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L'aide ménagère et la personne agée

De
229 pages
Soulever un coin de rideau du chez-soi de la personne âgée, écouter le face-à-face personne âgée/aide ménagère, vivre devant soi, accrocher son regard sur les petits détails de l'art ménager, n'en négliger aucun geste. Voici résumée en quelques mots la posture qui a alimenté cette réflexion. I1 s'agissait pour Brigitte Juhel d'aller au plus près de deux identités fortement questionnées aujourd'hui : celle de l'aide ménagère, métier en risque de déqualification face à la déferlante du marché des services celle de la personne âgée, catégorie sociale en risque d'exclusion, découpée, soupesée à l'aune standardisée de ses besoins.
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L'aide ménagère

et la personne

âgée

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Déjà parus

Eliane CARlO, Le malade mentale à l'épreuve de son retour dans la société. Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie. Raoul LÉGER, La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Claire JOUFFRAY, L'action sociale collective en collège. Valérie SCHMIDT-KERHOAS, Les travailleurs sociaux et le droit pénal. Camille THOUVENOT, L'efficacité des éducateurs. Charlotte LE VAN, Les grossesses à l'adolescence. Normes sociales, réalités vécues, 1998. Teresa CARREIRA, Alice TOMÉ, Éducation au portugal et en France, 1998.

(Ç)L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6600-1

Brigitte Juhel

L'aide ménagère et la personne âgée

Petites et grandes manœuvres autour d'un espace de vie à partager

Préface de Jean-Noël Chopart

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

était de chêne Et n'était pas ouverte.

HL'armoire

Peut-être il en serait tombé des morts, Peut-être il en serait tombé du pain. Beaucoup de morts. Beaucoup de pain ".

Extrait de "Choses" Eugène Guillevic, Terraqué Gallimard, Paris, 1945.

Préface
Cet ouvrage est le fruit d'une recherche menée dans le cadre des formations supérieures en travail social. Du niveau de la maîtrise il est fort rare que les mémoires du Diplôme Supérieur en Travail Social (DSTS) fassent l'objet d'une publication tant il est vrai que, dans ce cadre, l'exercice du mémoire 'constitue plutôt une propédeutique à (et par) la recherche qu'un véritable travail d'étude original présentant des résultats empiriques et théoriques opposables et novateurs. Dans le cas présent, l'effort de publication est totalement et parfaitement justifié. Et c'est d'ailleurs sur une recommandation du jury de la Direction régionale des affaires sanitaires et sociales d'lIe de France que ce livre a pu voir le jour. C'est en effet une démarche originale, précise et achevée que nous offre à lire l'auteur. Malgré la présentation convenue qu'implique tout mémoire de formation, le lecteur va lire les résultats d'une authentique investigation de terrain, apportant un supplément de connaissances sur une profession bien peu étudiée et socialement négligée: les aides à domicile qui oeuvrent auprès des personnes âgées. Quoi de plus banal, de plus trivial, que ce travail de "ménagère" qu'effectuent quotidiennement des milliers de femmes auprès des personnes âgées? Travail peu légitimé par notre société et, partant, bien peu rémunérateur. Tous les ingrédients d'une dévalorisation sont là : activité exclusivement féminine, activité éclatée en mille morceaux au gré de missions souvent limitées à une ou deux heures dans la journée, activité domestique enfin - ce qui veut dire tout à la fois qu'elle s'effectue dans la sphère privée du domicile, mais aussi qu'elle s'apparente aux travaux "serviles" ; l'aide à domicile parait bien indigne d'intérêt. De plus, on sait que les tensions actuelles du marché du travail 7

