L'agriculture familiale

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296254640
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L'Agriculture Familiale
Comparaison Internationale

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux Guy Barthélémy, Chipko. Sauver lesforêts de l'Himalaya Denys Cuche, Pérou nègre. Les descendants d'esclaves africains du Pérou. Des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes. Institut panafricain pour le développement, Comprendre une économie rurale. Guide pratique de recherche. Jean Pavageau, Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache. Jean-Luc Poget, Le beeftteack de soja: une solution au problème alimentaire mondial? Les sillons de lafaim. Textes rassemblés par le Groupe de la déclaration de Rome et présentés par Jacques Berthelot et François de Ravignan. Jean-Paul Billaud, Marais poitevins. Rencontres de la terre et de l'eau. Rémi Mangeard, Paysans africains. Des Africains s'unissent pour améliorer leurs villages au Togo. Philippe Bernardet, Association agriculture-élevage en Afrique. Les Peuls semi-transhumants de Côte d'ivoire. François Beslay, Les Réguibats. De la paix française au front Polisario. Adrian Adams, La terre et les gens dufleuve. Jalons, balises. Anne-Marie Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces" . Jean-Pierre Darré, La parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois. Pierre Vallin, Paysans rouges du Limousin. Dominique Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? Jean-Claude Guesdon, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. David Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? Nicole Eimer, Les paradoxes de l'agriculturefrançaise. Lloyd Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environne.., ment. Anne Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. EtienneBeaudoux, Marc Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. Jean Clément, Sylvain Strasfogel, Disparition de la forêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmes fonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone.

Sous la coordination de Hugues LAMARCHE

L'Agriculture

Familiale

Comparaison Internationale

I

- Une

Réalité Polymorphe

Editions L'Harmattan
7, rue dé l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Bernard Kalaora, Antoine Savoye, Laforêt pacifiée. Sylviculture et sociologie au XIXe s. Dominique Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? Dominique Gentil, Pratiques coopératives en milieu rural africain. Marie-Christine Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils efficaces ? Pierre-Marie Metangmo, Développer pour libérer. L'exemple de Bafou : une communauté rurale africaine. Jean-Pierre Magnant, La terre Sara, terre tchadienne. Maryvone Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues en quête d'objet. Michel Morisset, L'agriculturefamiliale au Québec. DominiqueDesjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. Marie-Denise Riss, Femmes qfricaines en milieu rural. Verena Pfeiffer, Agriculture au Sud-bénin: passé et perspectives. Guichaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, T2 : La liquidation du monde paysan congolais. Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements paysans au Burkina-Faso. N'KaloulouBernard, Dynamique paysanne et développement rural au Congo. Sautier & O'Deye, Mil, maïs, sorgho: techniques et alimentation au Sahel. OCDE, club du Sahel, Pusaf Cilss. StreifTeler & Mbaya, Zafre, village, ville et campagne. Vincent, Manuel de gestion pratique es associations de développement rural du tiers monde. Tl : Organisation, administration, communication. T2 : Gestion financière. Bodiguel & Lowe, Campagnefrançaise, campagne britannique. Jacques Franquen, Agriculture et politique agricole en France et au Québec. Gérard Collomb, Du bon usage de la montagne. Touristes et paysans. Collectif, Le fait technique en agronomie. M. Jollivet, Pour une agriculture diversifiée. P. Maclouf, Le Larzac. Utopies et réalités. Collectif, Les entrepreneurs ruraux, agriculteurs, artisans, commerçants, élus locaux.

c, L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1171-1

Nous tenons à remercier,

Marie Claude HERRERa, technicienne informatique au CNRS, qui a fortement contribué à la fabrication de notre outil informatique. Sans sa compétence, sa disponibilité et sa patience, ce projet n'aurait jamais pu se réaliser dans de bonnes conditions. le CNRS, la Fondation pour le Progrès de l'Homme le Ministère des Affaires Etrangères pour la France, CRSH et la FUQUAR pour le Québec, le CRDIpoùr Canada, le Brésil et la Tunisie qui ont participé financement de ce projet. et le le au

le COFECUB et la CAPES, l'Académie polonaise des Sciences, le CNPq, l'INRA de Tunisie, les Universités de Rimouski et Régina (Canada), de Porto Alegre, Campinas et Campina Grande (Brésil) et de Paris X-Nanterre et Paul Valéry à Montpellier (France), pour leurs soutiens .

logistiques.

tous les exploitants familiaux qui ont supporté avec aménité nos trop nombreuses et indiscrètes questions. Nous leur dédions ce livre.

Ont participé à cette recherche: pour le Canada, Bruno JEAN, Enseignant à L'Université du Québec à Rimouski (Québec) Oleg STANEK, Enseignant à L'Université du Québec à Rimouski (Québec) James N. McCRORIE, Enseignant à L'Université de Régina (Saskatchewan) Alicja MUSZINSKI, Enseignante à L'Université de Régina (Saskatchewan) pour la France, Jean Paul BILLAUD, Chercheur au CNRS Hugues LAMARCHE, Chercheur au CNRS Marie Claude MAUREL, Enseignante à l'Université Paul Valéry de Montpellier
pour le Brésil,

Anita BRUMER, Enseignante à l'Université Fédérale de Rio Grande do Sul Ghislaine DUQUE, Enseignante à l'Université Fédérale de Paraiba (Campina Grande) Fernando Antonio LOURENCO, Enseignant à l'Université de Campinas (Sao Paulo) Maria de Nazareth Baudel WANDERLEY, Enseignante à l'Université de Campinas (Sao Paulo)
pour la Pologne, Maria HALAMSKA, Chercheur à l'Académie des Sciences de Varsovie Jerzy REY, Chercheur à l'Académie des Sciences de Varsovie

pour la Tunisie,
Alia GANA, Chercheur à l'INRA T Mokhtar ESSAMET, Chercheur à L'INRAT

AVERTISSEMENT

Cette publication, L'Agriculture familiale, une réalité polymorphe, est la première partie des travaux réalisés par une équipe internationale de chercheurs. Le lecteur y trouvera la présentation d'une problématique sur l'exploitation familiale, ainsi qu'une analyse de son mode de fonctionnement dans différentes réalités sociales et économiques. Cette lecture, pensons-nous, lui permettra de se forger une idée plus précise sur l'agriculture familiale et sa diversité. Une seconde publication (1) traitera de la comparaison thématique des différents modes de fonctionnement de l'exploitation. C'est donc une analyse transversale aux différentes réalités étudiées que nous présenterons là. Forts de cet acquis, nous serons, alors, en mesure d'aborder les aspects théoriques de cette forme particulière de production qu'est l'agriculture familiale.

