L'affectif et la protection de l'enfance

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Un enfant peut-il grandir en ne se sentant aimé que temporairement ou transitoirement ? Un enfant peut-il développer ses capacités intellectuelles, sociales, relationnelles en état d'insécurité affective ? Un adulte peut-il trouver sa place dans la société s'il n'a jamais su quelle était sa place quand il était enfant ?
En France, 140 000 enfants sont confiés à l'Aide sociale à l'enfance. Pour eux comme pour tous, l'amour ne suffit pas, mais comme pour tous, il doit être premier. Une éducation sans amour n'a aucun sens.
L'affect ouvre vers la raison. Spinoza est rejoint par Freud : par nos affects nous accédons à nous-mêmes ; par le pouvoir de nous comprendre, nous avançons sur la voie de la liberté ; par le travail de la raison, nous passons de la dépendance à l'autonomie.
Comment permettre à ces enfants abandonnés, maltraités, traumatisés – et donc avec des troubles du lien – de connaître cette route ? La dimension affective, les remettre sur le chemin de la vie, c'est le rôle de la famille d'accueil ; les aider à tisser
le fil de leur pensée, celui des autres membres de l'équipe pluridisciplinaire.
L'auteur mobilise la philosophie et la psychanalyse pour éclairer sa pratique. La loi de 2007 réformant la protection de l'enfance, qui a introduit le mot affectif, offre l'occasion de réfléchir à ces questions.
Le placement familial se dévoile comme un formidable bijou de la clinique, et par là même, comme une incitation permanente à la réflexion. Qu'est-ce que l'humain ? Et que faut-il avoir reçu pour l'être devenu ?
Ce livre s'adresse aux professionnels de la protection de l'enfance ainsi qu'à tout citoyen qui veut prendre sa part dans le lien social.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782710127611
Nombre de pages : 144
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affectif et la protection enfance

 



L' affectif et la protection de l'enfance



Christian Allard


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© ESF éditeur 2013

Division d'Intescia

SAS au capital de 4 099 168 euros

52, rue Camille Desmoulins,

92448 Issy-les-Moulineaux cedex

Directrice pôle social-sciences humaines : Sophie Courault

Responsable éditoriale : Martine Ollivier

Assistantes d'édition : Élodie Nicod et Laurence Petit

ISBN : 978-2-7101-2761-1

ISSN : 1269-8377

www.esf-editeur.fr

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-5, 2e et 3e a, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective »et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite »(art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Àmafemmeetmestroisenfants

Table des matières

Préface

« Notre civilisation sépare plus qu'elle ne relie. Nous sommes en manque de reliance, et celle-ci est devenue besoin vital ; elle n'est pas seulement complémentaire à l'individualisme, elle est aussi la réponse aux inquiétudes, incertitudes et angoisses de la vie individuelle. Parce que nous devons assumer l'incertitude et l'inquiétude, parce qu'il existe beaucoup de sources d'angoisse, nous avons besoin de forces qui nous tiennent et nous relient. Nous avons besoin de reliance parce que nous sommes dans l'aventure inconnue. Nous devons assumer le fait d'être là sans savoir pourquoi. Les sources d'angoisse existantes font que nous avons besoin d'amitié, amour et fraternité, qui sont les antidotes à l'angoisse. La reliance est un impératif éthique primordial, qui commande les autres impératifs à l'égard d'autrui, de la communauté, de la société, de l'humanité. »

Edgar Morin, La Méthode ; T. VI Éthique, Paris, Seuil, coll. « Opus », 2008, T. II, p. 2314.

Les choses sont pourtant simples : au-delà de toutes les potentialités de son patrimoine génétique, le petit d'homme a besoin de relations humaines et humanisantes pour trouver, adulte, sa place dans la société des hommes. Et c'est d'abord au sein de sa famille qu'il doit pouvoir trouver ces modalités relationnelles qui feront de lui une « grande personne », aimable et aimante, autonome et « reliée ».

