//img.uscri.be/pth/7304905a96d34e3e0a925519aa6466efa9cb914e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,46 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'agriculture africaine en crise

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 191
EAN13 : 9782296181564
Signaler un abus

L'AGRICULTURE AFRICAINE EN CRISE

oum du tiers monde

Hamid Aït Amara, Bernard Founou- Tchuigoua
(sous la direction de)

L'agriculture africaine . en crise

dans ses rapports avec l'Etat, l'industrialisation et la paysannerie

Préface de Samir AMIN

Éditions L'Harmattan UNU Université des NATIONSUNIES UNRISD Institut de Recherche des Nations Unies pour le Développement Social

@ V.N.V.
@ L'Harmattan, 1989

ISBN: 2-7384-0405-7

Sommaire
Préface, Samir AMIN, Les rapports entre la révolution agricole et l'industrialisation dans le développement africain H. AIT AMARA, ntroduction générale I H. AIT AMARA,Le développement auto centré et les relations agriculture-industrie. Cas de l'Algérie Henry MAPoLU, Impérialisme, Etat et paysannerie en Tanzanie ............................................................................................ B. FOUNOU-TcHUIGOUA, eçons de l'échec des tentatives de L maîtrise agricole sans déconnexion: Algérie et Tanzanie Rigobert Oladiran LAPIDa, Cultures industrielles et d'exportation au Nigeria et en Côte-d'Ivoire depuis 1960 Al TRAORE,Bilan et perspectives des développements agricole et industriel de la Côte-d'Ivoire et de leurs rapports mutuels... Baba BA, Pape Sow, Sidi KANE,L'Etat et le développement rural du Sénégal 1960-1985 W. OLUOCHKossuRA, Relations entre l'agriculture et l'industrialisation au Kenya Abdel Wedoud OULD CHEIKH, Nomadisme et capitalisme périphérique en Mauritanie Mahmud BEN ROMDHANE, L'Etat, la paysannerie et la dépendance alimentaire en Tunisie B. FOUNOU-TcHUlGOUA,Crise de l'idéologie collective de l'autosuffisance alimentaire.......................................................

I. Il. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI.

9 21 39 71

89 119 147 177 205 225 277 311

Préface
Les rapports entre la révolution agricole et l'industrialisation dans le développement africain
par Samir AMIN

Reconnaissons au départ que les stratégies de développement mises en œuvre en Mrique depuis l'indépendance n'ont ni donné la priorité première à la révolution agricole, ni véritablement mis l'accent sur une industrialisation accélérée, mais ont tout simplement poursuivi le modèle colonial de l'intégration du continent au système mondial. Les résultats catastrophiques de ce choix sont aujourd'hui évidents. De surcroît les politiques dites de «réajustement» imposées dans ces conditions de crise générale par le FMI et la Banque Mondiale ne peuvent qu'aggraver le désastre. Un autre développement, fondé sur une alliance populaire, constitue la seule issue désirable. Dans ce cadre la tâche prioritaire de s'engager dans la révolution agricole impose l'industrialisation, mais pas n'importe laquelle, une industrialisation qui suppose une sorte de «déconnexion» à l'égard du système qui commande l'expansion mondiale du capitalisme. D'autre part le contenu national et populaire du développement envisagé exige des changements profonds dans le sens de la démocratisation de la société, permettant une expression autonome des différentes forces de la société civile. Simultanément la fragilité des États africains appelle une coopération régionale sans laquelle les tentatives nationales populaires ne pourraient qu'avoir des résultats limités et demeureraient vulnérables à l'extrême.

1. LA FAILLITE DES STRATÉGIES DE «MODERNISATION»

Lorsque la majorité des pays africains accédaient à l'indépendance, il y a une vingtaine d'années, l'opinion prédominante, même africaine, attribuait le sous-développement du continent à un retard historique qui devait être « rattrapé» tout simplement en mettant les bouchées doubles dans une direction préalablement déterminée et connue. Ce que le mouvement de libération nationale, tel qu'il était, reprochait aux colonisateurs c'était précisément de n'avoir pas été à la hauteur de la tâche. « Droite» et «gauche» africaines étaient persuadées que l'indépendance constituait la garantie certaine, la condition suffIsante, pour accélérer les rythmes de la « modernisation ». La thèse libérale considérait que le maintien d'une large ouverture extérieure par l'insertion dans la division internationale du travail et 9

l'appel au « facteur rare» - le capital étranger - n'étaient pas incompatibles avec l'accélération de la croissance, au contraire. Le rôle de l'Etat consistait précisément à créer des conditions plus favorables susceptibles d'ouvrir aux capitaux des débouchés nouveaux, en accélérant la scolarisation et la formation que les colonisateurs avaient trop craintes, en modernisant l'infrastructure et l'administration. La thèse socialiste de l'époque, méfiante à l'égard du capital étranger, affirmait qu'il appartenait à l'Etat de se substituer à la carence du capital, précisément en vue d'accélérer réellement le processus de la modernisation. Autrement dit, la thèse socialiste ne rejetait ni la perspective de la « modernisation », ni celle de l'insertion dans la division internationale du travail. L'une et l'autre des thèses partageaient les mêmes vues fondamentales concernant la neutralité de la technique, c'est-à-dire qu'elles affirmaient que la direction de la modernisation était connaissable et connue; il suffisait de regarder les sociétés occidentales avancées, de l'Ouest comme de l'Est, pour se convaincre de la similarité de bien des objectifs - de consommation - et des moyens organisation de la production, administration, éducation. Sans doute les « socialistes» étaient-ils beaucoup plus sensibles à la question de l'indépendance nationale et, pour cette raison, sur leurs gardes en ce qui concerne l'appel au capital étranger. Sans doute aussi étaient-ils plus sensibles aux questions de répartition des revenus et de la priorité aux services collectifs. Mais les « libéraux» leur rétorquaient que le capitalisme résoudrait aussi ces problèmes, comme de surcroît il engendrerait progressivement une démocratisation de la vie sociale et politique. L'une et l'autre des thèses procédaient en fin de compte d'une même vision occidentalo-centrique et technico-économiste, dénominateur commun d'une version vulgaire du marxisme et du meilleur de la science sociale bourgeoise. Les protestations, il y a seulement encore quinze ans, étaient rares et mal reçues. Utopies paysannes, nationalismes culturalistes. Et il est vrai que, faute de soutien suffisamment large, les protestataires sombraient souvent dans ces travers. Mais pourquoi donc l'Afrique aurait-elle dû se singulariser par de telles fantaisies? L'histoire réelle des deux dernières décennies a donné des résultats tels que les deux thèses sont aujourd'hui l'objet de doutes systématiques. C'est cette double « déception historique» qui donne à la thè,e du développement inégal toute la force qu'elle est en train d'acquérir. La thèse du développement inégal commençait par affirmer que le sous-développement, loin d'être un «retard », était la conséquence de l'intégration dans le système capitaliste mondial comme périphérie exploitée et dominée, remplissant des fonctions spécifiques dans l'accumulation au centre du système. Une intégration qui, contrairement à l'opinion superficielle, ne remontait pas au partage colonial de la fin du XIX"siècle, mais aux origines mêmes du mercantilisme au XVI" siècle, lorsque l'Afrique fut « spécialisée» par la traite négrière, dans la fourniture de la force de travail qui, exploitée en Amérique, allait accélérer le processus de l'accumulation du capital en Europe adantique. Une « spécialisation» appauvrissante pour l'Afrique qui, en dehors même de ses horreurs, faisait régresser les systèmes de production locaux comme les organisations étatiques et, sans doute même au-delà, imprimait à l'idéologie des sociétés impliquées dans ce commerce honteux des traits qui subsisteront longtemps. La thèse du développement inégal poursuivait l'analyse en s'attachant à 10

comprendre les mécanisroës par lesquels le capital, dominant à l'échelle mondiale, se subordonnait, en les déformant, des modes de production précapitalistes. Tandis que le courant ethnologique poursuivait sa recherche des singularités des sociétés africaines en tentant de les isoler conceptuellement, la thèse du développement inégal plaçait l'accent sur l'intégration des sociétés rurales d'apparence «traditionnelle» dans le procès de l'accumulation du capital. C'est ainsi que, dans la première moitié des. années 60, les caractères essentiels des modes de domination formelle du capital sur les mondes ruraux africains étaient dégagés. On faisait ressortir comment, dans 1'« économie de traite », les systèmes d'encadrement« techniques» et« commerciaux» dépossédaient les producteurs paysans de la maîtrise des moyens de production dont ils demeurent formellement propriétaires, pour extraire un surtravail transformé par le canal d'échanges marchands, au profit du capital des monopoles dominants. On faisait apparaître comment le refoulement des paysans dans des réserves volontairement exiguës avait pour fonction en Afrique du Sud et au Zimbabwe de fournir à l'industrie et aux mines une force de travail à bon marché. Ces analyses nouvelles ont progressivement conduit à imaginer un développement alternatif fondamentalement différent, fondé sur une alliance populaire. La voie était alors ouverte pour repenser positivement toutes les questions du développement: les orientations de l'industrialisation, la question de l'Etat et de la nation, etc. La vocation de l'industrie dans cette perspective est de soutenir la révolution sociale et technique dans les campagnes. Ce renversement des priorités impliquait aussi, par la force des choses, des révisions essentielles aux plans de la réflexion sur les modèles de consommation, l'articulation des grandes et des petites industries, des techniques modernes et des techniques artisanales et traditionnelles, etc. Un contenu positif pouvait être donné à une stratégie de « déconnexion », c'est-à-dire de refus des impératifs de la division internationale du travail, considérés jusqu'alors comme des nécessités inéluctables. Le grain était semé. Mais il ne germera que pour autant qu'il sera tombé sur un terrain fertile. Car les idées n'ont de réalité que si elles sont portées par des forces sociales. effectives. Or, le terrain prend consistance. Le vieux mouvement de libération nationale, qui s'était assigné l'objectif de l'indépendance politique, a épuisé ses potentialités. L'Afrique des 50 États qu'il a contribué à créer est dans l'impasse. Impasse du développement économique dont les effets contrastés sont de plus en plus explosifs: urbanisation et chômage massif, stagnation agricole, dégradation des sols, famines et importations massives de produits alimentaires, dépendance extérieure grandissante. Impasse de la construction nationale: les frontières artificielles, respectueusement consacrées par l'OUA, éclatent sous la poussée des vrais peuples, ethnies et nations. Impasse politique: les «démocraties» d'imitation cèdent la place aux tyrannies, les partis uniques de construction nationale aux coteries militaires et bureaucratiques. Impasse idéologique: la libération capitaliste et le socialisme bureaucratique ne répondent à aucun besoin des masses populaires et appellent le soutien extérieur. Impasse culturelle; la scolarisation d'imitation révèle toute sa disfonctionalité ; l'imposition des langues étrangères de colonisation - corollaire de la constitution des Etats dans les frontières que l'on connaît - véhicule une aliénation aussi inefficace qu'insupportable. C'est que le vieux mouvement de libération nationale avait été bourgeois en défmitive, quand bien même il avait su mobiliser les masses paysannes et quand 11

