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Thérèse NEHR

«

L'âge

de la maturité

»

Essai

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A mes enfants

« Telle est peut-être une vie réussie: une vie en état de renaissance, de rebondissements perpétuels où la faculté de recommencer l'emporte sur le caractère acquis et le souci de se conserver. Une vie où rien n'est figé, irréversible et qui accorde, même au destin en apparence le plus rigide une marge de jeu qui est la marge de la liberté ».
Pascal Bruckner}

I « La tentation de l'innocence}) Pascal Bruckner. Ed. Grasset.

Introduction

La longévité de la vie humaine encore jamais atteinte allant de 80 à 95 ans et plus, fait que non seulement notre cycle de vie est programmé sur une longue échelle mais qu'un espace-temps, hier encore inexistant, nous est offert. A l'âge de la maturité vingt à trente années de vie nous sont, comme par miracle, accordées avant d'entrer en vieillesse. Espace temps dont il nous faut inventer le contenu et le sens. L'âge de la maturité prend naissance entre 55 et 65 ans et correspond, aujourd'hui, au passage de la vie active professionnelle à celle de la retraite. Cette génération est, nous l'espérons, la dernière à être confrontée à ce que l'on appelle la retraite/couperet. Le changement de nature de notre société nous fait pressentir que l'activité professionnelle ne sera plus le but essentiel d'une vie et encore moins l'incarnation d'une identité sociale.

Il

L'AGE DE LA MATURITE

La génération actuelle des 55/65 ans est pionnière d'une expérience jamais vécue avant elle par d'autres générations, elle se situe à la jonction de deux mondes totalement étrangers l'un par rapport à l'autre et de ce fait subit de plein fouet une mutation de société sans précédent la laissant désemparée. Tout pour elle est à 'inventer, à construire. Larguée dans une sphère où la société de consommation, l'individualisme et Dieu Mammon2 règnent en maîtres, il lui faut tout d'abord survivre au naufrage, puis vivre. « Laissé seul avec lui-même, I'homme doit tout réapprendre: le simple fait de naître, de mûrir, de vieillir, devient problématique »3. La rupture entre passé et présent est assez cruelle et douloureuse pour beaucoup. L'âge de la maturité peut être merveilleusement bien accompli humainement, socialement, comme il peut, pour certains, se résumer à une chute libre dans un espace vide. Tout change, tout doit changer. Pour ceux qui en 1968 ont brisé le carcan d'un monde figé, une autre révolution les attend, celle d'humaniser notre société et de donner un sens à la vie. Mission que chacun se doit de mener. Parions que cette génération optera pour la solution de son accomplissement. Pour y parvenir, elle donnera toute priorité à l'autonomie et à l'intelligence, c'est-à-dire à la faculté pour chacun de connaître, de comprendre, d'aimer, autant dire de demeurer viyant. Elle sait que pour atteindre ce but il lui faudra faire preuve d'un courage fou, mais elle s'engage sans détour. Elle est consciente qu'elle n'a pas d'autre choix que de prendre son destin en main. Qu'est-ce que vivre? Comment vivre? « La vie est un système instable

2 Mammon: mot araméen qui sert dans l'évangile à personnifier les richesses mal acquises ( Die. Larousse). 3 « L'euphorie perpétuelle» Pascal Bruckner. Ed. Grasset. 12

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où à chaque moment l'équilibre se perd et se reconquiert. C'est l'inertie qui est synonyme de mort4 ». Cette phrase résume la philosophie de notre réflexion. Pour préserver cette vie et comprendre le pourquoi de son instabilité, il est indispensable de prendre en compte tout ce qui favorise l'évolution de la vie humaine et, à l'inverse, tout ce qui provoque ou entraîne sa régression; pour la vie il n'existe aucun moyen terme. Quels sont les facteurs essentiels susceptibles d'avoir une réelle influence dans le sens d'une régression ou d'une évolt!tion de la vie? Ce livre tente de répondre à cette question. Il est une profession de foi porteuse d'espoir.

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« La vieillesse» Simone de Beauvoir. Ed. Gallimard.

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Chapitre 1
Dans quel contexte l'âge de la maturité
prend-il naissance?

