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L'agriculture française en proie à l'écologisme

De
240 pages
Les thèses des écologistes couramment admises et désormais politiquement correctes, telles l'incompatibilité de l'agriculture conventionnelle avec le développement durable ou le mépris du productivisme, sont largement excessives et méritent d'être réfutées. Au risque de déplaire, l'auteur prend la défense de l'agriculture scientifique et compétitive - position qui lui apparaît complètement compatible avec l'amour de la Nature. Voici des raisons de juger paralysante la politique de précaution absolue.
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L'agriculture

française

en proie à l' écologisme Moissons interdites

Biologie, Ecologie, Agronomie Collection dirigée par Richard Moreau
professeur honoraire à l'Université de Paris XIL correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de I'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie. Déjà parus
Arnaud MAUL, Approche évolutionniste de la sexualité humaine, 2005. Laurent HERZ, Dictionnaire des animaux et des civilisations, 2004. Michel DUPUY, Les cheminements de l'écologie en Europe, 2004. René MONET, Environnement, l'hypothèque démographique, 2004. IgnacePITIET, Paysan dans la tourmente.Pour une économiesolidaire,2004. Conséquences - Lutte, 2004. Paul CAZAYUS, La mémoire et les oublis, Tome L Psychologie, 2004 Paul CAZAYUS, La mémoire et les oublis, Tome II, Pathologie et psychopathologie, 2004. PREVOST Philippe, Une terre à cultiver, 2004. LÉONARD Jean-Pierre, Forêt vivante ou désert boisé, 2004. DU MESNIL DU BUISSON François, Penser la recherche scientifique: l'exemple de la physiologie animale, 2003. MERIAUX Suzanne, Science et poésie. Deux voies de la connaissance, 2003. LE GAL René, Pour comprendre la génétique. La mouche dans les petits pois,2003. ROQUES Nathalie, Dormir avec son bébé, 2003. BERNARD- WEIL Elie, Stratégies paradoxales en bio-médecine et sciences humaines, 2002. GUERIN Jean-Louis, Jardin d'alliances pour le XXIè siècle, 2002. VINCENT Louis-Marie, NIBART Gilles, L'identité du vivant ou une autre logique du vivant, 2002. HUET Maurice, Quel climat, quelle santé ?, 2002. ROQUES Nathalie, Au sein du monde. Une observation critique de la conception moderne de l'allaitement maternel en France, 2001. ROBIN Nicolas, Clônes, avez-vous donc une âme ?, 2001. BREDIF Hervé, BOUDINOT Pierre, Quelles forêts pour demain? Eléments de stratégie pour une approche rénovée du développement durable, 2001. LAMBERT Denis-Clair, La santé, clé du développement économique. Europe de l'Est et Tiers Mondes, 2001. DECOURT Noël, Laforêt dans le monde, 2001.

Ibrahim NAHAL, La désertification dans le monde. Causes - Processus -

Claude MONNIER

L'agriculture française en proie à l' écologisme
Moissons interdites

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-7986-7 EAN: 9782747579865

MOISSONS INTERDITES

Je pense que le temps est venu pour moi de témoigner, dit-il après un instant avec un sourire bizarre. Julien Gracq Le Rivage des Syrtes

Sommaire
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

1. 2. 3. 4.

La Marée Verte Vox Populi Vox Dei, l'émotion fera le reste... Le Grand Bond en Arrière: l'agriculture biologique Nitrates

15 31 41 55 71 85 119

5.
6. 7. 8. 9.

Orthodoxie- Hérésie, Haro sur le Productivisme
L 'agriculture revisitée La nouvelle idole La carotte ou le bâton? Les mesures politiques et
règle ment a ires.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 147

Des sujets qui fâchent: la sécurité alimentaire - les
OG M . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 59

10. Qu'en pensent-ils ? 11. L'agriculture aux cent noms du troisième millénaire
Con Bib c I us Ii 0 grap ion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. hie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

