L'Afrique subsaharienne et la mondialisation

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Par bien des aspects, l'Afrique subsaharienne semble étrangère à la mondialisation, ou ce qui est pire encore paraît souvent être sa victime. Pourtant la vivacité, l'inventivité sont à l'oeuvre sur tout le sous-continent subsaharien. L'objectif de cet ouvrage est d'interroger le paradoxe de cette partie du monde qui semble à la fois absente et présente de la mondialisation, passive ou créative, selon plusieurs perspectives : culturelle, économique, politique et religieuse.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296189973
Nombre de pages : 263
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L'Afrique subsaharienne et la mondialisation

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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crimes rituels au Gabon, 2007. Bernardin MINKO MVE, Stéphanie NKOGHE, Mondialisation et sociétés orales secondaires gabonaises, 2007. Louis MILLOGO, Introduction à la lecture sémiotique, 2007.

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Blondin CISSE, Confréries et communauté politique au
Sénégal,2007. Elemine OULD atypique, 2007. MOHAMED BABA, La Mauritanie, un pays

Pierre-Michel DURAND, L'Afrique et les relations francoaméricaines des années soixante, 2007. Bernadette RWEGERA (sous la dir.), Ikambere et la vie quotidienne des femmes touchées par le VIH/SIDA, 2007. Franklin J. EYELOM, L'impact de la Première Guerre mondiale sur le Cameroun, 2007.

Sous la direction de

Vincent Aucante

L'Afrique

subsaharienne et la mondialisation

Préface de S. E. R. le cardinal Crescenzio Sepe

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-04889-8 EAN : 9782296048898

Table des matières

,

PREFACE, Card. Crescenzlo Sepe
AVANT-PROPOS, Mgr Giuseppe Cavalotto, Vincent Aucante

.

13
17

1.

MONDIALISATION ET DIALOGUE INTERRELIGIEUX, 27
29

P. Juvénal Ilunga-Muya
1.1 LES TERMESDE LAPROBLÉMATIQUE 1.2 LE DIALOGUEINTERRELIGIEUX UNECHANCEPOURLE : CHRISTIANISME? 1.3 POUR UNERELECTURE LATHÉOLOGIE DE DESRELIGIONS DE LA ET
MISS10LOGIE

30

35

2. CULTURES AFRICAINES
2.1 LEPARADOXE LOBAL, imon Njami G S
2.2 MONDIALISATION DIVERSITÉ ET CULTURELLE:LE RÔLEDU
CHRISTIANISME, P. Juvénal Ilunga-Muya

39
41

52
53 59 61

1. QU'EST-CE QUELA MONDIALISATION? 2. MONDIALISATION COMMUNAUTÉ ET 3. LA DYNAMIQUE L 'INCULTURATION DE

2.3 RÉFLEXIONSÉTHIQUESSURL'AVENIRDESPOPULATIONS ENAFRIQUE,

Don Enrico dal Covolo
1. INTRODUCTION 2. L'AFRIQUE, CONTINENT AUX VASTESTRANSFORMATIONS 3. LES GRANDSDÉFISÉTHIQUESDE L'AFRIQUE CONTEMPORAINE
4 . RÉFLEXIONS CON CL USIVES.

65
65 67 69

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 77

3. LES RELIGIONS EN AFRIQUE: CHRISTIANISME, RELIGIONS TRADITIONNELLES, ISLAM, SECTES
3.1 L'EXIGENCE D'UNIVERSALISATION DES CONDUITES ÉTHIQUES EN CHRISTIANISME: UNE CHANCE POUR LA MONDIALISATION, Sr Geneviève

83

Médevielle
3.2 L'AFRIQUE COMME MODÈLE D'UN NON-DÉSENCHANTEMENT DU MONDE, Jean.-Pierre Dozon

85

94

3.3 LA NOTIONDE DÉVELOPPEMENT ANSLAPENSÉEDE L'ÉGLISE D CATHOLIQUE AFRICAINE,Roberto Papini 1. LES DOCUMENTS DESÉPISCOPATS AFRICAINS 2. OBSERVATIONS GÉNÉRALES 3.4 ISLAM,PAIXETPLURALISME, ouleyman.e Bachir Diagne S 101 102 108 111

4. PEUT-ON SORTIR DES CONFLITS AFRICAINS?
4.1 LES CHEMINSDE LAPAIX,Mario Giro 1. LES GUERRESENAFRIQUE 2. QUATRETHÈSESSURL'INSTABILITÉ 3. CHERCHERLA PAIX 4.2 L'EXPÉRIENCEMOZAMBICAINE, Don Matteo Zuppi 4.3 A PROPOSDU SOUDAN,R.P. Miguel Angel Ayuso Guixot 1. INTRODUCTION 2. UN PAYSDÉCHIRÉPARLA GUERRE
3. UN PAYS ISOLÉ SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE 4. LES OBJECTIFS DE LA RÉVOLUTION DE SALUT NATIONAL

