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L'albinos en Afrique

De
219 pages
Signe divin, mauvais présage, génie des eaux, mi-homme mi-dieu, l'albinos en Afrique revêt diverses identités qui l'assignent fréquemment au monde de l'invisible. Mais il connaît, depuis quelques années, de grandes opportunités d'élargissement du carcan social dans lequel il a évolué jusqu'ici. Avec la volonté de se construire sa propre identité en dépit de l'altérité dont il est porteur et avec l'aide d'une société civile émergente, les albinos d'Afrique redéfinissent leur identité individuelle.
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L'Albinos en Afrique
La blancheur noire énigmatique.

Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dernières parutions Jacques CHATUÉ, Basile-Juléat Fouda, 2007. Bernard LABA NZUZI, L’équation congolaise, 2007. Olivier CLAIRAT, L’école de Diawar et l’éducation au Sénégal, 2007. Mwamba TSHIBANGU, Congo-Kinshasa ou la dictature en série, 2007. Honorine NGOU, Mariage et Violence dans la Société Traditionnelle Fang au Gabon, 2007. Raymond Guisso DOGORE, La Côte d’Ivoire : construire le développement durable, 2007. André-Bernard ERGO, L’héritage de la Congolie, 2007. Ignatiana SHONGEDZA, Éducation des femmes en Afrique australe, 2007. Albert M’PAKA, Démocratie et vie politique au CongoBrazzaville, 2007. Jean-Alexis MFOUTOU, Coréférents et synonymes du français au Congo-Brazzaville. Ce que dire veut dire, 2007. Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française au CongoBrazzaville, 2007. Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique. L’exemple du Sénégal, 2007. Cheikh Moctar BA, Etude comparative entre les cosmogonies grecques et africaines, 2007. Mohamed Saliou CAMARA, Le pouvoir politique en Guinée

Etudes Africaines

© L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04567-5 EAN : 9782296045675

Ninou Chelala

L'Albinos en Afrique
La blancheur noire énigmatique.

Préface de Pascale Jeambrun

L'Harmattan

Remerciements

Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont offert un cadre institutionnel indispensable à la réalisation de cette étude. Je pense à Pascale Jeambrun qui m'a largement ouvert ses portes, à André-Julien Mbem en qui j'ai trouvé un ami dynamique, à Judith Hayem de l'université de Lille1 qui m'a accompagné dès mes débuts, à Jean-Loup Amselle, à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et au Centre d'Etudes Africaines de Paris. De même, je remercie toutes les personnes qui ont, de près ou de loin, suivi cette étude. Je m'adresse bien évidemment à toutes les personnes albinos et non-albinos qui m'ont compris, soutenu et grâce auxquelles ces recherches n'auraient jamais pu aboutir. J'espère que ce travail permettra une meilleure compréhension et sera utile à la cause de l'albinisme. A toutes les associations d'Afrique et d'Europe, notamment à l'Asmodisa, qui, j'espère, y trouveront satisfaction. Ma pensée s'adresse enfin à ma famille pour le soutien qu'elle m'a chaleureusement apporté ainsi qu'à mes amis qui ont régulièrement assuré ma détente et mon bienêtre... parfois, à leur dépend!

