//img.uscri.be/pth/8390882b896c1695fc3f6a6f2ca0a9f3960d39c4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,45 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'aide humanitaire, entre la politique et les affaires

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782296185807
Signaler un abus

L' AIDE HUMANITAIRE ENTRE LA POLITIQUE ET LES AFFAIRES

Du même auteur: L'église catholique au Chili: complicité ou résistance? L'Harmattan, 1978. Qui a peur du Tiers monde? (avecJ.Y. Carfantan), Seuil, 1981. L'évangile en révolution, Karthala, 1983. Vaincre la faim, c'est possible (avecJ.Y. Carfantan), Seuil, 1983. Le sucre: le Nord contre le Sud ? (Avec A.S. Boisgallais), Syros, 1988.

Charles

CONDAMINES

L'AIDE HUMANITAIRE ENTRE LA POLITIQUE
ET LES AFFAIRES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-0445-6

1989

A VANT-PROPOS

Je ne vais pas présenter l'Intercollectif des associations françaises que je préside. Charles Condamines en parle abondamment. Nous lui avions demandé de rédiger un rapport et il nous a remis une analyse. Nous lui avions sollicité un descriptif et il nous a fait des propositions. Dire que nous tous partageons également la totalité de ses dires serait exagéré. Et vous ne le croiriez pas. Il y a dans ce texte, une liberté de ton qui peut en surprendre ou même choquer plus d'un. Mais, tout compte fait, pour savoir avec précision et sans ennui comment se porte la charité/solidarité française pour le prochain lointain, il faut lire ce livre. Il est sans aucun doute, le meilleur qui ait été écrit sur le sujet. Puisse-t-il être largement débattu et aider les associations à ouvrir de nouveaux champs d'action.
Alain PECQUEUR, Président de l'lntercollectif des associations nationales pour le développement et la solidarité avec le Tiers monde.

INTRODUCTION

Divers indices permettent de repérer l'importance des organismes privés bénévoles dans les questions de développement et de coopération. Ceux que l'on appelle les associations humanitaires ou encore les Organisations Non Gouvernementales. En 1986, les O.N.G. des pays riches occidentaux (O.C.D.E.) ont transféré vers les pays en développement plus de 5 milliards de dollars. Soit environ l'équivalent de 15 % de l'Aide publique au développement. 10 000 volontaires européé'ns bénévoles travaillent dans une centaine de pays d'Afrique, Asie et Amérique latine. Partout le nombre des O.N.G. ne cesse de croître: le Japon en compte 140 et la moitié ont moins de dix ans. Les subventions des gouvernements aux budgets des O.N.G. sont, elles aussi, en forte augmentation. De même celles des entreprises et des collectivités locales. L'intérêt des organismes multilatéraux (Nations Unies, C.E.E., O.C.D.E., Banque Mondiale, etc.) va lui aussi croissant. Si l'on en croit divers sondages, s'agissant de la lutte contre la faim etfou pour le développement, c'est encore aux O.N.G. que les opinions publiques occidentales accordent le plus de crédit. Ici ou là, des O.N.G. interviennent efficacement auprès des décideurs politiques ou économiques de manière à modifier telle ou telle règle du jeu international dans un sens plus favorable aux miséreux qui se trouvent au-delà des frontières. Dans les pays en développement eux-mêmes, les O.N.G. sont encore plus nombreuses que dans res pays riches; les estimations varient de 10 à 20000. L'Afrique étant encore une fois le parent pauvre de l'Asie et de l'Amérique latine. Pour le seul milieu rural du Bangladesh, il y en aurait plus de 500. Pour les trois continents du Sud, M. Schneider, le secrétaire général du Club de Rome, a évalué à 100 millions le nombre de paysans membres ou 9

bénéficiant des services d'une O.N.G. Tout dépend, bien sûr de ce que l'on appelle O.N.G. En Amérique latine, les forces armées, lors de leur dernière réunion intercontinentale (1988), ont fait des O.N.G. l'une de leurs préoccupations prioritaires. A la même date, le gouvernement d'Afrique du Sud a décidé d'interdire aux O.N.G. liées à la lutte contre l'apartheid, l'accès aux financements privés venus du Nord. En 1984/85, les O.N.G. nord-américaines ont transféré vers l'Afrique 1 milliard de dollars. 400 O.N.G. étrangères interviennent au BurkinaFasso. La moitié sont françaises. Dans ce pays de 7 millions d'habitants, l'apport financier des O.N.G. étrangères représente l'équivalent de 15 % du budget national. Petites ou grandes, anciennes ou nouvelles, nationales ou locales, confessionnelles ou laïques; indépendantes ou rattachées à un syndicat, une entreprise, un parti politique, une mairie, une banque ou une église; avec ou sans volontaires, de courte ou de longue durée; spécialisées ou non sur un village, un pays ou un continent du Sud; concentrant ou non leurs efforts sur un dOIJ:l(!inç p<!l"ticu}ier (santé, agriculture, éducation, fabrication de prothèses pour handicapés, lèpre,...), lèsU.N:G:,sont en France, très diverses et très nombreuses. Sur la foi de divers recoupements, il y en aurait environ 3 000 animées par 25 000 militants. Le volume d'activités salariées, militantes ou bénévoles qu'elles canalisent est considérable: des réunions internes ou publiques par dizaines de milliers, des bulletins par millions, des mailings par dizaines de millions. En 1986, le montant cumulé de leurs ressources s'élève à 1 milliard 300 millions de francs. On peut s'interroger sur les raisons de ce phénomène. Il y a certainement un effet de mode ou de résonance: pour collecter des ressources, celles que l'ancien président de la Banque Mondiale

