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L'ALCOOL EN FÊTE

De
273 pages
Cet ouvrage porte sur une face relativement méconnue d'un monde étudiant en mutation, celle des sorties nocturnes pour "faire la fête", où l'alcool remplit une fonction singulière. A partir de l'exploitation d'une riche enquête ethnographique., comprenant plus de 200 entretiens approfondis et des observations de soirées, les auteurs présentent un tableau fascinant des usages de l'alcool dans cette population de jeunes adultes.
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L'ALCOOL EN FÊTE
Manières de boire de la nouvelle jeunesse étudiante

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5613-1 AEN: 9782747556132

Jacqueline FREYSSINET -DOMINJON et Anne-Catherine WAGNER

L'ALCOOL EN FÊTE
Manières de boire de la nouvelle jeunesse étudiante

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Hervé TERRAL (Textes choisis, introduits et présentés par), Paul

Lapie - Ecole et société, 2003.
Michel CLOUSCARD, L'être et le code, 2003.

Richard H. BROWN, L'invention et les usages des sciences
sociales, 2003.

Dominique WISLER, Marco TACKENBERG, Des pavés, des
matraques et des caméras, 2003.

Olivier MERIAUX, La

décentralisation de

la formation

professionnelle,2003. Cédric FRETIGNE, Les vendeurs de la presse SDF, 2003. Jacqueline COUTRAS, Les peurs urbaines et l'autre sexe, 2003. Jean-Paul FILIOD, Le désordre domestique, 2003. Alphonse d'HOUTAUD, A la recherche de l'image sociale de la
santé, 2003.

Bernard DIMET, Informatique: son introduction dans l'enseignement obligatoire. 1980-1997, 2003. Claude DURAND et Alain PICHON (dir.), La puissance des normes,2003. Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe, 2003. Zihong PU, Politesse en situation de communication sino-française,

2003. Olivier MAZADE, Reconversion des salariés et plans sociaux, 2003.

Avant-propos

Cette étude, menée dans le cadre d'une convention de recherche MILDT-INSERM-CNRS au sein du CREDHESS-CHS de l'Université de Paris 1, est le résultat d'un travail d'équipe. Conduite en trois vagues successives, la production des données sur le terrain a mobilisé plus de deux cents étudiants en sciences sociales à titre d'observateurs directs ou d'enquêteurs par entretiens et questionnaires. Nous les en remercions. La formation et le pilotage de ces jeunes enquêteurs-observateurs ont été conduits par leurs enseignants, Sophie Camard, JeanGabriel Contamin, Evelyne Ribert, Pierre Serne, Marina Serré, doctorants ou docteurs en sociologie ou en science politique, dans le cadre de travaux dirigés du cours de Sociologie de terrain, en 2e année de DEUG AES à l'Université de Paris 1 PanthéonSorbonne. Nos remerciements vont à ces enseignants chercheurs non seulement pour la qualité de leur encadrement des étudiants mais également pour leur participation intellectuelle dans la discussion sur telle hypothèse ou telle méthode et leur partage de connaissances sur les façons de sortir et de boire des nouvelles générations. La conduite globale de la recherche co-auteurs de }'ouvrage. a été assurée par les deux

« Qyand tu sors, tu bois de l'alcool. . . C'est le concept, qui dit fête dit alcool. » Lionel, 22 ans, étudiant en comptabilité

Que sait-on de la vie des étudiants d'aujourd'hui? Les travaux de recherche portent principalement sur leur rapport aux études, choix de filières, adaptation aux nouvelles méthodes d'enseignement, chances de réussite aux examens. Quand cette population est observée en dehors des murs de l'université, l'accent est mis sur les problèmes et les difficultés matérielles des « nouveaux publics ». Toute une face de ce monde en mutation est donc relativement ignorée: le monde des soirées et des fêtes, pourtant important pour comprendre la vie sociale particulière de cet âge de la vie. Comme chez les autres adultes, la consommation d'alcool est une pratique structurante de la sociabilité. Se pencher sur les pratiques et les représentations de la jeunesse étudiante en matière de boissons alcoolisées est un bon moyen d'approcher les transformations mais aussi les permanences qui caractérisent cette population. On connaît la spécificité du boire des jeunes. Ils boivent moins fréquemment que leurs aînés, et ils sont aussi plus souvent sujets à l'ivresse1. Notre objectif est de comprendre cette nouvelle manière de boire, de restituer le système de valeurs dans lequel elle s'inscrit.
1. Parmi les jeunes hommes hOll1ll1es de 15 à 24 ans, 5 % boivent tous les jours contre 48 % des Cf Bruno Maresca, vis-à-vis de l'alcool et Etudes et résultats,

de 55 à 65 ans; 31 % des jeunes

de 15 à 25 ans disent avoir été ivres au moins de la population. Les attitudes

une fois dans l'année, contre 17 % pour l'ensemble Pierre Le Quéau, et du tabac après la loi Evin », Direction des statistiques (Drees) du ministère n° 78, août 2000.