175 203
22 235 7

Liste des abréviations

237

Introduction

De temps immémoriaux, l'Agriculture a toujours évoqué, pour les contemporains, quiétude et apaisement. Sous ses aspects millénaires, avec ses attributs éternels, son florilège d'adages moyenâgeux, ses champs, ses champeaux, ses champtiers, ses champagnes et ses champarts, ses croquants et ses manants dévotement représentés au travail sur les vitraux de nos cathédrales, scrupuleusement observés dans les miniatures de Fouquet, l'agriculture française fidèlement retracée au fil de ces images naïves, sagement occupée dans l'ordre éternel des champs, était le fonds solide et rassurant d'un patrimoine inoffensif et respecté dans l'imaginaire collectif... Les sophistications surprenantes, c'est dans la ville qu'elles apparaissaient. Les citadins étaient les premiers et restaient longtemps les seuls à connaître les nouveautés, jouissance qui leur conférait d'ailleurs un complexe de supériorité évident. La jeune Agnès, de Molière, devait remercier un mari Qui de ce vil état de pauvre villageoise Vousfait monter au rang d'honorable bourgeoise. Mais ce complexe pouvait aussi s'accompagner d'une condescendance sympathique: J'aime les paysans disait Montesquieu, ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. La confiance régnait. Encore récemment, il suffisait à la Porte de Versailles, à Paris, au Salon de la Machine Agricole, de pénétrer à l'heure du déjeuner dans le grand Hall des Provinces françaises, d'être saisi par les odeurs et les rumeurs évocatrices de plantureux banquets

campagnards et de profusion rabelaisienne, par les bruissements et les éclats qui remplissaient le vaste édifice - pourtant neutre et sans âge - pour retrouver un instant dans sa joyeuseté et dans sa truculence la vieille France rurale. Dans tous les stands, le mélange réussi d'agriculteurs et de citadins également rompus, également abasourdis d'images et de sons, évoquait assez bien un accord issu du fond des âges, résumait en un tableau vivant la représentation familière d'une société peu à peu disparue, prolongeait une façon encore bonhomme de traiter l'agriculture. Société rurale et société urbaine restent toutes deux attachées à leur territoire, une France aux paysages divers et mesurés, si magistralement présentée par Vidal de Lablache dans son Tableau de la Géographie de la France en introduction à l'Histoire de France de Lavisse, aux alentours de 1900. La campagne, en dépit d'un exode rural largement entamé, était restée peu différente après la Grande Guerre, la motorisation très limitée encore. Mais les suites de la Seconde Guerre Mondiale vont entraîner des modifications considérables dans les moyens de production, et par voie de conséquence, dans les activités et les mentalités des fermiers français. Baptisé Colossale mutation par De Gaulle ou Grand chambardement dans les campagnes par l'historien F. Braudel, il s'agit d'un bouleversement irréversible de la société rurale. Les usages séculaires patiemment élaborés, silencieusement et presque immuablement répétés, laissent la place à des séquences motorisées promptement menées et promptement disparues. Certains s'en affligent, blessés par l'intrusion de l'esprit de géométrie dans le domaine du bucolique, mais tous devinent bien, derrière ces mouvements dispersés et souvent fugitifs, une agitation cohérente et féconde. Beaucoup, toutefois, ne peuvent se défendre d'une sourde méfiance. .. De leur côté, les agriculteurs sont inquiets de voir leur travail suspecté et irrités de leur impuissance à se justifier. Pourquoi cette méfiance? Parce qu'on s'accoutume à tout ce qui va bien. La première partie du XXème siècle n'a été faite que des menaces, préparatifs et carnages de deux guerres mondiales successives. Après 20 ou 30 ans de paix, ne 8

manquant plus de rien pour sa nourriture, dans une Europe en construction, une Europe pacifique, la France oublie facilement les moments les plus durs de son histoire. Alors que toutes les générations passées ont frissonné au spectre toujours menaçant de la guerre, la grande peur d'à présent est celle... des nitrates agricoles. Autre signe des temps: les restrictions sont depuis longtemps derrière nous: ce sont les excédents qui nous hantent! Après avoir remis à une armée de métier le soin de les défendre, les Français souhaitent désormais confier à une autre troupe, celle des agriculteurs, le soin de défendre leur environnement tout en assurant leur subsistance. Une nourriture abondante, de qualité et bon marché est un acquis qui semble bien définitif. Une campagne riante et toujours accueillante pour le week-end en doit être un autre. Agriculteurs, à vous de jouer! Au vu des progrès accomplis de 1945 à 1975 - les 30 glorieuses - ce pari ne paraissait pas insensé, le premier enjeu gagné était de bon augure pour le second, et les intéressés paraissaient bien partis puisqu'en 1979 M. Jacques Poly, alors président de l'INRA, décernait publiquement ce compliment: Il est clair que la promotion industrielle de l'Agriculture qui s'est installée dans notre pays depuis lafin de la guerre a été un
succès, une réussite totale.1

