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L'Algérie de la jeunesse

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A l’extrémité du Finistère, cette presqu’île rocheuse, en forme de triangle, que la vieille province de Bretagne étend, vers l’ouest, sur les flots de l’Atlantique, s’élève la ville de Brest, pépinière de tant d’héroïques marins, dont le courage et les triomphes ne cessent d’illustrer l’histoire militaire de notre beau pays de France.

Brest n’était encore, au commencement du seizième siècle, qu’une pauvre bourgade dominée par une lourde forteresse.

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De l’argent ? Monsieur s’écria l’Enfant non, je n’en veux pas, car je ne l’ai point gagné.

P. Christian

L'Algérie de la jeunesse

CHAPITRE PREMIER

LE CAPITAINE JOSSELIN

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A l’extrémité du Finistère, cette presqu’île rocheuse, en forme de triangle, que la vieille province de Bretagne étend, vers l’ouest, sur les flots de l’Atlantique, s’élève la ville de Brest, pépinière de tant d’héroïques marins, dont le courage et les triomphes ne cessent d’illustrer l’histoire militaire de notre beau pays de France.

Brest n’était encore, au commencement du seizième siècle, qu’une pauvre bourgade dominée par une lourde forteresse. Son immense rade, qui pourrait abriter la plus nombreuse flotte de guerre de l’Europe, était toujours solitaire, et à la place de son port, aujourd’hui bordé de magnifiques arsenaux, croupissait un vaste marécage. Il fallut le génie créateur de Louis XIV pour tirer parti de cette position maritime, devenue si puissante, et pour faire de Brest le plus riche port des deux mondes. Aussi maintenant nos ancêtres, s’ils revenaient à la vie, ne reconnaîtraient plus dans la splendide cité moderne l’humble hameau des temps anciens, où végétaient quelques pêcheurs aventureux, quittant souvent leurs barques pour le pont d’un corsaire : habitués qu’étaient ces hommes de fer au roulis de la Manche, et à porter chaque année la guerre sur les côtes anglaises, qui nous furent si longtemps inhospitalières. Les premiers habitants de ce rivage breton n’étaient dans l’origine qu’une misérable tribu de serfs, recevant de leurs seigneurs féodaux tout le mal qu’ils rendaient aux ennemis de leur sol natal ; tour à tour pillards et pillés, mais du moins ne pillant que pour vivre ; braves au combat jusqu’à la férocité, et quittant sans regrets leur vie sans bonheur, avec l’espoir d’une prière pour le salut de leur âme, et d’une croix de bois plantée sur la grève par la main d’un frère ou d’un ami, pour marquer jusqu’à la tempête prochaine la place où reposait leur dépouille oubliée.

Mais voyez aujourd’hui la belle ville, avec ses larges rues où la rafale de la mer souffle à l’aise ; avec ses hautes maisons noircies par les brumes de l’Océan, et son peuple amphibie qui s’agite et se croise en tous sens : peuple à la voix forte, au regard fier, aux membres nerveux ; portant la casquette en cuir bouilli, jetée sur l’oreille avec une martiale élégance, l’imperméable paletot et le manteau de toile cirée ; — vraie colonie d’enfants de la mer semée à la fin de la terre, les pieds dans l’écume et le front dans les brouillards, ne s’intéressant qu’au navire qui part ou qui arrive, au vent qui souffle, à la vague qui mugit ou dort.

Brest possède une charmante promenade. Figurez-vous une terrasse longue d’un quart de lieue, plantée d’ormes touffus qui se courbent en berceaux pour former trois galeries de verdure. D’un côté règne une ligne de sveltes maisons, tapissées de lierre et de vignes grimpantes ; de l’autre, c’est la rade qui se déploie, et qui ressemble à une échappée de la pleine mer, car elle est large de quatre lieues, et les rivages qui l’entourent apparaissent à cette distance comme une ligne de vapeurs bleuâtres. Le cours d’Anjou, c’est le nom de cette terrasse, se détache des remparts et va finir au pied du château fort, assis à la côte sur un massif de rochers, comme un vieux géant dont les flots moutonnés viennent baigner les pieds. C’est de là que l’œil se plaît à contempler ce que le temps ni le travail des hommes ne sauraient ni changer ni produire : l’aspect de la mer toujours grande et sublime, la mer tantôt berçant sur ses lames les vaisseaux à l’ancre, tantôt battant comme un orage les écueils du Goulet. Puis on remonte, à pas lents, vers la ville, par cette riante avenue du cours, à travers les groupes de familles errant sous ses ombrages, et les cris d’enfants joyeux qui folâtrent sur les pelouses. On ne peut se défendre d’indéfinissables émotions, entre ces grands contrastes de l’Océan avec sa vie aventureuse, et de la promenade tranquille qui rappelle si doucement l’heureuse existence du foyer.