119
121 121 123 126 133 137 137 137
139 139

5. LA SITUATION DESMINORITÉSCHRÉTIENNES 6. L 'AVENIRDUSOUDAN

141 142

4.4 L'EXPÉRIENCE GABONAISE OU LA DOCTRINE DU PARTAGE DU POUVOIR COMME FONDEMENT DE LA PAIX CIVILE, Bruno Ben

144

1. LA GÉOPOLITIQUE: PARTAGER LE POUVOIRAVEC L'ENSEMBLE DES ETHNIES POUR ASSURER LA PAIX À L'INTÉRIEUR DU GABON 144

2. LA MAÎTRISE FRONTALIÈRE: PAS D'INGÉRENCE DANS LES AFFAIRES INTÉRIEURES DES PAYS VOISINS MAIS PAS D'INDIFFÉRENCE NON PLUS 148 3. LA MÉDIATION POLITIQUE: ÉTEINDRE LES FOYERS DE GUERRES DANS LA sOUS-RÉGION POUR NE PAS ÊTRE ATTEINT À SON TOUR
4. CON C L USI ON. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

150
1 56

,

5. L'ECONOMIE

AFRICAINE

159
161

5.1 LE MIRACLEAFRICAINAURA-T-ILLIEU?, Jérôme Bindé 5.2 PERSPECTIVES AFRICAINES SURLE FMI, Jean Coussy 1. LE CONSENSUSDE WASHINGTON:INSTRUMENT D'UNE
MONDIALISATION SANS DIVERSITÉ 2. LA CRISE DU CONSENSUS DE WASHINGTON ET LA RÉHABILITATION THÉORIQUE DE LA DIVERSITÉ 3. A LA RECHERCHE DE NOUVELLES FORMES DE DIALOGUE 4. MONTERREY ET JOHANNESBURG
5. CON C L USI ON. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

166
167

171 174 176
1 84

5.3 L'AvENIRDUNEP AD, Jean-Christophe Belliard
, ,

186 195
197

6. GOUVERNANCE ET SOCIETES
6.1 LA GOUVERNANCE ENAFRIQUE,Card. Renato R. Martino

6.2 DÉMOCRATISATIONS, CONFLITS MONDIALISATION SORTIRDELA ET AU GUERREFROIDE,Roland Marchal
1. L'AFRIQUE

202

ENTRE DÉSINTÉRÊTS ET NOUVELLES RIVALITÉS APRÈS LA

GUERRE FROIDE

204

2. UN BILANDESDÉMOCRATISATIONS 3. EN GUISEDE CONCLUSION 6.3 L' AVENIRDE L'ENFANCEAFRICAINE,Catherine Maia

206 214 217

1. LES DROITSDE L'ENFANTAFRICAIN: L'ÉDIFICATION D'UN SOLIDE
ARSENAL JURIDIQUE POUR UN AVENIR MEILLEUR 2. LA CONDITION DE L'ENFANT AFRICAIN: DES DÉFIS MAJEURS À RELEVER POUR UN AVENIR MOINS INCERTAIN

217

222 229 230 231
234 235

3. CONCLUSION 6.4 LE DROIT ÀL'ALIMENTATION ETL'AFRIQUE, oberto Papini R 1. LA JUSTICIABILITÉ DUDROIT L'ALIMENTATION À
2. LE DROIT À L'ALIMENTATION ET LE COÛT DE LA FAIM 3. LES INDICATIONS DES DIRECTIVES

4. CONCLUSIONS

237

7. CONCLUSIONS
1ÈREPARTIE, ard. Francis Arinze C 2ÈMEPARTIE, Jean-Michel Debrat

239
239 241

INDEXNOMINUM INDEXDESLIEUX ANNEXE 1 : LES PRINCIPALES RESSOURCES MINIÈRES ANNEXE2 : LES ZONESLESPLUSPEUPLÉESD'AFRIQUE ANNEXE3 : LES RELIGIONS DOMINANTES AFRIQUE EN

249 253 257 259 261

ANNEXE4 : LES PRINCIPALES ZONESDE CONFLITEN AFRIQUEEN 2004 263 ANNEXE5 : LES CONFÉRENCES EPISCOPALESDE L'AFRIQUE 265

Préfacel

Tous, nous savons que le Continent africain, et particulièrement la région subsaharienne, se trouve aujourd'hui face à un défi des plus difficiles de son histoire, dont la solution influera sur son développement, et entraînera aussi certainement d'énormes répercussions sur le reste du monde. Le problème de la mondialisation et de l'inculturation est certainement un des aspects principaux de ce défi; par conséquent, il est bon que nous lui consacrions une particulière attention. A ce propos, je désire présenter ici quelques réflexions très brèves et synthétiques sur le concept de «Mondialisation» et sur l'exigence d'inculturation dans une perspective chrétienne. L'Eglise n'a aucune raison de s'opposer par principe à la mondialisation, dans la mesure où celle-ci contribue à promouvoir l'unité du genre humain. Sa critique de la mondialisation entend simplement attirer l'attention sur la fragilité de certaines assises de la mondialisation dans la mesure où la philosophie qui inspire celle-ci ne correspond pas à la vérité de I'homme, particulièrement pour ce qui a trait aux injustices qui l'accompagnent. Pour l'Eglise, la mondialisation ne pose pas l'homme dans un déterminisme. Elle est un processus dont les effets

