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L'agriculture russe

De
515 pages
L'implosion de l'URSS en 1991 - peut-être l'événement le plus important de la seconde partie du XXe siècle - accentue une crise déjà ancienne du monde agricole et agro-industriel. La dévaluation du rouble en 1998 marque le redémarrage d'un essor agricole russe qui se traduit, deux ans plus tard, par la reprise des exportations céréalières. Le secteur agricole passe alors d'une attitude de résistance à une politique plus offensive, dont le chemin se dessine progressivement, entre ultra-libéralisme et préservation de la ruralité.
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L' AGRlCUL TURE RUSSE

Biologie, Ecologie, Agronomie Collection dirigée par Richard Moreau
professeur honoraire à l'Université de Paris XIL correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de I'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus Jean-Marc HOUSSARD, Hélène DELORME (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, 2007. Jacques CANEILL (dir.), Agronomes et innovation, 2006. Gabriel ROUGERIE, Emergence et cheminement de la biogéographie, 2006. Ibrahim NAHAL, Sur la pensée et l'action. Regards et réflexions, 2006. Maurice BONNEAU, La forêt française à l'aube du XXlè siècle, 2005. Alain DE L'HARPE, L'espace Mont-Blanc en question, 2005. René LE GAL, Comprendre l'évolution,2005. Dr Georges TCHOBROUTSKY, Comment nousfonctionnons, 2005. Jean TOTH, Le cèdre de France, 2005. France Pologne pour l'Europe, Les enjeux de la Politique agricole commune après l'élargissement du Jer mai 2004,2005. Louis CRUCHET, Le ciel en Polynésie. Essai d'ethnoastronomie en Polynésie orientale, 2005. Henri LOZANO, Le sens des choses. une logique d'organisation de l'univers, 2005. Pierre PIGNOT, Europe, Utopie ou Réalité ?, 2005. Pierre DE FELICE, L'image de la terre: les satellites d'observation, 2005. André NEVEU, Les grandes heures de l'agriculture mondiale, 2005. Philippe PREVOST (Sous la direction de), Agronomes et territoires, 2005. Claude MONNIER, L'agriculture française en proie à l'écologisme, 2005.

Jean-J acques HERVÉ

L'agriculture

russe

Du kolkhoze à l 'hypermarché

L'Harmattan

(Q L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02840- I EAN : 9782296028401

J'adresse mes remerciements aux amis qui m'ont encouragé à écrire ce livre. CHRISTOPHE CORDONNIER avec qui j'avais eu le plaisir de rédiger un chapitre du « Demeter 2004 » consacré à l'économie agricole russe, IVAN GREGORIEVITCH OUCHATCHEV, vice-président de l'Académie des sciences agricoles de Russie, JEAN GERlN, conseiller du Commerce extérieur de la France à Moscou, FRANÇOISBONNET, ancien correspondant du « Monde» à Moscou, VASSILIGROUBY, conseiller agricole près l'ambassade de Russie à Paris, ANNEDURUFLE ancienne attachée culturelle et CLAUDE BLANCHEMA ISON, ambassadeur de France à Moscou, et à beaucoup d'autres qui j'espère ne me tiendront pas rigueur de ne pas les avoir cités. .. Un grand merci également aux nombreux chefs d'entreprise et de coopérative agricole et agroalimentaire qui m'ont fait part de leur intérêt pour la publication d'un livre synthétique sur l'agriculture de la Russie. Je remercie pour leur concours PIERRE AUROUSSEAU, professeur de pédologie à Rennes qui a bien voulu relire le chapitre sur les sols, RAYMOND DIENER,expert agricole d'UbiFrance à Moscou, excellent connaisseur des marchés, ELIZABETH PELEKHINE dont les missions en Russie ont été stimulantes, mon confrère RICHARD MOREAUqui a accueilli avec enthousiasme ce livre dans sa collection, et PATRICK GOFMAN pour sa relecture professionnelle... Un très grand merci à mon épouse ANNE-MARIE,qui a supporté ce travail supplémentaire et a été ma première lectrice, critique et stimulante
Jean-Jacques Hervé

Un ruisseau près de Novossibirsk (Sibérie centrale)

«La Commune russe n'a pas été érigée par la loi, elle a précédé toute législation, et la loi n'a guère fait qu'en reconnaître, qu'en enregistrer l'existence. (...) la commune est la cellule primitive, la monade initiale de la nation. (...) Toute la vie russe semble avoir été originairement modelée sur ce type traditionnel. » Anatole Leroy-Beaulieu, « L'Empire des tsars et les Russes », p 460.

Un village rue, oblast de Saratov (Vallée de la Volga)

Un puits traditionnel dans les environs de Moscou

Introduction
Depuis la perestroïka, l'agriculture russe est engagée dans une transition sans précédent, ni dans son histoire, ni dans celle des économies agraires développées. L'implosion du système soviétique a brusquement accéléré un déclin du secteur primaire, amorcé depuis la stagnation de l'ère Brejnev, tandis que parallèlement, l'ouverture des marchés alimentaires aux produits d'importation instillait les germes d'un libéralisme débridé. En vingt ans, de 1984 à 2004, le paysage agricole et agroalimentaire russe a été bouleversé. La privatisation a transformé les structures agraires. La plupart des kolkhozes et des sovkhozes ont opté pour des statuts d'entreprise privée, mais sans disposer de référence pour déterminer leur valeur patrimoniale, et sans aucune expérience d'une économie de marché. L'abandon de la planification d'Etat a obligé les producteurs à assumer seuls leurs achats et leurs ventes, le choix de leurs fournisseurs et de leurs clients, et à supporter intégralement leurs dépenses et leurs recettes. Dans l'océan de la concurrence, ils ont navigué à vue, accumulant des pertes considérables. La décapitalisation et l'endettement pèsent sur les projets actuels de développement, sans cependant en empêcher l'émergence et parfois la réalisation avec des succès exemplaires. Placé au cœur du complexe agroalimentaire (APK), l'observateur impartial est frappé par l'inertie longue de l'histoire agraire de la Russie. Bien des descriptions rapportées par les grands voyageurs du 1ge siècle, notamment Leroy-Beaulieu, semblent avoir été écrites aujourd'hui. Malgré la télévision, qui dessert presque tous les villages, bien que souvent de façon médiocre, malgré un réseau ferroviaire dense et des lignes aériennes nombreuses et fonctionnelles, les distances demeurent énormes dans ce pays-continent et contribuent à son identité. Comme l'identité qui est à la fois ce qui distingue et ce qui réunit, les distances séparent les communautés mais les unissent dans leur recherche de voies originales d'adaptation au milieu et aux contraintes Mais cependant ce n'est ni la géographie, qui évoque celle du Canada, ni la fragilité de l'unité de l'immense territoire de l'URSS, hérité de l'empire des tsars, qui peuvent

expliquer la persistance des traditions séculaires de la Russie rurale dans la jeune Fédération de Russie. Sans embrasser les thèses panslaves, force est de reconnaître que le paysan russe est dépositaire de l'identité nationale. Il incarne la relation forte qui lie l'homme russe à la nature, omniprésente et puissante; il représente une formidable capacité de résistance aux outrages innombrables qui ont marqué l'histoire du pays. Résistance au servage qui se met en place quand l'Occident s'en détache; résistance aux maîtres tout-puissants qui l'asservissent jusqu'au début du 1ge siècle; résistance aux transformations brutales qui ont accompagné la suppression du servage; résistance aux exactions des Rouges et des Blancs pendant la révolution bolchevique; résistance à la collectivisation forcée et aux purges staliniennes; résistance à l'invasion des forces nazies; résistance aux absurdités de la planification centralisée; résistance enfin aux excès du libéralisme contemporain. .. Condamné malgré tout à nourrir le pays, le paysan russe a su faire survivre la communauté rurale traditionnelle (le mir). II a déployé des trésors d'ingéniosité pour dissimuler ses résultats réels, sauver ce qu'il pouvait des récoltes, conserver des ressources de base, des technologies et des savoir-faire, auxquels il a toujours eu recours. Insensibles à la force de cette histoire, la plupart des experts des grandes institutions financières internationales (IFIS) prévoyaient l'effondrement rapide du secteur agricole des pays de l'ex-URSS. Le vieillissement des équipements, le choc de la libéralisation de l'économie et la supériorité des méthodes occidentales devaient rapidement balayer les anciennes structures soviétiques. Et pourtant, sans accomplir toutes ces mutations, malgré des concessions formelles aux bailleurs de fonds internationaux, la Russie est redevenue exportatrice de céréales en 2001 et en 2002, récoltant, officiellement, près de 90 Mt de grains, alors que le parc de matériels n'aurait pas permis, selon les experts officiels, d'en moissonner plus de 60 Mt. Ces expertises comportent ainsi deux erreurs d'analyse. La première est de développer des approches quantitatives, alors que les sources statistiques sont entachées de biais systématiques, dont beaucoup n'ont pas encore été corrigés. La seconde erreur est de limiter les analyses historiques à une revue, souvent rapide, de la période soviétique. Peu d'auteurs ont eu la sagesse, ou la curiosité, de se défaire des passions qui ont marqué les relations de l'Occident pour ou contre l'idéologie et les régimes communistes. La plupart des rapports consacrés

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par la Banque mondiale à l'agriculture de la Russie ou des pays de la Communauté des Etats indépendants (CEl) se sont souvent limités à souligner comme une évidence que les structures collectivistes portaient un mal en soi, et se sont prononcés sans hésitation en faveur d'une privatisation étendue des entreprises, de la terre et des ressources naturelles. Bazile Kerblay avait su, en son temps, éviter ces pièges et donner dans ses études, hélas aujourd'hui presque introuvables, des descriptions remarquables de l'activité réelle des fermes soviétiques, basées sur des enquêtes de terrain, nourries par des entretiens directes, dans leur langue, avec les ruraux de tous rangs et de toutes conditions. De grands auteurs russes, notamment Kondratiev et Tchaïanov, liquidés par le régime stalinien, avaient aussi remarquablement analysé le monde agricole du début du 1ge siècle. Lajeune Fédération de Russie a des analystes de qualité, mais peu s'intéressent à l'agriculture, jugée trop conservatrice. La source d'information la plus intéressante reste donc le terrain et les initiatives des producteurs. Cherchant à être le plus objectif possible, j'ai choisi le cadre méthodologique de l'analyse économique institutionnelle. Elle présente d'abord l'avantage d'être bien adaptée au manque de données statistiques fiables. Mais elle permet surtout de décrypter les déterminants des politiques agricoles et d'éviter les pièges tendus par les regards idéologiques portés sur la Russie et l'ex-Union soviétique. Le modèle de potentialité proposé par Michel Sébillote et Jean Boiffin a servi de référence pour établir des possibilités accessibles de récolte et les niveaux de production qui pourraient être atteints dans les conditions naturelles de la Russie. Je me suis référé au concept de système alimentaire, introduit par Louis Malassis, pour établir les rapports entre producteurs, consommateurs, transformateurs, importateurs et prescripteurs. Pour éclairer la rationalité des décisions agricoles il est nécessaire de décrire les liens souvent personnels tissés entre les opérateurs publics et privés. On peut d'ailleurs regretter que la géographie agraire soit passée de mode, car elle ne s'oppose pas aux modélisations économiques, et peut au contraire contribuer à en définir les conditions de validité ou de pertinence. L'implosion de l'URSS et des systèmes communistes, peut-être l'événement politique et économique le plus déterminant de la fin du 20e siècle, n' ouvre-t-elle pas un nouvel espace aux portes de l'Europe qu'il faut s'efforcer de découvrir et de décrire?