Dans une habitation champêtre, à deux lieues de la ville, sur les bords de la rade, vivait encore, il y a sept ou huit ans, un vieux capitaine de frégate, retiré de la mer depuis longtemps. Glorieux débris de l’immortel combat de Trafalgar, le brave capitaine Josselin jouissait d’un honnête patrimoine, joint à sa modeste pension de retraite. C’était un homme droit et de bon sens, brusque sans orgueil, et généreux sans prétentions. Les paysans de son voisinage ne passaient jamais devant lui sans le saluer avec respect, car il les appelait ses enfants et leur faisait beaucoup de bien. Quelques gentilshommes campagnards, dont les manoirs touchaient au sien, et qu’il visitait rarement, parce que leur vanité nobiliaire s’accordait mal avec ses habitudes d’indépendance et de simplicité, le traitaient d’original ; mais le capitaine ne se souciait guère de ces critiques.

  •  — Ces gros messieurs, disait-il, vivent à leur manière, et je ne perds pas mon temps à rechercher s’ils ont tort ou raison. Je suis pour eux un loup de mer, mais c’est ma mode : chacun a ses goûts, et je me sens trop vieux pour changer les miens au gré de tout venant. Nous arriverons d’ailleurs, tôt ou tard, à ne pas occuper sous la terre plus de place les uns que les autres. Ils auront leurs valets pour suivre leur enterrement ; mes paysans, mes anciens matelots viendront, plus d’une fois, essuyer une larme et porter un souvenir auprès de la place où l’on mettra mes os. Riches et pauvres, grands ou petits, Dieu nous tient dans sa main ; quand il n’enverra plus de vent pour pousser ma voile, j’espère bien jeter l’ancre au port du ciel. En attendant, vogue la galère !

Le capitaine Josselin, bien qu’il fût assez riche pour aspirer dans sa province aux partis les plus avantageux, s’était donné en se mariant la joie d’une bonne action. Il avait épousé, dans son jeune temps, une orpheline dont le père était mort au service de l’état, et la mère dans une cruelle indigence. L’unique enfant de cette pauvre famille pleurait un jour, sur la lisière d’un champ de genêts, quand le capitaine vint à passer, par hasard, devant le tableau touchant d’un si triste abandon.

  •  — Pourquoi pleurez-vous, ma belle enfant ? lui demanda-t-il de sa voix un peu rude, mais bienveillante.
  •  — Hélas ! monsieur ma mère est morte on a vendu notre chaumière pour payer les frais de la maladie... les créanciers m’ont chassée... et voilà que je n’ai plus ni asile ni espérance !... Le bon Dieu est bien dur de me délaisser ainsi !...
  •  — Pas autant que vous le croyez, reprit le capitaine. Il ne faut jamais douter de la Providence, car elle éclate toujours au moment où nous croyons tout perdu. Levez-vous, venez avec moi, et je tâcherai de remplacer les parents que vous n’avez plus.

Et il avait emmené la jeune fille, toute confuse de tant de bonté de la part d’un inconnu, et toute heureuse du secours que le ciel lui envoyait dans sa détresse. Après un séjour de trois ans dans un pensionnat de Brest, où elle avait étonné tout le monde par son intelligence et ses progrès, elle était devenue l’épouse du digne capitaine, au retour d’une de ses campagnes.