bien même sa composante petite bourgeoise avait donné l'illusion d'une perspective socialiste possible. Le nouveau mouvement en train de naître sera paysan et ouvrier par la force des choses. Qu'il révèle des formes populistes dans un premier temps, alors que le grain semé n'a pas encore germé, cela est probablement inéluctable. La crise actuelle du système impérialiste accentue visiblement toutes les contradictions en question. Les issues offertes par le système de cette crise - la délocalisation de certaines industries qui permettrait au capital des monopoles de tirer de l'exploitation des travailleurs du Tiers-Monde les surprofits nécessaires au redémarrage au centre - ne répondent pas aux questions posées. il n'y a pas d'alternative à une stratégie de reconstruction nationale et populaire, autocentrée et déconnectée du système mondial.

2.

LA PRIORITÉ

PREMIÈRE:

LA RÉVOLUTION

AGRICOLE.

CRITIQUE

DE LA VISION

DE

LA BANQUE

MONDIALE.

2.1. La faillite du « développement» a été plus dramatique pour l'Afrique que pour toute autre région. L'Afrique n'a pas encore amorcé sa révolution agricole sans laquelle aucun développement n'est concevable. La production et la productivité par famille rurale est restée stagnante et a même décliné dans certaines régions. Dans ces conditions l'émigration rurale n'est pas ici le produit d'une surpopulation relative créée par un progrès agricole réalisé dans l'inégalité sociale, mais, à l'opposé, une fuite désespérée de populations cherchant à s'évader de la famine. Ce type d'émigration engendre une urbanisation monstrueuse, sans espoir que l'industrialisation puisse en absorber le flux, et sans générer une source quelconque de financement de nouvelles activités. Simultanément l'Afrique - à l'exception de quelques rares pays - n'est pas encore entrée dans l'ère industrielle: il n'existe ni un minimum de tissu industriel, ni structures de financement, ni capacité technologique, sans lesquelles une politique industrielle quelconque est impossible. Ailleurs en Amérique Latine et en Asie des pas ont été franchis dans ces deux directions même si c'est d'une manière chaotique et souvent tragique du point de vue national et populaire. Cette faillite a, d'évidence, des racines profondes, précoloniales et coloniales. Malheureusement peu a été fait après la colonisation pour en renverser les tendances. La tâche prioritaire de la révolution agricole, qui s'imposera encore pour plusieurs décennies à venir, est certes une tâche complexe et multidimensionnelle. Elle a sa dimension technologique: quels types d'équipements et d'inputs (contrôle de l'eau, chimie, etc.) peuvent apporter une amélioration simultanée de la productivité par agriculteur et par hectare. Ces choix techniques imposent à leur tour des politiques économiques adéquates de soutien: le choix de prix et de structures du revenu qui induisent des comportements en accord avec les objectifs, celui de politiques industrielles et de modèles de financement adéquats, etc. A leur tour les politiques économiques ont un sens social et politique: quels types de contrôle social rural (organisation de la propriété et de l'exploitation, rentes foncières et salaires agricoles, coopératives de crédit, de commercialisation ou même de production, etc.) peuvent aider à aller dans le sens du changement souhaité (ou au contraire l'handicaper !) ; comment les modes de contrôle social en place, qui sont le produit de rapports sociaux historiques (en particulier en ce 12

qui concerne les rapports Etat-paysanneries), peuvent être un obstacle au changement; par quelles politiques ces rapports peuvent être modifiés; quels types de contrôle social du commerce et de l'industrie (étatisation, coopération, capital privé local et étranger, etc.) peuvent être combinés avec ceux que le progrès agricole impose? Sur aucune de ces questions, et encore moins sur les rapports qu'elles ont entre elles, l'expérience des régions développées de l'Ouest et de l'Est ou celles de l'Asie et de l'Amérique Latine ne sont transférables telles quelles à l'Afrique. TIy a de nombreuses raisons à cela: les disponibilités en terres, les modes d'organisation sociale précapitalistes et les niveaux de productivité, les technologies industrielles connues sont trop différents. De même les leçons de l'industrialisation d'autres régions, que celle-ci ait été réalisée dans le cadre d'une ouverture mondialisée ou dans un cadre« déconnecté », qu'elles aient été l'œuvre du capital privé ou de l'intervention de l'Etat, sont d'un intérêt limité pour l'Afrique actuelle. Précisément parce que la tâche est tout à fait nouvelle et les défis complexes, les « recettes» suggérées par les agences du développement restent douteuses. Beaucoup de celles-ci n'ont pas résisté au test de l'expérience. D'où la cascade de « modes ». Ceux qui, au nom de l'efficacité immédiate, refusent de reconnaître notre ignorance profonde de ce qu'il « y a à faire» et se contentent de litanies soit pour louer les vertus du « marché» (comme si quelques modifications de prix pouvaient créer ici les incitations nécessaires...) ou celles de l'intervention de l'Etat (sans réfléchir sur le contenu historique, politique et culturel qui le définit), sont hélas, trop nombreux pour être tous cités ici. La faillite du développement africain a des conséquences politiques dramatiques. La fragilité du continent, tant au plan économique et financier, qu'à celui de sa vulnérabilité politique et militaire, encourage l'attitude cynique des puissances qui peuvent donner la priorité à leurs intérêts géo-stratégiques sans se soucier de leurs effets sur les peuples africains. 2.2. Le rapport de la Banque mondiale intitulé Pour un développement accéléré dans l'Afrique sub-saharienne constitue un bel exemple de cette substitution de « recettes techniques» à l'analyse des causes et des racines de la faillite du développement africain. On s'attendait donc à une critique approfondie des systèmes sociaux et économiques locaux et du système mondial de la division du travail responsables de cette faillite. On s'attendait même à une sorte d'autocritique de la Banque mondiale, qui a soutenu pendant vingt ans la plupart des orientations fondamentales du développement mis en cause. Pas du tout. La Banque mondiale attribue l'échec à la seule responsabilité des gouvernements africains qui auraient méprisé l'agriculture et donné trop de priorité à l'industrie. La stratégie proposée par celle-ci est parfaitement résumée dans la page 4 du rapport; « Les problèmes structurels internes et les contraintes extérieures qui freinent le développement de l' Mrique ont été aggravés par des politiques commerciales et de changes extérieurs qui ont surprotégé l'industrie, freiné l'agriculture... le secteur public a été développé outre mesure... » Après quoi la Banque propose une stratégie de réajustement aux exigences du système mondial fondée sur la priorité aux exportations (agricoles et minières), par le moyen principal de la dévaluation et de la restauration d'un plus grand 13

libéralisme, accompagné d'une ouverture plus grande à l'initiative privée. La carotte d'un doublement en termes réels de l'aide extérieure au cours des années 80 est proposée pour faire accepter ces principes de « saine gestion ». La faible productivité de l'agriculture en Mrique est une platitude. Ce que le rapport de la Banque omet de dire c'est que cette faible productivité, qui accompagne la forme extensive de cette agriculture, a été rentable - et le demeure - du point de vue du système mondial de la division du travail. Elle a permis en effet à l'Occident de se procurer des matières premières sans avoir à investir dans ses colonies. M. L. Gakou (Formes et Modalités de la Pénétration du Capitalisme dans l'Agriculture Africaine) a parfaitement démonté ce mécanisme qui est à l'origine de l'appauvrissement des terres et de la baisse des rendements. Le passage à l'agriculture intensive, nécessaire aujourd'hui, implique un relèvement des prix mondiaux de ces matières premières si elles doivent être exportées: la terre, le pétrole ou l'eau ne sont plus des ressources « illimitées» mais elles deviennent rares. La Banque n'a découvert que trois maux dont souffre l'Mrique : (1) des taux de change surévalués, (2) une taxation trop forte des agriculteurs et (3) une croissance trop forte des dépenses administratives. TI est évident que si les prix en monnaies étrangères se maintiennent, une dévaluation permet à l'exportateur (par exemple le paysan producteur de café) d'obtenir davantage en monnaie locale. C'est un pléonasme. Mais on ne peut en déduire ni que la dévaluation doit permettre un équilibre sans contrôle de la balance des paiements, ni que les prix en monnaies étrangères demeureront stables si les pays du Tiers-Monde dévaluent. L'expérience du Tiers-Monde a démontré maintes fois que l'ensemble des prix locaux tend à s'ajuster sur ceux des importations, et que, par là même, les effets de la dévaluation tant sur les structures des prix comparatifs que sur la balance des paiements sont annulés. L'absence d'une structure économique autocentrée ayant sa propre autonomie explique cette contagion généralisée qui reflète la dépendance dans laquelle se trouvent les systèmes des prix locaux à l'égard du système mondial des prix. Nous l'exprimons en disant que la loi de la valeur mondialisée commande l'ensemble des systèmes de prix «paranationaux ». Si la valeur ajoutée par tête dans l'agriculture des pays du Tiers-Monde est trois fois inférieure à la valeur ajoutée par tête dans l'industrie et les services, s'il en est ainsi partout dans le Tiers-Monde à l'opposé de ce qu'il en est dans l'ensemble des pays du centre capitaliste, c'est bien pour cette raison fondamentale. Il est exact que la « taxation cachée» à laquelle les paysans sont soumis en Mrique - la différence entre le prix d'exportation, les coûts réels de la
commercialisation interne déduits, et le prix payé au producteur

