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L'aide alimentaire au coeur des inégalités

De
179 pages
En Belgique, 150000 personnes recourent toujours à l'aide alimentaire. A la frontière du "travail du coeur", motivations et pratiques de l'aide alimentaire interrogent le champ du travail social. Au-delà ce sont les politiques sociales qui sont questionnées : niveau des allocations de base, aide aux sans-papiers, rapport entre service public et associatifs... Enfin, au regard du droit fondamental à une alimentation adéquate, l'accroissement du recours à l'aide alimentaire dans un pays développé ne peut que nous heurter. Ce sont les politiques de la richesse qui posent question (sa redistribution versus sa concentration).
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L’AIDE ALIMENTAIRE AU CŒUR DES INÉGALITÉS

Hugues-Olivier HUBERT Céline NIEUWENHUYS

L’AIDE ALIMENTAIRE AU CŒUR DES INÉGALITÉS

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11095-3 EAN : 9782296110953

Remerciements
Merci à tous les travailleurs de l’aide alimentaire qui ont accepté de nous consacrer une part de leur temps dans le cadre de cette recherche. Un merci plus appuyé encore pour tous ceux qui se sont investis dans les réflexions et les actions de la Concertation aide alimentaire. Merci à tous les intervenants au colloque L’aide alimentaire au cœur des inégalités : ventre affamé n’a point d’oreilles (20 et 21 novembre 2008) pour leur précieuse collaboration. Merci à tous les membres de l’équipe de la Fédération des Centres de Service Social et plus particulièrement à Charles Lejeune, Secrétaire Général, et à Betty Nicaise, Secrétaire Générale Adjointe qui est à l’initiative de cette aventure, pour leur solide soutien. Merci enfin à l’APEF et au Fonds pour la Formation des Etablissements et Services de Santé Bicommunautaires de la CP305.2, sans qui tout ceci n’en serait resté qu’à l’état de projet.

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Introduction Des miettes de pain...

— Lucas ? Elle est où maman ? — Elle est allée chercher à manger. — Elle est partie faire des courses ? — Heu... Enfin... Oui, si tu veux. — Dis, tu crois qu’elle pensera à acheter un gâteau pour mon anniversaire à l’école ? Tu sais, les autres enfants ils font ça et madame Sophie elle met 5 bougies qui font des étoiles et tout le monde chante. — ... — Elle va bientôt rentrer ? — Je n’sais pas moi ; ça dépend de la file. — De la file à la caisse ? Lucas pense : « De la file à la caisse ! C’est quand on a des sous qu’on fait la file à la caisse ». Lui il est grand, il a 9 ans et demi ! Même si sa maman ne dit trop rien de ses problèmes, il sait que c’est difficile, que les choses sont chères et le portefeuille souvent vide. Il se dit aussi qu’Emilie ne comprendrait pas pourquoi elle ne pourrait fêter son anniversaire comme les amis de sa classe. Ce ne serait vraiment pas juste. Peut9

être y aura-t-il de la farine et ce qu’il faut pour préparer un quatre quarts dans le colis que recevra sa maman. C’est sûr qu’elle trouvera une solution : sa maman, c’est la reine de la débrouille. Alors à quoi bon inquiéter sa petite sœur ? Il voudrait la protéger, faire en sorte de la tenir le plus longtemps possible éloignée de tous ces soucis. Il lui répond : — Oui, c’est ça, de la file à la caisse. Bon Emilie, tu arrêtes avec toutes tes questions ? — Mais c’est parce que je m’ennuie... Si tu me racontais une histoire ? — D’accord... — Celle-ci, je voudrais, dit-elle en se pelotonnant contre l’épaule de son grand frère, un vieux cartonné à la main. Il lut : « Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons ; l’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. [...] Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot ; prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde il n’était guère plus grand que le pouce, ce qui fit qu’on l’appela le petit Poucet. [...] Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ses enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit le cœur serré de douleur : ‘Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois...’ ». ***