  •  — Mais vous êtes fou, mon cher, lui avaient répété cent fois ses amis ; vous pouviez faire un brillant mariage, qui eût doublé votre fortune ; et l’on n’a jamais vu un capitaine de la marine française aller chercher sa femme dans un champ de genêts.
  •  — Je l’ai choisie pour moi, ou plutôt Dieu me l’a envoyée, répondait le brave Josselin. Permettez-moi de faire mon bonheur à ma guise. Mon bras est à la France, mais mon cœur est à moi. Je trouve, dans la reconnaissance d’une compagne qui me doit tout, une dot plus précieuse que tous les trésors des plus nobles héritières de Bretagne. Mais si j’avais jamais à me repentir de ce que je viens de faire, il me resterait une ressource : je me ferais tuer sous mon pavillon !

De si généreux sentiments méritaient bien une récompense. Le capitaine la recueillit dans les joies de son ménage ; mais à Trafalgar, dans son dernier combat, un boulet lui brisa une jambe.

  •  — Ce maudit coup de canon a sonné trop tôt l’heure de ma retraite ! s’était écrié l’intrépide marin. Allons planter mon pavillon déchiré sur le pignon d’une frégate de pierre, et manger du biscuit en regardant couler l’eau, jusqu’à ce que ma dernière dent suive la jambe que Nelson m’a démontée.

Rentré dans ses foyers, le capitaine Josselin ne pouvait se passer d’une vie active ; il devint le bienfaiteur de tout ce qui l’entourait. Il aidait, de sa fortune, à doter les jeunes ménages pauvres ; il rachetait du service militaire les fils des artisans laborieux qui avaient besoin de leurs bras pour vivre ; il payait les avocats de ceux qui n’avaient pas le moyen de se faire rendre justice. C’était la providence de tous les malheureux.

  •  — Mais pourquoi donc, lui disaient encore ses amis, pourquoi ne pas vous établir à la ville qui vous offrirait tant de distractions ? Vous vivez comme un ours, quand vous devriez avoir une maison confortable, attirer chez vous l’élite de la société, vous faire nommer maire de Brest, où tout le monde vous considère, et peut-être même député du département aux chambres législatives, où vous pourriez rendre encore d’utiles services à votre pays.
  •  — J’aime mieux, répondait le capitaine, être le père de mes paysans. La bonne société est, pour moi, partout où je vois un peu de bien à créer. J’ai besoin de mouvement, de grand air et de liberté. Je ne puis plus donner la chasse aux Anglais ; eh bien, je veux la faire à la misère qui tourmente autour de moi tant de braves gens. C’est une rude besogne, je le sais ; mais, Dieu merci, mon vieux pavillon n’a jamais reculé devant les obstacles !

Cependant, au milieu de ces travaux philanthropiques, son courage devait être mis à une cruelle épreuve. Il perdit, dans la même année, sa femme et deux enfants qu’il adorait. Foudroyé par ces trois malheurs, il s’enferma pendant tout un mois pour pleurer, sans permettre à qui que ce fût de l’approcher. Puis, un beau jour, il reparut, l’œil sec, mais le front voilé d’un triste nuage. Le vénérable curé du village voisin s’empressa de le visiter pour lui offrir quelques consolations : — Merci, monsieur, lui dit le capitaine ; les bonnes paroles que vous m’apportez ne peuvent rien ajouter à toutes les réflexions que j’ai faites pendant trente jours de solitude et de désespoir. Je me suis courbé avec résignation devant la volonté de Dieu, qui est notre maître à tous ; j’appartiens maintenant à un autre monde. Je sens que ma femme et mes enfants me suivent partout ; je ne les vois plus, mais je les entends, je leur parle, et je vis avec eux au fond de mon cœur, en attendant que le ciel nous réunisse ! Cette pensée-là m’est plus douce que toute consolation.

Mais malgré sa résignation, l’isolement usait peu à peu les ressorts de son âme ; le monde ne tarda guère à lui sembler désert et la vie décolorée. Il entreprit un voyage pour se distraire, et ce soulagement fut aussi faible que passager. Il revint et s’enferma chez lui, comme aux jours de sa première douleur. Souvent, les yeux rouges de pleurs, il restait des heures entières au fond de son cabinet. Quelques paysans venaient de temps à autre, pour le consulter où implorer sa protection, et ces pauvres gens restaient interdits devant son visage pâle et flétri. Tout le monde partageait son deuil, et personne ne pouvait l’adoucir.