-

est

considérable: 40 à 50 % selon le rapport de la Banque. Mais où l'Etat trouverait-il ses ressources si cette marge est supprimée et si le pays donne la priorité dans son développement à ces productions d'exportation, comme le suggère la Banque? Pourquoi ne pas réduire les taxes à la consommation (sur le café par exemple) dans les pays développés au bénéfice du paysan africain? TIest évident que cette taxation traduit le biais « anti-paysan» des Etats. Mais ce biais résulte de la nature des rapports de ces Etats au système mondial: le caractère anti-paysan n'est pas celui de l'Etat local seulement, c'est celui du système d'exploitation global dans lequel s'insère cet Etat. 14

En s'abstenant d'approfondir l'analyse du système, la Banque mondiale se condamne, en matière de dépenses publiques, comme ailleurs, à prodiguer des conseils peu efficaces, à suggérer des moyens de « bricolage» pour réduire (très peu) ces dépenses. Immanquablement ces économies se feront sur le dos des masses pauvres, en contradiction avec le discours sur les « besoins de base ». D'ailleurs le FMI, associé étroit de la Banque, n'impose-t-il pas toujours, avec la dévaluation, l'austérité et la réduction des niveaux de vie des couches les plus pauvres? La «vérité des prix» (ceux du système mondial considérés comme référence suprême) et la suppression des subventions aux consommations les plus essentielles sont toujours en opposition avec l'intérêt des peuples. L'indus.trie, traitée à la légère au chapitre 7, serait, selon la Banque « surprotégée ». L'affaiblissement de ce« surprotectionisme » d'une industrie qui reste la plus fragile du monde ne va-t-il pas encore affaiblir le taux de sa croissance, déjà négligeable? Les salaires seraient en Mrique « trop élevés» et ceux du Bangladesh donnés en modèle. La perspective de la Banque mondiale serait-elle celle de la bangladeshisation du Tiers-Monde? Et comment concilier ce discours avec celui concernant la satisfaction des « besoins de base» ? La stratégie d'industrialisation n'est d'ailleurs pas discutée: la substitution d'importations est considérée comme le choix souhaitable par excellence (on ignore que cette stratégie reproduit en l'approfondissant l'inégalité dans la distribution du revenu), bien que« mal appliquée» en Mrique parce qu'appelant trop largement l'intervention de l'Etat (sans laquelle, en dépit des vœux pieux exprimés par la Banque concernant les «entrepreneurs », le rythme de l'industrialisation eût été encore plus faible). La Banque recommande aussi la valorisation des ressources minières exportées, alors que l'on sait que cette valorisation engloutit des capitaux considérables sans permettre l'articulation de l'exploitation de ces ressources au développement national. Elle recommande aussi l'industrie légère d'exportation: a-t-on oublié les déboires du textile au Maroc et en Tunisie qui, après avoir été ainsi« recommandé », a vu les portes de l'Occident s'y fermer? Quant à l'industrialisation nécessaire au développement agricole, c'est apparemment, une stratégie dont la Banque ignore l'existence.

3. LA STRATÉGIE ALTERNATIVE: LE DÉVELOPPEMENT AUTOCENTRÉ ET DÉCONNECTÉ, NATIONAL ET POPULAIRE. L'INDUSTRIALISATION DE SOUTIEN À LA RÉVOLUTION AGRICOLE.

Au lieu d'opposer d'une manière métaphysique et absolue agriculture et industrie, on devrait donc examiner comment elles s'articulent dans la conceptualisation et la pratique de la théorie de la « modernisation », et comment elles pourraient s'articuler dans la perspective nationale populaire considérée. Car la révolution agricole exige l'industrialisation, mais pas celle du type envisagé jusqu'ici pour l'Afrique. 3.1. Pour tenter de schématiser l'opposition modèle autocentré/modèle extraverti, nous avons proposé un schéma à quatre secteurs: 1. Production de moyens de production; 2. Production de biens de consommation de masse; 3. Production/consommation de luxe; 4. Exportations. Nous avons défini le 15

modèle autocentré comme celui qui est commandé principalement par l'articulation des secteurs 1 et 2, et le modèle extraverti comme celui qui est déterminé principalement par l'articulation des secteurs 3 et 4. Le schéma proposé conduit à une conclusion majeure. Dans le modèle autocentré les rémunérations du travail (salaires et revenus des paysans) doivent nécessairement augmenter au rythme du progrès de la productivité. Dans le modèle extraverti par contre, les rémunérations du travail peuvent être déconnectées de la croissance de la productivité. Cette conclusion prend maintenant son sens politique qui est le suivant: - le développement d'un pays du Tiers-Monde contemporain ne peut pas se faire par l'ajustement de son économie aux exigences de la DIT, mais au contraire par la déconnexion (delinking) de cette économie vis-à-vis de la DIT; - Cette déconnexion est une condition nécessaire (mais non suffisante) d'un développement autocentré qui reste impossible s'il n'est pas populaire (c'est-à-dire si les bénéfices de l'augmentation de la productivité ne vont pas immédiatement aux larges masses) ; - par contre, une croissance dont les bénéfices sont destinés principalement à une minorité non seulement est possible sur la base d'un développement extraverti (mais pas toujours et partout possible) mais encore appelle un tel développement, plus efficace pour cet objectif qu'un modèle autocentré. Il y a donc synonymie, pour le Tiers-Monde, entre développement autocentré et développement national et populaire. Il est possible maintenant de voir que les politiques mises en œuvre en Afrique au cours des décennies 60 et 70 (et celles préconisées par les instances comme la Banque mondiale, y compris aujourd'hui encore!) sont pour l'essentiel extraverties. Il n'est pas possible ici de passer en revue toutes les expériences de l'Mrique, dans leur variété. Il n'est pas non plus dans notre esprit de les ramener toutes à un modèle simple unique, sans nuances. En gardant donc à l'esprit les contrastes et lesdifférencés, en leur donnant même davantage d'importance que ce qui constitue leur dénominateur commun, on pourrait au moins rappeler qu'il y a eu sur ce continent vaste, qui a connu des régimes sociaux différents et des soubresauts politiques nombreux, au moins quatre familles d'expériences: a) Les cas de« stagnation» (en termes de croissance) associés à une pauvreté en ressources naturelles qui, sans être nécessairement absolue, l'est en termes de demandes du système mondial. b) Les cas de « stagnation» en dépit de l'existence de telles ressources soit potentielles (mais bien connues), soit même exploitées (et parfois à une large échelle). c) Les cas de «croissance» relativement marquée (parfois même forte) associée à l'exploitation de ces ressources, soit par les multinationales, soit par l'Etat national. d) Les cas de « croissance marquée» en dépit du fait que les ressources exploitées (souvent alors agricoles plutôt que minières) sont « moyennes », grâce en général à une ouverture large sur l'extérieur, cette croissance marquée ayant été associée à une distribution de ses bénéfices plus ou moins inégale. Dans le cadre de cette classification formelle, on distinguera facilement, en poursuivant une analyse conventionnelle, des «performances économiques» (comme le font les rapports de la Banque mondiale, ou tous ceux des 16