Cet âge se situe entre 55 et 65 ans et correspond à notre époque au passage de la vie active professionnelle à celle de la retraite. Le cap des 55/65 ans, il ne faut pas se leurrer, est difficile à franchir avec les diverses fractures qu'il provoque, et ce, qu'elles soient consciemment ou inconsciemment vécues, voire récusées. Ce cap des 55/65 ans doit être très sérieusement pris en considératiQn car de la manière dont on le franchira dépendra directement la qualité de notre vie et par voie de conséquence la qualité de notre future vieillesse. A l'âge de la maturité, quatre fractures5 interviennent dans notre vie: fracture avec le monde du travail, fracture avec nos enfants qui quittent la maison pour vivre leur propre vie de manière autonome, fracture avec nos parents que nous avons accompagnés durant les dernières années de leur vie, et leur mort dont il nous faut vivre le deuil, enfin fracture avec
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dans le sens de rupture avec effort.

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notre jeunesse provoquant en nous une soudaine prise de conscience de notre vieillissement. Ces fractures vont s'effectuer presque simultanément et dans un laps de temps relativement court. C'est pourquoi leur cap se révèle difficile à franchir. Il faut bien convenir qu'à l'âge de la maturité nul n'est préparé à les vivre" coup sur coup ". Le choc qu'elles provoquent se révèle en conséquence brutal, et a, inévitablement, des répercussions tant psychologiques que physiologiques. Certaines personnes n'arrivent pas ou très difficilement à surmonter l'émotion, la douleur, le désarroi qu'elles ressentent ou éprouvent. Il serait dangereux de minimiser la portée de ces réactions face à une situation à laquelle elles ne sont absolument pas préparées. Certes, pour une catégorie de retraités, il s'agit non pas de fractures mais de simples changements, vécus successivement sans difficulté majeure. Pour elle la retraite est bienvenue, le départ des enfants dans l'ordre des choses, marquant en quelque sorte le point final d'une mission accomplie. Père et mère ne sont pas spécialement chagrinés de se retrouver homme et femme enfin libres de toute contrainte, satisfaits de jouir à deux d'un temps de vie plus centré sur eux-mêmes. Enfin, la mort des parents est, elle aussi, considérée comme étant dans l'ordre des choses et le deuil qu'elle engendre s'effectuera non sans peine, certes, mais trouvera relativement vite son issue. Toutefois, pour la grande majorité des retraités, il ne s'agit pas d'un simple changement mais d'une réelle fracture, déstabilisant leur vie, ne serait-ce que pour un temps. A l'écoute des per~onnes concernées, il est possible de prendre conscience du rôle déterminant du contexte de vie privée dans lequel ces fractures s'opèrent, positif ou négatif. Toutes ces personnes conviennent, en particulier, que ce passage à la retraite, ce passage dans la troisième saison d'une vie, s'effectue plus facilement à deux, en couple. 18

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Les veufs, les divorcés, les célibataires vont devoir, quant à eux, faire front à un changement de vie sans l'aide de personne, changement de vie qui parfois remet en cause leur existence même. Pour eux, tout est à créer, la solitude qui accompagne ces trois types de situation va peser lourdement au quotidien et ne facilitera pas leur reconversion. Une retraite vécue à deux n'a rien à voir avec une retraite solitaire. Après la fracture avec le monde du travail, le départ des enfants peut accentuer pour celui ou celle qui vit seul, une impression de vide, d'abandon: tout m'abandonne! Quant à la mort des parents, elle peut être ressentie, dans la solitude, comme une peine inconsolable. Vient enfin la notion de vieillissement, qui se traduit par une subite prise de conscience de leur âge réel, à laquelle peu de personnes échappent. Emotion poignante les étreignant qui leur donne l'impression d'être perdues dans un espace dont elles ne connaissent pas les contours. Mais là encore, pour les couples se considérant heureux, cette notion de vieillissement ne pèsera pas outre mesure. Ils forment un couple qui s'aime, leur vieillissement est réciproque et ne sera, ni par l'un ni par l'autre, perçu négativement hormis une vague nostalgie de leur jeunesse Ils savent qu'ils vieilliront ensemble, se soutiendront, s'entraideront, dialogueront surtout en permanence. Pour ceux qui vivent seuls, la prise de conscience de leur vieillissement, l'altération des traits de leur visage, la métamorphose de leur corps, leur feront pressentir, non sans effroi, la marche implacable du vieillissement, processus iriéversible dont ils sont la proie. Ce chemin qui s'ouvre sous leurs pas est pour eux une source d'angoisse. La communication salvatrice de leur désarroi au quotidien n'existe pas et ils n'ont qu'eux-mêmes pour partenaire de vie, voire pour certains de survie. C'est pourquoi la période de deuil, des" jamais plus ", doit être réellement prise en considération pour permettre à 19