appelait les

«

Robins des Bois du développement»

doivent faire parler

d'elles. Surtout si, comme en France, l'Etat estime que nul ne peut mieux que lui dépenser l'argent des contribuables. D'autre part, il apparaît que les grands projets n'ont que peu d'impact sur le sort des plus pauvres. A l'exception des sacrifices qui leurs sont demandés pour rembourser les dettes ainsi contractées par leurs

gouvernements. Les critiques à l'encontre des

«

éléphants blancs

»

sont

devenues générales. En anglais, l'expression désigne un objet coûteux, laid et inutile. Enfin et peut être surtout, il est apparu que les Etats ne peuvent ni ne doivent tout faire. Lorsqu'ils le prétendent, ni la santé, ni la liberté des peuples ne s'en trouvent mieux. Le renforcement du tissu associatif, la vitalisation de la société civile, en un mot la démocratie semblent de plus en plus clairement conditionner le développement. L'invocation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes s'est

souvent révélée être la corde pour les pendre. Hier
ou « bourgeoises» 10

«

libertés formelles

»

les droits de l'homme ont en quelque sorte pris leur

revanche. Que de chemins parcourus depuis Bandoeung (1956) ! Que de repentirs aussi! Le risque étant d'oublier les droits et les devoirs des citoyens et donc aussi de passer sous silence la question de savoir si, sans Etat, il peut ou non y avoir des droits de l'homme. Pauvre Liban. Malgré son importance économique, culturelle, sociale et politique, le phénomène O.N.G. n'a pas encore fait l'objet d'importants travaux de recherche. Certes, ici ou là, des évolutions sont en cours. Notamment dans les pays anglo-saxons; en particulier au MIT (Massachusetts Institute of Technology, U.S.A.) et à l'O.D.I. (Overseas Development Institute, Londres). En France et ailleurs, on peut aussi noter l'existence d'un certain nombre d'évaluations de projets conduits et/ou financés par des O.N.G. Elles sont le plus souvent le fait d'institutions gouvernementales. La question sous-jacente étant de savoir si les O.N .G. sont aussi peu onéreuses et miraculeusement performantes qu'elles le disent parfois à leurs donateurs. S'agissant d'identifier précisément un objet, les définitions négatives sont rarement satisfaisantes. Elles donnent à penser que tout ce qui n'est pas inclus dans l'objet exclu, appartient effectivement à l'objet défini. Cela peut faire beaucoup de choses. Le vocable O.N .G. n'échappe pas à ce travers. Ici on parie d'association internationale, là d'organisation transnationale, ailleurs d'association internationale transnationale ou encore d'Organisation internationale non gouvernementale. Pour déterminer si elle devait ou non inclure telle O.N.G. dans son Annuaire, l'Union des associations internationales (Bruxelles) a retenu sept critères. A noter que sur cette base, la population des O.N.G. a plus que centuplé de 1909 à 1984 et dépasse aujourd'hui les 25 000 unités. Les critères retenus par l'Institut du droit international ne coïncident pas avec ceux des Nations Unies. Et, en ces matières, le Conseil de l'Europe a encore d'autres conceptions. Dans aucun cas, la spécialisation Nord-Sud n'est prise en considération.

En 1981, l'O.C.D.E. a publié un Répertoire des O.N.G.

«

actives dans

le domaine de la coopération pour le développement ». 1 702 O.N.G. appartenant aux divers pays membres de l'organisation y sont recensées. Mais la définition des critères ayant présidé à la confection de cette liste, reste largement imprécise. Qu'est-ce donc qu'une O.N.G. ? La réponse à cette question doit prendre en compte trois faisceaux d'indices. Il y a un rapport spécifique à l'argent: les valeurs de gratuité, bénévolat, désintéressement, sont fortement revendiquées et perçues comme identificatrices. Les O.N .G. sont des organisations sans but lucratif, comme on dit en Belgique (A.S.B.L.) et dans certaines anciennes colonies de ce pays comme le Zaïre ou le Rwanda. Au Royaume-Uni, elles sont régies par la Charity Law. Aux Etats-Unis, on parle plus volontiers 11

de P.V.O. (Private Voluntary Organisations). Le refus du lucratif sépare donc les O.N.G. des entreprises et des marchands. Le deuxième trait distinctif réside dans l'existence d'un rapport spécifique à l'espace Nord-Sud. Plus précisément, pour les O.N.G. qui nous intéressent ici, le champ international se trouve en quelque sorte réduit à sa dimension Nord-Sud. Cet espace faisant l'objet de représentations spécifiques et constituant le théâtre d'activités, alliances, conflits, transactions et flux divers. Précisons qu'une O.N.G. peut mériter cette appellation sans avoir, au niveau de ses membres ou filiales, une composition multinationale. Ici, des textes contradictoires peuvent être invoqués. Mais la jurisprudence semble indiquer que l'intention d'intervenir dans le champ Nord-Sud suffit à justifier l'appellation. Le troisième critère est constitué par un rapport particulier aux Etats, aux gouvernements, aux partis et d'une façon générale, à la politique.

