L'affaire Rouy

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Ce matin du 8 septembre 1854, trois hommes frappent à la porte d’Hersilie Rouy. Sans ménagement, ils la conduisent à la maison de santé de Charenton, à la demande de son demi-frère ; puis prétendument indigente, elle est placée à La Salpêtrière, sous le nom de Chevalier ! Erreur administrative ou malveillance…Voilà cette femme, professeur de piano et concertiste de 40 ans, qui n’a rien d’une « folle », perdue dans le labyrinthe asilaire, au milieu des hystériques et autres « agitées ». Or, Hersilie est une indocile : dès qu’elle proteste, c’est la camisole, et son quotidien se résume aux brimades des infirmières et aux traitements musclés des médecins qui, tout au long de son internement, diagnostiquent une folie lucide. Alors qu’elle n’a de cesse d’alerter les autorités de sa situation, elle n’est libérée qu’en 1868. Elle réclame aussitôt sa réhabilitation et une réforme des asiles, mobilisant la presse qui s’empare de « l’Affaire Rouy » ; elle transforme ce fait divers en une affaire nationale, politisée par les républicains de gauche, en lutte contre ces nouvelles Bastilles. Yannick Ripa suit pas à pas cette femme hors du commun et la fait revivre sous nos yeux ; parus après la mort d’Hersilie, les Mémoires d’une aliénée, dans lesquels la réalité dépasse souvent la fiction, sont un plaidoyer à charge contre l’asile et sa fonction politico-sociale au XIXe siècle.
Publié le : jeudi 15 janvier 2015
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EAN13 : 9791021009707
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L'affaire Rouy-crg:exe 10/05/10 17:08 Page1
YANNICK RIPA
L’AFFAIRE ROUY
Ce matin du 8 septembre 1854, trois hommes frappent à la
porte d’Hersilie Rouy. Sans ménagement, ils la conduisent à
la maison de santé de Charenton, à la demande de son
demifrère ; puis prétendument indigente, elle est placée à
La Salpêtrière, sous le nom de Chevalier ! Erreur
administrative ou malveillance…Voilà cette femme, professeur de
piano et concertiste de 40 ans, qui n’a rien d’une « folle »,
perdue dans le labyrinthe asilaire, au milieu des hystériques
et autres « agitées ».
Or, Hersilie est une indocile : dès qu’elle proteste, c’est
la camisole, et son quotidien se résume aux brimades des
Chez infirmières et aux traitements musclés des médecins qui, tout le même éditeur :
au long de son internement, diagnostiquent une folie lucide.
Alors qu’elle n’a de cesse d’alerter les autorités de sa
situation, elle n’est libérée qu’en 1868. Elle réclame aussitôt sa
réhabilitation et une réforme des asiles, mobilisant la presse
qui s’empare de « l’Affaire Rouy » ; elle transforme ce fait
divers en une affaire nationale, politisée par les républicains
de gauche, en lutte contre ces nouvelles Bastilles.
Yannick Ripa suit pas à pas cette femme hors du commun
et la fait revivre sous nos yeux ; parus après la mort
d’Hersilie, les Mémoires d’une aliénée, dans lesquels la
réalité dépasse souvent la fiction, sont un plaidoyer à charge
eXIX siècle.contre l’asile et sa fonction politico-sociale au
YANNICK RIPA
Historienne, Yannick Ripa enseigne l’histoire des femmes et du
genre à l’université Paris-VIII. Elle est l’auteure de La Ronde des
e L’AFFAIRE ROUYfolles. Femmes, folie et enfermement au XIX siècle (1985), Les
Femmes actrices de l’Histoire. France, 1789-1945 (1999).
UNE FEMME CONTRE L’ASILE
EAU XIX SIÈCLE
www.tallandier.com
En couverture : Henry Singleton, Terror or Fright, 1815.
© collection Michael Burden / Bridgeman Giraudon.
Graphisme Aurélia Lombard-Martin.