Il

J'ai cru utile de rappeler, sans doute trop succinctement, les grandes étapes de la formation des structures agricoles de la Russie. Elles montrent le poids des héritages, notamment dans la formation des grandes exploitations et le maintien de relations spécifiques à la terre. Mais elle illustre également les jeux de pouvoir entre les forces administratives ou politiques et les initiatives individuelles ou communautaires dans le contexte des potentialités agroclimatiques. Je propose ensuite une analyse de la privatisation des fermes collectives soumises à un écart grandissant entre les conditions de leur développement et la couverture des besoins alimentaires du pays, rendant incontournable le recours massif aux importations. Cette restructuration des systèmes alimentaires a fait éclater la liaison directe entre la production agricole, la transformation et la distribution. Paradoxalement, l'agriculture, ainsi privée de sa fonction nourricière première, s'est trouvée écartée de l'économie de marché qu'elle devait rejoindre. Elle a survécu grâce au rôle déterminant de chefs charismatiques et de responsables publics, en s'appuyant sur une aptitude séculaire des ruraux à supporter, et à contourner, les absurdités de l'histoire. La' survie des fermes collectives et les stratégies actuelles de croissance de la plupart d'entre-elles contrastent avec les illusions de la privatisation fermière. Même si l'évolution de l'agriculture s'inscrit dans une certaine continuité, la dévaluation de 1998 joue un rôle moteur, par son impact protectionniste, sur la reprise de la transformation et de certaines productions agricoles; elle agit comme un révélateur du potentiel agricole du pays. Dans un contexte de mondialisation des échanges de matières premières agricoles, les pouvoirs publics encouragent une évolution libérale et profonde des structures d'où émergent de nouveaux acteurs de l'agrobusiness. Les réformes en cours marquent la naissance d'une politique agricole explicite et volontariste, alors qu'elle semblait se définir en creux pendant les premières années de la transition. L'agriculture apparaît comme un secteur de l'économie réelle de la Russie, bien distinct de l'économie de rente, même s'il en est aussi partiellement imprégné, qui s'est développée autour des exceptionnelles richesses minérales du pays. Le secteur primaire illustre les réalités d'une économie en transition: alors que les ressources en capital des entreprises privatisées sont très faibles, les capacités d'investissement naissent des profits réalisés dans la distribution des produits finis.

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C'est l'idée que veut traduire le sous-titre de ce livre, derrière la valeur symbolique des deux termes mis en opposition. Dans la Russie agricole en transition, le mécanisme du développement est l'inverse de celui qu'ont connu la plupart des pays occidentaux, avec chronologiquement l'organisation de la production, puis celle de la transformation et enfin de la distribution. Une autre inversion caractérise aussi la dynamique de la transition. Les contrats de vente d'équipements se négocient en premier lieu sur la base du système de financement qui peut être proposé par le fournisseur. Les exportateurs français semblent l'avoir moins bien compris que leurs concurrents italiens ou allemands, et peinent à s'implanter en Russie, malgré la notoriété spontanée dont y bénéficie l'agriculture française. Au contraire les groupes agroindustriels réussissent leurs implantations et y développent leurs marques commerciales, alors que se constitue progressivement un droit de la propriété intellectuelle. La Russie précise désormais sa vision des enjeux, notamment dans sa candidature à l'OMC, densifie et diversifie ses relations avec ses fournisseurs, principalement les pays européens et de la CEI, amis aussi d'autres pays émergents d'Amérique du Sud. Sa politique agricole se situe entre défense des intérêts stratégiques du pays et maintien des prix alimentaires; entre affirmation d'une volonté exportatrice et accroissement de l'indépendance alimentaire. Ce livre veut éclairer la réalité de l'économie agricole russe contemporaine et ses perspectives dans le contexte d'une présence internationale grandissante de la Russie. Potentiellement exportatrice de céréales, comme elle l'était jusqu'à la Première Guerre mondiale, elle entend jouer pleinement de ses atouts, et de l'ambivalence de ses orientations économiques, entre libéralisme et régulation.
Jean-Jacques Hervé Ingénieur agronome Ingénieur en chef du génie rural des eaux et des forêts Ancien conseiller agricole près l'Ambassade de France en Russie Membre de l'Académie d'Agriculture de France, Membre de l'Académie des Sciences agricoles de Russie

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La pénéplaine et la steppe forestière dans la région de Voronej

1 Géographie et institutions de la Russie
La Russie est un immense territoire par les dimensions et les ressources. Avec une superficie de 17 millions de km2. Elle occupe l/8e des terres émergées. Onze fuseaux horaires séparent l'Orient lointain de Kaliningrad. Les ressources naturelles sont gigantesques: 42 trillions de m3 de gaz naturel, des réserves de pétrole, de fer, d'or, de platine, d'aluminium, de nickel, d'uranium, de phosphates, etc., en font un acteur-clé du développement des industries lourdes comme des technologies de pointe dans le monde entier. La Russie détient également le premier massif forestier mondial avec 82 milliards de stères de bois, les plus grandes réserves en eau douce d'Eurasie et un immense patrimoine foncier de 650 millions d'hectares dont un tiers peut être cultivé. La plus grande partie de cet incommensurable territoire est inhabitée. La densité moyenne de population, de 8,5 habitants au km2, traduit les conditions particulièrement inhospitalières de la plupart des régions, soumises à des hivers longs, sombres et très froids, suivis d'étés brefs parfois caniculaires. Le contraste entre la Russie et son voisin chinois est frappant. A l'étroit dans ses frontières, la Chine se garde cependant de visées expansionnistes sur l'ExtrêmeOrient russe, préférant tirer parti de ses ressources par un intense commerce transfrontalier. Par ses achats de gaz, de bois et de poisson, et par le développement des ses activités commerciales, la Chine devient le véritable moteur économique du Primorié et des régions du fleuve Amourl ; mais elle veille à ne pas se substituer aux autorités politiques russes. Des accords entre la Russie et la Chine sont en cours de finalisation pour un accroissement des livraisons de gaz sibérien grâce à la construction de nouveaux gazoducs2.

1

La frontière russo-chinoisedémarredans les montagnesdu Haut-Altaï,entre le Kazakhstanet la

Mongolie, puis reprend à l'est après la Mongolie, jusqu'à la Corée du Nord. 2 La volonté de Mikhail Khodorkovski, ancien président de la compagnie Youkos, de traiter seul avec la Chine a sans doute largement pesé dans sa mise en examen par le pouvoir central russe, qui tient à rester seul maître du jeu politique et de la stratégie internationale.

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Au sud de la Sibérie occidentale, de l'Oural et de la partie aval du bassin de la Volga, la Russie jouxte le Kazakhstan jusqu'à la mer Caspienne. Cette longue frontière ne correspond à aucune limite géographique précise, sauf au contact de l'Altaï. Le Nord du pays kazakh et le Sud de cette partie de la Russie partagent les mêmes paysages et les mêmes modes de mise en valeur agricole d'une longue et étroite langue de terres noires bordées par des formations steppiques peu fertiles. Le Transsibérien ignore la frontière; sa branche Sud traverse le Kazakhstan pour relier l'Occident de la Russie à son Extrême-Orient. Les populations frontalières appartiennent aux mêmes unités ethniques et conservent des relations directes3. La Russie a par ailleurs un contrat spécifique avec le Kazakhstan pour l'exploitation de son centre spatial de Baïkonour. Les distances font obstacle depuis sa conquête à l'unité du territoire. Les régimes et les dirigeants qui se sont succédé, des boyards tsaristes aux nouveaux libéraux contemporains, luttent contre les tendances séparatistes ou indépendantistes des régions éloignées du centre politique et démographique. Mais alors qu'elles détiennent la plupart des richesses minérales du pays, ces régions lointaines sont obligées, pour accéder aux grands marchés, de passer par le cœur européen de la Russie, véritable lien entre l'Asie et l'Europe, et facteur d'unité nationale. Lors de l'implosion de l'URSS, la Russie récupère la part du lion. Elle ne cède des ressources naturelles qu'au Kazakhstan, au Turkménistan et à l'Azerbaïdjan. Elle détient ainsi de fait l'essentiel des richesses matérielles. Ces immenses ressources naturelles déterminent depuis longtemps les orientations économiques d'un pays dominé par une économie de rente. Lorsqu'elle importait massivement des céréales, l'URSS avait la réputation d'être un bon payeur en mobilisant ses réserves d'or. Aujourd'hui le pétrole et surtout le gaz sont devenus des monnaies d'échange et les outils les plus efficaces de la puissance russe. Ni l'Europe, ni les pays de la CEl ne peuvent se passer des sources d'énergie de « l'ours russe », souvent brutal avec les anciens pays frères4.
3

Mais à côté des liaisons familiales ou claniques, se développent des réseaux criminels qui

profitent des difficultés de contrôle de cette longue frontière pour transférer vers les pays européens la drogue produite en Afghanistan ou dans les pays de l'Asie Centrale par les paysans laissés sans ressource depuis le déclin des fermes collectives. 4 L'Ukraine, dépourvue de ressources gazières facilement exploitables, accumule les arriérés de paiement auprès des monopoles naturels russes, malgré les redevances qu'elle perçoit sur le transit du gaz vers les pays d'Europe occidentale. Pour éponger ses dettes énergétiques, elle doit accepter des transferts d'actifs industriels au bénéficie d'entreprises russes. Avec l' arrivée au pouvoir de Victor Iouchtchenko en décembre 2004 et l'émergence d'un régime démocratique critique vis-à-vis de Moscou et favorable à un rapprochement avec l'Union européenne, l'Ukraine perd le bénéfice du tarif préférentiel accordé par la Russie aux pays de la CEI.

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La Russie conserve de surcroît la meilleure part du potentiel humain et

scientifique avec un million de chercheurs, 87 millions d'actifs dont 70 % ont
une formation secondaire, technique ou supérieure. Mais la « perestroïka» puis le «traitement de choc» infligé par Boris Eltsine attaquent profondément le dynamisme de la population. Cependant, malgré l'énorme réduction de ses moyens, la recherche reste active dans de nombreux domaines. Les coopérations avec les laboratoires américains et européens se multiplient dans des secteurs où les écoles soviétiques avaient acquis une expertise originale pour les projets militaires et spatiaux. Les mathématiques, la physique, la chimie, la métallurgie des alliages, certains domaines de la médecine et de la biologie cellulaire, la génétique végétale comptent des spécialistes de grande réputation qui ont su tirer parti de l'ouverture de la Russie aux échanges avec l'étranger, et de la privatisation des structures de production. En filialisant les unités de service liées à leurs laboratoires et en valorisant les bourses étrangères pour les études doctorales et post-doctorales, les chercheurs russes tentent de concilier la défense des intérêts stratégiques de leur pays et l'inscription dans les réseaux internationaux d'excellence.

La démographie
La population russe passe en 2003 sous le nombre des 140 millions d'habitants et poursuit son effritement. Elle perd près de 10 millions d'habitants depuis la fin de la perestroïka. 750 000 personnes quittent le pays chaque année pour l'Europe occidentale, les États-Unis et surtout Israël, où la communauté russe est devenue l'un des principaux groupes d'influence politique et financière.