L'universalisme inhérent à l'idéologie humanitaire

(<<

Rien de ce qui est

humain ne m'est étranger») bannit en principe toute espèce de parti pris ou de discrimination. Les O.N.G. sont donc des organisations privées non gouvernementales. Tel est le nom qu'on leur donne et qu'elles revendiquent, en tout cas dans les milieux officiels et quelque peu informés. Elles n'appartiennent pas à l'ordre des princes. Des trois indices, l'apolitisme semblerait donc être le plus discriminant. Désintéressement, apolitisme, dimension Nord-Sud, voilà disons, le trépied de la définition conceptuelle. Les réalités sont évidemment moins clairement transparentes. A bien des égards, notre propos a justement pour objectif d'explorer le contenu concret de chacun de ces caractères distinctifs. D'emblée, constatons que le terme O.N.G. a été en quelque sorte accaparé par les O.N.G. de développement spécialisées dans le champ Nord-Sud. Si bien que très souvent, ces initiales renvoient de fait à une seule catégorie d'Organisations internationales non gouvernementales (O.LN.G.). Tout compte fait, c'est cette réduction de l'international à l'espace Nord-Sud qui caractérise le plus fortement les O.N.G. dont nous parlons ici. C'est aussi la représentation qu'elles se font de cet espace qui permet de les distinguer le plus clairement les unes des autres. Dans la mesure où cette grille de lecture du monde semble quelque peu en perte de vitesse, les O.N.G. se trouvent confrontées à une sorte de défi. Quoi qu'il en soit, c'est cette spécialisation Nord-Sud qui explique l'importance des transferts d'argent et de personnes et surtout leur sens unique. C'est aussi parce qu'il s'agit exclusivement de pays en développement que le caractère non gouvernemental est particulièrement difficile à apprécier: dans ces pays, on le sait, les régimes autoritaires sont nombreux. Surtout, le contenu spécifique de la dimension Nord-Sud est malaisé 12

à définir. En soi, la mention d'une juxtaposition géographique ne signifie pas grand chose. En outre, il y a des pays riches et des milliardaires dans . l'hémisphère Sud. Plus fondamentalement il apparaît que les a.N.G. du Nord et du Sud entretiennent des rapports essentiellement asymétriques: l'usage d'une même appellation venant masquer de très profondes différences. Là-bas, les coopératives, les syndicats, les organisations de femmes, de jeunes, de paysans sans terre ou de sans abri, etc., ont une composition sociale homogène et luttent pour la satisfaction de leurs intérêts essentiels à eux. Même si elles peuvent faire appel à des organisations intermédiaires d'appui en matière de formation, de conseils ou d'accès à des financements internationaux. Pour plus de clarté, c'est peut-être à ces organisations intermédiaires qu'il conviendrait de réserver l'appellation a.N.G. là-bas. Ici, la composition sociale des a.N.G. n'est le plus souvent pas homogène. Ni du point de vue démographique (sexe, âge, ...), ni du point de vue professionnel, politique ou confessionnel. Surtout, les a.N .G. des pays riches sont avant tout préoccupées du développement là-bas. Ce sont des a.N.G. pour les autres. Cette intentionalité est constitutive de leur identité. Elle commande leurs discours, le\lrs méthodes, leur organisation et la répartition de leurs dépenses. Il est patent que la réciproque n'est que très rarement vérifiée. Il n'y a pas dans les pays en développement des a.N.G. essentiellement préoccupées du sort des vieillards, des personnes seules, des chômeurs ou des nouveaux pauvres chez nous. Lorsqu'un mouvement de paysans sans terre du Bangladesh reçoit de l'argent d'une a.N.G. française, en quoi, mis à part son financement, devient-elle internationale? L'argent venu de l'étranger suffit-il à faire d'une organisation locale du Sud une a.N.G. au sens international du terme? Difficile à dire, même s'il n'est pas douteux que l'arrivée de ressources étrangères influence les situations et organisations locales. Ici, nous nous intéressons prioritairement aux a.N.G. françaises. au plus précisément au versant français des organismes humanitaires. Bien sûr, il est important de savoir où vont et à quoi servent les transferts, mais il n'est pas indifférent de savoir aussi, d'où ils viennent, comment et pourquoi. A force d'insister sur leur volonté de service, leur abnéga~ion ou leur dévouement, les a.N.G. ont parfois tendance à oublier et faire oublier qu'elles ne sont pas rien. Le présent document n'est ni un essai, ni un plaidoyer, ni un panégyrique, ni un témoignage personnel, ni à plus forte raison un pamphlet. Mon expérience personnelle de ces milieux m'amène à penser que les a.N.G. françaises se trouvent à un tournant de leur histoire. Une sorte de parenthèse est peut être en train de se refermer. Et j'ai voulu simplement et aussi objectivement que possible, apporter des informations pour un débat qui me semble urgent. Je l'ai fait en rassemblant de manière organisée mais point trop 13

systématique les éléments de connaissance actuellement disponibles sur le sujet et que j'ai pu rassembler. Je l'ai fait aussi en m'efforçant d'être précis et relativement exhaustif. Au risque parfois de sembler méticuleux ou même fastidieux. Mais, à certains moments, il importe de savoir de quoi on parle. A quelques détails près, le présent livre reprend les contenus du rapport officiel que j'ai rédigé pour l'Intercollectif des O.N.G. françaises. Mon approche est à la fois compréhensive, historique et comparative. Les millions de francs français récoltés pour la charité ou la solidarité lointaines ne doivent en effet pas faire jaillir trop de cocoricos. Pour obtenir le budget d'O.X.F.A.M. Angleterre, il faut ~outer ceux de Médecins Sans Frontières, du C.C.F.D., de Médecins du Monde, de Terre des Hommes et de Frères des Hommes. Bien sûr, l'argent n'est pas tout. Mais il reste qu'en France, l'Elysée, la Coopération et les Finances continuent de gérer l'essentiel des ressources et les relations françaises pour la coopération et le développement du Tiers monde. Par ces temps de libéralisme, on ne sait trop, qui, du gouvernement ou des O.N.G. laisse faire l'autre. Il reste que loin des caméras de télévision, le premier gère quarante fois plus d'argent que les secondes. Contre seulement cinq fois plus au Canada. A bien des égards, ici comme ailleurs, la situation française apparaît exceptionnelle. Et pas toujours dans le bon sens. En tout cas, à notre avis et quoi qu'en pensent les partisans de la France aux Français ou de la Corrèze avant le Zambèze. Dans quelle mesure les missions humanitaires sont-elles l'expression modernisée des missions d'évangélisation et de leurs Œuvres d'appui? D'où vient et où va l'argent, comment est-il récolté? Qui sont les donateurs, les volontaires, les militants et les bénévoles? Voilà les questions auxquelles les cinq premiers chapitres s'efforcent de répondre. Dans un deuxième temps, nous analysons les relations des O.N.G. entre elles, avec les autres composantes de la société civile (mairies, entreprises, associations, ...), avec l'opinion publique (publicité, information, éducation au développement, ...) et avec les pouvoirs politiques. Vient enfin un essai de repérage des diverses familles qui composent l'espèce O.N.G. De nombreux tableaux et certains documents sont présentés en annexe.