  •  — Vous avez pitié de moi, mes braves gens, disait le capitaine en essuyant ses joues humides, du revers de son vieil uniforme de combat qu’il ne quittait plus ; — vous me plaignez ; mais, je vous en prie, ne me parlez point du passé. Le chagrin m’est devenu nécessaire ; il fait, désormais, partie de ma vie. J’en ai contracté l’habitude ; c’est un compagnon plus fidèle que la gloire.

Ses distractions, quand il en cherchait, n’étaient plus que des œuvres de charité presque mystérieuses. Il allait, de grand matin ou le soir, assister l’indigent malade dans sa chaumière, et tendait une main secourable au mendiant agenouillé sur le chemin du voyageur.

Un jour, à l’époque de la fête patronale du bourg de Lambezellec, il était venu s’asseoir sur un tronc d’arbre vermoulu, et regardait de loin, en soupirant, les danses joyeuses des villageois. Mais ses yeux ne voyaient rien ; son esprit était allé rêver sur les tombeaux de sa famille : l’aspect de cette robuste jeunesse le faisait penser à ses enfants. Sa belle figure toute cicatrisée était empreinte d’une sombre mélancolie ; des larmes furtives coulaient de ses paupières, et venaient se perdre, en perles brûlantes, dans son épaisse moustache grise.

Tout à coup, des ombres orageuses allongèrent sur le ciel en feu leurs teintes plombées. Un vent furieux souleva la poussière, et tordit les branches des grands arbres qui criaient sous l’effort de la tourmente. De larges éclairs, précurseurs d’une violente tempête, déchiraient les nues. Garçons et jeunes filles, éperdus, cherchèrent partout un abri ; les petits marchands attirés par la fête pliaient bagage au plus vite, et les ménétriers effarés avaient disparu les premiers, avec violons et cornemuses.

Le capitaine Josselin restait seul, immobile, au milieu du fracas de l’orage. Bientôt la pelouse fleurie fut abandonnée ; il ne s’y trouva plus qu’un enfant de treize à quatorze ans, mais frêle et malingre, à demi couvert d’une veste de bure percée de trous, et d’un pantalon soutenu par une corde passée en sautoir. Cette misérable petite créature courait nu-pieds, et ses longs cheveux châtains s’échappaient en boucles naturelles de dessous un bonnet de laine fauve tout crasseux. Le capitaine remarqua cependant que, malgré le piteux état de son équipage, l’enfant avait des mains délicates et blanchettes, des yeux bleus fort doux et rayonnants d’intelligence.

  •  — Mon beau monsieur, lui dit le petit avec un sourire qui fit briller trente-deux perles sur ses lèvres roses, vous ne voyez donc pas venir l’orage ? Dans cinq minutes vous serez inondé ; mais je connais tout près d’ici un bosquet de tilleuls sous lequel vous pourriez vous mettre à couvert, si vous êtes trop loin de votre maison pour la regagner avant la pluie.
  •  — Bravo, garçon, répondit le capitaine, je crois que tu as un bon cœur ; mais tu ne me sembles pas fort heureux ; tes parents te négligent un peu trop.

A ce mot de parents, l’enfant baissa la tête et soupira.

  •  — Voyons, petit, je ne te gronde pas ; mais tu es déjà assez grand pour ne plus courir les champs, comme un vagabond déguenillé. Est-ce que tu serais fainéant ?
  •  — Hélas ! monsieur, plût à Dieu que je pusse travailler ! mais personne ne veut de moi. Les petits du village qui ont père et mère, de bons habits et de la soupe à discrétion, me donnent des coups quand je m’approche d’eux ; ils m’appellent l’enfant trouvé !... mais les femmes des paysans me gardent, de temps en temps, des croûtes dures ou une écuelle de pommes de terre, et en retour je fais leurs commissions.
  •  — Diable ! reprit M. Josselin, ce métier-là ne te mènera pas loin. Mais tiens, poursuivit-il en tirant de sa bourse une pièce d’or, voilà de quoi t’acheter un meilleur pantalon, une blouse de toile et des souliers. Quand tu seras mieux vêtu, les enfants du village ne seront plus si méchants, et tu trouveras à gagner ta nourriture en travaillant dans quelque ferme.
  •  — De l’argent ? monsieur, s’écria l’enfant, non, je n’en veux point, car je ne l’ai pas gagné. Je suis bien malheureux, c’est vrai, mais le bon Dieu ne me laisse pas tout à fait mourir de faim. Voyez, j’ai encore un gros morceau de pain dans ma poche. Il n’y a que les aveugles et les estropiés qui doivent accepter de l’argent, et il n’en manque pas dans la commune.