Gérard Badeyan, Gilbert Rotbart,«

de la recherche

des études, de l'évaluation

de l'ell1ploi et de la solidarité,

L'ALCOOL

EN FÊTE

Comprendre les nouvelles

manières

de boire

Jean-Claude Chamboredon a analysé les traits spécifiques d'un nouvel âge de la vie, où prédominent les modes de vie intermédiaires entre la famille d'origine et l'âge adulte2. Il élabore le concept de « juvénisation » pour désigner les processus liés à l'allongement du temps d'accession aux attributs de la maturité, à la multiplicité des calendriers d'entrée dans la vie et à la banalisation des rituels de passage. Cet âge intermédiaire ne se caractérise pas seulement par des reports de calendrier, mais par de nouveaux processus de socialisation, avec le passage d'un modèle d'identification à un modèle d' expérimentation3. La consommation de boissons alcoolisées pourrait bien illustrer ce passage. L'adolescence, entre 13 et 17 ans environ, correspond le plus souvent à la découverte de l'alcool et de l'ivresse. Ce qui se joue lors de la post adolescence est différent. Les jeunes mettent en place, à cette période de leur vie, un système de justification et de rationalisation de leurs pratiques d'alcoolisation. Notre hypothèse est que s'élabore alors un système original de règles de comportement et de systèmes de croyances organisant la consommation d'alcool. Se pose la question du statut de cette « culture jeune» du boire. S'agit-il d'un effet d'âge ou de génération? Selon la première perspective, les changements qui affectent la consommation de la jeunesse ne concerneraient que cette classe d'âge; avec la maturité les jeunes redécouvriraient la manière « tempérée» de boire de leurs aînés4. Selon une seconde perspective, on observerait un
2: J-C. Chamboredon,« Adolescence récentes et post-adolescence: la juvénisation. Remarques sur les transformations in Marie Alléon, 3. o. Galland,« conduites Choquet, Fondation hie, PUF; 1985, p. 13-28. Un nouvel les jeunes Pon1arède, âge de la vie et l'alcool }}, RcvHeJrançaise de sociologie, XXXI, 1990. 4. C'est l'hypothèse d'excès: Renée de Véronique Nahoun1-Grappe, « Histoire et anthropologie des », ill Alain Braconnier, Colette Chiland, Marie adolescerzts. Psychologie dtfférelltielle, Bayard, des lin1ites et de la définition sociale de la jeunesse»

O. Morvan,

S. Levici (Ed.), Adolescence terminée, adolescellce interrnina-

Adolescelltes

de France, 1995.

8

changement

plus structurel

des pratiques de consommation,

qui

n'est pas sans rapport avec la « modernisation» des manières de boire en France analysée par Pekka Sulkunen5. L'auteur met en lumière certaines tendances qui rapprochent la France des autres pays industrialisés et qui sont particulièrement accentuées chez nos jeunes enquêtés: le recul du vin et du cidre au profit du whisky, de la vodka et de la bière, la diminution de la consommation à domicile au profit de la consommation d'alcool à l'extérieur, dans les cafés ou restaurants. L'alcool est apprécié des jeunes pour ses effets bien plus que pour le goût. Il doit enivrer et non accompagner un repas: le statut de l'alcool n'est finalement pas très différent de celui des autres substances psycho-actives. Apparaît clairement la forte légitimité de certaines drogues illicites, notamment le cannabis, souvent mieux accepté dans cette génération que l'alcool. Il ne s'agit pas là seulement d'un effet d'âge, ni même de génération, mais plus probablement d'un effet de période. On observe depuis quelques années une transformation générale de la représentation sociale de la consommation d'alcool. En mai 1998, le Professeur Rocques publie les premiers résultats d'un rapport consacré à la « dangerosité » des différentes drogues, y compris l'alcool, et propose de refondre la classification des produits psychotropes6. Depuis juin 1999, les compétences du Comité interministériel de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances concernent aussi bien les consommations de drogues illicites que l'abus d'alcool, de tabac et de médicaments psycho-actifs.
5. P Sulkunen,« des habitudes durant la période Evolution 1965-1979 dén10graphique en France ou évolution culturelle? Transformation Sllr l'alcoolisme,

de boire à domicile

selon la catégorie

socioprofessionnelle

», Hallt Comité d'étllde et d'information

Bul/etill, n° 1, 1986. 6. Le rapport Rocques distingue entre trois groupes de dangerosité, sinon équivalente, du moins comparable: le premier qui con1prend l'héroïne (et autres opiacés), la cocaïne et l'alcool, le second les psycho-stimulants, le dernier le cannabis. dans ce nun1éro P Mangeot, les hallucinogènes, "Penser, benzodiazépines, Gr sur cette question le tabac et les vacarme, n° 13, autom-

ne 2000 (et notamment

classer, exclure").

9

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La classification des drogues selon leur dangerosité tend à se substituer à l'opposition entre les produits licites et illicites 7. La jeunesse, quel que soit par ailleurs le type de consommation privilégiée, est apparue particulièrement sensible à ces évolutions. Il semble donc intéressant de se pencher de manière approfondie sur les changements intervenus dans les représentations des boissons alcoolisées et de leur rapport aux autres substances psycho-actives.

