//img.uscri.be/pth/0224ec789e277533a979bfd1c82eee65c1537a38
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'agenda d'un recteur

273 pages
L'auteur a dirigé durant neuf ans une grande université européenne. Utilisant l'agenda pour décrire le cheminement des projets et la complexité de leur mise en œuvre, il aborde les questions majeures de l'enseignement supérieur en ce début de siècle : la manière d'apprendre, le processus de Bologne, la recherche scientifique, le renforcement des liens de l'université avec les anciens et avec les entreprises, le mécénat ou encore la gouvernance nécessaire pour rassembler les enseignants autour d'un projet commun.
Voir plus Voir moins

.BSDFM$SPDIFU#W/4S*FDUFVS-?BHFOEB-E?VOSFDUFVSSE?VOS5.BSDFM$SWPDIFUt?BHFOEB-?BHFOEBE?VOSSFDUFVSXXXFEJUJPOTBDBEFNJBCFS'-FSE

Acteurs pour l’université
KVTRV ?FO
FY FS Dn B RV GPODUJPO?JM FO FDUFVS OPNNn nUn B *M ?VJEFT
FT JOUFOTF BDUJWJUn EF FDIFS DIF EBOT MF EPNBJOF EF MB NnDBOJRVF
EnW BFMPQQnVOFJMDPSQTBDBEnNJRVFM?VDMP}MFEBOTEFFO
FOUSnFTU $S.BSDFMPDIFU #FSLFMFZM?6OJW$BMJGPSOJFhEFEFFSTJUn
FVS *OHnOJFVS EJQMyNn EF M?6OJW FSTJUn DBUIPMJRVF EF PVW BJO FU EPDU
TVSMBHPVW FSOBODFE?VOFVOJW FSTJUnFVS PQnFOOF
SnTFBV E?BODJFOT FU E?BNJT *M GBJU FO?O QBSU EF TFT Sn?FYJPOT
TPMJEF VO UJTTnT?FTU FUTPDJnUnMB BW FDMJFOT TFTFOGPS DnB
EnDSJUJOTUJUVUJPODPNNFOUBVTTJ?VWS TPO*MFONJTFFMFVS
QS PKFUTHSiDFhVOBHFOEBRVJUnNPJHOFEFMBDPNQMFYJUnEF
DIFNJOFNFOUEFT MFFWJWS GBJUF FDUPS*M EFBUBOOnFT OFVG
EF UFSNF BV M?BVUFVS QBS BCPS EnTUIoNFT MFT TPOU FMT
FBVJOUFSOBUJPOBM
RVFMFTFOTFJHOBOUTDFh TPJFOU BVTTJEFTDIFS DIFVSTOJEF
FS TVQnSJFVS FU MF GBJS F BDDFQUFS QBS MF QPVW PJS QPMJUJRVF FJMM
TZTUoNFM?BWFVS#PMPHOFE?FOTFJHOFNFOUTVSEVPQnFOFOJS
BTTPDJFSDFQS PKFUBVYMJHOFTEJS FDUSJDFTEFMB%nDMBS BUJPOEF
NPOEFGVUVSTFYQFS UTDPOW BJODS FMFTGBDVMUnTE?ZBEInS FS
nUVEJBOUTBVBVUPOPNFTPVW EFTUTFSGPSNFSTPVDJFVTFEF
QSQnEBHPHJRVFPSNVMFSPKFUMFHSE?VOFVOJW BOEFFSTJUn
Marcel Crochet





L’AGENDA D’UN RECTEUR
1995-2004

Marcel Crochet





L’AGENDA D’UN RECTEUR
1995-2004








Acteurs pour l’université

Louvain-la-Neuve 2011


Démocratisation, expansion, globalisation..., autant de défis à l’entame
du nouveau millénaire au cœur d'une société en évolution constante.
Pour y répondre, l’Université de Louvain s’est appuyée depuis sa
refondation en 1968 sur de nombreux acteurs dans la ligne de ce
qu’indiquait déjà le duc de Sully à Henri IV : « il n'est de richesse que
d'hommes ».
Qui sont ces acteurs ? Comment ont-ils perçu ces défis et en ont-ils
évalué les enjeux ? Quelles lignes d'action ont-ils proposées ? Quelles
priorités ont-ils privilégiées ? Quelles difficultés ont-ils dû affronter ?
Quels ont été leurs succès et leurs échecs ? Telles sont quelques-unes
des questions sur lesquelles seront invités à revenir chacun de ces
« Acteurs pour l'université ».









Photo de couverture : septembre 2004. Serge Haulotte

D/2012/4910/3 ISBN 978-2-8061-0050-4
© Harmattan-Academia s.a.
Grand-Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé
que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants
droit.