Étonné et ravi de ce langage qui annonçait une noblesse de cœur si rare chez les pauvres enfants que l’éducation n’a point cultivés, le brave capitaine se leva et tendit la main à l’orphelin : — Serais-tu sage et laborieux, lui dit-il, si je t’emmenais avec moi ?

  •  — Je ne demande qu’à me rendre utile.
  •  — Fort bien ; nous verrons cela. Si je suis content de toi, je te traiterai comme mon propre fils.

De grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. Le capitaine fit signe à son protégé de le suivre, et s’achemina vers son logis, aussi vite que sa jambe de bois lui permettait d’avancer. L’enfant, tout radieux, gambadait autour de lui. A l’angle d’une avenue, ils rencontrèrent un matelot mutilé et aveugle, conduit par un chien barbet qui se dressait sur ses pattes de derrière pour implorer en faveur de son maître la pitié des passants. Le capitaine remit à l’orphelin une pièce de monnaie blanche pour la porter à ce malheureux. Les yeux de l’enfant étincelèrent de joie ; il joignit à l’offrande de son père adoptif, son morceau de pain pour le chien.

  •  — Pourquoi donnes-tu ton pain au chien ? demanda M. Josselin.
  •  — Parce que c’est le seul ami du pauvre invalide. Son vieux maître en achètera de moins dur avec l’argent de votre aumône, et moi, je n’ai plus besoin de rien, puisque vous voulez bien me faire travailler.

Le capitaine attendri l’embrassa avec effusion : — Sois toujours ainsi, lui dit-il, et Dieu te bénira.

L’enfant trouvé n’avait pas de nom. En rentrant chez lui, M. Josselin décida qu’il s’appellerait Jean, comme le disciple bien-aimé du Sauveur ; ce nom devait être, dans le ciel, une protection pour l’orphelin d’ici-bas. Quoique le capitaine ne fût pas très-assidu à l’église, il était néanmoins profondément religieux. Malgré leur vie. dure et presque sauvage, les marins pensent à Dieu plus souvent que les autres hommes. Les grandes scènes de la mer élèvent leurs âmes vers le ciel ; et au milieu de leurs dangers incessants, quand les abîmes de la mort grondent sous leurs pieds, leur courage, leur énergie, leur patience se retrempent dans la prière ; et leur salut, à l’heure du naufrage, est souvent dans cette foi vive en la Providence, devant laquelle tant d’obstacles s’aplanissent, parce que Dieu n’abandonne jamais ceux qui mettent en lui leur espérance, quand toute force humaine est devenue impuissante.

On touchait, à cette époque, aux derniers jours d’avril 1832. Une cruelle épidémie venue d’Orient, le choléra, désolait une partie de la France, et Paris, plus que toutes les autres villes, gémissait sous les atteintes mortelles de ce fléau. Brest en avait déjà bien souffert, car le mal impitoyable n’épargnait ni riches ni pauvres, et frappait dans tous les rangs. Mais l’air pur des campagnes lointaines semblait repousser le souffle contagieux qui fanait la vie en passant sur les plus fortes jeunesses. Les paysans ne voyaient pas ces longues files de convois funèbres dont l’aspect semait l’effroi dans les rues des cités populeuses ; accoutumés à la fatigue, aux privations, ils menaient leur vie insouciante à côté du deuil des grandes villes, et contemplaient le spectacle de la mort sans la redouter pour eux-mêmes. Les robustes habitants des landes bretonnes avaient paisiblement dormi sous leurs cabanes de terre glaise, pendant que le choléra visitait les demeures de l’opulence, les ateliers de l’industrie, et l’étroite mansarde où s’entasse la famille de l’ouvrier. Le dimanche, après la prière publique, ils dansaient comme toujours, sous les frais ombrages qui entourent l’église des hameaux ; et dans leur vie simple, uniforme, isolée, ils ne se doutaient pas des larmes qui coulaient sur tant de malheurs.

