L'Afrique noire des psychologies blanches

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La psyché de l'Africain est toujours dominée dans la représentation que s'en font les occidentaux, par la magie et le sacré. L'auteur psychologue souhaite discuter de cette représentation, et prendre position par rapport à l'ethnopsychiatrie.

Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296333383
Nombre de pages : 130
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L'AFRIQUE NOIRE DES PSYCHOLOGIES BLANCHES

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions
CUYNET Patrice (sous la dir. de ), Héritages - « les enjeux psychiques de la transmission », 2003 LEFEVRE Alain, Les vestibules du ciel. A propos de la paternité et des psychoses tomel-Du père, 2003. SUDRES J.-L., ROUX G., et LAHARIE M., Humeurs et pratiques d'artthérapie,2003.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5029-X

Aboubacar BARRY

L'AFRIQUE DES PSYCHOLOGIES

NOIRE BLANCHES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR Le corps, la mort et l'esprit du lignage. L'ancêtre et le sorcier en clinique africaine, Paris, L'Harmattan, collection «Santé, Sociétés et Cultures », 2001.
Le sujet nomade. Lieux de passage et liens symboliques, L'Harmattan, collection « Santé, Société et Cultures », 2003. Paris,

Un jour le Centenaire demanda au Blanc, comment s'entendait en français le mot monnè. « Outrages, défis, mépris, injures, humiliations, colère rageuse, tous ces mots à la fois sans qu'aucun le traduise véritablement », répondit le Toubab qui ajouta: « En vérité, il n'y a pas chez nous Européens, une parole rendant totalement le monnè malinké. » Parce que leur langue ne possédait pas le mot, le Centenaire en conclut que les Français ne connaissaient pas les monnew. Et l'existence d'un peuple, nazaréen de surcroît, qui n'avait pas vécu et ne connaissait pas les outrages, défis et mépris dont lui et son peuple pâtissaient tant, resta pour lui, toute la vie, un émerveillement, les sources et les motifs de graves méditations. (Ahmadou Kourouma, Monnè, outrages et défis, Paris, Le Seuil, 1990, p. 9).

Les choses qui ne peuvent pas être dites ne méritent pas de noms. (Ahmadou Kourouma, Les soleils des indépendances, Le Seuil, coll. « Points », 1970, p. 151). Paris,

La rue, une des plus passantes du quartier nègre de la capitale, grouillait. [...] A gauche, les cimes des gratte-ciel du quartier des Blancs [. . .]. Damnation! bâtardise! le nègre est damnation! les immeubles, les ponts, les routes de là-bas, tous bâtis par des doigts nègres, étaient habités et appartenaient à des Toubabs. Les indépendances n'y pouvaient rien! Partout, sous tous les soleils, sur tous les sols, les Noirs tiennent les pattes ~ les Blancs découpent et bouffent la viande et le gras. N'était-ce pas la damnation que d'ahaner dans l'ombre pour les autres, creuser comme un pangolin géant des terriers pour les autres? (Ahmadou Kourouma, Les soleils des indépendances, ibid., pp. 20-21).

INTRODUCTION
Jean-Pierre Yetna explique ainsi les motifs qui lui ont donné envie d'écrire un livre sur Vérités et contre-vérités sur l'Afrique: « Enseignant de métier, il m'a souvent été donné de discuter de l'Afrique avec mes collègues. Je suis frappé par l'affection qu'ils ont pour cette partie du monde. [...] Cependant malgré les titres universitaires qu'ils peuvent décliner, mes collègues ont du continent africain des connaissances superficielles et vagues. En dépit de séjours répétés en Afrique, la vision qu'ils en ont acquise est approximative. Ce qui m'irrite le plus, c'est l'idée que les sociétés africaines sont identiques et immobiles - qu'ils aient affaire aux Maliens ou aux Gabonais, c'est du pareil au même. »1 Bien que je ne partage pas toutes les options théoriques et les orientations de ce livre, j'ai eu l'occasion de faire ce même constat. Aminata Traoré a elle aussi ressenti ce besoin vital « de résister et d'exister» par l'écriture et par l'action, pour «soigner» et « réhabiliter» l'imaginaire de l'Afrique contre le mensonge que « le discours dominant» s'évertue à y injecter: «Il n'est rien de plus encombrant ni aliénant qu'une image de soi et de sa place dans le monde qui se nourrit des désirs et du discours des autres. [...] Pillée et marginalisée, l'Afrique est invitée par les maîtres du monde à se penser pauvre et à se comporter en région pauvre. » L'être au monde de l'Africain, explique-t-elle, est « traumatisé », « renié », sa « quête identitaire » est compliquée d'autant plus qu'il est quotidiennement soumis à l'arbitraire, à l'injustice et à la négation, et qu'au marasme politique et économique s'ajoute un profond mépris culture1.2

