L'aliénation mentale ou la manie

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L'influence de Philippe Pinel (1745-1826) sur ses contemporains fut incontestable. Fondateur de la psychiatrie française, il partagea toujours la vision de Cabanis de la médecine; il donnera d'ailleurs à son livre le plus fameux le titre de Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale (1800). Cet ouvrage vise à présenter progressivement les bases et les règles du traitement moral dans l'aliénation mentale. Il est précédé d'une introduction sur la vie et l'oeuvre de Pinel accompagnée de documents historiquement majeurs pour la naissance de la psychiatrie.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296424050
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Philippe PINEL
L'ALIÉNATION
MENTALE OU LA MANIE
TRAITÉ MÉDICO-PHILOSOPHIQUE
avec une introduction de Serge NICOLASwww.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan! @wanadoo.fr
(Ç) L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-7475-9780-6
EAN : 9782747597807Philippe PINEL
L'ALIÉNATION
MENTALE OU LA MANIE
TRAITÉ MÉDICO-PHILOSOPHIQUE
avec une introduction de Serge NICOLAS
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
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Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa - ROC ITALIE Ouagadougou 12
1053 BudapestCollection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme
moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe
siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais
bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de
rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont
contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline
scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus
grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages
classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Dernières parutions
F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme (1879), 2005.
Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888), 2005.
P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815,1818,2 vol.), 2005.
A. BINET, Psychologie des calculateurs et joueurs d'échecs (1894), 2005.
F. J. NOIZET, Mémoire sur le somnambulisme (1820-1854),2005.
Th. RIBOT, Les maladies de la mémoire (1881),2005.
Serge NICOLAS, Les facultés de l'âme, 2005.
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A. BINET, La psychologie du raisonnement (1886),2005.
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H. TAINE, De l'intelligence (1870, 2 volumes), 2005.
P. A. TISSIÉ, Les aliénés voyageurs (1886), 2005.
Th. RIBOT, La psychologie des sentiments (1896), 2005.
Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2005.
W. PREYER, L'âme de l'enfant (1882),2005.
Morton PRINCE, La dissociation d'une personnalité (1906), 2005.
J. G. SPURZHEIM, Observations sur la phrénologie (1818), 2005.
F. A. MESMER, Précis historique relatif au magnétisme (1881), 2005.
A. BINET, L'âme et le corps (1905), 2005.
Pierre JANET, L'automatisme psychologique (1889),2005.
W. WUNDT, Principes de psychologie physiologique (1880), 2005.
S. NICOLAS & B. ANDRIEU (Eds.), La mesure de l'intelligence, 2005.
Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 1, vol I) (1903),2005.
Pierre et (tome 2, vol I) (1903), 2005.
Théodore FLOURNOY, Métaphysique et psychologie (1890),2005.INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR
À propos de l'œuvre de Philippe Pinel (1745-1826)
Philippe Pinel1 est né le 20 avril 1745 à Roques (Saint-Paul-Cap-
de-Joux) près de Castres dans le Tarn d'une famille de médecins aisés. Il
fait ses études classiques au collège de Lavaur où il est séminariste puis
entre en 1766 chez les Doctrinaires au collège de l'Esquille à Toulouse.
En 1767 il s'inscrit à la Faculté de théologie et s'engage pendant plus de
deux ans dans l'élaboration d'une thèse, en même temps qu'il s'intéresse
à l'étude des mathématiques. Il quitte la soutane en 1770, sans avoir
prononcé ses vœux. Il commence ses études médicales à Toulouse en
avril 1770. Il est d'abord nommé bachelier en février 1773 puis obtient ses
examens de licence le 18 décembre 1773 et devient docteur en médecine
le 21 décembre 1773. Il se rend alors à la fameuse Faculté de de
Montpellier (1774) où il suit les cours de Paul Joseph Barthez (1734-
1806) et de Théophile de Bordeu (1722-1776) pour poursuivre sa
formation. C'est à cette période qu'il développe l'approche clinique
d'inspiration psychologique au lit même des patients. Sur la base de ses
expériences cliniques et surtout de ses lectures érudites, il présentera
plusieurs mémoires (1775, 1777a, 1777b) à la Société royale des sciences
de Montpellier. Par manque de moyens financiers, il ne peut obtenir le
1Pour une biographie et une analyse de l'œuvre de Pinel: Pigeaud, J. (2001). Aux portes de
la psychiatrie. Pinel, l'ancien et le lnoderne. Paris: Aubier. - Postel, J. (1998). Genèse de la Les premiers écrits de Philippe Pinel. Le Plessis-Robinson: Institut Synthélabo.
Sémelaigne, R. (2001). Philippe Pinel et son œuvre au point de vue de la santé mentale.-
Paris: L'Harmattan. Weiner, D. B. (1999). Comprendre et soigner. Philippe Pinel (1745--
1826 J. La médecine de l'e!Jprit. Paris: Fayard. (Je me suis beaucoup appuyé sur ce dernier
ouvrage ainsi que sur celui de Postel pour rédiger cette introduction.)
vgrade de docteur de l'Université de Montpellier mais, par contre, il va
entretenir de solides amitiés qui vont l'aider dans la suite de sa carrière.
L'expérience clinique qu'il va obtenir face aux malades de l'Hôtel-Dieu
Saint-Éloi de Montpellier va stimuler son intérêt pour la dimension
psychologique de la maladie humaine. C'est d'ailleurs à Montpellier que
Pinel va guérir par un traitement psychologique la dépression nerveuse de
Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) qu'il va retrouver à Paris. En effet,
Pinel «monte» à Paris en 1778 où il survit en donnant des leçons
particulières de mathématiques et en écrivant des articles médicaux. En
1783, il est grandement affecté par la mort d'un ami à qui il n'a pu
appliquer le traitement moral qui aurait pu certainement le sauver. Ayant
surmonté sa peine, il tente de se faire reconnaître par les Académies et
publie divers articles dans la Gazette de santé dirigée par Jacques Paulet
(1740-1826) auquel il succède en mai 1784 comme directeur. Il s'y
occupe principalement des questions d'hygiène et de psychologie, traitant
plus particulièrement de manière abondante la question du magnétisme
animal de Mesmer. En 1785, Pinel réalise la première traduction française
sur la quatrième édition (1784) des Institutions de Médecine pratique2 du
professeur de médecine d'Édimbourg, William Cullen (1710-1790),
considéré comme l'inventeur en 1769 du terme "névrose" (neuroses). À
partir de cette époque, Pinel commence à être reconnu par ses pairs, on lui
Mmeouvre la porte du salon de Helvétius où il se lie d'amitié avec les
idéologues Cabanis (1757-1808) et Destutt de Tracy (1754-1836). En
1786 Uusqu'en 1793), Pinel traite moralement quelques malades mentaux
dans la maison de santé de Jacques Belhomme3 (1737-1824), rue de
Charonne. C'est d'ailleurs à cette époque qu'il s'intéresse plus
particulièrement à la mélancolie comme le prouve la rédaction de
plusieurs articles sur ce thème4. Entre 1787 et 1788, Pinel fera imprimer
dans le Journal de physique une série de mémoires qu'il avait présentés à
l'Académie des sciences entre 1785 et 1786. Jusqu'à la Révolution, il va
publier des articles sur des thèmes divers de médecine dans diverses
revues scientifiques et médicales. En 1788, il donne une nouvelle édition
2 Cullen, W. (1785). Institutions de médecine pratique, traduites sur la quatrièlne et
dernière édition de l'ouvrage anglais de M. Cullen, Professeur de médecine pratique dans
L'Université d'Édimbourg, etc., Premier ,nédecin du roi pour l'ÉcOS!ie (2 vol.). Paris:
Duplain.
3 Cf. Estrée, P. d' (1903). La maison de santé du Dr Belhomme. ln La médecine
anecdotique, historique, littéraire. Paris: Rousset (pp. 261-269).
4 Cf. Postel, J. (1998). Genèse de la psychiatrie. Les premiers écrits de Philippe Pinel. Le
Plessis-Robinson: Institut Synthélabo.
VIcommentée des Œuvres médicales5 de Giorgio Baglivi (1668-1707) qu'il
avait étudiées à Montpellier. Il collabore pour la publication de divers
articles avec le naturaliste Jacques Gibelin (1744-1816) pour l'édition
d'un Abrégé des transactions philosophiques de la Société royale de
Londres (1791) et avec Félix Vicq d'Azyr (1748-1794) pour l'édition de
l'Encyclopédie méthodique (1792). Mais sa préoccupation constante
concerne à cette époque les questions psychiatriques comme l'indique la
publication en 1791 des Observations sur une espèce particulière de
mélancolie qui conduit au suicide6.
Pinel avait suivi avec enthousiasme le mouvement révolution-
naire de 1789, mais la mort du roi, le 21 janvier 1793, l'avait horrifié. Il
va être prudent en politique: il ne s'en mêlera que dans l'intérêt de la
médecine. C'est le Il septembre 1793, époque où la maison de santé
Belhomme devient une prison sous la terreur, que Pinel est nommé
médecin à Bicêtre grâce à l'influence de Michel-Augustin Thouret (1748-
1810) et de Pierre-Jean-Georges Cabanis (1757-1808). Dès son arrivée, il
y rencontre le gouverneur Jean-Baptiste Pussin (1745-1811) qui lui remet
er janvier 1784, date de sonun état des fous entrés à Bicêtre depuis le 1
entrée en fonction. Pinel va beaucoup apprendre auprès de Pussin qui
emploie la manière douce avec les malades. Pinel va même fournir un
tableau général des fous de Bicêtre, jamais publié de son vivant, considéré
comme un document précieux pour l'histoire de la psychiatrie. Il va
concentrer son propos ici sur les maladies guérissables: les cas de manie.
Les idées contenues dans ce tableau (voir page suivante) vont
être exprimées publiquement devant la Société d'histoire naturelle à la fin
de l'année 1794. En effet, cette expérience avec les deux cents fous de
Bicêtre lui donne l'occasion de rédiger un mémoire, lu le Il décembre
1794, intitulé Observations sur la lnanie pour servir l'histoire naturelle de
l'homme7 où il prend la manie comme modèle nosologique de la folie et
centre son propos sur le traitement moral qu'il est en train d'élaborer et de
théoriser. Il s'agit d'une introduction avant l'heure du futur traité médico-
philosophique sur l'aliénation mentale qui verra le jour quelques années
plus tard.
