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L'adolescence scarifiée

De
130 pages
Souvent improprement assimilées à des automutilations, les scarifications consistent en des incisions et des lésions cutanées délibérément infligées qui laissent des cicatrices plus ou moins durables. Longtemps considérées comme des conduites marginales, ces lésions cutanées dont la fréquence est en augmentation constante au sein de la population adolescente constituent, au même titre que la fugue ou l'alcoolisation massive, des conduites de rupture associées au risque suicidaire accru qu'il convient d'appréhender au mieux.
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L'adolescence

scarifiée

L'œuvre et la psyché Collection dirigée par Alain Brun
L'œuvre et la psyché accueille la recherche d'un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
Michel MAURILLE , Freud et le Moïse de Michel-Ange, 2008. Jean-Pierre BRUNEAU, L'artiste et ses rencontres. Une lecture lacanienne, 2008. Mariane PERRUCHE, J.-B. PONTALIS. Une œuvre, trois rencontres: Sartre, Lacan, Perec, 2008. C. DESPRATS-PEQUIGNOT et C. MASSON (Sous la dir.), Métamorphoses contemporaines: enjeux psychiques de la création, 2008. Philippe WILLEMART, Critique génétique: pratiques et théories, 2007. Roseline HURION, Petites histoires de la pensée, 2006. Michel DAVID, Amélie Nothomb, le symptôme graphomane, 2006. Jean LE GUENNEC, La grande affaire du Petit Chose, 2006. Manuel DOS SANTOS JORGE, Fernando PESSOA, être pluriel. Les hétéronymes, 2005. Luc-Christophe GUILLERM, Jules Verne et la Psyché, 2005 Michel DAVID, Le ravissement de Marguerite Duras, 2005. Orlando CRUXÊN, Léonard de Vinci avec le Caravage. Hommage à la sublimation et à la création, 2005. Monique SASSIER, Ordres et désordres des sens. Entre langue et discours, 2004. Maïté MONCHAL, Homotextualité : Création et sexualité chez Jean Cocteau, 2004. Kostas NASSIKAS (sous la dir.), Le trauma entre création et destruction, 2004. Soraya TLA TU, La folie lyrique: Essai sur le surréalisme et la psychiatrie, 2004. Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann: l'homme (étude psychanalytique), 2003 CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses,2003.

Xavier Pommereau Michaël Brun Jean-Philippe Moutte

L'adolescence

scarifiée

L' Harmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffus ion. harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07531-3 EAN : 97822960753 I 3

@ L'Harmattan,

à FranfoiJe, Elaine, Laetitia

Nous tenons à remercier l'ensemble de l'éqttipe de l'Unité MédÙ'o-P.rychologique de l'Adolescent et du Jeune Adulte du Centre Jean Abadie, ainsi que les patients qui ont participé à l'élaboration de ce travail. Michaèt Brtm tient à remercier son père de nous aI}oir aidé à faire aboutir ceprqjet.

Avant-propos

Au cours de la dernière décennie, deux troubles des conduites apparaissent étrangement fréquents chez les adolescents des pays occidentaux, en particulier les jeunes filles âgées de 13 à 17 ans : les scarifications (le plus souvent effectuées au poignet ou à l'avant-bras) et les crises de boulimie suivies de vomissements provoqués. Nouvelles
exprwions déchirantes du malaise des jeunes dans notre société,