M. Jacques Poly n'était pas n'importe qui: Directeur respecté de l'Institut de la Recherche Agronomique, il était très écouté, et d'autant plus facilement qu'il parlait admirablement. Il était donc convaincant, parfois trop, peut-être, comme on le verra par la suite. Pour tous ceux qui avaient vécu ou connu par ouï-dire les privations de l'Occupation cette renaissance était prodigieuse. Si quelques nuisances jusqu'alors inconnues étaient apparues, on n'y regardait pas de si près, et l'on pardonnait à des méthodes modernes aussi efficaces d'avoir joint un peu de désagréable à l'utile. Il fallut attendre que cette part de désagréable prît le nom de pollution pour que la peur fasse son entrée.

1

Assemblée

générale CSP, Château de Breteuil, 31 mai 1979.

9

La recherche agronomique publique avait une large part des succès célébrés par son directeur. Elle s'était prêtée de bonne grâce aux desiderata exprimés par les premiers artisans du renouveau, à la Libération. Elle avait créé, à l'intention du sud de la Loire, une nouvelle variété de blé, l'Etoile de Choisy, une réussite qui ouvrait la voie à une généralisation de la bonne culture pour la France entière. Certaines stations agronomiques confiées à de bonnes mains allaient rendre de signalés services dans leur région et au-delà. En s'étoffant, l'institution allait explorer toutes les régions de l'agronomie, y compris les sciences économiques et sociales. Les CETA (Centre d'études techniques agricoles), bureaux d'études avec ingénieurs et champs d'essai créés - le premier en 1944, 3 en 1948, 40 en 1952, 60 en 1954 et près de 1000 en 1964 - à l'initiative et aux frais de quelques agriculteurs groupés, avaient incité quelques Directeurs départementaux des Services Agricoles à organiser des journées d'information, puis des services de vulgarisation appelés à se généraliser en passant sous l'autorité des Chambres départementales d'agriculture reconstituées. Cette vulgarisation allait bien marcher. De leur côté, coopératives et industriels - fournisseurs allaient mettre des technico-commerciaux au service de leurs acheteurs: ils seront mis en cause, accusés d'inciter à trop traiter, donc à polluer, mais sans bonne raison car ils conseillent intelligemment. Pendant toute cette longue période, c'est sans défaillir que les services du Ministère de l'Agriculture favorisent l'expansion. Les agents de ses services extérieurs (Services départementaux de l'Agronomie, Services vétérinaires et Génie rural), se révéleront des informateurs et des conseillers indispensables tout en assurant les tâches administratives de rigueur avec une mention toute spéciale pour le corps du Génie rural dont les ingénieurs, amenés à instruire les dossiers d'investissements publics ou privés, collectifs ou individuels gagneront la confiance des administrations, des administrés et des organismes responsables des financements. Du succès de ces investissements a dépendu, il est superflu de le rappeler, l'heureux développement de l'agriculture moderne.