14

CHAPITRE

l

QUELQUES RAPPELS HISTORIQUES

L'origine des O.N.G. est généralement située au début des années soixante. L'aube de la première décennie pour le développement aurait, pour beaucoup, donné le jour à des organisations encore inédites. L'habitude étant d'insister sur l'absolue nouveauté du phénomène. Sans vouloir aucunement atténuer la créativité des fondateurs, il nous paraît utile de mettre à jour l'enracinement historique de cette réalité. S'il y aeu des innovations et des ruptures, de fortes continuités sont aussi décelables. En l'absence de recherches sur ce point précis, nous nous contenterons de fixer quelques points de repère et de suggérer un certain nombre d'hypothèses. L'apogée des luttes de libération nationale, la décolonisation marquent ici une ligne de partage. Essentiellement parce qu'elles sont la preuve irréfutable de l'irruption du Tiers monde comme acteur politique sur une scène internationale largement occupée par le face à face Est-Ouest. Mais il est évident qu'avant les années 55-60, d'innombrables personnes privées se sont bénévolement associées pour «faire des choses» en faveur de certaines populations lointaines même si elles n'étaient pas toujours étrangères. En tout cas au sens juridique du terme. En particulier en faveur de certaines populations d'Amérique latine, d'Asie ou d'Afrique. Elles appartenaient essentiellement à trois courants: le mouvement le mouvement missionnaire, ouvrier, 15 le courant chrétien et plus précisément le courant marxiste et plus précisément

-

le courant issu du siècle des Lumières, disons le mouvement républicain ou laïque. Parce qu'elles ne s'inscrivaient pas dans un espace annonciateur du découpage Nord-Sud, nous ne faisons que mentionner ici des œuvres comme la Croix-Rouge ou l'Ordre souverain de Malte. Celui-ci garde encore un statut d'Etat et entretient des relations diplomatiques avec 52 gouvernements. Les Œuvres hospitalières françaises de l'Ordre (O.H.F.M.) sont une association reconnue d'utilité publique depuis 1928 et la lèpre constitue encore la première de leurs préoccupations. L'enracinement tiersmondiste du courant laïque reste très largement méconnu. Nous devrons donc nous contenter de quelques observations.

I. MISSIONNAIRES

ET RÉVOLUTIONNAIRES

« Liberté, Egalité, Fraternité». La Révolution française finira par décréter l'interdiction de l'esclavage dans les colonies. Napoléon le rétablira. Les révolutionnaires de 1848 l'aboliront définitivement. Les organisations anti-esclavagistes et en premier lieu la British and Foreign Anti Slavery Society (1823) sont à certains égards autant de prototypes des O.N.G. modernes. Flora Tristan, entre autres, avait beaucoup

d'admiration pour

«

la sainte détermination de ces dames anglaises» qui

refusaient de sucrer leur thé avec du sucre embaumé de la sueur des esclaves. Pour en revenir à la France, des hommes comme l'abbé Grégoire ou

des associations comme« La Société des Amis des Noirs
moins un coup Révolution (1).
«

»

mériteraient au
de la
moitié

de chapeau

en cette année

du Bicentenaire
»! » La deuxième

Prolétaires

de tous les pays, unissez-vous

du XIX' siècle marque la naissance et le développement d'un nouvel universalisme. La patrie et ses frontières doivent s'effacer pour céder la place à l'internationalisme ouvrier. Entre 1875 et 1914, des cortèges d'ouvriers ont parcouru les rues de Londres, Paris, Rome ou Berlin pour empêcher certaines expéditions coloniales. En 1911, Jean Jaurès appelle à la grève générale contre l'invasion du Maroc par les troupes françaises. Après le deuxième conflit mondial, les guerres d'Indochine ou de Corée, l'expédition de Suez ou la lutte du Front de libération nationale algérien donneront lieu à des manifestations d'ampleur variable. L'histoire de ces combats menés en France même en faveur des populations d'Outre-mer a fait l'objet de nombreuses publications. Certains ont pu regretter qu'au sein du mouvement ouvrier lui-même
«

la raison d'Etat

»

ait le plus souvent eu raison de l'internationalisme (1).
pas. Rappelons seulement que l'Association