1

Je tiens à exprimer, en mon nom personnel mais aussi au nom du Dicastère

Missionnaire de l'Evangélisation des Peuples et de l'Université Pontificale Urbanienne, mes félicitations pour le colloque des 29 et 30 avril 2004 sur « L'Afrique subsaharienne entre mondialisation et diversité culturelle». J'estime que ce colloque a été d'une actualité et d'une importance particulière, et je tiens particulièrement à remercier Son Excellence Monsieur Pierre Morel, alors Ambassadeur de France près le Saint-Siège, Vincent Aucante, directeur du Centre Culturel Français et les représentants de l'UNESCO pour avoir bien voulu organiser ce colloque en collaboration avec notre Université. Il traduit particulièrement l'attention et l'amour que nous portons tous à l'Afrique et la préoccupation constante de l'Eglise et du Saint Père pour le développement de ce Continent, espoir de l'Eglise de demain. 2 Cf. JEANPAULII, Redemptor hominis, (1979), n. 10. 13

pervers dépendent des conditions historiques dans lesquelles elle se développe. La responsabilité des chrétiens et des hommes de bonne volonté est donc de combattre ses effets négatifs en identifiant ce que Sa Sainteté Jean-Paul II qualifie de « structures de péché »3 et en agissant pour les transformer en structures de solidarité. En d'autres termes la mondialisation doit devenir «mondialisation de la solidarité ». Ceci exige une participation de tous aux structures de prise de décision, de sorte que l'avenir du monde ne soit pas piloté seulement par un petit groupe intéressé à ne défendre que ses propres intérêts. C'est cela qui explique l'attention préférentielle de l'Eglise à l'égard de ceux que la mondialisation tend à marginaliser et à déshumaniser4. En effet, les structures du monde sont le résultat d'un choix que les hommes font librement5. Alors que la matière inerte est parfaitement malléable dans la main de l'ingénieur, il n'en est pas ainsi des réalités sociales. Elles sont le produit de la conscience qui en chaque époque concilie l'aspiration à l'unité qui traverse l'humanité et la préoccupation de piloter les valeurs culturelles de chaque peuple. L'humanisation de l'humanité passera nécessairement par la culture et la religion. Le social doit habiter l'économie. En ce sens, Sa Sainteté Paul VI avait déjà entrevu la ligne du futur quand il invitait à élever, par l'éducation, les consciences à « une participation organique librement et socialement organisée à la responsabilité et à l'amour du travail. Il ne doit y avoir qu'un seul objectif: non pas l'argent, non plus le pouvoir, mais le Bien Commun de l'homme... la justice sociale à instaurer, jour après jour, librement et d'un commun accord »6. C'est elle qui garantit la paix et la sécurité, autant de réalités tant désirées actuellement en Afrique. Gaudium et spes fait de cet engagement dans le social un devoir pour tout chrétien 7 . Or situer la mondialisation dans le contexte de la justice et du social suppose une vision du monde qui relève

3

JEAN-PAUL II, So//icitudo

rei socia/is, n. 39; ID., Reconci/iatio

et paenitentia

(1984), n.

16.
4

Cf. JEAN-PAUL So//icitudorei socia/is, n.42 ; ID.,CentesimusAnnus, n. Il et 57. II,
Cf. JEAN-PAUL II, So//icitudo rei socia/is, n. 36.

5 6

PAUL VI, « Allocuzione alla Conferenza Intemazionale del Lavoro », n. 14, in PAOLO VI, Insegnamenti 1963-1970 : Encic/iche, Città del Vaticano, 1971, p. 371 sq. 7 Concile Vatican II, Gaudium et spes, n. 78.

14

du domaine de la culture: « toute action sociale implique une doctrine» 8. En effet, toute action sociale inscrit une vision du monde dans la réalité. Une telle vision du monde doit conduire à renforcer l'unité du genre humain. C'est ici que les religions ont un grand rôle à jouer comme facteur culturel. Elles sont appelées à relier les hommes entre eux et à l'Absolu, donc à poser une référence ultime qui transcende les diversités humaines et les noue en un destin commun. Par là la religion arrache l'homme à la fatalité inscrite dans l'animal laborans ; elle lui signifie qu'il est plus qu'un consommateur, plus qu'un citoyen d'une cité particulière ou de sa nation ou encore de sa tribu; elle atteste que sa grandeur tient de la reconnaissance de sa propre transcendance et qu'à ce titre tout homme est proche de tout homme. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre aussi l'universalisme que le christianisme véhicule. Il n'est pas un universalisme de domination, mais de reconnaissance universelle: nous sommes appelés par Dieu à nous reconnaître fils et filles en Christ; et cette vocation conteste radicalement toute uniformisation et tout nivellement. Contre le Babel de la mondialisation qui prétend parler une seule langue, la Pentecôte de l'Esprit donne à chaque personne et à chaque culture de parler sa propre langue et d'être comprise des autres (Actes, 10, 46 ; cf. aussi Actes 2, 6 sq.). Par là le christianisme élève une barrière contre l'uniformisation mortelle d'une nouvelle forme de prométhéisme libéral. Il appelle à une communication entre des différences assumées. Il est porteur d'une utopie mondiale qui n'est pas de nivellement, mais de communion des pluralismes culturels, respectés dans leurs diversités et appelés à communiquer avec tous les autres. Mon objectif est surtout celui d'inviter à une démarche communautaire dans la quête des voies et moyens pour aider au développement fort et durable de l'Afrique, démarche d'ensemble qui, j'espère, ne s'arrêtera pas à ces rencontres romaines. La question du futur de l'Afrique est donc à résoudre en impliquant toutes les énergies humaines, sans exclure la dimension de la foi. Croire, c'est entrer dans une nouvelle confiance. C'est s'ouvrir à la profondeur du réel. C'est montrer que se référer à un Dieu personnel ne conduit pas à l'oubli des valeurs séculières les plus hautes.