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Pour parvenir à comprendre comment l'image de l'agriculture a pu se dégrader si profondément dans la société civile qui la respectait sans réserves jusque vers 1985, comment la crise de confiance s'est installée en vingt ans, nous allons rechercher d'où provenaient les premières voix qui se sont élevées pour récuser ses succès et contester sa pertinence. C'est l'apparition de La Marée verte, qui fera l'objet de notre première investigation. Sans aller jusqu'à parodier l'air de la calomnie et le Barbier de Séville, car la perfidie n'est pas ici à l'origine de la médisance, nous devrons observer combien les objections, d'abord argumentées et conditionnelles, reprises par les canaux multiformes où s'alimente l'opinion publique sans souci des nuances, s'enflent et se déforment au fur et à mesure, et peuvent devenir des reproches absolus assortis d'interdits dévastateurs. Vox populi tentera d'analyser un par un les méfaits à mettre au compte d'une désinformation collective. Sans plus attendre, nous irons au spectacle que nous offre l'agriculture bio. Depuis deux ou trois décennies, les prosélytes d'une croyance qui passe désormais pour vertueuse et salutaire pratiquent un retour aux vieilles méthodes agricoles. Ce rappel des premiers efforts d'une agronomie chancelante peut sembler cocasse. Nous appellerons ce chapitre Le Grand bond en Arrière, parce que la satisfaction des fidèles du bio se place à l'opposé de la vaniteuse satisfaction de Mao Tsé Toung et de son Grand bond en Avant. Fidèles à notre parti pris de cas concrets, pour saisir sur le vif et mieux comprendre, pour mieux mesurer les contrariétés des professionnels face aux nouvelles traverses rencontrées, nous examinerons l'une des premières, l'affaire des Nitrates. Ainsi verra-t-on qu'il n'y a pas que l'impécuniosité qui mine les agriculteurs. Le cas des nitrates illustre leurs nouvelles inquiétudes. Ces problèmes sont souvent présentés trop légèrement pour ne pas leurrer, même parfois des responsables. Il va donc s'agir de démêler les raisons pour lesquelles, faisant chorus avec les clameurs d'effroi de profanes, d'autres voix, mais celles d'experts, prennent à parti l'agriculture « productiviste» et semblent trouver, à son procès, un

Il

soulagement à leurs propres doutes. Haro sur le productivisme rassemble maintenant une vraie foule. Certains se chargent de donner un nouveau look à notre agriculture. S'en informer sera l'objet de la trilogie de l'agriculture revisitée. On y verra la compassion des experts se porter maintenant sur les consommateurs et les promeneurs, quitte à charger les producteurs agricoles d'un sérieux complexe de culpabilité. Sociologie, territoires, paysages seront successivement étudiés. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement quand déferle sur l'Europe la vague d'un mouvement sécuritaire sans précédent? La défense de l'environnement est devenue un problème politique majeur... Le développement durable dicte la conduite à tenir. La nouvelle idole est-elle un mythe ou une réalité? Mérite-t-elle ce crescendo d'égards spectaculairement consentis et affichés? Ce sera le thème du chapitre VII. Aucune prise de position officielle n'est venue « dédouaner» l'agriculture scientifiquement conduite de la façon la plus réglementaire qui soit. Aucune proposition n'a été avancée pour une méthodologie expérimentale opposable aux seules affirmations des critiques passionnelles et péremptoires de l'opinion. Les professionnels de l'agriculture quotidienne n'ont pas à s'étonner de ne plus voir que des « privés» soutenir sans mollir l'agriculture de pointe. A quel saint va devoir, dans ces conditions, se rallier le pouvoir politique? Quelles vont être les mesures prises? Il faut tenir compte de l'air du temps, c'està-dire de l'esprit écologiste, et des réalités communautaires. Les décisions appartiennent à Bruxelles, exprimées par des règlements directement applicables en France ou par des directives transposables, avec des délais, en droit français. Cette petite étude est l'objet de La carotte ou le bâton? Une incursion au cœur de deux problèmes quotidiennement abordés dans le public et la Presse est prévue dans Des sujets
qui fâchent. .

Probablement parce qu'il est aisé de vilipender le progrès sans cesser d'en profiter, le succès des sourcilleux et vertueux gardiens de la planète est considérable. Jamais on n'a vu tant de bonnes résolutions souscrites par tant de bonnes âmes. Les Cassandre sont écoutées. Ce sévère puritanisme de 12

l'environnement, qui fait d'ailleurs un étrange contraste avec l'hédonisme des mœurs, veut qu'il soit séant d'afficher toute sa méfiance. Certains esprits, pourtant, acceptent encore de ne pas nier le progrès mais le coup de frein donné au développement scientifique de l'agriculture est un événement significatif. Qu'ils aient ou non vocation à le faire, beaucoup s'arrêtent sur cette signification. Qu'en pensent-ils? est le sujet de l'avantdernier chapitre. Au terme de cette étude, constatant l'état fractionné des consciences, individuelles ou collectives, parmi les agriculteurs et leur obligation de réagir aux reproches, c'est à une sorte de déconstruction qu'on peut actuellement assister dans notre agriculture. Les cent noms de l'agriculture, ceux d'une agriculture aux cent coups, font état de ces flottements et sont le reflet de différents états d'âme. Notre conclusion sera de garder notre foi dans les méthodes expérimentales de la science. En espérant que la spirale du risque et de la précaution cesse de s'élargir inconsidérément, que notre période d'incertitude stérilisante s'achève, que la parenthèse des refus se referme, et qu'un terme soit mis aux temps des moissons interdites.