Nous 16

n'y reviendrons

internationale Internationale

des travailleurs, fut violemment

plus connue sous le nom de Première réprimée par les autorités politiques èt
«

religieuses au pouvoir. Le pape Pie IX l'appelait

l'ennemie de Dieu et

de l'humanité ». Le mouvement missionnaire est, semble-t-il, moins connu. Plus précisément, son rapport au tiersmondisme des années soixante n'a pas fait l'objet d'études précises (2). Même des recherches sur les mouvements monastiques pourraient apporter des informations utiles à notre propos. L'histoire des bénédictions et des cisterciens est aussi faite de la lutte des monastères pour échapper à la tutelle du pouvoir séculier représenté par l'évêque du lieu dont on sait qu'il était nommé par le pouvoir temporel. Dans ce cadre, le rattachement à Rome, avec son effet centralisateur, apparut souvent comme la seule garantie réaliste d'un minimum d'indépendance et donc d'universalité. Le clivage ultramontanisme (universalité) versus gallicanisme (particularisme national) a durablement et fortement structuré l'histoire du catholicisme français. Des conflits du même type ont longtemps déchiré l'Amérique latine: le Patronato exigeant que les évêques fussent nommés par la monarchie espagnole, au moment des indépendances, la question se posa de savoir si les nouveaux gouvernements exerceraient aussi ce pouvoir-là. Le cas des Lazaristes mériterait lui aussi une mention particulière. Les captifs que cette congrégation se proposait de racheter étaient des marchands, des soldats de la Marine royale ou de simples passagers tombés aux mains des sarrazins et de leurs corsaires. Les rois chrétiens et les régences musulmanes du Maghreb se disputant le contrôle de la Méditerranée. Pour des raisons diverses mais notamment pour des raisons d'intolérance religieuse, pas question de régler ce problème par le biais de contacts diplomatiques directs. Quoi qu'il en soit du charisme de Monsieur Vincent le fondateur, il apparaît que la monarchie n'était pas mécontente de trouver un moyen de résoudre un problème international sans trahir l'image qu'elle se faisait ou voulait donner de sa propre identité. Les lazaristes finiront même par détenir le consulat d'Alger. De 1600 à 1661 sont publiés 450 livres relatifs aux pays lointains. Plus

d'un tiers a un missionnaire pour auteur (3). Les premiers

«

amis des

missions» datent de cette époque. Dès le début, le recrutement des hommes, la collecte des moyens financiers et l'information constituent l'essentiel des activités des organisations logistiques ici. L'image de l'indispensable arrière-garde pour la victoire du front est toujours présente. Les missionnaires sont des
«

envoyés ». Ils constituent l'avant-garde des soldats du Christ (miles,
du combat pour l'expansion de la

militis). Ils se trouvent aux avant-postes chrétienté.

La Bibliothèque nationale conserve un document intitulé: «Advis pour les missions du Tonkin et de la Cochinchine ». Il doit dater de 1659. 17

Sa brièveté en fait le premier tract pour les missions. Sa structure inlassablement reproduite. Elle est très simple:

sera

_ il faut travailler à
-

«

l'achèvement

du salut des hommes

»,

la Chine a 250 millions d'âmes; « plus de 6 millions tombent chaque année dans l'abime de l'enfer ». Puisqu'elles meurent sans avoir été
baptisées, les Chinois ne demandent qu'à être instruits, quelque missionnaires sont déjà à l'œuvre. Ils sont héroïques et font des miracles. Mais ils sont trop peu nombreux et manquent de moyens, vous dépensez beaucoup en superflu. Il vous en coûtera peu de soutenir leur effort. Donnez et priez. de graves coups au pouvoir clérical début d'un élan missionnaire aussi successivement le jour en France : puisque « la conquête de la masse puisse trouver des ressources pour La même année, les protestants
«

_
-

La Révolution de 1789 portera mais la Restauration marquera le vigoureux que durable. Trois œuvres catholiques voient la Propagation de la Foi (1822) païenne exige que le missionnaire vivre et exercer son apostolat». fondent la Société des Missions,

la Sainte Enfance (1843) pour
enfants païens», indigènes»

assurer l'éducation chrétienne des
«

Saint-Pierre Apôtre (1889) pour

.

le développement des séminaires
«

Des trois, la première est la plus importante. Sa revue

Annales de la

propagation de la foi» parait tous les deux mois. En quelques années son tirage atteint les 200000 exemplaires. «En 1845, dans de nombreux diocèses, elle est distribuée dans plus de deux tiers des paroisses. Il n'est pas exagéré de dire qu'elle pénètre chaque foyer chrétien» (4) (Tab.I,I). De chaumière en hameau, de hameau en paroisse, des veillées au coin du feu à la chaire du curé, le malheur des païens, le dévouement, les exploits et les sacrifices (souvent suprêmes) des missionnaires parcourent la France entière. Témoignages exceptionnellement authentifiés par les envoyés eux-mêmes lors de leur retour au pays. Retours infiniment rares jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale: le départ était souvent définitif. Les cérémonies qui l'accompagnaient étaient d'une rare intensité dramatique. La psychologie du martyre (ou tout au moins d'une vie à haut risque et probablement abrégée) est omniprésente. " Pour chaque année, chaque mois, chaque semaine et même chaque jour, des intentions de prières pour telle ou telle région du monde sont proposées. Quadrillage du temps. Les opérations de promotion se multiplient: messes, journée des missions, journée de la Sainte Enfance, brioche pour les missions, tirage au sort et présentation publique des 18