1) L'agriculture familiale: Pour une théorie de l'exploitation familiale. Titre provisoire, à paraltreen 1993.

INTRODUCTION

GENERALE

Co

A la base de notre démarche, une constatation commune: quels que soient les systèmes socio-politiques, quelles que soient les formations sociales, quelles que soient les évolutions historiques, dans tous les pays où un marché organise ..les échanges, la production agricole est toujours, plus ou moins, assurée par des exploitations familiales, c'est à dire des exploitations où la famille participe à la production. Force est d'admettre, cependant, une grande diversité de situations; ici, l'exploitation familiale est le fer de lance du développement de l'agriculture et de son intégration à l'économie de marché, là, elle reste archaïque et fondée essentiellement sur une économie vivrière; ici, elle est maintenue, reconnue comme la seule forme sociale de production apte à satisfaire les besoins essentiels de la société globale, là, au contraire, exclue de tout développement, elle est décriée et à peine tolérée quand elle n'a pas été totalement éliminée. Ces situations particulières, liées à des histoires et des contextes socio:::économique et politique différents, sont révélatrices de la très grande capacité d'adaptation de cet objet sociologique qu'est l'exploitation familiale. Encore faut-il être sûr que cette hétérogénéité reflète les différentes .faces d'un même objet et non des objets intrinsèquement différents. Nous avons donc pris le parti de considérer l'exploitation familiale comme un objet d'étude en soi, un concept d'analyse nécessaire pour comprendre le fonctionnement et l'évolution des formes sociales de productiop agricole. Parler d'Exploitant familial ce n'est pas seulement parler des producteurs ou des exploitants agricoles, c'est plus que cela. L'ambition de ce livre est de dévoiler ce plus grâce à la confrontation de situations différentes. Ce parti pris présente un intérêt certain, car, nous semble-t-il, l'exploitation familiale est plus que jamais, un peu partout dans le monde, l'objet d'un nouvel enjeu. La
* par Hugues LAMARCHE, chercheur au CNRS.

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crise du modèle productiviste dans les pays capitalistes et les contradictions qui en résultent, l'échec cuisant des systèmes agraires collectivistes et l'ouverture récente de la plupart des pays de l'Est à l'économie de marché, la stagnation, et souvent même la récession du développement dans les pays du tiers monde sont autant de situations qui remettent à l'ordre du jour le débat sur les formes de production agricole. Conscients, aujourd'hui, des limites atteintes par les deux grands modèles de référence qui ont dominé l'agriculture mondiale, le modèle socialiste et le modèle productiviste, et, donc, d'une certaine remise en cause des formes de production qu'ils ont engendrées (les entreprises agricoles de production, les fermes d'Etat ou les coopératives de production), que pouvons nous dire, nous chercheurs, dans ce nouveau contexte? Notre prétention n'est pas d'apporter des solutions aux différentes situations, mais simplement d'essayer de voir plus clair dans ce paysage de confusion et d'incertitude en apportant des éléments de connaissance qui permettront, à ceux qui le désirent, de poser autrement les problèmes de l'avenir de l'agriculture. L'exploitation familiale comme concept d'analyse.

Se pose dès le départ le problème de la définition. De qui parle-ton quand on dit que la production agricole repose toujours, en grande partie sur l'exploitation familiale? Jusqu'où peut-on dire qu'on est encore en présence d'une exploitation familiale? Donner, dès à présent, une définition serait admettre que nous connaissons suffisamment notre objet pour en déterminer l'essentiel et donc, en donner les contours. Si c'était le cas, notre recherche perdrait beaucoup de son intérêt. Mais s'en passer serait s'interdire la création d'un objet d'étude suffisamment cohérent pour permettre la comparaison. et la mise en évidence de modèles de fonctionnement différents. Nous voilà confrontés au piège de la définition. Quoiqu'il en soit des précisions sont nécessaires. Nous avions le choix entre une définition précise et, donc, forcément restrictive, qui éliminerait de notre champ d'analyse bon nombre d'exploitations, et ce qu'on pourrait appeler un cadre d'analyse qui, bien que très large, permettrait, cependant, de délimiter notre objet d'étude. Nous avons opté pour la seconde solution. L'exploitation familiale, telle que nous la concevons, correspond à une unité de production agricole où propriété et

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travail sont intimement liés à la famille. L'interdépendance de ces trois facteurs dans le fonctionnement de l'exploitation engendre nécessairement des notions plus abstraites et complexes, telles que transmission du patrimoine et reproduction de l'exploitation. L'Exploitation familiale: Une notion ambiguë Il y a différentes façons de nommer l'exploitant agricole et, selon le cas, ces noms sont plus ou moins porteurs de symbolique. Si producteur, exploitant agricole et cultivateur apparaissent comme des termes génériquement neutres, il en est tout autrement de ceux de paysan, agriculteur, chef d'entreprise, travailleur de la terre, etc... Bien souvent, le terme d'exploitant familial caractérise une exploitation individuelle plutôt traditionnelle et, tout naturellement, il tend à être confondu avec celui d'exploitation paysanne. Concernant l'agriculture française, Henri Mendras avait prédit dès 1967 (1) la fin des paysans. Dix huit ans après, il constate qu'il a eu raison et déclare qu'on a assisté à la disparition de l'exploitation familiale (2). Certes, l'exploitation paysanne a, aujourd'hui, quasiment disparu de la campagne française, mais certainement pas l'exploitation familiale, et il ne faut pas confondre les deux.
L'exploitation paysanne est familiale ....