Préface
Du jour où je suis née, le 27 juillet 1980, mon père a rejeté ma mère et essayé de me tuer car je suis née albinos… Plus tard, en 1998, j'ai été désignée, par les aînés du village, pour un sacrifice afin de satisfaire le dieu de la montagne… (Buea, Cameroun, 2006). L’absence de pigment dans la peau, les phanères (cheveux, poils, cils) et les yeux caractérise un état, l’albinisme oculo-cutané. Ce défaut de pigmentation est responsable d’un risque accru de cancer cutané en l’absence de protection solaire et d’une atteinte oculaire avec photophobie et baisse importante de la vision. Il s’agit d’une maladie génétique transmise par les deux parents, présente dans toutes les populations du monde à des fréquences très variables. La personne atteinte affiche d’emblée sa différence et ce d’autant plus qu’elle vit au sein d’une population interrogations les étant suscitées mélanoderme, proportionnelles à la couleur de celle-ci. L’Afrique réagit très fortement à la présence des albinos alors que l’Europe les ignore, les sociétés amérindiennes, elles, se situant à michemin. En effet, il n’est pas normal que deux individus à la peau noire donnent naissance à un enfant blanc, aux cheveux blonds et aux yeux bleus. C’est une énigme comme l’explicite très bien le titre, “ un scandale doublé d’une malédiction ” pour le chanteur albinos malien, Salif Keita, sachant de quoi il parle. L’albinos est, en effet, plus souvent voué aux gémonies que promu à des fonctions sociales élevées. Il est l’objet de terreurs irraisonnées ayant comme corollaire la magie voire le sacrifice humain.
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Or nous descendons d’un albinos selon l’explication biblique de l’origine humaine… La description faite de Noé lors de sa naissance, dans le Livre de Henoch, le laisserait penser. L’albinos se trouve au centre d’une discussion fort importante au siècle des Lumières sur les causes des différentes teintes de la peau humaine et d’un débat concernant l’unité de l’espèce humaine. Cette présence d’hommes blancs au sein de populations noires de la zone “ torride ” vient conforter les défenseurs d’une descendance commune à Noé, leucoderme par définition, et donc la suprématie de l’homme blanc. Comment se fait-il qu’il ne naisse pas de Noirs parmi les peuples de l’Europe ? Le blanc est donc la couleur naturelle des hommes. L’albinos est l’otage de tous les ethnocentrismes : européen comme nous venons de le voir et africain ensuite avec une réponse du berger à la bergère où les Européens ne peuvent être que les descendants d’albinos noirs. Le temps n’y fait rien, c’est l’irrégularité qui fait toujours problème. Mais concluons avec Muriel Brot1 : “ si les Noirs sont d’anciens ou de futurs blancs, on ne peut plus les considérer comme une espèce particulière d’hommes, et s’impose alors l’idée que tous les hommes de toutes couleurs pourraient bien venir de la même souche ”. Ève (et Adam), n’en déplaise à certains, étaient noirs… Qu’un médecin2 soit à l’origine de la première approche ethnomédicale de l’albinisme en Afrique et que l’auteure, avec un master en anthropologie sociale, s’y intéresse par le présent travail ne sont pas le fruit du hasard : les démarches biologique et anthropologique se complètent pour décrypter les logiques symboliques et sociales induites par cette maladie génétique. L’emploi d’un même vocabulaire comme dangerosité, contagiosité, mesures de protection, immunisation le prouve s’il en était besoin. Répertorier les réponses socio-culturelles vis-à-vis de ce phénotype spectaculaire est un premier pas, les
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comprendre un deuxième et aider à les combattre un troisième. Il s’agit d’exonérer le handicap de toute signification symbolique tout en sachant que les constituants de l’identité sont engagés dans cette confrontation avec la différence. Comment celle-ci peutelle cesser d’être une différence pour l’albinos et la société dans laquelle il vit ? Alors qu’on lui dénie la qualité d’être humain. Comment peut-il se construire dans un milieu où la particularité pose problème, où elle est perçue comme un signe de la colère des dieux ? C’est là tout le sens du travail de Ninou Chelala qui parle de maladie-sanction, terme particulièrement bien choisi ici. Elle donne la parole aux albinos [enfin !] afin qu’ils nomment leurs souffrances et pour que cessent les discriminations. Tous les témoignages montrent que les albinos font toujours l’objet d’une ségrégation sévère en Afrique. Les associations ont pour objet de combattre cette discrimination et de faire apparaître l’albinisme comme une expression naturelle de la diversité. Puisse cette démarche être utile aux albinos, aux associations et à toutes les minorités marginalisées pour une meilleure acceptation de l'autre. Faire l’éloge de la différence et accepter celle-ci comme naturelle. Le médecin que je suis ne peut qu'apprécier ce travail car il montre qu’anthropologie et médecine ont besoin l’une de l’autre : la maladie est aussi un fait culturel. Pascale Jeambrun.
1. Brot Muriel. La couleur des hommes dans l’histoire des deux Indes. In Sarga Moussa, L’idée de “ race ” dans les sciences humaines et la littérature (XVIIIe et XIXe siècles). L’Harmattan, 2003, p.87-98. 2. Ogrizek M. « Les albinos, enfants surnaturels des sirènes ». Bulletin d’Ethnomédecine, 1983;19 : 3-49. 9