www.editions-academia.be Préface
Ce livre est un hommage à tous ceux et celles qui durant neuf ans, de
1995 à 2004, se sont mobilisés pour que réussissent quelques grands
projets auxquels s’est attelée l’Université catholique de Louvain. Ils
avaient compris que l’UCL, comme toutes les grandes universités
européennes, entrait dans une ère nouvelle où elle devrait être à
l’écoute de la société et lui rendre compte de ses choix tout en
acceptant d’être évaluée et comparée.
En 1995, la voie avait été tracée grâce au plan stratégique qu’avait
défini et conduit dès 1989 Pierre Macq, mon prédécesseur. Il avait
aussi mis en place en 1993 le groupe UCL 575 qui, durant près de dix-
huit mois, analyserait les fondements de l’université, formulerait des
propositions et suggérerait d’ouvrir de nombreux chantiers. Personne
ne soupçonnait alors le bouleversement qu’allait provoquer le pro-
cessus de Bologne dans l’enseignement supérieur.
Lors de mon éméritat en 2004, quelques amis me suggérèrent d’écrire
un jour sur les thèmes qui m’avaient passionné durant mon rectorat.
Il me fallut quatre ans pour accepter qu’un livre puisse raviver les
souvenirs de ceux qui avaient participé au mouvement et, peut-être,
permettre à ceux qui s’intéressent à l’Université de percevoir toute sa
complexité.
Je fus dès lors amené à faire un certain nombre de choix. Le premier
serait de rapporter et analyser des faits et des événements et d’éviter
les questions de personnes, totalement absentes de ce livre. Le second serait de choisir des sujets dans lesquels j’ai été personnel-
lement très impliqué et de ne pas empiéter sur les domaines si bien
pris en charge par mes collègues du Conseil rectoral tels que, par
exemple, l’administration et la gestion budgétaire aux mains d’Anne-
Marie Kumps, les relations internationales menées par Michel Molitor
et les affaires étudiantes gérées successivement par Gabriel Ringlet et
Xavier Renders. Le troisième choix avait trait au mode d’exposé. Un
premier essai purement narratif s’étant avéré peu concluant, j’optai
rapidement pour l’agenda qui fait revivre les événements et ressortir,
en fonction des sujets, la difficulté, la lenteur et parfois la rapidité de
leur mise en œuvre.
Je me suis limité à six chapitres avec, en tête, l’évolution de la péda-
gogie et la naissance du projet Gérer sa formation qui met en évi-
dence le rôle majeur du Conseil académique. Ce fut aussi une période
de préparation à la réforme de Bologne qui fait l’objet du chapitre
suivant. Celui-ci fait état du travail considérable de tous les membres
de l’Université qui a permis de franchir avec succès une étape délicate
tout en révélant la complexité du dialogue avec l’autorité de tutelle.
La recherche vient ensuite. J’ai choisi d’en parler bien que sa gestion
ait été essentiellement entre les mains du Conseil de recherche prési-
dé successivement par Charles van Ypersele, Robert Lauwerys et
Denis Favart. J’évoque entre autres dans ce chapitre l’extraordinaire
campagne de recrutement académique dans laquelle je me suis par-
ticulièrement impliqué et qui a permis de nommer plus de deux cent
soixante professeurs en neuf ans, ainsi que le contexte financier dans
lequel se sont trouvées les universités de la Communauté française.
Vient alors la création de nouveaux liens avec la société, concrétisée
par la mise en place de la Fondation Louvain qui mérite un chapitre à
elle seule et dont le succès est dû à la générosité de nombreux an-
ciens et amis de l’Université.
Sur un ton un peu différent, j’ai aussi voulu montrer comment les
meilleures intentions peuvent engendrer des problèmes inattendus.
C’est le cas des fêtes de l’Université qui se sont toujours déroulées de
manière chaleureuse mais dont certaines ont été la source de difficul-
tés imprévues.
6 L’agenda d’un recteur Un chapitre est enfin consacré à la direction de l’université. Il ne s’agit
plus ici de calendrier mais de réflexions personnelles sur la gouver-
nance. J’y décris aussi le contexte dans lequel l’UCL a été amenée à
prendre position sur des questions de bioéthique.
Notre vision et nos choix sont intimement liés à ce que nous avons
vécu. C’est la raison pour laquelle j’ai jugé utile de consacrer un pre-
mier et bref chapitre à mon périple au sein de l’université que j’ai
connue de 1956 à 1995. Il s’agit évidemment d’une évocation de
l’atmosphère de l’UCL durant ces décennies et non d’une biographie.
Une difficulté majeure lorsqu’on se lance dans l’aventure d’un livre tel
que celui-ci réside dans la mémoire qui, au cours des ans, s’avère
lacunaire, évanescente et sélective. Tout qui a eu le privilège de prési-
der des conseils sait combien il est difficile, au terme d’un débat, de se
souvenir du déroulement détaillé de la séance. Fort heureusement,
j’ai pu bénéficier de la richesse et de la disponibilité du Service des
archives de l’UCL où j’ai retrouvé l’intégralité des documents que
j’avais utilisés, bien classés par Michelle Mercenier qui avait été ma
secrétaire durant neuf ans. J’ai ainsi photographié près de 3 000 pages
que j’ai transférées sur mon ordinateur. Je puis affirmer que tout ce
qui est relaté dans ce livre est fondé sur des documents archivés.
Une source inestimable d’information réside dans les procès-verbaux
du Conseil d’administration et du Conseil académique. J’ai redécou-
vert les comptes rendus analytiques écrits par Jean-Manu Petre,
André Beguin et Isabelle De Keyzer, sans lesquels il m’eût été impos-
sible de rassembler tant d’éléments et de rendre vivants certains épi-
sodes.
Je tiens à exprimer toute ma gratitude à Gabriel Ringlet et à Jean-
Jacques Viseur qui, en un temps record, ont lu une première version
de mon manuscrit, l’ont évalué avec beaucoup de bienveillance et
m’ont donné quelques recommandations ; à Elie Milgrom qui a
entrepris la lecture critique que j’attendais de lui et m’a donné de
nombreux conseils ; à Paul Servais, archiviste de l’Université, et à
Françoise Hiraux, sa collaboratrice, pour leurs très nombreuses sug-
gestions au terme d’une lecture professionnelle et respectueuse des
conventions d’écriture et d’édition. Je remercie enfin Françoise
Mirguet d’avoir assuré la mise en page finale de cet ouvrage.
Préface 7 Avant-propos
À l’intention du lecteur peu familier des structures de l’Université
catholique de Louvain, il me paraît utile de décrire brièvement les
organes dont elle se composait au moments des faits que le présent
ouvrage relate et qui feront l’objet de commentaires plus élaborés
dans le dernier chapitre.
Le Pouvoir organisateur, présidé par le Grand chancelier, arrête le
règlement organique et nomme les autorités de l’université sur pro-
position de son Conseil d’administration.
Ce Conseil d’administration est responsable de la gestion de
l’Université, la représente vis-à-vis des tiers et gère son patrimoine.
Le Conseil académique est composé des doyens de faculté, des repré-
sentants des corps (académique, scientifique, administratif et tech-
nique, étudiant) et du Conseil rectoral. Il est chargé de la politique
scientifique de l’université en matière d’enseignement et de re-
cherche.
Le Conseil rectoral est l’exécutif de l’Université et entoure le recteur. Il
est composé de deux vice-recteurs, pour les affaires académiques et
les affaires étudiantes, de l’administrateur général, des prorecteurs qui
représentent les grands secteurs de l’université (sciences humaines,
sciences médicales et sciences exactes) et des prorecteurs chargés de
mission. Le Corps académique (CORA) est constitué de l’ensemble des profes-
seurs tandis que l’Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL)
représente l’ensemble des étudiants.
10 L’agenda d’un recteur 1956-1995
1956-1961 : Les études à Louvain
Mon premier contact avec l’Université catholique de Louvain date de