8

PAUL VI, Popolorum progressio

(1967), n. 39.

15

J'espère que ces travaux pourront nous aider à avancer dans la découverte et l'approfondissement non seulement de cette vocation du christianisme, mais aussi du rôle des religions à l'heure de la mondialisation. Cardinal Crescenzio SEPE Archevêque de Naples Préfet émérite de la Congrégation pour l'Evangélisation des Peuples

16

Avant-propos

L'Afrique subsaharienne cherche aujourd'hui des repères, tente de trouver sa place par rapport au monde qui l'entoure et qui ne cesse de se transformer sur un mode de plus en plus universaliste où l'avenir des singularités n'est plus assuré. Un des phénomènes majeurs auxquels elle est confrontée est en effet la mondialisation, caractérisée notamment par le développement des moyens d'information et de communication9. Le temps et l'espace se trouvent comme contractés par l'effet de la mondialisation, donnant en particulier aux sociétés riches des moyens d'action sans précédents. « La mondialisation est-elle représentée par une "rivière en crue", échappant à tout contrôle national ou international, ruinant inexorablement toute tentative de l'endiguer? », demandait il y a peu Habermasl0. Quelle est la place de l'Afrique subsaharienne dans un tel processus? Sera-t-elle inexorablement emportée par les courants de cette rivière en crue? Ce collectif, qui reprend diverses communications faites à Rome en 200311,200412,200513 et 200614,propose d'interroger le

9

Sur l'importance de la maîtrise des moyens de communication dans le dialogue entre cultures, cf. par exemple H. BÉn, « Quel futur pour le pluralisme culturel?», in J. BINDÉ (dir), Où vont les valeurs?, Albin Michel, Paris, 2004, p. 316-8; S. HUNTINGTON, choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1998, p. 73-4. Le 10 J. HABERMAS, La constellation post-nationale», in Après l'Etat-nation, trade R. « ROCHLITZ, ayard, Paris, 1998, p. 56. F 11 Le Centre culturel Saint Louis de France et l'Institut pontifical d'études araboislamiques (PISAI) ont organisé le 22 mai 2003 une table ronde autour du thème « Conflits et religions en Afrique subsaharienne ». 12Le Centre culturel Saint Louis de France et l'Université pontificale urbanienne ont organisé les 29 et 30 avril 2004 un colloque sur le thème «L'Afrique entre mondialisation et diversité culturelle », colloque patronné par l'UNESCO. 17

paradoxe d'une Afrique subsaharienne qui, tout à la fois, subit la mondialisation et en est un des grands acteurs, au sens où l'Afrique a sa place au cœur du monde. Cette problématique, qui se déploie selon cinq grands thèmes: la culture, les religions, la guerre, l'économie, la politique, ne prétend pas examiner en détail la situation spécifique de chaque pays mais plutôt proposer un vaste tour d'horizon en offrant diverses perspectives et sujets de réflexion. Il s'agira ici essentiellement de cette partie du continent africain que le géographe désigne comme subsaharienne : sa vitalité, ses traditions, ses valeurs, ses potentialités, mais aussi ses problèmes et ses difficultés seront abordés. «L'Afrique va-t-elle mourir? », demandait avec provocation le Professeur Ka Mana. Son analyse courageuse et sa stigmatisation des maux qui affligent l'Afrique est riche d'espérance: l'Afrique a une énergie extraordinaire pour guérir, pour vivre et pour offrir à la scène mondiale sa contribution particulière. C'est la même conviction qui ressort du Synode africain et qui retentit dans l'exhortation apostolique Ecclesia in Africa de Jean-Paul II : « L'Afrique n'est pas condamnée à mort, mais à la vie! » (n.57). Au cœur des débats, plusieurs thèmes traversent la diversité des sujets abordés, en contre-point lancinant, à commencer par un constat en lui-même banal: l'Etat africain reste trop souvent faible et précaire. Max Weber et Edith Stein l'ont développé en leur temps: l'Etat, comme toute structure sociétaire, est travaillé par des forces opposées, certaines tendant à l'unité des membres, d'autres à leur séparation. De plus, à l'heure de la construction de l'Europe, la question du modèle étatique que l'Occident peut proposer à l'Afrique est également sujette à caution. En effet, l'Etat moderne souverain tel qu'il s'était construit à partir du Grand siècle, sur le mode de l'Etat-nation, s'efface lentement au profit de l'Union européenne, délégant progressivement son pouvoir à des instances transnationales ou internationales; Habermas l'a montré avec force: nous sommes entrés dans l'ère de l'Etat post-national. A l'inverse, l'Etat d'Afrique subsaharienne, héritant des colonies européennes un

Le Centre culturel Saint Louis de France et l'Institut international Jacques Maritain ont organisé le 27 mai 2005 un colloque sur le thème « Les ressources en Aftique », avec le patronage du Conseil Pontifical Justice et Paix. Le Centre culturel Saint Louis de France et l'Université pontificale urbanienne ont organisé les 9, 10 et Il mars un colloque sur le thème « Les chemins de la paix». 18
14