Le solde démographique est négatif avec 170 décès pour 100 naissances. Le vieillissement de la population s'accélère et les démographes estiment qu'en 2025 la Russie ne comptera pas plus de 6 millions de jeunes dans la tranche d'âge15-24 ans. 78 des 89 entités régionales de la Fédération sont dépeuplées; dans 17 d'entre elles la mortalité est trois fois supérieure à la natalité. La baisse de l'espérance de vie caractérise les pays de la CEI et les distingue nettement des anciens pays d'Europe de l'Est où l'espérance de vie et la natalité reflètent les espoirs suscités par l'adhésion à l'Union Européenne. Malgré le retour des Russes affectés-souvent déportés-pendant la période soviétique dans les pays

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de la CEI, la démographie russe ne réussit pas à combler le creux démographique apparu avec la perestroïka. Le plan pour l'enfance lancé par le président Eltsine et prorogé par le président Poutine reste pratiquement sans effet sur la natalité jusqu'en 2003. Comme l'enseignait Jean Fourastié, la démographie offre une remarquable image synthétique de la confiance des peuples dans leur avenir. La population russe n'a manifestement pas vu dans la fin du régime soviétique l'élargissement de ses libertés et la perspective de lendemains meilleurs. Le creusement des écarts de revenus, l'effondrement des services sociaux et la progression de l'alcoolisme modifient profondément les comportements individuels et amplifient les clivages entre ceux qui trouvent leur place dans le nouveau paysage économique, et ceux qui « restent au bord du chemin »5. Face aux inquiétudes pour l'avenir, la natalité baisse durablement et ne se redresse que très lentement depuis l'instauration d'une plus grande stabilité économique, politique, et sociale.
- Indices de longévité et de formation de la population de la CEI et des États d'Europe centrale 1985 1990 1995
Longévité*
Formation

2000

**

Source: Trans-Monde Database 2002 et UNICEF (espérance de vie à 25 ans)! (85-25). * Indice de longévité = d'hommes années Indice de formation = (somme des nombres ** dans l'enseignement.

dans

chacun

des niveaux)!

nombre

total

d'hommes

années

Les hommes perdent trois ans d'espérance de vie depuis l'indépendance de la Russie. Cette chute sans précédent résume dramatiquement la dégradation moyenne du niveau de vie du plus grand nombre, due à la baisse de la qualité de l'alimentation et du niveau des services de santé, en particulier de la médecine préventive. La différence de deux ans et demi avec les femmes mesure la progression de l'alcoolisme, surtout dans le milieu rural, mais sans exclusive. La montée de l'alcoolisme et des narcotiques dans les plus jeunes classes d'âge est inquiétante. Rossii
Espérance de vie à la ~ce Année 1991 1995 2000
Source :Goskomstat Rossii

-

en Russie (en années). Horrnnes 62,1 58,3 58,9

Ferrnnes 73,9 71,7 72,4

5 Voir à ce sujet les ouvrages de Blin.

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La Russie rurale rassemble 40 % de la population totale. Les agriculteurs6 représentent environ 10 % de l'ensemble des actifs. Les campagnes réunissent à elles seules 45 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Le pays reste donc profondément marqué par la ruralité. La culture nationale, l'amour de la nature, l'architecture s'ancrent dans une relation forte avec l'espace agricole. Mais le «moujik» réunit deux images contraires. D'un côté, il incarne les racines de la culture et devient une icône de l'identité russe sous la plume des grands romanciers du 1ge siècle et d'écrivains contemporains comme Danilov ou Alexandre Soljenitsyne. Mais il est par ailleurs l'image d'un rustre, sans formation, buveur et voleur; une sorte de sous-homme à peine sorti du servage, décrit dans «les Ames mortes» de Gogol ou dans les romans modernes de Doblatov.

Les institutions
Depuis sa création le 25 décembre 1991, la Russie est un État fédéral. Les 89 sujets de la Fédération de Russie, constitutionnellement égaux en droits, se répartissent en 21républiques, 6 territoires ou Kraï7, 49 régions ou oblasts, 10 districts autonomes8, deux villes de statut fédéral (Moscou et SaintPétersbourg), et la Région autonome juive du Birobidjan. La distinction entre les régimes de ces entités tient essentiellement à la diversité ethnique et culturelle9. L'organisation de la Fédération et la répartition des pouvoirs sont définies par la Constitution du 12 décembre 19931°.L'administration territoriale comporte quatre niveaux: L'Etat fédéral, la Région, le Raïon (ou canton), la ville ou le village. Le niveau fédéral Le président de la Fédération, chef de l'État et chef suprême des forces armées, est élu au suffrage universel direct pour un mandat de quatre ans, renouvelable une fois. Dans le régime institué par la Constitution de 1993, le
6 La population rurale a presque toujours une activité agricole de subsistance au sein des « fermes auxiliaires », ou « fermes de la population ». Les actifs agricoles sont constitués des salariés des entreprises agricoles, des fermiers privés et de leurs salariés. 7 Les kraï de Krasnodar et Stavropol sont particulièrement importants dans le secteur agricole. s Avtonomnyi Okroug. 9 Les républiques sont dotées d'une Constitution, disposent de leur citoyenneté et de leur emblème national propres. Elles ont le choix de leurs langues officielles. Ainsi, la petite République des Adygués aux portes de la ville de Krasnodar, la Mordovie, le Tatarstan, etc. comptent plusieurs langues officielles: morvde, tatar, kabarde, balkar, et... russe. 10 La Russie est un État de droit, démocratique, fédéral, ayant une forme républicaine de gouvernement, avec séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

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Président de la Fédération dispose de pouvoirs étendus. Il nomme avec l'accord de la Douma d'État le Premier ministre11 et le gouverneur de la Banque centrale. Avec l'accord du Conseil de la Fédération, il nomme les juges de la Cour suprême, le Président de la Chambre des Comptes et le Procureur général. Le Président définit les orientations de la politique intérieure et extérieure du pays, et peut casser des décisions du gouvernement qu'il juge inopportunes; il dirige de fait l'action gouvernementale, au-delà des ministères régaliens (dits « ministères de force» ou Siloviki), chargés de la sécurité dont il est directement responsable. Le Président approuve les lois adoptées par la Douma et le Conseil de la Fédération 12. Il peut légiférer par décret, décider des référendums et, dans certaines conditions, dissoudre la Douma. L'Assemblée fédérale est composée de deux Chambres: la Douma d'État (Gossdouma) et le Conseil de la Fédération (Soviet Federatsii). Les députés sont élus au suffrage universel pour quatre ansl~. Chaque Sujet de la Fédération désigne deux sénateurs: un représentant de la Douma régionale élu en son sein, et un représentant du pouvoir exécutif désigné par le gouverneur14. La compétence exclusive du Conseil de la Fédération concerne l'approbation des changements de frontière entre les sujets de la Fédération et celle des décrets présidentiels impliquant l'utilisation des forces armées, instituant la loi martiale et l'état d'urgence. Le Conseil de la Fédération examine les lois adoptées par la Douma concernant le budget, les impôts et taxes, les douanes et l'émission monétaire. Il ne peut les rejeter qu'une fois. Le système judiciaire de la Fédération de Russie comprend à son sommet la Cour constitutionnelle qui statue sur la constitutionnalité des décisions des pouvoirs législatif et exécutif. La Cour suprême-organe judiciaire supérieur pour les juridictions civiles, pénales, et administratives -examine en appel les conflits relevant des tribunaux de droit commun; une Cour supérieure d'arbitrage de la Fédération de Russie est l'organe judiciaire supérieur qui statue sur les litiges économiques et les affaires examinées par les cours d'arbitrage. La Chambre des Comptes examine la gestion publique, émet des avis et peut engager des poursuites judiciaires.
Il Le choix du Premier ministre appartient au président de la Fédération, mais doit être ratifié par la Douma d'État. La nomination des ministres par le Premier ministre requiert l'accord du Président. 12La Douma d'État peut passer outre le refus présidentiel par un nouveau vote à la majorité des deux tiers. 13Dans les circonscriptions, la moitié est élue au scrutin proportionnel de liste et l'autre moitié au scrutin majoritaire uninominal. Un parti doit disposer d'au moins 5 % des suffrages pour avoir des élus. 14Avant la réforme du 5 août 2000, destinée à limiter leur influence, les gouverneurs siégeaient personnellement au Conseil de la Fédération.

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Avec la victoire du parti présidentiel «Russie unie» aux élections législatives de 2004, qui fait disparaître l'opposition libérale, le pouvoir et les responsabilités économiques et politiques sont fortement concentrées autour du Président et de l'administration présidentielle15. Souvent envisagée depuis 1998, la réforme de la fonction publique de mars 2004 restructure les pouvoirs exécutifs de la Fédération et des régions (sujets de la Fédération). L'exécutif, notamment l'administration présidentielle, veut accroître l'efficacité de l'action publique et restaurer les liaisons de subordination des échelons régionaux à l'échelon central, volontairement supprimées en 1991 par le président Eltsine pour briser le système centralisé qui avait conduit à l'implosion de l'URSS et pour empêcher tout retour en arrière. Mais dans ce système fédéral imparfait, l'élection au suffrage universel direct des gouverneurs et des chefs de raÏon voulue par le président Eltsine renforce l'autonomie des régions au détriment de Moscou, et freine la mise en application des réformes structurelle d'État. La création par le Président Poutine dès son accession au pouvoir des Arrondissements et la nomination à leur tête de représentants relevant directement de lui, bien que dépourvus de pouvoir administratif, confirment le besoin d'une« verticale du pouvoir» plus solide. La réforme du printemps 2004 réduit le nombre total des organes fédéraux et locaux, qui passent de 40 000 à environ 1 500. Les structures gouvernementales fédérales comportent désormais des ministères, des services et des agences. Le nombre de ministères est réduit à une quinzaine, dont cinq, dits de force, dépendent directement du Président, et non du Premier ministre bien qu'il préside le Conseil des ministres. Les ministères sont responsables de la définition des objectifs de la politique de l'Etat dans leur domaine de compétence. Ils préparent les projets de lois et les textes
15 L'affaire Youkos reflète le rôle croissant de l'administration présidentielle dans les relations entre le monde des affaires et le pouvoir central. Les oligarques, dont la coalition avait financé la seconde campagne électorale de Boris Eltsine, sont fermement invités à rester en dehors des activités politiques s'ils veulent conserver les entreprises qu'ils ont privatisées dans les conditions opaques des années 95. Mikhail Khodorkovski, brillant oligarque qui structure le géant pétrolier Youkos, rend public son désaccord avec le Président et annonce qu'il pourrait se porter candidat contre lui aux élections de 2004. Alors qu'il craint un rejet de la politique libérale par la majorité d'un électorat populaire outré par l'écart entre ses difficultés quotidiennes croissantes et la richesse arrogante des oligarques, dont certains figurent désormais dans le peloton de tête du guide Forbes des grandes fortunes mondiales, Vladimir Poutine obtient l'ouverture de poursuites judiciaires contre M Khodorkovski pour fraude fiscale. La justice lui reproche également d'avoir passé, au détriment des intérêts de l'Etat, des accords financiers avec des entreprises américaines et d'avoir engagé des pourparlers pour le financement de la construction d'un oléoduc vers la Chine. L' oligarque et plusieurs de ses collaborateurs sont inculpés et écroués. Le signal est très clairement compris par l'ensemble des oligarques qui ne peuvent désormais que se ranger sous la bannière présidentielle ou adopter une discrète neutralité.

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réglementaires d'application. Ils ont la responsabilité de la prospective pour leur secteur d'activité, et se dotent de directions chargées des analyses stratégiques et de l'évaluation des politiques publiques, sans préjudice des missions d'audit financier effectuées par la Chambre des Comptes. Ils coordonnent et contrôlent les services fédéraux et les agences de leur secteur. Les Services fédéraux ont pour mission d'appliquer et de faire appliquer les lois et la réglementation; ils sont exclusivement financés par le budget fédéral. Les Agences fédérales sont chargée d'une mission de service public précise. Elles interviennent, comme les services fédéraux, dans la mise en œuvre des lois et de la réglementation, mais leur financement conjugue des ressources budgétaires de l'Etat et des redevances payées par les utilisateurs publics et privés 16.Elles contribuent à la gestion des biens de l'Etat dans leur secteur d'activité. Ainsi l'Agence sanitaire agricole assure la gestion des entreprises dont l'État est propriétaire, comme les fermes d'animaux reproducteurs, les laboratoires vétérinaires, les usines de fabrication de vaccins, etc. La loi « Sur le système de la Fonction publique de la Fédération de Russie» adoptée en 2003 définit les objectifs et les principes de la fonction publique et les missions des fonctionnaires, militaires, policiers, et civils. Le statut général de la fonction publique civile est précisé en 2004, avec une codification des procédures de recrutement, d'évaluation et de promotion. L'augmentation des salaires cherche à réduire la corruption de la fonction publique, mais avec des résultats très inégauxl? Dans les faits, ces réformes donnent des résultats inverses aux effets escomptés. Inquiets du risque d'éviction de leur poste, et de la perte des avantages officiels et surtout officieux
16Elles se rapprochent des agences de l'eau en France. Elles définissent les actions à conduire, les font approuver par leur ministre de tutelle, et en déduisent la tarification qu'elles appliquent aux
uti Iisateurs.