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chacun, quelle que soit sa situation, de passer le cap et de vivre ensuite sereinement, et pourquoi pas avec un réel bonheur. Fracture avec le monde du travail Durant des générations, la maxime" tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" a été le seul principe d'intégration sociale des personnes. Hier encore, la retraite avait pour but le repos mérité après une longue vie de labeur et le moyen, les forces vitales des personnes s'épuisant, de vivre paisiblement leurs dernières années de vie. Ce repos, pour les corps fatigués, nul n'en contesta jamais la nécessité. Temps de silence, de lentes promenades en méditant l'idée d'une mort les attendant au bout du chemin. A distance de l'agitation du monde, le silence faisait renaître dans les esprits des souvenirs: joie, peine, amours, blessure, pardon, enfants... Le regard de la vieillesse, à l'époque, n'était pas triste, seulement un peu grave, parfois absent ou fixe. Nous savions alors que pour la vieillesse nous ne pouvions que peu de chose, seulement être là, présents auprès d'elle, l'accompagnant dans son cheminement. La mutation à laquelle notre société est affrontée, doublée d'une longévité de vie jusque-là jamais atteinte, change radicalement les choses. Aujourd'hui la retraite n'a pas le même sens qu'hier et le travail perd, jour après jour, sa fonction d'insertion sociale. Notre société évolue de manière fulgurante, elle le fait au gré de ses intérêts, elle règle les choses sans état d'âme. C'est pourquoi la génération actuelle des 55/65 ans vit avec plus ou moins d'acuité, de violence, cette absence d'état d'âme d'une société dont elle dépend. Elle accuse de plein fouet l'inhumaine mutation de celle-ci, son changement de nature qui l'amène à évincer de ses rangs ceux 20

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qu'elle considère comme étant insuffisamment productifs pour sa réalisation. Notre société efface de son plan d'action une partie de la jeunesse qu'elle considère inapte à suivre son mouvement et elle précipite" hors jeu" une génération atteignant l'âge de la maturité. Etre mis" hors jeu" sans explication et sans raison est ressenti comme une offense.6 . " Je suis encore en bonne santé. J'aurais pu faire le reste de ma carrière ". . HJ'aifait une dépression, j'ai pensé me suicider ". . "Je pensais qu'avec le savoir que nous avions, çà ne se serait pas passé comme çà ". Le monde ouvrier est amer, d'autant plus amer qu'il se sait exclu définitivement du paysage. Le travail avait pour lui un sens, celui de la dignité, du compagnonnage, de la fraternité. A présent, rien n'est plus pareil, pour faire fonctionner les machines, le robot a remplacé l'homme et l'usine ne lui ouvrira plus jamais ses portes. Pour les cadres un même sentiment d'amertume est ressenti, doublé d'inquiétude. Il leur faut, à n'importe quel prix, faire face à l'évolution des choses et vivre une reconversion professionnelle permanente sous peine de voir leur savoir-faire professionnel considéré comme obsolète sur le marché du travail et d'apercevoir à l'horizon la perte de leur emploi. Le chômage de longue durée Avant d'aborder le chapitre de la retraite et de la préretraite, il semble nécessaire de faire un bref rappel de la situation de ceux qui se trouvent aux portes de celles-ci. Nous
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témoignages.