1956, lorsque j’y présentai l’examen d’admission aux études
d’ingénieur civil. Je me souviens de mon inscription au rôle. À cette
époque, l’Université était pauvre et disposait d’un personnel adminis-
tratif des plus limités tandis que les services informatiques étaient
inexistants. Alors que les étudiants flamands et francophones se pres-
saient tôt le matin devant les Halles universitaires, le secrétaire de
l’université, dépassé par cette marée humaine, lançait des billets
munis d’un numéro qui garantissait l’inscription dans la journée.
Les études d’ingénieur étaient exigeantes sur le plan du travail mais
assez éloignées de l’idée que les étudiants se faisaient de la profession.
Les sciences appliquées ne relevaient pas à l’époque d’une faculté
spécifique ; elles étaient gérées par les Écoles spéciales, nées de la
eFaculté des sciences à la fin du 19 siècle. Cette filiation était à l’origine
d’une organisation hybride des études : deux années de candidature
calquées sur celles de la Faculté des sciences, sans lien avec le métier
d’ingénieur ni allusion à la technologie, suivies de trois années tech-
niques au cours desquelles il y avait parfois lieu de s’interroger sur
l’utilité des connaissances scientifiques accumulées durant deux ans.
Les programmes se fondaient sur des textes légaux datant de
quelques décennies qui obligeaient, par exemple, les futurs ingénieurs
électriciens à suivre des cours sur des sujets aussi distants de leur spécialité que la mécanique des sols, la chimie industrielle ou la topo-
graphie.
Le mode d’enseignement laissait peu de place à l’approfondissement
personnel. Je me souviens cependant d’une initiative du professeur
Georges Lemaître qui enseignait la mécanique analytique en première
et seconde candidatures. En fin de deuxième année, il proposa à ceux
qui en feraient la demande d’étudier une de ses publications et de
venir en discuter en lieu et place de l’examen traditionnel. Je pris ainsi
un réel plaisir à étudier le problème de Störmer sur la détermination
des orbites des rayons cosmiques.
La bifurcation qui allait orienter ma vie professionnelle survint en
novembre 1960 lorsque je répondis à un appel à candidatures de la
Belgian American Educational Foundation qui offrait une douzaine
de bourses d’un an dans une université américaine. Dix mois plus
tard, je quittais l’Europe à bord du paquebot Rotterdam à destination
de New York en compagnie des boursiers de la promotion 1961,
parmi lesquels mes futurs collègues Jean-Jacques Lambin et Paul
Malvaux. Mon intention était de passer un an aux États-Unis et de
revenir pour débuter une carrière en entreprise. Lors de la cérémonie
de remise des diplômes d’ingénieur, j’avais été pratiquement engagé
par un directeur de Cockerill à Seraing qui voyait d’un bon œil mon
séjour aux États-Unis. C’était sans compter une nouvelle bifurcation
qui interviendrait quelques mois plus tard.
1961-1966 : Découverte des États-Unis
L’Université de Californie à Berkeley me permit d’apprécier la richesse
du modèle universitaire américain de haut niveau. Il est vrai que j’y
entrais en tant que graduate student (troisième cycle) et que la com-
paraison avec le système dont j’étais issu n’était pas équitable, mais
j’observais aussi le mode de formation des étudiants undergraduate.
Diplômé d’une université européenne, je découvrais un enseigne-
ment centré sur le travail de l’élève, tenu de lire beaucoup de livres et
de préparer des papers. Ses contacts avec le corps enseignant étaient
12 L’agenda d’un recteur organisés et beaucoup plus fréquents que chez nous. Grâce à un
système d’accumulation de crédits et aux recommandations d’un
conseiller, les programmes d’études permettaient à l’étudiant de
définir progressivement son orientation ou de la modifier parfois de
manière drastique. Durant ma carrière de chercheur, je rencontrerais
plus tard le professeur Dan Joseph, grand expert en mathématiques
appliquées et en mécanique des fluides, dont le premier diplôme
avait été celui de sociologue. J’aurais souhaité que le décret de la
Communauté française voté en 2004 et relatif à la réforme de
Bologne dont je parlerai dans un chapitre ultérieur permette
d’introduire chez nous cette dimension d’orientation progressive liée
à l’accumulation de crédits, mais cette étape est encore loin d’être
franchie.
Les activités culturelles étaient nombreuses dans une institution
complète qui organisait aussi les études artistiques et la formation
musicale. L’abondance des moyens matériels était évidente, alimentés
par l’État de Californie, les fonds de recherche, les dons d’anciens ou
de personnalités attachées à l’université.
Je me plaisais beaucoup dans cet environnement. C’est en mars 1962
qu’intervint le déclic qui allait me faire changer de voie. Le professeur
Paul M. Naghdi enseignait un cours sur la modélisation du compor-
tement des matériaux. Lors d’une interruption, il m’invita à le rencon-
trer pour parler de mes intentions, de la durée de mon séjour, de
mon goût pour la recherche. Au lieu de me limiter au programme de
maîtrise, il me proposa d’entreprendre un doctorat qui serait financé
par les fonds dont il était bénéficiaire. Après réflexion, ce fut la voie
que je décidai de suivre. Paul Naghdi était un homme exigeant, pas-
sionné et, comme on dit en anglais, workaholic. Il m’a beaucoup
appris. Durant les années qui suivraient, nous allions écrire ensemble
une dizaine d’articles scientifiques. Je me souviens de très longues
conversations téléphoniques entre Berkeley et Louvain, au cours
desquelles Paul révélait toute son anxiété en s’interrogeant parfois sur
la formulation de quelques lignes d’une publication en cours de
rédaction.
C’est ainsi que je prolongeai jusqu’en 1966 mon séjour à Berkeley,
profitant largement de cet environnement extraordinaire sur tous les
1956-1995 13 plans, si propice à la recherche de pointe et à l’acquisition de connais-
sances avancées. J’y rencontrai plusieurs futurs professeurs louvanistes
tels que Jean-Jacques Lambin, Jules Deutsch, Alexis Jacquemin, Henry
Tulkens, François-Xavier de Donnea, Philippe Hoet ou de futurs pa-
trons d’entreprise comme Georges Jacobs et Luc Willame qui prési-
derait un jour la Fondation Louvain.
Le campus de Berkeley connut une tension croissante à partir de
11964, liée au développement du Free Speech Movement . Les étu-
diants européens comprenaient mal ce conflit lié à l'interdiction for-
mulée par l'administration de l'université d'exercer des activités poli-
tiques sur le campus. Le mouvement étudiant en vint à organiser un
enseignement alternatif, par opposition aux programmes officiels qui,
pour lui, ne suscitaient pas une réflexion suffisamment libre et indé-
pendante. La tension sur le site s’amplifia et donna lieu à des manifes-
tations parfois violentes lors des contestations sur la guerre au
Viêt-Nam. Elle atteindrait son apogée lorsque, quelques années plus
tard, des hélicoptères de la police déverseraient des gaz lacrymogènes
sur le campus pour contrer une manifestation d’étudiants ou lorsque
certains tenteraient de mettre le feu à la bibliothèque de l’université.
1966-1972 : Début de carrière
académique
En 1963, il m’avait fallu retourner en Belgique pour un intermède de
quinze mois afin d’y effectuer mon service militaire. Cette période ne
me laisse pas de souvenir impérissable, si ce n’est celui d’une entrevue
qui eut lieu peu avant que je ne revienne aux USA. J’avais revu à Lou-
vain le professeur Félix Buckens, ancien étudiant du California Insti-
tute of Technology. Face à l’expansion universitaire qui prenait enfin
son essor en Belgique, il souhaitait que l’Unité de mécanique appli-
quée dont il était responsable puisse se développer. Il m’obtint un
rendez-vous avec le professeur André Houberechts, premier doyen