administrations et des centres de décisions du système, nationaux et internationaux, publics et privés) : a) des activités motrices de la croissance effective quand elle a existé: (r) le pétrole et les mines en premier lieu; (II) l'agriculture d'exportation (relativement riche - café, cacao - ou pauvre - arachide) ; (ill) des industries légères de consommation gérées d'une manière acceptable, installées par les multinationales ou l'Etat, modernes par leurs techniques, répondant au marché intérieur (substitution d'importations); (IV) un secteur de construction vif (lié à l'urbanisation accélérée et à la « prospérité ») ; (v) des dépenses administratives conçues dans des termes très classiques mimant l'Occident dans sa forme et prétendues, à un degré ou à un autre, «sociales» (éducation en premier lieu), croissant à un rythme toujours fort; (VI) des activités tertiaires (commerce, finances, ...) presque toujours aussi vives dans leur croissance que les autres secteurs. Lorsque la croissance globale a été faible - ou nulle, ou négative -elle paraît devoir être attribuée à un dynamisme insuffisant de (r) et (II) et/ou à un caractère douteux de (ill). Si de surcroît (IV)et (v)ont été poussés, alors la double crise liée des fmances publiques et de la balance des paiements, inéluctable, aggrave la situation. L'insuffisance du dynamisme de (r)/(II) et (II) est attribuée: a) soit à des pauvretés objectives du pays ..., b) soit à son « nationalisme» sourcilleux qui refuse le capital étranger, facteur rare. Elle est, ou peut être, aggravée par l'insouciance de « l'élite », sa « corruption », sa « démagogie », etc. Reconnaît-on ici le diagnostic des rapports de la Banque mondiale et, par déduction facile, ses recommandations? b) Une agriculture toujours en retard, arriérée, presque toujours stagnante ou quasi-stagnante (sauf éventuellement dans le secteur des produits d'exportation), incapable donc de dégager un surplus vivrier commercialisé à la hauteur de la demande urbaine solvable. Dans les cas les plus tragiques, le monde rural parvient de plus en plus mal à se nourir, et la famine est là. On attribue facilement ces catastrophes ou insuffisances au climat (sécheresse) ou à la bureaucratie administrative insouciante du monde rural. On entre rarement dans l'analyse des politiques de ponction sur le monde rural (termes de l'échange villescampagnes...). Reconnaît-on encore ici les analyses de la Banque mondiale? c) Un ensemble industriel qui n'est presque jamais le moteur de la croissance, mais largement le produit d'une réponse d'ajustement à celle-ci, dont les effets d'entraînement sont limités: (r) en amont, par l'insuffisance des industries de base et la faible intégration inter-industrielle, (II) en aval, par le caractère quantitatif limité des revenus qu'il distribue. Si l'industrie se résume à un nombre défini d'unités de production en position de quasi-monopole sur un petit marché et que ces unités fournissent des biens de consommation (fût-elle gérée efficacement, c'est-à-dire sans besoin de subventions, aux prix compétitifs à ceux des importations) est dérivée et non motrice. 3.2. La stratégie autocentrée nationale et populaire repose d'abord sur le principe d'une distribution du revenu la plus égale possible, notamment entre la campagne et la ville, entre les secteurs modernes, à productivité plus élevée, et les secteurs attardés. L'excédent de la production sur les revenus du travail ainsi égalisés constitue un surplus qui, s'il est national et retenu pour l'accumulation, permet de garantir une croissance marquée et une progression parallèle et égale 17

de la consommation populaire. La structure de la demande, constituée de la sorte, fait apparaître en priorité les besoins de base et oriente le système productif vers la satisfaction de ceux-ci. Sans entrer dans une description illusoire des détails concrets des mesures à prendre pour mettre en œuvre un schéma de dévdoppement de ce type, on peut dire: a) qu'il implique non seulement la proclamation de la « priorité agricole », mais sa mise en œuvre effective. Celle-ci exige que les autres activités dont la productivité est supérieure ne soient pas l'occasion de distributions de revenus qui dépassent ceux distribués dans l'agriculture. Car alors, la demande est structurée d'une manière telle que la satisfaction des besoins exprimés par les privilégiés absorbera nécessairement l'essentiel des moyens affectés à l'accumulation, tandis que l'agriculture sera sacrifiée. On voit que la priorité à l'agriculture, notamment vivrière, ne saurait être réduite au choix de« projets vivriers ». Préférer le mil à l'arachide, bon sens apparent, n'est nullement suffisant, ni même faisable si l'ensemble des politiques de distribution des revenus, d'industrialisation, des prix, des salaires et du fmancement (reprise du surplus par l'Etat et affectation de celui-ci pour satisfaire la priorité en question) n'est pas révisé. Car, à défaut, les projets vivriers n'éviteront pas la détérioration de leurs termes d'échange, etc. On sait qu'alors les paysans, instruits par l'expérience, résisteront aux « progrès» qui leur sont ainsi proposés, parce qu'il savent que les bénéfices de ceux-ci ne leur reviendront pas. A la limite, la priorité au « vivrier », si les politiques globales ne sont pas révisées en conséquence, revient à vouloir produire des produits alimentaires à bon marché (sur le dos des paysans) pour s'assurer la poursuite de conditions favorables au maintien d'une main-d'œuvre ouvrière à bon marché (au détriment donc des travailleurs urbains et au seul profit du capital et notamment, à travers la spécialisation commandée par la division internationale du travail, du capital étranger). Satisfaction des besoins de base, ou rdèvement du taux du profit? b) qu'il implique que l'industrialisation soit conçue d'abord pour soutenir les progrès de la productivité dans l'agriculture: production d'inputs adéquats (engrais, outillage, etc.), travaux d'infrastructure (irrigation, transports, ...), conservation et transformation des produits, etc. il implique ensuite que cette industrie satisfasse les besoins de consommation non alimentaires des ruraux et des urbains, sur une base aussi égalitaire que possible et, qu'à partir de cette demande, on remonte la chaîne des industries intermédiaires et d'équipement qui conditionnent l'efficacité des productions de produits manufacturés de consommation. il va de soi que l'on ne peut renoncer à cette industrie nationale en lui substituant des importations. Car celles-ci doivent être payées en exportations et les avantages comparatifs sont ceux qui résultent du système des prix et revenus du système mondial, en conflit avec la cohérence politique esquissée ci-dessus. L'importation doit donc être réduite à chaque étape au minimum. c) qu'il implique donc des formes nationales et populaires d'organisation sociale de la production: le contrôle des paysans sur les projets agricoles, des coopératives véritables (qui ne soient pas le moyen de ponctionner les paysans par le biais des administrations d'encadrement dépossédant le paysan de la maîtrise de la production, ...), des institutions de négociation collective des prix agricoles, le contrôle national des industries, une politique nationale des salaires, la redistribution des moyens de financement à l'échelle du pays, etc. On voit mal comment les multinationales trouveraient une place dans ce schéma d'organisa18

tion, sauf à fournir très ponctuellement, et sous le strict contrôle national, quelques « recettes» de production ou d'organisation. d) qu'il implique un rapport à la technologie qui ne soit pas réduit au « transfert» de celle-ci. TIs'agit en effet de créer une capacité d'inventivité, non pour des raisons de nationalisme culturel, mais simplement parce que les techniques disponibles, notamment avancées, ne sont pas neutres par rapport aux types de produits, àla structure des demandes à satisfaire (modèles occidentaux), aux structures de prix et de revenus qui commandent la rentabilité de ces techniques, etc. e) qu'il implique des rapports extérieurs limités, radicalement différents de ceux qui découlent des stratégies alternatives d'industrialisation, de substitution d'importation ou d'industrialisation d'exportation. La substitution d'importation est fondée sur une demande déjà présente, dans une structure de distribution du revenu caractérisée par sa très forte inégalité; elle respecte sur cette base les principes de la rentabilité (avec en plus des arguments de « protection modérée des industries infantiles» pendant une transition brève). Elle ne peut donc que déplacer les importations vers les biens intermédiaires (l'appareil industriel demeurant non intégré) et les biens d'équipement sophistiqués (car la demande à satisfaire, en concurrence avec les importations, reproduit le modèle de consommation occidental, exigeant en capitaux). Elle reste donc extravertie. Par contre, l'industrie autocentrée nationale et populaire ne se construit pas en réponse à une demande préexistante; elle la crée sur la base de la satisfaction des besoins populaires (politique des revenus) et des besoins intermédiaires et d'équipements dérivés. L'importation, qui subsiste, vise à boucher les trous, dans la gamme de ces besoins dérivés, en réduisant progressivement leur importance relative (mais pas nécessairement leur volume absolu). Elle soumet donc les rapports extérieurs à la logique de l'accumulation interne et, de ce fait, mérite son nom. Quant à l'industrie d'exportation, elle est, par définition même, extravertie. D'autant plus que, contrainte de concurrencer l'industrie des pays avancés sur leur propre terrain, elle doit importer massivement la technologie avancée. Ce qui explique que les NICs qui sont les plus avancés dans cette direction sont aussi les plus endettés: l'industrie d'exportation n'allège pas la situation de la balance extérieure (contrairement à l'argument qui est avancé pour la proposer, notamment par la Banque mondiale) ; elle l'aggrave. /) qu'il implique la construction d'une structure nationale d'interdépendance prix/moyens de financement qui est en conflit avec les principes mêmes du critère de la rentabilité micro-économique. En effet, l'industrie autocentrée, si elle doit répondre aux besoins populaires, doit accepter la juxtaposition d'unités
productives très inégales

-

des

industries

modernes,

des

manufactures

semi-mécanisées, des fabrications artisanales. L'unité des rémunérations du travail et celle des prix entraîne donc des surplus inégaux. TIfaut les redistribuer pour éviter la polarisation du progrès dans les unités modernes; et au contraire fmancer la modernisation progressive des secteurs attardés avec le surplus des secteurs modernes. Cela n'est guère possible à une grande échelle sans propriété publique large: l'entreprise privée nationale et a fortiori la filiale de multinationale ne peuvent pas accepter de se détacher à ce degré de la rentabilité. Comme on le sait, elles ont agi dans un sens exactement opposé: en détruisant l'artisanat non compétitif elles ont contribué à aggraver le chômage et à priver en même temps la population de productions utiles. 19

Cet ouvrage a été produit dans le cadre du programme africain de l'Université des Nations Unies (UNU) et de l'Institut de Recherche des Nations Unies pour le Développement Social (UNRISD), exécuté par le bureau africain du Forum du Tiers Monde (FTM). Nous adressons ici nos remerciements à ces institutions et à l'Agence Suédoise pour la Coopération dans la Recherche avec le Tiers-Monde (SAREC) qui apporte son soutien généreux au Bureau africain du Forum du Tiers-Monde. Cependant, selon la formule consacrée, les opinions exprimées ici n'engagent que leurs auteurs et en aucune manière les institutions signalées.