Une jeunesse multiforme les grands facteurs de différenciation Notre enquête est centrée sur les étudiants. C'est dans cette population qu'on constate le plus systématiquement l'allongement des modes de vie intermédiaires typiques de la post adolescence, et qu'on a donc le plus de chance d'observer la consolidation d'une culture spécifique du boire. A une époque où la population étudiante représente près de la moitié d'une classe d'âge, la condition étudiante recouvre des situations de plus en plus contrastées socialement8. Les facteurs de diversité interne du monde étudiant sont mieux connus depuis quelques années9. Les origines sociales, les conditions matérielles d'existence, les filières d'études et leurs exigences inégales, l'investissement personnel dans les études, l'âge et le degré d'avancement dans le cursus produisent des différences importantes dans les conditions de vie, les comportements et les opinions.
7. La brochure
révélatrice o. Galland
Drogues: savoir pIlls risquer maills,

MILDT / CFES était particulièrement

de cette approche. (dir.), Le Monde des étudiants, PUF: coll. « Sociologies résultats de l'enquête », 1995. », 1999)

8. De 1962 à 1990, le taux de scolarisation à 20 ans est passé de 16,7 % à 55,4 %.
9. Claude Grignon, Louis Gruel (La vie étudiante, PUF: coll. « Politique aujourd'hui donnent les principaux fournissant un cadre général précieux pour analyser les études monographiques.

de 1997 portant sur plus de 28000 étudiants,

10

On ne peut poser la question de l'élaboration d'une culture jeune du boire sans poser en même temps celle des principes de différenciation au sein de cette culture. Dans le monde étudiant, quels pourraient être les déterminants les plus importants des manières de boire? Comment l'âge, le sexe, le milieu d'origine, la religion ou le rapport aux études interviennent-ils dans la manière dont les jeunes présentent leurs valeurs et leurs modes de comportement? La jeunesse face aux messages publics sur l'alcool

On cherchera à mettre en rapport les grandes évolutions constatées avec celles du discours public sur l'alcool. L'espace public est traversé par une double série de messages persuasifs sur l'alcool, consacrés à sa promotion commerciale d'une part et à la dénonciation de ses effets nocifs d'autre part. Au même titre que l'ensemble des consommateurs-cibles, les étudiants sont touchés par les publicités en faveur des boissons alcooliques. Dans une précédente étude, centrée sur l'évaluation des effets de la loi Evin, nous avons constaté que les annonces-presse constituaient d'excellents supports de projection et facilitaient le discours des étudiants, non seulement sur tel ou tel type de produit ou de marque, mais sur l'alcool en général 10. S'il n'est pas question, dans une étude qualitative, de mesurer les effets pratiques de la publicité pro-alcool sur la consommation des sujets de notre étude, du moins se propose-t-on d'observer son impact sur les représentations et les valeurs constitutives de la culture du boire de ces derniers. Nous tenterons, dans la même perspective, de jauger l'influence des campagnes de prévention menées par les pouvoirs publics en liaison avec diverses associations. La populaire phrase10. J. Freyssinet-Do111injon au Plan, 1998. et A. C. Wagner, Manières de boire et faço1ls de voir. Récits de

pratiquesfestives et perceptiOl'lSd)images publicitaires, Credhess, rapport pour le Commissariat

11

L'ALCOOL

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conseil « un verre ça va, trois verres, bonjour les dégâts» n'est pas le seul slogan bien mémorisé, sans être, d'ailleurs,

nécessairement suivi. D'autres messages - par exemple les spots
télévisés diffusés en direction de ces jeunes s'achevant sur la

question « Tu t'es vu quand t'as bu ? » - au même titre que les
annonces commerciales contribuent à la constitution d'une culture juvénile du boire, ce qui justifie leur observation attentive. Le protocole d'enquête

L'étude s'appuie sur des entretiens semi-directifs d'une durée variant entre une et trois heures, conduits auprès de 226 étudiants qui ont raconté leurs soirées et leurs ivresses. Une attention particulière a été portée aux conditions de l'entretien et à la relation entre l'enquêteur et l'enquêté. On connaît les effets que produit cette relation sur les résultats obtenus. Dans le cas d'une étude portant sur les substances psycho-actives, il est particulièrement important de contrôler ces biais. Plusieurs équipes d'étudiants enquêteurs ont été envoyées sur le terrain avec pour consigne d'interviewer un« homologue non familier », c'est-à-dire une personne présentant les mêmes caractéristiques sociales qu'eux (sexe, âge, origine sociale, origine géographique et culturelle, religion), mais ne faisant pas partie de leur entourage proche. L'objectif est de faciliter la spontanéité de l'échange verbal entre enquêteur et enquêté et, grâce à cette situation « en miroir », de minimiser les effets de censure, de défense, de séduction ou de domination. Chaque entretien se déroule en deux temps. Il porte d'abord sur les récits de sorties et de fêtes entre jeunes et sur la place de l'alcool dans ces pratiques festives. A ces récits de pratiques succède le temps de perception et d'appréciation de messages publicitaires sur l'alcool. Une huitaine d'annonces-presse - photocopies couleur de publicités en faveur de marques de vodka, gin, whisky, crème de whisky, bières, vin,