1 Wikipedia donne un résumé de l’histoire du Free Speech Movement : voir
<http://en.wikipedia.org/wiki/Free_Speech_Movement>
14 L’agenda d’un recteur de la toute nouvelle Faculté des sciences appliquées, enfin détachée
de la Faculté des sciences. Je me souviens d’un entretien des plus
cordiaux avec le doyen dans son jardin, où il me confirma que des
nouveaux postes académiques allaient s’ouvrir au sein de la faculté et
souhaita que je pose ma candidature. Une telle proposition eut certes
une influence majeure lorsque, en 1966, j’eus à choisir entre un poste
à Berkeley, à Bell Laboratories dans le New Jersey ou le retour à
Louvain.
Je choisis Louvain. J’y fus nommé chargé de cours associé, poste qui
disparaîtrait quelques années plus tard. C’était un mandat de chargé
de cours sans cours, semblable à celui des chercheurs qualifiés
d’aujourd’hui, dont l’objectif était de développer la recherche sans
contraintes, avec l’assurance d’un avenir dans le corps académique. La
rentrée de 1966 à laquelle j’assistai quelques jours après mon retour
des USA me laisse un souvenir étrange. Le cortège académique partait
des Halles universitaires pour rejoindre l’église Saint-Pierre, d’où nous
rejoignions ensuite le théâtre de Louvain pour les discours acadé-
miques. Les professeurs étaient en toge tandis que les chargés de
cours portaient la jaquette. Le long du chemin, quelques braillards
hurlaient oude carnaval en pointant les professeurs en toge et nieuwe
carnaval en s’adressant aux chargés de cours. Ce n’était qu’un prélude
à ce que nous allions bientôt connaître. Lors des manifestations liées
au Walen buiten, je me souviens tout particulièrement d’un cortège
d’étudiants flamands qui parcouraient les couloirs de l’Institut de
mécanique à Heverlee, menés par un de mes anciens professeurs, et
qui collaient des affiches sur les portes de nos bureaux.
Mes premières années à Louvain furent difficiles. Nommer un chargé
de cours sans cours n’est pas une bonne idée dès le moment où il
n’est pas intégré au sein d’une équipe structurée. Il me fallut deux à
trois ans pour créer deux nouveaux cours à option, amener quelques
2doctorands à s’engager dans mon domaine d’étude et former un
embryon d’équipe indispensable à la recherche. Je voulais aussi déve-
lopper des contacts avec l’entreprise. En 1968, j’obtins un rendez-vous