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1

La Marée Verte
Sans se reposer sur ses lauriers, veillée plutôt que surveillée par des structures administratives motrices, l'Agriculture postgrand chambardement travaillait tranquillement à sa manière, à son rythme soutenu d'innovations techniques de toutes sortes, protégeant ses moissons jusqu'au dernier moment; sans peur et sans reproche, elle ne redoutait rien de son entourage. Elle n'avait pas encore senti le grand vent de l'écologie s'approcher d'elle. Il va sans dire que rien n'aurait été possible sans les industries de fournitures en amont de la production: machinisme, engrais, défense des cultures. Dans un même effort de recherche et de développement, elles ont apporté l'essentiel de la modernisation: le matériel et les produits destinés à nourrir les plantes et à les protéger, ce qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'intrants. Et c'est précisément et particulièrement aux intrants que vont s'en prendre les premiers écologistes. D'où venaient ces trouble-fête? Retracer l'origine du mouvement écologiste, décrire son déferlement, excéderait le cadre de ce volume. Mais son succès a si considérablement ébranlé la confiance du monde occidental - et des français en particulier - dans certains domaines de la science: nucléaire d'une part et agronomie de l'autre, qu'il apparaît fondamental, aussi bien comme révélateur sociologique que comme perturbateur, outrecuidant mais persuasif.

Des savants inquiets
Si l'Agriculture n'était pas sur ses gardes à l'apparition des premiers signaux, c'est que, peu sensible aux voix éplorées de

quelques écrivains inconsolables des églogues virgiliennes, elle n'avait prêté attention qu'aux voix de véritables savants, des savants conscients des limites à ne pas franchir trop allègrement et vigilants à les rappeler, des savants qui mettaient en garde mais ne condamnaient pas, garantissaient l'acquis, et, somme toute, rassuraient. Peu préparés toutefois par leur formation rigoureuse à anticiper l'usage abusif qu'on ferait de leurs avertissements, et soucieux d'être accessibles au plus grand nombre, ces savants s'étaient exprimés avec simplicité tout en employant des mots scientifiques. Des mots sur lesquels se jetteront sans les mesurer des profanes, prosélytes enthousiastes heureux d'asseoir leur supériorité en utilisant des mots qu'ils n'entendent point et de sabrer à tort et à travers dans une charge écologique vengeresse. Parmi ces savants de tendance écologiste, c'est à René Dubos (1901-1982), à Roger Heim (1900-1979), et à Jean Keilling (1902-2000) que l'on peut penser d'abord. René Dubos, trop peu connu en France car il avait fait sa carrière en Amérique, mal récompensé en Amérique car il venait de France, est un grand chercheur qui a beaucoup trouvé et beaucoup réfléchi. Agronome de formation, ses travaux lui ont fait découvrir la tyrothricine avant la guerre et avant que Waksman auprès de qui il travailla aux USA ne découvre la streptomycine et la gloire. Pénétré des méthodes pastoriennes, il était ébloui par toutes les sciences du vivant; il voua à la nature un respect et un amour qu'il célébra dans de nombreux ouvrage. Courtisons la Terre en est le titre le plus significatif. Un autre: Nous n'avons qu'une Terre conduisit à la création du Programme des Nations Unies pour l'Environnement. Mais il tenait à rappeler, et il y insistait, que la Nature a besoin des hommes. Il niait que la nature ait toujours raison. Roger Heim, botaniste (après sa sortie de l'Ecole Centrale) mondialement réputé et finalement Directeur du Muséum National d'Histoire Naturelle, jetait lui aussi des cris d'alarme; en 1973, il pensait aux forêts amazoniennes de l'an 2000 : L'Angoisse de l'An 2000, paru en 1973, est ainsi commenté à cette date par le professeur de Pathologie Végétale ViennotBourgin (1906-1986): A une époque où un courant certain, 16