5 Baglivi, G. (1788). Opera on'lnia lnedico-practica et anatomica, novam editioneln, Mendis
innun'leris expurgatam, Notas illustravit et Prafatus est Philippe Pinel D. M. Paris: Duplain.
6 Pinel, Ph. (1791). Observations sur une espèce particulière de mélancolie qui conduit au
suicide. La médecine éclairée par les sciences physiques, 1, 154-159, 189-191.
7 Voir plus bas pour la reproduction de ce texte.
VIITableau général des fous de Bicêtre au nombre d'environ 200 considérés8
1. suivant la nature des causes occasionnelles.
2. suivant le type particulier de leur manie.
3. suivant leurs caractères ou manière d'être habituelle.
1. Causes occasionnelles connues
Chagrins domestiques. Des dérangements de fortune, de jalousie, le divorce forcé,
la perte de quelque enfant chéri, sont souvent des causes de la manie et on compte
à Bicêtre 27 fous de cette espèce.
Amour. On en compte 8 devenus fous par une trop grande sensibilité morale et 5
par la fougue du tempérament. Ces derniers se livrent à des actes indécents à la
vue des femmes.
Dévotion ou janatisn1e. On en compte 18 dont les uns se croient des dieux ou des
prophètes, d'autres se livrent à des actes puérils de religion et quelquefois se
laissent exténuer par l'abstinence et le jeûne.
Événements de la Révolution. Il y en a 27 dont la raison a été aliénée par les
événements de la Révolution, soit par des renversements de fortune soit par la
crainte de la réquisition ou autres accidents.
2. Type particulier de la manie
Accès régulier. Ce sont les cas les plus rares: 1 est fou trois mois d'été, 1 fou le
matin et calme le soir, 1 fou de deux jours l'un, 3 fous 6 mois et 18 mois
tranquilles, 1 fou seulement quinze jours de suite dans une année; folie qui se
renouvelle au printemps et à l'automne et quelquefois l'hiver.
Accès irréguliers. Ce sont les cas les plus ordinaires; on en peut compter 32 et sur
ce nombre il y en a 29 dont les accès sont devenus beaucoup plus doux et moins
fréquents; les 3 autres vont en empirant; en général la folie irrégulière est la plus
susceptible de guérison. [Pinel ajoute: pendant huit ans, fou six mois tous les
deux ans, et depuis dix ans toujours fou.]
Manie continue. Cette sorte de folie est assez ordinaire et suppose une cause plus
difficile à vaincre. On compte 31 fous de cette sorte, plusieurs d'entre eux le sont
par dévotion, par amour, ou par une ambition exaltée. Ce sont ceux qui donnent le
moins d'espoir de guérison.
Épilepsie avec n1anie. L'hospice des fous contient 12 épileptiques dont les
attaques sont suivies d'une manie qui dure plus ou moins de jours. Cette manie est
8 Ce tableau a été publié à diverses reprises: Sémelaigne (1913) en fac simile, Postel
(1981/1998) et Weiner (1999).
VIIItrès dangereuse et ressemble à des accès de rage; l'expérience apprend qu'elle est
presque toujours funeste.
3. Variétés générales du caractère de la manie
Lésions des fonctions de l'entendement avec fureur, extravagance dans les propos
ou les actes. On remarque que les folies périodiques dont les accès sont les plus
violents sont en général les plus susceptibles de guérison et que le temps seul les
rend peu à peu moins fréquents et plus doux; on en compte 29 de cette sorte;
dans les manies continues, l'extravagance est moins violente comme cela a lieu
dans les 31 ci-dessus.
Fureur sans lésion des fonctions de l'entendement. Manie qu'on peut appeler
raisonnante. Il Y a certains fous qui sont très dangereux et qui cependant semblent
conserver toute leur raison quand on leur parle; ils se porteraient cependant aux
actes les plus violents s'ils étaient libres; cette sorte de manie est périodique,
régulière ou continue. On en compte 10 dans l'hospice.
Mélancoliques - Misanthropie maniaque. Les fous de cette sorte vivent en général
retirés dans leur loge, et on ne peut leur arracher une parole; quelques-uns sont
tranquilles et se contentent de ne rien répondre quand on leur parle; d'autres
entrent dans une sorte de fureur, il y en a qui ne veulent pas même souffrir qu'on
ouvre la porte de leur loge. On compte dans l'hospice 17 misanthropes bien
caracté ri sés.
Idiotisme -Imbécillité. Cette folie n'est souvent qu'une sorte de rêvasserie douce;
les hommes à cheveux blonds y sont les plus sujets. On compte dans l'hospice 31
imbéciles tranquilles et non dangereux et 18 imbéciles sujets à des quintes
dangereuses.
Le 23 décembre 1794, il est nommé professeur-adjoint de Jean-
Noël Hailé (1754-1822) à l'École de santé dans la chaire de physique
médicale et d'hygiène grâce à l'appui de Thouret. Au plan de la clinique
médicale, Pinel émet le souhait de se rapprocher de Paris (Bicêtre étant à
quelque distance de son lieu d'enseignement). Le 20 avriJ 1795, iJ débute
effectivement son enseignement de physique médicale à l'École de santé
de Paris. Le 13 mai 1895, il prend officiellement ses fonctions à
l'immense hôpital de la Salpêtrière comme médecin en chef à l'hospice de
la Vieillesse-femme9. Le 5 juin 1795, iJ apprend la mort de son collègue
9
Il demandera par la suite le transfert de Pussin à ses côtés pour administrer l'immense
hôpital. Mais cette demande ne sera effective qu'en 1802. Depuis longtemps déjà Pussin
avait remplacé les chaînes des aliénés par le gilet de force (1797). Ce n'est qu'en 1799-1800
que Pinel fera de même à la Salpêtrière.
IXFrançois Doublet (1751-1795), professeur de pathologie interne, et
demande sa mutation pour cette chaire qu'il obtient très rapidement pour
un enseignement de pathologie nosologique. C'est dans ce contexte qu'en
1798 paraît sa Nosographie philosophique ou méthode de l'analyse
appliquée à la médecinelo où l'on voit nettement apparaître l'influence de
Condillac et celle de Cullen. Il décrira cinq classes de maladies: 10 les
fièvres, 20 les inflammations, 30 les hémorragies, 40 les névroses, 50 les
lésions organiques. Pinel refusera toujours les discussions sur le siège de
la folie (cerveau ou viscères) et cherchera des caractères distinctifs,
manifestés par des signes extérieurs, à l'aide desquels on puisse classer les
aliénés. En tant qu'instrument de travail, la méthode analytique de
Condillac, déjà utilisée par Hippocrate, exige l'observation comme
élément constitutif. Grâce à cette méthode, on peut arriver, selon Pinel, à
une classification des formes différentes de l'aliénation mentale étab lie
suivant les lésions fondamentales de l'entendement et de la volonté. Dans
ce livre il présentera trois ordres de névroses: les vésanies, les spasmes et
Il.les anomalies locales des fonctions nerveuses C'est dans la classe des
vésanies qu'il va inclure la mélancolie et la manie (voir le tableau ci-
dessous d'après B. WeinerI2). Le gouvernement couronnera ce livre à la
er
fête du nouvel an VII (1 vendémiaire) en taxant œuvre comme « unel'
des productions méd icales qui honorent le plus l'esprit français et la
science contemporaine.» Les idéologues Destutt de Tracy13 (1801) et
14(1802) couvriront très rapidement d'élogesCabanis œuvre de Pinel.l'
10 Pinel, Ph. (1798). Nosographie philosophique ou ,néthode de l'analyse appliquée à la
médecine. Paris: Crapelet. Cet ouvrage, dont le contenu sera revu et modifié, connut six
éditions en vingt ans (1798,1802,1807,1810,1813,1818).
Il Mais cette classification des « névroses» sera amendée dans les éditions suivantes où il
distinguera les névroses des sens (de l'ouïe et de la vue), les névroses des fonctions
cérébrales (apoplexie, catalepsie, épilepsie, hypocondrie, mélancolie, manie, démence,
idiotisme, somnambulisme, cauchemar, hydrophobie), les névroses de la locomotion
(névralgie, tétanos, convulsions, paralysie, aphonie, etc.), les névroses des fonctions
nutritives (digestion, respiration, circulation) et les névroses de la génération (névroses
génitales de l'homme et de la femme).
12Weiner, D. B. (1999). COlnprendre et soigner. Philippe Pinel (1745-1826). La médecine
de l'esprit. Paris: Fayard.
13Destutt de Tracy, A. L. C. (1801). Projet d'éléments d'idéologie (p. 253). Paris: P. Didot,
F. Didot & Debray. Ouvrage réédité enfac simile de l'édition originale chez L'Harmattan en
2004.
14 (2 voL). Paris:Cabanis, P. J. G. (1802). Rapports du physique et du moral de l'homme
Crapart, Caille & Ravier. Ce livre va être réédité en fac simile de l'édition originale (1802)
dans la collection Encyclopédie psychologique chez L'Harmattan.
x4e classe: Névroses
er
Ordre 1 : Vésaniesou égarementsd'esprit nonfébriles
Hypochondrie
Mélancolie
Manie
Hystérie
2eOrdre : Spasmes
Épilepsie
Hydrophobie
Mouvements convulsifs
Tétanos
Ordre 3e : Anomalies locales des fonctions nerveuses
Asthénie musculaire
Contractions spasmodiques des organes de la respiration
Névroses du conduit alimentaire aphrodites ou des parties de la génération
Névroses ophtalm iques ou de l'organe de la vue acoustiques ou de l'organe de l'ouïe
Affections arthritiques comateuses
Apoplexie
Catalepsie
Narcotisme ou empoisonnement par les narcotiques
Asphyxie
Pinel partagea toujours la vision de Cabanis de la médecine; il
donnera d'ailleurs à son livre le plus fameux le titre de Traité médico-
philosophique de l'aliénation mentale (an IX, 1800). Cet ouvrage était
attendu dans les milieux médicaux et philosophiques de l'époque car de
larges extraits avaient déjà été présentés à une société d'étudiants et à
l'Académie des sciences entre 1796 et 1800. Le livre est divisé en six
sections qui visent à présenter progressivement les bases et les règles du
traitement moral. Dans la première section, il présente une étude sur la
XI15manie périodique ou intermittente (pp. 7-47) qui constitue pour lui la
forme paradigmatique de l'aliénation mentale. Dans la seconde section, il
énonce les principes et les règles du traitement moral des aliénésl6 (pp.