Mais, depuis l'aube de l'humanité, il peut arriver que des parents ne puissent pas fournir à leur petit les conditions de vie (relationnelles notamment) nécessaires à son développement. S'il n'est pas possible de compenser les effets de cette incapacité par des aides apportées aux parents, le groupe des autres adultes (le clan, la société...) doit alors y suppléer dans des délais et selon des modalités qui garantissent le moins de dommages possible pour le développement, tant somatique que psychique, de l'enfant. C'est une question de survie ; pour l'enfant comme pour le groupe. C'est la base, le fondement, de l'idée de protection de l'enfance.

L'histoire montre bien, tout autant que la clinique pédiatrique et pédopsychiatrique, que cette suppléance ne doit pas porter uniquement sur les conditions matérielles (économiques, hygiéniques, somatiques) de la croissance de l'enfant. De l'expérience tentée au Moyen Âge par Frédéric II de Hohenstaufen à la recherche du langage originel de l'homme, jusqu'aux reportages d'il y a à peine une vingtaine d'années sur l'effet de la stabulation dans les orphelinats roumains, les exemples ne manquent pas pour souligner l'importance vitale (au sens fort) des relations affectives pour le petit d'homme.

On le sait : être en lien, faire des liens, être fait de liens... tout cela s'inscrit du côté de la vie, des forces de vie, de la pulsion de vie... pour peu que ces liens ne soient pas mortifères !

Or il existe donc des situations où l'enfant ne trouve pas, dans la qualité de relation que lui fournissent ses parents, de quoi se construire et trouver sa place parmi les hommes. J'ai décrit ailleurs1 à quel point cette constatation (pourtant ancienne) constitue à chaque fois un scandale sur lequel vient trébucher notre pensée ; il devient alors très difficile non seulement de (re)tisser autour de/avec l'enfant des liens qui l'inscrivent du côté de la vie, mais également de concevoir et mettre en place des interventions et dispositifs qui lui permettent de « se construire quand même » en se libérant des liens mortifères qui entravent et distordent son développement.

En d'autres termes, la protection de l'enfance, qui a justement à se préoccuper - pour les prévenir et les déjouer des conséquences délétères de la pathologie du lien sur le développement de l'enfant -, est sans cesse en risque d'être, à l'instar des parents, « empêchée » par les forces de déliaison à l'oeuvre.

« Étant donné la violence des émotions négatives en jeu, notre empathie est mise à rude épreuve. Il faut nous protéger de ses affects trop pénibles. Aussi retrouve- t-on chez les professionnels les mêmes mécanismes de défense que dans la famille : déni, clivage, projection.

Nous sommes donc tous exposés à cette pathologie du lien, quelles que soient notre formation et nos institutions. Nous le sommes d'autant plus que nous sommes isolés, que notre formation est insuffisante, que la problématique de la famille entre en résonance avec notre propre fonctionnement, que son histoire réactive la nôtre, et que nos institutions sont fragilisées2. »

Une des grandes difficultés pour penser la protection de l'enfance (avant de l'agir) réside dans le poids émotionnel des représentations (sociales et/ou individuelles) qui sont associées aux mots et concepts utilisés. Comment comprendre, sinon, que la somme des observations, réflexions et connaissances accumulées et convergentes en matière de besoins développementaux de l'enfant soit si régulièrement ignorée, déniée, écartée, tant au niveau individuel (quand il s'agit de co-élaborer l'analyse d'une situation familiale) qu'au niveau sociétal (quand il s'agit de mettre en place et d'évaluer une politique de protection de l'enfance).

Les mots « séparation », « placement », « amour »... ; les concepts de « lien », de « protection »... induisent des émotions et des mouvements affectifs dont la force (la violence parfois), qui prend son origine dans l'histoire personnelle de chacun, rend bien souvent difficiles les échanges entre les différents protagonistes d'une situation, y compris les professionnels. On ne s'entend plus, on ne s'écoute plus ; aucun lien, aucune pensée ne semble pouvoir contenir le débordement d'émotions et d'affects que vient renforcer la notion qu'il y a urgence à agir (agir pour agir, pour satisfaire à un protocole, alors qu'il y a surtout urgence à se mettre en condition de pouvoir penser ensemble). Le risque est alors à chaque fois que soient perdus de vue l'enfant réel et ses besoins.