7 Cadre: employé exerçant des fonctions de direction. 21

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songeons ici aux personnes qui se trouvent en situation de chômage de longue durée et qui n'ont pratiquement aucun espoir de retrouver un emploi car ils ont de 40 à 50 ans... Trop vieux!! C'est du moins le sens de la réponse qu'ils reçoivent à leur demande d'emploi. Leurs capacités professionnelles, considérées comme périmées et donc inutiles pour le monde du travail, ces hommes, ces femmes, vivent une situation d'exclusion, de dévalorisation de leur personne, ils éprouvent le sentiment de n'être rien, de ne servir à rien. Impression et sentiments traumatisants qui vont inévitablement avoir de fortes répercussions, s'ils n'y prennent garde, sur leur santé mentale et par voie de conséquence sur leur santé physique, c'est-à-dire sur le fonctionnement organique de leur corps. L'exclusion est brutale et celui ou celle qui en est victime se retrouve seul face à une administration dont il ne comprend pas le fonctionnement. Cette administration n'a pas de visage, elle se résume à un guichet, à des sigles classant la multitude des situations: FNE- ACA- AUD- ASA -ASS RMI etc. sigles indéchiffrables et formulaires abscons: demande d'admission au bénéfice de. - pièces à joindre - relevé de carrière - nombre de trimestres validés au titre de l'assurance vieillesse, etc. Au pied de cette tour de Babel que représente pour lui l'administration, le chômeur se sent perdu, incapable de se situer dans ce kaléidoscope, véritable labyrinthe où il s'égare. Il perd assurément tous ses repères, sa marche se ralentit, il se décourage, puis ... s'arrête. Notre société défend strictement ses intérêts économiques. L'argent mène le monde et si I'homme ne possède pas les qualités professionnelles conformes aux besoins du développement de cette économie, il est tout simplement évincé du cercle que forme le corps social. Il doit quitter un espace qui lui donnait droit de cité. Le chômage de longue durée est une plaie pour laquelle, semble-t-il, il n'est pas possible d'envisager de guérison. 22

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Pour ceux qui se trouvent dans cette situation, il ne leur reste plus qu'à espérer une hypothétique retraite et en attendant, d'entrer dans le monde de l'assistance. " A votre bon cœur Messieurs, Dames! ". La préretraite Dans un contexte de précarité de l'emploi, une préretraite ne se refuse pas. Au début des années 1980 le principe de préretraite prend son essor... Elle s'intitule au départ "contrat de solidarité" de préretraite.. Contrat signé entre l'Etat et l'employeur avec, certes, l'accord du salarié concerné.8

8 L'esprit de ce contrat: ( extrait de la convention) « Considérant que le Gouvernement a fait de la lutte pour l'emploi une priorité nationale, que la politique de croissance économique et d'adaptation de l'appareil productif comprend l'organisation d'un nouveau partage du travail... ». Il s'agissait au départ, par un contrat de solidarité, de faciliter le départ en préretraite de salariés âgés d'au moins 55 ans avec, en contrepartie, l'obligation pour l'employeur d'engager « sous contrat de travail à durée indéterminée des jeunes de moins de 25 ans, des travailleurs handicapés, des chômeurs indemnisés ou ayant épuisé leurs droits à indemnisation, ou des femmes veuves ou divorcées non remariées, séparés juridiquement, célibataires assumant la charge d'au moins un enfant ou bénéficiaires de l'allocation de parent isolé ». Les premiers contrats de. solidarité permettaient à un salarié âgé d'au moins 55 ans de partir en préretraite immédiate avec une aIJocation s'élevant à 70 % du salaire brut moyen des 12 derniers mois de salariat. Cette allocation était versée de 55 à 65 ans c'est à dire jusqu'à l'âge effectif de la retraite, allocation versée par l'Etat et puisée sur" un fonds national de solidarité" créé à cet effet. De plus, cette allocation donnait droit, au prorata d'un certain %, à des points de retraite du régime général et des régimes complémentaires.

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Très vite ce type de contrat est remplacé par un contrat de solidarité" préretraite progressive ".9 Ces contrats de solidarité de préretraite progressive, peu d'hommes les sollicitèrent. La grande majorité des demandes de contrats seront formulées par des femmes. Ces contrats, de plus, n'eurent que peu d'effet, semble-t-il, sur l'évolution du chômage. Depuis... près de 20 ans on s'y perd quelque peu pour distinguer ce que revêt exactement le mot préretraite. Il semble que le principe de contrat de solidarité se soit altéré. Toutefois la mise en préretraite de salariés âgés d'au moins 55 ans a été reprise et exploitée sous diverses formes et pour des raisons, elles aussi, multiples. Préretraite ou plans sociaux Sous ce titre" préretraite" il faut aujourd'hui classer toute la panoplie des divers types de rupture de contrat de travail qui foisonnent de plus en plus dans ce que l'on appelle les plans sociaux. Préretraite de type licenciement, sur fonds national de solidarité, pour éviter le chômage, pour raison de santé, pour restructuration d'un secteur d'activité etc. C'est le " sauve qui peut" général. L'angoisse de perdre son emploi n'épargne personne et la préretraite représente un moyen terme qui élimine, à un certain âge, le chômage de l'horizon d'une vie, en s'estimant heureux d'y avoir droit. Préretraite ou son palliatif: une formation devant déboucher