48-105) où il s'agit d'ébranler fortement l'imagination du malade en
exerçant sur lui un ascendant moral qui lui inspire crainte et respect. Le
traitement moral consiste alors à remonter de l'imagination vers le corps,
siège du trouble épigastrique. Dans la troisième section, sur les
recherches anatomiques sur les vices de conformation du crâne des
aliénés17 (pp. 106-134), il démontre que les diverses formes d'aliénation
mentale ne s'accompagnent presque jamais de lésions physiques du
cerveau (sauf dans le cas de l'idiotisme). Dans la quatrième section, il
aborde la division de l'aliénation mentale en espèces distinctesl8 (pp. 135-
176) dans le but de mettre en évidence celles qui se prêtent le mieux au
traitement moral. Suivant la méthode de Condillac, il va classer
l'aliénation mentale en cinq espèces: la mélancolie, la manie sans délire,
la manie avec délire, la démence ou abolition de la pensée, l'idiotisme ou
19.oblitération des facultés intellectuelles et affectives Dans la cinquième
section, il s'intéresse à la police intérieure et à la surveillance à établir
dans les hospices d'aliénés (pp. 177-226). Dans la sixième section il
15 Il s'agit de la réédition d'un texte antérieur: Pinel, Ph. (1797, an V -VI). Mémoire sur la
manie périodique ou intermittente. Mémoires de la Société Médicale d'É!nulation, 1, 94-
119.
16Il s'agit de la réédition d'un texte antérieur: Pinel, Ph. (1798, an VI-VII). Recherches et
observations sur le traitement moral des aliénés. Mémoires de la Société Médicale
d'Émulation, 2, 215-255.
17 Il s'agit de l'édition d'un mémoire lu à l'Académie des Sciences le 7 mars 1800 (16
ventôse an VIII).
18Il s'agit de la réédition d'un texte antérieur: Pinel, Ph. (1799, an VII-VIII). Observations
sur les aliénés et leur division en espèces distinctes. Mémoires de la Société Médicale
d'Énlulation,3, 1-26.
19
Dans la seconde édition (1809) Pinel propose la classification suivante: "Avec une
attention suivie et une étude approfondie des symptômes qui leur sont propres, on peut les
classer d'une manière générale, et les distinguer entre eux par des lésions fondamentales de
l'entendement et de la volonté, en écartant d'ailleurs la considération de leurs variétés sans
nombre. Un délire plus ou moins marqué sur presque tous les objets s'allie, dans plusieurs
aliénés, à un état d'agitation et de fureur: ce qui constitue proprement la manie. Le délire
peut être exclusif et borné à une série particulière d'objets, avec une sorte de stupeur et des
affections vives et profondes: c'est ce qu'on nomme !nélancolie. Certainej' fois une débilité
générale frappe les fonctions intellectuelles et affectives, comme dans la vieillesse, et fOrlne
ce qu'on appelle démence. Enfin, une oblitération de la raison avec des instants rapidej' et
automatiques d'enlportement, est désignée par la dénomination d'idiotisme. Ce sont là les
quatre espèces d'égarements qu'indique d'une !nanière générale le titre d'aliénation
mentale" (Pinel, p. 5). Voir Pinel, Ph. (2005). Traité médico-philosophique sur ['aliénation
(2enzentale édition de 1809). Paris: Les empêcheurs de penser en rond / Le Seuil.
XIIaborde les principes du traitement médical (pp. 227-304) pour ceux des
aliénés dont le traitement moral a échoué20.
Le dernier grand ouvrage de sa trilogie intitulé La Médecine
Clinique rendue plus précise et plus exacte par l'application de l'analyse,
ou ecueil et résultat d'observations sur les maladies aiguës, faites à la
Salpêtrière (1802) a été publié pour éliminer la perplexité devant le
monde des hospices, pour organiser les maladies et pour répartir les
malades. Il est membre de l'Académie des Sciences en 1803 dans la
section de zoologie en remplacement de Georges Cuvier. Il devient
médecin consultant de l'empereur en 1805. Membre honoraire de
l'Académie de médecine (1820), il est révoqué de son poste de professeur
en 1822 par le ministère Corbière et meurt le 26 octobre 1826 à Paris.
Les successeurs de Pinel seront les premiers acteurs de la
psychiatrie française naissante. La classification des maladies mentales
proposée par Pinel sera reprise par son plus fameux élève, Étienne
Esquirol (1772-1840), l'inspirateur de la fameuse loi française sur
l'internement (30 juin 1838), qui développera sa conception des
monomanies dans le cadre de la mélancolie (voir Des maladies Mentales,
1838) et à travers lui par Étienne Georget (1795-1828) qui individualisa la
confusion mentale dans le cadre de la démence aiguë. L'application d'un
traitement moral dans l'esprit médico-philosophique de Pinel a
certainement été le mieux rédigé par Jean-Marc Gaspard Itard (1774-
1838) qui se chargea de l'éducation de l'enfant sauvage de l'Aveyron.
Serge NICOLAS
Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale
Université de Paris V - René Descartes
})Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire
Institut de psychologie
Laboratoire de Psychologie Expérimentale UMR CNRS 8581 et EPHE
71, avenue Edouard Vaillant
92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France
20 En même temps que nous rédigions cette introduction, nous avons appris que l'ouvrage de
Pinel vient d'être réédité (2005) dans sa seconde édition de 1809 par J. Garrabé et D. B.
Weiner. Il sera intéressant pour les lecteurs avertis de comparer le contenu des deux éditions
de 1800 et de 1809. Voyez à ce propos l'introduction donnée par Garrabé et Weiner dans
(2ePinel, Ph. (2005). Traité médico-philosophique sur l'aliénation nœntale édition de 1809).
Paris: Les empêcheurs de penser en rond / Le Seuil.
XIIIMÉMOIRE SUR LA MANIE21
(1794)
Lors de ma nomination, il y a une année révolue, à la place de
médecin des infirmeries de Bicêtre, l'hospice des fous fixa particuliè-
rement mon attention; des études préliminaires que j'avais faites et le
désir ardent de tenter tous les moyens de rétab lir une raison aliénée,
m'avaient fait envisager cet établissement comme une source ~denouvelles
lumières et d'instruction, et une occasion des plus heureuses de concourir
à l'utilité publique. Mais des changements successifs dans l'administration
des hôpitaux m'ont privé de plusieurs moyens. Je manque d'une salle de
bains et d'une salle de douches. Ce n'est que depuis quelques jours que le
plan en est arrêté. Je me suis donc borné, cette année, à bien étudier le
vrai caractère et les variétés de la folie, à solliciter pour les insensés tout
ce qui peut améliorer leur sort, et surtout à réduire à des principes fixes et
puisés dans la nature, la manière de les gouverner et de les diriger; ce qui
contribue tant à accélérer le rétablissement de la raison, aussi ai-je eu la
satisfaction d'en voir guérir 25 sur les 200, ce qui est 1/8 au total. Je vais
donc exposer le résultat de mes observations et de mes efforts sur cet
objet durant la 2e année de la République.
21 Pinel, Ph. (1794). Mémoire sur la manie pour servir à l'histoire naturelle de l'homme.
D'après R. Sémelaigne dans « Observations sur l'hospice des insensés de Bicêtre » (Bulletin
de la Société Française d'Histoire de la Médecine, 1910,9, 177-189), puis par G. Bollotte,
sous le même titre (Information psychiatrique, 1976, 52, 211-218), et par J. Postel, sous le
titre originel, dans Genèse de la psychiatrie (pp. 231-246), 1998, Le Plessis-Robinson:
Institut Synthélabo.
XIVI.
Je ne sais quel intérêt tendre inspire un grand rassemblement de
fous, quand on songe que la plupart d'entre eux ne doivent leur état qu'à
une vive sensibilité et aux qualités morales les plus dignes d'estime; c'est
une vérité dont j'ai lieu de me convaincre sans cesse et qui résulte de mes
notes journalières. Là c'est un père de famille que des pertes inattendues
ont réduit au désespoir; ici c'est un fils qui est excédé de travail et de
veilles pour pourvoir à la subsistance de ses parents; ailleurs c'est un
jeune homme ardent et sensible, victime d'un amour malheureux; plus
loin c'est un époux tendre, égaré par les soupçons et les ombrages vrais ou
illusoires de la jalousie; un jeune guerrier avide de gloire échoue dans ses
vastes projets d'ambition et son courage succombe à cette dure épreuve;
un zèle religieux a aussi ses victimes, comme un enthousiasme exalté des
succès militaires et il n'est pas rare de le voir passer par toutes les rêveries
et les écarts du fanatisme maniaque. C'est le plus souvent en outrepassant
les vertus et en exagérant les penchants généreux et magnanimes que
l'homme est conduit du libre exercice de la raison à la fo lie.
Je ne crois pas décourager les vrais talents, mais leur donner un
avis salutaire que de leur montrer dans l'excès de sensibilité qui les
caractérisent une des causes propres à produire l'égarement de la raison.
Les divers ordres des savants et des artistes, les orateurs, les poètes, les
géomètres, les mécaniciens, les peintres et les sculpteurs payent presque
chaque année leur tribut à l'hospice des fous. Il m'est arrivé plus d'une fois
de m'arrêter devant la loge d'un insensé qui discourait quelquefois sur les
affaires du temps, en termes les plus recherchés et avec la plus vive
énergie. L'imagination exaltée des poètes finit aussi quelquefois par la
manie et je suis souvent obsédé par un fabuliste qui me presse de lire ses
productions et pour qui je vois seulement la nécessité urgente de le
soumettre au traitement de la folie. Je viens de voir succomber dans
l'hospice des fous un des sculpteurs les plus distingués du Panthéon. Un
des horlogers les plus habiles de Paris, et qui s'était infatué de la chimère
du mouvement perpétuel vient d'y faire un long séjour et il est maintenant
rendu à sa famille. Le patriotisme gémit d'y voir renfermé un ingénieur
qui a été employé au siège de la ville de Condé et qui s'est épuisé de
travail et de veille. Presque jamais l'hospice des fous n'est sans renfermer
quelques peintres célèbres et il sert encore de retraite à deux artistes
habiles qui portent le nom de l'immortel Le Sueur. Je donne aussi des
xvsoins assidus à un homme exercé aux méditations les plus profondes des
mathématiques dont la raison a été altérée par les frayeurs sans cesse
renaissantes que le vandalisme inspirait au vrai savoir. Que de talents
perdus pour la Société et quels efforts ne doit-on point faire pour les lui
rendre!