ces troubles peuvent bien sûr être appréhendés avec les outils de lecture psychopathologique hérités de Freud et de ses successeurs. Une telle approche demeure évidemment pertinente. Elle serait toutefois incomplète si elle ne prenait pas appui sur une observation clinique approfondie de ces troubles, tant il est vrai que toute production symptomatique livre à travers sa forme une partie de son contenu - et donc de sa finalité et de sa fonction. Il est à cet égard étonnant de constater que l'abondance de la littérature psychiatrique anglo-saxonne à propos de ce que nos confrères étrangers nomment se(fharmou se(fcuttings'en tient pour l'essentiel à l'épidémiologie de ces conduites, sans entreprendre une tentative de compréhension de leur sens. L'approche clinique est également peu développée dans les publications de langue française, même lorsque le point de vue psychodynamique y est riche et fourni, beaucoup d'auteurs interprétant avant tout les attaques du corps conmle des actes antiI pensee. Se scarifier, c'est au sens clinique se couper intentionnellement, c'est-à-dire étymologiquement «se porter un (mauvais) coup»- en l'occurrence se blesser en s'entamant la peau. Mais à l'instar de ses déclinaisons ethnographiques, la scarification est aussi une évacuation, un soulagement

recherché l'incision séparation exposer le le bourreau

en même temps qu'une inscription sur soi où marque une interruption, une césure, une dont le sujet veut garder la trace, et parfois même stigmate d'une torture mêlant en une même peau et sa victime.

Dans quels contextes ces conduites d'attaques corporelles s'expriment-elles et quelles en sont les modalités détaillées? Qu'en disent ceux et celles qui se les infligent ? Quels rapports ont-elles avec d'autres formes de rupture, à commencer par ces conduites amenant les adolescents boulimiques à se rendremaladesen se gavant de nourriture avant de se faire vomir? Que signifient ces attaques de la peau (scarifications, brûlures, abrasions) présentées par ceux qui se les infligent comme incoercibles ou, au contraire, revendiquées comme d'efficaces modes de soulagement ?
Comment les prévenir et amener leurs jeunes « acteurs» à s'exprimer et à s'apaiser autrement? Quel type de prise en

charge doit-on leur proposer? Ce sont ces différentes questions que nous avons voulu étudier à partir de notre expérience de cliniciens du Centre Jean Abadie (mu de Bordeaux).

Introduction

Paradoxe d'une société qui veut surprotéger les individus qui la composent - et tout spécialement les plus jeunes -, il est singulier de constater que les deux premières causes de mortalité chez les adolescents sont des morts violentes qualifiées d'« évitables» par les responsables de Santé publique: les accidents de la route et les suicides. En France, chez les 15-24 ans, la sinistre moyenne nationale est, en l'occurrence, d'une trentaine de morts par semaine sur la route, et de deux voire trois suicides par jour. Et si les accidents de la circulation ne relèvent évidemment pas tous de prises de risque délibérées, les suicides engagent eux, par définition, l'intentionnalité, du moins dans l'idée de recherche d'un but, de leurs auteurs. On modérera l'aspect catastrophique d'un tel constat en précisant que si ces causes de décès figurent en tête des statistiques, c'est aussi parce que les progrès de la méde~ine et de l'hygiène ont considérablement réduit la mortalité infanto-juvénile liée aux maladies. Mais il n'en demeure pas moins que le phénomène mérite d'être souligné, car dans la même tranche d'âge les troubles des conduites se manifestant par des violences auto-infligées concernent environ un adolescent sur sept. Force est ainsi d'admettre que notre sociétépacijiéequi prétend éradiquer toutes les formes de violence - voit paradoxalement croître le nombre d'adolescents qui la retournent contre eux-mêmes, notamment à travers les tentatives de suicide (quarante mille tentatives de suicide par an, en France, chez les moins de 25 ans) et les blessures autoinfligées non reconnues par leurs auteurs comme suicidaires. Ces dernières sont en constante augmentation depuis une dizaine d'années, notamment sous la forme de ce que l'on appelle abusivement des mttomtttilationst qui sont le plus e souvent des scarifications. Étrange et inquiétant phénomène de «rupture cutanée» qui fait écho à d'autres formes de déchirure, elles aussi en augmentation, celles en particulier