13

découpage géographique parfois étrange, a besoin de temps pour construire une communauté étatique qui assure sa cohésion (cf. c. 4.1, 5.1, 6.2). Comment harmoniser un tel processus d'enracinement de cohésion avec la vivacité des tensions centrifuges propres à la mondialisation? Cette difficulté est notamment manifeste sur le plan de la culture, où est particulièrement élevé le risque d'une hégémonie des modes de pensée dominants, accessibles à une grande partie des populations africaines par le biais des médias, souvent au détriment des cultures initiales des communautés. Et force est de constater en Afrique subsaharienne le déploiement de modes d'expression culturelle venant aussi bien du Moyen Orient que des pays occidentaux alors que disparaissent les structures villageoises au sein desquelles s'effectuait la transmission du patrimoine et de la culture, point notamment mis en exergue par le R.P. DaI Covolo (cf. c. 2.3). Réciproquement la mondialisation permet aussi de faire connaître très largement des modes d'expression artistique originaux en dehors des frontières, ce dont profitent de nombreux créateurs africainsl5. Les succès mondiaux de grands artistes africains dans les domaines de la musique, de la danse, du cinéma, en sont le témoignage vivantl6. Mais il faut bien admettre aussi que les structures culturelles et artistiques proprement africaines sont insuffisantes, structures sans lesquelles les créateurs africains restent tributaires du marché de l'art dit mondial, en fait réduit à quelques pays occidentaux à très haut niveau de vie. « Il est difficile pour les Africains de produire des œuvres d'art authentiques », note ainsi Simon Njami, tout en relevant le succès de plusieurs manifestations comme la Biennale de Dakar ou le Festival de photo de Bamako. L'écrivain insiste fortement

15 Ceci suppose qu'ils puissent effectivement quitter leur territoire pour aller dans les pays d'accueil, ce qui n'est pas toujours possible comme l'ont montré lors du colloque d'avril 2004 les difficultés de l'écrivain Ka Mana pour obtenir un visa pour l'Italie, difficultés qui l'ont amené à renoncer à son voyage. 16Divers exemples de telles réussites ont été présentés lors du colloque d'avril 2004, avec notamment plusieurs interventions musicales du musicien sénégalais Pape KANOUTE la projection de quelques métrages: Les écuelles, documentaire de Idrissa et OUEDRAOGO, Lenfant terrible, film de marionnettes animées de Kadiatou KONATÉ,et Bon voyage Sim, dessin animé de Moustapha ALASSANE. n pourrait encore citer par O exemple les ballets de Kofi KOKOqui se sont produits à plusieurs reprises à Rome en 2004 et 2005. 19

sur le caractère suranné de l'Afrique mythique présente dans la mémoire occidentale: la création artistique africaine contemporaine n'est pas limitée par son passé mais tournée vers son avenir (cf. c. 2.1). Ce qui n'empêche pas l'expression artistique venant de l'Afrique subsaharienne de garder un enracinement profond dans sa culture qui se re-construit chaque jour, tout en restant imprégnée de religieux. L'Afrique subsaharienne est en effet souvent présentée comme un territoire religieux par nature, et cette prégnance des religions se déploie sur l'ensemble de la vie sociale. Mais plus simplement il est notable que l'aspiration religieuse qui habite tout homme trouve dans les cultures africaines non-sécularisées un abri tout particulier. Pourtant, la mondialisation a aussi un impact sur les religions présentes sur le continent noir, avec des situations très contrastées selon les lieux. Sans entrer dans une analyse systématique de tous les pays ou de toutes les tendances religieuses qui dépasserait très largement les limites de ce recueil, il est possible de constater que de nouveaux mouvements religieux sont nés du brassage des courants dits traditionnels et d'apports extérieurs venant notamment d'Amérique du Sud, mouvements qui s'exportent aujourd'hui vers les pays occidentaux. Jean-Pierre Dozon a ainsi brossé le tableau du développement de religions qui croissent aujourd'hui parallèlement à celles qui étaient déjà implantées de longue date sur le continent africain comme le fétichisme, le christianisme ou l'islam (cf. c. 3.2). A partir d'une histoire complexe, où le « prophétisme » s'est construit en agrégeant des éléments animistes et les religions révélées, ce sont aujourd'hui des églises transnationales, voire mondiales, qui se développent à grande vitesse. Ainsi les mouvements néo-pentecôtistes, ou l'Eglise universelle de Dieu d'origine brésilienne, se sont installés dans le monde occidental en tant que religions typiquement africaines. Quel sens donner dès lors à l'acception « traditionnel» ? Si l'on met de côté le déploiement et le détournement politique du religieux, force est de reconnaître que la tradition s'invente en permanence, qu'elle est en cela vivante parce que véhiculée par des êtres humains, quitte à endosser des mythes qui lui étaient initialement étrangers. Parallèlement apparaissent divers courants musulmans venant notamment des pays arabes, ainsi qu'un renouveau des Eglises chrétiennes. En Afrique comme ailleurs, les lectures fondamentalistes de l'islam, qui veulent justifier l'exclusion ou la violence, ne correspondent pas à la tradition musulmane africaine. La difficulté vient surtout en l'occurrence de la diversité des interprétations possible: Souleymane 20