tendent à détruire tous les efforts qui furent consacrés à la qualification de ces activités grâce à la mise en place d'un diplôme: le certificat d'aptitude aux fonctions d'aide à domicile (CAFAD) et grâce à la négociation de plusieurs conventions collectives. La marchandisation du social dont parle Bernard Enjolras ne va pas non plus dans le sens d'une meilleure valorisation de ces activités. C'est donc un vrai pari qu'engageait Brigitte Juhel au démarrage de cette recherche. Elle aurait pu, comme tant d'autres, s'interroger sur la "sociologie des organisations" appliquée aux institutions sociales, ou encore à "l'analyse systémique" du travail social... au prix d'une énième redite! Elle a choisi, comme un véritable chercheur de décentrer son regard et de porter l'attention sur une catégorie des professions sociales si souvent ignorée, voire méprisée, par les "vrais" travailleurs sociaux, les diplômés de niveau III que sont les assistants sociaux, les éducateurs, les animateurs et autres conseillères en économie sociale et familiale. Mais cette attention ne suppose ni commisération, ni bricolage méthodologique. Toutes les ressources des sciences humaines, l'anthropologie, la psychanalyse, la sociologie interactionniste et même la sociologie urbaine, sont savamment mobilisés à l'occasion. Surtout cette recherche traduit un véritable respect pour son objet et une acuité du regard que l'on aimerait plus souvent lire y compris de la part de chercheurs professionnels. Qu'est ce que la qualification? Voilà peut-être le principal propos de cet ouvrage, même si ni le titre, ni l'ordonnancement des chapitres ne le laisse à première vue transparaître. Pour répondre à cette question, un seul moyen, descendre au plus près du terrain, écouter, observer, décrypter sous les gestes les plus banals, sous les attitudes les plus communes, la complexité du quotidien, regarder tout à la fois l'aide à domicile et son "client", la personne âgée qui par un mauvais tour est bien souvent aussi son "employeur" .

-

8

Une telle attention porte ses fruits. On découvre avec l'auteur la subtilité des stratégies quotidiennes, la complexité des savoir-faire mobilisés à l'occasion, bref on fait sauter le couvercle de la dévalorisation sociale pour mettre à jour un "vrai métier". Car, le travail d'aide à domicile, comme toute activité de relation et d'aide, suppose un "travail vécu" bien plus complexe qu'il n'y parait à première vue. Il ne s'agit pas seulement de savoir nettoyer "la place", (voir page 91) mais bien d'établir un lien avec la personne âgée. Tout le mystère de cette qualification repose précisément dans l'interaction et la coopération nécessaire entre l'aide à domicile et la personne aidée. Sans cette coopération dont Goffman nous a appris la complexité dramaturgique à propos des professions de santé, point de lien, point de relation, point d'aide. C'est donc à bon droit que l'on pourrait sortir de cette lecture en parlant à dessein de la "profession d'aide à domicile". Ainsi, au travers de cette recherche, Brigitte Juhel nous montre à quel point ce "petit métier du social" fait bien partie de la grande famille du Travail social. Tout y est: l'implication, l'engagement altruiste, et ces "techniques indicibles", que l'on apprend jamais vraiment, mais qui sont pourtant communes et transversales aux multiples secteurs de l'intervention sociale. La sociologie et la psychopathologie du travail ont montré, à propos des tâches les plus humbles que derrière le travail prescrit et normé, il y a toujours du travail vivant, s'adaptant, inventant, négociant continûment. Cette richesse du travail vivant, Brigitte Juhel nous la révèle à nouveau à l'occasion de cette recherche. Qu'est-ce qui s'oppose alors à la reconnaissance professionnelle, à la qualification sociale de ces activités? Rien du point de vue de la qualité de l'activité, mais tout dans les rapports sociaux du travail. La qualification sociale nécessiterait une réelle déprivatisation de ces activités et leur socialisation. C'est bien ce qu'a montré aussi Jean-Louis Laville dans ses récents travaux. Un débat de société à propos des nouveaux emplois et des nouveaux services oppose les partisans de la socialisation et ceux,

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comme André Gorz, ,qui prêchent tout au contraire pour le maintien de ces activités dans une sphère communautaire à l'abri du rapport salarial. Ce n'est pas le moindre des mérites de cette recherche de nous montrer que, du point de vue' du prestataire, comme du point de vue de l'usager, la socialisation de ces activités de service n'est pas un mal, mais au contraire une exigence fondamentale. Voilà donc une belle recherche qui sera, nous l'espérons, reprise dans le débat public.