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Mêmes conditionspécuniairesque pour le précédent contrat mais main-

tien pour le salarié d'un travail à mi-temps effectif avec en plus le versement d'une allocation compensatrice de 30 % toujours calculée sur le salaire moyen des 12 derniers mois de travail à temps complet. Le mitemps ainsi Hbéré dans l'entreprise devant obligatoirement être transformé en emploi à mi-temps ou des ~mbauches à temps complet pour deux emplois à mi-temps libérés. 24

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sur un reclassement professionnel plus ou moins illusoire. Les plus anxieux optent bien sûr pour une préretraite surtout si celle-ci est accordée avec une prime. Ce pécule tout le monde n'y a pas droit mais certains départements industriels soucieux de faire table rase d'un secteur ne lésinent pas sur l'avantage financier qu'ils proposent à un salarié pour s'en séparer. Jouir à 55 ans d'une retraite effective dix ans avant l'âge prévu par la loi, est une aubaine, et partir avec une trésorerie renflouée est un sort que beaucoup apprécient. A l'inverse, certaines mises à la retraite anticipée pour liquidation, fermeture d'établissement, dépôt de bilan, etc... sont beaucoup plus dramatiques. Perdre un emploi pour toute une catégorie de personnes, c'est tout simplement mettre sa vie en péril. On parle d'ailleurs, sans aucune pudeur de " charrettes" dégageant les lieux et déversant leur contenu sur une berge inconnue. Si les grandes entreprises s'offrent le luxe de liquider les choses et les gens en accordant à ceux dont elles se séparent une prime de consolation, des milliers de personnes quittent le monde du travail avec une rente chimérique et nulle gratitude. Préretraite ou exclusion Etre mis en retraite anticipée et pour beaucoup dans des conditions psychologiques qui ont goût d'exclusion, n'est pas vécu sans difficulté.10 " J'ai l'impression de n'être plus rien. J'ai le vertige ". " La préretraite imposée, c'est une solution bâtarde. Elle blesse, elle marque. En fait, en partant ainsi à la retraite, j'ai l'impression d'être en chute libre ".

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Témoignages.

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Ils ont tout juste 55 ans, devant eux s'étalent vingt, voire trente ans de vie avant d'aborder celle de leur vieillesse. Que vont-ils faire de ce temps? Que vont-ils devenir? La retraite à l'âge de 65 ans La situation des retraités âgés de 65 ans n'a absolument rien de comparable avec celle des préretraités âgés de 55 ans. A 65 ans, il est temps de se retirer du monde du travail, la loi d'ailleurs les y oblige. Ils sont remerciés, en quelque sorte, de leurs bons et loyaux services, on les fête, ils ont droit à un vin d'honneur et même à un cadeau, en règle générale un fauteuil ou un poste de télévision. Tout le monde est content et surtout celui qui quitte le monde du travail. Ouf! le voilà rassuré. Pendant dix ans il est passé au travers des mailles du filet du chômage, cela n'a pas été sans mal mais, enfin, il part avec son honneur sauf, des ressources pour certains plus que satisfaisantes, pour d'autres, plus ou, moins modestes, mais en somme convenables pour vivre décemment: à eux le jardinage, les voyages, les loisirs... Le passage de la vie active à la vie de retraité est, nous dit le sociologue Xavier GAULLIERI1, une des plus difficiles reconversions de l'existence. Pourquoi? Pour comprendre cette affirmation, trois éléments sont à prendre en compte: 1. Le travail: rôle du identité? 2. Le motif de la cessation d'activité professionnelle. 3. Le contexte de vie privée dans lequel cette retraite s'effectue.

II

« La deuxième caITière » Xavier Gaullier, sociologue et chercheur au 26

CNRS. Ed. le Seuil. 1988.