2 Il s’agit de la mécanique des milieux continus qui concerne la représentation ma-
thématique du comportement des matériaux fluides et solides, fondée sur la méca-
nique analytique.
1956-1995 15 avec le directeur des recherches d’une grande société wallonne pour
discuter avec lui de ce que pouvait apporter le domaine auquel je
m’étais attelé. Il ne manifesta pratiquement pas d’intérêt, tant il était
convaincu du bien-fondé des méthodes traditionnelles de son labo-
ratoire. Pour trouver de nouvelles sources de financement, je
m’adressai à l’antenne de l’Air Force américaine en Europe qui soute-
nait la recherche non orientée aux États-Unis. Je rencontrai à
Bruxelles un officier qui me répondit que la seule recherche éventuel-
lement finançable était celle qui permettrait de distinguer un Viet-
namien du sud d’un Vietcong.
Fort heureusement, je gardais d’excellents contacts avec Berkeley
tout en bénéficiant à Louvain d’une grande liberté de mouvement
avec l’assentiment du recteur, Mgr Édouard Massaux. Je retournai
trois fois à Berkeley en tant que visiting assistant professor. En dé-
cembre 1969, deux mois après notre mariage, mon épouse m’y ac-
compagna pour un séjour de six mois. Cette même année, j’avais
aussi passé l’été en tant que chercheur invité aux Bell Laboratories
dans le New Jersey.
1972-1975 : Les premières années du
transfert
À l’UCL, je m’intégrais progressivement à une faculté en mutation au
sein de laquelle je connus parfois des discussions difficiles, tant j’étais
convaincu de la nécessité d’engager du personnel académique à
temps plein entièrement voué à la recherche et à l’enseignement,
conviction que je n’exprimai pas toujours avec la diplomatie néces-
saire alors que se poursuivaient des engagements à temps partiel. Au
printemps de 1972, peu avant le transfert de la Faculté des sciences
appliquées à Louvain-la-Neuve, son Conseil élut un nouveau doyen,
André Vander Vorst, âgé de trente-sept ans. Sortis du même collège,
nous nous connaissions depuis longtemps et nous nous étions revus
en Californie alors qu’André poursuivait ses recherches à Stanford. Il
me proposa de faire route avec lui en tant que secrétaire académique,
16 L’agenda d’un recteur chargé tout particulièrement de la réforme des programmes de can-
didatures, ce que j’acceptai sans hésitation.
Ce fut une période captivante. Le premier accueil des étudiants se
tint dans les auditoires Sainte-Barbe alors que le vitrage du hall n’était
pas encore placé. La rue des Wallons s’arrêtait au niveau de la Cha-
pelle de la source, la Bibliothèque des sciences était en chantier, tan-
dis que les commerces se réduisaient à une friterie et un marchand
de journaux. L’atmosphère au sein de la faculté était enthousiaste,
d’autant plus que l’âge moyen du corps académique y était particu-
lièrement bas. Nous voulions profiter du transfert pour que le renou-
veau ne se limite pas à l’immobilier mais s’ouvre à la pédagogie, à la
recherche, aux méthodes de travail et, pourquoi pas, à la culture.
Inspiré par les concerts de midi que j’écoutais à Berkeley, je convins
avec Annette Snoy, secrétaire administrative de la faculté, de solliciter
Louis Poulet, professeur de musique de chambre au Conservatoire de
Bruxelles, pour qu’il monte un programme sur le nouveau site. C’est
ainsi que Vivaldi fit son entrée à Louvain-la-Neuve comme l’écrivit le
3critique musical Jacques Stehman . « Les besoins culturels à Louvain-
la-Neuve existent, c’est un fait : en ce jour mémorable du
21 novembre 1972 où résonna pour la première fois la musique dans
le hall central des auditoires, les étudiants avaient envahi en foule ce
lieu qui, on l’espère, sera tout provisoire. Assis par terre et sur les
rebords de fenêtre, massés le long de la galerie qui surplombe le hall,
les jeunes entouraient d’un imposant rideau ceux qui occupaient le
centre et les chaises prévues, mais en nombre trop modeste. Des
professeurs et des autorités s’étaient joints à ce public très attentif et
à la belle humeur visible. »
L’époque était d’autant plus passionnante que le financement de la
recherche scientifique connaissait une sérieuse embellie qui me per-
mit, comme à plusieurs professeurs de la faculté, d’engager des jeunes
chercheurs et d’acquérir entre autres de l’équipement informatique.
Au sein du Bureau de faculté et au terme de très nombreuses discus-
sions, nous mîmes au point une réforme majeure des programmes de