20

I

Introduction générale
par Hamid AIT .AMARA Université d'Alger

I
La totalité des pays africains éprouve aujourd'hui les limites d'une stratégie de développement fondée sur l'expansion du secteur d'exportation. La décennie écoulée est marquée par un ralentissement quasi-général de la croissance du PNB et, dans un grand nombre de pays, l'expansion économique s'est arrêtée, quand elle n'est pas devenue négative. C'est le cas du Tchad et de l'Ouganda dont les difficultés sont par ailleurs connues; mais il a atteint des pays miniers comme le Zaïre, le Libéria ou la Zambie, et même la Côte-d'Ivoire qui avait enregistré durant la décennie 1960 et la moitié de la décennie 1970 un taux de croissance élevé. Dans ces pays le PNB a régressé en terme absolu, du fait d'une réduction de la production tant dans l'agriculture que dans l'industrie. En moyenne le revenu par tête en Afrique sub-saharienne a diminué de 0,4 % par an durant les années 1970, l'arrêt ou le ralentissement de la croissance économique entraînant un chômage croissant en même temps qu'une pression accrue sur les terres et les secteurs tertiaires improduCtifs. La capacité du système économique « moderne» à absorber une force de travail que l'expansion démographique et l'urbanisation font croître à un taux élevé tend à s'épuiser. Or cette tendance se manifeste à un niveau d'industrialisation excessivement bas, de sorte que la proportion de la population aCtive employée dans l'industrie demeure très faible, relativement à ce que l'on observe dans d'autres régions du Tiers-Monde. « Paradoxalement », la localisation de la majeure partie de la force de travail dans l'agriculture n'a pas empêché la régression de la production alimentaire par tête et la croissance des importations. L'indice de la produCtion alimentaire est passé de 100 à 91, durant la décennie 1970 (Banque mondiale, 1981). L'Afrique au sud du Sahara, mais il faut également inclure les pays arabes d'Afrique, est ainsi le seule région au monde où la produCtion alimentaire par tête a baissé au cours de ces deux dernières décennies. Par ailleurs l'évolution du taux de couverture du Commerce extérieur agricole de l'Afrique (recettes d'exportation en pourcentage des dépenses pour les importations) montre une dégradation rapide puisqu'il passe de l'indice216 (1970-1971), 134,2 (1978-1977) à 68,8 (1983-1984) en incluant les pays du nord de l'Afrique et l'Egypte (FAO). 21

Cette tendance à la dégradation de l'équilibre vivrier traduit la situation de la grande majorité des pays, y compris des pays comme la Côte-d'Ivoire ou le Kenya, qui ont enregistré un recul moins important de leur excédent agricole (1). En Côte-d'Ivoire les importations de riz sont passées de 149000 t en 1973 à 382500 t en 1982, celles du blé à 13900 t en 1973 à 200 00 t en 1983. Globalement pour la période 1975-1985 on observe une forte croissance des importations alimentaires, celles des céréales passant de 6 à 21 millions de t (2). Certes cette évolution est principalement à mettre au compte d'une expansion urbaine rapide qui a atteint un taux moyen extrêmement élevé de 6 à 7 % par an, mais dans un nombre croissant de pays, ces importations sont désormais également nécessaires pour couvrir les besoins des campagnes (3). Cette situation nouvelle découle d'une insertion croissante de la production agricole tant au marché local qu'au marché mondial et d'une monétarisation accrue de l'économie rurale. Face à l'aggravation de la crise agricole alimentaire, la plupart des pays, sur les recommandations du FMI, ont mis en œuvre des politiques qui cherchent à étendre l'exploitation et le contrôle privés des ressources agricoles; qui veulent promouvoir davantage le rôle du marché tant dans la production que dans la distribution des facteurs de production et des produits agricoles. Parallèlement, dans de nombreux pays, l'Etat a procédé à la dissolution des organismes publics qui avaient assuré jusque-là des fonctions économiques importantes, dans l'organisation de la production et des échanges. L'aide publique et l'octroi de nouveaux prêts sont subordonnés aux mesures qui peuvent être prises en faveur d'une libéralisation plus poussée des économies africaines. C'est ainsi que la CEE intervient directement dans l'élaboration des politiques agricoles et alimentaires des pays auxquels elle apporte une aide (4). La hausse de prix à la production, les subventions d'input, la réorganisation de la collecte des produits locaux ont pour objectif de créer les conditions favorables à une croissance de la production pour le marché. TI apparaît, après quelques années d'application de ces nouvelles politiques, que la situation de l'agriculture n'a pas sensiblement évolué. La baisse du niveau de vie des travailleurs urbains consécutive au renchérissement des produits alimentaires n'a pas eu pour contrepartie une amélioration sensible des revenus des paysans. Si les prix relatifs des cultures vivrières et des cultures d'exportation ont évolué dans un certain nombre de pays en faveur de produits vivriers, ils n'ont cependant pas été suffisants pour ralentir la croissance des importations de blé, de riz et de maïs. La production vivrière n'a progressé que de 1,5 % par an durant toute la décennie 1970, alors que la population augmentait de 2,7 %. Par ailleurs, avec la montée des prix agricoles alimentaires et l'accentuation de la crise d'approvisionnement urbain, apparaissent des tendances au contrôle des terres et des principaux moyens de production et d'échange par des groupes minoritaires d'exploitants, de commerçants ou d'entrepreneurs capitalistes. Cette évolution est marquée dans les pays où les déficits vivriers sont importants, où la croissance des prix a été la plus forte (Nigeria, Kenya, Egypte, Algérie) et où la réduction des moyens extérieurs de paiement redonne une plus grande place à la production locale sur le marché. Comme on a pu l'observer dans les pays de la« révolution verte », les mesures gouvernementales notamment dans le domaine de la hausse des prix profitent essentiellement à ces couches de gros exploitants. L'expérience montre, particulièrement celle de l' Mrique, que les transferts de produit social en faveur 22

de l'agriculture, par la politique des prix, s'opèrent dans la pratique au profit d'une certaine catégorie d'exploitants et que la masse des petits paysans ou des paysans sans terre, qui doit compléter par l'achat des denrées sur le marché une production insuffisante, est pénalisée par la hausse des prix agricoles au même titre que les travailleurs urbains. L'accroissement du rôle du marché et la référence au prix ont généralement conduit à renforcer l'insertion de l'agriculture africaine dans la division internationale du travail agricole et leur dépendance. La réduction des domaines dans lesquels l'Etat intervenait notamment dans le commerce des produits céréaliers (5) ne s'est pas traduit par une amélioration de condition d'approvisionnement des villes, de la collecte et du stockage des produits. Au niveau d'ensemble, après la mise en œuvre d'une série de mesures, la situation de l'agriculture ne s'en trouve pas renforcée. C'est le sens du constat établi par le « Comité permanent inter-Etats» de la lutte contre la sécheresse au Sahel (6) réuni en 1986 au Cap-Vert et qui observe que dans les régions où un effort coordonné et systématique a été entrepris pour promouvoir la production vivrière, la situation ne s'est pas sensiblement modifiée. La dépendance du Sahel s'est même accentuée et la croissance de la production a été partout inférieure à celle de la population. Enfin le Comité permanent souligne «que les efforts entrepris au niveau technique de la production, intrants, infrastructures de production, intensification... n'ont pas porté leurs fruits ». Les difficultés à promouvoir la production agricole à partir des seules mesures sectorielles montrent à l'évidence que le problème de l'échec agricole doit être envisagé dans un contexte plus global, celui du choix de développement. Comme le souligne S. Amin, « la famine et la pauvreté rurale sont le produit des relations du secteur de subsistance avec les autres secteurs et avec l'économie internationale ». En effet, au-delà de la crise sectorielle de l'agriculture, il faut s'interroger sur la validité des stratégies d'accumulation fondées sur l'expansion du secteur exportateur (agro-exportateur minier ou énergétique) et les effets d'un processus d'accumulation et la dynamique de développement.

II
L'étude de cas présenté par Aly Taoré, qui porte sur la Côte-d'Ivoire représente l'exemple type du modèle agro-exportateur mis en œuvre par la plupart des pays africains à des niveaux économiques variables, selon le potentiel des ressources naturelles agricoles. Il s'est établi aujourd'hui qu'après un taux de croissance élevé durant la décennie 1970 et une dynamique industrielle relativement forte, l'économie ivoirienne est entrée dans une phase de récession ininterrompue depuis 1978. Le taux de croissance du PIB devient négatif à partir des années 1980 et 1985. Baisse des recettes extérieures, déficit de la balance des paiements courants avec un ratio du service de la dette qui passe de 24 % en 1980 à près de 39 % en 1985, conduisant la Côte-d'Ivoire à faire appel au FMI. En mars 1981 est mis en œuvre un premier plan de stabilisation bientôt suivi d'un deuxième programme en 1984 (7). Théoriquement, comme le rappelle Traoré, l'expansion du secteur d'exportation devrait remplir une double fonction, d'une part fournir une base de financement pour la construction d'une industrie de substitution aux importa23

tions, d'autre part entraîner la croissance de la production du sous-secteur vivrier afin d'augmenter l'offre des denrées alimentaires destinées à la satisfaction de la demande urbaine. L'accroissement des revenus paysans, d'une manière générale, constituait à long terme la base d'un élargissement du marché intérieur pour les produits d'une industrialisation progressive. Les analyses présentées par Traoré et Kossura mettent en évidence les freins et les distorsions qui affectent la croissance de l'économie ivoirienne comme celle du Kenya et qui caractérisent à des degrés divers toutes les économies africaines de ce type. Le fait que les pays occidentaux détiennent à la fois le monopole de la demande du café et du cacao, celui de leur transformation industrielle et de leur commercialisation, ne laisse qu'une faible part du surplus réalisé à la Côte-d'Ivoire comme au Kenya. Traoré observe une baisse tendancielle des recettes d'exportation qui est autant la conséquence directe de la chute des prix sur les marchés mondiaux pour la Côte-d'Ivoire que celle d'un partage inégal de la valeur ajoutée du fait d'une évolution défavorable des termes de l'échange. La capacité limitée d'absorption du marché mondial et la vive concurrence que se livrent les pays du Tiers-Monde pour les produits tropicaux font que les disponibilités s'accroissent beaucoup plus rapidement que la demande, entraînant une baisse des prix. Ceux-ci ont fortement chuté ces dix dernières années avec une diminution des recettes globales de l'ordre de 20 %. La détérioration des termes de l'échange touche dorénavant tous les produits exportés. C'est ainsi que par rapport au prix du blé et du riz dont il faut acheter des quantités croissantes, les termes de l'échange se sont dégradés pour le thé, les arachides, le caoutchouc, le poivre, le sucre (depuis 1984), le coton et les oléagineux (8). Les variations très importantes de prix sur les marchés mondiaux ont constitué une autre source de fragilité des économies africaines qui ont spécialisé un secteur agricole d'exportation en tenant compte de l'avantage comparatif. La plupart des cultures d'exportation qui avaient un avantage comparatif au XIX" siècle, dans le cadre de la politique coloniale, subissent aujourd'hui le contrecoup des politiques restrictives à l'importation pratiquées par les pays capitalistes développés, voire du développement des cultures de substitution aux

importations.