ISBN : 978-2-84734-662-6 / Imprimé en Italie 06.2010 27€
L’AFFAIRE ROUY
YANNICK RIPA
E
UNE FEMME CONTRE L’ASILE AU XIX SIÈCLEDossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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L’AFFAIRE ROUYDossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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DU MÊME AUTEUR
eLa Ronde des folles. Femme, folie et enfermement au XIX siècle, Aubier,
1986.
Histoire du rêve. Regards sur l’imaginaire nocturne des Français au
eXIX siècle, Olivier Orban, 1988.
De la violence et des femmes, Albin Michel, 1997 (collectif).
Les Femmes, actrices de l’histoire. France, 1789-1945, Sedes, 1999.
Séduction et sociétés. Approches historiques, Le Seuil, 2001 (collectif).
Idées reçues: les femmes, Le Cavalier bleu, 2002.
eLes 100 notions de l’histoire de l’Europe du XIX siècle, Belin, 2007.
Les Femmes en France, de 1880 à nos jours, Chêne, 2007.
Les Femmes, actrices de l’histoire. France, 1789-2010, Armand Colin,
2010 (à paraître).Dossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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YANNICK RIPA
L’AFFAIRE ROUY
eUne femme contre l’asile au XIX siècle
TALLANDIERDossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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© Éditions Tallandier, 2010
2, rue Rotrou – 75006 Paris
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SOMMAIRE
PRÉFACE......................................... 9
ENFERMER HERSILIE ROUY
Chapitre premier. – L’internement d’une vie ordinaire.... 15 II. – Bonne pour Charenton . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Chapitre III. – Mlle Chevalier-Rouy, monomaniaque . . . . . 35 IV. – Internée d’office . . . . . ................ 51
Chapitre V. – Une folle lucide...................... 63 VI. – De la perpétuité à la liberté d’un jour...... 81
OUBLIER HERSILIE ROUY
Chapitre VII. – Une incurable en province . . . . . . . . . . . . . 99 VIII. – Polichinelle perdue dans Maréville . . . . . . 115
Chapitre IX. – Dans le paradis asilaire auxerrois........ 137 X. – Une éphémère liberté chèrement payée . . . . 149
Chapitre XI. – Joséphine Chevalier dans l’enfer orléanais . . 161 XII. – Les Hospices d’Orléans au secours d’Hersilie 177
Chapitre XIII. – Un dénouement romanesque .......... 189
RETROUVER HERSILIE ROUY
Chapitre XIV. – Une affaire de famille . . . . . . . . . . . . . . . 199
7Dossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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Chapitre XV. – Une étrange affaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219 XVI. – Une affaire politique................ 251
Chapitre XVII. – Une affaire sans fin?................ 273
ULTIMES RENCONTRES…........................... 291Dossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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PRÉFACE
e«En France au XIX siècle, lorsqu’une créature
humaine tombe entre les mains des préfets et sous la
responsabilitéimmédiatedesmagistratsetdefonctionnairespublics,
elle[…]n’estplusqu’unballotdemarchandisesétiqueté.»
Hersilie Rouy, Mémoires d’une aliénée.
J’ai regardé l’heure, en un dérisoire réflexe qui prétendait dans le
silence de cette salle des archives de l’Assistance publique officialiser
sa re-naissance, 14 h 15. Elle est là, surgie subitement d’une énième
liste de malades, renvoyées elles à un éternel anonymat par
mon
simpledésintérêt.Lacalligraphiesoignéedesonnom,pourtantmalmenée, tracée par une plume trempée dans l’encre noire, lui donne
une consistance, une matérialité qui me feraient presque lui dire
«bonjourMadame»,commesijusqu’alorssonrécitnepouvaitsuffire
ànotreface-à-face;notrerencontreencetinstantsuspendum’émeut.
Mon visage a dû trahir mon trouble, étrange mélange de
triomphalisme et d’apaisement, car l’archiviste m’a souri en hochant la tête, il
sait – habitude oblige – que je viens de trouver celle que je
traque
depuisdessemaines,quejepoursuissanslaconnaîtredansuneémouvante proximité qui cousine avec l’empathie à laquelle l’historien ne
doit surtout pas céder, en un sentiment bien connu et sans cesse
1renouvelé du chercheur qui apprécie le «goût de l’archive ».