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Le Petit Poucet, joli conte que celui-là qui, comme d’autres, a traversé les siècles pour aujourd’hui encore peupler l’imaginaire des enfants et le nôtre en définitive. D’après BETTELHEIM (1976), ces petites histoires traversent la grande Histoire parce qu’elles répondent aux angoisses propres à l’enfance en apportant des clefs symboliques de compréhension et de dépassement des épreuves qui jalonnent le chemin sinueux vers l’âge adulte. Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts. (BETTELHEIM, 1976, 442). Dans une approche psychanalytique, on peut interpréter le Petit Poucet comme la mise en scène des angoisses qui accompagnent la voie de l’autonomie : la peur de l’abandon et celle de la dévoration. Semer des cailloux, puis des miettes de pain, pour retrouver son chemin n’illustre pas seulement l’intelligence et la prévoyance du héros ; mais signifie aussi son refus de couper le cordon ombilical. Le premier retour à la maison apprend, d’après BETTELHEIM, que pallier la crainte par la régression ne résout rien. Le Petit Poucet s’apparente par la forme au conte Hänsel et Gretel des frères Grimm, où la régression au stade oral est plus apparente encore.

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La maison de pain d’épice qu’ils trouvent dans la forêt représente une existence fondée sur les satisfactions les plus primitives. Se laissant emporter par leur faim incontrôlée, les deux enfants n’hésitent pas à détruire ce qui devrait leur procurer abri et sécurité, alors que les oiseaux, en mangeant les miettes de pain, auraient dû leur faire comprendre qu’il n’est pas bon de dévorer tout ce qu’on rencontre. (Ibidem, 1976, 241). En picorant les miettes de pain, les oiseaux contraindront le Petit Poucet et ses frères à se confronter au réel et à affronter les épreuves de l’autonomie. L’ogre et sa femme offrent au héros le miroir fantasmatique du couple de ses parents. Par son ingéniosité et son esprit d’initiative il arrivera à s’arracher au danger d’être dévoré, d’être englouti, comme repris dans la fusion amniotique du ventre maternel. De la même manière, Gretel poussera la sorcière dans les flammes du four destinées à faire cuire Hänsel. Implicitement, l’histoire nous parle des conséquences débilitantes qui nous attendent si nous essayons de régler les problèmes de la vie par la régression et par le refus, qui diminuent nos chances de les résoudre. [...] Cela montre très bien les effets limitatifs de toute fixation à un niveau primitif de développement, par peur de voir la vie en face. (Ibidem, 1976, 240-241). Un courant clinique de la sociologie tente d’articuler les dimensions sociales et psychiques de l’humain. Il s’agit notamment d’aider des personnes à mieux comprendre leur trajectoire de vie. Pour ce faire, on peut remonter aux premiers attachements affectifs et à la classique triade « mère-pèreenfant » ; mais sans pour autant s’y cantonner. Il convient aussi de resituer la trajectoire de vie plus largement dans
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les contextes sociologiques, économiques et historiques qui permettent aussi de lui donner du sens. Sous forme de boutade, DE GAULEJAC, un des représentants français de la sociologie clinique, affirme que « Freud a oublié qu’Œdipe était Roi ». En le paraphrasant, on pourrait dire que « Bettelheim a oublié que le Petit Poucet tout comme Hänsel et Gretel étaient enfants de bûcheron, grandissant dans la pauvreté ». Plus précisément, pour BETTELHEIM, la situation de départ du conte, la misère et la famine, constituent, voire ne constituent plus qu’une métaphore du sevrage et de l’angoisse du petit enfant qui « quand il se réveille affamé dans l’obscurité de la nuit, se sent menacé d’être repoussé, abandonné par ses parents, ce qui se traduit chez lui par la peur de mourir de faim ». (Ibidem, 1976, 239). Dans son interprétation, la pauvreté semble ne plus être qu’une image fantasmatique et déréalisée ; un comble pour cet auteur