3 STEHMAN Jacques, « La musique entre à Louvain-la-Neuve », Le Soir, 23 novembre
1972.
1956-1995 17 candidatures qui, enfin, assurait la spécificité des études d’ingénieur,
même si elle nous valut quelques tensions lorsque, par exemple, nous
instaurâmes pour les cours de physique et de mathématiques des
cotitulatures exercées par des professeurs issus de la Faculté des
sciences et de celle de sciences appliquées.
André Vander Vorst fut un excellent doyen qui avait une vision claire
de ce que devaient être la formation des ingénieurs et la gestion
d’une faculté en cette époque particulière pour l’Université. Il tint un
rôle majeur dans le lancement de l’UCL sur son nouveau site. Jeune
doyen, il s’était retrouvé vice-président du Conseil académique,
membre du Conseil d’administration et proche du recteur, ce qui ne
faisait que renforcer son autorité naturelle et lui valut des résistances
au sein de sa faculté. Il ne fut malheureusement pas réélu et son
mandat s’acheva en septembre 1975.
1975-1980 : Missions spéciales
De manière inattendue, cette non réélection allait me confronter à
4une nouvelle bifurcation. Mes travaux de recherche en rhéologie
s’étaient bien développés de même que mes relations internationales,
tout particulièrement avec le professeur Ken Walters de University of
Wales. Ken était un spécialiste reconnu au niveau international pour
l’expérimentation en mécanique des fluides dits non-newtoniens
tandis que, au sein de mon équipe, nous nous efforcions de dévelop-
per des modèles mathématiques de ces mêmes écoulements, conce-
voir des programmes de calcul et comparer les résultats à ceux de
5l’expérience. Ken et moi allions devenir amis, écrire un livre ensemble
et coopérer sur le plan scientifique durant les vingt années qui sui-
vraient. Tout en ayant apprécié ma fonction de secrétaire acadé-