Jean-Noël Chopart Mission- Recherche Ministère de l'emploi et de la solidarité

INTRODUCTION

Il Y a plus de trente ans, paraissait le rapport d'une commission d'étude chargée par le gouvernement de définir les orientations de la politique sociale de la vieillesse. Ce rapport, dit Rapport Laroque, recommandait de donner la priorité au maintien à domicile des personnes âgées. Il demeure en 1997, l'ossature de la politique publique préconisée en direction de cette catégorie de la population. Il s'agit donc de "maintenir à domicile" des personnes appartenant à la catégorie des personnes âgées. Maintenir: du latin manu tenere, tenir avec la main. Nous voyons de nombreux agents sociaux "mettre la main" dans la demeure. Ils pénètrent dans le domicile de la personne âgée. Ces agents sociaux n'ont pas tous les mêmes activités au sein de cette demeure, ils agissent en tenant compte d'une identité professionnelle socialement reconnue, à laquelle sont attachées des attributions spécifiques. Cette identité professionnelle les relie à une institution qui, elle-même, les insère dans le champ de la politique sociale de la vieillesse. Les interventions de ces agents à domicile seront porteuses de règles, de normes, de valeurs, de connaissances faisant référence à ce champ. Ce socle normatif réglementaire et cognitif va modéliser leurs activités dans le domicile. Ces interventions ont comme objectif d'aider la personne âgée à se maintenir dans son espace de vie. HL 'homme appartient à la catégorie des mammifères qui passent une partie de leur existence dans un abri artificiel" 1. Les personnes dites âgées ont, comme la plupart d'entre nous, leur abri qu'elles occupent depuis un temps plus ou moins long.
1 - André Leroi - Gourhan. "Le geste et la parole, la mémoire et les rythmes", Paris, Albin Michel, 1965.

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La personne s'approprie au cours de sa vie quotidienne cet abri, elle le fait sien. Elle le limite, le découpe, le catégorise en investissant dans ces opérations son histoire et ses liens aux autres. L'abri devient ainsi un support de sens, sens de ses rapports à ellemême et aux autres. Elian Djaoui, psychosociologue, a cherché à identifier à partir de références psychanalytiques, ce rapport de la personne âgée à son "abri" par l'analyse d'entretiens individuels. Il insiste sur la dynamique d'investissement très forte qui se joue entre la personne vieillissante et l'espace. HL'espace est la scène privilégiée où se joue le rapport au
monde, aux objets, à soi "2.

Il termine cette recherche sur le constat que ces dynamiques d'investissement ne peuvent être comprises "qu'en étudiant parallèlement le site social et les stratégies conduites par les individus pour en intégrer les variables ". Nous reprenons ce constat pour poser la question suivante: comment, dans l'espace de vie de la personne âgée, s'articulent l'ordre normatif et cognitif porté par l'agent social et la dynamique d'investissement existant entre cette personne âgée et ce même espace de vie? Simone Pennee, sociologue, nous apporte un élément de réponse. Elle a identifié dans le discours d'un certain nombre d'agents sociaux appartenant au champ de l'aide à domicile, les représentations véhiculées sur l'espace de vie de la personne âgée. Elle conclut: HLaprise en compte par les professionnels, des désirs de la personne, des demandes inscrites dans son histoire, et son adaptation à un environnement qui est le sien depuis quarante, cinquante ans, parfois depuis toujours, ne va pas de soi. C'est l'absence de volonté d'intégration aux normes d'aujourd'hui qui paraît incongrue ~..). La modélisation conduit à une
2

- E.

Djaoui, M.C. Léonard Brizieux. "Représentations

de l'espace chez

la personne âgée, le chez-soi, Espace propre", Paris Univ Paris VII, 1988.