liées à la prise rapide et massive d'alcool (binge-drinkin~, e d cannabis ou d'autres substances psychoactives. Comment comprendre une telle évolution? Les symptômes évoluent avec les mentalités et les modes de vie qui sont eux-mêmes étroitement liés aux progrès des sciences et des techniques. L'histoire de l'évolution du trouble hystérique depuis la fin du XIXe siècle en est une illustration connue, de même que celle du délire psychotique avec l'avènement des neuroleptiques. Cette forme qui change laisse croire à l'émergence de nouvelles pathologies, alors qu'il s'agit le plus souvent de nouvelles modalités d'expression de la souffrance liées à la transformation des supports identificatoires dans le champ social. Chez les adolescents, on observe ainsi que les vomissements délibérément provoqués (crises de boulimie) ou ceux qui sanctionnent les imprégnations psychoactives massives sont aujourd'hui fréquents. Il en est de même des scarifications et autres violences cutanées auto-infligées qui semblent s'êtres hissés à la place qu'occupaient les crises de spasmophilie des années quatre-vingt. Les évanouissements et malaises survenant en classe ou dans l'enceinte scolaire paraissent aujourd'hui moins fréquents, la rupture s'exprimant davantage par des conduites d'évitement (les fameuses « phobies scolaires ») ou par des conduites de soulagement attaquant le tube digestif ou la peau. Ce qui va d'ailleurs dans le sens d'un changement de forme plus que dans celui d'une néo-pathologie, c'est la persistance du caractère spectaculaire de ces manifestations. Même si l'adolescent concerné le nie ou prétend vouloir le cacher, il y a dans l'exposition plus ou moins franche de ces marques de mal-être l'attente secrète d'un dévoilement et

d'une reconnaissance.« Je ne peux plus me contenir» semble
dire le sujet qui exprime par le rejet digestif ou par l'effraction corporelle un incontestable défaut de contenance: manque de limites rendant confus les interfaces et les échanges entre monde interne et réalité externe, comme ceux entre les différentes instances de l'appareil psychique. Comme si la dialectique corporelle dedans/dehors qui s'y 10

joue devenait aujourd'hui centrale, voyant alterner ou s'affronter les mouvements contraires dans le sens des entrées ou des sorties. C'est ainsi que la maîtrise des entrées - que sa forme soit la diète alimentaire ou l'évitement de l'engagement relationnel - est régulièrement balayée par l'impossibilité d'éviter le lâchage dû à une avidité sans limites (à la mesure de l'insupportable éprouvé de vacuité intérieure).Du côté des sorties, la retenue pour « garder contenance » s'épuise face au besoin de se répandre ou d'évacuer le trop-plein que suscite l'excès de tension ressenti en soi. Alternance de réserve, de contrôle et de lâchage qui relève de l'addiction lorsque le fonctionnement s'auto-entretient et que le corps prend ainsi le pas sur la psyché.