1 Jean-Pierre Yetna, Vérités et contre-vérités sur l'Afrique, Chennevières-SurMarne, Editions Dianoïa, 2002, p. 3. 2 Aminata Traoré, Le viol de l'imaginaire, Fayard/Actes Sud, 2002. (Ce sont mes amis Issiaka Mandé et Muriel Gomez-Perez qui m'ont recommandé la lecture de ce livre ainsi que ceux d'A. Londres et de K. Bugul que je cite au chapitre II).

J'irais même plus loin pour dire, avec Jean-Loup Amselle3, qu'une profonde ambivalence régit le rapport de l'Occident à l'Afrique, celle-ci occupant une place contradictoire dans l'imaginaire occidental; d'un côté, elle est considérée comme une « entité dégénérée », mais d'un autre côté, on s'y réfère comme à une « source de régénération ». Amselle illustre son propos par la manière dont des auteurs de romans parlent des Africains. Par exemple, Stéphane Zagdanski dans son Noire est la Beauté (Paris, Pauvert, 2001) - roman qui se propose «une exploration de l'univers sexuel et pictural du continent ici doublement noir de la
femme»

-, « se complaît [...] dans les charmes spécifiques de la

sexualité féminine africaine avec des accents que n'auraient pas reniés les administrateurs coloniaux d'antan ». Dans Les particules élémentaires (Paris, J'ai lu, 2001) de l'auteur à succès Michel Houellebecq, on peut lire: «Nous envions et nous admirons les nègres parce que nous souhaitons à leur exemple, redevenir des animaux, des animaux dotés d'une grosse bite et d'un tout petit cerveau reptilien, annexe de leur bite. » Par ailleurs, explique-t-il, «la psyché de l'Africain est toujours dominée, dans la représentation que s'en font les Occidentaux, par la magie et le sacré» . Etant psychologue moi-même, c'est de cette représentation de l'Africain dans la littérature « psychologique» (française essentiellement) que je souhaite discuter dans ce texte. Je pense en effet, avec Yves Vargas, qu'il est actuellement urgent de poser les enjeux d'un vrai débat, fécond et mutuellement enrichissant, entre l'Occident et les autres continents: 1) «L'histoire des peuples ayant balayé les racismes naturalistes et les racismes pédogogiques, est apparue une dernière figure: on n'oppose plus la tête et les corps, on n'oppose plus la culture à l'ignorance, on oppose la culture à la culture. Le nouvel esclave, immigré, africain ou asiatique, n'est plus déclaré « inférieur », il est seulement différent. L'ethnologie, l'anthropologie dessinent cette différence par des analyses fines qui marquent tout à la fois la qualité complexe de ces cultures, mais aussi leur éloignement. Cet
3

Jean-Loup Amselle, «L'Afrique:
2002, pp. 46-60.

un parc à thèmes », Les temps modernes,
10

nOs 620-621,

éloignement est d'autant plus manifeste que ces méthodes ne sont pas appliquées à la culture occidentale, ce qui empêche d'en saisir les analogies et renvoient ces cultures dans une zone de curiosité quasi zoologique.» 2) «Il va de soi que la reconnaissance des diversités culturelles doit aller dans [le sens] d'un vrai dialogue. Un tel dialogue doit cesser de considérer les peuples arabes, africains et asiatiques comme des objets dont l'Occident serait le sujet connaissant. Il est bon que l'Occident forme des orientalistes mais un véritable dialogue hors de tout racisme culturel devrait accepter l'existence en Orient d'« occidentalistes » qui donneraient à l'Europe une image dans le miroir de l'Afrique, de l'Asie, et de l'immigration. »4 J'ai eu, à plusieurs reprises, l'occasion de prendre position par rapport à l'ethnopsychiatrie et je ne ferai ici que rappeler mes divergences avec ce courant de pensée. Ce que je dis de la psychanalyse ne s'applique bien évidemment pas à tous les psychanalystes, mais à ceux parmi eux qui continuent à chercher dans les textes de Freud, de Lacan, de Reik, de Jones,

etc.