Le mérite du nouveau livre de Christian Allard est de prendre le temps de définir les mots, de dérouler les concepts... et, surtout, de le faire avec rigueur pour éviter que la pluralité des acceptions des mots ou concepts les plus utilisés (qui sont aussi les plus sensibles) ne soient une nouvelle source de confusion et de déliaison... et, encore plus, ne perdant pas de vue l'enfant réel et ses besoins, de proposer - sous forme d'encadrés -de nombreuses incises évoquant la place de l'affectif dans les situations de protection de l'enfance.

Disons-le d'emblée, ce texte, pour être rigoureux et précis, n'est jamais lourd ni enfermant. Son style direct, ses nombreuses illustrations tirées d'une clinique éprouvée sur le terrain, l'usage festif qu'il fait des philosophes et des poètes... tout cela concourt à en rendre la lecture agréable et stimulante pour l'activité de pensée -de liaison ! -du lecteur. À lire Christian Allard, on fait du lien ; ça fait du bien !

Après avoir fermement rappelé que rien, dans le corpus législatif et réglementaire qui régit la protection de l'enfance, ne permet - aujourd'hui pas plus qu'hier -de négliger la dimension affective à l'oeuvre dans le développement de l'enfant, et s'être interrogé sur les déterminants des dérives si souvent observées, ce livre propose une excursion qui nous conduit à visiter la philosophie, la psychanalyse et la psychologie du développement. Et toutes trois nous disent que c'est dans/par un bain de relations affectives que l'homme est Homme (« Être un homme, c'est bien. Mais il y a encore mieux : être humain », notait Jules Romains).

Elles nous disent aussi que c'est par l'affect qu'on accède à la connaissance (de soi, de l'autre, du monde...). Et le premier des affects est l'amour, dont les trois avatars (éros, philiaet agapè) sont également convoqués pour tresser les liens dont sera fait l'homme que deviendra cet enfant dont il s'agit de protéger le développement.

Les concepts issus de la théorie de l'attachement et des recherches qu'elle a suscitées fournissent d'indispensables outils pour comprendre le rôle de relations affectives précocement perturbées dans la constitution de représentations psychiques (de soi, de l'autre, du monde...), particulièrement délétères pour l'expérience et la pratique de la parentalité de l'ex-enfant devenu adulte, et donc pour aborder le phénomène - si souvent observé en protection de l'enfance -de répétition transgénérationnelle des troubles de la parentalité. Ils permettent également de rappeler avec force la nécessité absolue de garantir à l'enfant, notamment dans le cadre des interventions au titre de la protection de l'enfance, la possibilité d'étayer sa (re) construction psychique sur des relations affectives cohérentes, sécurisantes et stables (et de garantir la même cohérence, la même sécurité et la même stabilité aux dispositifs de protection, dont les équipes de placement et les assistantes familiales !).

Comment en effet inscrire dans l'Humain le petit d'homme dont il s'agit de protéger le développement si les circuits décisionnels et les pratiques sont marqués du sceau de la désaffectivation et donc de la déshumanisation ? Comment lui donner envie de se tenir droit si « on marche sur la tête » (pour reprendre l'expression dont Christian Allard conclut si souvent les récits navrants de situations kafkaïennes qu'il rencontre dans sa pratique) ?

Une piste de réflexion se situe probablement du côté de la formation des professionnels de la protection de l'enfance ; de tous les professionnels, de l'assistante familiale au cadre territorial en passant par le travailleur psycho-socio-éducatif. Comme le soulignent régulièrement Geneviève Mermet et Hana Rottman3, cette formation se donne comme objectif, souvent, de permettre au professionnel d'investir le dispositif de protection (le soin à l'enfant) et trop rarement de favoriser l'investissement de l'enfant réel par le professionnel ; enfant de corps et de psychisme, d'affects et de besoins ; enfant à qui il s'agit de proposer d'être « relié ». La lecture du livre de Christian Allard finit de nous convaincre que, sans reconnaissance, dans la formation et la pratique des professionnels comme dans le regard que notre société porte sur les adultes - les citoyens ! -de demain, de la place de l'affectif dans le développement du petit d'homme, il ne peut y avoir de protection de l'enfance.

De même que le petit d'homme doit, pour advenir comme sujet, tresser les fils de l'histoire dont il est fait pour s'en construire un narratif, la protection de l'enfance doit, pour advenir comme politique cohérente inspirant des pratiques adaptées et pérennes, assimiler et tresser entre eux les concepts et données qui la fondent.