Bachir Diagne rappelle qu'il en est plusieurs qui autorisent un islam pacifique et respectueux du pluralisme, soulignant qu'il s'agit bien ici de choix (c. 3.4). Geneviève Médevielle témoigne ici à partir de son expérience de terrain au Tchad du rôle du christianisme dans un contexte de mondialisation, qui devient vecteur d'universalisation. En particulier la dignité de la personne humaine affirmée par le christianisme conduit à ce qu'elle appelle «l'universalité spirituelle de la dignité », où l'on reconnaît « l'universel interactif» cher à Paul Ricœur (cf. c. 3.1). Le rôle de l'Eglise catholique, à la fois présente depuis plus d'un siècle en Afrique subsaharienne et forte d'un déploiement mondial, est de fait l'objet de nombreux débats à propos de la mondialisation dont elle est à sa manière un précurseur remarquable. Le cardinal Sepe souligne dans sa préface que L'Eglise ne s'oppose pas à la mondialisation si elle s'ensuit de l'universalité du genre humain. Autrement dit à une mondialisation captée par quelques pays riches, il faut préférer « la mondialisation de solidarité ». Retrouvant une des maximes des philosophes grecs, le cardinal rappelle que « l'homme est un citoyen du monde », formule qui s'applique tout particulièrement aux chrétiens engagés dans le dialogue interreligieux dont le R.P. Ilunga Muya note qu'il permet d'aller au-delà de ce qui sépare les cultures, au-delà de ce «choc des civilisations» évoqué par Samuel Huntington (cf. c. 2.2). « Le sage, dit le livre du Qoelet, a les yeux au milieu du front. » (Qo, 2, 14). Nous voulons regarder l'Afrique avec les yeux de l'intelligence et du cœur: pour connaître, pour nous étonner, pour nous interroger, pour partager. Toute personne savante, tout homme d'étude, possède cette ouverture des yeux, de l'esprit et du cœur. Et en particulier tout annonciateur de l'Evangile est appelé à découvrir les richesses semées par l'esprit du Seigneur dans les peuples africains, à recueillir les doutes et les défis de l'Afrique, à dialoguer avec les cultures et les religions, à apporter la Bonne Nouvelle, à promouvoir l'africanisation du christianisme, à servir l'avènement du Royaume de Dieu en terre africaine. Pourtant, les religions sont parfois invoquées comme participant activement aux guerres qui déchirent l'Afrique subsaharienne. Comment en effet oublier la tragédie du Rwanda? L'éclatement de l'Afrique subsaharienne sous le coup de conflits multiples et variés est une des préoccupations majeures de la communauté internationale. Où chercher les chemins de la paix? Le cardinal Francis Arinze le disait déjà en 2000 21

à Yaoundé: «L'Afrique veut la paix. L' Afrique im~lore la paix. L'Afrique tend la main à la recherche de la paix.» 7 Pourtant de multiples conflits supplémentaires se sont déclarés depuis, alors que rares sont les pays épargnés par la guerre. Pour Mario Giro, fort d'une riche expérience de négociateur au sein de la Communauté de Sant'Egidio, le développement d'une culture de la paix implique de dépasser ce qu'il appelle « la pathologie de la mémoire », autrement la difficulté qu'ont les peuples à entrer dans une démarche de pardon et de réconciliation qui seule peut endiguer le cercle vicieux des vengeances successives. Les divers exemples présentés ici, le Soudan (c. 4.1), le Mozambique (c. 4.2) ou le Gabon (c. 4.4), montrent qu'une fois mise hors jeu la manipulation du caractère religieux et les intérêts économiques des puissances étrangères, la paix peut se gagner si l'intention conjointe des peuples et des gouvernants trouve à se réaliser concrètement. Sur le plan économique, Jérôme Bindé a rappelé que le développement des processus de globalisation pourrait faire croire que l'Afrique subsaharienne reste en marge des grands courants d'échanges (cf. c. 5.1)18. L'augmentation de la dette des Etats africains, la fragilité des exportations face au marché mondial renforcent cette faiblesse. Les richesses en matières premières sont pourtant bien là, qui suscitent les convoitises et deviennent parfois source de conflits. Or la mondialisation apporte aussi la possibilité d'un développement durable, avec une exploitation raisonnée des ressources ménageant les perspectives des générations futures, ou encore le commerce équitable, qui veut donner aux petits exploitants les moyens de subsister décemment par leur travail. Comment l'Afrique pourra-t-elle élever le niveau de vie moyen de ses habitants? De grands espoirs sont fondés sur le NEP AD, dont JeanChristophe Belliard note qu'il s'agit avant tout d'un débat d'esprit, au sens où le NEP AD est né d'une volonté politique qui vient de l'Afrique (cf. c. 5.3). L'Afrique ne deviendra pas une zone d'investissement

17

S.E. le Card. F. ARINzÉ, La parole de Dieu et le message évangélique offrent un «

patrimoine exceptionnel pour une culture de la paix: défis et points d'appui en Afiique», in Pour une culture chrétienne de la paix, Conseil pontifical de la culture, Vatican, 2000, p. 19. 18Elisabeth BARBIER, irecteur-adjoint d'Afiique et de l'Océan Indien au Ministère des D Affaires Etrangères à Paris, rappelait qu'au contraire la croissance du PNB en Afiique subsaharienne avait été en 2003 de 3,4%, un taux qui ferait rêver plus d'un pays « du nord» .