dont le propos est justement de montrer combien le conte est un support imaginaire encourageant les enfants à se confronter au principe de réalité. Car en définitive et au-delà de leur interprétation psychanalytique, le Petit Poucet comme Hänsel et Gretel représentent aussi des fables sociales pour peu qu’on ne réduise pas cette grille de lecture à sa plus simple expression : - Soit, par analogie, à n’y voir la pauvreté que comme le résultat d’une régression psychologique (plus que sociale) d’individus incapables de se prendre en charge, trouvant dans l’assistance le substitut d’un lien maternel primaire dont ils n’auraient su se libérer ; pour qui l’angoisse de la faim ne serait que le symptôme de leur refus de l’autonomie, de leur « peur à voir la vie en face » et, dans le même temps, le résultat de leur fuite
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régressive (au stade oral) dans le refuge des plaisirs immédiats (grignoter la maison en pain d’épice). - Soit, comme BETTELHEIM, de façon plus sévère encore, à n’y voir la pauvreté que comme la source d’une dégradation morale. Mais c’est à n’y voir que cela qui pousse l’auteur à déconsidérer toute interprétation sociale du conte, la reléguant à un niveau purement « apparent », c’est-à-dire superficiel, de lecture. [Le conte] commence d’une façon réaliste : les parents sont pauvres et se demandent s’ils pourront continuer de nourrir leurs enfants. Le soir, dans leur lit, ils parlent de leur situation tragique et cherchent le moyen d’en sortir. Le conte de fées folklorique, même si on le prend à ce niveau apparent, exprime une vérité importante et désagréable : que la pauvreté et les privations n’améliorent pas le caractère de l’homme, mais qu’elles le rendent plus égoïste, moins sensible aux souffrances des autres et enclin, par conséquent, à se lancer dans de mauvaises actions. (Ibidem, 1976, 239). Cette précision s’impose, tant restent actuels les discours où la compassion se teinte de condescendance pour plaindre ce « pauvre des pauvres » qui accepte sa condition avec dignité ; ou encore ceux où la pauvreté est dépeinte, dans un premier temps, comme « de surcroît » morale, avant de sombrer dans un « avant tout » morale ; ou encore ceux où cette moralisation, réduite à la lucarne du marché de l’emploi, ne porte plus que sur la passivité aussi résignée que coupable du pauvre, à son incapacité ou à son refus de se prendre en main de façon autonome.
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En matière « de mauvaises actions » et d’activisme, la Fraction Armée Rouge (connue aussi sous le nom de la Bande à Baader) ne fut certainement pas en reste. Quel rapport avec les contes ? Tout simplement, Hans et Grete furent utilisés comme noms de code par Andreas Baader et sa compagne Gudrun Ensslin. Peut-être s’étaient-ils identifiés à ces personnages ; sans doute avaient-ils retenu du conte son dénouement heureux et la revanche de deux enfants pauvres rapportant à leurs parents les bijoux volés à la sorcière (« de leurs soucis, dès lors, ils ne surent plus rien, et ils vécurent ensemble en perpétuelle joie »). Les Contes de ma mère l’Oye furent publiés en 1697. A cette époque, l’Europe est traversée par une vague de froid que l’on qualifie de « petit âge glaciaire ». En 1693 et 1694, en France, les hivers rigoureux et les famines qu’ils provoquent sèment la misère et la mort sous le règne de Louis XIV. C’est dans ce contexte que Charles Perrault met en scène le Petit Poucet. On peut y lire le contraste entre la pauvreté des uns (les parents) et la richesse des autres (l’ogre). On peut y lire les uns, déjà dévorés par la faim, menacés par les velléités du puissant à se repaître de leur chair. On peut y lire le retournement, l’inversion subversive : l’échange des bonnets des sept frères contre les couronnes d’or des sept filles de l’ogre. On peut y lire enfin l’issue heureuse d’un enrichissement du pauvre puisque, ayant volé à l’ogre ses bottes de sept lieues1, il les utilisera malicieusement pour