TI

en est ainsi par exemple de la progression des édulcorants aux

dépens du sucre. En 1974-1976 la consommation mondiale de sirop de maïs à haute teneur en fructose équivalait à 700000 t de sucre brut, en 1979-1981 à 3 millions de t, en 1982 à plus de 4 millions de t et 5,5 millions en 1985 (9). Des fIrmes transnationales ont également entrepris de créer, par la techno-biologie, des substituts au café et au cacao, les deux principaux produits agricoles exportés par les pays du Tiers-Monde. EnfIn on observe une réorientation des échanges des anciennes puissances coloniales dans le cadre d'une intégration atlantique, qui se substitue à l'intégration coloniale antérieure. La part de l' Mrique dans les échanges extérieurs de la France, par exemple, continue de régresser, 13,3 % en 1981 contre 17,6 % en 1970 et 30 % en 1960 (10). La conversion de la politique française des échanges de produits agricoles s'est faite en faveur des partenaires de la CEE et des USA. Une fraction plus ou moins élevée des recettes extérieures est réinvestie en faveur de l'expansion du secteur d'exportation. C'est le cas de la Côte-d'Ivoire qui, compte tenu de ces grandes disponibilités foncières, des conditions climatiques favorables, a poussé l'extension et la diversifIcation des cultures et des activités de première transformation industrielle pour maximiser ses recettes en 24

devises. Pour accélérer le taux de croissance des facteurs d'exportation, elle a dû faire appel massivement au financement extérieur et accepter un niveau d'endettement élevé. La Côte-d'Ivoire figure ainsi parmi les pays les plus endettés d'Afrique. En 1984, le service de la dette s'élevait à quelque 39 %. Cette évolution traduit la situation de tous les pays africains qui ont fait le choix de pousser l'extraversion de leur économie par le recours au capital extérieur. Durant la décennie 1970, avec l'accroissement des liquidités internationales, les banques ont pu facilement fmancer les exportations des pays industrialisés vers les pays du Tiers-Monde. Elles ont même dans de nombreux cas incité certains pays à s'endetter au-delà des niveaux nécessaires. C'est ainsi que la Côte-d'Ivoire n'a eu aucune difficulté à mobiliser des crédits importants pour réaliser un programme sucrier de l'ordre de 550000 t dont 450000 t à l'exportation malgré l'effondrement du prix du sucre sur le marché mondial. En 1984, à la demande du FMI et de la Banque mondiale deux complexes sucriers seront fermés (11). La dette globale de l'Mrique sub-saharienne avec quelque 100 millions de dollars représente une charge par tête analogue à celle de l'Amérique Latine.. Et si l'on tient compte du niveau de pauvreté, un poids plus important. L'encours de la dette publique extérieure représente une proportion du PNB variant de 20 % pour l'Ethiopie et le Zimbabwe à 146 % pour la Mauritanie, la plupart des pays se situant entre 30 et 80 % du PNB. Le rendement du capital emprunté et investi dans les projets d'agro-exportation notamment les coûts élevés en devise pour l'exploitation, réduit considérablement les recettes nettes disponibles produites par les activités exportatrices à la source des mécanismes de transfert de valeur vers les pays capitalistes développés. L'une des conséquences les plus évidentes du modèle de développement par la croissance des exportations est le niveau élevé de la dette extérieure directement proportionnelle au degré d'ouverture de l'économie. Une fonction plus ou moins importante du surplus dégagé par les exportations est de financer la mise en place d'industries. Les stratégies d'industrialisation sont fondées sur la croissance des industries de valorisation des produits exportés et sur les industries de substitution à l'importation. Les secteurs de l'alimentation, des boissons, textiles..., auxquels peuvent s'ajouter des unités de fabrication des différents articles de consommation fournissent l'essentiel de la valeur de la production industrielle. Le secteur minier (bauxite, CUIvre, phosphate...) a été laissé aux mains des grandes sociétés étrangères. D'une manière générale l'industrie a été conçue comme un simple complément de l'économie traditionnelle d' import-export (12). Compte tenu de la taille limite des marchés intérieurs, du faible pouvoir d'achat des populations, notamment rurales, les limites de la substitution ont été rapidement atteintes. Selon l'expression d'Hirchman, «l'industrie s'est essouflée avant d'avoir accompli grand-chose. » Les ressources d'exportation affectées à l'investissement ont été insuffisantes à financer la remontée en aval vers la production des biens intermédiaires et des biens d'équipement, base d'un processus diversifié d'industrialisation. La Côte-d'Ivoire a dû abandonner ses projets d'exploitation des minerais de fer et des industries du papier... Au Sénégal le gouvernement a doublé le prix des engrais, entrâmant une chute spectaculaire de la consommation. La production d'engrais en Côted'Ivoire est passée de 100000 t (1981) à 50000 t (1984) ; celle du ciment de 1156000 t (1980) à 500 000 t en 1981. Le revenu des paysans est partout 25

insuffisant pour alimenter une demande en biens de production et manufacturés, susceptible de constituer un débouché interne significatif aux industries existantes, encore moins de constituer une base potentielle d'industrialisation. il est clair que l'expansion des secteurs d'exportation n'a eu aucun effet de liaison sur le reste de l'économie et particulièrement aucun effet d'entraînement sur la production vivrière. Le concept de liaison par consommation, qui selon Hirchman (13) doit s'appliquer «au surcroît de production alimentaire qui découle de l'accroissement des exportations », concerne davantage les économies du centre que l'économie locale; l'accroissement des revenus de l'exportation se traduisant par une augmentation des importations de biens alimentaires. L'agriculture locale, particulièrement l'agriculture vivrière comme l'illustre le cas du Nigeria, et à un moindre degré celui de la Côte-d'Ivoire, ne tire aucun avantage d'un élargissement de la demande interne. On pourrait même soutenir le paradoxe que ce sont les situations de réduction des revenus de l'exportation qui entraînent la production vivrière locale. Le potentiel agricole sous-utilisé est alors plus efficacement mobilisé grâce aux transferts d'une partie des facteurs de production du secteur d'exportation au bénéfice du secteur vivrier. La question des répercussions d'une politique de promotion des exportations sur la production vivrière est très controversée, la Banque mondiale fait valoir (1881) que les cultures d'exportation représentent le biais par lequel les éléments de modernisation peuvent s'introduire dans les activités vivrières. Les cultures de rentes permettent l'achat de l'outillage, des engrais, des produits phytosanitaires qui peuvent être utilisés pour améliorer la productivité du travail et le rendement à l'hectare des cultures vivrières. Cependant de nombreuses études ont permis de constater l'absence d'effet d'entraînement des cultures de rentes sur les cultures vivrières. Des observations plus récentes (Rwanda, 1985) signalent même une dégradation de la ration calorique, près de 20 % chez les familles d'exploitants, qui pratiquent des cultures de rente par rapport à celles qui se consacrent exclusivement à la production alimentaire. La stagnation, voire la régression des cultures vivrières, est davantage la conséquence du dualisme des structures de la production induit par le système des cultures d'exportation (14). L'expansion du secteur agro-exportateur s'est en effet accompagné d'une évolution sensible des structures agricoles en faveur des grandes exploitations mécanisées. L'orientation de la production vers les marchés mondiaux, écrit A. Basler, « peut entraîner des changements dans la structure d'exploitation en faveur des exploitations du type "plantation" exclusivement orientées vers les cultures d'exportation et le recul des exploitations familiales pratiquant les deux types de cultures vivrière et de rente ». On observe dans de nombreux pays un accroissement du poids des grandes exploitations dans la production commerciale et l'exportation, tandis que la petite agriculture de subsistance rencontre de plus en plus de difficultés à se reproduire. Au Malawi, le gouvernement pratique une politique systématique en faveur des grandes exploitations comprises entre 100 et 9 000 ha (15), alors que les petites exploitations ont 1,5 ha en moyenne. La mise en valeur des grands produits agricoles d'exportation continue à s'effectuer pour l'essentiel à l'étranger, comme le montre Traoré pour la Côte-d'Ivoire. Ceux qui sont traités sur place, cocotier, palmier à huile, ananas, soit les produits de second rang, le sont par la technologie et le capital étranger. Les filières agro-alimentaires pour la transformation des produits destinés au 26