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Le travail: rôle ou identité? Cas 1. La personne confond son rôle professionnel avec son identité Durant plus de 40 ans, nous avons exercé une profession rémunérée. Nous avons assumé une fonction qui, à priori, n'avait qu'un seul but, celui-de nous permettre de gagner de l' argent. Si cette fonction a été un choix et non une simple obligation, elle a dépassé la seule perspective de gagner de l'argent et si, en plus, elle nous a apporté plaisir et épanouissement, c'est encore mieux. Notre profession devient notre identité sociale. Sorte de carte de visite qui nous situe par rapport aux autres dans la société à laquelle nous nous rattachons. Dans l'hypothèse où notre choix est valorisé par la reconnaissance du groupe social où il s'exprime, notre implication, très stimulée, peut être importante, voire totale. Elle risque de devenir absolue, passion dans laquelle notre personnalité, notre identité se confondent littéralement avec la fonction que nous exerçons. Cette passion peut nous consumer totalement. Nous ne vivons plus que pour l'assouvir. Très vite, elle déborde de son cadre strictement professionnel. Nous lui sacrifions tout: famille, loisirs, liberté, implication sans frein de tout notre être dans un rôle professionnel qui incarne en quelque sorte notre vie. Dangereuse implication car la vie continue après le temps d'une carrière professionnelle... La fracture avec le monde du travail va avoir ici l'effet d'un couperet. Elle sera traumatisante. La perte subie est immense. Au moment du passage à la retraite la personne concernée déstabilisée par un changement de vie brutal est prise de vertige et pour retrouver son équilibre elle va s'accrocher 27

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désespérément au bateau qui chavire en cherchant une issue de secours à son désarroi. Mais si rien de réellement gratifiant ne se présente à elle, celui-ci sera total. Désemparée, soit privée de ses moyens d'agir, la personne est comme frappée de stupeur.12 «Je suis cassé. Je n'ai aucun désir, aucune conviction ». L'homme qui parle a 65 ans, il a été haut fonctionnaire de l'Etat, il a parcouru le monde. Il a tout sacrifié à sa mission. Cet homme se retrouve soudain comme étranger à luimême avec pour tout bagage que le silence qui l'entoure, l'inactivité et le vide d'une solitude mentale sinon affective. Il n'est plus rien. Sa maison n'est pas sa maison, sa femme n'est pas sa femme, l' a-t-elle été un jour ? Quant à ses enfants ils ont pris le large et parcourent à leur tour le monde. Cet homme récuse tout en bloc: la retraite, son isolement social, son vieillissement. L'ennui, la tristesse puis la dépression le guettent s'il ne réagit pas à cet état de fait, mais, dit-il, il n'a aucune envie de lutter contre. Quelle sera la vieillesse de cet homme? Certaines personnes, dans une même situation, réagiront. Elles feront le deuil de l'identité qu'elles avaient incarnée pour rejoindre leur identité profonde qu'elles avaient perdue de vue ou simplement méconnue durant leur vie active. Cas 2. La personne joue son rôle professionnel sans le confondre avec son identité propre La profession est un choix. Implication réelle de la personne et non sans intérêt dans le monde du travail, mais distance maintenue entre travail et vie privée. Dans ce cas de

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Témoignage.

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figure la retraite signe simplement un changement d'emploi du temps. Cas 3. La personne supporte malles contraintes de son rôle professionnel qui empiètent sur sa vie privée Obligations professionnelles, de temps, de disponibilité etc. ne laissent à la personne pas ou peu de possibilité d'être elle-même. La personne a assumé une fonction avec, en permanence, l'impression d'un manque de temps, de liberté pour donner libre cours à ses rêves: envie d'écrire, de peindre, de voyager... Toutes ces envies laissées en suspens dans l'ombre, vont enfin pouvoir s'exprimer, sè réaliser au grand jour. Du moins le pense-t-elle. Cas 4. La personne supporte très malles contraintes de son rôle professionnel Lorsque le rôle professionnel est trop dur, angoissant, ingrat, fatigant, contre nature, la retraite est alors délivrance et soulagement. Motif de la cessation d'activité professionnelle L'âge de la retraite est atteint La retraite prévue par la loi est fixée à l'âge de 65 ans.13

13En 1983, le Gouvernement, le Patronat et les Syndicats mettent en place un principe de financement de l'abaissement à 60 ans de l'âge de la retraite. Il s'agit là d'un droit mais non d'une obligation. Pour faire valoir son droit à la retraite à 60 ans le travailleur doit totaliser 150 trimestres de cotisations au régime général. 11s'agit là d'une avancée sociale considérable. (Référence aux lois qui suivirent entérinant ce droit au bénéfice du salarié: interdiction de clause couperet, réglementation du départ à la retraite ).

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