Introduction.
La figure de l’albinos suscite en chacun de nous diverses réactions. Les individus abordant ce sujet mettent fréquemment en relief les caractéristiques physiques de l’albinisme avant d’aborder la question de sa fréquence dans les sociétés africaines ou européennes. Elle est dores et déjà la marque d’une étrangeté méconnue et incomprise qui éveille préjugés et émotions -témoins d’une méconnaissance totale, hormis la capacité à le définir comme cet être blanc aux yeux rouges, capable de voir la nuit. Ces définitions, globalement identiques dans les traits généraux, laissent présager des imaginaires sociaux variables selon les cultures dès qu’il est question d’explications plus détaillées. Ainsi, se traduiront des références au dangereux soleil plutôt qu’aux yeux qui bougent, à sa capacité à voir la nuit plutôt qu’à sa difficulté à voir le jour, aux roux du Moyen Âge en France plutôt qu’aux esprits et puissances africaines, à la rare fréquence européenne plutôt qu’à l’abondance africaine etc. Mais, à côté de ces succinctes connaissances de l’albinisme, l’explication la plus fréquemment ignorée est bien celle de la science. Alors que l’albinisme est une «pathologie génétique du système pigmentaire qui atteint à la fois la peau, l'œil, les cheveux et les phanères»1, elle est souvent prise pour une maladie accidentelle ayant des répercussions corporelles touchant la santé physique et mentale. Enfin, autant elle est considérée en Europe comme spécifique aux sociétés nordiques, autant elle est présentée en Afrique comme l’apanage des sociétés africaines, chacun s’étonnant devant ce fait étrange et tentant de visualiser l’albinos chez
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JEAMBRUN (P.), « L’albinisme oculocutané : mises au point clinique, historique et anthropologique », Arch. Pédiatr., 1998, (5), p.896. 11

les autres. D’un côté, les Européens imaginent une personne aux traits négroïdes de couleur blanche, contradiction difficilement imaginée : «Comment un Noir peut-il être blanc» ? De l’autre, des Africains ne comprennent pas de quelle façon il est possible de différencier un Européen albinos d’un autre Européen : «Comment reconnaître un albinos parmi les autres Blancs ? Un Blanc est déjà blanc»2 ! Les deux aspects apparaissent contradictoires aux yeux de chacun. Alors que l’albinisme est imaginé comme particulier à quelques sociétés, cette mutation génétique est présente dans toutes les sociétés bien qu’à des fréquences très variables. L’albinisme fait donc généralement plus l’objet d’une création imaginaire et sociale que d’un savoir scientifique partagé ; la première explication s’étant développée justement par défaut de diffusion de la seconde. Et c’est précisément ce paradoxe, entre abondance d’explications culturelles et méconnaissance scientifique, qui fait de l’individu albinos le lieu d’émission et de réception de préjugés prenant pour base son apparence physique, cette couleur si blanche que son corps paraît fantomatique. Ce paradoxe se note d’autant plus que les explications culturelles varient. Souvent considéré comme porteur d’une puissance surnaturelle en Afrique, il est plutôt l’objet d’une curiosité physique en Europe sans pour autant être de l’ordre du magique. Et plus encore, les interprétations varient à l’infini d’une région à l’autre voire d’une personne à l’autre. Elles sont si variables qu’on en omet de penser l’albinos par son individualité3. L’albinos est alors le reflet des albinos, porteur des idées, croyances
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Ces formules ont été fréquemment entendues de la part de diverses personnes, Européennes et Africaines, lors de discussions officieuses. Elles sont ici rapportées le plus fidèlement possible. 3 Nous nommons individualité le sentiment d’être d’un individu autonome, responsable de ses actes et de son destin. Il s’agit de la conscience de soi de l’individu, de l’ouverture et de la réflexion qu’il porte sur lui-même. 12