parrains et des marraines, expositions, représentations théâtrales, saynètes, congrès, processions, loteries, etc. Les lettres des missionnaires sont souvent reproduites dans les bulletins paroissiaux et les Semaines religieuses. Elles servent de livres de lecture dans les écoles. Tel professeur demandera même leur traduction en anglais pour pouvoir les utiliser dans ses classes de langues. Les lettres de lecteurs se multiplient: «Je vous envoie 20 sous pour l'instruction religieuse de trois négrillons que je souhaite voir baptisés du nom de Anastasie, Antoine et Ernest ». Des niveaux de cotisation sont définis et, outre les quêtes dans les églises, des systèmes de collecte sont mis au point et vulgarisés. Celui des « dizainiers» mis en œuvre par Pauline Jaricot dans la bourgeoisie mais aussi les banlieues ouvrières de Lyon fait merveille. Un ami des missions est chargé de collecter régulièrement auprès de dix personnes de son entourage. Dix dizainiers font une centaine, etc. Le « truc» semble avoir été d'abord découvert par les sociétés missionnaires anglo-saxones: leur dynamisme et leur efficacité financière étaient souvent cités en exemple à imiter par la France catholique. Les ressources financières sont drainées par les évêchés et centralisées à Rome qui viendra très tôt résoudre les querelles de. personnes et de clochers, les concurrences entre congrégations ou œuvres rivales et définir souverainement les priorités géographiques. Chaque année, des statistiques extrêmement détaillées, avec classement par diocèse, contribution moyenne par habitant, comparaisons avec les montants rassemblés par les Sociétés protestantes, etc., sont publiés. Calculées en contribution par habitant, les performances des diocèses sont très inégales. Elles peuvent varier de 1 à 15. Dans la partie haute du palmarès on retrouve toujours les mêmes noms: Strasbourg, Metz, Quimper, Chambéry, Annecy, Lyon, Rodez, Angers, Luçon, etc. Aujourd'hui, la carte géographique de la charité/ solidarité internationale des Français est beaucoup moins précise. Mais divers indices permettent de penser qu'elle coïncide assez largement avec la carte de la pratique religieuse et celle de la densité des lieux d'origine des missionnaires en particulier. Nous y reviendrons (1,3). La courbe des ressources collectées par la Propagation de la Foi est, elle aussi éloquente (Tableau 1,2). Même si le rattachement à Rome a accéléré une internationalisation de ces amicales missionnaires, elles sont longtemps restées marquées par leurs origines françaises. La part de la « fille aînée de l'Eglise» est longtemps demeurée prépondérante au niveau du personnel, des moyens financiers et de la diffusion/rédaction des revues. L'histoire de ces « entreprises de ravitaillement » (Mgr Olichon) n'est pas la simple répétition d'un schéma unique.

Très tôt d'âpres

débats apparaissent.

Ils divisent surtout

«

les

intellectuels» mais leur répercussion maillon des réseaux vulgarisateurs.

est sensible jusqu'au

dernier

19

A la volonté de sauver, par le baptême, ne serait-ce qu'une âme, des griffes de Satan, succède le désir de construire plutôt des églises locales. La démarche commando-parachutage a rapidement montré ses limites. La résistance de l'hindouisme et surtout celle de l'islam ont rapidement apporté la preuve que l'espace à christianiser n'était pas vide. Et même qu'il était habité par des valeurs. Et que ces valeurs devaient être respectées et développées. Ch. de Foucault partageant silencieusement la vie des nomades dans le désert n'est pas le cardinal Lavigerie. Lorsque la France catholique se rendit compte qu'elle ne l'était plus,

certains se mirent à proclamer:

«

C'est bien fait. Elle ne mérite plus

d'être appelée la fille aînée de l'Eglise. L'avenir du catholicisme, il est au Sud. Dans les nouvelles, héroïques et encore minoritaires chrétientés d'Asie, Afrique et Amérique latine ». Par certains aspects, ce débat semble annoncer certaines convictions du tiersmondisme politique révolutionnaire. Les discussions concernant les relations et l'ordre de priorité entre la mission ici et la mission là-bas, le clergé autochtone, le rôle des catéchistes locaux, les « pierres d'attente », l'adaptation de la doctrine ou de la liturgie, leur appropriation par les païens, l'attitude vis-à-vis des pouvoirs politiques font souvent penser aux débats - expérimentations qui ont marqué l'histoire des O.N.G. proprement dites (5). Même s'il ne fut pas toujours aussi massif qu'on l'a affirmé, même s'il fut parfois jugé embarrassant, l'appui des pouvoirs politiques a rarement fait défaut aux œuvres missionnaires. Y compris après la séparation de l'Eglise et de l'Etat (1904). Les frontières nationales ont toujours atténué sinon effacé l'anticléricalisme. Son usage était avant tout interne. Il n'était pas un article d'exportation. Mgr Badré, évêque de Lisieux, ancien vicaire aux Armées est formel :
«

Les gouvernements

successifs de la Ille comme de la IVe République,

tout laïcs qu'ils furent, étaient tout disposés à tout faire à l'extérieur de la France pour aider les établissements sous direction d'ordres religieux

français (6).

»

Les délégations catholiques et protestantes à la Coopération ont trouvé-là au moins une de leurs origines. Et, toujours au ministère de la Coopération, les Œuvres privées ont longtemps été les seules représentantes de ce qui ne s'appelait pas encore la coopération privée bénévole. Ce n'est qu'en 1976 qu'elles seront englobées dans le Bureau de liaison des O.N.G. (B.L.O.N.G.). Entre temps, le développement avait quelque peu remplacé la mission. Le progrès économique et social relayé la prière et les sacrements. Ce passage de la mission au développement, cette espèce de déconfessionnalisation s'est faite au moins par trois voies différentes: I) Dès les origines, certains missionnaires ont ouvert des dispensaires et/ou des écoles. Peu à peu ces activités profanes sont devenues plus 20

importantes et ont englobé la réalisation de programmes plus diversifiés: de développement agricole notamment. C'est disons, la voie de la sécularisation des activités missionnaires (6). 2) Dès les origines, certains missionnaires ont éprouvé le besoin d'avoir des auxiliaires. Entendez, des laïcs. C'est disons, la voie de la laïcisation au sens que certains théoriciens du concile Vatican II

donneront à l'expression

«

promotion du laïcat ».
du

3) Au niveau théorique, c'est l'affirmation de l'autonomie temporel qui a débloquéllégitimé cette sorte de sécularisation.