apéritif
12

-

sont, les unes après les autres, présentées à l'enquêté

qui est invité à réagir et à formuler ses commentaires. Les étudiants enquêteurs ont su, dans la quasi-totalité des cas, instaurer un climat de confiance et de confidence et ont produit un matériel sociologique particulièrement riche. L'enquête par entretien a été complétée par le recueil d'observations ethnographiques, toujours menées par les étudiants enquêteurs, auprès de lieux de sorties étudiantes (boîtes de nuit, bars, pubs, soirées privées...). Enfin, pour mesurer les réactions suscitées par les différents messages de prévention, deux enquêtes par questionnaires ont été menées, à l'occasion d'une journée de prévention alcool organisée par le service Médecine et Prévention de l'Université de Paris 1, Centre Pierre Mendès France, le 13 mars 2000. Les étudiants du corpus

Notre échantillon reflète la diversité sociologique du monde étudiant11. Il comprend 120 femmes et 106 hommes, âgés de 18 à 29 ans. Du point de vue des origines sociales, il est assez proche de la composition de l'ensemble de la population étudiante française, avec une surreprésentation des enfants d'ouvriers (17 0/0 dans notre corpus, 12,8 % en moyenne). Ce trait est liée aux caractéristiques sociales de nos étudiants enquêteurs, tous inscrits dans la filière AES qui, relativement à l'ensemble de l'université, est plus investie par les enfants d'ouvriers. La population d'enquête n'a pas vocation à représenter statistiquement le monde étu~ant. Elle ne comprend pas d'élèves en classes préparatoires aux grandes écoles, ni d'étudiants en médecine et très peu d'étudiants scientifiques. Les étudiants en AES, en économie, en droit, en sciences humaines et sociales (psychologie, sociologie, histoire, géographie), en lettres et les élèves de BTS sont fortement représentés. Ces contours donnent
11.Voir en annexe 2 la présentation statistique du corpus.

13

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en eux-mêmes des indications sur les modalités de formation des réseaux de sociabilité des étudiants. Les enquêteurs ont contacté leurs enquêtés soit à partir de l'université elle-même, soit en mobilisant les réseaux construits au lycée (c'est-à-dire massivement dans les filières de gestion ou de sciences économiques et sociales qui sont les deux grandes origines des étudiants en AES à Paris 1), soit aussi assez souvent par l'intermédiaire de la sociabilité des soirées. On entendra donc peu ici les étudiants les plus centrés sur leurs études (élèves de classes préparatoires, étudiants en médecine): les récits ont été recueillis auprès de jeunes qui ont -statistiquement - plus de

probabilités de faire partie des amateurs de loisirs et de sorties 12.

* **

12. On se réfère ici au modèle

construit

par C. Grignon

et L. Gruel pour rendre con1pla place des étuen ou des étudiants

te de la diversité des genres de vie des étudiants. La variable mesurant des dans la vie oppose l'ascétisme médecine dans "la vie ordinaire" L. Gruel, op.dt.) et consacrant des élèves des classes préparatoires au mode de vie des étudiants

en AES ou des élèves de BTS plus immergés

plus de temps aux loisirs et aux sorties (C. Grignon,

14

Les résultats de notre recherche se présentent en trois temps. Dans le premier chapitre, nous nous intéressons à la temporalité spécifique du boire étudiant. Nous distinguons les temporalités courtes, à l'échelle de l'année, de la semaine ou de la soirée, et la temporalité longue, depuis le temps mythique de l'enfance jusqu'au temps projeté vers une culture du boire adulte. Le chapitre II se penche sur les facteurs de différenciation des pratiques étudiantes en matière de consommation d'alcool. Les origines sociales et culturelles, le genre, l'âge sont au principe d'une hétérogénéité importante des pratiques et des représentations de la « bonne» manière de boire, ce qui conduit à considérer ces manières de boire en fête comme des étapes d'un processus d'apprentissage des différences sociales. Enfin, le chapitre III présente quelques aspects du double discours public de promotion de l'alcool d'une part et d'information contre les risques, d'autre part. Il s'attache aux traits paradoxaux des contenus observés de part et d'autre dans une sorte de chassé-croisé des thèmes et des procédés de persuasion ainsi qu'à leur réception par les jeunes adultes étI],diants.

15

CHAPITRE I

Les temporalités du boire étudiant Rythme de sorties, moments d)ivresses et projet de vie