Pourtant, la victoire peut paraître sans panache: quatre colonnes dans un
énorme registre pour établir brièvement un état civil et une raison
1. Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Le Seuil, 1989.
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L’AFFAIRE ROUY
d’interner. Pour l’avoir rencontrée il y a bien des années au détour de
1recherches qui justement ne la cherchaient pas , je sais que ce nom,
Joséphine Chevalier, la cache, elle, Hersilie Rouy. Comme s’il
s’agissait d’un être vivant, j’éprouve une gêne à ne pas être allée autrefois
questionner davantage les archives, me rendant complice de ceux qui
ont nié son être, d’avoir prolongé posthumément sa souffrance car
hors la vie, qu’y a-t-il de pire que de perdre son identité, d’être seule
aumonde àsavoirquionest etqueleclamer vousfaitjustementêtre
tenuepourfolle?
Ainsi Hersilie semble-t-elle amplement avoir raison de dénoncer
la réduction d’unindividuàunmatricule,enuntraitementqui
assimile les prisonniers, les prostituées et les aliénées – une
confuesion qui en dit long sur la finalité de l’asile au XIX siècle. Sur
celuici, les témoignages des malades sont rares, et d’emblée les Mémoires
2d’une aliénée , qu’Hersilie a rédigés entre 1870 et 1880 sur son
expérience, sont précieuses pour l’Histoire. Ils constituent la
principale matière première de ce livre et s’affirment vite être bien plus
qu’une autobiographie asilaire, expérience personnelle d’une
singularité. Sous la loupe des aliénistes, garants de la normalité des
individus et de la santé mentale de la société, cette malade-là, qu’elle se
nomme Rouy ou Chevalier, n’est pas qu’un cas, elle est un cas
d’école, une référence inscrite dans les manuels, voilà Hersilie figée
à jamais dans la folie. Mais, sous la plume des journalistes, elle est
un fait divers qui passionne l’opinion publique, rendue curieuse par
le mystère de l’identité de cette étrange femme et par le
dévoilement de ses secrets de famille, avant qu’il n’interpelle les
antiasilaires. Nouveau déplacement: le fait divers devient l’Affaire Rouy,
avec une majuscule. Pour mener l’enquête dans toute son
amplitude, il fallait retrouver d’autres pièces à conviction et les proposer,
elles aussi, à la lecture. Tel est le parti pris de cette étude qui
ambitionne de montrer le cheminement d’une recherche,
d’entraîner le lecteur dans ses méandres, de le confronter aussi aux
contradictions et aux questions sans réponse. On voudrait ainsi qu’au plus
près des sources il découvre comment une histoire personnelle,
certes peu banale, devint une affaire nationale, comment une affaire
1. Yannick Ripa, Contribution à une histoire des femmes, des médecins et de la folie
àl’âge d’or de l’aliénisme français, 1838-1860, thèse de doctorat de troisième cycle
sous la direction de Michelle Perrot, Paris-VII, 1983.
2. Hersilie Rouy, Mémoires d’une aliénée, Paris, P. Ollendorff, 1883.
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PRÉFACE
privée devint une affaire politique… C’est ce processus qui nous
intéresse ici, c’est sa construction et son développement, voire son
instrumentalisation que les archives retrouvées nous invitent à
suivre.Dossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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Chapitre premier
L’INTERNEMENT D’UNE VIE ORDINAIRE
Elle s’est levée tard, n’a pas ouvert les fenêtres sur l’automne qui
diffuse, ce matin du 8 septembre 1854, une pâle lumière dans la rue
de Penthièvre, au cœur du quartier du Roule, elle aime ainsi
prolongersanuit,sibrève.Elleétaitdéjàbienavancéequandelleestrentrée
après son concert de piano donné dans un appartement bourgeois;
lesapplaudissementsdecepublicchoisietattentifl’ontaccompagnée
dans le Paris nocturne, si peu propice aux femmes, mais elle, elle
aime ces heures sombres qui enveloppent d’anonymat les silhouettes.