ou caractéristiques que porte sa catégorie de semblables, chacun pouvant être l’autre, finalement, puisque étant tous sensés correspondre aux critères culturellement définis. Mais bien que l’on puisse dire que l’albinos est défini par les non-albinos de manière très évasive et générale, englobant dans cette définition tous les albinos, il ne peut être avancé que son identité individuelle est occultée. L’individu albinos est Homme et est capable, à ce titre, d’accomplir de grandes œuvres. Comme pour affirmer que ceci est bien probable, nombreux sont ceux qui apprécient de citer les réussites de certains artistes albinos connus, comme base argumentaire et référentielle de la potentialité de chaque individu, malgré le port d’un stigmate. Ainsi, penserons-nous à Hermeto Pascoal au Brésil, à Yellowman en Jamaïque ou à Salif Keita au Mali. L’exposition de telles facultés permet ainsi une valorisation de l’albinisme apportant des modèles de succès, de talents et de reconnaissance sociale internationaux. Nous ne nous arrêterons pas, par la suite, sur les cas de ces représentants de leur condition sinon sur Salif Keita, fondateur de la première association d’albinos, SOS Albinos, au Mali, en 1990 et qui sera l’incitateur de la création de diverses autres associations africaines. Le point de départ de tous ces questionnements quant à la figure de l’albinos, et qui est commun à toutes les sociétés - européennes, africaines, américaines ou asiatiques - reste le stigmate physique porté par l’albinos, cette couleur blanche qui le rend si différent de ses confrères ; des semblables qui deviennent différents parce qu’ils ne partagent pas la même couleur de peau et paradoxalement, ses semblables albinos deviennent étrangers par défaut d’existence d’un groupe d’appartenance4. Les représentations corporelles semblaient centrales dans la
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Du moins, jusqu’aux créations d’associations en Afrique et à l’essor de revendications sociales proclamées par ces albinos militants. 13