La continuité de la folie durant une grande partie de la vie, ou de
longues intermissions, sa marche lente mais non interrompue ou bien le
retour soit régulier soit irrégulier de ses accès doivent faire admettre deux
sortes de folie, l'une continue ou chronique et l'autre intermittente ou
marquée par intervalles par les symptômes les plus violents.
Dans la folie continue, l'insensé préoccupé ou plutôt tourmenté
sans cesse par une idée exclusive ou par un certain ordre d'idées, ou bien
porté à des actes de violence pendant que les facultés de l'entendement
paraissent saines, et comme dominé par un penchant sinistre à nuire et à
déchirer, conserve une grande partie de sa vie sans presque aucun
changement ce désordre des facultés morales. On voit dans l'hospice des
fous un atrabilaire au regard sinistre qui est à la chaîne depuis 25 ans et
qui cherche à se ruer avec furie contre quiconque ose tenter de mettre le
pied dans sa loge. Les femmes seules trouvent grâce à ses yeux et il est
pour elles d'un abord moins sauvage. Un autre insensé non moins porté à
des actes de fureur et de violence a été toujours aux chaînes pendant 4 ans
et ce n'est que depuis l'hiver rigoureux de 1788 qu'il est plus calme ou
plutôt que par les progrès de l'âge il est dans l'impuissance de nuire. La
succession des saisons ni les révolutions de l'âge n'ont produit aucun
changement marqué sur un prêtre irlandais qui est aux chaînes depuis 15
années et qui joint au funeste penchant de faire le mal la noire perfidie de
faire des prévenances pour être à portée d'exercer sa fureur. C'est la manie
dévote ou celle qui provient de l'exaltation des idées religieuses dont la
durée est le plus souvent sans interruption jusqu'au dernier terme de la
vie. La bouffissure de l'ambition et de la manie de se croire roi ou prince
ne laissent pas plus d'espoir et c'est une illusion séduisante qu'il est
presque impossible de détruire. Le fou qui se croit Louis XIV et qui me
remet souvent des dépêches pour les gouvernements de ses provinces est
trop charmé de sa haute puissance pour que son imagination puisse
l'abandonner et il lui en coûterait trop de descendre du haut de son trône
imaginaire.
XVIOn ne peut méconnaître une analogie frappante dans la marche
de la nature quand on compare les accès d'une folie intermittente avec la
vivacité des symptômes d'une maladie aiguë, et ce serait une erreur que de
mesurer dans l'un et l'autre cas la gravité du danger sur le trouble des
fonctions vitales et leur désordre, puisque la guérison peut être dès lors
conjecturée pourvu qu'on la seconde par la prudence. Ces accès souvent
subordonnés à l'influence des saisons ne doivent point être confondus
avec l'effervescence passagère et les agitations tumultueuses qui tiennent
à l'état de l'atmosphère; c'est ainsi que par un temps très chaud ou
pendant les orages, presque tous les fous de l'hospice parlent avec
volubilité, vocifèrent sans cesse, s'agitent comme s'ils étaient dans un état
violent; mais cette excitation du genre nerveux cesse avec la cause qui l'a
fait naître. Une imitation purement automatique peut aussi mettre en jeu
les organes mobiles des insensés et leur communiquer une sorte
d'ébranlement passager. Qu'un fou, par exemple, soit saisi de son accès
d'une manière inopinée dans l'intérieur de l'emploi, ou bien que dans ses
intermissions il fasse éclater quelque mouvement d'indignation contre les
gens de service ou ceux qui le dirigent, qu'il crie, qu'il tempête, qu'il
menace, il est ordinaire de voir alors tous les fous s'attrouper auprès de
lui, se pénétrer des mêmes affections, et partager pour quelques instants
ce délire maniaque.
L'idée de manie doit être loin de porter avec elle celle d'un
renversement total des facultés de l'entendement; le désordre au contraire
n'attaque le plus souvent qu'une faculté partielle comme la perception
seule des idées, le jugement, le raisonnement, l'imagination, la mémoire
ou la sensibilité morale. Un fou qui est mort cette année et qui se croyait
Louis XVI était un exemple vivant de la non-conformité des idées avec
les objets qui les faisaient naître, puisqu'il voyait dans toutes les
personnes qui entraient dans l'hospice autant de pages ou des gardes du
corps qui venaient recevoir des ordres. Veut-on que j'indique des
exemp les des erreurs de jugement? je les trouvais dans un genre de folie
qui est assez fréquente et qui consiste à associer sans aucun fondement
l'idée du poison à celle des aliments et de refuser de prendre de la
nourriture. Les erreurs du raisonnement sont bien plus rares parmi les
fous qu'on ne le pense, car en admettant un certain ordre d'idées dont ils
sont préoccupés, ils en tirent avec justesse des inductions sûres. Le
septuagénaire aux cheveux blancs qui vit encore dans l'hospice de Bicêtre
et qui se croit une jeune femme est très d'accord avec lui-même sur les
XVIIconséquences qu'il en tire, puisqu'il refuse avec obstination tout autre
habit que celui d'une femme, qu'il met une certaine recherche dans sa
parure, qu'il est flatté des prévenances qu'on lui fait et de l'espoir dont on
le berce d'un mariage prochain, qu'enfin sa pudeur paraît s'alarmer du
moindre geste contraire à la décence. Que d'exemples je pourrais citer des
illusions et des écarts de l'imagination, puisque c'est une des facultés de
l'homme qui est le plus souvent attaquée par la folie. Un renversement
total des dons de l'entendement ou plutôt une association bizarre d'idées
les plus disparates et les plus incohérentes est bien plus rare et je me
borne à citer un insensé que j'ai fait transporter depuis quelques mois à
l'infirmerie et qui, ne paraissant concerner aucune de ses idées
antérieures, présente une véritable image du chaos par les divagations les
plus absurdes et les plus risibles.
La folie est loin de se marquer aussi par une conformité
constante des actes extérieurs de la volonté ou des penchants du cœur.
Quelques fous dominés par un misanthropie sombre ne cherchent que la
solitude et vivent confinés dans leurs loges; d'autres restent immobiles et
avec un air de stupidité quand on leur adresse la parole; il y en a d'autres
qui parlent, crient, déclament jour et nuit et semb lent être dans une
agitation perpétuelle, mais ils ne sont nullement à craindre à moins qu'on
ne les irrite. On gémit d'en voir d'autres comme possédés par le démon de
la malice, faire tout à contre-pied pour lasser la patience de ceux qui les
dirigent, guetter les gens de service pour leur jouer des tours perfides ou
les couvrir d'ordures, se faire en un mot une joie odieuse du désordre et du
trouble. Un autre genre de folie bien plus redoutable semble s'être allié
avec une rage aveugle et une sorte d'instinct destructeur qui fait mettre en
lambeaux tout ce qui tombe sous la main et qui rend capab le des cruautés
les plus imaginaires, comme des malheureux insensés l'avouent après la
cessation de leurs accès. Combien de fois ce délire de fureur est le produit
des rêveries mystiques du fanatisme! Un de ces fous qu'on est obligé de
tenir étroitement renfermé est sujet à des visions pendant la nuit et durant
ces ravissements extatiques il croit recevoir l'ordre du ciel de donner ce
qu'il appelle le Baptême de sang et d'immoler sans pitié tous ceux dont il
veut faire le bonheur dans une autre vie. Quelle surveillance n'exige point
une pareille manie! Le malheureux dans l'égarement atroce de sa raison a
plongé le poignard dans le sein de ses propres enfants.
XVIIIJ'ai cherché à connaître de quelle manière débutent en général les
accès de folie, et j'ai été surpris de la variété des signes qui annoncent
dans divers insensés une explosion prochaine du délire maniaque; ce sont
quelquefois de vains excès d'une joie exaltée et des éclats de rire
immodérés, d'autres fois c'est une taciturnité sombre ou même des
angoisses extrêmes et des pleurs sans cause; plus de penchant à la colère,
un regard plus animé, des réponses brusques me font souvent présager
l'approche de l'accès et la nécessité urgente de recourir à des moyens
coercitifs. Mais ce qui me paraît propre à déconcerter toute prudence
humaine, c'est que certaines fois l'accès se déclare avec la promptitude de
l'éclair; les yeux deviennent étincelants, le visage enflammé; tous les
muscles sont dans une tension violente et capable des efforts les plus
extrêmes tandis que l'insensé semble ne chercher qu'à déchirer et à
détruire. Quel contraste quand on compare ce délire de fureur avec les
transports d'un fou par amour qui, la veille de son accès, me faisait la
confidence d'un rêve propre à faire le bonheur de sa vie; son amante lui
était apparue en songe avec les traits de la beauté la plus ravissante et il
croyait avoir reçu la promesse d'unir bientôt sa destinée à la sienne.
Jamais je n'ai entendu parler d'amour avec tant de chaleur.
On n'a pas moins à admirer la marche de la nature dans la
terminaison des accès de folie que dans la solution critique des autres
maladies et le rétablissement gradué de la santé. Ces accès finissent
quelquefois par une sorte de progression et les fous qui étaient longtemps
restés dans une agitation turbulente ou même qui déchiraient tout
deviennent plus calmes; mais ils éprouvent encore du trouble et du
désordre dans leurs idées et ils sentent eux-mêmes qu'ils ne se possèdent
point assez pour répondre des actes extérieurs de la volonté; chaque jour
les mouvements et les écarts qui les emportaient au-delà des bornes de la
raison se tempèrent et toutes les facultés de l'entendement reprennent
leurs droits; il y en a enfin qui marquent l'époque précise à laquelle on
peut leur rendre la liberté dans l'intérieur de l'hospice pendant que d'autres
la sollicitent à contretemps et qu'il serait très dangereux de la leur rendre.