Des mouvements comme Ad Lucem, né entre-les-deux-guerres et dont le Dr Aujoulat sera en France une éminente figure de proue, sont un bon exemple de ces « laïcs, chrétiens et missionnaires ». Et aussi par certains aspects, les mouvements d'action catholique: organisations de laïcs pleinement responsables de construire la cité mais en même temps mandatés par la hiérarchie pour l'évangélisation de certains milieux socio-culturels spécifiques. La plupart de ces mouvements se retrouveront au C.C.F.D. Le parcours du Service coopération développement (S.C.D.) est lui aussi significatif: à l'origine (1959), il s'agit d'un service créé par les Œuvres pontificales missionnaires. C'est «Jeunes et Monde - Interservi-

ce ». En 1979, il change de nom et devient« Service et Développement ».
Entre temps, à Rome, les religieuses du Sacré-Cœur ont créé les Volontaires du Sacré-Cœur afin de permettre aux jeunes filles de leurs collègues d'aller travailler un ou deux ans dans le cadre de leurs missions. Ce sont les « Volontaires missionnaires du Sacré-Cœur ». En 1969, cet organisme émigre à Lyon. En 1972, il s'appelle «Entraide pour le développement intégral » (E.D.I.). Mêmes principes, mêmes objectifs, mêmes méthodes et mêmes activités à l'E.D.I. et au S.D. La fusion entre les deux donnera naissance en 1979 au Service de coopération au développement (S.C.D.). En 1987, cet « organisme chrétien de participation au développement par le volontariat» a 167 volontaires longue durée sur le terrain. Dans certains cas, le parcours s'est prolongé du développement jusqu'à la révolution. Ici l'analyse de certaines revues missionnaires comme Spiritus (des spiritains) ou Frères du Monde (franciscains) pourrait s'avérer riche d'enseignements (7). En tout état de cause, la rencontre avec d'autres courants, le marxisme et le tiersmondisme politique notamment, est devenue possible et même inévitable. Mais n'anticipons pas. Notons qu'à partir des années cinquante, les missions françaises à l'extérieur, si elles restent socialement plus importantes qu'on ne le croit, semblent s'essouffler (Tabl. 1,4). En 1980, «Solidaires », nouveau titre des vieilles Annales de la Propagation de la Foi tire à plus de 360 000 exemplaires et reste de loin la revue missionnaire la plus largement diffusée en français. 360 000 21

exemplaires c'est plus qu'on ne croit généralement. C'est relativement beaucoup moins qu'il y a cent ans. Le personnel ecclésiastique voit ses effectifs chuter (8). Même en comptant les prêtres séculiers français mis temporairement à la disposition de certains évêques du Sud. Les Fidei Donum comme on les appelle dans les milieux informés, du nom de l'encyclique papale qui les suscite. De 1971 à 1987, leur nombre a baissé de 44 % (538 à 297). Du côté protestant, la distinction temporeVspirituel, clergé, laïcat n'a sans doute jamais été aussi forte que chez les catholiques. Les écoles, les dispensaires et les ateliers de toutes sortes ont peu ou prou toujours entouré le temple. Mais par bien des aspects, l'évolution semble comparable. Notamment en ce qui concerne l'organisation logistique en France. Le «sous» pour les missions n'était pas le monopole des « papistes » (9). En 1967, au niveau mondial, les trois œuvres catholiques citées totalisent moins de 50 millions de dollars. Vingt ans plus tard, elles franchissent la barre des 100 millions. Cette année-là, les O.N.G. proprement dites ont disposé de plus de 5 milliards de dollars. Bien sûr les O.N.G. du Nord et du Sud ne sont pas toutes catholiques ou protestantes. Il reste que, dans les années soixante, en France et ailleurs, les chrétiens ont été particulièrement nombreux à s'organiser pour lutter contre la faim dans le monde et/ou pour le développement (10). Parfois sur des bases clairement confessionnelles. D'autres fois en lien organique avec la hiérarchie. Et ce lien n'a pas toujours été paisible. Un peu à l'image des relations parfois orageuses qui ont existé entre les mouvements d'action catholique, notamment la J .E.C. ou le M.R.J .C., et la hiérarchie épiscopale. A de très rares exceptions près, les trajectoires idéologiques et politiques des missionnaires et des révolutionnaires sont restées largement contradictoires. Ici la charité, les pansements et la soumission ou en tout cas la patience. Là, la justice, la révolution et la liberté. Y compris si nécessaire par la violence. Les files de la Résistance à l'occupant nazi et surtout celles de la solidarité avec les combattants des luttes de libération nationale au Sud vont provoquer des convergences ou en tout cas des croisements d'itinéraires et largement structurer le creuset où se formeront les O.N .G. Tout cela dans un climat général de soudaine prise de conscience de l'inégalité des conditions de vie qui sépare les pays nantis des autres. Prise de conscience alimentée par les plus hautes autorités politiques, religieuses et intellectuelles de l'époque. En 1959, le directeur général de la F.A.O. demande au pape Jean XXIII d'appeler tous les catholiques au combat contre la faim. L'encyclique «Ma~er et magistra» est de 63. Dès 1958, le Conseil œcuménique des Eglises (Genève) recommandait aux pays riches de . donner 1 % de leur revenu pour les pauvres.

22

On l'oublie

souvent,

dès 1949, le président
«

Truman

engage

les

Etats-Unis à œuvrer

pour

le progrès et la croissance des zones

dénoncer le fossé Nord-Sud.

sous-développées ». De cette même année datent les premières subventions aux agences bénévoles nord-américaines. Et aussi la loi sur l'Agriculture qui porte en germe la fameuse Public Law 480 concernant l'aide alimentaire. Comme quoi, il n'était pas besoin d'être marxiste pour .