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intégration normative par un renversement des perspectives où il ne s'agit plus de concevoir avec l'habitant des modalités d'amélioration de son mode de vie mais bien plutôt de moderniser son cadre de vie en y adaptant ses propres pratiques "3. Les regards que les agents sociaux portent sur le domicile et son occupant seraient très normalisateurs. Nous chercherons à identifier dans l'articulation opérée entre l'ordre normatif et cognitif de l'agent social et la dynamique d'investissement de la personne âgée, les tactiques de "résistance" de la personne âgée face à cette normalisation. A un moment où arrivent sur le "marché" du maintien à domicile des agents sociaux aux identités professionnelles très diversifiées, il nous semble essentiel de poser la question de l'espace d'autonomie laissé à la personne dépendante. Face à la complexité des dispositifs institutionnels, face aux enjeux politiques, économiques d'aujourd'hui comment la personne âgée dite dépendante peut-elle rester "acteur" ? Savons-nous l'écouter et l'entendre "résister" à tous ceux qui veulent la "prendre en charge" ? C'est à travers un regard posé sur les faits les plus banals du quotidien que nous essaierons d'identifier sa place dans un dispositif d'aide au maintien à domicile.

3 - Simone Pennee. " "Mal logés" , indices ou prescription, indicateurs ou pre scripteurs ?" in Gérontologie et Société n° 52, Paris, Mars 1990.

Chapitre I

LA VIEILLESSE, ARMATURE SOCIALE IN,CONTOURNABLE

1.1. Du vieillissement H HVieillissement"

à la vieillesse

: fait de devenir vieux ou de s~affaiblir par l'effet de l'âge. Processus physiologique normal que subit tout organisme vivant au cours de la dernière période de sa vie ". Dictionnaire Petit Robert (Ed. 90)

Le vieillissement serait donc l'ensemble des transformations organiques et physiologiques allant dans le sens d'un affaiblissement physique aboutissant à la mort. Ces transformations sont bien réelles, nul n'y échappe, mais ce processus biologique ne se déroule pas dans un monde uniquement "naturel". L'âge n'est pas comme le dit cette définition, le seul élément déterminant du vieillissement. L'individu vit dans un monde social. HLenaturalisme consiste à méconnaître ou à se défendre de reconnaître comme cela arrive chez des médecins par exemple, qu'un corps qui vieillit et un organisme qui dépérit le sont d'un sujet transi de désir et pétri d'idéologies. Pour le naturalisme il reste impensé qu'on vit dans l'histoire et sous l'histoire "4. Le processus de vieillissement n'est pas un processus qui va évoluer de la même manière chez tous les individus. Amorcé dès 4 - Saül Karsz. "Déconstruire la Vieillesse", in Cahiers de la recherche
sur le travail social, n° 15, Caen, 1988. 17

les premières heures de notre vie, il va se dérouler différemment pour nous tous, car il est étroitement corrélé à nos origines sociales, à notre histoire sociale, professionnelle, affective. Il s'inscrit ainsi dans l'ordre social global. Claudine AttiasDonfut nous dit: HIIn'existe pas de processus intrinsèque de vieillissement pur de contingences externes, sociales ou historiques (..). Aux différentes positions d'âge correspondent des ressources, des obligations, des rétributions et des sanctions, objets de consensus social et à travers lesquelles la société prédétermine
les expériences d'âge "5.

Elle a montré que le vieillissement était le résultat d'interactions complexes entre effets d'âge, effets de cohorte (ensemble d'individus ayant vécu un événement semblable pendant la même. période de temps) et effets de période. Ces trois dimensions sont indissociables au sein du processus. Ce processus hétérogène et inégalitaire concerne tous les individus et pas uniquement ceux qui sont les plus proches chronologiquement de la mort. HEn vérité il ny a pas d'entrée dans la vieillesse, mais des entrées différentes et successives dans des vieillissements qui affectent des champs plus ou moins étendus de la vie des
individus "6.