17La corruption est un trait de la bureaucratie russe; elle n'apparaît pas avec la libéralisation de l'économie, mais elle change d'échelle, et profite à ceux qui étaient déjà dans les milieux favorisés du régime soviétique. Le niveau de la corruption est élevé, et vaut un classement de la Russie en queue de peloton des pays pour la transparence dans les actions commerciales. Les revenus personnels des hauts fonctionnaires procurés par la corruption sont devenus si élevés dans certains secteurs (douanes, services délivrant des autorisations de vente ou des licences d'exploitation) que la revalorisation des salaires de la fonction publique les feraient considérablement régresser, s'ils devaient être leurs seuls revenus, comme les y oblige en principe la loi de 1992, leur interdisant toute activité rémunérée. Formellement ces hauts responsables sont en conformité avec la loi, mais mobilisent des membres de leurs famille ou des prête-noms. Ainsi par exemple, un important importateur de vins et alcools est associé, par personne interposée, avec un très haut responsable du Comité fédéral des douanes. Un haut responsable vétérinaire a mobilisé sa fille pour percevoir des dessous-de-table, etc. La volonté farouche de libéraliser l'économie valorise le succès personnel dans les affaires, vu comme une preuve incontestable d'une adhésion au principe du marché, alors que ceux qui respectent les principes d'indépendance de la fonction publique sont rangés dans la catégorie des « fonctionnaires» (terme péjoratif de « tchénovnik »), et sont suspectés de conserver un attachement au régime précédent.

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qui leur sont attachés, la plupart des fonctionnaires adoptent une position de retrait dans l'exercice de leur mission et se concentrent sur le seul sauvetage de leur poste. Faisant pour cela jouer leurs relations, ils renforcent dans les grandes administrations les clans que la réforme voulait contenir en facilitant les détachements d'un ministère à l'autreI8. Le niveau régional Chacun des sujets de la Fédération est doté d'une Douma et d'un organe exécutif dirigé par un président dans les Républiques et par un gouverneur dans les oblasts. Boris Eltsine impose dès 1991 une centralisation des fonctions essentielles de l'État et une forte décentralisation de la gestion économique et sociale, presque intégralement transférée aux entités régionales. L'élection des gouverneurs au suffrage universel direct doit à ses yeux garantir à la fois la légitimité de leur pouvoir et empêcher tout retour en arrière. Le président Eltsine signe des « accords sur mesure» avec les dirigeants élus des régions et des républiquesl9. Il nomme un représentant personnel dans chaque région, mais ne lui attribue aucun pouvoir exécutif. Ce représentant est en principe chargé de s'assurer de la légitimité des décisions régionales, et de la mise en place des réformes fédérales; mais son rôle se limite le plus souvent à la recherche d'un équilibre entre les ténors locaux. Le contrôle des monopoles naturels, les secteurs de la santé et du logement ainsi que la gestion des aides publiques, notamment des subventions agricoles, sont généralement de compétence conjointe; mais les modalités de partage des responsabilités ne sont pas formalisées. La confusion entre fonctions fédérales et fonctions régionales est d'autant plus grande que tous les agents de l'État en région sont placés sous l'autorité directe des chefs de région20. Les impôts sont collectés par le niveau régional qui doit en principe reverser à l'Etat fédéral la part qui lui revient. Mais la baisse de l'activité, la privatisation des entreprises et les innombrables sources d'évasion fiscale, notamment sur le commerce des ressources naturelles, entraînent rapidement une baisse de la collecte de l'impôt. L'accroissement du déficit budgétaire de la Russie gonfle sa dette internationale et fait obstacle à la mise en place des grandes réformes, même lorsqu'elles sont adoptées par le parlement. La désorganisation de l'économie et l'autonomie des
18Cette réforme devait permettre la réduction des effectifs militaires pour moderniser l'armée et

accroître sans gros effort budgétaire supplémentairela

part

attribuée aux investissements, en

réduisant les charges de fonctionnement qui en engloutissent plus des trois quarts. 19 Il sait notamment éviter l'indépendance de la riche Sibérie pétrolière, du Tatarstan, et même de la Tchétchénie. 20 La fonction publique perd en quelque sorte son statut fédéral. Les services fiscaux par exemple attribuent prioritairement la collecte des impôts et taxes au budget régional, et l'excédent au budget fédéral.

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régions favorisent l'économie parallèle et offrent un terrain fertile au développement de la corruption. Au cours de cette première période de la transition, l'administration joue un rôle dual. D'un côté, elle cherche à éviter le délitement de la société, tandis que de l'autre, elle accompagne la fragmentation des espaces économiques et sociaux. Il en résulte une formidable montée des individualismes, chacun cherchant dans sa sphère à tirer le meilleur parti de l'implosion de l'URSS. Dans un effort de réécriture de son histoire, la Russie réhabilite alors des personnalités de la fin du tsarisme, comme Stolypine, ou des archétypes de la Russie du 1ge siècle. Les commerçants s'identifient à l'image du «kouptsiev» le marchand humaniste, paternaliste et mécène peint par Kustodieff. Les communautés locales retrouvent le sens de la «krougovaïa poroupa », l'ancienne solidarité du mir face aux obligations fiscales; mais la détournent pour échapper à l'impôt; l'ancien apparatchik cherchant à prendre le contrôle des terres se prend pour un « pomiéchtchik », détenteur du droit à la terre au nom du tsar... Peu de temps après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine crée sept arrondissements fédéraux «chapeautant» les 89 sujets de la Fédération et nomme à leur tête des « super-préfets »21: des hauts fonctionnaires, qu'il choisit lui-même, officiellement destinés au contrôle de la conformité des décisions des parlements régionaux avec la Constitution et les lois fédérales, et de l'application des dispositions d'ordre fédéral. Le Conseil d'État, créé le 1erseptembre 2000, rassemble les gouverneurs, invités désormais à donner des avis consultatifs, sans participer à l'élaboration de la loi. Le découpage du territoire en sept macro-régions administratives marque le début d'une profonde reprise en main des entités régionales par le pouvoir central. La réforme du Conseil de la Fédération non seulement n'offre plus aux gouverneurs la possibilité d'en être membres d'office, mais les oblige à soumettre à l'approbation du Président la nomination du représentant de la douma ou de l'exécutif de la région. Vladimir Poutine remet progressivement en cause les accords de partage de pouvoir signés par Boris Eltsine avec une quarantaine d'autorités régionales. Les gouverneurs restent élus, mais par la douma régionale, et leur candidature doit au préalable avoir été acceptée par le Président, ce qui en fait donc des représentants de l'exécutif fédéral. Les services financiers de l'Etat, même s'ils sont toujours placés au sein de l'appareil administratif régional, relèvent en réalité directement de leurs ministères fédéraux. Le mécanisme d'allocation des moyens du budget fédéral est inversé. La collecte des impôts, toujours assurée au niveau régional, est
21 Décret présidentiel du 13 mai 2000.

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intégralement transmise au ministère des Finances, et les allocations régionales sont reversées par la suite, sur la base de documents de gestion, de présentation des projets, permettant de juger du respect de la loi fédérale. Le niveau local La raÏon est l'unité de base de la gestion administrative. Le chef de raÏon est élu au suffrage universel, en même temps que le gouverneur. Dans les grandes métropoles, et surtout à Moscou et Saint-Pétersbourg, dotées du statut de sujet de plein droit de la Fédération, le maire et la douma municipale concentrent les pouvoirs et laissent aux raÏons un rôle secondaire. Dans le monde rural, au contraire le raÏon est le véritable maître d'œuvre de la politique économique et sociale. Le chef de raÏon a des pouvoirs étendus. Il couvre tous les domaines de l'activité publique lorsqu'elle ne justifie pas d'intervention d'un rang supérieur. Il veille au fonctionnement des services éducatifs et culturels, de la santé, des prestations sociales, des situations d'urgence, etc. Il joue donc un rôle économique de premier plan. Grâce à une excellente connaissance du terrain, il favorise et oriente les investissements; il arbitre par son influence de nombreuses questions avant qu'elles ne relèvent de conflits puis des juridictions économiques. L'étendue de ces pouvoirs en fait un acteur déterminant du développement local et des relations avec les régions, voir le niveau fédéral. Mais dans des mains peu scrupuleuses, elle favorise les alliances et les groupes d'influence au-delà de la cohérence nécessaire à l'action. Dans les conditions très difficiles de l'économie agraire, le chef de raÏon est l'interlocuteur incontournable de tout projet et de toute démarche concernant son territoire; aussi bien pour les acteurs locaux que pour les investisseurs étrangers.

Les voies de communication
Le transport dans une « économie dimensionnelle », selon l'expression de François Perroux, est sans aucun doute le premier facteur de l'accès au marché. Le trafic des marchandises se repartit entre les pipelines pour les hydrocarbures et les wagons pour les pondéreux; loin devant les transports routiers et même fluviaux, malgré l'extraordinaire densité de fleuves et de cours d'eau navigables, reliés entre eux et aux principaux ports maritimes. Le réseau aérien, désormais partagé entre une cinquantaine de compagnies privées ou parapubliques, dessert toutes les grandes villes au départ des principales métropoles. Des liaisons spécifiques, ouvertes aux voyageurs et au fret, assurent la continuité territoriale avec les zones industrielles du Grand Nord, et les populations autochtones de la zone arctique, ou de Kaliningrad.

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-Répu1ition dutram(Xl1 ~ des
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Le transport jluviomaritime Pour le secteur agricole, la répartition du fret est assez mal connue. Les camions ont l'avantage pour tous les transports de produits alimentaires. Le chargement d'une remorque est même devenue une unité usuelle de mesure. Les céréales utilisent les camions des exploitations agricoles pour le transport local jusqu'aux silos disposant d'un embranchement ferroviaire ou aux ports fluviaux, puis le réseau ferré et les péniches fluviomaritimes pour rejoindre les ports maritimes ou les «panamax », souvent chargés par transbordement de bateau à bateau dans les eaux profondes avant les aménagements récents des terminaux d'Azov, Taganrog et Novorossisk. Mourmansk joue un rôle important pour l'exportation des phosphates de la presqu'île de Kola. Le port de Saint-Pétersbourg reçoit des céréales et des viandes et expédie du bois; ceux de la mer Noire captent la plus grande part des flux céréaliers et de tournesol destinés à l'exportation. Le réseau de voies navigables est, au même titre que le réseau de chemin de fer, un véritable système sanguin de la Russie. La Volga et ses affluents desservent profondément les terres céréalières. Les canaux qui relient les grands fleuves permettent de charger des denrées dans toute la Russie européenne. Les ports fluviaux de Samara, de Saratov, de Volgograd ou d'Astrakhan peuvent servir de terminaux pour des trains complets en provenance du Kazakhstan et de Sibérie centrale et orientale. La jonction du Don et de la Volga relie la Russie centrale à la Méditerranée et permet, dans le sens inverse, de livrer l'Iran depuis la Russie occidentale ou l'Ukraine. Les ports de Rostov-sur-le-Don et de Novorossisk assurent la liaison avec les marchés de la Méditerranée; Astrakhan dessert l'Iran; Saint-Pétersbourg assure les liaisons avec l'Atlantique Nord; sur le Pacifique, Vladivostok ouvre sur la Chine, le Japon et l'Amérique du Nord.

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réseau de chemin de fer transsibérien A Systéme B Systéme C jonction D jonction Volga du Don Volga -Don Volga Golfe de FiJtlande et Mer Blanche S chéuta

1 branche ~d*,"MV"k<~v~ 2 branche 3 branche 4 branche

sibérienne nord; Sud par le Kazakhstan M OJlgolie et CkUt.e du Primorie

fleuves et canaux ~

de s voie s de COltUfilUUCatiOI1

Le chemin de fer Le chemin de fer, véritable outil de la conquête de la Sibérie, est de loin le principal moyen de transport dans cet immense territoire22. Le fret représente 15 % du trafic ferroviaire mondial de marchandises, et absorbe l'essentiel du trafic pondéreux généré par l'exploitation des ressources naturelles. Avec 86 200 km de voies, le réseau ferroviaire russe est le 4e au monde. Il hérite d'une conception et de tracés définis sous l'empire des tsars et précisés par le régime soviétique. L'écartement large des voies réduit les possibilités de transfert ferroviaire direct vers l'Europe occidentale. Les lignes traversent aujourd'hui les frontières avec les États de la CEI. La branche Sud du Transsibérien notamment traverse le Kazakhstan pour relier la Russie européenne aux territoires de Sibérie centrale et d'Extrême-Orient L'administration du chemin de fer constitue un ministère à part entière, chargé de mettre en place un programme de privatisation et de réduction des
22

Le chemin de fer emploie 1,2 million de personnes, ses actifs évalués à 50 milliards

d'euros devraient être complétés par 20 milliards d'euros d'investissements pour moderniser la gestion. Au total, avec les emplois induits, il donne du travail à 5 millions de Russes dans près de 85 000 entreprises.