-

qui, à ma connaissance n'ont véritablement jamais quitté

l'Occident -, la meilleure information sur les cultures autres, et à croire que Totem et tabou5 constitue réellement « une interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs ». A ceux qui, tout en partageant avec Freud l'idée que seule l'analyse de soi - et la pratique clinique, ajouterais-je - permet à quiconque d'acquérir « des impressions et des convictions qu'aucun ouvrage, aucune conférence n'eussent été capable de lui donner »6, ont
4 Yves Vargas, « Les concepts du racisme », Revue de l'Institut Nord-Sud pour le dialogue interculturel, XXI, n° 17 (5), 2001, pp. 184-191, pp. 188-189 et 190-19l. 5 Sigmund Freud, Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs (1912-1913), Paris, Payot, 1965. 6 Sigmund Freud, « Conseil aux médecins sur le traitement analytique» (1912), in La technique psychanalytique, Paris, PUP, 1953, pp. 61-71, pp. 67-68. «Quand nous donnons à nos élèves un enseignement théorique en psychanalyse, nous pouvons observer le peu d'impression que nous faisons sur eux au premier abord. Ils accueillent les doctrines analytiques avec la même froideur que d'autres abstractions dont ils furent nourris. Quelques-uns veulent peut-être se laisser convaincre, mais il n'y a point de trace qu'ils le soient. Or nous exigeons aussi que quiconque veut pratiquer l'analyse sur d'autres se soumette au préalable luimême à une analyse. C'est seulement au cours de cette analyse de soi [...] quand Il

l'outrecuidance de porter des jugements, des diagnostics sur des sociétés qui leur sont étrangères, qu'ils n'ont jamais rencontrées, auxquelles ils ne connaissent rien, et de donner des leçons à ceux qui étudient ces hommes autres. A cette psychanalyse impérialiste qui rebute depuis ses origines ses voisines les plus proches. J'emprunte d'ailleurs le mot « nomade» du titre du chapitre II à un psychanalyste, Jean-Bertrand Pontalis, avec qui je partage: 1) La phobie de la prison d'un seul langage : «Parler boutique, j'y consens. Mais la psychanalyse m'assomme quand elle entre, sans y être invitée, en tout lieu, s'affirme comme interprétation de toutes les interprétations possibles. Je revendique pour tout un chacun non le refuge dans l'ininterprétable mais un territoire, aux frontières mouvantes, de l'ininterprété. [...] Ce territoire-là, où demeure - mais en nomade, en transfuge - l'inconnu, et que je crois être notre origine de vie, je l'ai sur le tard, vu respecter par des psychanalystes qui n'étaient pas de mon quartier, comme Winnicott, fou de l'enfant plus que de la mère, Harold Searles, fou de la folie, sans s'y perdre ni la glorifier. » 2) L 'horreur pour la forme d'intelligence «qui n'a jamais rendez-vous qu'avec elle-même, ignore son propre trajet, méconnaît sa propre bêtise: l'infatigable, la vaine productrice et consommatrice d'« idées ». Devant les beaux esprits, je prends la fuite: Alceste pas mort... Et, avec lui, la question bête vient sourdre, insistante, butée, qu'accompagne un retrait de la parole trop agile: c'est brillant, c'est ingénieux, la machine tourne, fonctionne, produit, mais est-ce vrai? Ça se tient mais est-ce que ça tient à la réalité, à cette substance des choses qu'en fin de compte il s'agit de rejoindre? »

ils éprouvent effectivement sur leur propre corps - plus exactement: sur leur
propre âme les processus dont l'analyse affirme l'existence, qu'ils acquièrent les convictions par lesquelles, analystes, ils seront plus tard guidés. Comment pourrais-je donc m'attendre à vous convaincre de l'exactitude de nos théories, vous [...] à qui je ne puis en offrir qu'une représentation incomplète, écourtée et par là-même opaque, sans confirmation par vos propres expériences?)} (Sigmund Freud, La question de l'analyse profane (1927), Paris, Gallimard, 1985, p. 52). 12

3) La« défiance du Maître qui assigne à la pensée les voies qu'elle doit emprunter, lui dicte ses catégories et ses mots de

passe. » 7

7

Jean-Bertrand Pontalis, L'amour 1994, pp. 27, 52 et 24.

des commencements

(1986), Paris, Gallimard,

13

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