mais encore mal assuré, traverse l'opinion publique pour considérer que la Protection de la Nature est une nécessité, le professeur R. Heim présente un recueil de textes, adresses, discours prononcés pour dénoncer les actions destructrices de l'Homme aux dépens du monde vivant. On y trouve également des préfaces rédigées pour deux ouvrages qui ont connu un grand retentissement: Printemps silencieux de Rachel Carson, à laquelle un hommage posthume est rendu, et de Jean Dorst, Avant que Nature meurel. Jean Keilling de son côté, microbiologiste et professeur à l'Institut Agronomique faisait déjà, en 1968 une communication à l'Académie d'agriculture sur Un aspect méconnu du problème de l'eau dans laquelle il signalait l'inconvénient pour les animaux d'un excès de nitrates dans leur eau de boisson. Il reprenait des analyses de nitrates faites à Paris par Boussaingault en 1856. On peut juger que les dégâts de phénomènes redoutés et surveillés depuis 150 ans par des spécialistes vigilants, et mal éclaircis encore, ne doivent pas être foudroyants! Quoi qu'il en soit, puisqu'on cherche des repères historiques, signalons qu'en 1973, la même année que l'Angoisse de l'An 2000 de Heim, paraît le n° 30 d'Aménagement et Nature dans lequel Keilling, encore, signe un article. Cet article est consacré saison en 2004 - sur la valeur de l'environnement, valeur qu'on cherche à évaluer bien que non-marchande. Ce souci de donner un prix à la nature émerge aujourd'hui comme on le verra à propos des préoccupations surgies pour la conservation des « aménités» de la campagne. On conçoit qu'il se révèle ardu! De ces personnalités fort intelligentes et fort averties, l'Agriculture recevait des conseils, pas de reproches. En eût-elle reçu, la légitimité scientifique de ces auteurs lui aurait imposé d'en tenir compte. Il n'en allait pas de même pour d'autres chantres de la nature qu'on allait désormais reconnaître sous le vocable générique d'écologistes.
à des études fort intéressantes car très originales

- et toujours

de

1

Dorst 1. (1924-2001),

Avant que Nature meure, 1965.

17

Précurseurs et prophètes
Lorsqu'au cours d'une conférence internationale en 1866 le naturaliste allemand Haekel (1834-1919) prononca pour la première fois en public le mot écologie, il désignait ainsi une nouvelle section des sciences naturelles. Un congrès scientifique réuni à Bruxelles en 1910 a confirmé le mot dans la terminologie officielle. L'objet de cette nouvelle science était d'étudier les rapports de l'être vivant avec son milieu naturel, en particulier les plantes dans leur écosystème, sans porter de jugements de valeur, sans devoir s'extasier ni s'affliger. Mais on s'est par la suite indûment emparé d'elle pour exalter la nature. N'est-ce pas alors, à proprement parler, une usurpation que d'employer le mot en lui conférant implicitement une signification abusive: supériorité systématique d'un équilibre « naturel », méfiance systématique des modifications apportées par l'Homme et finalement: Défense de toucher.. ou presque. C'est ainsi qu'il est maintenant et partout utilisé, à l'exception des laboratoires et des amphithéâtres encore animés par des spécialistes stoïquement attachés à sa signification première. Mais sur la place publique ce n'est plus cela. Le mot est scientifiquement dévalué. Il véhicule une admiration dévote, implique un devoir d'intraitable sauvegarde, et, gagnant en faveur populaire ce qu'il a perdu en rigueur scientifique, devient le mot-clé de tous ceux qui redoutent la moindre intervention humaine dans l'environnement, de tous ceux qui pratiquent le culte de la nature comme une idéologie, emportés dans un mouvement d'idée qu'on peut bien appeler l'écologisme. Le civisme écologique garde une signification positive, car l'état d'esprit consistant à respecter l'environnement - ce qui est hautement souhaitable et pratiqué instinctivement par les vrais terriens - mérite une prise de conscience généralisée. Mais c'est une forme d'éducation qui a pour objet d'accompagner l'action, pas de la paralyser. Il n'est pas indifférent, à ce propos, il est même essentiel de faire la différence entre, d'une part, ceux qui appartiennent à un mouvement structuré et combatif ou qui même, les Verts, ont transformé l'écologie en parti politique extrémiste, et ceux, d'autre part, dont le goût de la nature est simplement assez vif 18