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coûts d'exploitation de la compagnie publique OAO RJD, créée en 2001 pour gérer les infrastructures, l'exploitation et l'entretien du réseau. La tâche est particulièrement complexe en raison du rôle stratégique du réseau ferré dans la cohésion nationale. Il appartient à ce titre aux «monopoles naturels» de l'économie russe, comme le gaz et l'électricité. Le trafic passager est déficitaire, les services de marchandises bénéficiaires. Le plan de privatisation pour la période 2003-2010 prévoit la création de filiales publiques pour les activités concurrentielles, puis leur privatisation par accroissement et ouverture de leur capital à des investisseurs privés. Comme pour la réforme de l'État, la réorganisation des chemins de fer soulève de nombreuses difficultés et oppositions. La refonte de la politique tarifaire du trafic voyageur est très impopulaire. Elle heurte les plus modestes, qui n'ont pas accès à l'avion pour rendre visite aux membres de leurs familles, souvent très éloignés; elle alourdit les budgets des citadins, obligés de prendre les transports de banlieue pour rejoindre des emplois qui se concentrent dans les centres urbains. Les entreprises commerciales redoutent une augmentation des tarifs de fret, qui réduirait leur compétitivité à l'exportation. Les pouvoirs publics enfin inscrivent les projets dans la logique de la politique extérieure; ils souhaitent renforcer la cohérence et les spécificités techniques du réseau pour consolider les liaisons internes à la CEI. Malgré les résultats de gestion encourageants23, la réforme promet de s'étaler sur une plus longue période.

- Les prmclpaux

Ch Iffres d e I économie russe. en mlIl"lar d s d eU SD. ' 2003 PIB 415 7,3 0.10 Croissance 13,6 % Inflation Excédent commercial 49 40,5 Investissements directs étrangers 7,6 % Chômage
GossKomstat

.

2004 582,4 7,1 °/0 11,7 % 73,7, 7,4%

tendances hausse stabilité réduction Forte croissance Légère croissance Légère baisse

Source:

23 La cotation BB+ attribuée par l'agence Standard and Poor s à la société nationale des chemins de fer, OAO RJD, met l'entreprise publique dans de bonnes conditions pour l'émission d'obligations.

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Source:

ministère

des Affaires

étrangères

2 Milieux et potentialités
Les climats
D'un point de vue agronomique, la Russie est d'abord un pays sec, avant d'être un pays froid. La pluviométrie moyenne annuelle des zones cultivées est comprise entre 250 et 500 mm, neige comprise. 10 % seulement du territoire russe reçoit plus de 600 mm/an, essentiellement dans les zones forestières ou de prairies de montagne. Au sud d'une ligne allant de Voronej à Saratov, la pluviométrie annuelle est inférieure à 400 mm, et ne dépasse pas 300 mm au sud de Volgograd, où l'irrigation est indispensable pour garantir les récoltes.

La longueur et la rigueur de I'hiver réduisent la durée de la période favorable aux cultures, mais les sommes de températures sur cette période sont suffisantes pour les espèces cultivées résistantes au froid et précoces. L'oscillation annuelle nord-sud, ample et régulière, des deux masses d'air polaire et d'air tropical assure une grande stabilité au climat hivernal. Mais l'instabilité des fronts entre ces deux masses d'air perturbe considérablement le temps des courtes périodes de transition et amplifie l'influence des autres facteurs déterminants du climat. La Russie est donc à la fois caractérisée par un climat moyen continental à hiver froid très stable, et par un temps d'été et de demi-saison instable et imprévisible. La descente de l'air froid arctique et polaire installe dès le mois d'octobre un hiver long, rigoureux et relativement sec. Dans le Nord du pays, l'hiver dure plus de neuf mois avec des records de températures négatives en Sibérie (-70°C à Verkhoïansk, et Oïmoïkon), et une moyenne de janvier d'environ -40°C. La neige tombe à la fin de l'automne et procure une faible couverture neigeuse, souvent décapée par les violents vents polaires mettant à nu les sols, qui gèlent sur plusieurs décimètres de profondeur, jusqu'à la « merzlota» (couche gelée profonde et épaisse constituée lors des glaciations du Quaternaire). Les premières neiges peuvent apparaître en Russie centrale à partir de la miseptembre, mais fondent rapidement au cours d'un automne bref et variable. La couverture neigeuse s'étend sur l'ensemble du pays et n'épargne que de façon exceptionnelle la zone de Sotchi, protégée par les hauteurs du Caucase. En Russie européenne, et dans une moindre mesure au sud de la Sibérie, le «baboïé leto »1 est un redoux de quelques jours qui marque la fin de l'automne et l'installation de l'hiver. Les oscillations des fronts peuvent induire un redoux en mars ou avril, principalement dans les terres noires de la grande plaine de Russie, entraînant la disparition du manteau neigeux, puis le gel des semis d'automne (céréales dites d'hiver) dès la reprise du froid. La remontée des masses d'air tropical donne des étés chauds et généralement secs. Les influences océaniques et méditerranéennes, bien qu'elles soient en moyenne faibles, sauf au voisinage des côtes orientales et de celles de la mer Noire, peuvent provoquer en été une forte instabilité du temps, particulièrement sensible en Russie européenne, avec de violents orages et des sécheresses sévères. Au nord, le réchauffement est limité à une dizaine de degrés et ne permet qu'un dégel superficiel des sols. La fonte des neiges de cet immense territoire génère des crues spectaculaires et parfois dramatiques2. La
1

2 Des coulées de boues dans une vallée du Caucase ont englouti en 2002 des routes, des ponts et plusieurs hameaux, faisant des dizaines de victimes, et entraînant des inondations sur plusieurs milliers de km2 dans le bassin du Kouban.

Littéralement

{(été des grand-mères

», équivalent de l'été indien au Canada.

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remontée des nappes, le mauvais drainage vertical des sols, ou la présence de la « merzlota », font stagner les eaux du dégel dans les horizons superficiels qui perdent toute résistance à la pression. Pendant cette période de « raspoutitsa » les communications deviennent très difficiles, surtout dans les zones rurales où dominent les chemins de terre3, et les travaux agricoles sont pratiquement impossibles. Les paysans doivent donc repousser leurs semis, avec une réduction supplémentaire de la période végétative et un risque de récoltes difficiles lors des pluies d'automne.

5i~ Carte des températures

moyennes

annuelles

Les climatologues russes définissent les zones climatiques en premier lieu par la latitude, puis par l'intensité croissante vers l'est de la continentalité, corrigée par les influences maritimes, et enfin par l'altitude. L'aire arctique s'étend du détroit de Behring en suivant sensiblement le 70e parallèle jusqu'à l'embouchure de l'Ob, d'où elle remonte vers l'île de la Nouvelle-Terre (Novaïa Zemlia) sous l'influence de la dérive atlantique nord (qui met également Mourmansk à l'abri de l'embâcle). Les températures minimales descendent sous -50 DC. En été, la température peut
3 Les populations rurales du Saïan, du Haut-Altaï, de nombreux districts sibériens, etc., sont coupées du monde pendant plusieurs semaines. Les circulations sont fortement perturbées dans le bassin de la Volga avec des inondations de villages ou des routes.

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exceptionnellement dépasser une quinzaine de degrés. Malgré la durée de l'ensoleillement polaire, il n'y a en moyenne aucun jour sans gel. L'aire sub-arctique, au sud de la précédente, est délimitée par une ligne qui part du Nord de la presqu'île de Kola, traverse la Sibérie en diagonale pour rejoindre les rivages de la mer d'Okhotsk qu'elle longe jusqu'au Nord du Kamtchatka. A l'ouest de l'Ob, l'influence atlantique se fait sentir avec des températures minimales plus élevées que dans la partie septentrionale où s'enregistrent les records de froid (jusqu'à -70 CC). L'été est moins frais que dans la zone arctique, et la végétation bénéficie d'une durée d'insolation qui tend à compenser la faiblesse des températures. L'aire tempérée de Russie européenne à l'Ouest de l'Oural est marquée par un climat continental tempéré à hivers froids. Elle se subdivise en trois groupes selon l'importance des précipitations. Au nord d'une ligne commençant au golfe de Finlande, remontant au travers de la Carélie vers la mer Blanche et se poursuivant jusqu'à l'Oural selon un parallèle passant par Arkhangelsk, les pluies et la neige apportent plus de 450 mm d'eau par an en moyenne, réparties assez uniformément dans l'année. La partie centrale, qui se superpose sensiblement à la Russie centrale, est délimitée par l'isohyète de 400 mm. Au sud d'une ligne allant de Voronej à Samara et Tcheliabinsk la pluviométrie annuelle est plus faible (comprise entre 300 et 400 mm, neige incluse) et relève d'un climat continental froid et sec. Au nord de la mer Caspienne, un arc centré sur Astrakhan et traversant la Volga un peu au sud de Volgograd (ancienne Stalingrad) délimite une zone continentale aride recevant moins de 250 mm d'eau par an (la moyenne annuelle à Astrakhan est de 216 mm). A l'est de l'Oural, s'étendant jusqu'au fleuve Ienisseï, la Sibérie occidentale est occupée par un climat continental froid (moyenne des températures de janvier de -20 CC) et moyennement humide (environ 400 mm/an). Sa frange méridionale est caractérisée par une pluviométrie irrégulière, comme dans une partie du Kazakhstan qui la limite au sud, et peut connaître plusieurs étés successifs pratiquement sans pluie. La Sibérie orientale est soumise jusqu'à la haute vallée du fleuve Amour (confluence de la Chilka et de l'Argougne) à un climat continental froid (moyenne de janvier d'environ -30°C, avec des minima en dessous de - 40°C) et sec (pluviométrie annuelle comprise entre 350 et 500 mm), la rendant impropre à l'agriculture.

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A: climat continental; B: climat continental aride; c: climat continental à influence océanique de type mousson; D : climat circum polaire de la toundra arctique; E: climat de la toundra subarctique; F: climat continental tempéré; G : climat continental à influence océanique; H : climat montagnard; double trait: limite de la « merzlota ». 1 : Plaine de Russie européenne; 2 : plaine de Sibérie occidentale; 3 : plateau de Sibérie centrale; 4 : Altaï; 5 : Sibérie orientale; 6 : Primorié ; 7 : Kouban; 8 : Carélie. Schéma des ensembles climatiques de Russie La partie orientale de la Russie subit l'influence océanique du Pacifique et reçoit une pluviométrie supérieure à 500 mm d'octobre à avril. La région de Khabarovsk au sud du fleuve Amour et le Primorié sont affectés par les moussons de la mer du Japon, mais conservent un hiver long et froid. L'effet des températures faiblement négatives est renforcé par le vent et par l'humidité (brumes et brouillards). L'aire alpine s'étend sur les hauteurs supérieures à 2000 m, jusqu'aux neiges éternelles des points culminants du Caucase et de l'Altaï. Sur les hauts sommets du Kamchatka et des Monts de Verkhoïansk, l'influence arctique l'emporte sur le caractère alpin.

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Somme des Températures> 1 600 dj >2 000 dj Carte simplifiée des sommes de température

a

[il]]

>3 200 degrés jours (d j) (d'après«AtlasdelaRussie»)

.

