entre une organisation interne et une organisation externe. J.-B. Lamarck, sans pouvoir apporter une preuve scientifique, avait pourtant l'intuition d'une structure d'accueil innée qui permettait l'acquisition de capacités différentes d'un individu à l'autre dans une même espèce. Il avait noté le caractère transmissible de certaines capacités sans pour autant l'expliquer. Retenons de ces lois que J.-B. Lamarck, dès les premières interrogations sur l'évolution et sur l'adaptation biologique, a l'intuition de l'origine à la fois interne et externe de l'adaptation. En effet, il est possible de lire au travers de la première loi, cette idée que le moteur de tout organisme vivant est une force endogène qui pousse à l'accomplissement de l'ensemble de ses dimensions. Cette force de croissance interne est soumise à l'environnement qui peut freiner ou accélérer le développement de certaines dimensions. J.-B. Lamarck observe qu'à partir d'un même potentiel, la relation avec l'environnement est source d'un développement différent selon les organismes. J.-B. Lamarck envisage ainsi l'évolution et l'adaptation par une action du milieu sur les organismes. Cette action n'est pour lui jamais directe et suscite de la part de l'organisme une réaction. J.-B. Lamarck pense que l'évolution de l'organisme n'est pas simplement le produit des variations de l'environnement mais que l'organisme luimême participe de sa propre évolution sans pour autant parvenir à démontrer par quels mécanismes. L'organisme, dans son adaptation, n'est pas simplement passif mais aussi actif. Ainsi "l'organe" peut être considéré comme une production endogène de l'organisme. Il est la résultante de la conjonction d'un "nouveau besoin (...) et d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naître et entretient." L'organisme opère, en quelque sorte, une traduction de la modification du milieu en un besoin pour lequel il

36

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.