et puissant pour qu'ils se sentent, et croient devoir s'appeler, écologistes. Ces derniers ne se confondront pas avec les deux catégories ci-devant citées qui, revendiquant l'écologie, se signalent en particulier par une aversion caractérisée pour l'agriculture moderne. Ce sont ces activistes, eux et leurs thèses, qui sont parties prenantes à notre débat. Leurs sympathisants de bonne foi n'ont pas à subir la pugnacité des ripostes de ceux qui sont en butte à l'acharnement des écolos. Egarés parmi ces derniers, ces sympathisants ne sont pas les destinataires de nos foudres. De fondation, les agriculteurs sont des amateurs de la nature; ils pensaient même en être les mieux affirmés, les champions, avant qu'on ne vienne leur donner des leçons. Ecologie, agronomie ne paraissaient pas devoir s'affronter, ni même s'éviter, pensant, à l'origine, servir une même cause, et dans de mêmes sentiments. Tandis qu'à l'heure présente, adhérer à l'écologie c'est limiter son action dans un champ compatible avec son credo et refuser le reste. Ce credo est d'accorder aveuglément la préférence au naturel plutôt qu'à l'élaboré; par voie de conséquence, à l'artisanal plutôt qu'à l'industriel et à l'ancestral plutôt qu'au contemporain. Sa pratique s'accompagne d'un parti pris quasi mystique dans la conduite à tenir vis-à-vis d'un monde naturel sacralisé; mais sacré depuis quand? A quelle date, à quel stade un site est-il encore resté dans son état naturel? Date arbitrairement déterminée laissée au choix de chacun, généralement suffisamment reculée pour qu'il soit impossible de fixer le point de départ de son inviolabilité retrouvée. On peut juger du subjectif de l'appréciation. Existe-t-il un passé révolu? Peut-on le saisir dans l'échelle des temps? Tout repose sur des choix spécieux. L'écologie populaire s'appuie sur deux supports arbitraires: 1° Une définition de la nature et du naturel, toute de subjectivité. 2° La supériorité du naturel sur l'intervention humaine, un jugement établi par simple affirmation, un postulat devenu pétition de principe dans toute la suite des raisonnements écologistes. 19

Dans la pratique, où l'homme doit agir, et faute de bases scientifiques établies, la difficulté est grande de distinguer dans plusieurs démarches celle qui se rapproche de l'intervention naturelle. En substituant à l'approche précautionneuse et précise des naturalistes du XIXème siècle un parti-pris d'hostilité à l'intervention, l' écologisme se nourrit plus volontiers aujourd'hui de sentencieux aphorismes que de protocoles expérimentaux. La règle d'or du « Sauvons la Nature» ou de « C'est la Nature qui a raison» reste plus souvent du domaine de l'émotion artistique que de la raison pratique. Aussi n'est-il pas étonnant que ce soit dans le lyrisme littéraire, ou dans les vaticinations philosophiques, qu'on rencontre les pères fondateurs de ces principes assortis de morales. Ainsi en est-il quand l'allemand Hans Jonas remaniant l'impératif catégorique de Kant nous expose son principe de responsabilité, assignant à la peur le rôle de guider l'esprit, lorsque Bachelard, lointain prophète de l'écologie, philosophe et poète décrit ses promenades dans sa Champagne natale, quand Edward Goldsmith l'anglais voyageur et missionnaire fonde en 1959 la revue The Ecologist et remet les vieux métiers à l'honneur, quand Lovelock, en Cornouailles, nous parle de Gaïa. Nous reconnaissons dans chacun de ces auteurs des accents sincères à coup sûr dans de brillantes variations convaincues,difficilement convaincantes. Est-il utile d'ajouter à tous ces parrains le nom de Théodore Monod? Véritable savant fourvoyé sur le tard dans une une écologie particulière, livrant les conclusions philosophiques de ses méditations dans le désert, il assure que la disparition de l'homme de notre planète lui importe peu pourvu que la nature subsiste telle quelle. On doit espérer que l'humanisme sans hommes dont il se fit le champion ne soit pas communicatif! Symbole charismatique que cette figure, victime du flou dans lequel le respect de la planète peut être enveloppé! La planète avant l'homme, c'est la deep ecology... Dans leur extase devant la nature, et dans leur exigence à conserver intacte sa biodiversité, les adeptes de cette formule extrême semblent oublier le fameux struggle for life, un constat affligeant mais dont nul n'a pu jusqu'alors se débarrasser. Si, comme beaucoup l'ont admis, la poursuite de la vie animale sur notre terre 20

implique la persistance de certaines espèces au détriment d'autres, n'est-il pas justifié, aux yeux d'un observateur cosmique impartial, de constater que l'espèce humaine est la plus habile à tirer son épingle du jeu? Serait-ce par courtoisie et par élégance morale que nous devrions nous effacer devant la biodiversité ?