Les récits sur les manières de boire recueillis dans les entretiens restent rarement purement informatifs. Ils présentent au contraire la caractéristique d'être émaillés de préceptes, de justifications et de principes normatifs. La consommation d'alcool est régie dans ce milieu étudiant par des règles et des interdits tacites. Cela reflète bien le statut particulier des boissons alcoolisées qui, plus encore que les consommations alimentaires, sont chargées de valeurs, de croyances et de tabous. Toute consommation s'inscrit dans un ensemble de règles de savoir-vivre et de codes de civilité. Mais les habitudes alimentaires ou les manières de table sont inculquées précocement dans la famille et semblent ensuite tellement naturelles qu'elles se passent de justifications1 . Ce n'est pas le cas des boissons alcoolisées. On peut faire l'hypothèse que c'est parce que les règles de comportement sont en cours d'élaboration qu'elles sont si souvent mises en avant dans les entretiens. C'est ce qui explique le caractère souvent contradictoire des discours sur l'alcool. Il n'est pas rare de trouver, dans un même entretien, deux principes diamétralement opposés et exprimés tous deux aussi vigoureusement. Les règles énoncées ne
1. Sur le modèle par Jean-Claude domaine des comportelnents Kaufinann, (~f. L) quotidiens et des automatismes Université, corporels 1996). analysés

qui semblent

si banals aux enquêtés

qu'ils restent dans le

de l'inlplicite

Entretien compréhensif, Nathan

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correspondent pas toujours aux comportements révélés par les anecdotes dans l'entretien. Les jeunes peuvent aussi énoncer des principes tout en mettant en avant leur refus de se porter en censeur. Les formulations comme «je ne juge pas », « chacun est libre », « chacun son délire» sont souvent présentes. Cette récurrence invite à ne pas considérer le refus de juger comme une simple précaution rhétorique: il faut sans doute le relier au caractère particulier des apprentissages dans ce nouvel âge de la vie, par expérimentation et non par mimétisme2. La remarque de Guillaume qui a un ami qui boit trop: «Je ne vais pas le juger, je ne suis ni son père, ni sa mère, ni prophète », illustre bien cette démarcation par rapport aux modèles plus traditionnels (familial ou religieux), et plus coercitifs d' inculcation des règles (Guillaume, 27)3. Les règles de comportement en matière de consommation de boissons alcoolisées ont donc un statut particulier. Elles ne sont ni totalement fixées, ni totalement respectées, ni totalement obligatoires. Elles sont contrastées dans la population. Il existe diverses façons de boire, que ce soit dans la temporalité des pratiques ou dans les quantités de boissons consommées. Néanmoins les discours ont une structure invariante. On retrouve dans les entretiens le système d'injonctions contradictoires qui caractérise la culture occidentale du boire4. Boire (des boissons alcoolisées) est à la fois associé à un système d'obligations et d'interdictions. Pour tous, il y a un boire obligé, et les nonbuveurs totalement abstinents ne se montrent pas moins sensibles que les autres à cette contrainte sociale. Pour tous aussi il y a des limites, qui varient fortement d'un interviewé à l'autre.
2. çr. Olivier Galland, « Un nouvel âge de la vie », art. cil.
3.Afin de préserver l'anonymat (choisis par les enquêteurs). sociologiques évoque 1990). caractéristiques 4. Edgar Morin de la boisson L'Harmattan, des enquêtés, on les désignera tous par des pseudonymes Le lecteur des personnes pourra se référer à la présentation des interrogées (dir.), De en annexe.

à ce propos la notion

» ill Guy Caro, Edgar Morin

de « double bind» «<De la complexité [) alcoolisme au biell boire, Paris,

18

Les temporalités

du boire étudiant

Nous nous intéresserons au temps du boire étudiant d'un double point de vue : après avoir présenté le rythme des pratiques d'alcoolisation dans le court terme du temps vécu, nous chercherons à situer cette manière de boire dans la temporalité longue des biographies des individus.

I. La temporalité courte du boire étudiant Périodisation du boire et expériences d'ivresses
Pour rendre compte de la diversité des manières de boire des jeunes adultes étudiants, les typologies usuelles des buveurs s'avèrent relativement inadéquates. Les moyennes quotidiennes de quantités consommées ne saisissent pas la spécificité de la consommation des jeunes, qui se caractérise justement par son irrégularité. Chez les étudiants, les normes s'expriment en terme de contexte: il y a des circonstances où l'on boit, et parfois en grande quantité, et d'autres où la consommation d'alcool est exclue. La consommation d'alcool s'inscrit dans des espaces-temps bien spécifiques.

t. Le temps

pour boire
les de les du

Le recensement des motivations mises en avant dans entretiens fait apparaître la fonction exclusivement sociale la consommation d'alcool. Les jeunes mentionnent rarement agréments des boissons en elles-mêmes, indépendamment contexte ou, pour reprendre leur vocable, de l'ambiance. Le refus de l'alcool quotidien

On ne croit plus, dans cette génération, aux vertus intrinsèques de l'alcool. Les représentations traditionnelles du pouvoir régénérant de l'alcool sur le corps (l'alcool réchauffe, 19