On observe à Bicêtre une autre terminaison des accès de folie qui doit
exciter toute la surveillance des préposés puisqu'elle demande les recours
les plus actifs. Cette terminaison est presque subite et alors il succède une
certaine atonie, un état d'abattement et de froid pendant lequel on est
obligé d'échauffer l'insensé ou même d'étendre sur lui trois ou quatre
couvertures de laine pour empêcher qu'il ne succombe. C'est surtout vers
XIXle déclin de l'automne et aux approches de l'hiver que la cessation du
délire maniaque est la plus fréquente et si ce changement brusque arrive
pendant la nuit, il peut alors devenir mortel par le défaut des secours,
comme on en voit chaque année des exemples, quelque prévoyance qu'on
emploie.
Regarder la folie comme une maladie en général incurable, c'est
avancer une assertion vague et sans cesse contredite par les faits les plus
authentiques. La connaissance des variétés de la folie apprend à distinguer
les cas presque certains de guérison de ceux qui sont douteux et qui
doivent faire craindre des récidives, ou bien de ceux dont la guérison ne
laisse aucun espoir. Qu'un homme soit d'une forte constitution et d'un âge
moyen, que la cause de la folie soit une passion violente et ses accès
périodiques, la raison finit par reprendre ses droits, si le fou est conduit
avec sagesse et se livre à des travaux réguliers ou à quelque objet de
diversion. Mais que peut-on attendre d'une folie héréditaire ou de celle
qui provient d'un vice organique? Quelquefois les accès par leur
répétition réitérée dégénèrent en démence ou conduisent lentement au
tombeau. Mais deux sortes de folies surtout semblent faites pour se
perpétuer durant toute la vie; l'une tient à une bouffissure de l'orgueil qui
fait croire qu'on est un prince ou une divinité, l'autre tient aux écarts et au
délire du fanatisme; quel parti tirer d'un fou qui a vieilli dans l'idée qu'il
est un autre Louis XVI et qui confondant les temps et les lieux veut
m'appeler à sa Cour et croit être tour à tour à Bicêtre, à Paris ou à Rome?
Mais rien n'est plus atroce et plus sauvage que les ~ombres rêves et la
manie fanatique d'un pieux atrabilaire. J'ai déjà parlé d'un maniaque qui a
été le bourreau de ses propres enfants et qui ne cherche qu'à donner le
Baptême de sang pour procurer une béatitude éternelle. Il y a peu de
temps que le directeur de l'hospice en faisant sa ronde fut attaqué par un
de ces pieux illuminés qui le saisit aux cheveux par derrière et qui le
frappant à coups redoublés avec le dos d'une bible, lui fit perdre
connaissance et l'aurait infaillib lement assommé si les gens de service ne
fussent venus à son secours. On interrogea le fou un moment après pour
savoir quel motif l'avait poussé à cet acte de furieux, il répondit de sang-
froid par des exemples pris dans la Bible et il ajouta qu'en surplus on ne
devait voir en lui qu'un autre Macchabée.
XXII.
L'hospice des fous de Bicêtre n'avait guère été regardé sous
l'ancien Régime que comme un lieu de sûreté et de réclusion pour une
classe d'hommes dangereux et qui devaient être séquestrés de la Société.
On croyait avoir tout fait pour eux en les faisant d'abord soumettre à
l'Hôtel-Dieu à un traitement brusque par des saignées, des bains et des
douches et on les livrait ensuite à toute l'impéritie d'un directeur sans
humanité et aux froides brutalités des gens de service qui opposaient une
violence raisonnée aux actes impétueux d'une violence aveugle et comme
automatique. On ne comptait pour rien les seuls moyens de rétab lir
solidement une raison égarée, je veux dire l'art d'étudier les goûts et les
penchants des divers insensés pour leur imprimer une direction contraire,
l'art encore plus difficile d'allier à propos avec eux la douceur avec la
fermeté, de donner le change aux idées exclusives qui les préoccupent, de
n'employer que des moyens répressifs innocents mais jamais de coups et
de mauvais traitements qui ne sont propres qu'à exaspérer la folie et
souvent à la rendre incurable.
Il est vrai que l'homme qui cherche à se former des idées justes et
des principes fixes sur le régime moral des fous ne sait guère où les
puiser. Les traités de médecine se bornent à des vues générales et on ne
trouve guère dans les traités particuliers que des observations isolées qui
ne peuvent point s'appliquer à un grand rassemblement de maniaques. Les
voyageurs sont encore loin de nous fournir des lumières directes sur cet
objet lorsqu'ils nous rendent compte de diverses institutions en ce genre
qui existent en Europe. Les droits de l'homme sont trop peu respectés en
Allemagne pour qu'on doive y aller étudier dans des établissements
publics la manière de diriger des insensés. En Espagne on a fait seulement
quelques pas vers ce grand objet comme je l'ai exposé, il y a quelques
années dans un ouvrage périodique, et les fous dans un asile public qui
leur est consacré y sont à la fois gouvernés avec la plus grande douceur et
soumis à des travaux réguliers qui suffisent pour guérir le plus grand
nombre. Mais c'est surtout à l'Angleterre qu'on doit envier l'art profond de
diriger un grand rassemblement de maniaques et de produire les cures les
plus inespérées. Pourquoi ce peuple altier et exclusif flétrit-il un si grand
bienfait pour l'humanité en gardant un silence mystérieux et en couvrant
d'un voile coupable son habileté à rétablir une raison égarée? Il montre
avec orgueil au voyageur étonné les dehors majestueux et les dispositions
XXIintérieures des asiles que la Philosophie a consacrés aux malheureux
insensés, mais il fait un secret profond de l'art de les diriger qu'il semble
vouloir posséder, exclusivement aux autres peuples. J'ai donc été borné
cette première année aux seules ressources des études préliminaires que
j'avais faites et des observations que je faisais chaque jour; j'ai examiné
avec soin et comparé entre elles les diverses variétés de la manie pour en
déduire des règles fixes sur les moyens de les diriger, j'ai trouvé un
nouveau courage en luttant sans cesse contre les obstacles de tout genre,
soit par les vices du local, soit par l'espèce d'abandon où les fous restent
encore par une suite des anciens préjugés; je vais donc exposer sous
quels rapports leur existence a été améliorée, en attendant de pouvoir
mieux faire.
J'ai fait faire sur les registres un relevé exact du nombre des
morts dans l'hospice des fous pendant les années qui ont précédé
immédiatement la Révolution et j'avoue que rien n'est plus propre à nous
convaincre de l'oubli flétrissant dans lequel l'ancien Régime laissait cette
partie de l'humanité souffrante. Sur 110 fous qui furent reçus dans
l'hospice durant le cours de l'année 1784 il en mourut 57 c'est-à-dire plus
de la moitié; la proportion fut encore moins favorable en 1788 puisqu'il
en mourut 95 sur 151, résultat effrayant pour une classe d'hommes qui
sont en général très vivaces. Au contraire dans le cours de l'année qui
vient de s'écouler je n'en ai perdu que 28 sur 200 encore même si on ne
voulait compter que ceux qui sont morts de maladie, il faudrait en
défalquer 8 qui sont morts quelques jours après leur arrivée de l'Hôtel-
Dieu par la violence du traitement et 4 qui ont succombé dans des
attaques d'épilepsie. Parmi les causes qui ont influé d'une manière si
funeste sur la vie des fous de Bicêtre durant l'Ancien Régime, on doit
compter le défaut de nourriture puisque la ration journalière du pain était
seulement d'une livre et demie avec quelque once d'un mets préparé sans
soin, et cette ration leur était distribuée le matin ou plutôt elle était dévo-
rée à l'instant et le reste du temps se passait dans un délire famélique; ce
qui n'était propre qu'à exalter leur folie et à faire périr le plus grand
nombre d'épuisement. L'administration des hôpitaux s'est empressée en
1792 de réparer cette espèce d'outrage fait à la nature et depuis environ
deux années la ration journalière du pain a été portée à deux livres en
observant d'en faire la distribution une partie le matin et une autre le soir.
Ce qui a fait cesser toutes les plaintes sur l'insuffisance de la nourriture.
XXIIL'ami sincère de l'humanité doit apprendre encore par quels soins
compatissants ceux qui dirigent spécialement l'hospice des fous ont
secondé le vœu des autorités constituées. On voit rarement réunis un zèle
aussi infatigable avec toutes les ressources et l'industrie d'une sage
économie. Veiller avec exactitude scrupuleuse à empêcher l'altération des
substances alimentaires, se ménager des objets de réserve pour les jours
difficiles et réparer ainsi les inégalités dans les fournitures, distribuer
constamment un potage succulent et savoureux et j'oserais dire aussi bon
que tout citoyen peut le désirer pour lui-même, réparer la pénurie des
jours maigres en réservant les os de la viande des autres jours et en les
dépouillant avec art de leur gelée, graduer avec intelligence la chaleur de
l'ébullition pour la viande en la poussant d'abord avec vivacité et en la
soutenant ensuite dans un état modéré pendant plusieurs heures, trouver
matière à la distribution de deux repas par jour, tandis qu'on n'en distribue
qu'un seul dans le reste de la maison, porter en un mot dans un grand
établissement toutes les petites attentions et les soins assidus de
l'économie domestique, telle est la tâche pénible et touchante dont
s'acquitte chaque jour dans le silence le directeur22 de l'hospice des fous
avec sa respectable compagne au milieu des contrariétés et des obstacles
de tout genre, tel est le sommaire d'une conduite dont je pourrais fournir
les détails arrachés avec une sorte d'importunité.