Le capitaine feuilletait chaque matin ses journaux, en tremblant d’y lire, parmi les noms des victimes, ceux de quelques-uns de ses anciens frères d’armes. Le jour même où il avait ramené de Lambezellec le fils adoptif que la Providence lui confiait, il trouva sur la table de son cabinet un paquet de lettres récemment arrivées de Paris, et qu’il ouvrit avec un frisson d’angoisse, Mais le digne homme avait déjà tant pleuré depuis quelques années, que Dieu voulut lui épargner de nouveaux déchirements. Ces lettres le rassuraient sur le sort des vieux amis qu’il chérissait de loin comme de près. Il respira plus à l’aise et reprit avec ordre sa lecture. Tout à coup, son visage ordinairement triste et sombre s’épanouit ; ses yeux presque éteints se remplirent de flamme, sa poitrine s’agita, et voici ce qu’il lut à haute voix, en serrant avec une ardente émotion la feuille dont les détails l’intéressaient si vivement :

« Le choléra, lassé de sévir, nous abandonne heureusement ; l’intensité du mal diminue de jour en jour, et ses attaques deviennent plus rares. Si la douleur publique est grande, si bien des pertes sont irréparables, Paris trouve du moins une consolation dans le sublime exemple de dévouement que l’épreuve que nous venons de subir a fait éclore. La conduite admirable de notre Prince Royal au milieu de la consternation universelle, doit léguer à l’histoire un impérissable souvenir de la reconnaissance des Parisiens. Il fallait relever l’énergie de ceux que la mort n’avait pas encore atteints ; il fallait prouver que le choléra pouvait être défié, qu’il pouvait être vaincu ; et voilà pourquoi Ferdinand d’Orléans a voulu se montrer lui-même, chaque jour, dans les quartiers les plus populeux de la capitale, répandant à chaque pas les secours les plus généreux et les plus nobles encouragements. On lé voyait de tous côtés visiter les hôpitaux, s’entretenir avec anxiété des ravages du mal, et s’informer avec une sorte de religion des moyens mis en œuvre pour le dompter. Il s’approchait bien près de chaque malade, et lui parlait avec l’accent et les démonstrations d’une pieuse sympathie. A l’un, il venait tâter le pouls ; à l’autre, de ses mains royales il ne dédaignait pas de présenter le remède prescrit ; au troisième, il demandait sa main pour la serrer chaleureusement, devant les assistants et les médecins qu’épouvantait cette sublime imprudence. Et les malheureux que dévorait la fièvre s’attachaient convulsivement à son bras, comme si, par ce miracle dont les chroniques françaises racontent que nos rois avaient le privilége, l’attouchement de l’héritier du trône eût pu les arrêter au seuil de l’agonie. Il avait pour tous des paroles du cœur, de ces paroles vivifiantes que lui seul savait trouver. Une fois qu’à l’Hôtel-Dieu, il cheminait lentement dans une de ces vastes salles où l’épidémie régnait au milieu de la destruction, il entend une voix étouffée gémir sur son passage. Il se retourne, et sur la veste accrochée au chevet d’un vieillard, voit briller le ruban de la Légion d’honneur : — Qui êtes-vous, mon brave ? dit-il au malade. — Un soldat rentré des prisons de Russie, murmure le mourant. — Courage donc, reprend le prince ; les boulets vous ont épargné trop de fois pour qu’une fièvre vous emporte. — Le choléra n’épargne personne, monseigneur ! — Votre main, mon ami. — C’est la peste que vous demandez, et tout le monde n’est pas aussi heureux que le petit caporal à Jaffa. Qu’importe ? je veux essayer. — Vive le duc d’Orléans ! s’écrièrent à la fois plusieurs voix haletantes. — Vivent ceux qui souffrent ! répondit le prince avec un accent très-ému ; et il continua sa périlleuse revue.