Sa chienne Coquette sommeille à ses côtés sur le canapé de velours
rouge du salon, près de la cheminée où grésille un petit feu, l’animal
est sa seule compagne depuis le décès il y a déjà six ans de son père,
un astronome qui s’est fait un nom en inventant sous la Restauration
1un mécanisme uranographique . Elle n’a pas ouvert les persiennes,
elles contribuent à sa tranquillité, atténuent les bruits urbains, ceux
2«de grosses voitures qui [passent] dès trois heures du matin »; ils
envahissent si aisément ce rez-de-chaussée, «exhaussé de six ou
huitmarches»,cequineleprotègepasdel’humidité.«Troisfenêtres
sur la rue, tout autant sur la cour», sans grille, ce qui [force] à fermer
1. Cf. Charles Rouy, Description et usage du mécanisme uranographique contenant
un abrégé élémentaire de cosmographie, Paris, chez l’auteur, 1816.
2. Sauf indication contraire, les citations sont toutes extraites de Hersilie Rouy,
Mémoires d’une aliénée, op. cit. Pour ne pas alourdir le texte, la pagination n’a pas été
indiquée. La typographie, notamment les changements de corps, a été conservée.
Les italiques dans les citations sont toutes d'Hersilie qui y recourt très souvent, sans
qu'on en comprenne toujours la signification. Elles sont la transcription imprimée
des mots soulignés dans le manuscrit.
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ENFERMER HERSILIE ROUY
les persiennes ou les fenêtres quand on [passe] d’un côté à l’autre de
l’appartement.» Elles l’isolent des regards des concierges, qui
n’apprécient pas ces horaires décalés. Il y a quelques mois, ils ont
même fait intervenir la police, prétendant que derrière ces fenêtres
closes elle s’était donnée la mort! Elle n’a pas aimé cette intrusion,
cetœil inquisiteur qui pensait trouver son cadavre dans une chambre
drapée de noir, éclairée de bougies. Elle n’aurait sans doute pas dû,
elle si discrète, confier son intérêt pour le spiritisme, pourtant en
vogue dans Paris; depuis, la famille Nicole – le «mari qui y [est]
presque jamais; la femme qui [tient] sa maison cahin-caha», leurs
«deux enfants, fille et garçon de douze et treize ans», et même leur
«vieille cousine à moitié sourde, qui remplace les concierges, quand
ils [sont] absents et que les enfants n’y[sont]pas» – la regarde
étrangement;ellelesamêmeentendusmurmurerqu’elleétaitfolle…
Peuimporte,ellen’estguèresensibleauxmédisances;pourtant,ellea
prissoinderegrouperdansunpaniersespapierspersonnels.
Pour lors, elle est loin de ces préoccupations, elle laisse son esprit
vagabonder dans la quiétude de ce matin; elle est satisfaite de sa vie
de concertiste qui la fait «aller beaucoup dans le monde». Pourtant,
elle a connu des temps difficiles lorsque la révolution de 1848 l’a
privée de ses cours de piano et de ses représentations musicales.
L’automne de cette année-là l’avait trouvée «dans la dernière
extré1mité », contrainte de recourir aux subventions qu’accordeàses
artistes dans le besoin la direction des Beaux-Arts. Le 14 décembre,
il lui est alloué «sur le crédit des Encouragements aux Beaux-Arts»
2 3la somme de 100 francs , aide renouvelée l’année suivante .Pour
compléter cette insuffisante allocation, elle demande aussi au
ministère de l’Instruction publique et des Cultes «l’une des indemnités
annuellesquelegouvernementaccordeauxveuvesetauxfillesdeceux
4quiparleurtalentetleursavoirontrendudesservicesàlascience »;
le ministre Falloux accorde le 20 juillet 1849 à «Mlle Hersilie Rouy,
1. Archives nationales, F211029, Direction des Beaux-Arts, bureau des
Théâtres. Lettre d’Hersilie Rouy, 8 décembre 1848.
2. Un ouvrier gagne environ 1,25 à 2 francs par jour, beaucoup moins durant
cette période de grave crise; les chômeurs employés jusqu’au 21 juin 1848 dans les
ateliers nationaux touchent alors 23 sous.