socialisation des individus et dans leurs relations sociales au sein de ces sociétés. Ainsi, l’apparence physique, en l’occurrence, la couleur de la peau, semble orienter les interactions sociales et se refléter dans son intégration sociale. Cependant, plus loin qu’une distinction de la couleur dans les relations sociales, on note une hiérarchie établie entre ces couleurs. Cette logique hiérarchique, héritée de la colonisation, établit la couleur la plus claire au sommet de la pyramide, laissant pour la base la couleur la plus foncée. Or, la personne albinos semblait contrevenir à cette hiérarchie de beauté physique. En effet, si l’on suit cette logique, l'albinos devrait être un modèle de beauté physique puisqu’il regroupe les traits négroïdes et une couleur de peau d’une blancheur exceptionnelle. Il n’en est cependant pas ainsi puisque, d’une manière générale, l’albinos représente en Afrique un modèle de laideur dû à une trop grande blancheur, une excessive fragilité et un lourd entretient de la peau. Plus que cela, sa trop forte ressemblance à l’homme Blanc et son trop fort éloignement de l’homme Noir, étant pourtant Africain, font de lui un être inclassable, ambivalent, cette incertitude, ce flou de catégorisation l’octroient, finalement, de cette hiérarchisation de couleur. Cette situation complexe et ambiguë, à la lisière de diverses catégories de représentations sociales, conduit l’albinos à une problématique identitaire particulière, encerclée par les représentations, les croyances et l’imaginaire sociaux mais également impulsée par la volonté individuelle de la personne albinos de s’en libérer. De quelles façons se construit l’identité chez un individu aussi fortement influencé par le contexte social et historique ? Quel rôle l’apparence physique joue-t-elle dans la construction sociale et identitaire ? En quoi le contexte africain et l’Africain albinos sont-ils singuliers ?
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L’histoire et la culture varient de telle sorte que son sort ne peut être semblable en tous points. En Occident, la figure de l’albinos a éveillé les curiosités principalement des savants du XVIIIème siècle puis a été délaissé bien que reprise dans certaines œuvres littéraires et cinématographiques. Mais cette figure n’a pas réellement retenu l’attention de la population au point d’en développer une étoffe de croyances et de pratiques culturelles s’y référant5, tel qu’est le cas en Afrique. Sur ce continent, ce sont accumulées, depuis l’époque précoloniale, de différentes situations conduisant à de nombreuses croyances et pratiques. D’autant plus que la fréquence de l’albinisme est beaucoup plus élevée en Afrique qu’en Europe6. Donc, non seulement les albinos sont plus nombreux en Afrique qu’ailleurs - sans pour autant être assez nombreux pour que leur présence se banalise dans le paysage social, mais ils sont également beaucoup plus visibles, ne permettant pas un désintéressement social vis-àvis d’eux. A cela pouvant se joindre les croyances s’y référant et ayant connu de nombreuses variations historiques : du protégé du roi, au mauvais présage, en passant par enfant des dieux des eaux ou au fantôme de Blanc, leur présence n’a pu être occultée. Toutes ces transformations ne sont pas sans aller de paire avec l’arrivée des hommes Blancs sur le territoire africain et sans éveiller soupçons et interrogations sur la ressemblance frappante avec les Africains blancs. D’un côté comme de l’autre de l’océan, ces rencontres vont alimenter et créer un foisonnement de théories et de croyances nouvelles qui modifieront, pour les Africains, la vision qu’ils avaient de leurs albinos et qui créeront, pour les Européens, des images nouvelles de ces nègres blancs, inconnus
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JEAMBRUN (P.), Les enfants de la lune : l’albinisme chez les Amérindiens, Paris : Inserm-Orstom, 1991, p.213. 6 Fréquence moyenne de 1/4 000 en Afrique et de 1/20 000 en Europe, Ibid. p.7 et p.169. Il n’existe pas de chiffrage précis de la fréquence de l’albinisme dans chaque pays. 15