Les écrivains doctrinaires
Le mot qui définit les ultras de l'écologie est, on le voit, un terme anglais: deep - profonde - ecology, Il ne faut pas oublier que ce mouvement d'idées a d'abord trouvé ses origines dans le monde anglo-saxon: c'est d'Amérique que parvient en Europe dans les années 50 Printemps silencieux le premier vrai signal, élégamment adressé, perçu par les non-initiés. La romancière Rachel Carson y regrette la nature de sa jeunesse. Le livre connaît un succès prodigieux, et des louanges universelles. Mais René Dubos lui-même, cette grande figure française qui fit sa carrière en Amérique où il illustra son pays, est resté scientifique tout en professant une sagesse écologique. Et il ne se prive pas de souligner: La campagne de Rachel Carson est le symbole d'une aspiration, sinon universelle, tout au moins largement répandue. J'ai cité cet auteur non pas pour discuter sa condamnation des pesticides, mais pour illustrer le fait que beaucoup ont un idéal esthétique de la Nature qui est en réalité une création de la pensée humaine. Les paysages que Rachel Carson avait contemplés dans sa jeunesse n'étaient pas la nature « naturelle », mais ils avaient été créés à partir de la nature sauvage deux ou trois siècles auparavant. Tout au long de ce livre, nous aurons l'occasion de retrouver cette confusion entre des souvenirs lointains qui vous sont chers et la sauvagerie disparue dont, à tort, on les pare. Cette opération mentale explique pour une large part la faveur qui entoure les produits bio. En 1948, vont paraître en France les traductions de deux livres d'un écrivain américain, Louis Bromfield, très connu pour
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Les Ingénieurs

de la Vie, avril-mai

1992, Spécial René DUBOS, p.53.

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son roman La Mousson et qui décrit, d'une façon pittoresque, poétique et attachante son retour à la Terre où il est né, dans l'Ohio, dans la ferme paternelle. Il s'agit de Plaisante Vallée et de Malabar. Bromfield y entremêle ses hymnes à la nature et ses soucis d'agronomie - le tout formant une sorte de manifeste d'agronomie écologique dans sa conception la plus actuelle. Mais à l'époque où furent écrits ces ouvrages, pendant la Seconde Guerre mondiale, c'est l'érosion de terres dont l'entretien en humus n'avait jamais été pris jusqu'alors en considération qui accaparait l'attention et l'emploi unique des engrais minéraux pouvait à juste titre être incriminé d'être à l'origine de ces dust-bowls. Aussi Bromfield s'étend-il inlassablement sur ses efforts pour la restitution de matières humiques à la fois par l'apport de fertilisants organiques et par des façons culturales superficielles intelligemment entreprises. Ce que les agriculteurs français, eux, n'ont jamais cessé de prendre en haute et constante considération. Par ailleurs, lui-même convient que les revenus de ses romans lui permettent de combler, pour le bilan financier de son exploitation, ce qu'un luxe de personnel et de moyens
matériels - des extras indispensables à la satisfaction prodigalité écologique - obère dangereusement. de sa

Toutes les prémices d'un grand mouvement d'idées se trouvent dans les écrits de ces prophètes. Mais leur culture scientifique n'était pas assurée et leur talent, leur sensibilité les cantonnaient dans une catégorie d'artistes voués à faire la conquête intellectuelle de pacifiques lecteurs dans un cercle restreint d'amateurs. En France, il est évident que la nature et ses paysages étalés à profusion dans tant de belles provinces ont nourri abondamment une littérature de qualité et que dans la première moitié du XXème siècle un romancier de talent comme Jean Giono a pu représenter une sensibilité « écologiste », à une époque où les raffinements matériels et spirituels semblaient plutôt réservés à la Ville.

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