3. Archives nationales, F211029, Direction des Beaux-Arts, bureau des
Théâtres, Secours-Mlle Rouy.
4. Archives nationales, F173215, Ministère de l’Instruction publique et des
Cultes, lettre d’Hersilie Rouy (souligné par elle).
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L’INTERNEMENT D’UNE VIE ORDINAIRE
fillede l’astronomede cenom,une indemnitélittérairede trois cents
1francs ». Mais c’est là du passé, une période qu’elle préfère oublier,
quejamais,àaucunmomentdesavie,ellen’évoquera.
Depuis le début des années 1850, le calme revenu, sa «position
d’artiste [s’est donc affirmée] de plus en plus, [elle] donne tous les
quinze jours des matinées littéraires et musicales très suivies et des
concerts annuels très productifs».
2Elle a quitté le 23 rue de Laval en décembre 1853 et accueille ce
public dans cet appartement, «salon, chambre à coucher sur le
devant; seconde pièce attenante dont [elle a fait] un élégant cabinet
de toilette» aux rideaux perse rose. Elle y apprécie particulièrement
«la toilette lavabo, et son dessus de marbre de Sienne, la toilette
Pompadour et son rideau de mousseline soutenu par un oiseau bleu
3sur laquelle repose une garniture de porcelaine »; elle y a placé une
commode en acajou et suspendu aux murs les portraits de la reine
Amélie et d’Henri V, recouvert le sol d’un tapis. Elle dispose aussi
d’unesalleàmangeraubuffetennoyer,d’uncabinetdetravail,d’une
cuisine, d’un office sur cour. Elle en assure seule l’entretien depuis
qu’ellearenvoyéenjuilletsadomestique.
Jamaisellenesouffredesolitudeaffective,elleaquaranteans,une
epleine maturité qui, en ce XIX siècle, flirte déjà avec la vieillesse; elle
ne regrette pas son quotidien de célibataire qui renforce l’animosité
de ses gardiens à son égard. Elle n’a pas mesuré leur hostilité, elle
ignore celle de son demi-frère Claude-Daniel, son aîné de
vingtquatreansaveclequelelleacessétouterelationdepuisqu’àlamortde
leurpère, en1848,illuiarefusél’anneaud’ordecelui-ci.Elleignore
que dans quelques instants sa vie va basculer dans l’horreur. La
pendule surmontée du tombeau d’Héloïse et d’Abélard, modelé par son
père, sonne midi… Trois coups à la porte, deux inconnus – un
«homme décoré et un porte-faix» –, dehors une calèche close. Tout
va aller très vite, sans bruit: elle ne va ni résister, ni même élever la
voix,convaincuequesescrislaferaientaussitôtqualifierdefolle,tant
le silence est alors garant de la bonne tenue d’une femme. Elle est
1. Ibid.Ils’agit d’une pension littéraire à titre indirect prélevée sur le budget
prévu pour encourager les lettres et les sciences.
2. Rebaptisée, en 1887, rue Victor-Massé, proche de la place Pigalle.
3. Vente mobilière, Inventaire reconstitué par Hersilie Rouy, in Jules Manier,
Rapport au Conseil général de la Seine, 6 novembre 1880, Archives de Paris, D2N1/
26.
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ENFERMER HERSILIE ROUY
confiante en son bon droit et pense que sa pleine santé mentale
devrait dissiper ce malentendu qui fait dire à cet inconnu, qui s’est
présenté sous le nom du baron de Kinkelin comme un ami de son
frère,qu’elleestsouffranteetqu’illuifaut«allerpasserquelquesjours
dans la maison de campagne» de Claude-Daniel. À cette fable-là,
ellenecroitpas,maisl’homme,unmédecinpeut-être,luiordonnede
le suivre, la menaçant de recourir à la force, prêt à «l’emmener tête
nue», comme une femme de mauvaise vie qui sortirait en cheveux.