L'exploitation paysanne est un concept d'analyse qui définit un modèle de fonctionnement bien particulier d'exploitation agricole, parfaitement décrit et analysé par A. Tchayanov (3), puis repris par H. Mendras, J. Tepicht (4) et bien d'autres encore. Selon Tchayanov le modèle paysan se définit à partir des principes suivants: - il y a inter-relation entre l'organisation de la production et les besoins de consommation.
1) H. MENDRAS, La (in des paysans, Edition SEDEIS, Paris, 1967, 361p. 2) dans "La France rurale : une vitalité foisonnante", Revue POUR, La ruralitê à l'horizon 2000, Ed. PRIVAT, Toulouse, 1985, 27 p. 3) "Pour une théorie des systèmes économiques non capitalistes", Analyse et Prévision,janv. 1972, pp.19-53. 4) H.MENDRAS, Sociétés paysannes, Coll.U, Armand Colin, Paris, 1976, 236 p. J.TEPICHT, Marxisme et agriculture. Le paysan polonais, Col. U Prisme, Ed. Armand Colin, Paris, 1973.

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- le travail est familial et ne peut s'évaluer en terme de profit, car le coût objectif du travail familial n'est pas quantifiable. - les objectifs de la production sont de produire des valeurs d'usage et non des valeurs d'échange. Pour H.Mendras (5),le type idéal de société paysanne se définit par cinq traits: - l'autonomie relative à l'égard de la société englobante, - l'importance structurelle du groupe domestique, - un système économique d'autarcie relative, - une société d'interconnaissance, - la fonction décisive des notables qui établissent un lien entre la société locale et la société globale. Etant admis que l'exploitation agricole est le fondement même de ce type de société, ces caractéristiques sont tout à fait transposables aux unités de production agricole qui la structurent. On retrouve, alors, chez Mendras toutes les caractéristiques de l'exploitation paysanne définies par Tchayanov et en particulier celles concernant les rapports entre la production et la famille. On y trouve en plus une dimension sociologique avec la prise en compte des rapports entre l'exploitation paysanne, la société locale et la société globale. Ainsi définie, l'exploitation paysanne est une exploitation familiale, cela ne fait aucun doute.
mais toutes les exploitations '" paysannes. familiales ne sont pas

Toutes les formes d'exploitations familiales ne peuvent se comprendre dans cet unique modèle. Il est clair qu'en France, la très grande majorité des exploitations familiales sont issues du modèle Paysan. C'est à dire que tout exploitant français a un aïeul paysan qui lui a transmis les traits socio-culturels, mentionnés précédemment, caractéristiques du modèle Paysan. C'est loin d'être le cas partout. Ainsi, en Tunisie dans la région de Zaghouan, plusieurs observations démontrent que la plupart des exploitations familiales se réfèrent à un modèle de fonctionnement de type Colonial, c'est à dire un modèle fondé sur la production marchande "f.:!tl'utilisation d'une main d'oeuvre extérieure à la famille. Au contraire, dans le sud du Brésil (région d'Ijui), comme au Québec ou dans le Saskatchéwan, par suite d'un type de colonisation
5) H.MENDRAS, Sociétés paysannes, op. cU.

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occidentale différent, .le modèle Paysan apparaît comme le fondement de la société agraire actuelle. Ce serait une erreur d'en conclure que tous les exploitants qui se référent à un même modèle antérieur sont identiques, possèdent un même. système de valeurs et de mêmes ambitions pour leur avenir. En effet, si il y a eu à chaque fois transmission d'un.. patrimoine socio--culturel commun, l'état de conservation de ce patrimoine peut varier considérablement d'une société à. l'autre et même d'un exploitant à l'autre dans la même société. Nous reviendrons sur cet aspect du problème, contentons nous pour l'instant de reconnaître le rôle fondamental dans le mode. de fonctionnement. de l'exploitation familiale d'un modèle antérieur auquel tout exploitant, plus ou moins consciemment, se réfère nécessairement. Nous l'appellerons
"Modèle Originel".

Tout exploitant projette dans l'avenir une certaine image de son exploitation ; il organise ses stratégies et prend ses décisions selon une orientation qui tend toujours, plus ou moins, Vers cette situation espérée. Nous appellerons ce modèle de référence pour le futur "Modèle Idéel". Si en France ce modèle vers lequel tend tout exploitant se définit par le modèle "Entreprise familiale", c'est à dire un modèle de fonctionnement où l'objectif est la réalisation d'une production pour le marché, mais où le travail demeure essentiellement familial, c'est loin d'être le cas général. Citons l'exemple d'exploitants familiaux dont le but essentiel n'est pas la reproduction de l'exploitation en tant qu'unité de production, mais la reproduction familiale (modèle Familial) ou simplement la survie familiale (modèle Vivrier) ; citons encore le cas d'exploitants familiaux dont l'objectif est la formation d'une exploitation agricole organisée sur la base d'un travail salarié pour la réalisation d'un profit. maximum (modèle Entreprise agricole). Ainsi le terme "Exploitation familiale" recouvre des situations extrêmement variées et différentes.
Une formation sociale hétérogène

A la différence de la plupart des secteurs de production, l'agriculture fait appel à des groupes sociaux limités qui ont en commun d'associer étroitement famille et production, mais qui. se différencient les uns des autres par leur capacité à s'approprier les moyens de production et à les développer. Les exploitations familiales agricoles ne constituent pas un groupe social homogène, c'est-à-dire une

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formation sociale qui corresponde à une classe sociale au sens marxiste du terme. Ainsi, l'exploitation familiale n'est donc pas un élément de la diversité, mais contient en elle-même toute cette diversité. Dans un même lieu et un même modèle de fonctionnement, les exploitations se répartissent en différentes classes sociales selon leurs conditions objectives de production (surface, degré de mécanisation, niveau technique, capacité financière, etc..). Par exemple, sur une même commune, des exploitations, toutes de type Paysan, peuvent être plus ou moins importantes (en surface ou en moyens de production), plus ou moins mécanisées, plus ou moins techniques, etc..., et, selon le cas, leur capacité d'adaptation et de reproduction variera considérablement. Toute exploitation familiale se définit à la fois dans un modèle de fonctionnement et dans une classe sociale à l'intérieur de ce modèle. Sa capacité de reproduction doit s'analyser conjointement à ces deux niveaux. L'approche typologique au sens classique du terme reste donc un élément d'analyse essentiel de l'exploitation familiale agricole.