Les sols agricoles de Russie
Les sols de Russie ont été les premiers étudiés dans le monde, à la fin du 1ge siècle par V. Dokoutchaev, considéré comme le père de la pédologie. Ce savant, proche des grands agronomes russes qui cherchaient à adapter les techniques agricoles modernes aux différents milieux de leur immense pays, a compris que la formation des sols n'était pas seulement déterminée par la roche mère ou substrat géologique du sol, mais dépendait fortement du climat et, dans une moindre mesure, de l'action de l'homme. Il avait observé que les terres noires étaient présentes aussi bien sur les lœss d'Ukraine que dans les steppes xérophiles de Russie centrale ou dans des prairies plus humides au contact de l'Oural. Dokoutchaev a pu rendre compte de la répartition de ces différents types de sols en s'appuyant sur le rôle de la pluviométrie et de l'alternance (très marquée dans un climat continental froid) des phases d'humectation et de ressuyage sur l'évolution de la matière organique au contact de la matrice minérale initiale. L'école russe, puis soviétique, de pédologie a amélioré et précisé le système proposé et construit par Dokoutchaev, et l'a appliqué à l'inventaire général des sols de l'URSS, dont les données analytiques et

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cartographiques ont été incorporées dans les documents de la FA04. L'étendue et l'uniformité des formations géologiques, la relative stabilité des facteurs déterminants du climat, et la diversité des zones climatiques ont fait du territoire russe un formidable champ expérimental pour la mise au point de la science des 5 sols. Des collaborateurs de Dokoutchaev, notamment V. Agofonov, v. Malychev et V. Kovda6 ont fait connaître ces travaux en France et en Angleterre entre 1900 et 1970. Le vocabulaire de la pédologie est profondément marqué par cette origine7, et fait ainsi appel à divers termes russes, comme « tchemozem », « podzol », « solonchalk »... La nature et la répartition des sols reflètent l'immensité et la diversité du territoire russe. La plupart des types de sol sont représentés, depuis les formations des zones arctiques jusqu'aux fameuses terres noires qui ont fait de la Russie et de l'Ukraine un grenier à blé, en passant par les sols de la toundra et de la taïga, les sols de la forêt boréale, les sols de montagne, les tourbes, les alluvions fluviales, les sols salés, etc. Les gradients climatiques très prononcés, et à grande échelle, se traduisent par la présence des structures caractéristiques des grands types de sol. Mais la multiplicité des modalités de transition d'un type à l'autre, selon le relief et les structures hydrogéologiques, a donné naissance à de nombreuses formations intergrades, souvent difficiles à classer. On se limitera ici aux principaux sols utilisés pour la production agricole et l'élevage. De ce point de vue, la couverture pédologique de la Russie peut être schématisée en trois grands ensembles zonaux dont la répartition géographique suit les principales unités climatiques. - Les sols de la zone arctique et de la toundra suivent le cercle polaire en s'élargissant progressivement depuis la presqu'île de Kola jusqu'au détroit de Behring. - Les sols de la taïga et des formations forestières couvrent la plus grande partie du territoire, avec des différenciations marquées à l'ouest et dans le Primorié, sur la côte pacifique, au contact avec la Chine. - Les terres noires ou tchemozems occupent principalement la Russie européenne et centrale et s'étendent largement en Ukraine où la pluviométrie moyenne, supérieure à celle de la Russie, exprime mieux leurs potentialités. Bien qu'ils soient très peu représentés en Fédération de Russie, il convient de signaler la présence de quelques sols salsodiques (unités 10 et Il de la
4 "Soil Map of the World", F.A.O.-Unesco, 1974, 5 « Les sols de France du point de vue pédologique » ; V. Agofonov ; Paris, 1936. 6 « La géochimie des déserts de l'URSS» ; V. Kovda ; Moscou, 1954. 7 « Distribution des principaux types d'altération chimique à la surface du globe» ; G.Pédro, in Rev. de Geogr. phys. et Géol. dynamo ; vol X ; 1968.

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classification de la FAO), surtout représentés aujourd'hui au Kazakhstan et en Ouzbékistan, et qui ont été étudiés par l'école pédologique russe dans le cadre de la mise en valeur des terres vierges, et du développement des cultures irriguées dans les bassins de l'Amou Daria et du Sir Daria. Les tchernozems Les tchemozems8 constituent les plus intéressantes ressources en sols agricoles de la Russie. Ils s'étendent presque tout au long du continent, formant une large bande allant en s'amincissant de l'Ouest de l'Ukraine jusqu'en Sibérie (Novossibirsk) et au Kazakhstan. On les trouve également de façon discontinue encore plus à l'Est dans la région de Krasnoïarsk, au sud du lac Baïkal et de Tchita, à la frontière de la Mongolie et même dans le Primorié. Leur sous-sol est principalement constitué de lœss d'une grande richesse minérale. La genèse et la dynamique biogéochimique des tchemozems sont dominées par l'action conjointe du climat continental, froid et peu arrosé, et d'une abondante végétation herbacée, ou parfois forestière. Le puissant "effet rhizosphère" qui les caractérise est commandé par l'évolution de la matière organique en deux phases. Schématiquement, lors du ressuyage naturel des sols, au printemps, après la fonte des neiges, l'abondant chevelu racinaire et les sécrétions radiculaires des graminées steppiques se décomposent. Les produits de décomposition sont entraînés en profondeur dans un mouvement activé par la faune du sol, principalement par les vers de terre, mais sans lessivage du fait d'une faible pluviométrie. Cette évolution rapide de la matière organique (à l'échelle de temps de la pédogenèse) assure une abondante production de gaz carbonique et d'azote minéral. La teneur élevée de l'atmosphère du sol en dioxyde de carbone favorise l'activité biotique, entraînant une décarbonatation des sols; mais l'interaction entre les acides humiques d'une part, l'illite et la montmorillonite des argiles d'autre part freine le faible lessivage que pourraient entraîner les eaux de pluie. Le calcium libéré par cette série de réactions biochimiques est progressivement incorporé dans le profil et s'accumule en profondeur, là où l'activité biotique est plus faible. D'année en année, la décomposition des systèmes racinaires libère de nombreux composés hydrosolubles alimentant une intense humification qui gagne progressivement la profondeur du profil. L'évolution lente d'une partie de l'humus provenant des racines aboutit à la formation de molécules organiques complexes et à la
8 L'orthographe française de ce terme pédologique n'a jamais été rigoureusement stabilisée. On le trouve écrit sous les formes chernozem (Encyclopedia Universalis, traité de pédologie de Ph. Duchaufour), tchemozium (expression courante), tchernoziom et tchernozem. Toutes ces variantes sont le reflet du terme russe tchernozem ("QepH03eM"),formé de "tcherno" (noir) et de "zemlia (terre)" qui signifie "terre noire".

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polycondensation de composés aromatiques très stables et résistants à la biodégradation. Ce mécanisme biogénétique uniformise progressivement le sol, lui conférant son aspect typique d'une terre profondément noire dont dérivent ses dénominations communes (terre noire) et savante (tchemozem), confondues en langues russe et ukrainienne. La différenciation spatiale des tchemozems est d'autant plus marquée que l'enracinement est puissant et profond, et reflète ainsi le régime hydrique, et dans une moindre mesure le régime thermique annuels. Les différents types de tchemozems se répartissent géographiquement selon le gradient nord-sud de la pluviométrie, de part et d'autre du 54e parallèle. Au nord, plus humide, où domine la forêt claire, les mécanismes d'humification plus lents et plus brefs du fait de la brièveté de la belle saison ont abouti à la formation de tchemozems où le calcium et le magnésium restent répartis dans l'ensemble du profil. Au sud, notamment dans les régions de Stavropol, Volgograd, Saratov, et plus à l'est, l'intensité des transferts de calcium a conduit à la différenciation d'un horizon profond d'accumulation de carbonate de calcium. Plus au sud encore, l'aridité croissante a donné naissance aux tchemozem méridionaux, puis aux sols bruns isohumiques. La séquence nord-sud des tchemozems comporte différents types regroupés dans les unités 14 et 15 de la classification internationale de la FAa:

-

Le

tchernozem

lessivé

ne comporte

pas

d'horizon

d'accumulation

de

carbonates de calcium. Mais sous la couche noire (horizon Al) typique du tchemozem se trouve un horizon d'accumulation d'argile (horizon Bt), qui peut parfois provoquer de légères hydromorphies temporaires. On parle aussi de tchemozem de type A/B. - Le tchernozem humifère est typique d'une terre noire de la Russie centrale ou d'Ukraine recevant une pluviométrie de 400 à 500 mm/an. Il est caractérisé par une couche superficielle de couleur noire, uniforme, dont l'épaisseur est comprise entre 50 et 80 cm (horizonAI). Sous cette épaisse couverture se situe une couche correspondant à une accumulation plus argileuse, à structure grumeleuse polyédrique stable (horizon Bt). Enfin la base du profil comporte un horizon d'accumulation de carbonate de calcium (horizon Ca). Parfois, l'identité de couleur de l'horizon Bt et de l'horizon Al, ainsi que la progressivité du passage à l'horizon Ca, contribuent à donner l'impression d'une couche humifère de plus de 1,5 ou 2 m d'épaisseur. Les tchernozems les plus profonds se trouvent dans le Kouban, la région située au nord du Caucase dans le bassin du fleuve Kouban, autour de Krasnodar, la première région agricole de Russie, ainsi qu'en Ukraine. Ces sols sont parfois désignés par le sigle AIB/Ca.

- Le

tchernozem

de steppe dérive du précédent mais ne comporte pas d'horizon

d'accumulation d'argile. L'horizon Ca est moins épais avec parfois des

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concrétions blanchâtres (tchemozems à pseudomycellium). La couleur de la couche superficielle peut être plus claire. Ces sols occupent la majeure partie de la Russie centrale. - Le castanozem9 est un tchemozem de steppe incomplètement décarbonaté, plus clair, que les agronomes de la région ne considèrent pas comme de véritables terres noires mais rattachent aux terres brunes. - Le sol brun des steppes (burozeml0) est présent dans les zones les plus sèches (pluviométrie annuelle inférieure à 250-300 mm/an). Ce type de sol évolue vers les sierozemll ou terres grises, dont les teneurs en matière organique ne dépassent pas 3 0/0. - Les sols châtains isohumiques forment une longue lanière bordant au sud les tchemozems des steppes.
Tchernozem

ô
~

Forêt claire

Forêt steppe

Steppe dense

Steppe claire

~

.

~~

Tchernozems (Ukraine),

; Séquence climatique sur lœss d'après Philippe Duchaufour

Les tchemozems ont des propriétés agronomiques remarquables. Le mécanisme de leur formation leur confère une exceptionnelle fertilité physique et chimique. Grâce au réseau constitué par les acides humiques et les argiles, la structure grumeleuse du sol est d'une grande stabilité. La capacité d'échange
9

Mot formé à partir de "KamTaHOBbIH"(kachtanovyi)

-châtain et de "3eMJUI"(zemlia)

-

terre.
10

De "6ypeTb" (bouriet') brunir et "3eMJHI" (zemlia) - terre. 11 De "cepeTb" (sériét') prendre une teinte grise et de "3eMJHI"(zemlia)

-

-

- terre.

40

cationique élevée (comprise entre 40 et 50 meq/l00 g), et la richesse en calcium et en magnésium constituent également des facteurs de stabilité structurale, et permettent une bonne alimentation minérale des plantes cultivées. Le rapport du carbone à l'azote (C/N) généralement bas (voisin de 10) et un pH neutre ou très légèrement basique permettent une minéralisation rapide de la matière organique qui libère de l'azote nitrique directement assimilable par les plantes, au moins dans la partie haute du profil cultural, facilitant la croissance des céréales. Les rendements céréaliers peuvent ainsi atteindre 2,5 t/ha, sans fertilisation (notamment les céréales de printemps). Mais si les tchemozems disposent de facteurs remarquables leur conférant une bonne résistance aux travaux agricoles, ils peuvent subir une dégradation difficile à corriger. Leur aptitude à supporter les contraintes de tassement imposées par la mécanisation lourde des grandes exploitations russes n'est réellement assurée que pendant quelques courtes périodes après le ressuyage de printemps et avant le début de la dessiccation estivale, ou avant les pluies d'automne. La mise en place d'une importante sole de céréales de printemps oblige à travailler par tout temps et peut conduire à une compaction qui prive les cultures de l'exceptionnelle fertilité de ces sols. De même la récolte des betteraves au cours de l'automne, alors que les sols sont saturés, provoque une compaction et une fermeture de la porosité qui bloque ensuite la décomposition et la minéralisation de la matière organique. Enfin les tchemozems des zones les plus sèches sont très sensibles à l'érosion éolienne. La plupart des régions agricoles les plus exposées au vent, notamment dans la basse vallée de la Volga, le Kouban, etc. ont été plantées de coupe-vent12, souvent associés à des canaux d'irrigation, isolant de grandes parcelles de plusieurs centaines d'hectares. Mais la mise en place des rideaux d'arbres n'a pas été réalisée dans les régions agricoles moins fertiles, où les vents entraînent l'été la formation de véritables nuages de poussières limoneuses. Les sols de la Taiga et des formations forestières L'immense massif forestier de Russie occupe un ensemble de sols allant de formes zonales peu évoluées aux sols isohumiques qui assurent la transition avec les tchemozems. Au nord les podzols13 dominent. Leurs profils sont caractérisés par une couche superficielle sombre et organique (horizon Al) alimentée par les résidus végétaux (mor), puis par un horizon cendré résultant du lessivage de la matière organique et de l'argile (A2 éluvial). Les podzols modaux comportent à leur base un horizon d'accumulation de matière
12

13 Mot formé à partir de "noLl "(pod)

à l'initiative de V. Dokoutchaev.