On n'a pas saisi avec moins d'art à Bicêtre les vrais principes du régime
moral des fous, je veux dire la manière de les diriger suivant le caractère
de leur folie, de prévenir sans aucun mauvais traitement les effets
dangereux de leur fougue impétueuse, de les priver à propos de leur
liberté ou de la leur rendre dans l'intérieur de l'hospice. Qu'un insensé
retombe tout à coup dans son accès d'une manière inopinée et qu'il ait
saisi quelque arme offensive comme une bûche, un bâton, une pierre, le
directeur, toujours fidèle à sa maxime de réprimer les fous sans leur
laisser porter le moindre coup, se présente à lui avec le ton le plus
déterminé et le plus menaçant, mais sans aucune espèce d'armes pour
éviter de l'aigrir davantage. Il parle d'une voix foudroyante et s'avance
vers le furieux jusqu'à une certaine distance pour attirer ses regards; en
même temps les gens de service viennent à un signal donné par-derrière
ou par les côtés et chacun d'eux saisit un membre de l'insensé, l'un un
bras, l'autre une cuisse ou une jambe. On l'enlève ainsi en rendant ses
22 Il s'agit de Pussin (note de l'éditeur).
XXIIIefforts inutiles et on l'emporte dans sa loge où on le retient à la chaîne s'il
est très dangereux ou bien on se contente de l'y renfermer. C'est ainsi
qu'on se rend maître des insensés en fureur en respectant les droits de
l'humanité car il est expressément défendu aux gens de service de donner
des coups même lorsqu'ils en reçoivent et c'est à eux à employer la force
et la ruse pour les éviter; c'est encore un point que je puis certifier et dont
je me suis assuré à plusieurs reprises parce que la malveillance ne cessait
de répandre des bruits contraires.
Un des principes fondamentaux de la conduite qu'on doit tenir
avec les insensés est d'allier avec intelligence la douceur à la fermeté, de
prendre avec eux quand ils s'obstinent le ton le plus imposant et le plus
inébranlable pour bien les convaincre qu'ils doivent faire la volonté de
ceux qui les dirigent, mais de s'abstenir de toute contrainte superflue et de
n'user que de la force nécessaire pour les contenir. Pour éviter des
préceptes vagues, je vais citer des faits dont je pourrais grossir à volonté
le nombre.
Un militaire devenu maniaque est envoyé dans l'hospice et,
préoccupé de l'idée de son départ prochain, il refuse le soir avec
obstination de se coucher, d'entrer dans sa loge et menace les gens de
service. Le directeur emploie vainement les instances les plus réitérées,
tout devient inutile, il sent alors l'urgente nécessité de prendre le ton le
plus ferme et le plus imposant et rassemblant autour de lui les gens de
service, il joint les menaces à cet appareil de terreur et lui fait lier les
membres; le fou met tout en pièces durant la nuit et il devient si furieux
qu'on est obligé de recourir aux chaînes; on lui laisse ainsi exhaler sa
fougue insensée et on revient chaque jour reconnaître s'il devient plus
calme; le huitième jour, lors de la ronde du directeur, il paraît se
soumettre et lui dit en lui baisant la main: « Tu m'as promis de me rendre
la liberté si j'étais tranquille; eh bien je te somme de tenir ta parole ».
L'autre prend alors le ton le plus amical et le plus fraternel et l'insensé
devient aussitôt libre dans sa loge et puis dans l'intérieur de l'hospice.
Un homme dominé par des préjugés religieux et consterné du
renversement du culte catholique en France est envoyé dans l'hospice
avec tous les symptômes d'une raison entièrement aliénée; il reste près de
trois mois dans une taciturnité sombre et sort à peine de sa loge; la
solitude enflamme son imagination et il est assailli par des terreurs sans
cesse renaissantes sur les tourments d'une autre vie; l'idée des
macérations et de la vie pénitente des saints le porte à refuser avec
XXIVobstination toutes sortes d'aliments et on le voit sur le point de périr;
toutes les remontrances, toutes les invitations qu'on lui fait sont vaines; il
repousse même un peu de bouillon succulent qu'on lui offre et écarte aussi
la paille pour coucher sur la dure. Le directeur voyait qu'il ne restait pour
le sauver que de lui imprimer une forte terreur pour changer la direction
de ses idées sinistres; il lui parle d'une voix foudroyante, fait aussi
rassembler tous les gens de service et le menace d'employer contre lui les
moyens les plus extrêmes. Ce ton ferme déconcerte et intimide l'insensé
qui se résout alors à prendre de la nourriture, à accepter une couche mo ins
dure que celle des planches; le sommeil revient par degrés, les forces se
rétab lissent et il a échappé à une mort certaine; l'aveu qu'il a fait dans la
suite après avoir recouvré sa raison démontre que la conduite qu'on avait
opposée à son égarement avait été le principe de sa guérison; il a exposé
la fluctuation cruelle qu'il avait éprouvée pendant plus de 24 heures et
l'espèce de combat intérieur qu'il avait eu à soutenir entre le plan formé de
périr par une abstinence absolue et les mesures violentes dont il était
menacé s'il refusait la nourriture; ce sentiment de terreur l'avait enfin
emporté et avait permis une nourriture substantielle, et dès lors le calme et
le sommeil avaient préparé le rétab lissement de ses forces.
Un des grands principes du régime moral des maniaques est donc
de rompre à propos leur volonté et de les dompter non par des blessures et
des travaux violents, mais par un appareil imposant de terreur qui puisse
les convaincre qu'ils ne sont point les maîtres de suivre leur volonté
fougueuse et qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de se soumettre; qu'un
insensé dominé par sa fureur extravagante ne voie marcher contre lui que
deux ou trois gens de service, le sentiment de ses forces l'emporte; il les
attaque, les blesse, les terrasse et son délire ne fait que s'accroître par cette
espèce de triomphe; qu'il en voie au contraire arriver un grand nombre,
son imagination est frappée de l'inégalité du combat; sa fureur paraît se
désarmer par l'idée de son impuissance et en se soumettant sans résister il
devient plus calme et plus tranquille. C'est encore un grand art que de ne
tenir renfermés les insensés dans les loges que le temps nécessaire et
seulement pendant qu'ils sont capables des actes extrêmes de violence. La
règle générale des hospices bien ordonnés est de suivre avec soin toutes
les périodes de leurs accès, de prévoir leur terminaison prochaine,
d'accorder en général autant de liberté qu'il est possible aux fous qui se
bornent à de vaines gesticulations, à des déclamations bruyantes, à des
actes d'extravagance qui ne nuisent à personne. Enfermer de pareils fous
xxvsous prétexte d'entretenir l'ordre, c'est leur imposer une contrainte
superflue, c'est les révolter, c'est provoquer leur fureur et rendre leur
manie plus invétérée et souvent incurable.
Le résultat sommaire que je viens de faire de mes observations
sur les maniaques de Bicêtre indique que nous sommes déjà sur la voie
des grands principes de la manière de les diriger et que l'Angleterre n'en
possède point exclusivement le secret. Mon zèle pour améliorer le sort de
ces infortunés et pour pouvoir en rendre un grand nombre à la Société n'a
fait que s'accroître par des obstacles divers et des contrariétés qu'opposent
des préjugés antiques, en rendant toutefois justice à l'humanité et à
l'intelligence avec lesquelles je suis secondé par le directeur de l'hospice.
Combien n'ai-je point été borné dans mes moyens par les vices et le peu
d'espace du local, par l'impossibilité de distribuer les insensés en classes
générales, par l'inexécution du plan depuis longtemps formé d'une salle de
bains et de douches pour leur traitement, par leur vie inactive et le défaut
de quelque travail des mains qui puisse faire une diversion utile à leurs
idées sinistres. La commission des Secours publics commence de tourner
ses vues vers ce grand objet d'utilité publique; mais c'est au Corps
législatif à donner à un asile public pour les fous l'ensemble et le caractère
de grandeur qu'exige la nation qu'il représente. Puisse-t-il réaliser en leur
faveur ces édifices magnifiques que la philosophie leur a consacrés chez
un autre peuple et où règne non une somptuosité d'ostentation qui frappe
les sens d'un vain éclat, mais une ordonnance sage qui réponde aux divers
besoins des insensés et qui annonce de loin le respect qu'on doit au
malheur et à l'infortune.
XXVILES NÉVROSES ET LA CLASSE DES VÉSANIES23
(1898)
Hypocondrie. Les circonstances les plus propres à la développer,
la suppression prématurée d'une fièvre intermittente, une vive frayeur,
l'usage des préparations d'opium, une vie intempérante, l'abus des
narcotiques, le passage brusque d'une vie active à un état sédentaire, des
excès dans les travaux du cabinet ou dans les plais irs de amour, unel'
suppression du flux hémorroïdal, et pour les femmes des accidents durant
les couches, une tristesse profonde, etc. Des dissections anatomiques ont
appris que cette maladie est quelquefo is fomentée par des lésions des
viscères abdominaux, comme un squirre du côlon, un gonflement énorme
de la rate, des ulcères dans le pancréas, des varices des veines
mézaraïques, etc. Mais souvent aussi le mal dépend de certaines lésions
dans les fonctions des nerfs, dont il ne reste aucune trace à l'ouverture des
corps. J'ai déjà tracé ci-dessus quelques-uns des symptômes variés et
disparates qui constituent proprement l'hypocondrie tensions
spasmodiques, douleurs errantes; dépravation de l'appétit, flatuosités
incommodes, inégalités du caractère, caprices suivant les variations de
l'atmosphère, trouble fugace dans les idées, sentiments irréguliers de
chaleur et d'ardeur au visage, palpitations du cœur, et quelquefois une
sorte de pulsation irrégulière dans quelque partie de l'abdomen, goûts
particuliers pour certains aliments; quelquefois diarrhée, d'autres fois
constipation. Le mal a coutume de s'aggraver par des écarts du régime et
les progrès de l'âge, d'autant plus que l'instabilité la plus versatile fait le
23 Extrait de Pinel, Ph. (1798). Nosographie philosophique ou méthode de [' analyse
appliquée à la médecine. Paris: Crapelet.
XXVIIcaractère particulier des hypocondriaques, incapables de s'asservir à une
manière de vivre constante. On connaît le précepte que leur a donné
Montanus: De fuir les médecins et les médicaments, s'ils veulent obtenir
une guérison solide. L'expérience apprend, en effet, qu'il faut surtout
placer sa confiance dans24 l'exercice du corps, une nourriture saine, une
habitation salubre, et la recherche de tout ce qui peut entretenir la gaieté
et la sérénité des affections morales.