Alors elle a pensé choisir la voie de la sagesse: elle a «juste eu le
temps de mettre un vieux chapeau qui [lui] tomba sous la main, de
[s’]envelopper dans un châle, de placer [sa] chère petite chienne sous
[son] bras et d’emporter le petit panier qui contenait [ses] papiers. Il
n’y avait personne dans la loge des concierges; la porte de la rue était
ouverte.Lecoupéattendait».
Tous trois y montèrent, en silence; le baron le rompit pour
s’enquérir, enfin, de l’identité de cette femme frêle, aux yeux clairs et
aux boucles blondes qu’il était, bel et bien, en train d’enlever:
«Vous êtes mademoiselle Rouy.
– Vous le dites.
– Mais on dit autre chose: êtes-vous fille du même père que
M.
Rouy?»
Interloquéeparl’incongruitédecesquestions,elleleregarda«fixement sans répondre», sans confirmer qu’elle était bien Mlle Rouy,
Hersiliedesonprénom,néeàMilanle14avril1814dusecondlitde
Charles Rouy, un astronome de renom, et de Marie-Henriette
Chevalier,quiavecsonmaritenaituneinstitutiondejeunesgens.Morteà
quarante-huitans,ellel’alaisséeàseizeansorphelinedetendresse.
«C’est ainsi qu’elle a quitté [son] domicile; laissant derrière [elle]
tout ce qui pouvait luirappeler [ses] affections, les souvenirs précieux
de ceux qui [l’] avaient élevée, ces mille riens qui tiennent au cœur,
qui peuplent la solitude, vous rappellent les absents et les morts…
sont pour vous une partie de vous-même, par l’habitude de les voir
et vous rendent le foyer domestique si cher.»
La calèche va traverser Paris, se tromper de chemin, parvenir
curieusement jusqu’à Conflans où Hersilie espère être conduite au
couvent qui accueille une petite orpheline dont avec une amie elle
s’est un temps occupée, puis s’égarer dans Vincennes, longer la
Marne,avantdes’arrêter«devantunétablissementauhautduquelun
grand drapeau flottait au vent», la Maison impériale de Charenton.
Charenton! Un nom qui suffit à nommer la folie, il en est devenu le
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L’INTERNEMENT D’UNE VIE ORDINAIRE
synonyme tant l’hospice a englouti la ville. Fermé en 1795 à la suite
de la Révolution, il a retrouvé en 1797 sa fonction d’asile qu’assure
depuis sa fondation en 1641 l’ordre de la Charité de
Saint-Jean-deDieu. Charenton! Un nom qui fait frémir, car nul n’est à l’abri de
l’aliénation mentale et de l’enfermement qu’elle implique. Chacun le
saitdepuisqueletriomphedel’aliénisme,danslapremièremoitiéde
ce siècle si confiant en la parole scientifique, a contribué à vulgariser
le monde asilaire jusqu’à la caricature, favorisant ainsi projections et
fantasmes,commeengénèrenttousleslieuxclos,interditsauregard,
dèslorsinterlopes,étrangersetdoncétranges.
Devant le grand bâtiment, Hersilie Rouy a-t-elle frissonné
d’effroi,connaît-ellel’expressionpopulaire,alorsbalbutiantemaisqui
feraflorèsàlafindusiècle,«êtrebonpourCharenton»?
Ainsi pourrait débuter l’un de ces feuilletons dont le lecteur des
années1850étaitsigourmand,romanpopulaireauxingrédientssans
surprise:lemystèred’unenaissance,l’illégitimitétuepourprotégerla
réputation d’un grand de ce monde ou de son épouse, la protection
d’une mystérieuse «Dame en noir» – par trois fois, elle aurait averti
Mlle Rouy que sa famille ourdissait un complot qui la conduirait à
l’asile –,lalibertéindividuellesacrifiéeàlagrandeurdelaraison
d’État,lesprisonsoulesasilespourenfermerlesecret,tairelaviesans
la tuer, ressort indispensable pour qu’un jour le héros, ici l’héroïne,
échappée des geôles, ressurgisse au grand jour. Alors advient l’heure
des règlements de compte, de la vengeance, de la justice ou de la
rédemption, c’est selon. Lavérité éclate, confondue avec le bien pour
punir les méchants, incarnation du mal. L’itinéraire d’Hersilie Rouy
s’inscritparfaitementdansceschémalittéraire.