Dans toutes les sociétés, le vieillissement va être l'objet d'une certaine "lecture" sociale qu'Anne Marie Guillemard définit comme: HL 'interprétation sociale que fait chaque société, à chaque période de son histoire des différences chronologiques et biologiques qui séparent les individus, afin d'élaborer l'organisation sociale du cycle de vie et d'assigner rôles et statuts sociaux spécifiques à chaque échelon d'âge "7.
5 - Claudine Attias-Donfut. "Générations et âges de la vie", Paris, PUF, 1991. 6 - M. Levet - Gautrat et Anne Fontaine. "Gérontologie sociale", ColI "Que sais-je ?", Paris, PUF, 1987. 7 - AM Guillemard. Dictionnaire de la Sociologie, Larousse, 1989.

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HLestatut social est l'ensemble des droits et des devoirs qui caractérisent la position d'un individu dans ses rapports avec les autres. Le rôle social est l'ensemble des fonctions dévolues à un individu par le statut qu'il occupe dans une société déterminée. C'est l'aspect dynamique du statut". Dictionnaire de Sociologie, Petite Bibliothèque Sociologique internationale. Paris, 1961. Cette "lecture" crée un découpage et une classification de tous les individus d'une même société en tranches d'âge. A chaque tranche d'âge vont correspondre des normes, des représentations, des modèles de comportement. Nous allons nous intéresser dans cette recherche aux "tranches" qui sont chronologiquement plus avancées en âge que d'autres et sont plus proches statistiquement d'une des deux limites de la vie appelée MORT. Elles ont en commun un statut social lié à cette avancée en âge et sont regroupées sous le terme "vie illesse" dans notre société. Elles sont les destinataires de la politique sociale de la "Vieillesse".

1.2. La vieillesse, construction sociale HEn fait, l'idée de vieillesse repose sur un formidable malentendu: la confusion entre, d'une part le vieillissement biologique et, de l'autre la vieillesse sociale et historique ~..). Les données et les faits biologiques absolument indiscutables ~..) sont en même temps indissociablement chargés de sens dotés de significations, investis dans des représentations. La vieillesse prend racine dans des processus organiques, elle sy nourrit, elle en découle ~..). Elle est l'une des manières de concevoir, de traiter le vieillissement biologique et physiologique ~..). Nous appelons vieillesse une certaine lecture des transformations organiques et physiologiques, l'un des chiffrages de l'amoindrissement et du dépérissement physiques, l'une des rationalisations de la mort ~..). Ce qui est supposé c'est qu'en amont et en aval de leurs différences, les

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personnes âgées communient dans la Figure Universelle de la vieillesse, figure transsexuelle sans clivages, sans classes sociales. Toute particularité y est annulée "8. Nous adoptons le point de vue de Saül Karsz, à savoir que des individus ayant des ressources cognitives, économiques, sociales, affectives très différentes se retrouvent classés dans une catégorie homogène: la vieillesse. Alfred Schütz, sociologue américain, étaye ce point de vue grâce au concept de typification: HChaque objet ou personne singulier renvoie à un type qui en concentre les attributs essentiels pour l'usage que nous devons faire ou l'interaction que nous nouons avec elle. Ce type est connu de nous préalablement à toute rencontre effective avec l'objet ou la personne typifiés. Il fait partie d'un répertoire que nous avons acquis par socialisation "9.