Une société sans limites

Pour comprendre en quoi le contexte sociétal favorise cette crise des limites, il faut tout d'abord avoir à l'esprit que la notion même de limitefait aujourd'hui l'objet d'une crise de sens. Notre société entend visiblement s'affranchir des limites interprétées comme des barrières, des entraves à la libre circulation des biens et des personnes. La mondialisation de l'économie, la disparition des frontières géopolitiques, la navigation sur l'Internet, les forfaits téléphoniques dits «illimités », sont autant d'exemples affirmant que l'effacement des limites est censé apporter davantage de liberté. Dans le même temps, on ne cesse de déplorer que les enfants aient tant de mal à intégrer les limites - entendons ici les interdits qui les soumettent à l'ordre parental et à l'ordre social. Frontière à dépasser ou borne à ne pas franchir, on voit que la notion de limite est à géométrie variable. Bien plus, on réduit communément son sens en en faisant une simple ligne de démarcation, une bordure, alors que l'étymologie du mot lui donne une véritable épaisseur. Le vieux latin limeJ,IimitÙdéfinit en effet un entre-deux situé entre deux territoires contigus, un espace au sein duquel les
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entités voisines doivent se confronter, négocier et trouver des compromis pour reconnaître mutuellement leurs frontières. Lorsque ces entre-deux qui distinguent les protagonistes sont ignorés, réduits ou bafoués, il y a un fort risque de confusion ou d'emprise des uns sur les autres. C'est cette absence de terrain de négociation qui s'exprime sur le plan géopolitique à travers la réactualisation toute récente de la construction de murs pour séparer deux communautés. Or, en famille, la réduction de tout entre-deux caractérise aussi les relations parents-enfants. Notre société du sujet voit l'attention portée à l'enfant s'affirmer depuis sa conception jusqu'à des stades avancés de son développement. Certes utile et efficace en termes de prévention et de protection, cette attention parentale soutenue, faite d'enveloppements et de sollicitations dans tous les domaines, établit un mode de relation qui a tendance à chosifier l'enfant et à le maintenir durablement dépendant. Les limites ne sont plus celles d'un espace d'élJoltttion, mais plutôt celles d'un cocon qui enserre et détient plus qu'il ne contient. Quelles négociations et quels compromis permet en effet cet enserrement ? Le risque est qu'il suscite chez l'enfant une sensation croissante d'étouffement, d'oppression convoquant naturellement le déchirement pour éviter l'asphyxie. D'autre part, centrés sur le devenir de leur seule progéniture, les parents ont du mal à se reconnaître dans un corps groupal solidaire, constitué d'adultes capables de fixer des règles communes et d'établir des repères collectifs pour baliser le parcours de l'enfant et l'aider à se définir. Évoluer, c'est à la fois se transformer et se mouvoir, manœuvrer, et les espaces d'évolution à offrir à l'enfant supposent des limites pour en déterminer les abords et définir un cadre qui ne soit ni trop réduit ni trop vaste. Le corps social ne se sent plus solidairement engagé dans l'établissement et la défense de limites stables. Cette tâche est dévolue à la famille et à l'école, institutions qui se retrouvent isolées pour fixer et faire respecter des limites dont les autres acteurs du corps social ne se sentent pas responsables. 12

Passants ou témoins ordinaires, ceux-ci estiment ne pas être concernés par les débordements des jeunes, se déchargeant de toute intervention sur les garants de l'ordre public. La notion de limite est ici entendue au sens large, appliquée à tout ce qui borde des espaces et des temps et qui vise à les démarquer, à les différencier (frontières, interfaces, différence des sexes et des générations, fonctions parentales, concept d'autorité, etc.). Pour la majorité des jeunes, la «crise d'adolescence» tient davantage aujourd'hui d'une crise des limites et de l'identité que d'une affirmation de soi à travers le conflit entre générations. Contrairement à ce qui est souvent dit, la plupart des parents ne sont pas démissionnaires dans leur fonction de tuteurs, pas plus que la majorité des enseignants ne le sont dans la leur. Mais les uns et les autres ont à définiret défendreseuls,c'est-à-diresansle support du corps social, des principes éducatifs eux-mêmes peu propices à l'intégration et à la reconnaissance dans le monde des adultes. Pour l'essentiel, les principales consignes se résu-

ment à « bien travaillerà l'école,ne pas se mettre en danger»
et, pour ce faire, obéir aux interdits visant à éviter les mauvaises fréquentations, les sorties jugées douteuses et les consommations de substances psychoactives. De son côté, l'enfant, en grandissant, cherche à se dégager de cette gangue protectrice tout en restant dans le giron parental pour continuer à se sentir en sécurité. Il ne veut ni être enserré ni être confondu avec ses parents. Dès l'âge de 8-9 ans, la plupart des enfants éprouvent le besoin de produirede l'écartafin de prendre leurs distances vis-à-vis des parents, mouvement qui s'amplifie et se radicalise à partir de 12-13 ans lorsque la puberté fait irruption. La prise d'écart s'exerce dans tous les domaines du quotidien, d'abord dans les relations avec les parents où tout effet de rapproché est contrecarré par des attitudes de refus, de retrait ou d'évitement. C'est ainsi que les câlins et les effusions sont proscrits, les déplacements en compagnie des parents sciemment effectués à distance respectable, les questionnements intimes rapidement éludés, etc. L'écart vise 13