jusqu’alors. L’ignorance et l’étrangeté de ce fait conduiront les hommes de tous bords à construire une panoplie d’images de l’albinos variant inlassablement de par la difficulté de classement dû à ce physique singulier. L’ambivalence émanant de ce type physique, bien que prenant racine au XVIIème et XVIIIème siècle, apparaît toujours aussi effectif de nos jours, et reste le pivot des difficultés encore rencontrées de nos jours. Le caractère ambivalent qui imprègne l’albinos africain est présent tout au long de sa vie, il grandit au milieu des considérations et des préjugés qui se rapportent à lui. Il évolue donc en intégrant l’idée que la société construit autour de lui. On peut être amené à percevoir un lien de causalité entre les représentations sociales entourant la personne albinos et sa capacité à construire sa propre identité. En effet, l’imaginaire social étant ancré et effectif dans la vie quotidienne, la personne albinos, essentiellement pendant le jeune âge, développe son identité en intériorisant ces croyances, se conformant plus ou moins aux idées socialement partagées. La réception émotionnelle des considérations sociales affecte l’albinos dans le développement sain de son identité, en touchant notamment l’estime de soi. La part personnelle dans la gérance de ses affects est considérable mais l’environnement proche joue un rôle non négligeable dans la construction identitaire menant l’enfant à une affirmation de soi. La période de l’adolescence semble en être une phase critique et décisive du fait de la trajectoire identitaire qu’il peut suivre, prenant position par rapport à sa personne et son identité. Les mécanismes de réflexions et d’actions visant à rétablir l’estime de soi semblent suivre une trajectoire commune bien qu’ils relèvent du domaine intime de l’individualité. Le complexe d’infériorité et les différentes façons de l’outrepasser sont transposés de la sphère privée à la sphère publique par le biais de la communication intra associative. Celles-ci ont introduit de nouvelles perspectives de
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construction identitaire individuelle en agissant sur les représentations sociales mais également sur la représentation que la personne albinos a d’elle-même, permettant ainsi un assouplissement des caractéristiques sociales imputées à la personne albinos et réciproquement, un élargissement de la marge de liberté individuelle dans le développement de sa propre identité. L’individu albinos est ainsi amené à se positionner lui-même par rapport à la société, par rapport aux associations en tant que lieu de rassemblement de ses semblables, et au sein de l’association face à la société. Une variante s’est introduite cette dernière décennie et a embrayé un changement, certes récent et encore fragile, mais tout de même efficace et potentiel. Ce processus a été enclenché par les créations d’associations d’albinos par les intéressés mêmes, sous l’impulsion de Salif Keita et de l’association SOS Albinos, dans divers pays d’Afrique (Sénégal, Tanzanie, Gabon, Afrique du Sud…), dans une courte durée (depuis 1990) sans pour autant qu’ils n’aient connaissance des conditions similaires vécues par la minorité albinos dans les autres pays d’Afrique. L’association camerounaise, Association Mondiale pour Défense des Intérêts et la Solidarité des Albinos (ASMODISA), est la première à créer une fédération d’associations regroupant ainsi les intérêts de tout un chacun dans un militantisme afro international et non plus national ; et à permettre ainsi une prise de conscience de difficultés communes, notamment par la mise en place d’un « congrès mondial des albinos ». Au niveau national, nous le verrons, l’implantation de l’association, due en grande partie à son président, a provoqué les prémices de transformations sociales à une échelle plus large et plus rapide que dans d’autres pays africains. La figure de l’albinos reste cependant fortement ancrée dans l’imaginaire social de la population
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camerounaise et empreinte d’u ne ambivalence que l’on pourrait croire inébranlable si ces changements n’avaient pas été efficients dans la vie quotidienne des albinos Camerounais.

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I.

INVENTIONS HISTORICO - SOCIALES DE L’ALBINOS.

L'histoire de l'albinisme n'est pas apparue aux yeux des Occidentaux qu'à partir du siècle des Lumières, les quelques notes s'y référant datent, pour les plus anciennes, de l'Antiquité7. Puis, ce n'est qu'avec le début des excursions que les voyageurs commencèrent à rendre compte de leurs rencontres avec ces hommes blancs vivant parmi les populations mélanodermes. En effet, l'albinisme a été découvert dans les contrées lointaines avant d'être connu en Europe, où le premier albinos européen fut rencontré à Chamonix à la fin du XVIIIème siècle. C'est, par ailleurs à l’ère des excursions, au XVème siècle que le nom d'albinos est apparu dans le vocabulaire portugais, se référant à l’étymologie latine albus, signifiant blanc8. Le nom d'albinos indique d'emblée la caractéristique physique principale de l'albinisme, au même titre que les Pygmées9 portent dans leur nom, la marque exagérée de la particularité physique qui a le plus étonné les Européens, à savoir leur taille, puisque pygmée signifie une coudée en grec. L'établissement même de leur nomination traduit une construction coloniale qui n'est que le début d'une longue procession vers la création d'un être à l'image des réflexions des savants du XVIIIème siècle, eux-mêmes se basant sur les connaissances antérieures. Cette effervescence créative en Europe, basée sur les récits des voyageurs en Afrique,
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PLINE L’Ancien, Histoire Naturelle, Paris : Belles Lettres, 1947, p.70 JEAMBRUN (P.), Les enfants de la lune : l’albinisme chez les Amérindiens, Paris : Inserm-Orstom, 1991, p.141. 9 BAHUCHET (S.), « L’invention des Pygmées », Cahiers d’Etudes Africaines, XXXIII, 1(129), p.153. Le titre de cette partie fait référence à cet article et met en relation les processus qui ont amené aux représentations sociales des pygmées ou des albinos tels qu’ils sont perçus de nos jours. 19
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aura également des incidences sur le continent africain où l'arrivée d'hommes Blancs bouleversera les relations sociales des Africains noirs et albinos. La ressemblance de l’homme Blanc avec l’albinos, autant que leurs dissemblances, joueront de concert dans la construction sociale de la symbolique entourant l’albinos, accentuant par la même sa position ambivalente, son statut indéfinissable, entre Noirs et Blancs. Cette ambiguïté physique sera à la base de systèmes de représentations et de systèmes symboliques qui orienteront la vie de l’albinos au sein de sa société. Partant d’une altérité uniquement biologique et génétique, son existence suscitera non seulement une altérité sociale, mais une altérité ambivalente et stigmatisée. 1. Les savants des Lumières : Construction scientifique d'un albinos fabulé.