L'ALCOOL

EN FÊTE

donne des forces, revigore) sont absentes des entretiens. Même la soif n'est mentionnée qu'exceptionnellement: quelques rares interviewés évoquent le plaisir de boire une bière pour se désaltérer. Les boissons alcoolisées n'accompagnent quasiment jamais les repas de la semaine. Franck (49), pourtant bon buveur et amateur d'ivresses, n'arrive pas à « boire en mangeant» : «Je n'arrive pas à concilier l'alcool et l'alimentation; ça me laisse un sale goût dans la bouche. Je préfère boire de l'eau ou un coca avec la viande. » On ne boit pas non plus (ou très accessoirement) pour le plaisir des papilles ou du palais. Les jeunes sont peu sensibles au goût des boissons alcooliques, qu'ils reconnaissent souvent ne pas apprécier. C'est une des raisons du succès des cocktails fruités, qui permettent de bénéficier des effets de l'alcool sans en sentir le goût: « L'alcool c'est surtout pour les effets. Parce que si on boit pour le goût, je préfère prendre un bon thé sucré à la pêche, ça rafraîchit, c'est bon, c'est sucré. » (Laurent, 59). La consommation de boissons alcoolisées est bien dissociée des activités de la vie de tous les jours. C'est au nom de ce principe que sont condamnées deux manières de boire, habituellement considérées comme opposées. La première est, sans surprise, celle de l'alcoolique, dont l'image revient régulièrement. Les étudiants dressent de l'alcoolique une figure assez stéréotypée, souvent étrangère à leur univers social même si certains mentionnent des personnes de leur entourage familial. A ce portrait, même les plus gros buveurs ont peu de chances de s'identifier. L'alcoolique est celui qui boit « seul, accoudé au comptoir ». Il est évoqué avec un mélange d'indignation et de commisération. «Je les vois, en bas au café. Ce sont toujours les mêmes, ils viennent tous les jours et tous les jours ils sont ronds. On se dit: les pauvres familles, je ne sais pas s'ils ont des femmes et des enfants. C'est horrible. » (Félicie, 4). L'alcoolique décrit dans les entretiens est ivre dès le matin. Il est violent. Il consomme presque exclusivement du vin 20

Les temporalités

du boire étudiant

rouge. Toutes ces caractéristiques sont absentes chez les étudiants, qui peuvent sans état d'âme condamner l'ivrognerie ou compatir au sort des alcooliques. Barbara (236), 19 ans, fille de restaurateur, qui déclare boire entre six et huit verres de whisky-coca tous les vendredis et samedis soir rajoute précautionneusement un trait supplémentaire au portrait de l'alcoolique: « Un alcoolique, c'est quelqu'un qui n'est pas jeune. » Une de ses amies, à qui il arrive de boire à elle seule une bouteille de vodka en trois heures, ne peut donc être qualifiée d'alcoolique: « Elle boit beaucoup parce qu'elle est jeune. Pour elle c'est vraiment la fête [...]. Un alcoolique, c'est quelqu'un qui boit depuis longtemps, qui boit beaucoup, tous les jours, et qui ne peut pas concevoir de passer une journée sans boire. » C'est au nom de ces principes que les jeunes tiennent à marquer leur distance par rapport à une autre manière de boire, celle du buveur modéré et quotidien, c'est-à-dire souvent celle de leurs parents. Barbara poursuit ainsi sa description de « l'alcoolique» : « Ce n'est pas une question de quantité, mais de ne pas pouvoir s'en passer, que ce soit quotidien, tous les jours. Si quelqu'un boit, ne serait-ce qu'une demi-bouteille de vin, ce qui n'est pas beaucoup en soi, mais tous les jours, pour moi c'est quelqu'un d'alcoolique. » Ce critère est souvent mobilisé par les bons buveurs. Jojo, 22 ans, raconte avec plaisir des sorties bien arrosées, il reconnaît que l'ivresse est souvent le but des soirées qu'il passe avec ses amis, il est quelquefois malade et raconte ses fins de soirées difficiles avec une certaine jubilation. Cela ne l'empêche pas de penser qu'il a un rapport à l'alcool plus tempéré que son père qui boit un verre de vin rouge à tous les repas:
« Je préfère boire beaucoup une fois que de boire un petit peu tous les jours. C'est que pour moi, l'alcool, c'est juste un moyen pour s'amuser. )} « Et tu penses que de boire un verre tous les soirs, ce n'est

21

L'ALCOOL

EN FÊTE

pas pour s'amuser? » « Oui, voilà. C'est rentrer dans une sorte de vice. Je ne dis pas que je ne suis pas rentré dans une sorte de vice. C'est vrai que quand il n'y a pas d'alcool, entre copains, on est un peu déçu. Mais je ne suis pas dépendant. Je sais que je ne suis pas dépendant. C'est surtout ça. Alors que mon père, si on lui enlève son verre de vin, le soir, ça y est. .. il est complètement dépendant. Moi, ça ne me dérange pas de ne pas boire pendant six mois ou un an. » (Jojo, 234)

On voit ici s'exprimer un principe assez général. Les excès de consommation, les ivresses et les risques encourus, les lendemains difficiles ne semblent pas tourmenter excessivement les jeunes rencontrés. Les bornes que se fixent les enquêtés peuvent être très éloignées de celles qui sont préconisées par les campagnes de prévention, même chez ceux qui ont déjà personnellement éprouvé les dangers d'une consommation excessive. Ced (231), 19 ans, a fait un grave accident d'automobile en état d'ivresse, le soir où il fêtait son baccalauréat. Depuis, il s'arrête de boire. .. après son septième verre. En revanche, la prise de conscience de la quotidienneté de la consommation, même en petite quantité, inquiète. Nora (226) s'est « reprise en main» quand elle s'est aperçue, une semaine, qu'elle avait consommé une bière tous les jours. David (28) après avoir raconté plusieurs expériences d'ivresses et précisé qu'il n'envisageait pas une fête sans alcool se défend: «Toutes les soirées ça picole. Je bois de l'alcool, mais je ne suis pas un ivrogne, je ne bois pas tous les jours. » Cette génération renverse ainsi le rapport habituellement établi entre l'alcoolisme et le « bien boire ». En interrogeant un échantillon de classes l!l0yennes et supérieures, Ludovic Gaussot dégage plusieurs formes de représentation de l'alcoolisme, qui ont en commun de construire, a contrario, le modèle cognitif et