Propositions

pour une grille de lecture

Le lecteur attentif aura perçu que notre réflexion sur l'exploitation familiale s'organise autour d'un axe défini par le degré d'intégration à l'économie de marché. Bien entendu, nous concevons cette intégration dans son sens le plus absolu, c'est-à-dire à la fois sur les plans technicoéconomique et socio-culturel. Il va de soi, en effet, qu'à un certain degré d'intégration au marché correspond un certain rapport à la société de consommation, un certain mode de vie et de représentation. Ainsi nous pouvons imaginer un axe échelonné selon le degré d'intégration au marché aux extrémités duquel se trouvent d'un coté, le "Modèle Originel", et de l'autre, le "Modèle Idéel". Les exploitations familiales, selon leur propre histoire et l'environnement spécifique dans lequel elles fonctionnent, se positionneraient à tel ou tel endroit de l'échelle. On peut imaginer aussi un point 0, situé sur cet axe, prefigurant un modèle quasi-indépendant de la Société Globale; ce pourrait être le mode de fonctionnement issu

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des sociétés "Sauvages" au sens Redfieldien du terme (6), nous l'appellerions modèle Tribal. Le modèle Vivrier, bien que différent sur bien des aspects, s'en rapprocherait quelque peu. D'un autre point de vue, cet axe correspond aussi aux niveaux respectifs d'influence sur le fonctionnement des exploitations, d'une part du patrimoine socio-culturel dont dispose chaque exploitant et sa famille et d'autre part des choix politiques le concernant effectués par la Société Globale. Le fonctionnement de l'exploitàtion familiale doit s'analyser dans cette dynamique et chaque prise de décision importante est la résultànte de deux forces, l'une représentant le poids du passé et de la tradition, et l'autre l'attirance vers un futur matérialisé par les projets que l'on se donne dans l'avenir. Les exploitants organisent leurs stratégies, vivent leurs luttes et concluent leurs alliances en fonction de ces deux domaines, la mémoire qu'ils ont de leur histoire et les ambitions qu'ils ont pour leur avenir. Leurs chances d'atteindre le "Modèle Idée!", ou, simplement, de s'en rapprocher, dépendra de la complémentarité de leur projet avec celui que la Société a élaboré pour eux. Ainsi peut s'expliquer, ici, la domination de certains types d'exploitànts familiaux et, ailleurs, leur stagnation, diminution ou même leur élimination. L'axe défini précédemment ne peut en aucun cas être assimilé à un axe orienté, avec un point de départ et un point d'arrivée, préfigurant l'évolution obligée de l'exploitation familiale. Il ny a aucun déterminisme dans notre propos. Malgré la prédominance évidente de certaines tendances (de l'autarcie vers l'économie de marché, de la tradition vers la modernité, etc...), les exploitations familiales ne sont pas sous l'emprise d'un processus d'évolution historique qui, inexorablement et où qu'elles soient, les entraîneraient vers un même destin. Ainsi en France, aujourd'hui, il est tout à fait possible de rencontrer des exploitations qui ont un comportement encore très proche des exploitàtions paysannes et d'autres, plus orientées vers le marché, qui fonctionnent comme des petites entreprises. La coexistence de divers modèles de fonctionnement démontre que l'exploitation familiale ne peut pas se définir dans un mode de production spécifique, comme c'est le cas de l'exploitation paysanne ou de

l'entreprise de production.

.

6) R. REDFIELD, Peasants and peasant societies, The University of Chicago Press, 1956, 162 p.

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Dans ce cadre d'analyse, deux notions doivent être prises en compte: les notions de blocage et de rupture. La notion de blocage correspond à une situation donnée qui ne permet pas au chef d'exploitation la mise en place de stratégies en vue d'atteindre le modèle Idéel. C'est la situation de l'exploitant familial polonais qui ne peut envisager aucune stratégie d'accumulation foncière puisque le pouvoir politique interdit toute concentration foncière individuelle; c'est aussi le cas des petits exploitants, français, canadiens, brésiliens ou tunisiens, à qui on refuse tout crédit pour améliorer leur structure de production parce qu'ils ne présentent pas de garanties financières suffisantes. La notion de rupture correspond plutôt à un antagonisme profond entre le "Modèle Idéel" et le modèle dominant préconisé par la Société Globale. On peut dire qu'il ya eu rupture pour l'exploitation paysanne dans les sociétés industrialisées, comme il y a eu rupture pour les exploitations privées dans certaines sociétés socialistes (ce n'est pas le cas en Pologne où l'exploitation agricole individuelle a été tolérée par le pouvoir central). Une accumulation des lieux de blocage peut aboutir à un point de rupture, c'est à dire une situation où, l'accessibilité au "Modèle Idéel" n'étant plus envisageable, la seule issue possible est la disparition de l'exploitation. Ainsi se trouve posé le problème des seuils: à partir de quand est-on en situation de rupture? Ainsi s'observent les différences et s'évaluent les capacités d'adaptation des différentes formes d'exploitations familiales.
Des capacités d'adaptation particulières.