marché localsemoule et farine de mil, manioc, maïs - n'ont connu aucun développement important malgré quelques tentatives: Nigeria, Soudan, Sénégal, Côte-d'Ivoire. Quoique disposant des ressources nécessaires (minerai de fer, pétrole, gaz, phosphate, ...), les pays africains ne se sont pas dotés d'industries de biens de production pour l'agriculture. A de rares exceptions (Egypte, Algérie, Zimbabwe, ...),la production locale relève des activités de montage, de conditionnement des produits chimiques (Kenya, Côte-d'Ivoire) davantage que du traitement des matières premières locales ou des demi-produits par un véritable secteur industriel d'amont. Pour l'essentiel, les fournitures destinées à l'agriculture sont réalisées à partir de l'étranger. Un rapport de l'ONUDI estime que d'ici l'an 2000, sur dix outils agricoles, les A&icains devront en importer plus de huit. Si bien que la baisse des recettes d'exportation s'est répercutée négativement surles approvisionnements de l'agriculture. La consommation d'engrais déjà très faible a encore régressé, à l'inverse de ce que l'on peut observer dans les autres pays du Tiers-Monde où la consommation d'engrais est passée de 17 kg (1976) à 32 kg (1982) à l'hectare. L'utilisation des engrais, facteur important d'accroissement des rendements, est ainsi de 8,8 kg en Mrique selon la FAO, moins de 3 kg dans la moitié des pays du continent, pour 33 kg dans l'ensemble du Tiers-Monde et 110 kg dans les pays développés. Au Kenya, les fermes les plus importantes, celles dont la superficie dépasse 20 ha, sont au nombre de 3700 et totalisent 2,7 millions d'ha tandis que 1,7 million de petites exploitations doivent se partager 3,5 millions d'ha; soit une moyenne de 2 ha par exploitation. Au Zimbabwe la grande agriculture, l'agriculture commerciale moderne et profitable est entre les mains de quelques 3500 exploitants (1977) européens employant 350000 ouvriers. Dans la plupart des pays africains, la part des grandes exploitations dans la production globale commercialisée s'est considérablement accrue durant la décennie 1970. Les grandes exploitations ont représenté plus de 70 % de l'accroissement des volumes des exportations agricoles au Malawi, tandis que les disparités de revenus relatifs entre les grandes exploitations et les petits exploitants n'ont cessé de se creuser (Malawi, Kenya, Soudan, Côte-d'Ivoire...). Le corollaire d'une telle tendance n'est pas seulement l'affaiblissement économique des petites exploitations progressivement marginalisées, mais l'accentuation d'un processus de différenciation de la paysannerie et le contrôle progressif qu'exerce une minorité de propriétaires sur la terre et les autres moyens de production. Elle implique également, comme au Kenya, la prolétarisation croissante des travailleurs agricoles en relation avec le développement d'une agriculture capitaliste et le mouvement d'individualisation des droits fonciers. L'accent est mis dans de nombreux pays sur la consolidation d'une agriculture de koulak, davantage en mesure d'accroître la production pour le marché, bien que l'agriculture paysanne demeure la base productive essentielle. L'exemple de Cuba, cependant, montre qu'il n'y a aucune opposition entre production destinée à l'exportation et production vivrière. Cuba a maintenu ses exportations de sucre, a recherché même à les accroître (1970) en réalisant un taux de croissance élevé. Il a obtenu pour la période 1981-1983, malgré l'effondrement du prix du sucre, une augmentation de son produit par habitant de 5,9 % alors que dans le même temps les autres pays latino-américains enregistraient une baisse de 10 % de leur PNB (CEPAL). Avec des ressources 27

foncières beaucoup plus réduites que celles de la Côte-d'Ivoire, un financement extérieur plus limité, Cuba a poursuivi son développement, améliorant les niveaux alimentaires, de santé, d'éducation de l'ensemble de la population, réalisant le plein emploi de la force de travail par la diversification de la production agricole et le déveoppement de son industrie (16).

III
Le schéma extraverti d'accumulation a finalement conduit au blocage de la dynamique de développement et à une dualité irréductible des structures économiques et sociales. La promotion du secteur d'exportation a produit des « effets de structures », une tendance à la polarisation sociale et économique, qui marginalise les fractions les plus nombreuses de la population rurale. Les expériences alternatives, illustrées par le cas algérien et éthiopien, ont porté l'effort sur la construction des relations agriculture-industrie et la satisfaction de la demande rurale pour les biens de production et de consommation. La modernisation de l'agriculture et le progrès. de la productivité du travail agricole sont ainsi placés au centre même de la problématique de développement. En Algérie, l'accent mis sur l'industrialisation, dans une première phase, a eu pour but, d'une part, de mettre en place les industries capables « de porter les progrès techniques au cœur du secteur le plus retardé, l'agriculture» (17), d'autre part, en diversifiant les activités économiques, de créer suffisamment d'emplois pour absorber à terme le surplus de main-d'œuvre rurale, qui fait obstacle à une croissance rapide de la production agricole. La relation agriculture-industie a donc été privilégiée et une priorité accordée aux investissements destinés à fournir à l'agriculture les moyens de modernisation de ses techniques de production. Le développement des filières, hydrocarbures et sidérurgie, qui forment l'armature du processus d'industrialisation, a servi de pôle à la construction des secteurs mécaniques et électriques, chimiques destinés à répondre à la demande de l'agriculture en biens de production: outillage agricole, machinisme, engrais, matériels d'irrigation... Au terme d'une décennie et demie, des quantités importantes de biens d'équipement de toute nature ont été livrées à l'agriculture, notamment dans le domaine de la mécanisation. Cependant, le processus des relations agriculture-industrie ne peut gagner en intensité que pour autant que soient réalisées les conditions de productivité dans l'emploi du capital et du travail permettant à l'agriculture de développer et de financer les achats à l'industrie et d'élever le pouvoir d'achat des ménages agricoles. La question de l'évolution de la productivité agricole revêt donc un aspect fondamental. Dans le cas de l'Algérie où la situation foncière est caractérisée par un surpeuplement relatif, l'amélioration de la productivité du travail passe nécessairement par un accroissement de la production physique à l'unité de surface. La hausse des revenus paysans n'est alors possible que si le taux de croissance de la productivité agricole est supérieur au taux de croissance de l'emploi agricole. On peut en effet accroître la production à l'hectare sans modifier la productivité du travail si l'agriculture doit absorber proportionnellement autant de nouveaux travailleurs qu'elle crée de produits supplémentaires. C'est ainsi qu'en Chine par. exemple, la productivité du travail calculée par 28

journée-homme aurait sensiblement diminué durant la. période 1950-1975, l'essentiel de la hausse des revenus ayant été assuré par une augmentation du nombre de jours travaillés par actif dans l'agriculture (de 175 jours à la fin des années 1950 à 275 jours par an et par travailleur en 1975) (18). L'évolution de l'emploi est donc une variable stratégique, déterminant les gains de productivité du travail dans l'agriculture et la demande finale du secteur. L'agriculture s'acquittera d'autant mieux de son rôle dans le processus de développement que les autres secteurs et principalement l'industrie seront en mesure de diminuer la pression démographique sur la terre. Les nombreuses critiques adressées à la stratégie algérienne « fondée sur la priorité à l'industrie et l'abandon de l'agriculture », critiques généralement dirigées contre les pays qui tentent d'échapper au modèle d'industrialisation par substitution à l'importation, méconnaissent ainsi fondamentalement les données de base de son modèle de développement. L'Algérie a fondé son industrialisation sur une dynamique interne faisant de la croissance du marché local une condition du processus de développement, la demande de l'agriculture, tant pour les biens de production que pour les biens de consommation d'origine industrielle, en étant une dimension essentielle. La stratégie autocentrée, contrairement à ce que l'on a pu souvent écrire, est une véritable « réhabilitation de l'agriculture et du monde rural» qui pose la nécessité d'un pouvoir d'achat dans les campagnes, pour l'élargissement du marché local et la poursuite du développement (19). Il est également nécessaire de souligner que l'Algérie se trouve à mi-chemin de son processus d'industrialisation. La phase des industries des biens d'équipement «dont l'importance témoigne de la capacité d'autotransformation du système économique» (20) n'a pas encore atteint un niveau significatif. Les plans 1980-1984 et 1985-1989 devaient poursuivre la mise en place des industries de biens d'équipement et diminuer ainsi la dépendance à l'égard des importations nécessaires au fonctionnement de l'appareil de production. Biens d'équipement et biens intermédiaires représentent encore près de 50 % du total des importations. Il apparaît donc que le projet d'intégration intersectoriel et intrasectoriel n'a pas été suffisamment poussé pour conférer à l'économie une autonomie (relative) de son projet d'accumulation. Le transfert plus ou moins rapide et important de la force de travail rurale en surplus vers les activités non agricoles peut faciliter ou freiner la croissance de la productivité, et donc déterminer l'intensité des relations agriculture-industrie. En d'autres termes la problématique du développement consistait à rechercher les conditions d'une amélioration continue de la productivité du travail agricole, compte tenu des contraintes spécifiques de l'économie. Naturellement dans les conditions démographiques de l'Algérie, il était exclu d'envisager une diminution absolue de la population agricole pour accélérer le processus de croissance de la productivité du travail, comme ce fut le cas en

Europe dès la fm du xIX" siècle. Dans les conditions les plus favorables,
l'agriculture devra absorber une partie de la croissance annuelle de la force de travail, durant une période de temps plus ou moins longue. D'où le rôle stratégique de l'industrialisation et de la croissance de l'emploi non agricole, dans la réalisation d'un taux de croissance de la productivité par travailleur dans l'agriculture qui permette à la fois d'alimenter la demande de l'agriculture en biens industriels et l'amélioration du niveau de vie des producteurs. 29