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Les temporalités

du boire étudiant

normatif du « bien boire »5. Ce modèle promeut la modération, la mesure, la maîtrise de soi. C'est dans la population d'enquête de L. Gaussot la perte du contrôle de soi, symbolisée par la figure de l'ivrogne clochard, qui semble agir négativement sur le boire. Ce système d'opposition est absent chez les étudiants interrogés. L'alcoolique sert bien toujours de référent négatif, mais pas pour les mêmes raisons. La consommation excessive et l'ivresse ne sont pas opposées à un « bien boire» modéré. L'alcoolique n'est pas caractérisé négativement par son ébriété ou la perte du contrôle de soi, mais par sa solitude et sa dépendance. Contrairement à ce que relevait Ludovic Gaussot dans son enquête, l'ivresse en ellemême est assez rarement condamnée par les étudiants. En revanche la « dépendance» (définie comme le fait de boire tous les jours) semble inquiétante. Dès lors la consommation quotidienne du buveur modéré peut être refusée au même titre que l'alcoolisme. Les deux figures peuvent être d'autant plus facilement rapprochées que le petit buveur quotidien et l'alcoolique sont associés à une même boisson, peu appréciée par les jeunes: le vin rouge6.
« Le vin rouge, je n'aime pas l'odeur, je n'aime pas la connotation que ça a, de poivrot. C'est vraiment une image que j'ai. Pourtant on m'a déjà dit, tu vas voir, tu vas adorer, mais je ne sais pas. .. j'ai plus d'attirance vers le rosé ou le blanc. Pour moi le vin rouge est vraiment trop connoté alcoolique. » (Séverine, 26)

Le vin rouge est associé à la génération des parents, mais aussi très souvent au monde ouvrier, et les étudiants issus de ce milieu le condamnent souvent sévèrement. Séverine, étudiante en
5. Ludovic Gaussot, « Les représentations
"bien boire" 6. La consommation l'Onivins, l'Office de l'alcoolisme et la construction sociale du

», Sciences sociales et Sallté, vol. XVI, mars 1998. de vin repose actuellen1ent national interprofessionnel principalement sur les plus de 50 ans: (enquête réalisée par que 17 % de parts du marché

les moins de 34 ans ne représentent

des vins, avril 2001).

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L'ALCOOL

EN FÊTE

langues, est issue d'une famille portugaise en ascension sociale (son père est aujourd'hui technicien). Elle condamne sévèrement les buveurs excessifs et réguliers, qu'elle associe à plusieurs reprises aux classes populaires. En revanche, une publicité pour le Baileys mettant en scène une ambiance feutrée dans un intérieur cossu l'enthousiasme: « C'est toute une image de société qui passe là. Une catégorie élevée, qui ne boit pas une boisson populaire comme la bière ou le vin rouge. Ca correspond tout à fait à mon image de l'alcool: on boit dans des occasions exceptionnelles avec des gens exceptionnels. Ce n'est pas l'alcool de tous les jours. Je pense qu'on doit toujours pouvoir se justifier de boire de l'alcool. » Ce sont les mêmes images qui sont associées aux bars populaires. Les étudiants sortent dans des pubs, des cafés parisiens. Ils sont réticents vis-à-vis de l'image sociale du café populaire, où l'alcoolique côtoie la « médiocrité sociale» : « Le PMU de Verrières par exemple, je ne fais pas partie de cette population. On voit des gars au comptoir, comme ça avec leur verre de gros rouge... ce n'est pas un modèle de réussite sociale. Ce n'est pas à ça qu'on veut ressembler. » (Laurent, père artisan, IUT, 59). La manière de boire fonctionne comme un marqueur social, par laquelle cette génération tient à se distinguer de la précédente, et ce d'autant plus que l'accession aux études supérieures est perçue comme un moteur d'ascension sociale, et donc comme un moyen de prendre ses distances par rapport au groupe d'origine. Le temps discontinu des sorties et des alcoolisations

Boire est avant tout un acte festif. C'est la première norme et la plus importante dans la population étudiante. L'alcool est presque exclusivement associé aux soirées entre amis. 24