Toute personne appartenant à la catégorie "vieillesse" se verra donc assigner les attributs "typiques" de cette catégorie. Ces attributs ont une signification partagée par tous les individus de notre société. Ce partage des significations est possible car nous vivons dans un monde intersubjectif : . HII est intersubjectif parce que nous y vivons comme homme parmi d'autres hommes, subissant les mêmes influences et travaillant comme eux, comprenant les autres et étant compris , d eux "10 . Les attributs "typiques" de la vieillesse sont une construction sociale dont la signification est présente dans les connaissances de chaque individu. Cette signification lui a été transmise grâce aux processus de socialisation. HLasocialisation est l'installation consistante et étendue d'un individu à l'intérieur du monde objectif d'une société ou d'un secteur de celle-ci ~..). La socialisation primaire est celle que 8 - Saül Karsz. "Déconstruire la Vieillesse", in Cahiers de la recherche
sur le travail social, n° 15, Caen, 1988. 9 - Alfred Schütz. "Le chercheur et le quotidien", Paris, Méridiens Klincksieck, 1990.

10- IBID.

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subit l'individu dans son enfance et grâce à laquelle il devient un membre de la société. La socialisation secondaire consiste en tout processus postérieur qui permet d'incorporer un individu déjà socialisé dans des nouveaux secteurs objectifs de la société" Il. Grâce à la socialisation, les individus de notre société vont partager un "stock commun de connaissances". La constitution de ce "stock" est le résultat d'un travail de sédimentation des expériences passées et de leur transmission de génération en génération par un système de signes (le principal étant le langage). Ce stock de connaissances disponibles va s'enrichir des expériences vécues par les individus. La majeure partie de ce stock est partagée par tous les individus de notre société. Les "typifications" de la vieillesse font partie du stock commun, leur signification est donc accessible à la fois aux personnes âgées et aux agents sociaux professionnels de l'aide à domicile. Il existera une "correspondance continue" entre les sens qu'ils donnent aux attributs essentiels de la vieillesse.

1.3. L'institution

"vieillesse"

Cette construction sociale "typifiée" de la vieillesse est aussi appelée "institutionnalisation" : "L'institutionnalisation est la généralisation des modèles de comportements au niveau du membre moyen du groupe et la perdurance dans le temps de ces comportements "12. Cette construction de modèles de comportements permet de rendre prévisibles les actions des individus, elle assure le maintien et la reproduction de l'ordre social. "L'institutionnalisation se manifeste chaque fois que des classes d'acteurs font une typification réciproque d'actions
et Thomas Luckmann. "La construction sociale de la réalité", Paris, Méridiens Klincksieck, 1986. 12 _ Claude Javeau. "Leçons de sociologie", Paris, Méridiens Klincksieck, 1990. 21 Il

- Peter Berger

habituelles ~..), en d'autre termes chacune de ces typifications est une institution. L'institution typifie à la fois les acteurs et les actions individuelles" 13. Berger et Luckmann nous disent que le processus de typification ne concerne pas uniquement la personne désignée comme vieille. Le processus va inclure les deux individus en présence et leurs échanges. L'intervention de l'agent social au domicile de la personne âgée fait partie des actions habituelles, elle se rattache à l'Institution "vieillesse". L'aide à domicile relève du volet "Politique Sociale" du champ de la vieillesse institutionnalisée. Pierre Bourdieu définit le champ de la manière suivante: " "Espace structuré" de positions (ou de postes) dont les propriétés dépendent de leur position dans ces espaces et qui peuvent être analysés indépendamment des caractéristiques de leurs occupants ~..). La structure du champ est un état du rapport de force entre les agents et les institutions engagés dans la lutte~..). Les luttes dont le champ est le lieu ont pour enjeu le monopole de la violence légitime (autorité spécifique) qui e~t caractéristique du champ considéré"14.. Dans le champ de la vieillesse institutionnalisée, il existe bien une hiérarchie des positions occupées et chaque agent lutte pour préserver son capital cognitif et normatif et la reconnaissance dont il bénéficie auprès des autres agents. Ce capital légitime la présence de l'agent dans le champ. Il est composé par des normes, des valeurs hiérarchisées, des représentations, des connaissances. Il continue en permanence à s'enrichir de preuves nouvelles de l'existence de la "vieillesse". HTous les gens engagés dans un champ ont en commun un certain nombre d'intérêts fondamentaux, à savoir ce qui est lié à l'existence même du champ"15.
13 - Peter Berger et T. Luckmann. IBID. 14 - Pierre Bourdieu. "Questions de sociologie", Paris, Editions de Minuit, 1984.