Si, comme nous le disions au début, l'exploitation familiale est présente un peu partout dans le monde, malgré les nombreuses tourmentes économiques et politiques qu'elle a dû affronter, c'est sans doute grâce à son exceptionnelle capacité d'adaptation. Les exploitations familiales qui sont toujours là sont celles qui ont su, ou pu, s'adapter aux exigences que leur imposait des situations nouvelles et aussi différentes que les aléas climatiques, la collectivisation des terres ou la mutation socio-culturelle imposée par l'économie de marché. Dans les pays industrialisés, beaucoup d'exploitants ont disparu parce qu'ils n'ont pas pu, quand il le fallait, modifier leur système de production et l'adapter aux nouvelles exigences du marché; sans doute, étaient-ils trop dépendants de leur "Modèle Originel" ; de tels exploitants se situeraient sur notre échelle au niveau des

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types ExpFam1 et ExpFam2 (7) ? Actuellement, certains exploitants sont "en difficultés", disons le mot, en faillite, ps.rce qu'ils ne Sont plus capables de penser autrement leur façonde produire et de vivre; ce sont des exploitants qui se trouvent aujourd'hui démunis de la quasi-totalité de leur patrimoine socio-culturel, soit parce qu'ils ont refoulé au plus profond d'eux-mêmes la plupart des valeurs qui le constituaient, soit parce que leurs parents, pour diverses raisons, n'ont pas jugé opportun de les leurs transmettre; en perdant ce patrimoine, ils ont perdu un capital de connaissances dans lequel ils pouvaient trouver des solutions alternatives. Sur notre schéma, ces exploitants se positionneraient plutôt dans le voisinage des groupes ExpFam4 et ExpFam5. Cela nous amène à faire l'hypothèse que, dans les sociétés dominées par l'économie de marché, plus l'exploitation est proche des modèles extrêmes, moins elle pourra s'accommoder des contraintes qui se présentent à elles et, donc, plus elle aura de difficultés à assurer sa reproduction. Mais ce qui est envisageable dans ce type de sociétés ne l'est pas forcément dans les autres. Il est nécessaire, à chaque fois, de considérer les différents niveaux de réalités dont nous venons de parler; l'exploitation familiale est à la fois une mémoire, une situation, une ambition et un enjeu. Du poids de chacun de ces éléments dépendront ses caractéristiques, ses exigences et son avenir. Toutes ces précisions ne doivent pas être reçues simplement comme des considérations de chercheurs sur le sujet. Elles constituent les filtres indispensables pour, dans une société donnée, comprendre l'existence de l'exploitation familiale et analyser les possibilités et les conditions de son développement. Une méthodologie originale

La très grande diversité de situation dans lequel se trouvent les exploitations familiales nous a obligés à faire un effort particulier sur le plan méthodologique, d'autant plus que l'analyse de cette diversité, et non, rappelons-le, sa découverte, est notre principal objectif. Cet effort a consisté d'abord à concevoir une démarche méthodologique qui permette la comparaison.
7) voir graphique page 18

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La comparaison: le mot est lâché. Comparaison de quoi? Entre quoi et quoi? Comment comparer? Bien des questions se posent sur les possibilités réelles d'entreprendre une telle recherche sur un tel objet, qui se résument, en fait, à la seule question de savoir si on compare des choses comparables et, donc, si la comparaison est possible? Une pré-enquête (8) nous a convaincus qu'elle était possible dans la mesure où nous comparons, non pas des objets différents, mais les différentes formes d'un même objet. Certes, il y a des situations et des rythmes d'évolution différents, mais ils restent secondaires dans l'explication de la diversité; l'exploitation familiale se transforme, évolue, s'adapte en fonction de son histoire et du contexte économique, social et politique dans lequel elle vit. Nous ne voulons pas comparer terme à terme des situations d'exploitations (surfaces, cultures, structures familiales, etc...), mais des systèmes de fonctionnement dans des contextes différents donnés (systèmes de production, systèmes fonciers, systèmes de représentation, etc..). Comment, par exemple, les exploitations familiales vivent la modernité? Qu'y a-t-il, entre elles, de commun et de différent? L'exploitation moderne du sud brésilien est naturellement très différente de son homologue française ou canadienne, et pourtant, sur bien des points, elles se ressemblent...
Une approche qualitative

Vouloir comparer des modes de fonctionnement d'exploitations familiales nous oblige à une démarche qualitative. Ceci pour deux raisons. - Des raisons théoriques. L'exploitation familiale doit s'analyser dans son ensemble, c'est-à-dire en tenant compte des diverses entités qui la structurent. Comprendre son fonctionnement, c'est mettre en évidence les différentes logiques en fonction desquelles l'exploitant détermine ses choix fondamentaux. Ces logiques se définissent par rapport à un certain nombre de systèmes; nous en avons retenu 5 principaux: les systèmes de production, fonciers et familiaux, les systèmes de valeurs et de représentation. Nous dirons, par exemple, de tel exploitant qu'il est dans une logique productiviste, de tel autre, dans une logique d'accumulation foncière, dans une logique familiale, etc... En
8) Avant de mettre en place ce projet, nous avons voulu tester notre problématique sur un échantillon limité (3 pays et 75 exploitations)

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cela, notre démarche est originale. Il est, en effet, extrêmement rare que des travaux sur l'exploitation agricole prennent en compte en même temps l'ensemble de ces réalités. Ces exigences nous ont poussés à travailler en profondeur sur quelques terrains bien délimités. - Des raisons pratiques. Loin de nous l'idée que l'exploitation familiale peut s'analyser et se comprendre en elle-même et par elle-même. Toute étude la concernant doit être effectuée dans son contexte environnant local et global. Pour satisfaire. ce point essentiel, sans pour autant passer par des études approfondies sur la société environnante de l'exploitation (fonctionnement de la société locale, analyse des organisations professionnelles et de la politique agricole générale), nous avons choisi dé faire appel à des chercheurs confirmés, connaissant parfaitement leur terrain (tous y travaillent depuis plusieurs années), et, donc, tout à fait capables d'intégrer la dimension environnante, tant historique qu'actuelle, locale que globale, dans leur analyse du fonctionnement des exploitations.
Un questionnaire commun