Les temporalités

du boire étudiant

LE VIN ROUGE

Mohammed (243) est un petit buveur de week-end. Le plus souvent, il ne boit que de la bière, pas plus de trois verres. Il aime boire avec ses amis pour se dé-stresser, être zen. Devant la publicité du Côtes du Rhône Villase, il laisse éclater son désoût. «Ah la, la, la, la. Le vin rouge. . . ! Le vin rouge. . . ! Les Côtes du Rhône Villages! Le vin, c'est l'alcool de prédilection la consommation des Français. D'après ce que je sais, annuelle, ça se compte par dizaine . Alors: "Détendez-vous, vous }'alcool de dépendance par

de litres par habitants.. Le vin, c'est vraiment excellence. Sérieusement,

êtes à la pase des Côtes du Rhône Villase", ça, non! on peut le mettre sur une ce qui veut dire que d'eau, ce n'était pas

table avec de la nourriture, quand tu manges, comme possible... si un bon verre

il te faut un bon verre de vin,

Pour manger, il faut du vin! Et d'après c'est un message ce message-là apaisant: m'horripile et qui est le plus .. »

ce que je comprends, Détendez-vous... carrément, il m'horripile

grave. Le vin, c'est l'alcool

qui crée vraiment une dépendance goûté, mais déjà, rien que l'odeur.

facile à acheter. Je n'en ai jamais bu, je n'y ai jamais

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L'ALCOOL

EN FÊTE

La temporalité du boire des jeunes adultes étudiants se caractérise par sa discontinuité. Elle s'inscrit dans le cadre d'une conception binaire du temps avec l'idée d'une rupture nécessaire entre le temps du travail et le temps des sorties. La première opposition sépare les vacances d'été et l'année universitaire. Quand les enquêtés sont invités à raconter « leur plus belle soirée », ils évoquent presque toujours des souvenirs de vacances. Les vacances sont souvent l'occasion de la première expérience d'ivresse. Elles sont racontées comme des moments d'entière liberté, par opposition à l'année universitaire rythmée par les sessions d'examen et les périodes de révision. Cette « liberté» correspond souvent pragmatiquement à un relâchement du contrôle parental.
« Au début mes parents ne voulaient pas me laisser sortir. Maintenant ça va mieux, parce qu'ils voient que ça ne m'empêche pas de travailler, mais c'est une fois par semaine, pas plus. Si j'ai un problème je peux rester un mois sans sortir. Ca dépend aussi des contrôles scolaires. Mais pendant les vacances, je me rattrape. Je sors trois ou quatre fois par semaine. Les vacances en fait j'aime ça. Mes parents ne me voient jamais, ils savent à peine si j'ai dormi à la maison. Je vais à toutes les fêtes que je veux. Il n'y a plus de problème. » (Kobay, première année de géographie, 235).

Le sentiment d'un temps « libre », « sans contrainte» est accentué quand les vacances se déroulent loin du domicile habituel. Le sentiment d'être dans un espace-temps à part, bien distinct du quotidien, va souvent de pair avec des consommations généreuses de boissons alcoolisées.
« Ma meilleure soirée, ce serait une bodega en Camargue où je me suis vraiment éclaté. C'était vraiment l'ambiance fête partout: où que tu ailles, tu entendais des rires, des chants, des gens qui ne se prenaient pas la tête, qui faisaient

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du boire étudiant

tout pour rire, pour se connaître. J'ai vraiment apprécié [ . . .]. Une bodega, ce sont tous les bars ouverts. La boisson, là-bas, c'est la sangria. On boit des verres à deux francs. Et ce qui est cool avec la sangria, c'est que tu ne vois rien venir, c'est sucré, c'est fruité. Tout d'un coup, tu as un petit nain qui te tape sur la nuque et tu pars directement. [. . .]. Tout le monde cherche à se connaître. Ca change des soirées parisiennes plus fermées, où tu n'as pas ce truc magique qui est de faire une rencontre, de faire une connaissance, de passer outre la première impression. Là-bas, on se connaît, on ne se connaît pas, peu importe. On fait connaissance même si ce n'est que pour deux minutes, les gens s'en moquent. » (Steph, 21 ans, 14).

Cet extrait illustre bien les valeurs associées aux vacances: un univers enchanté qui évoque aussi l'insouciance de l'enfance (la magie, le petit nain), et une alcoolisation « en douceur» (fruitée et sucrée) qui rend possible des relations libres de toute contrainte et de tout déterminisme, qui opère une annulation imaginaire des barrières et des différences sociales: la sociabilité enchantée de la rue en fête s'oppose à la fermeture spatiale et sociale des soirées parisiennes. A cette période d'idylle en dehors du temps, s'opposent les contraintes de « l'année », c'est-à-dire de l'année universitaire. Comme l'analyse Bernard Lahire, les rythmes de travail annuels, hebdomadaires, journaliers constituent de véritables matrices socialisatrices pour les étudiants 7. Cet effet se constate bien sur la gestion des loisirs. Les « temps forts» de la vie universitaire que sont les sessions d'examen sont aussi des périodes où les sorties se font plus rares. L'opposition est souvent mise en scène avec emphase. Clarance, inscrite en DEUG de droit, raconte avec plaisir ses soirées de vacances en Bretagne où « tu n'as pas le stress du lendemain où tu dois bosser, où tu ne dois pas te coucher tard,
7. B. Lahire, Les lllmzières dJétudier. Enquête diante/La Docunlentation fi:ançaise, 1997. de 1994, Paris, Observatoire de la vie étu-

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