- sous

et de "30na" (zola) - cendre.

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organique, d'argile et de sesquioxydes de fer (horizon Bts). La différenciation des profils reflète les conditions climatiques, le positionnement topographique, et la nature du substrat. Dans les dépressions et dans les zones d'influence des nappes d'accompagnement des fleuves, les sols présentent des traces d'hydromorphie (pseudo-gley ou gley) à la base de l'horizon A2 (horizon A2g),et dans l'horizon B, réduisant alors sensiblement leurs potentialités, tant pour la production de bois que pour la croissance prairiale après défriche. Ces podzols et les autres sols podzoliques relèvent de l'unité 20 de la classification de la FAO. La zone de transition entre la forêt boréale de résineux et la forêt steppique est occupée par des sols de type demopodzolique et par des sols gris forestiers (<< greyzem» dans la classification internationale), et que les spécialistes russes désignent par le terme « pseudopodzol ». Les « demopodzols » (ou « demovopodzols ») présentent un profil de type AIA2gBt. L'horizon Bt est marqué par des glosses blanchâtres et profondes, refermées à la base, parfois soulignées par des concrétions ferromanganiques d'hydromorphie, traces de l'engorgement des sols à la fonte des neiges. Contrairement aux sols bruns lessivés tempérés de l'Europe occidentale, ces sols présentent un mull de surface très actif, alors que l'horizon A est nettement acide (pH inférieur à 6). La persistance de températures basses après la fonte des neiges (et dans certains cas le dégel de la partie supérieure du sol) bloque la biodégradation des composés organiques solubles et favorise la complexation du fer ferreux ainsi que la dégradation physico-chimique des argilesI4. Au cours de l'été, la brusque montée de la température (qui peut dépasser 40°C) et l'allongement de la durée du jour accélèrent la maturation humique en surface, favorisant la coloration de l'horizon Al, et l'explosion de la végétation de sous-bois (petits fruits rouges, champignons, et nombreuses plantes médicinales aux propriétés antiseptiques). Les sols sa/sodiques Les solontchaks15 à complexe calcique, sont présents dans les dépressions des plaines steppiques frontalières du Kazakhstan (Kourgan, Tioumen, Tomsk...). Au printemps, la fonte de la couverture neigeuse et les eaux de pluie humectent les sols et provoque l'hydrolyse de l'humus et des argiles sodiques. La libération du sodium dans la solution du sol réduit la stabilité structurale des agrégats. La formation de carbonates de calcium qui en résulte accroît l'alcalinisation d'année en année. En phase d'humectation la structure du sol disparaît et ses éléments se fondent dans une pâte amorphe que la pente très
14

Ce mécanisme a été appelé en France « dégradation» et s'apparente au mécanisme baptisé

« ferrolyse » par certains auteurs. 15 Mots composés à partir du russe "COJIOHO"solano) -salé. (

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faible de ces formations steppiques ne permet pas de drainer. Au cours de l'été, la très forte évaporation entraîne une remontée des ions dans le profil et l'apparition de larges fissures verticales. Pratiquement abandonnées, ces formations portent une végétation xérophyte et halophyte; une strate arbustive se développe en taillis puis dépérit dès que son système racinaire s'enfonce dans la partie sodique du sol. Les solontchaks sodiques sont présents dans les formations qui bordent l'immense delta de la Volga, au sud d'Astrakhan. L'évolution de ces sols est marquée par la nappe saline de la mer Caspienne dont l'abaissement du niveau entraîne une forte différenciation des formations salsodiques. La très faible pluviométrie (moins de 200 mm/an) ne permet pas une mise en valeur agricole de ces terres qui doivent être destinées à l'élevage extensif des ovins. Les terres agricoles bordant la mer Noire sont peu concernées par la salinisation. Le volcanisme de l'Elbrouz a provoqué un soulèvement des formations caucasiennes (Riviera de la Mer Noire) qui s'amenuise vers l'estuaire du Don, où apparaissent quelques marais saumâtres. La mise en valeur des sols salsodiques est extrêmement complexe. L'irrigation des solontchaks calciques par des eaux douces accélère la défloculation des argiles et la libération des ions sodium, entraînant une perte de fertilité pratiquement irrémédiable. Ces réactions physico-chimiques expliquent une part des échecs de la mise en valeur des terres vierges. Au contraire, si l'irrigation peut être conduite avec des eaux saumâtres, la défloculation est ralentie et la fertilité physique est sauvegardée. Mais le coût des investissements pour conduire les eaux nécessaires est largement supérieur aux bénéfices agricoles qui pourraient en être retirés. Autres sols L'inventaire des sols de Russie est beaucoup plus large. Mais les sols arctiques polygonaux, pratiquement toujours couverts de neige et soumis à un gel profond quasi permanent (merzlota16), les rankers des montagnes du Haut Altaï, du Kamtchatka ou des sommets caucasiens ne présentent aucun intérêt agricole. Les sols de la toundra sont en général peu évolués, bien que cette formation herbacée polymorphe se développe sur une grande variété de sols (sols podzoliques, andosols, rankers...) que les conditions climatiques ne permettent pas de cultiver.

16 "Mep3JIoTa"signifie en russe congélation, souvent traduit par le terme canadien "permafrost" .

43

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44

Les milieux naturels de Russie
La territoire, diversité naturelles diversité des milieux naturels de la Russie reflète l'immensité du la variété des climats malgré leur caractère continental commun, et la des influences exercées par les foyers de ressources biotiques de sa périphérie.

Les toundras Le terme toundra vient du finlandais « tunturi » qui désigne les petites hauteurs, pratiquement dépourvues de végétation, émergeant de la forêt hyper boréale et boréale froide. La toundra occupe l'ensemble de la zone polaire de Russie et s'étend sur plus de 2 millions de km2 (12 % du territoire national), de la presqu'île de Kola jusqu'au détroit de Behring. La présence quasi constante des masses d'air arctique froid, des températures estivales toujours faibles (rarement supérieures à 10°C), sauf pendant un très courte période, une pluviométrie réduite (comprise selon les régions entre 100 et 400 mm/an) et des vents violents1? ne permettent ni le développement de la végétation arbustive, ni une évolution biochimique suffisante de la matière organique. La toundra est ainsi le domaine des mousses et des lichens qui croissent en plaques sur les roches dénudées (toundra nue du Nord de la presqu'île de Kola et de la « Sibérie chauve »). Les faibles variations du relief et du régime hydrique contribuent à diversifier les faciès de la toundra. Dans les dépressions et les estuaires fluviaux, les roches mères imperméables ou le sous-sol constamment gelé (merzlota), permettent une lente accumulation des débris végétaux18 et des alluvions charriées par les puissants fleuves qui se jettent dans l'océan Arctique. Les marécages ainsi formés sont conquis par une strate herbacée résistante au froid. Au cours des longs jours polaires, les pointes de température qui peuvent atteindre une quinzaine de degrés pendant quelques jours, font exploser la végétation qui fleurit alors brutalement, libérant des graines capables de conserver leur pouvoir germinatif plusieurs années, même après avoir subi des températures hivernales extrêmes (-60°C). Sous cette forme, la toundra est une steppe polaire. Là où les conditions biologiques sont plus favorables (influence thermique des eaux fluviales, dépressions protégées des vents...) la toundra couvre et alimente des tourbières à évolution lente. Lorsque la pluviométrie
17 La « pourga » (nypra) ou tempête d'écirs. 18Ces conditions sont favorables à la conservation des animaux qui se sont enlisés, notamment les mammouths extraits de ces accumulations végétales gelées.

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annuelle dépasse 350 mm, la strate herbacée se diversifie avec des plantes à bulbe ou à rhizome, puis une strate arborescente naine de bouleaux déformés par le vent s'installe et assure la transition avec la taïga. Plus au sud la remontée des températures estivales permet l'apparition de résineux nains qui marquent la transition avec la forêt claire boréale. Depuis plusieurs siècles, la limite Sud des toundras a tendance à remonter au bénéfice de la forêt claire.

Schéma de répartition

de la végétation

en Sibérie occidentale

TOUNDRA
Toundra nue

TAÏGA Steppes et forêts clair

S1EPPES Steppes sèches Steppes arides

~
UES

~

Prairie xérophile et halophile Prairies, et bosquets de bouleaux

Les toundras abritent une faune sauvage remarquable, difficile à protéger de la pression de chasse autour des régions exploitées pour les ressources minérales du sous-sol (phosphates et minerais de la presqu'île de Kola. ; nickel à l'embouchure de l'Ienisseï, pétrole et gaz dans l'estuaire de l'Ob; diamants, minerais et pétrole en Yakoutie). L'hiver, les rennes peuvent survivre en ne s'alimentant que de lichens et de mousses qu'ils trouvent sous la faible couverture neigeuse. C'est la raison pour laquelle ils sont élevés par les populations autochtones19 qui ne peuvent constituer de réserves alimentaires suffisantes pour l'alimentation des animaux durant un hiver de plus de 250
Surtout les Lapons et les Samoyèdes des territoires des Nénéts, et quelques groupes isolés dans la presqu'île de Taymir, en Saka Yakoutie, Tchoukotka et Kamchatka. 19

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jours. Ces pasteurs nomades utilisent les chiens de traîneau de race « Laïka », dont l'exceptionnelle résistance aux conditions extrêmes avait fait choisir la petite chienne du même nom pour le premier vol habité dans l'espace en 1957. La taïga et les forêts Taïga est le nom générique20 donné aux forêts septentrionales. Ailleurs, le terme taïga laisse la place au mot « forêts" »21, ou "Poliéssié"22 au nord de la Russie européenne, au contact de la région des lacs. La forêt assure la continuité des paysages dans l'ensemble de la Russie grâce à une infinité de zones de transition d'une formation typique à l'autre. Elle est limitée au nord par les contraintes thermiques et au sud par la faiblesse de la pluviométrie. Elle occupe près des deux tiers de l'espace russe entre l'isotherme de juillet de + 10 °C et l'isohyète de 450 mm. Les bouleaux et les résineux dominent un massif forestier estimé à 81 milliards de m3 sur pied, ce qui en fait la première forêt et le premier puits de carbone au monde, donnant ainsi à la Russie une place singulière dans les négociations du protocole de Kyoto23. La croissance des arbres bénéficie des conditions de lumière permise par la latitude. Les sapins et les pins ont un long fût cylindrique régulier qui les rend particulièrement aptes à la construction des maisons en bois, de la modeste isba du paysan à la somptueuse demeure aristocratique24. Dans les régions de steppe, la présence de familles russes originaires de la zone de la forêt est immédiatement visible par l'habitat de bois qu'elles ont préféré aux
20 L'étymologie du mot russe taïga (<< TaMra») est incertaine. Faut-il la rechercher dans la convergence avec le verbe tait' (<< TaMTb»: acher) ou le mot taïna (<< c TaMHa»: ystère)? m 21 flec : lièss. 22 « Poliéssié » est formé par les mots polié «( none» : champs) et liès (<< nec»: forêts, bois), mais comme souvent en russe, il peut aussi signifier moitié boisé avec la racine pol (<<non»:demi). 23 La Russie a longtemps refusé de signer le protocole de Kyoto; avec humour le Président Poutine se demandait «qui pourrait se plaindre d'une élévation de quelques degrés de la température moyenne de la froide Russie? ». La principale raison de ce refus tenait à la volonté de poursuivre l'exploitation de la rente pétrolière, et de conserver une capacité de négociation intacte pour les années à venir. Le poids croissant des critères environnementaux dans l'octroi des financements internationaux a conduit la Russie à signer le protocole. 24 De nombreux palais (celui de Kouskovo, par exemple, au sud-est de Moscou) sont entièrement réalisés en bois, parfois enduit de plâtre et de stuc. La plupart des villes russes et presque tous les villages de la zone de la forêt ont un habitat traditionnel en bois (deriviannyi). Les villes de Sibérie, notamment Tomsk, Tobolsk, Irkoutsk, Barnaoul, contiennent de véritables chefs-d' œuvre de la fuste et de l'ornementation, dans tous les styles. En Carélie ou dans la région d'Arkhangelsk, les églises et les monastères sont en bois. De nombreux villages ruraux sont reconstitués en périphérie des grandes villes pour montrer l'architecture traditionnelle. Avant l'incendie de 1812, Moscou était une ville essentiellement en bois, à l'exception des demeures aristocratiques et des édifices religieux.