4 La rhéologie est une branche de la mécanique des fluides qui étudie le comporte-
ment et la simulation du mouvement de fluides complexes, tels que les polymères
fondus, les fluides biologiques…
5 CROCHET Marcel J., DAVIES A.R., WALTERS Kenneth, Numerical Simulation of Non-
Newtonian Flow, Amsterdam, Elsevier, 1984.
18 L’agenda d’un recteur mique de faculté, j’aspirais à en être déchargé afin de consacrer plus
de temps à la recherche.
Mais, un matin de juillet 1975, André Vander Vorst me prévint que le
professeur Michel Woitrin, administrateur général de l’Université,
désirait me rencontrer pour me confier une nouvelle responsabilité.
La charge qui pesait sur ses épaules était considérable sur tous les
plans : financier, politique, urbanistique, organisationnel… Il avait
récemment créé un organe appelé COADMI, chargé de la coordination
de l’administration et des facultés et désirait que j’en assure la prési-
dence avec l’autorité nécessaire en tant que Délégué de l’admi-
nistrateur général. Je fus très perturbé par cette demande qui ne cor-
respondait pas à mes aspirations du moment. J’obtins rapidement un
rendez-vous avec le recteur, Mgr Massaux, qui me reçut avec cordia-
lité mais pour lequel les choses étaient claires : je devais accepter
cette charge pour le bien de l’Université. Il ne me resta plus qu’à né-
gocier le temps que je consacrerais à la fonction mais j’écartai a priori
le souhait de Michel Woitrin qui aurait voulu me voir participer au
Conseil d’administration.
En 1975, l’administration universitaire n’avait pas encore déménagé à
Louvain-la-Neuve. La première réunion de COADMI à laquelle j’assistai
se tint dans les Halles universitaires de Louvain. Je n’avais reçu aucun
document préparatoire et Michel Woitrin devait en assurer la prési-
dence afin que je m’approprie le fonctionnement de l’organe et le
contenu des discussions. Quelques minutes après avoir ouvert la
réunion, il nous annonça qu’il avait un rendez-vous urgent, me pré-
senta à l’équipe autour de la table, me souhaita bonne chance dans
mes nouvelles fonctions et nous quitta. L’alternative était claire : faire
part de mon ignorance ou feindre que j’étais au courant des dossiers
en discussion. Je choisis la seconde voie et, bien plus tard, j’appris que
personne ne s’était rendu compte de mes connaissances embryon-
naires en matière d’administration de l’université.
C’est ainsi que je fis la connaissance des coulisses de l’UCL et des per-
sonnes grâce auxquelles elle fonctionnait. À l’époque, le schéma
d’organisation était un grand râteau avec à sa tête l’administrateur
général, certains services dépendant toutefois directement du rec-
teur, ce qui ne manquait pas de créer quelques tensions. Il y avait par
1956-1995 19 exemple deux services du personnel, l’un pour les académiques et les
scientifiques, intégré au cabinet du recteur, l’autre pour le personnel
administratif et technique, sous l’autorité de l’administrateur général.
Même leurs systèmes informatiques étaient différents. Je n’avais pas
de compétences en administration des entreprises mais, avec la coo-
pération des chefs de cabinet du recteur et de l’administrateur
général, Guy Vandervelde et Jean Moulart, de Jean Jadot, directeur du
Service d’études et d’Henry Larouillère, mon collaborateur direct,
nous avons peu à peu dessiné les regroupements qui deviendraient
les diverses administrations de l’université.
Je consacrais deux à trois demi-journées par semaine à cette fonction
variée qui concernait tant les procédures budgétaires que les relations
entre l’administration et les facultés. Je fus même amené à passer une
nuit de discussion au Centre de calcul avec la délégation syndicale
afin de trouver une solution au problème des opérateurs dont la
fonction traditionnelle s’amenuisait en raison de l’évolution du maté-
riel. Je disposais d’une entière liberté d’action. Il m’arrivait aussi de
jouer les intermédiaires entre Mgr Massaux, recteur, et Michel
Woitrin, administrateur général, qui, dans les faits, avaient l’un pour
l’autre une très grande appréciation.
En 1977, le recteur me chargea d’une mission qui m’apporta beau-
coup. Il est de tradition en Faculté des sciences appliquées de confier
la présidence des différents jurys d’examens à un seul professeur afin
d’appliquer une jurisprudence commune à toutes les spécialités. Pour
des raisons de santé, le professeur André Houberechts ne pouvait
plus exercer cette fonction qu’il assumait depuis plusieurs années.
Comme je m’étais investi dans l’organisation des délibérations alors
que j’étais secrétaire académique, c’est à sa suggestion que le recteur
me demanda de lui succéder. Il n’y avait pas à l’époque de procédure
électorale pour ce type de fonction.
C’était une tâche délicate qui exigeait durant une semaine complète
une attention soutenue. Elle me donnait l’occasion de rencontrer les
professeurs de la faculté et discuter de problèmes de fond quant à la
réussite des étudiants. Le jour le plus intense était celui de la procla-
mation solennelle des ingénieurs qui devait se dérouler sans la
moindre anicroche en milieu d’après-midi. Le travail préparatoire
20 L’agenda d’un recteur commençait à sept heures du matin avec les secrétaires de jury qui se
pressaient pour passer les premiers. L’atmosphère était détendue
tandis que s’échangeaient les derniers potins de l’université. Elle l’était
moins chez les secrétaires administratives qui, sous la conduite
aimable et rigoureuse d’Annette Snoy, veillaient à préparer les
diplômes et les documents de proclamation. Je poursuivis cette mis-
sion durant dix-sept ans jusqu’à ce que je devienne doyen. Dans mon
souvenir, il faisait toujours beau le matin des proclamations.
Les années 1980 : Un grand moment
pour la recherche
Mes activités de recherche évoluaient à vive allure alors que la dé-
cennie des années 1970 touchait à sa fin. J’avais organisé un sympo-
sium international à Louvain-la-Neuve en 1979 à la suite duquel
j’avais été invité à passer un séjour sabbatique au département de
Chemical Engineering de l’Université du Delaware, un des mieux
classés dans ce domaine. C’était le moment de mettre un terme à ma
charge administrative qui devenait trop lourde. Nous passâmes en
famille le printemps au Delaware et l’été dans le New Jersey, près de
Bell Laboratories où j’avais été invité à travailler durant deux mois. Ce
séjour allait engendrer de nouvelles collaborations scientifiques qui
dureraient longtemps et m’ouvriraient les portes de grands centres
de recherche industrielle aux États-Unis. Aux Bell Laboratories, je me
lançai dans le domaine nouveau de la simulation mathématique de la
croissance des cristaux semi-conducteurs qui connaîtrait un grand
développement au sein de l’Unité de mécanique appliquée dont
j’étais responsable à Louvain-la-Neuve.
Dans mon souvenir, les années 1980 ont un caractère paradoxal. Les
universités furent à cette époque soumises à un régime d’économies
particulièrement rigoureux qui mettait en péril leur situation finan-
cière. L’UCL fut forcée d’adopter un plan de sept ans qui, tout en
étant indispensable, eut de graves conséquences sur le recrutement
académique, qui s’en trouva pratiquement interrompu durant plu-
sieurs années. Le paradoxe tient au fait que, durant cette même pé-
1956-1995 21 riode, la recherche au sein de mon unité connut un développement
exceptionnel, qu’elle fût financée par des Actions de recherche con-
certées, des mandats du FNRS, des fonds européens ou encore des
fonds propres. Le 22 novembre 1985, l’hebdomadaire TrendS ten-
dances me consacrait un article sous le titre « Un scientifique comblé
». J’eus la chance de recruter durant ces années une brochette de
jeunes chercheurs talentueux.
6Dans ses mémoires, Jacques Delors rappelle que, au début des an-
nées 1980, « grâce au vice-président de la Commission Étienne
Davignon, la Communauté européenne a lancé des actions de re-
cherche et de développement, trouvant ainsi une synergie bienvenue
entre les autorités publiques, les entreprises et les centres de re-
cherche ». Les programmes de recherche européens m’enthou-
siasmaient. L’Europe allait enfin proposer aux universités de nouveaux
modes de financement de la recherche, semblables à ceux dont j’avais
apprécié l’efficacité aux États-Unis. Dès 1983, l’entreprise française
Télémécanique, Ken Walters et mon unité introduisions un projet de
recherche dans le cadre du tout nouveau programme BRITE sur les
matériaux. François Dupret, aujourd’hui professeur ordinaire,
m’accompagnait dans ce nouveau projet, comme il le ferait bientôt
en croissance des cristaux. La Communauté européenne ne disposait
pas à cette époque d’une administration de la recherche comme celle
qu’elle connaît aujourd’hui. Notre projet fut bien noté par les experts
et je fus convoqué par un fonctionnaire nouvellement engagé qui me
fit part de leurs avis positifs et de son propre regret : pour lui, le des-
criptif de la recherche était trop court. Le problème fut résolu par un
changement d’interligne. Quelques semaines plus tard, nous bénéfi-
ciions d’un des tout premiers contrats BRITE.
Nous allions aussi obtenir le financement d’un important projet dans
le cadre du programme ESPRIT, mais cet épisode fut précédé d’une
péripétie propre à la Belgique. Lors de mon séjour aux Bell Laborato-
ries, je m’étais lancé dans la problématique de la croissance des cris-
taux semi-conducteurs. J’avais négocié avec Franz Geyling, directeur
de recherches, un échange de longue durée qui permettrait à quatre