15- IBID.

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Ce qui est lié à l'existence même du champ de la vieillesse institutionnalisée, est cette lecture sociale du processus de vieillissement aboutissant à une "typification" des individus concernés (personnes âgées et agents sociaux) et des actions (les interventions d'aide à domicile). . Une des premières étapes de ce travail sera l'identification de ce socle de normes, de valeurs, de représentations, de connaissances qui constitue l'ossature de l'institution vieillesse.

1.4. La vieillesse, une approche de )'interactionnisme symbolique Le "membre moyen du groupe" de la vieillesse est souvent désigné par les termes "personne âgée ". Toute personne vivant dans notre société se trouvera à un moment de sa trajectoire de vie confrontée à l'assignation de ces rôle et statut sociaux de "personne âgée ". C'est "l'interpellation vieillesse" dont parle Saül Karsz dans son article "Déconstruire la vieillesse ". Il s'agit d'un regard extérieur porteur d'une désignation qui vient objectiver, conceptualiser des transformations organiques et physiologiques. Quelles sont les caractéristiques attachées à ces rôle et statut de "personne âgée" ? HLes personnes âgées sont classées comme une catégorie totale et homogène sous le signe de la perte, de la défaillance, de la diminution de leur potentiel et de leur valeur sociale "16.

-

Les valeurs de la "vieillesse" sont inscrites en négatif dans l'univers symbolique de notre société. Elles manquent de reconnaissance et le devant de la scène sociale est occupé par des valeurs juvéniles: force, beauté, efficacité, rapidité, etc... La catégorie des Hvieux" s'est elle-même récemment divisée en sous-catégories: le 3ème et le 4ème âge.
16 _ Ricardo Zuniga. "La Gérontologie et le sens du Temps", in Revue Internationale d'Action Communautaire, n° 23-63, Montréal, 1990. 23

HL 'image positive des jeunes vieux, du 3ème âge ou des retraités actifs se construit par opposition à une autre image, celle de la vieillesse pathologique des grabataires et des
déments "17.

La première sous-catégorie adopte les valeurs juvéniles, les "vieux" font partie de la deuxième sous-catégorie, elle-même redécoupée en groupes selon le Hdegré" de dépendance de la personne. Ces deux représentations contrastées ne sont que les deux faces d'une seule image, celle des personnes âgées sans sexe, sans classe sociale, sans histoire qui continue à illustrer une étape de la lecture du vieillissement. Ce regard qui désigne la personne comme "personne âgée", est issu d'un consensus social établi sur la définition de cette "identité sociale" . Erwin Goffman explicite ce concept: HLa société établit des procédés servant à répartir en catégories des personnes et les contingents d'attributs qu'elle estime ordinaires et naturels chez les membres de chacune de ces catégories ~..). Lorsqu'un inconnu se présente à nous, ses premières apparitions ont toutes chances de nous mettre en mesure de prévoir la catégorie à laquelle il appartient et les attributs qu'il possède: son identité sociale ~..). Nous appuyant alors sur ces anticipations nous les transformons en attentes normatives, en exigences présentées à bon droit"18. Il s'agit bien pour la personne ainsi "interpellée" de se positionner vis-à-vis des attentes des autres. Elle peut se conformer totalement ou partiellement aux normes, aux valeurs, aux représentations qui innervent cette "identité sociale" ou les refuser. Celles-ci vont faire l'objet d'un travail d'interprétation, la personne va leur attribuer un sens en fonction des ressources cognitives, affectives, culturelles, économiques et sociales dont elle dispose.
17 - C. Attias-Donfut. "La construction sociale de la dépendance", in Revue de droit sanitaire et social, n° 3, juillet/septembre 1992. 18 - Erwin Goffman. "Stigmate", Paris, Ed. de Minuit, 1975.

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