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constructions de briques ou de torchis. Comme au Canada, les fibres des résineux sont relativement longues et favorables à la fabrication de papiers de qualité25. La régularité des cernes et la rectitude des troncs sont aussi remarquables pour les autres essences de la forêt boréale. Le tilleul fournit des billes longues, homogènes et isotropes, largement utilisées en ébénisterie. C'est le bois des icônes et des iconostases26, et de nombreux ustensiles de boissellerie. Le bouleau, essence pionnière et de lumière, peu exigeante, est bien adapté aux conditions du Nord et aux lisières partout ailleurs. Il offre un abondant bois de chauffage d'une exploitation facile. Pendant longtemps son écorce a été utilisée par les paysans pour la fabrication de boîtes, d'ustensiles de cuisine, de liens pour envelopper les objets fragiles en terre ou plus rarement en verre, de matériau pour la confection des « laptis », les chaussures tressées du moujik, aussi symboliques de son état que les sabots des paysans français. La sève du bouleau procurait au printemps une boisson revigorante. Ses feuilles et ses bourgeons entraient dans la pharmacopée populaire. Mélangé avec des résines de pin, il fournissait un matériau de calfatage des bateaux et d'innombrables objets usuels en bois au contact de l'eau. Le tan extrait de l'écorce servait à la préparation des peaux. Les racines et les troncs émondés des bouleaux de Carélie et de Sibérie sont utilisés dans l'ébénisterie fine depuis la fin du 17e siècle27. L'universalité du bouleau a profondément marqué la culture et l'identité russes. Il est toujours le matériau de base de l'artisanat28, le combustible des cagnards29, où les Russes préparent, été comme hiver, de savoureuses brochettes, et celui des fumoirs de viandes et de poissons. C'est aussi le bois de bouleau qui chauffe le sauna30, équipement souvent rustique,

25

Mais les méthodes industrielles des grandes usines soviétiques ont fait perdre une partie de ce potentiel de qualité, que restaurent les investissements, notamment finlandais, pour leur modernisation. 26 Structure de bois sculptée, ornée d'icônes, séparant dans les églises orthodoxes la partie sacrée réservée au clergé de la partie accueillant les fidèles. 27 Les meubles plaqués en loupe de bouleau sont un signe de richesse, mais l'artisan aime aussi façonner les racines torturées des vieux arbres, leur donnant des formes abstraites dérivées de fonctions utilitaires, parfaitement poncées, signe d'une perception profondément déifiée de la nature. 28 Le mot bouleau «( 6epë3a » : berioza) a donné naissance au mot beriojka (souvenir artisanal, et par extension magasin de produits étrangers ou de produits locaux difficiles à trouver et dont la vente s'effectuait à l'époque soviétique exclusivement en devises. 29 Foyers rudimentaires en tôles de fer «( MaH):{aJIb» man'daïl, ou « yrOJIbHasI» : ougolnaïa : poêle à charbon de bois), plus rarement en briques où sont mises à griller des brochettes appelées "chachliki" . 30 La « bania» où l'on utilise aussi des bouquets de branches jeunes, fraîches ou séchées, pour activer la sudation et la circulation.

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mais indispensable dans la vie de tous les Russes. Aujourd'hui, le bouleau est utilisé par l'industrie de la cellulose et du papier. L'extension du bouleau ne fait pas obstacle à la diversité et la richesse de la flore arbustive31. A l'ouest de l'Oural, la forêt de bouleaux et de résineux (sapins, pins sylvestre, épicéa) valorise bien les sols podzoliques du Nord, dont la fertilité médiocre se traduit par une forêt discontinue coupée de prairies, autour des lacs et des dépressions marécageuses. Le long des cours d'eau et dans les dépressions, le peuplement forestier laisse une place croissante aux espèces hydrophiles comme le frêne, les saules et l'aulne. En progressant vers le sud, dès que les sols présentent une meilleure qualité, la forêt se diversifie avec une présence abondante de feuillus: tilleuls, érables, hêtres, charmes, frênes... Elle s'efface ensuite en massifs isolés sur les terres noires au profit de l'agriculture, mais la diversité des feuillus y est plus grande, avec les chênes, les érables, et parfois des bois fruitiers. Les lœss du Sud, malgré leur fertilité, voient leur production de bois limitée par le régime des pluies. A l'est, plus sec, la sylve est structurée, comme à l'ouest, par la gradation des régimes thermiques et pluviométriques, mais avec une influence nette de la structure géologique et de l'exposition. Entre l'Oural et l'Ienisseï, la séquence forestière va de la taïga claire aux forêts de pins et d'épicéas. Le pin de Sibérie (kèdre) est un arbre imposant au bois dur, odorant et résistant, dont on récolte les graines pour l'alimentation humaine, la préparation de sirops (balzam) et la distillation. Au contact des terres noires, la forêt retrouve un sous-bois abondant, largement exploité pour ses baies (mors), ses plantes médicinales (travyi), et condimentaires (fougères). Les plaines marécageuses de l'Ob, de l'Irtych et de leurs chevelus d'affluents, sont occupées par des forêts denses (Sibérie sombre), peu exploitées32, d'une très grande richesse botanique et faunistique. A l'est de l'Ienisseï, la forêt de mélèzes s'étend sur les hauteurs froides et plus sèches du bouclier archéen de l'Angara et des plateaux sibériens. La rigueur du climat, la faible densité de population et l'absence de voies de communication freinent l'exploitation de cette immense ressource. Les étages herbacés et arbustifs situés au sud de la taïga d'Okhotsk sont marqués par les influences subtropicales et les forêts comportent des espèces plus rares comme le noyer de Mandchourie, le chêne liège...
31 Les forestiers russes puis soviétiques ont réalisé un superbe inventaire forestier de l'ensemble de l'Empire puis de l'URSS, conjuguant des travaux scientifiques sur la taxonomie, la description des écosystèmes, et les modalités d'exploitation et de préservation. 32 Ces « terres de la peur », selon la terminologie kazakhe (ourman), ont été partiellement défrichées par les colons et les relégués dans des conditions très dures, notamment pour l'aménagement des grandes voies de communication transcontinentales.

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La sécheresse favorise les incendies de forêts, notamment dans les régions traversées par des oléoducs, dans la zone de volcanisme actif du Kamchatka, ou dans les zones de tourisme. L'éloignement de ces fronts de feu quasi endémiques33, qui peuvent s'étendre sur plusieurs centaines de kilomètres, ne permet pas une lutte efficace, en dehors des zones d'habitation. Les steppes Les descriptions de la steppe russe centrale par les grands voyageurs du 1ge siècle34correspondent à une forme prairiale originelle, aujourd'hui disparue de la Russie européenne au bénéfice de l'agriculture, ou d'une forme sèche correspondant à la définition classique des géographes (grande plaine inculte, sans arbre, au climat sec, à la végétation pauvre de graminées et de plantes xérophiles35). Sur les terres noires suffisamment arrosées, la steppe était une prairie permanente et complexe (stipes, armoises, fétuques...), encore présente sous cette forme typique dans l'AltaiJ6, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des lambeaux dans la partie européenne3? Plus haute qu'un homme, elle offrait aux hordes d'envahisseurs une voie d'accès discrète, et permettait aux fugitifs et aux meneurs de jacqueries paysannes38 de se soustraire aux recherches. La steppe, qui désigne aujourd 'hui essentiellement les formes sèches ou arides, occupe environ 15 % du territoire, de part et d'autre du long ruban des terres noires. L'instabilité du mouvement des dépressions cycloniques atlantiques ou méditerranéennes se traduit par une forte variabilité interannuelle du temps estival. La région de la basse Volga (autour de Stavropol) où les premières plaines sibériennes occidentales peuvent connaître plusieurs étés consécutifs sans précipitation, condamnant alors les cultures céréalières, même les plus extensives. Le vent sec et chaud (soukhoviétiér) provenant d'Asie Centrale accroît la sécheresse et décape la couverture lœssique qu'il transporte à

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Les associations de défense de l'environnement dénoncent la réduction drastique des effectifs de l'administration forestière et de gestion des ressources naturelles depuis le début de la Perestroïka. 34 « La steppe, tout d'un coup, très loin devant, quand le ciel s'unit à la terre ... »Tchekhov dans « Steppe, histoire d'un voyage ». 3S Robert de la langue française. 36 Steppe tchouïskaïa dans la région de Koch-Agan 37 Dans le parc naturel d'Askanïa Nova en Ukraine, dans quelques zones reliques de l'estuaire du Don, ou sur les premiers contreforts dl' Altaï. 38 Pougatchev et ses hommes disparaissaient par la steppe et se réfugiaient dans les îlots forestiers.

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très grande distance dans un brouillard de terre, ou «tempête noire »39. La sécheresse enfin permet l'éclosion de gigantesques incendies de la steppe herbacée ou de la steppe arborée dont seules les pluies d'orage estivales ou d'automne viennent réellement à bout. Une forme dégradée de la steppe s'installe alors jusqu'à ce que plusieurs étés pluvieux consécutifs permettent le retour à l'équilibre floristique. Les montagnes La végétation du Caucase, même limité à ses versants Nord, est d'une richesse exceptionnelle, De la mer Noire (Kraï de Krasnodar), ou de la mer Caspienne (République du Daghestan) à l'Elbrouz, la végétation passe par étage de la flore méditerranéenne, avec quelques stations subtropicales (Sotchi), à la flore alpine. De nombreuses espèces végétales de la flore arborée et herbacée sont spécifiques. Les feuillus dominent jusqu'à 1 000 m lorsque l'exposition et les sols leur sont favorables. Les chênes du Caucase offrent un bois recherché pour l'ébénisterie et procure des merrains utilisés dans le monde entier pour la fabrication de tonneaux40. Les conifères s'étagent de 1 000 à 2 000 m puis des formes nanifiées marquent la transition avec des prairies d'alpage. Le Caucase est un conservatoire naturel des formes primitives de nombreuses espèces végétales (graminées fourragères, céréales, arbres fruitiers, légumes, vigne 41),et animales (chevaux, volailles...) sélectionnées par I'homme depuis des millénaires en provenance d'Asie Mineure, de Perse, et même de l'Inde, malgré l'obstacle à leur dissémination des steppes désertiques d'Asie Centrale. Ces ressources génétiques ont permis aux agronomes russes puis soviétiques de créer des variétés cultivées adaptées à des conditions climatiques rigoureuses. Les sommets de l'Altaï et les chaînes montagneuses qui entourent le lac Baïkal abritent une flore alpine marquée par l'influence de la Mongolie et même par certaines influences himalayennes. La faune et la flore des massifs de la partie orientale bénéficient des apports de la Corée et de la Chine (tigres d'Asie et de Sibérie, conifères) notamment sur les rives du fleuve Amour, et dans le Primorié.

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Les pédologues soviétiques et français ont montré que ces particules ont participé à la couverture de lœss éolien de l'Europe occidentale 40 Les travaux de Professeur Sarichvilli ont montré l'équivalence des merrains du Caucase, du Limousin et de Bourgogne pour le vieillissement du Cognac et du kaniak arménien (Ararat). 41 Les stations œnologiques du Kraï de Krasnodar disposaient de collections remarquables des cépages originels de vitis vitifera, naturellement indemnes de phylloxera, mais ont dû les détruire dans le cadre du plan de lutte contre l'alcoolisme lancé par le Président Gorbatchev au début de la perestroïka.

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