La démarche comparative implique la disposition d'un instrument commun pour le recueil du matériau. Lors de la pré-enquête, une même grille d'entretien, essentiellement composée de questions semi-directives, a été utilisée sur les différents terrains. Chaque entretien ayant duré 3 heures en moyenne, nous avons constaté très vite les limites de notre démarche en nous heurtant au problème de la réutilisation collective du matériau recueilli (problème de retranscription des enregistrements, problème de traduction). Le passage du stade de pré-enquête à l'enquête proprement dite (5 pays, 13 terrains et 50 questionnaires par terrain) dépendait avant tout de notre capacité à créer un instrument d'enquête adapté à nos exigences. Un questionnaire a donc été élaboré par l'ensemble des chercheurs du groupe sur la base exclusive de questions fermées ou précodées. . Les données

locales ont été informatisées, puis regroupées dans une base unique. Les chercheurs, disposant de. cette base, ont pu travailler conjointement sur l'ensemble des données, créant ainsi une dynamique de recherche tout à fait particulière. En effet, dans ce processus, chaque chercheur soumet l'analyse de son terrain au regard plus ou moins naïf de ses collègues, l'obligeant à prendre du recul quant à sa démarche et sa subjectivité plus ou moins consciente: qu'est-ce qui te

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permet de dire ça ?pourquoi ne tiens~tu pas compte de tel élément? pourquoi privilégies~tu tel événement plutôt que tel autre? etc... De tous points de vue très exigeante, cette démarche nous a beaucoup appris sur les autres et sur nousmêmes et il ne fait aucun doute que nous ne sommes plus aujourd'hui les chercheurs que nous étions avant le début de cette recherche collective. Comment gérer la diversité? Conscients de ce que la richesse de notre objét, ét donc l'intérêt de la recherche, résidait justement dans la diversité, notre problème principal a été de maîtriser cette diversité pour évitér de nous. y perdre. Pour cela, nous devions la gérer à deux' niveaux, au niveau international à travers le choix des pays, au niveau local à travers les lieux que nous allions choisir d'étudier en 'profondeur.
Un souci d'exemplarité au niveau global.

Plutôt que de pays, nous parlerons de sociétés. Considérant que celles-ci peuvent se définir les unes par rapport aux autres selon leur appartenance à des modèles de fonctionnement économique différents, quatre types de sociétés nous ont parus particulièrement bien appropriés pour étayer notre problématique sur l'exploitation familiale et ses capacités d'adaptation. Il s'agit là de quatre cas exemplaires de la diversité des situations, mais non représentatifs de cette diversité. a) Les sociétés à système capitaliste avancé. Ces sociétés industrialisées se caractérisent par un puissant essor économique jusqu'au milieu des années 70, où elles sont confrontées à une grave crise de développement. De nouveaux problèmes apparaissent - ralentissement du taux
de croissance, inflation galopante, chômage

-

qui

vont

fortement infléchir les politiques de développement. Dans la plupart de ces sociétés, l'agriculture a connu un vaste développement fondé, à la fois, sur les capacités productives de l'exploitation individuelle et sur la concentration des moyens de production. Cette logique de développement a permis à certains de ces pays de rejoindre le' clan des pays gros producteurs et exportateurs agricoles (USA, Canada, Hollande, France, etc..), mais a eu pour conséquences, d'abord la marginalisation et la disparition de la plupart des

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exploitations familiales, puis l'installation d'une élite de producteurs totalement dépendants des prix du marché, dont un bon nombre est actuellement "en difficultés". Nous avons choisi deux pays, le Canada et la France, parce que, nous semble-t-il, il y a différentes façons de vivre le capitalisme et de gérer les aléas d'une économie de marché. Nous avons été frappés par les attitudes profondément différentes prises par les agriculteurs de part et d'autre de l'Atlantique face à la crise financière qui les touchait de plein fouet. Au Canada, l'exploitant assume, et peut-être même revendique, son entière responsabilité jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à son éventuelle disparition : "C'est une situation regrettable, bien triste, mais que voulez-vous, il s'est engagé trop légèrement, il a pris trop de risques et, en plus, il n'a pas eu de chance..., il n'y a plus rien à faire pour lui" nous disait un exploitant québécois sur un de ses voisins en liquidation totale d'exploitation. Parlant du même sujet, l'exploitant français nous tenait un tout autre discours: "Il est certain que ces exploitants en difficultés ont fait des erreurs, mais on les a acculés à de telles situations; pour moi il y a trois responsables, l'agriculteur qui n'a pas été assez prudent et méfiant, le Crédit Agricole qui a prêté de l'argent sans prendre des garanties suffisantes et l'Etat qui, depuis plus de trente ans,pousse les agriculteurs à investir toujours plus, malgré un marché de plus en plus aléatoire. Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait qu'un seul responsable". Face à une même crise, deux attitudes individuelles, mais aussi deux attitudes politiques; de nombreuses et tragiques ventes aux enchères ont entaché la vie rurale américaine durant ces dix dernières années, alors qu'en France, malgré un accroissement considérable des exploitations en situation de faillite, les ventes par adjudication sont restées un phénomène très marginal. En France, trois terrains ont été choisis. La région de Saint Jean Brévelay en Bretagne est typique de l'évolution d'une agriculture de polyculture-élevage traditionnelle vers un système de production animale intensif et spécialisé. Le Marais Poitevin présente la confrontation de deux systèmes de production, l'un, traditionnel, de polyculture-élevage, et l'autre de grandes cultures, plus moderne. Enfin, le Causse Noir, au sud du Massif Central, est tout à fait caractéristique d'un espace à faibles potentialités naturelles et faible densité de population et d'un système d'élevages semi-extensifs. Au Canada, nous avons retenu deux terrains. Le premier se trouve au Québec, dans la région du Bas-SaintLaurent; il présente toutes les caractéristiques d'une agri-