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crédible sans une stabilité politique, et la mise en œuvre du volet économique prévu par le NEP AD nécessitera certainement le soutien de l'aide publique au développement pour les pays les plus pauvres. Le FMI, souvent décrié en la matière, jouera-t-il ici un rôle positif? Sa stratégie, rappelée par Jean Coussy (c. 5.2), a connu plusieurs phases. Abandonnant progressivement le consensus de Washington pour défendre la construction d'Etats solides et la lutte contre la pauvreté, le FMI a peut-être fait office de pionnier, mais il est clair aussi qu'il n'assure plus le devant de la scène19. L'avenir de l'Afrique subsaharienne est donc intimement lié aux politiques qui seront mises en œuvre dans les divers pays. Le Cardinal Renato Martino a rappelé les trois maux dont souffrent les politiques africaines: la mauvaise gouvernance, la corruption et les ingérences (c. 6.1). Pour lui, la bonne gouvernance joue un rôle central dans la crise de l'Afrique, et elle est intimement liée au développement de la société civile. «De ce point de vue, la démocratie est l'avenir de l'Afrique », conclut-il, en parfaite harmonie avec les prises de position des évêques africains dont Roberto Papini dresse ici un rapide résumé (c. 3.3). Les grands maux comme le SIDA ou la corruption restent au cœur des difficultés, mais les ressources humaines et les projets ne manquent pas. La situation de l'enfance africaine est de ce point de vue tout à fait significative. Alors que l'arsenal juridique international se révèle impuissant pour endiguer l'exploitation des enfants d'Afrique subsaharienne, victimes de multiples violences, soldats ou esclaves, la vraie question demeure la mise en œuvre sur le terrain d'une politique protégeant l'enfance et donc l'avenir de ces pays (cf. c. 6.3). La question du droit à l'alimentation (c. 6.4) répond au même schéma. Comme le note Mario Giro, « le problème central de l'Afrique est l'impuissance de l'Etat ».

19

A côté des actions économiques au niveau macroscopique,d'autres possibilités ont

été explorées avec succès. C'est le cas notamment des groupements paysans, qui ont été présentés à l'occasion du colloque de 2004 par Jean-Louis ARCAND.Le rôle des diasporas dans les flux de capitaux est aussi essentiel, puisqu'en l'occurrence des fonds parviennent directement aux intéressés, le cumul des transactions à l'échelle de l'Afrique subsaharienne révélant des masses fmancières d'un ordre comparable à l'aide internationale (eL par exemple D. POMPEI,« Appauvrissement et enrichissement par les migrations », in V. AUCANTE (dir.), L'Eglise, l'Europe et les migrants, Palombi, Rome, 2005, p. 43-46) .

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Le lien étroit entre les problématiques culturelle, religieuse et économique ramène inexorablement au premier plan la question politique. L'Afrique « doit être un monde de démocratie et de respect des Droits de l'Homme, disait Nelson Mandela lors de la remise des prix Nobel, un monde affranchi des horreurs de la pauvreté, de la faim, de la privation de soins et de l'ignorance, allégé de la menace et du fléau des guerres civiles et des agressions extérieures, délivré du fardeau de la tragédie de millions de personnes transformées en réfugiés. »20 Mais que de chemin encore à parcourir. Roland MarchaI a abordé la question des modèles politiques applicables en Afrique (cf. c. 6.2). Les dernières décennies, avec leurs mouvements contradictoires, conduisent selon lui à trois scenarii possibles. Le premier, optimiste, verrait une transition progressive vers la démocratie, qui s'est déjà opérée dans plusieurs pays. Le second conduirait à la restauration des régimes autoritaires au détriment du multipartisme. Enfin, la troisième se traduirait par le retour de la guerre, et il est malheureusement très crédible aujourd'hui, surtout si l'on considère avec Mario Giro l'impact des regroupements d'exclus de toutes tribus en marge des centres de profit, formant un facteur permanent de risque de conflit. La question de fond se ramène, selon Roland MarchaI, à l'instauration d'une « économie de paix », mais reste à savoir comment la mettre en œuvre concrètement.

Le contraste entre l'Afrique subsaharienne frappée par de multiples maux et la volonté des Africains de construire un monde meilleur demeure frappant. Les divers visages de la mondialisation tels qu'ils se sont révélés dans ces rencontres portent en effet plusieurs constantes: la perte de la notion de biens publics, l'appauvrissement du plus grand nombre, la mise en cause de la gouvemance. L'effondrement apparent de la croissance par habitant se traduit par une question importante: qui sont les véritables acteurs? Jean-Michel Debrat, devant l'imbrication des différentes dimensions culturelle, religieuse, économique, politique, estime qu'il faut rechercher des solutions globales, qui sont les plus difficiles et les plus longues à mettre en œuvre (cf. c. 7). Il est clair qu'un éventuel « miracle africain », selon le mot de Jérome Bindé, va rendre nécessaires des transformations sociétales

20

N. MANDELA,Discours de Stockholm, 1993, in L. FERRI, Ils racontent la
Saint Simon, Paris, 2005, p. 231.

mondialisation,

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profondes, où le développement doit se faire plus proche des populations. Mais l'Afrique peut-elle attendre? Vaut-il mieux choisir ce qui est possible ou ce qui est prioritaire? Le Cardinal Francis Arinze souligne que c'est certainement l'intention des Africains eux-mêmes de construire une Afrique subsaharienne meilleure qui doit retenir toute notre attention, et ce signe d'espérance doit être cultivé et développé. Nous faisons le souhait que les textes qui suivent contribuent à construire cette espérance.