6 DELORS Jacques, Mémoires, Paris, Plon, 2004.
22 L’agenda d’un recteur chercheurs de Louvain-la-Neuve d’y passer plusieurs mois et d’utiliser
le tout récent superordinateur CRAY, indispensable pour les simula-
tions numériques que nous entreprenions. Les échanges scientifiques
étaient triangulaires entre Louvain-la-Neuve, Bell Laboratories et le
Massachusetts Institute of Technology où mon collègue Bob Brown
travaillait au même problème. En 1983, je reçus la visite de Ludo
Vanhecke, ingénieur de ma promotion, en charge de la recherche au
sein de la société Metallurgie Hoboken Overpelt qui produisait des
cristaux de germanium de grande dimension et désirait améliorer leur
qualité. Pour mieux comprendre leur croissance, les ingénieurs sou-
haitaient simuler le processus et s’étaient naturellement adressés au
MIT, où Bob Brown leur avait indiqué que le centre le plus qualifié se
trouvait près de chez eux… Ce fut le début d’une coopération de
longue durée tandis que notre expertise renforcée nous amena une
nouvelle demande issue du laboratoire français de Philips. Un consor-
tium européen sur l’étude de la croissance des grands cristaux de
silicium allait se créer dans le cadre du programme ESPRIT, regroupant
l’UCL, Philips France et la société allemande Wacker Chemitronik. Je
constatais qu’enfin se construisait l’Europe de la recherche. Les
échanges entre laboratoires universitaires et entreprises étaient effi-
caces et fructueux sur le plan de la recherche et des publications
scientifiques.
L’aventure Polyflow
Une bifurcation nouvelle survint en 1981 peu après mon retour des
États-Unis. Je reçus la visite de Frits Dijksman, directeur de recherches
chez Philips Eindhoven, spécialiste en rhéologie, qui avait pris con-
naissance des travaux de mon unité lors de conférences internatio-
nales. Il souhaitait acquérir une copie de nos programmes de simula-
tion pour les utiliser dans le cadre de la fabrication de disques com-
pacts. J’étais favorable à cette demande tout en étant confronté à un
problème technique. Les logiciels étaient en effet issus de travaux de
doctorat et de publications diverses, sans qu’ils soient regroupés sous
une même structure. Par ailleurs, les systèmes d’introduction de don-
1956-1995 23 nées et d’analyse des résultats relevaient plus du bricolage que d’un
système bien conçu. Les logiciels ne pouvaient être diffusés dans leur
état. À la même époque, une coopération avait été entamée avec le
centre de recherches de Solvay qui aurait lui aussi souhaité les utiliser.
J’engageai pour un an un ingénieur et lui donnai pour mission de les
rassembler sous une structure cohérente. L’investissement serait
amorti dès le moment où trois ou quatre entreprises montreraient le
même intérêt que Philips. Je baptisai le programme Polyflow et ce fut
la naissance d’une nouvelle aventure.
Son succès dépassa toutes mes attentes. Le nombre de demandes
allait croissant tant de la part d’entreprises que de laboratoires uni-
versitaires qui pouvaient en obtenir une copie à titre quasi gracieux.
Roland Keunings, aujourd’hui professeur ordinaire, se souvient de
diverses péripéties lorsqu’ensemble nous allions installer le pro-
gramme sur les ordinateurs de grandes sociétés. J’avais entretemps
été nommé consultant au Centre de matériaux composites de
l’Université du Delaware, ce qui me permit de nouer des liens avec
d’importants laboratoires de recherche américains. Goodyear, Shell à
Houston, du Pont, 3M deviendraient rapidement clients si bien que la
première version du programme fut rebaptisée Polyflow 1 alors que
nous entamions la confection de Polyflow 2, dotée d’un système plus
efficace d’introduction de données et de lecture de résultats. Le labo-
ratoire central de Goodyear aux USA ainsi que celui d’Unilever aux
Pays-Bas décidèrent à cette époque de financer des doctorats à
Louvain-la-Neuve.
Durant ces années, mon unité conclut de nombreux contrats exté-
rieurs. Je veillai toujours à ce que soient préservés trois principes. Le
premier stipulait que les chercheurs soient engagés au barème
d’assistant, tandis que leurs prestations étaient facturées au coût
patronal auquel s’ajoutait un forfait de dépenses de fonctionnement.
Il fallait ensuite que les résultats de la recherche puissent être publiés
pour autant qu’ils ne relatent pas les processus ou les produits
propres à l’entreprise. Enfin, la propriété intellectuelle faisait l’objet
d’un accord contractuel : les méthodes de calcul et de simulation
développées dans le cadre de la recherche restaient la propriété de
l’Université et pourraient être exploitées pour d’autres projets. Je n’ai
24 L’agenda d’un recteur jamais rencontré de problème pour la mise en œuvre de ces prin-
cipes.
Alors que j’étais un scientifique comblé, ma situation en 1986 devint
impossible. J’étais à la fois enseignant doté d’un programme complet,
chercheur, promoteur de plusieurs doctorats, responsable du marke-
ting de Polyflow et du service après vente. Je voyageais beaucoup en
Europe et aux États-Unis tandis que des entreprises japonaises mani-
festaient de l’intérêt pour nos travaux. C’est à ce moment que Claire
Demain, directrice de l’Administration de la recherche de l’UCL qui
avait contribué au lancement de la société IBA, me convainquit de
fonder une spin-off. La création de celle-ci ne coûterait rien et ne
présentait aucun risque. Le capital de départ était déjà constitué
grâce aux ventes antérieures du programme tandis qu’aucun passage
à vide n’était à présager durant la période de lancement.
Aujourd’hui, aucune université ne reculerait devant une telle oppor-
tunité mais ce n’était pas le cas à l’époque. Il fallut un an pour que le
Conseil d’administration de l’UCL donne son accord à la création de la
société. Durant des mois, je fus amené à rencontrer diverses per-
sonnes mandatées par ce Conseil qui émettaient des doutes sur la
réussite du projet. Elles étaient certes de bonne volonté mais très
éloignées du domaine concerné, le reproche le plus courant étant
celui du mono-produit alors qu’il s’agissait d’un logiciel dont le
domaine d’application était large. Les autorités universitaires, quant à
elles, exprimaient des craintes diverses : que la société tombe en fail-
lite, que je quitte l’université, que j’emporte dans le privé tout l’acquis
de mes recherches antérieures, que je déshabille l’Unité de méca-
nique appliquée…
J’obtins finalement que la société soit constituée devant notaire le
29 juillet 1988. Je revins par avion d’Espagne où j’étais en vacances
pour apprendre que le Conseil d’administration avait une fois de plus
décidé de postposer la création de l’entreprise pour des raisons que
j’ignorais. Je piquai une solide colère et arrivai à mes fins. La société
Polyflow s.a. était lancée. Durant huit ans, ses résultats annuels
seraient toujours positifs tandis que d’importantes redevances
reviendraient à l’UCL qui revendrait la société en 1996 avec un beau
bénéfice. Le logiciel était alors utilisé par nonante laboratoires indus-
1956-1995 25 triels et soixante universités à travers le monde. Polyflow s.a., toujours
sous le même nom, fait aujourd’hui partie du groupe américain
ANSYS, spécialiste mondial de la simulation numérique.
La vie à l’Université
Durant ces années de vaches maigres pour l’Université, j’ai très sou-
7vent fait partie du Conseil du corps académique au sein duquel, en
raison de mes fonctions antérieures, il m’était souvent demandé
d’étudier les budgets et les comptes. Ce Conseil était pour les auto-
rités universitaires un interlocuteur qui n’hésitait pas à affirmer ses
convictions. Ce fut le cas en 1981 lors de la négociation du plan
d’économies dit Plan de sept ans auquel était confrontée l’Université
à la suite de restrictions imposées par le pouvoir politique. Je me
souviens d’une réunion orageuse avec le professeur Paul Orianne,
délégué du Conseil d’administration, qui, dans un mouvement de
colère face à l’opiniâtreté du corps académique, avait envoyé sa pipe
voler à travers la salle. Malgré le cocasse de la situation, ses interlocu-
teurs avaient dû garder leur sérieux. À tort ou à raison, le Conseil se
considérait comme le garant de l’université, de sa tradition, de ses
valeurs. Je me souviens ainsi d’une réunion secrète de quelques
membres du Conseil en présence du recteur, Mgr Massaux, qui s’était
tenue un soir au domicile du professeur Fernand Juckler, proche de
Manu Lousberg, notre président, pour traiter d’un problème délicat.
En 1989, je fus élu président du Corps académique, alors que le pro-
fesseur Pierre Macq était recteur depuis trois ans. Les liens entre le
rectorat et le CORA étaient parfois tendus. Pierre Macq venait
d’instituer le Conseil rectoral afin de renforcer l’articulation entre le
recteur, l’administrateur général, les vice-recteurs et les prorecteurs.
Alors que ce nouvel organe préparait un plan stratégique pour
l’université, diverses propositions faisaient l’objet de critiques et de
contestations au sein du corps académique. Avec les deux délégués

7 Les professeurs de l’université constituent le Corps académique (CORA) représenté
par un Conseil composé de délégués des diverses facultés.
26 L’agenda d’un recteur