Parmi ces dernières, celles issues de la sociologie et de l'économie, qui ont actuellement les faveurs des décideurs, ne devraient pas faire passer au second plan ce que nous enseignent les philosophes, les psychanalystes, et même maintenant les neuroscientifiques, quant à l'importance de garantir l'accès, précoce et durable, de l'enfant à des relations affectives cohérentes et sécurisantes qui ne l'enferment pas dans des liens mortifères mais, au contraire, viennent promouvoir son autonomisation et son individuation.

Avec ce livre plein d'érudition, plein d'expérience et de réflexion, plein de vie et d'humanité, Christian Allard nous rappelle qu'intervenir en protection de l'enfance impose, puisqu'il s'agit de permettre au petit d'homme de « se construire quand même », de faire sienne la déclaration de Térence (cet enfant de Carthage, enlevé à sa famille, nourri par les Romains comme esclave puis, affranchi, auteur de L'Hommequisepunitlui-même) : « Rien de ce qui touche à l'Homme ne peut m'être étranger. »

Pascal Richard,

Pédopsychiatre

Praticien hospitalier (PFT du 1er SPIJ de Paris)

Membre fondateur du RIAFET (Contact/Éditeur : pric2@wanadoo.fr)

1. Richard P. , Pavelka M. , Fourès C. , « Avant-Propos » in Hana Rottman, Pascal Richard (dir.), Se construire quand même. L'accueil familial : un soin psychique, Paris, PUF, 2009.

2. Lamour M. , « De la nécessité de l'approche thérapeutique en placement familial ; enfants, parents, professionnels en souffrance » inSeconstruirequandmême…,op.cit.

3. Mermet G. , Rottman H. , « La formation à l'accueil d'un enfant dans un dispositif de placement familial » in Se construire quand même…, op. cit.

Avant-propos

Un enfant peut-il grandir sans amour ? L'amour n'est-il pas aussi nécessaire que le pain et l'eau ? Un enfant peut-il grandir en ne se sentant aimé que de façon ponctuelle, transitoire, momentanée ? D'ailleurs est-on aimé dans ces conditions, l'amour n'a-t-il pas, par nature, une dimension d'éternité ?

Un enfant peut-il grandir sans être porté par le désir de quelqu'un ? N'y a-t-il pas des mots qu'il faut avoir prononcés, enfant ? Peut-on vivre son enfance sans avoir eu le droit de dire « maman » ? Un enfant peut-il grandir sans être sûr de pouvoir compter surquelqu'un ? Un enfant peut-il affronter la vie sans qu'aucune figure maternelle ne lui ait apporté de la tendresse ? La tendresse n'est-elle pas une preuve d'amour ? Consoler un enfant, n'est-ce pas l'aimer ? Est-il possible de grandir sans connaître l'amour parental incarné ? Comment un enfant peut-il investir ce qu'on lui propose s'il ne se sent pas aimé ?

Un enfant peut-il s'épanouir en se sentant seul au monde, dans un état de précarité affective permanente ? Sans savoir où il habite, où est son chez lui ? Est-il possible d'aller à l'école, d'apprendre à l'école, sans se sentir chez soi quelque part ? Est-il possible d'aller à l'école et d'y fournir des efforts si ceux-ci ne réjouissent aucun coeur ?

Un enfant peut-il partir sans être sûr d'être attendu quelque part ? Peut-il profiter d'une colonie de vacances si personne ne pense à lui pendant ce temps ? Peut-on demander à un enfant de développer ses capacités intellectuelles, sociales, relationnelles tout en lui refusant la sécurité affective ?

Comment un enfant peut-il se construire s'il se sent illégitime dans toutes les familles qu'il traverse ? Peut-on grandir sans appartenir à une famille ? Un adulte peut-il trouver sa place dans la société s'il n'a jamais su quelle était sa place, enfant ?

Une éducation sans amour ne mène-t-elle pas à une tristesse sans fin ? Cet enfant devenu adulte pourra-t-il aimer les autres si personne ne l'a aimé, enfant ? Pourrat-il travailler s'il n'aime pas les autres ? Comment pourra-t-il aimer son pays, sa ville, son quartier et en prendre soin ?