« C’était beau, savez-vous, de contempler ce fils aîné d’un souverain se livrant à plein cœur au plus ineffable dévouement, au sacrifice d’un brillant avenir, pour affronter un fléau contre lequel la science restait impuissante, et pour offrir aux chances d’une mort presque sans gloire ce jeune front qui devait porter une couronne ! C’était beau, cette jeunesse de vingt ans, marchant sans pâlir sur une scène plus terrible que tous les champs de bataille, avec la contagion sur la tête et sous les pieds, au milieu des foudres invisibles qui de presque chaque lit faisaient une tombe !

Quelques jours après, en inspectant l’hospice militaire du Val-de-Grâce, il apprit que les soldats n’y arrivaient pour la plupart que dans un état désespéré. — A quoi donc en attribuez-vous la cause ? demanda-t-il au célèbre docteur Broussais, dont il était accompagné. — A la longueur du trajet, monseigneur ; les casernes sont, pour la plupart si loin de nous ! — Eh bien ! s’écria le duc d’Orléans, je veux qu’on apporte chaque soldat en voiture, et ma cassette particulière acquittera ces dépenses. — Merci pour mes camarades, balbutia une bouche déjà violette ; merci, monseigneur ; à vous nos prières et nos vœux de toutes les heures ! — A vous du calme, mon ami, répondit le Prince Royal ; je ne fais que mon devoir en prêtant une voiture à qui donne son sang pour ma famille et pour la France !

Les rayons les plus suaves glissent et s’effacent ; les ferveurs les plus pures vont s’abîmer dans les impénétrables mystères de Dieu ; tout périt, excepté la mémoire du bien. Le Prince Royal, qui, l’année précédente, n’avait eu qu’à paraître à Lyon pour arrêter une guerre civile entre des ouvriers sans travail, vient de conquérir la seconde palme d’une gloire pure et sainte en exposant sa vie pour sauver celle des autres... »

En achevant cette lecture, le marin de Trafalgar ne put retenir ses larmes : — Heureuse famille, qui possède de tels enfants ! s’écria-t-il en joignant les mains ; heureuse France, qui garde une couronne au prince adolescent que suivent déjà partout les bénédictions de la douleur !

Jean s’était serré près de lui pour écouter, avec un naïf étonnement, ce récit qu’il ne comprenait pas tout entier ; car le pauvre orphelin de Lambezellec ne savait pas qu’il existât tout un monde au delà du village qui l’avait vu naître. — Petit, lui dit le capitaine Josselin, je t’ai donné le nom de Jean, qui est béni dans les cieux ; mais tu porteras aussi celui de Ferdinand, qui est aimé sur la terre de France : ce nom déjà vénéré te portera bonheur. Tu ne connais encore de la vie que les tristesses de l’abandon. Je veux que ton premier enseignement soit celui de ce dévouement dont un enfant royal vient d’offrir au monde l’héroïque exemple. Quand les princes descendent du trône pour faire eux-mêmes le bien parmi la foule, ils sont l’image de Dieu, sa providence visible, et leur vertu glorifie ce divin précepte du Sauveur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ; car tous les hommes ne sont qu’une seule famille dont le père est aux cieux. »

L’orphelin l’écoutait avec recueillement. Sa précoce intelligence devinait ce qu’elle ne comprenait pas tout à fait, et son regard doux et pur avait quelque chose d’angélique, sous les haillons de la misère.

Le jour touchait à sa fin. Le soleil couchant versait à l’horizon sa lave de feu. Le vent du soir, bruissant sous le feuillage des jeunes tilleuls, apportait dans la chambre ses tièdes haleines, imprégnées des parfums de l’aubépine nouvelle.

On entendit sonner l’Angélus à l’église du village voisin.

  •  — A genoux ! petit, dit le capitaine ; je vais prier pour toi la consolatrice de ceux qui n’ont plus de famille. Prie-la aussi pour Ferdinand, ton patron de la terre. Qui sait si ce nom ne sera pas pour toi un gage d’heureux avenir, et si Dieu ne permettra pas que ce fils de France te rencontre quelque jour, sur le chemin de ses hautes destinées, et presse de sa royale main celle du pauvre délaissé qui n’avait encore tout à l’heure ni nom, ni patrie, ni souvenirs, ni espérances !

CHAPITRE II