1.1 L'albinos au cœur des débats scientifiques. L’intérêt pour l'albinisme a surgi, au XVIIIème siècle, dans un contexte de profusions savantes ouvert à plusieurs domaines scientifiques. Les savants se sont d’abord appuyés sur les connaissances existantes, même si celles-ci étaient très incomplètes et largement incertaines. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui vont pousser les savants à réclamer plus de témoignages de voyageurs et de descriptions lorsque les explorations du monde se multiplieront. Le plus ancien écrit à leur sujet date donc de l’Antiquité. Pline l’Ancien les nomma les Leucoæthiopes, Ethiopiens blancs en grec, et les situa «à l’intérieur de l’Afrique, du côté du midi, au-dessus des Gétules, après

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avoir traversé les déserts »10. Des propos aussi imprécis se retrouvent également chez Pomponius Mela, Agathemenos et Ptolomée11. Ce dernier fut le seul à les situer sur la côte ouest de l’Afrique, vers le Mont Ryssadius, à l’actuel Congo, anciennement appelé Ethiopie, ce qui a pu être source d’une grande confusion12. Cependant, une description précise de ces supposés albinos fait défaut, et aucune mention ne fait état de cheveux blancs ni de faiblesse oculaire. Ces rapports peuvent soit décrire des albinos soit des Africains à la peau relativement claire, cela n'a toujours pas pu être confirmé. Puis, Héliodore prend comme héroïne de son œuvre une africaine blanche qui sera la première de la littérature comme de l’histoire13. Après une longue période de silence, les albinos apparaissent dans des récits non européens. Ainsi, au XIIIème siècle, Abdel Latif fait également la description de ce phénomène : Parmi les merveilles de la nature, une des plus extraordinaire est la suivante : […] un autre enfant, que j’ai de mes propres yeux vu, est né avec des cheveux blancs qui ne rappelaient pas tant la blancheur d’un vieillard chenu que, dans une certaine mesure, celle d’une chevelure roux pâle14. Nous avons là la première description un peu plus détaillée de l’époque, et ce savoir, toujours incomplet, fera loi jusqu’à la Renaissance. On trouvera au XVIème siècle, un article de Jean Bodin rassemblant ces connaissances, puis,
PLINE L’Ancien, Histoire Naturelle, op.cit., p.70. Cette localisation laisse libre court aux interprétations. 11 Cités dans LITTLE (R.), Nègres blancs : Représentations de l’autre autre : Essai, Paris, L’Harmattan, 1995, p.24. 12 Ibid, p.23-24. 13 HÉLIODORE, Les Ethiopiques, ou Théagène et Chariclée, cité dans LITTLE (R.), Ibid., p.25. 14 ABDOLLATIPH, Historæ Aegypti Compendium, Oxford, 1800, p. 279. Cité dans LITTLE (R.), Ibid, p.26. 21
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