Quel adulte devient-on quand on a sans cesse été conforté sur ses capacités de destruction en changeant incessamment de lieux d'accueil ? Comment peut-on se vivre ?

En France, 140 000 enfants sont confiés à l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Pour eux comme pour tous, l'amour ne suffit pas, c'est entendu, mais comme pour tous, il doit être premier. Une éducation sans amour n'a aucun sens. Retour aux sources, retour à l'essentiel, retour au premier, retour à l'affectif. Sans tendresse, pas de vie. Sans émotion, pas d'intelligence. Sans vie affective, pas de vie du tout. Sans émotion, la pensée n'est pas mise en mouvement.

Comment garantir à ces enfants qui ont été abandonnés, délaissés, maltraités, traumatisés, la sécurité affective qui peut les remettre sur le chemin de la vie ?

On ne peut connaître le monde que dans la mesure où l'on passe par le relais d'un tiers. On ne comprend le monde comme quelque chose d'objectif que si l'on ressent que quelqu'un d'autre le comprend comme soi-même. Être un professionnel de l'action sociale, c'est permettre à l'humain de s'exprimer, pas d'avoir peur de s'impliquer dans une relation.

Par une organisation de nos services pensée à partir de techniques managériales adaptées du privé, copiée du monde de l'entreprise, par une méconnaissance grave des besoins d'un enfant et spécialement des soins nécessaires au traitement du traumatisme initialement vécu, par le mépris de ce que sont le travail social et son indispensable implication émotionnelle dans la relation à l'enfant, la désaffectivation des professionnels est en route. Celle-ci mène inévitablement à la réification des êtres accueillis. En utilisant le personnel éducatif à des tâches administratives, en leur niant leurs compétences propres et leur savoir-faire, en les mettant sous la coupe de l'administration, en les submergeant de paperasseries réglementaires et de protocoles hiérarchiques coupés du terrain, en privilégiant le travail de bureau à celui de relation à l'enfant, on en vient à leur reprocher leur humanité, à considérer comme une faute leur implication affective dans la relation, on en vient à dire des choses comme « il ne faut pas s'attacher » ou « il faut prendre de la distance », alors qu'en même temps on les prive des instances d'élaboration et de supervision qui servent justement à prendre de la distance.

Être aimé permet de savoir établir des relations humaines, protège contre la maladie, éveille la curiosité face à l'inconnu, aux savoirs, au travail scolaire, apprend à parler, réfléchir, nourrit le cerveau... Pourquoi priverait-on des enfants de cette base de sécurité, de ce havre de paix ?

Ce livre est à destination d'abord des professionnels de la protection de l'enfance, mais aussi de tout citoyen qui souhaiterait prendre part à un débat sur un sujet qui nécessiterait une véritable politique de santé publique.

Introduction
L'affectif, le terrain, la clinique et la loi

L'affectif et la protection

Elle a 3 ans, sa mère la met dehors : 
-Va te chercher une autre maman !

«Toutepersonneadroitàl'éducation»et celle-ci «doitviseraupleinépanouissementdelapersonnalitéhumaine1»,«doitviseràfavoriserl'épanouissementdelapersonnalitédel'enfantetledéveloppementdesesdonsetdesesaptitudesmentalesetphysiques,danstoutelamesuredeleurspotentialités2».

Pour toute société, l'important, c'est l'éducation. Et la première protection pour un enfant, c'est d'avoir des parents. «L'autoritéparentaleestunensemblededroitsetdedevoirsayantpourfinalitél'intérêtdel'enfant3.»

Pour les parents qui ne peuvent assurer seuls cette charge, il existe en France l'Aide sociale à l'enfance (ASE)dont la première mission est d'«apporterunsoutienmatériel,éducatifetpsychologiqueauxmineursetàleurfamille4».

Pour les plus en difficulté d'entre eux, leurs enfants peuvent être confiés à ce même service. L'ASE doit alors «pourvoiràl'ensembledeleursbesoins5». L'enfant peut être accueilli dans un foyer départemental, une maison d'enfants à caractère social ou d'autres structures.