Mélancol ie. Les circonstances propres à faire tomber dans la
mélanco lie sans une disposition primitive sont, comme dans l'hypocon-
drie, la tristesse, la frayeur, les travaux du cabinet, l'interruption d'un
genre de vie actif, l'amour violent, l'excès dans les plaisirs, l'abus des
enivrants ou des narcotiques, des maladies précédentes traitées sans
méthode, la suppression du flux hémorroïdal, celle d'un cautère, etc. Dans
la mélanco lie primitive ou acquise, le pouls est lent et concentré, des
affections spasmodiques vagues ou fixes sur une partie simulent une foule
d'autres maladies; le sommeil est agité et troublé par des objets de terreur
et des images lugubres; on est toujours tourmenté de quelques idées
singulières, ou possédé d'une passion dominante qui devient extrême. On
a un penchant marqué pour l'inactivité et la vie sédentaire; mais les
affections de l'âme sont susceptibles de la plus grande violence, l'amour
est porté jusqu'au délire, la piété jusqu'au fanatisme, la colère jusqu'à une
fureur frénétique, le désir de la vengeance jusqu'à la cruauté la plus
barbare. On réunit une ardente et profonde persévérance pour un objet
idolâtré, avec la plus inconstante mobilité pour tout ce qui lui est étran-
ger ; une taciturnité sombre est souvent interrompue par des saiJ1ies
passagères d'une gaieté vive et comme convulsive. En avançant vers une
vieillesse précoce, le corps se flétrit et se dessèche; la morosité naturelIe
du caractère se renforce par le progrès de l'âge, le trouble croissant de la
raison finit par une sorte d'aliénation d'esprit, ou plutôt par une
association bizarre et forcée d'un certain ordre d'idées, avec les émotions
les plus vives et les plus tumultueuses.
2~ Le docteur Réveillon a publié en 1786 un petit ouvrage qui a pour titre: Recherche sur la
cause des affections hypocondriaques. Il a construit des tables météorologiques, pour
reconnaître la correspondance qu'il peut y avoir entre la manière d'être d'un vaporeux et les
variations du thermomètre, du baromètre, de l'hygromètre, de l'électricité, des vents et de
l'état du ciel. Pourquoi, dans la description des symptômes, s'est-il asservi à la marche de la
plupart des auteurs qui considèrent toujours ensemble l'hypocondrie et l'hystérie?
XXVIIILes principes du traitement de la mélancolie furent reconnus bien
longtemps avant l'origine de la médecine grecque, et il paraît même
qu'elle remonte jusqu'aux siècles éclairés de l'ancienne Egypte. Aux deux
extrémités de cette contrée, qui était alors très peuplée et très florissante,
il y avait des temples dédiés à Saturne, où les mélancoliques se rendaient
en foule, et où des prêtres, profitant de leur crédulité confiante,
secondaient leur guérison prétendue miraculeuse par tous les moyens
naturels que l'hygiène peut suggérer. Jeux, exercices récréatifs de toute
espèce institués dans ces temp les, peintures voluptueuses; images
séduisantes exposées de toutes parts aux yeux des malades; les chants les
plus agréables, les sons les plus mélodieux charmaient souvent leurs
oreilles; ils se promenaient dans des jardins fleuris, dans des bosquets
ornés avec un art recherché: tantôt on leur faisait respirer un air frais et
salubre sur le Nil, dans des bateaux décorés, et au milieu de concerts
champêtres; tantôt on les conduisait dans des îles riantes, où, sous le
symbole de quelque divinité protectrice, on leur procurait des spectacles
nouveaux et ingénieusement ménagés, et des sociétés agréab les et
choisies; tous les moments enfin étaient consacrés à quelque scène
comique, à des danses grotesques, à un système d'amusements diversifiés
et soutenus par des idées religieuses. Un régime assorti et scrupuleuse-
ment observé, le voyage nécessaire pour se rendre dans ces saints lieux,
les fêtes continuelles instituées à dessein le long de la route, l'espoir
fortifié par la superstition, l'habileté des prêtres à produire une diversion
favorable, et à écarter des idées tristes et mélancoliques, pouvaient-ils
manquer de suspendre le sentiment de la douleur, de calmer les
inquiétudes, et d'opérer souvent des changements salutaires, qu'on avait
soin de faire valoir pour inspirer la confiance et établir le crédit des
divinités tutélaires?
Manie. L'état actuel de nos connaissances ne suffit point pour
tracer encore les vrais caractères de ce genre. Je vais me borner à fixer les
traits distinctifs de la manie périodique, en donnant l'abrégé d'un Mémoire
que j'ai publié il y a quelques mois sur cet objet, en attendant que j'aie
complété mes recherches sur la manie continue.
La nature des affections propres à donner naissance à la manie
périodique, et les affinités de cette maladie avec la mélancolie et
l'hypocondrie, doivent faire présumer que le siège primitif en est presque
toujours dans la région épigastrique, et que c'est de ce centre que se
XXIXpropagent, comme par une espèce d'irradiation, les accès de manie.
L'examen attentif de leurs signes précurseurs donne encore des preuves
bien frappantes de l'empire si étendu que Lacaze et Bordeau donnent à ces
forces épigastriques, et que Buffon a si bien peint dans son Histoire
naturelle; c'est même toute la région abdominale qui semble entrer
bientôt dans cet accord sympathique. Les insensés, au prélude des accès,
se plaignent d'un resserrement dans la région de l'estomac, du dégoût pour
les aliments, d'une constipation opiniâtre, des ardeurs d'entrailles qui leur
font rechercher des boissons rafraîchissantes; ils éprouvent des agita-
tions, des inquiétudes vagues, des terreurs paniques, des insomnies;
bientôt après, le désordre et le trouble des idées se marquent au-dehors
par des gestes inso lites, par des singularités dans la contenance et les
mouvements du corps, qui ne peuvent que frapper vivement un œil
observateur. L'insensé tient quelquefois sa tête élevée et ses regards fixés
vers le ciel; il parle à voix basse, il se promène et s'arrête tour à tour avec
un air d'admiration raisonnée, ou une sorte de recueillement profond.
Dans d'autres insensés, ce sont de vains excès d'une humeur joviale et des
éclats de rire immodérés. Quelquefois aussi, comme si la nature se plaisait
dans les contrastes, il se manifeste une taciturnité sombre, une effusion de
larmes sans cause connue, ou même une tristesse concentrée et des
angoisses extrêmes. Dans d'autres cas, la rougeur presque subite des yeux,
le regard étincelant, le coloris des joues, une loquacité exubérante, font
présager l'explosion prochaine de l'accès, et la nécessité urgente d'une
étroite réclusion. Un insensé parlait d'abord avec volubilité, il poussait de
fréquents éclats de rire, il versait ensuite un torrent de larmes; et
l'expérience avertissait de le renfermer promptement, car ses accès étaient
de la plus grande violence, et il mettait en pièces tout ce qui tombait sous
ses mains. C'est par des visions extatiques durant la nuit que préludent
souvent les accès de dévotion maniaque; c'est aussi quelquefois par des
rêves enchanteurs et par une prétendue apparition de l'objet aimé sous les
traits d'une beauté ravissante que la manie par amour éclate quelquefois
avec fureur, après des intervalles plus ou moins longs de raison et de
calme.
Celui qui a regardé la colère comme une fureur ou manie passa-
gère (ira furor brevis est), a exprimé une pensée très vraie, et dont on sent
d'autant plus la profondeur, qu'on a été plus à portée d'observer et de com-
parer un grand nombre d'accès de manie, puisqu'ils se montrent en général
sous la forme d'un emportement prolongé plus ou moins fougueux; ce
xxxsont bien plus ces émotions d'une nature irascible que le trouble dans les
idées ou les singularités bizarres du jugement, qui constituent le vrai
caractère de ces accès: aussi trouve-t-on le nom de lnanie comme
synonyme de celui de fureur, dans les écrits d'Arétée et de Cœlius
Aurellanus, qui ont excellé dans l'art d'observer. On doit seulement
reprendre la trop grande extension qu'ils donnaient à ce terme, puisqu'on
observe quelquefois des accès sans fureur, mais presque jamais sans une
sorte d'altération ou de perversion des qualités morales. Un homme
devenu maniaque par les événements de la révolution, repoussait avec
rudesse, au moment de l'accès, un enfant qu'il chérissait tendrement en
tout autre temps. J'ai vu aussi un jeune homme plein d'attachement pour
son père, l'outrager, ou chercher même à le frapper dans ses accès
périodiques, et nullement accompagnés de fureur. Je pourrais citer
quelques exemples d'insensés, connus d'ailleurs par une probité rigide
durant leurs intervalles de calme, et remarquab les, pendant leurs accès,
par un penchant irrésistible à voler et à faire des tours de filouterie. Un
autre insensé, d'un naturel pacifique et très doux, semblait inspiré par le
démon de la malice durant ses accès; il était alors sans cesse dans une
activité malfaisante, il enfermait ses compagnons dans les loges, les
provoquait, les frappait, et suscitait à tout propos des sujets de querelle et
de rixe. Mais comment concevoir l'instinct destructeur de quelques
insensés, sans cesse occupés à déchirer et à mettre en lambeaux tout ce
qu'ils peuvent atteindre? C'est sans doute quelquefois par une erreur de
l'imagination, comme le prouve l'exemple d'un insensé, qui déchirait le
linge et la paille de sa couche, qu'il prenait pour un tas de serpents et de
couleuvres entortillés. Mais parmi ces furieux, il y en a aussi dont
l'imagination n'est point lésée, et qui éprouvent une propension aveugle et
féroce à tremper leurs mains dans le sang, et à déchirer les entrailles de
leurs semblables. C'est un aveu que j'ai reçu en frissonnant de la bouche
même d'un de ces insensés, dans ses intervalles de tranquillité. Pour
compléter enfin ce tableau d'une atrocité automatique, je puis citer
l'exemple d'un insensé qui tournait contre lui comme contre les autres sa
fureur forcenée. Il s'était amputé lui-même la main avec un couperet avant
d'arriver à Bicêtre, et malgré ses liens, il cherchait à approcher ses dents
de sa cuisse pour la dévorer. Ce malheureux a fini par succomber dans un
de ces accès de rage maniaque et suicide.