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culture dominée par un élevage laitier intensif. Le second, situé dans les grandes plaines du Middle West canadien (région de Régina dans le Saskatchewan), est typique du système de grandes cultures nord-américain. b) Les sociétés à système capitaliste dépendant. Ces sociétés diffèrent des précédentes car, industrialisées, elles connaissent les situations, avantages et inconvénients liés à ce type de développement, mais elles ne sont qu'en partie maîtresses de leur processus de développement (endettement extérieur, industries dominées par des capitaux étrangers, contrôle du FMI, etc..). Un essor socio-économique inégal (présence à la fois d'un développement industriel et d'une situation de sous-développement), maintient la présence, à la fois d'une grande diversité des rapports sociaux, liée le plus souvent au mode de colonisation, et de très fortes inégalités sociales à l'intérieur même de ces rapports sociaux. On est, dans les sociétés de ce type, en présence d'une profonde et réelle hétérogénéité dont il faut absolument tenir compte. Nous avons choisi le Brésil pour illustrer ce cas de figure et, à l'intérieur du Brésil, trois terrains exemplaires ont été étudiés. - Le Cariri dans le Nordeste (Paraiba). Le Cariri se trouve dans une zone semi-aride où les potentialités et les aléas naturels jouent un rôle important dans les possibilités de développement. Les structures agraires y sont tranchées avec, d'une part une minorité (1,5 %) de grosses exploitations (> à 500 hectares) et une forte majorité (77 %) de petites exploitations « à 20 hectares). Cette situation, héritée d'un type particulier de colonisation (capitaineries, puis sesmarias), crée des rapports sociaux originaux, instituant, d'une part un véritable monopole des terres en faveur d'une minorité, et l'autorité discrétionnaire de cette minorité sur l'ensemble de la population agricole (petits exploitants et moradores) d'autre part. Malgré des conditions sociales extrêmement variées, bon nombre de ces exploitants familiaux se réfèrent à un modèle de fonctionnement de type Paysan. Par contre, on note des hésitations, des positionnements divergents sur leur projet à venir j on les sent indécis entre leur souci de gérer au mieux les aléas climatiques et leur désir de devenir des producteurs marchands. Mais les incertitudes sont telles, tant du point de vue climatique que social et politique, qu'aucune tendance forte ne se peut se dégager. Ici plus qu'ailleurs la carence de l'Etat se fait durement sentir et, pourtant, ici plus qu'ailleurs, un stabilisation des populations agricoles est

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nécessaire. Rappelons que c'est de cette région du Nordeste que se sont réalisées, et continuent de se réaliser, les grandes migrations de populations vers les grands centres urbains. - Les régions de Leme et d'ljui (Etats de Sâo Paolo et du Rio Grande do SuI). L'agriculture familiale, fortement implantée dans ces deux régions, se caractérise par des structures de production plutôt modernes et bien intégrées à l'économie de marché (production de coton, de soja, de café et d'agrumes). Par contre, ces deux régions se distinguent par leur histoire agraire. La région de Leme est traditionnellement dominée par les grandes propriétés productrices de café. Ces grands propriétaires s'entouraient de petits producteurs, les "colonos", qui constituaient l'essentiel de sa force de travail. La crise du café, dans les années 30, pousse les "fazendeiros" à diminuer la production du café et à lui substituer d'autres produits comme le coton. Cette évolution s'accompagne d'une transformation du statut des "colonos" qui deviennent progressivement des "meeiros" (sorte de métayers), puis des petits propriétaires indépendants. Ici, le "Modèle Originel" fait référence surtout à l'accession des producteurs à leur autonomie, c'est à dire à la propriété de la terre, et à l'organisation familiale qui s'est structurée autour de ce fondement. Cependant, reste toujours présent dans leur esprit le mode de fonctionnement de la grande exploitation et on peut se demander la place que tient encore ce modèle dans leur système de représentation. La région d'Ijui (Rio Grande do Sul) est un lieu de colonisation très particulier. En effet, nous y retrouyons les différentes communautés de colonisation (polonaise, italienne et allemande), qui ont conservé l'essentiel de leurs caractères socio-culturels d'origine. La plupart des producteurs familiaux, très imprégnés du modèle Paysan, sont généralement des producteurs de blé et de soja, modernes et très intégrés au marché. Si, dans l'ensemble, les exploitations restent de tailles moyennes (moins de 100 ha), il existe de grosses structures fonctionnant sur la base du salariat. c) Les sociétés en voie de développement. Ces sociétés se situent dans un contexte si particulier qu'il faut les considérer comme un type en soi. D'abord, elles sont confrontées très souvent à des contraintes naturelles (pauvreté ou fragilité des sols, sécheresse) qui limitent considérablement leur possibilité de développement. Ensuite, elles doivent supporter un taux de croissance démographique très important et cela dans une conjoncture

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de faible croissance économique. Enfin, la plupart d'entre elles. ont connu une période de colonisation qui les. a marquêes, plus ou moins profondément selon sa durêe et sa dureté. Cette réalité pose déS problèmes particuliers (conservation du milieu naturel, flux démographiques), implique des objectifs spécifiques (reproduction du milieu naturel,autosuffisance alimentaire, stabilisation de la population rurale), et donne, alors, à l'exploitation familiale des rôles et des fonctions plus larges (conservation du milieu, production, réservoir de main d'oouvreet régulation des flux démographiques) . La Tunisie se situe dans ce contexte et présente l'avantage d'être un pays "ouvert", toujours à la recherche de sa voie. La décolonisation a entraîné une réforme agraire qui a installé une agriculture de type .collectiviste. Ici comme ailleurs, déçus par les capacités productives de cette forme de production, les dirigeants opèrent progressivement une restructuration foncière qui privilégie l'installation de petites exploitations individuelles, sans pour autant exclure l'installation de grosses entreprises privées sur certaines terres de l'Etat. Dans ce contexte précis,une bonne connaissance des exploitations familiales, de ces tenants et de ces aboutissants, est essentielle pour comprendre ce qui se passe, les échecs, mais aussi les réussites des actions de développement mises en oeuvre. A quel modèle de fonctionnement de l'exploitation se réfèrent ces agriculteurs tunisiens? un modèle Colonial? Tribal? Paysan? Selon le cas, ils formuleront des projets différents et élaboreront des stratégies appropriées. Or nous ne savons rien, ou pas grand chose, de tout cela. En Tunisie, nous avons enquêté dans deux régions. La région de Zaghouan, au sud-ouest de Tunis, se trouve dans la zone semi-aride; c'est une région de céréaliculture associée à de l'élevage ovin de type extensif. Dans certains endroits où l'irrigation est possible, des cultures maraîchères et fruitières intensives se sont développêes. La colonisation française a fortement marqué l'espace et, aujourd'hui, l'Etat est le plus gros propriétaire de la région (43 % des terres). La région de Ras El Djebel, au nord de Tunis, est dans une zone subhumide, donc moins soumise aux aléas climatiques. Traditionnellement dominée par une petite agriculture familiale de maraîchage, le développement de la colonisation y est resté très limité.