Et «lorsquelesparentsprésententdesdifficultésrelationnellesetéducativesgraves,sévèresetchroniques,affectantdurablementleurscompétencesdansl'exercicedeleurresponsabilitéparentale6», il y a le placement familial.

Les parents avec lesquels nous travaillons sont englués dans leur enfance traumatique, dans leur passé qui ne passe pas.

Un père regarde, à travers la fenêtre du placement familial, l'assistante familiale prendre soin de son fils qui s'en va avec elle : 
-C'est une assistante familiale comme elle qu'il me faudrait !

Une mère : 
-Je ne comprends pas pourquoi je n'ai pas été placée quand j'étais petite. Parce que j'ai beaucoup souffert. Et peut-être que si j'avais été placée comme ma fille, je serais normale !

Au placement familial, les enfants sont accueillis, dans des familles d'accueil, par des assistantes familiales. Leur statut a été réformé en 20057 et l'esprit de cette réforme apparaît dès le premier article de la loi : il nous y est demandé de «favoriserle développement physique et psychiquedel'enfant,de permettre son épanouisseetdegarantirsonbien-être».

Le rôle des assistantes familiales est de réchauffer ces enfants, de les ré-animer parfois, de les aider à reprendre goût à la vie, de leur offrir pour cela une stabilité affective. Tout le monde paraît d'accord sur ce point.

L'assistante familiale, à l'enfant de 5 ans qu'elle accueille : ­
- Tu sais, ça me gêne pour ta mère que tu m'appelles maman.

L'enfant :
-Bon, d'accord, je t'appelle Tati, mais tu sais, je t'aime comme une maman !

La constitution d'une relation affective est indispensable au traitement de la souffrance de séparation et au bon développement de l'enfant. C'est une condition et un garant, non seulement de la stabilité du placement, mais aussi de l'impact possible de la fonction éducative. Tout le monde paraît d'accord, mais nos pratiques ne suivent pas. Certes nous sommes pour la vertu, mais sommes-nous prêts à construire le cadre de travail qui permet la vertu ? Mettre en place une stabilité, une régularité, une permanence de présence exige beaucoup d'engagement de la part des intervenants.

C'est l'anniversaire de sa fille, 3 ans. Elle arrive en avance au placement familial, son enfant n'est pas encore là. Elle a acheté des cadeaux. Elle entre dans la salle des visites, installe les paquets, s'assoit... et craque : finit par ouvrir les cadeaux. C'est du matériel de coloriage, elle s'y met.

Sa fille, quand elle la rejoint, la dérange dans son travail...

Peut-on protéger un enfant sans lui garantir une stabilité affective ? Peut-on imaginer que des enfants gravement traumatisés puissent reprendre leur développement affectif, physique, intellectuel et social sans vivre une continuité relationnelle ? Cette question de la place des affects nous taraude tous. La loi n°2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l'enfance a de façon extrêmement insistante introduit le terme affectifdans la loi. Elle nous offre l'occasion de nous interroger sur cette question.

La demande du terrain

Dans son cabinet, le juge des enfants s'interroge sur un retour de l'enfant chez sa mère. Il interroge celle-ci. La mère :
-Je peux m'occuper de lui s'il n'a pas besoin de moi.

Est sur le terrainen protection de l'enfance, celui qui est en relation avec l'enfant, l'enfant seul ou avec ses parents. Parfois ses parents seuls, s'il est en relation sur d'autres temps avec l'enfant seul. Celui qui n'est en relation qu'avec des parents n'est pas sur le terrainde la protection de l'enfance, il est sur le terrain virtuel du fantasme de l'enfant chez ces parents. Il ne connaît que des enfants imaginaires.

Nul ne peut être tout le temps sur le terrain. Nous avons tous besoin de temps d'élaboration. Quand on passe son temps à élaborer, on n'est plus dans l'élaboration, on est dans la fuite.

Pourquoi les services sociaux, les pouponnières, les foyers d'accueil d'urgence ou autres s'adressent-ils à un placement familial ?

Les causes de la dysparentalité8 sont d'une extrême gravité : problématique trans-générationelle9 ; problèmes psychiatriques graves10 ; importantes distorsions de la relation parent/enfant ou mère/enfant 11.

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