Recteur

émérite de l'Université

Mgr Giuseppe CAv ALOTTO Pontificale Urbanienne, Rome

Vincent AUCANTE, Ancien conseiller Culturel à l'Ambassade de France près le SaintSiège, Directeur culturel des Bernardins, Paris

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1. Mondialisation et dialogue interreligieux

1.1 Les termes de la problématique La notion de mondialisation s'appréhende en premier lieu à travers l'expérience de l'abolition de la distance, effet de la révolution technologique. C'est derrière cette expérience que se situe aussi la véritable problématique religieuse de la mondialisation. La disparition des distances fait que des référents religieux se côtoient, coexistent, s'interpénètrent, provoquant divers phénomènes d'hybridation. Les frontières religieuses sont devenues également «poreuses» et cette porosité permet la transmission des influences religieuses, dont les résultats sont souvent surprenants voire paradoxaux.21 Mais il faut dire aussi que les flux générés par la mondialisation ont, à leur tour, transformé les religions, suscitant des réactions contradictoires, soit dans le sens d'un repliement sur sa propre tradition, soit dans le sens d'un enrichissement, d'une nouvelle compréhension de soi face à la provocation venue d'ailleurs. Nous n'entendons certes pas dire que ce phénomène soit totalement neuf et donc un produit de la mondialisation. L'exportation de religions hors de leurs territoires d' « origine », leur déterritorialisation, est un phénomène très ancien. Elle est au principe même des grands mouvements de l'histoire et, au point de vue chrétien, elle marque la dynamique de la mission. Il suffit de penser aux débuts de l'expansion du christianisme vers les «périphéries» pour s'en rendre compte. Celle-ci appartient à la vocation même du christianisme22. Des notions telles que l'universel ou le mondial ont toujours joué un rôle fondamental dans le christianisme, soit par le biais de la catégorie de l'humanité en tant que création divine, soit par la référence au salut de tous et de tout le créé. Pourtant, la donne paraît aujourd'hui nouvelle, tant les transformations spatiales et leurs conséquences sur le religieux sont importantes. La nouveauté de la situation actuelle est justement l'abolition de la distance non seulement

21

D. HERVIEu-LÉGER, « Crise de l'universel et planétarisationculturelle: les paradoxes

de la « mondialisation religieuse », in J.-P. BASTIAN, . CHAMPION, ROUSSELET, F K. La globalisation du religieux, L'Harmattan, Paris, 2001, p. 87 et sq. 22 Tel est en effet le commandement de Jésus à ses disciples: « Allez dans le monde entier et faites de tous les hommes mes disciples» (Mt 28,19). 29

entre les individus, mais aussi entre les religions. Le christianisme coexiste actuellement avec une pluralité de religions qui élèvent également leur prétention d'unicité et d'irréductibilité au fait chrétien. Dès lors, pour le christianisme, le dialogue n'est plus seulement une nécessité qui lui est imposée de l'extérieur par les impératifs de la coexistence pacifique, mais une découverte et une ré-appropriation du sens fondamental de son identité comme relation. Dans cette perspective, le dialogue est non seulement constitutif de l'essence chrétienne, mais c'est même à partir de lui que l'on comprendra mieux le sens chrétien de l'unité-universalité, de l'inculturation, bref de la rencontre de l'autre. Par là, nous espérons également mettre en évidence le fait que si la mondialisation produit effectivement le syncrétisme et le «bricolage» religieux, effet de cette abolition de la distance, l'engagement à mettre en valeur la pluralité culturelle et religieuse ne résulte pas de la seule juxtaposition des différentes religions, mais qu'il est de l'essence même de la religion chrétienne de mettre en relation, de jouer le rôle de passeur. Et par conséquent, il nous faudra opérer une autre lecture de la pluralité religieuse. Elle ne doit pas nécessairement conduire à l'intolérance et à un souci pour l'orthodoxie extrême. En effet, le christianisme est appelé à jouer un rôle important dans la mondialisation. Il s'agira donc ici de recueillir les défis que soulève la mondialisation en rapport avec le christianisme, non seulement comme question du dialogue interreligieux, mais à l'intérieur même du christianisme, dans sa compréhension de l'inculturation et de la corrélation entre universel et local, périphérique et centre. Car le défi pour la mission de l'Eglise à l'heure de la mondialisation n'est pas seulement constitué par la persistance et la vitalité d'autres traditions religieuses, mais aussi par la rencontre avec des cultures de divers horizons, africaines, asiatiques, latino-américaines, etc. Le dialogue interreligieux offre aussi l'opportunité de favoriser la rencontre du christianisme avec ces cultures qui en pratique ne sont pas dissociables de la religion. 1.2 Le dialogue interreligieux : une chance pour le christianisme? Panni les défis majeurs de l'Eglise en ces débuts du troisième millénaire, le dialogue interreligieux occupe une place de choix. On peut le percevoir comme une opportunité pour le christianisme, conscient du fait qu'aujourd'hui on est plus porté à en souligner les dangers ou mieux 30

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