Du fait que l’ogre se servait des bottes de sept lieues pour attraper les petits enfants, ce vol ne heurte pas en soi la morale, précise Perrault. En agissant de la sorte le Petit Poucet ne faisait que le priver de l’instrument de ses méfaits
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dérober toute la richesse de l’ogre en trompant sa femme ou – et là, Perrault laisse le choix au lecteur – il les utilisera plus honnêtement pour s’enrichir à travers le métier de courrier ou de messager au service du Roi et des courtisanes (pour lui dont il est précisé au départ qu’il ne disait pas un mot, ce qui lui valait la réputation de niais, en termes d’employabilité, on peut parler de « reconversion réussie »). Mais quelle que soit la façon : « il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et par-là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps » (Perrault, 1978, 114). Lucas referma le livre. — Dis, Lucas, il habite où l’ogre ? Si on savait, on irait tous les deux lui prendre ses bottes et son trésor pendant qu’il dort et on les ramènerait à maman ! — Tu sais Emilie, les ogres c’est comme les sorcières, ça n’existe pas vraiment. C’est seulement dans les histoires... Les ogres n’existent plus ? Reste à voir... Peut-être ont-ils changé de visage ? Peut-être ont-ils troqué leurs bottes de sept lieues contre celles plus performantes de la délocalisation et de la globalisation ? Peut-être certains se nourrissent-ils toujours de la pauvreté pour alimenter leurs richesses ? Peutêtre sont-ils devenus rois, princes charmants modernes, maîtres d’empires financiers bâtis par quelques-uns sur la précarité de beaucoup d’autres, justifiant des crédits hypothécaires à taux plus élevés et donc plus rentables parce que particulièrement à risques (subprimes) ? Peutêtre certains n’hésitent-ils pas à abandonner les plus faibles, à les perdre, errants, non plus dans l’obscurité des forêts profondes mais dans les replis sombres des métropoles ou à l’orée des banlieues ?
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La misère, elle, existe toujours. C’est une certitude. La famine sème encore la mort dans de nombreuses régions de la planète. Et chez nous ? Chez nous, elle n’a certainement plus ni la même intensité, ni la même forme qu’au XVIIe siècle ; mais elle reste bien présente. Aujourd’hui, chez nous, un grand nombre de personnes doivent toujours quémander un colis alimentaire pour subvenir à leurs besoins et pouvoir nourrir leur petit Lucas, leur petite Emilie. En Belgique, en 2008, on estime à 150.0002 le nombre de personnes qui recourent à l’aide alimentaire. 150.000 ! Autant que le nombre de personnes recensées sur le territoire de Bruxelles Ville (145.917 exactement en 2007). Les comptes et faits nous éloignent quelque peu des contes de fées... 150.000 ! Ça sonne un peu comme la chanson de Jacques Dutronc : « Et moi, et moi, et moi. J’y pense et puis j’oublie. C’est la vie, c’est la vie ». C’est justement pour ne pas oublier cette réalité – scandaleuse au regard du degré de richesse et de développement dont s’enorgueillit notre État – que nous avons réalisé ce travail. C’est aussi pour ne pas oublier tous ceux qui, précisément, refusent d’oublier en s’investissant personnellement – les uns dans leur métier, les autres dans leur temps libre – pour apporter leur aide aux personnes nécessiteuses.
2 En 2008, la Banque Alimentaire, à elle seule, a permis d’aider 110.700 personnes. Or, bon nombre d’associations complètent ce qu’elles reçoivent de la Banque Alimentaire, estimant cette source d’approvisionnement insuffisante pour répondre à la demande. De plus, certaines associations offrent une aide alimentaire sans être affiliées à la Banque Alimentaire (en récoltant personnellement des dons ou en effectuant des achats sur fonds propres). Enfin, il faut encore compter sur l’aide apportée par les mosquées et Eglises évangélistes. Le nombre de 150.000 est donc loin d’être surévalué ; il se pourrait même qu’il soit un peu en dessous de la réalité.

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