II. DE LA FAIM AU DÉVELOPPEMENT

On peut distinguer deux générations d'O.N.G. La plus ancienne date de la première décennie du développement décrétée par les Nations unies (1960-1970). Le rôle des chrétiens s'avère souvent prépondérant. En 1956, le père Lebret fonde l'I.R.F.E.D. et avec J. de Castro, l'A.S.C.O.F.A.M. (Association mondiale de lutte contre la faim). La C.I.N.A.M. voit le jour en 1957. «Le manifeste pour une révolution solidaire » date de l'année suivante. A ceux qui le trouveraient « trop tributaire d'une pensée chrétienne et susceptible d'écarter des hommes

de bonne volonté », son auteur, le père Lebret lui-même répond: profonde (11).
A la mort
»

«

Ce

risque existe. Mais il est plus sain d'être vrai que de voiler l'inspiration de formation a accueilli Populorum progressio », l'encyclique dont il fut co-auteur paraît en avril67. Il y a déjà dix ans que la revue Missions franciscaines est devenue Frères du Monde et fait parler d'elle. L'abbé Pierre est lui aussi très actif en ce domaine. Non seulement parce qu'il internationalise l'action d'Emmaüs (fondé en 1949) mais aussi parce qu'il joue un rôle décisif dans la fondation de l'I.R.A.M.M. (1955), la mise en place des comités U.C.C.O.D.E.P. (d'abord orientés vers le Bangladesh) et la fondation d' 1 % Tiers monde. Ces deux organisations fusionneront par la suite au sein de Peuples solidaires. Pendant la guerre d'Algérie, Edmond Kaiser crée Terre des hommes à Lausanne. Trèsrapidement, d'autres associations nationales se mettent en place: 1963 voit la naissance de Terre des hommes France. Deux ans plus tard, Armand Marquiset fonde Frères des hommes. 1968 voit Raoul Follereau, un chrétien lui aussi, fédérer les associations et comités locaux contre la lèpre. La première journée mondiale des lépreux date de 54. Des hommes charismatiques donc. Mais aussi, très souvent, des impulsions émanant d'instances très officielles: l'U.N.E.S.C.O. pour les Clubs U.N.E.S.C.O. (1949). La F.A.O. p<?ur le Comité français contre la faim (C.F.C.F.) (1960). L'U.N.I.C.E.F. pour le Comité français du même nom (1964). Le ministère de la Coopération pour l'Association française de son fondateur, le centre

841 stagiaires de 67 nationalités différentes.

«

23

des volontaires du progrès (A.F.V.P.). Le pape Jean XXIII et l'épiscopat français (Mgr Ménager des Secrétariats sociaux) pour le Comité catholique contre la faim (1961). Le D du développement ne sera ajouté que plus tard (1965). Le rôle des secrétariats sociaux est décisif dans la réunion des quinze mouvements catholiques fondateurs. Le Secours catholique est du nombre et menacera plusieurs fois de se retirer: en 1974 parce que le C.C.F.D. aide les deux Viêt-Nam, en 81 au moment où le C.C.F.D. soutient certains projets à Cuba. Que va-t-on faire des fonds recueillis par la première campagne de Carême lancée en 1962? Soutenir des projets F.A.O., les œuvres pontificales missionnaires et des initiatives de mouvements catholiques (12). Dès 1964, certains secteurs de la société française ont lancé dans Paris-Match leur campagne «La Corrèze avant le Zambèze» (13). La plupart des O.N.G. d'inspiration chrétienne nées dans les années 60 se regrouperont au sein du C.R.I.D. Entre temps des associations ou des œuvres plus anciennes comme Emmaüs, le Secours catholique, le Secours populaire français, la Cimade, les Scouts de France, Vie nouvelle, les Associations familiales rurales, Culture et liberté et d'autres associations d'éducation populaire, développèrent des programmes spécifiques explicitement orientés vers le Tiers monde. Les réseaux coopératifs font de même: Desroches fonde le collège coopératif en 1964. En mai 1961, le groupe La Vie catholique publie le premier numéro de Croissance desJeunes Nations. A l'occasion du vingtième anniversaire de ce mensuel, G. Hourdin, résume bien les circonstances de son apparition:
« C'était un peu après la première conférence des pays du Tiers monde qui s'était tenue à Bandoeng. La France livrait les derniers combats de la guerre d'Algérie. Les pays francophones venaient d'être libérés. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un vent d'indépendance soufflait sur tous les pays du Sud autrefois colonisés (14). »

Au début des années 60, ça bouge aussi du côté laïque. Du temps où l'on était Français de Dunkerque à Dakar, les Œuvres laïques avaient étendu leurs réseaux outre-mer. Avec la proclamation des indépendances politiques, ces filiales deviennent autonomes et changent parfois de nom, mais de nombreux liens sont maintenus. , En 1961, les Francas, la Ligue de l'enseignement, les C.E.M.E.A. et les Eclaireurs décident de regrouper leurs efforts de solidarité au sein du «Comité jeunes contre la faim ». La M.G.E.N. et les syndicats d'enseignants ne tardent pas à s'associer à cette initiative. Plus tard, ce comité jouera un rôle décisif dans la mise en place de la Commission nationale jeunesse développement (C.N.J .D.) (1970). En 1983, «Jeunes contre la faim» devient le Comité laïque d'éducation au développement (C.L.E.D.), «Sans Frontières ». Ce changement d'appellation est tout un symbole. 24