Ses Mémoires d’une aliénée, publiés après sa mort, à la suite d’une
congestion pulmonaire le 27 septembre 1881, renforcent les traits
romanesques, invalidant souvent un récit de vie qui aurait plu à
Eugène Sue; ces dérives imaginaires offriront sans cesse des
arguments à ses détracteurs: ils y verront les marques de son
aliénation.
HersilieRouysecomplaîtdansdesformulesampoulées,danslagrandiloquenceetunlyrismesansqualité,pourtantsesécritsn’ensontpas
moins un récit, rare, d’un internement de quatorze ans et un
témoi-
gnageàchargedespossiblesdérivesdel’asile.Eneffet,le19novembre
1868,c’estsouslenomdeMlleChevalierCamille,Joséphine,Hersilie
quelanarratricequittedéfinitivementlequartierdesaliénésdel’hospice d’Orléans où elle a été placée le 29 août 1863! Le certificat de
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ENFERMER HERSILIE ROUY
sortiedudocteurPayen,quilanommeainsi,constatequ’elleestdans
un «calme relatif avec légères excentricités». Le 9 décembre suivant,
le préfet du Loiret Louis Dureau contresigne le répertoire des sorties
de soixante-douze patientes au cours du second semestre de cette
année-là.OnydécouvreuneHersilieChevalierportantlenuméro21;
en lettres minuscules, en dessous de la ligne principale a été ajouté
Rouy,àunedatequel’onignore.Lerépertoiredonnel’«amélioration»
1comme motif de sortie . La voilà donc apte à retourner dans le
monde, désormais elle n’est plus dangereuse ni pour elle ni pour la
société;letermedeguérisonn’estpasemployé,durestecediagnostic
n’auraitfaitqueréaffirmer a posteriori lafoliede l’internée. Ilfaudrait
donc que celle-ci se résigne à se nommer Chevalier et à vivre avec
l’étiquette«aliénée»,commelesouligneletitredesesMémoires.Or,
celle-ci est socialement aussi invalidante que la marque du forçat qui
l’exclut, sa vie durant, de la société des honnêtes gens. La liberté à ce
prix, Hersilie Rouy, qu’ici nous désignerons désormais par son
seul
prénom,n’enajamaisvoulu,n’enveuttoujourspas.Commeuninnocentaccuséàtort,libérédeprisonparunegrâcedu pouvoir,elleveut
êtreréhabilitée,ceseraledeuxièmetempsdesarésurrection.
Mais, hors les murs de l’asile, on ne se fait pas non plus aisément
entendre, parce que précisément revenir de là, c’est ne pas être
vraiment normal; ce soupçon rend périlleuse toute démarche
revendicative, car elle risque d’être interprétée comme une rechute d’un délire
de persécution.
Précautions et temps sont nécessaires, et plus encore des relais
pourquelavoixcessedeseperdredansledésert.Ilfautdoncl’écoute
de la presse, encore faut-il qu’elle soit libre; il faut en appeler à
l’opinionpublique,encorefaut-ilqu’elleexisteetsoitpréparéeàentendre.
Lors du premier internement d’Hersilie, ces conditions requises font
défaut,nuln’estprèsàprêterattentionàsesaccusations.
En 1854, l’aliénisme, qui ne se nomme pas encore psychiatrie, vit
en effet son âge d’or, auréolé du geste mythique de son fondateur
Philippe Pinel. En 1793, alors que la Révolution a dressé l’étendard
de la liberté individuelle, le médecin libère folles et fous des
chaînes. Peu importe que dans les faits le père de l’aliénisme ne se
préoccupa que des internés de Bicêtre, ou que le rôle de son
surveillant-chef Pussin fut plus décisif que le sien; depuis 1849, la
1. Archives nationales, F153955 et 3956.
20Dossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
Date : 5/5/2010 11h16 Page 303/304Dossier : tallandier310107_3b2 Document : Affaire_Rouy_310107
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