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d) Les sociétés à système collectiviste (9). Ces sociétés, contrairement aux précédentes, ne sont pas dominées par une économie de marché et ont installé de façon plus ou moins systématique une agriculture collectivisée (coopératives et fermes d'Etat). La Pologne est un cas particulier dans l'Europe de l'Est, car, malgré la collectivisation des terres, elle a conservé un grand nombre d'exploitations individuelles. En ce sens, elle représente, pour nous, un domaine d'observation particulièrement intéressant. Depuis la seconde guerre mondiale, l'agriculture familiale fonctionne au sein d'une économie dirigée et planifiée qui lui est struturalement étrangère. D'abord, parce qu'elle représente une forme de propriété autre que celle prônée par l'idéologie du pouvoir dominant, la propriété privée, ensuite, parce que ses mécanismes de fonctionnement et sa logique d'expansion restent contradictoires avec les principes régissant l'économie planifiée d'un Etat totalitaire. C'est pourquoi, bien souvent, "les systèmes collectivistes cherchent systématiquement l'élimination de cette distinction, de la même manière que l'organisme humain s'efforce d'expulser tout corps étranger". Ce n'est pas le cas en Pologne où la structure des relations entre l'Etat et l'agriculture familiale a sa propre dynamique et peut tout à fait se comprendre dans ce que Marcuse appelle le rapport "Tolérance- Répression". Si comme en France et au Canada, l'agriculture familiale polonaise trouve ses références culturelles dans le modèle de l'exploitation paysanne (10),le système dans lequel elle fonctionne ne lui permet pas d'envisager une évolution vers un modèle de type Entreprise de production. La différence est de taille et l'un des problèmes essentiels qui se pose à nous, dans ce cas précis, est de déterminer le projet dont est porteur l'exploitant familial polonais, quel est son "Modèle Idéel" (pour peu qu'il en ait).
9) Notre analyse de ce système se situe juste avant l'effondrement du monde communiste (l'enquête sur les terrains polonais a été effectuée en 1988). Il est évident qu'aujourd'hui, c'est à dire deux ans après cet effondrement, la problématique sur l'exploitation familiale ne se pose plus dans les mêmes tennes et que l'intérêt est sutout d'étudier le comportement des exploitants face à la transition. Cependant, cette analyse, qui se situe à la veille de la rupture, conserve tout son intérêt en tant que dernière observation de cette population dans le système collectivisé et que point de référence précieux pour tout analyste désireux de comprendre les attitudes et les réactions de ces exploitants familiaux qui ont vécu pendant plus d'un demi siècle dans un tel système. 10) cf J.TEPICHT, op. cit.

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La recherche a porté sur trois terrains. La commune de Drobin en Mazovie, est typique d'un secteur agricole dominé par l'exploitation familiale (les exploitants familiaux contrôlent près de 90 % des terres cultivables) ; considérée auparavant comme traditionnelle, l'agriculture de Drobin s'est modernisée de façon "intensive" et peut être considérée, aujourd'hui, comme un cas exemplaire de modernisation. La commune de Steszew, située dans la voïvodie de Poznan, présente un cas de figure plus diversifié; les exploitations familiales n'occupent que 52 % des terres, le reste étant exploité par le secteur "socialisé" ; les exploitations familiales, assez bien équipées, obtiennent généralement de bons résultats. Dans la commune de Zator, située à 40 km de Katowice, la quasi-totalité des terres appartient à des particuliers; l'exploitation, de très petite taille (2,8 ha en moyenne) est dirigée par un chef double actif; l'agriculture y est plus traditionnelle, moins technique et plus autarcique.
Un souci de représentativité au niveau local.

Si notre échantillonnage aux différents niveaux d'observation (pays et terrains) se veut exemplaire, la préenquête a démontré la nécessité de travailler sur un échantillon représentatif au niveau des terrains. C'est-àdire un échantillon prenant en compte les différentes situations où se trouvent les exploitations familiales. Se pose alors, encore une fois, le problème quasi-insoluble de la définition de critères typologiques communs. Les exploitations se définissent et se différencient les unes des autres sur des critères extrêmement variés; ici, c'est la surface qui est le plus signifiant, là, c'est le niveau de mécanisation ou l'endettement, et ailleurs ce sera la disponibilité de revenus extérieurs, etc... La solution était d'utiliser au mieux les connaissances et les compétences des chercheurs sur leur terrain. En effet, chaque chercheur connaît, explicitement ou implicitement, les facteurs principaux autour desquels se structurent et se différencient les exploitations; il peut alors proposer une analyse typologique des exploitations de son terrain et donc réaliser, sur de telles bases, un échantillon représentatif. Si toute liberté et confiance ont été données au chercheur pour établir son échantillon d'exploitations, nous nous sommes imposés, néanmoins, un cadre commun dans lequel devait se comprendre la typologie, ceci pour éviter une trop grande dispersion des approches. Ainsi, les échantillons ont été réalisés sur des critères spécifiques au

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terrain, mais toujours significatifs du degré d'intégration des exploitations à l'économie de marché. Parallèlement, ont été pris en compte des données de statut (l'âge, le sexe ou le statut familial du chef d'exploitation). Afin de ne pas multiplier le nombre d'exploitants à enquêter, tout en en conservant un nombre minimum dans chaque type, les typologies se limitent à 4 ou 5 grands types. 50 exploitations ont été enquêtées sur chaque terrain, soit un minimum de 10 par type (11).

11) Nous disposons donc d'une base de données collective sur plus de 600 exploitations, réparties dans 13 terrains et 5 pays.

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L'exploitation familiale dans les sociétés , capitalistes avancees

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