Globalement l'analyse proposée par Aït Amara montre que la dynamique du développement tirée par l'industrie a exercé des effets positifs sur la croissance du secteur agricole notamment dans le domaine de l'emploi et des revenus. Durant toute la décennie 1970 et la première moitié de la décennie 1980, la création d'emplois a été sufftsamment soutenue pour absorber en totalité la demande additionnelle d'emploi à la ville comme à la campagne, permettant ainsi de stabiliser les effectifs agricoles à leur niveau des années 1960, concurremment à l'extension de la mécanisation. Le processus de l'industrialisation a également permis l'élargissement des débouchés internes de l'agriculture et une hausse des revenus agricoles consécutive à la croissance de la demande et des prix. En outre, il a contribué à fixer, dans les zones rurales, les fractions les plus nombreuses de la petite paysannerie, installées sur des exploitations trop exiguës en leur fournissant l'emploi et les revenus complémentaires sans lesquels leur maintien à la campagne n'aurait pas été possible. Cependant, et l'analyse du cas algérien en souligne toute l'importance, si l'industrialisation est une condition nécessaire, préalable dans les pays à forte densité démographique sur la terre, à l'accroissement des rendements, elle n'est pas suffisante pour entretenir à elle seule un processus durable de croissance agricole (21). Le progrès ne peut se limiter aux facteurs matériels de la production, il concerne également les aspects biologiques qui influent sur' l'évolution des rendements et la capacité des paysans à maîtriser les nouvelles techniques de production. Cette interdépendance, ou interaction des différents maillons de la « chaîne du progrès agricole» explique la très lente diffusion du changement technique en agriculture, et l'importance des politiques de structures qui tentent d'en accélérer la propagation. Les réformes de structures sont ainsi un aspect fondamental de la problématique de la modernisation de l'agriculture, «dans ce qui concerne à la fois la propriété du sol et l'exercice du travail lui-même (22) ». En Algérie le processus de réforme des structures a été volontairement limité et de plus interrompu à partir des années 1980. En 1982 le gouvernement a procédé à la dissolution du secteur de réforme agraire mis en place dans les années 1970, et les aides fournies au secteur de subsistance par le biais de coopératives de services ont été supprimées. Le secteur collectif issu des nationalisations des terres de colons en 1963 a été à nouveau réorganisé en accentuant l'intervention de l'Etat dans le fonctionnement et la gestion « des domaines agricoles socialistes ». La politique de réduction progressive du dualisme agraire hérité de la période coloniale, initiée par la réforme agraire de 1971, par une réorganisation progressive du travail et de la propriété, est abandonnée au proftt d'une voie de développement de l'agriculture qui voudrait prendre appui sur l'exploitation individuelle des terres et un rôle plus important confié au marché. Il en résulte un emploi limité des ressources agricoles malgré un taux très élevé de dépendance alimentaire notamment pour contenir la hausse des prix agricoles dans des limites qui ne compromettent pas trop les équilibres économiques globaux. Cette évolution des rapports agraires, accentue davantage le poids de la rente pétrolière dans le processus de développement des forces productives agricoles. Elle témoigne par ailleurs des limites de classes qui peuvent s'opposer à la pleine réalisation d'un modèle autocentré de développement. De telles limites ne semblent pas posées par l'Ethiopie qui fonde la dynamique d'accumulation sur les effets d'une réforme radicale des structures agraires. 30

L'Ethiopie a réalisé un renversement complet de la problématique de développement après l'avènement du.. pouvoir populaire. Le modèle agroexportateur et l'industrie par substitution d'importation mis en œuvre jusqu'en 1974 ont été abandonnés au profit d'une stratégie de mobilisation du surplus interne essentiellement agricole. Ce surplus ne peut résulter, écrit M. Douri, que de l'accroissement des rendements et de la productivité du travail de l'ensemble du secteur paysan. D'où l'importance capitale que revêt la réforme agraire dans ce pays pour ouvrir à tous l'accès au progrès technique. L'abolition du système de tenue féodale a changé tout à la fois le régime de propriété et les rapports sociaux de production, dans un nouveau mode d'organisation et de production qui a littéralement libéré les forces productives rurales et fait sauter les obstacles qui s'opposaient à une intensification du travail et à une amélioration de la productivité. Ce mouvement s'appuie sur les associations paysannes chargées de l'allocation des terres et de la promotion des coopératives de services. Depuis 1976 les associations paysannes développent des formes de coopération entre leurs membres et entreprennent un processus d'industrialisation rurale axé sur les besoins des paysans. Les coopératives de services constituent progressivement une source d'emploi et d'accumulation qui profite au développement de l'économie rurale. La question essentielle, écrit M. Douri, est de couvrir la nouvelle demande paysanne consécutive à la réforme agraire et aux changements apportés à la répartition des richesses du pays. Ainsi, la réforme agraire s'accompagne d'un mouvement d'industrialisation plus étroitement subordonné à la couverture des besoins de l'agriculture, dont elle soutient la transformation sociale, structurelle et technique.

IV
Dans ce contexte, l'Afrique se voit de plus en plus recommander d'appliquer les formes sociales de production agricole qui ont historiquement accompagné le développement du capitalisme. Ces formes auraient permis tout à la fois la fourniture d'une ration alimentaire bon marché, un développement sans précédent de la production en volume et la mobilisation d'un surplus agricole pour l'investissement industriel. Elles offrent donc l'exemple d'une intégration réussie de l'agriculture au développement général. On est tenté de penser, écrit C. Servolin, « que ce modèle de politique agricole est le seul qui ait réussi dans l'histoire passée et présente, le seul dont on puisse recommander l'adoption aux pays en voie de développement (23) ». Cependant, outre que ces performances ne se sont imposées qu'après deux siècles d'évolution des structures agraires -la première révolution agricole date

du XVIIrsiècle, la seconde plus décisivedes années 1950-les

conditions qui en

favorisèrent la réalisation ne sont à l'évidence pas réunies en Afrique. En Europe occidentale le mouvement de restructuration agraire autour des exploitations les mieux placées par leur dimension économique et leur taille s'est poursuivi durant plus d'un siècle, processus en faveur d'une concentration de la production au profit d'un certain type d'exploitant « performant» capable de développer la production pour le marché. Les autres, la majorité des petits paysans, ont dû progressivement renoncer à développer leurs exploitations les mieux placées (24). Pour des raisons économiques (protection de l'agriculture locale) et politiques (contrepoids à la classe ouvrière en expansion) la désagrégation de la paysannerie 31

a été freinée dans de nombreux pays, à l'exception de l'Angleterre où le processus d'expulsion des fractions majoritaires de la paysannerie s'est réalisé avec la brutalité que l'on sait. Au XIX'siècle la population agricole ne comptait plus que pour 1/3 à peine dans la force de travail totale. D'une manière générale, ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, au début des années 1950, que les politiques agricoles favorisent une accélération du mouvement de modernisation de l'agriculture. L'industrie est désormais en mesure de fournir massivement l'ensemble des moyens nécessaires à un accroissement rapide de la productivité agricole: moyens mécaniques, chimiques et biologiques. Comme le souligne M. Mazoyer, l'industrie moderne, qui fournit les moyens mécaniques et chimiques énergétiques et de génie civil, joue un rôle considérable dans la mise en place des nouveaux systèmes agricoles: « Par ailleurs l'élimination de l'économie paysanne se fait dans les conditions de cohérence avec le développement industriel qui évite les ruptures brutales et les crises généralisées. » Double cohérence puisque le rythme d'expulsion des producteurs agricoles demeure en relation avec la création d'emplois en dehors de l'agriculture et que d'autre part la transformation de l'outillage permet d'accroître l'efficacité du travail agricole. La baisse relative des prix des produits agricoles alimentaires consécutive à la croissance rapide de la productivité du travail permet alors de limiter la part des dépenses alimentaires des ménages au profit de celles des biens manufacturés. Ce modèle de « modernisation agricole» a bénéficié des conditions spécifiques que les pays du Tiers-Monde ne peuvent réunir aujourd'hui. Le mouvement de transfert de la population rurale vers les activités non agricoles s'est appuyé sur une expansion industrielle continue.

En outre, de la seconde moitié du xIX" siècle jusqu'au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, 40 millions d'Européens vont gagner les colonies blanches d'Amérique, d'Australie, de Nouvelle-Zélande, ... (25). En quarante ans (1960-1900) on compte 14 millions de nouveaux venus aux Etats-Unis. Les Européens restent très largement majoritaires: 86,5 des immigrants en 1860, 58,1 % en 1880, 73,4 % en 1890, 86,2 % en 1900 (26). Ainsi la population agricole peut décroître en nombre absolu dès la seconde moitié du XIX' dans la plupart des pays de l'Ouest européen permettant une croissance de la taille des exploitations agricoles et l'amélioration du ratio superficie agricole par actif. Enfin la pointe démographique européenne n'a rien de comparable avec celle des pays africains. La croissance de la population a excédé 1,5 à 2 % en Afrique voire 4 % au Kenya, et contrairement à la tendance à la baisse du taux de fécondité en Chine, au Brésil ou en Indonésie, que l'on peut observer aujourd'hui, celui de l'Afrique ne fléchit pas encore. Malgré la très forte expansion urbaine de ces dernières années, la population agricole n'a cessé d'augmenter, conduisant dans les pays qui ne disposent pas de réserves foncières importantes à une dégradation sensible du rapport terre disponible-population. Le rapport de la FAO sur le potentiel des terres en Afrique révèle de très fortes densités agricoles dans un certain nombre de pays (350 au km2 de terres agricoles au Rwanda, par exemple), qui auront à faire face à une grave pénurie de terres. Même les pays les mieux dotés (Côte-d'Ivoire, Soudan, Nigeria) voient leurs terres cultivables diminuer rapidement à la suite de la mécanisation des cultures, ou de l'adoption de nouvelles formes d'exploitation des sols (27), ainsi que des changements écologiques dus au déboisement massif. La Côte-d'Ivoire a 32