On sait que Condillac, pour mieux remonter, par l'analyse, à
l'origine de nos connaissances, suppose une statue animée, et successive-
XXXIment douée des fonctions de l'odorat, du goût, de l'ouïe, de la vue et du
tact, et c'est ainsi qu'il parvient à indiquer les idées qui doivent être
rapportées à des impressions diverses. N'importe-t-il point de même à
l'histoire de l'entendement humain de pouvoir considérer d'une manière
isolée ses diverses fonctions, comme l'attention, la comparaison, le
jugement, la réflexion, l'imagination, la mémoire et le raisonnement, avec
les altérations dont ces fonctions sont susceptibles? Or un accès de manie
offre toutes ces variétés qu'on pourrait rechercher par voie d'abstraction.
Tantôt ces fonctions sont toutes ensemble abolies, affaiblies, ou vivement
excitées pendant les accès; tantôt cette altération ou perversion ne tombe
que sur une seule ou plusieurs d'entre elles. Les bornes de ce Mémoire ne
me permettent que d'indiquer ces faits, qui seront exposés en détail dans
mon ouvrage sur les insensés. Il n'est pas rare de voir quelques-uns d'entre
eux plongés, pendant leurs accès, dans une idée exclusive qui les absorbe
tout entier, et qu'ils manifestent dans d'autres moments; ils restent
immobiles et silencieux dans un coin de leur loge, repoussent avec
rudesse les services qu'on veut leur rendre, et n'offrent que les dehors
d'une stupeur sauvage. N'est-ce pas là porter l'attention au plus haut degré,
et la diriger avec la dernière vivacité sur un objet unique? D'autres fois
l'insensé, durant son accès, s'agite sans cesse; il rit, il chante, il crie, il
pleure tour-à-tour, et montre la mobilité la plus versatile, sans que rien
puisse le fixer un seul moment. J'ai vu des insensés refuser d'abord avec la
plus invincible obstination toute nourriture par une suite de préjugés
religieux, être ensuite fortement ébranlés par le ton impérieux et menaçant
du concierge, passer plusieurs heures dans une sorte de lutte intérieure
entre l'idée de se rendre coupab les envers la divinité, et celle de s'exposer
à de mauvais traitements, céder enfin à la crainte, et se déterminer à
prendre des aliments; n'est-ce point là comparer des idées après les avoir
fortement méditées? D'autres fois l'insensé paraît incapable de cette
comparaison, et il ne peut sortir de la sphère circonscrite de son idée
primitive. Le jugement paraît quelquefois entièrement oblitéré pendant
l'accès, et l'insensé ne prononce que des mots sans ordre et sans suite, qui
supposent les idées les plus incohérentes. D'autres fois le jugement est
dans toute sa vigueur et sa force; l'insensé paraît modéré, et il fait les
réponses les plus justes et les plus précises aux questions des curieux, et si
on lui rend la liberté, il entre dans le plus grand accès de rage et de fureur,
comme l'ont prouvé les déplorables événements des prisons au 2
septembre de l'an II de la République. Cette sorte de manie est même si
XXXIIcommune, que j'en ai vu huit exemples à la fois dans l'hospice, et qu'on
lui donne le nom vulgaire defolie raisonnante. Il serait superflu de parler
des écarts de l'imagination, des visions fantastiques25, des transformations
idéales en généraux d'armée, en monarques, en divinités; illusions qui
font le caractère des affections hypocondriaques et mélancoliques, si
fréquemment observées et décrites sous toutes les formes par les auteurs.
Comment peut-on manquer de les retrouver dans la manie, qui n'est
souvent que le plus haut degré de l'hypocondrie et de la mélancolie? Il Y
a de singulières variétés pour la mémoire, qui semble quelquefois être
entièrement abolie, en sorte que les insensés, dans leurs intervalles de
calme, ne conservent aucun souvenir de leurs écarts et de leurs actes
d'extravagance; mais d'autres insensés se retracent vivement toutes les
circonstances de l'accès, tous les propos outrageants qu'ils ont tenus, tous
les emportements où ils se sont livrés; ils deviennent sombres et
taciturnes pendant plusieurs jours; ils vivent retirés au fond de leurs
loges, et sont pénétrés de repentir, comme si on pouvait leur imputer ces
écarts d'une fougue aveugle et irrésistible. La réflexion et le raisonnement
sont visiblement lésés ou détruits dans la plupart des accès de manie;
mais on en peut citer aussi où l'une et l'autre fonction de l'entendement
subsistent dans toute leur énergie, ou se rétablissent promptement
lorsqu'un objet vient à fixer les insensés au milieu de leurs divagations
chimériques. J'engageai un jour un d'entre eux, d'un esprit très cultivé, à
m'écrire une lettre au moment même où il tenait les propos les plus
absurdes, et cependant cette lettre, que je conserve encore, est pleine de
sens et de raison. Un orfèvre, qui avait l'extravagance de croire qu'on lui
avait changé sa tête, s'infatua en même temps de la chimère du
mouvement perpétuel; il obtint ses outils, et il se livra au travail avec la
plus grande obstination. On imagine bien que la découverte n'eut point
lieu; mais il en résulta des machines très ingénieuses, fruit nécessaire des
combinaisons les plus profondes. Tout cet ensemble de faits peut-il se
concilier avec l'opinion d'un siège ou principe unique et indivisible de
l'entendement? Que deviennent alors des milliers de volumes sur la
métaphysique?
25
J'ai vu dans l'hospice de Bicêtre quatre insensés qui se croyaient revêtus de la puissance
suprême, et qui prenaient le titre de Louis XVI; un autre croyait être Louis XIV, et me
flattait quelquefois de l'espoir de devenir un jour son premier médecin. L'hospice n'était pas
moins richement doté en divinités; en sorte qu'on désignait ces insensés par leur pays natal;
y avait le dieu de Mézières, le dieu de la Marche, celui de Bretagne.il
XXXIIIOn doit espérer que la médecine philosophique fera désormais
proscrire ces expressions vagues et inexactes d'images tracées dans le
cerveau, d'impulsion inégale du sang dans les différentes parties de ce
viscère, du mouvement irrégulier des esprits animaux, etc. expressions
qu'on trouve encore dans les meilleurs ouvrages sur l'entendement
humain, et qui ne peuvent plus s'accorder avec l'origine, les causes et
l'histoire des accès de manie. L'excitation nerveuse qui en caractérise le
plus grand nombre ne se marque pas seulement au physique par un excès
de force musculaire et une agitation continuelle de l'insensé, mais encore
au moral, par un sentiment profond de supériorité de ses forces, et par une
haute conviction que rien ne peut résister à sa volonté suprême; aussi est-
il doué alors d'une audace intrépide, qui le porte à donner un libre essor à
ses caprices extravagants et, dans les cas de répression, à livrer un combat
au concierge et aux gens de service, à moins qu'on ne vienne en force et
qu'on ne se rassemble en grand nombre, c'est-à-dire qu'il faut, pour le
contenir, un appareil imposant qui puisse agir fortement sur son
imagination, et le convaincre que toute résistance serait vaine: c'est là un
grand secret dans les hospices bien ordonnés, de prévenir des accidents
funestes dans des cas inopinés, et de concourir puissamment à la guérison
de la manie. J'ai vu aussi quelquefois cette excitation nerveuse devenir
extrême et incoercible. Un insensé, calme depuis plusieurs mois, est tout à
coup saisi de son accès durant un tour de promenade; ses yeux
deviennent étincelants et comme hors des orbites; son visage, le haut du
cou et de la poitrine, prennent la rougeur du pourpre; il croit voir le soleil
à quatre pas de distance, il dit éprouver un bouillonnement inexpriIl1able
dans sa tête, et avertit qu'on l'enferme promptement, parce qu'il n'est plus
le maître de contenir sa fureur. Il continua, pendant son accès, de s'agiter
avec violence, de croire voir le soleil à ses côtés, de parler avec une
volubilité extrême, et de ne montrer que désordre et confusion dans ses
idées. D'autres fois, cette réaction de forces épigastriques sur les fonctions
de l'entendement, loin de les opprimer ou de les obscurcir, ne fait
qu'augmenter leur vivacité et leur énergie, soit en devenant plus modérée,
soit que la culture antérieure de l'esprit et l'exercice habituel de la pensée
servent à la contrebalancer. L'accès semble porter l'imagination au plus
haut degré de développement et de fécondité, sans qu'elle cesse d'être
régulière et dirigée par le bon goût. Les pensées les plus saillantes, les
rapprochements les plus ingénieux et les plus piquants, donnent à
l'insensé l'air surnaturel de l'inspiration et de l'enthousiasme. Le souvenir
XXXIVdu passé semble se dérouler avec facilité, et ce qu'il avait oublié dans ses
intervalles de calme se reproduit alors à son esprit avec les couleurs les
plus vives et les plus animées. Je m'arrêtais quelquefois avec plaisir
auprès de la loge d'un homme de lettres qui, pendant son accès, discourait
sur les événements de la Révolution avec toute la force, la dignité et la
pureté du langage qu'on aurait pu attendre de l'homme le plus
profondément instruit et du jugement le plus sain26. Dans tout autre
temps, ce n'était plus qu'un homme très ordinaire. Cette exaltation,
lorsqu'elle est associée à l'idée chimérique d'une puissance suprême ou
d'une participation à la nature divine, porte la joie de l'insensé jusqu'aux
jouissances les plus extatiques, et jusqu'à une sorte d'enchantement et
d'ivresse du bonheur. Un insensé renfermé dans une pension de Paris, et
qui, durant ses accès, se croyait le prophète Mahomet, prenait alors
l'attitude du commandement et le ton de l'envoyé du Très-Haut; ses traits
étaient rayonnants, et sa démarche pleine de majesté. Un jour que le
canon tirait à Paris pour des événements de la Révolution, il se persuade
que c'est pour lui rendre hommage; il fait faire silence autour de lui, il ne
peut plus contenir sa joie, et c'est peut-être l'image la plus vraie de
l'inspiration surnaturelle, ou plutôt de l'illusion fantastique des anciens
prophètes.
Un des caractères remarquables de l'excitation nerveuse propre
au plus grand nombre des accès de manie est de porter au plus haut degré
la force musculaire, et de faire supporter avec impunité les extrêmes de la
faim et d'un froid rigoureux; vérités anciennement connues, mais trop
généralement appliquées à toutes sortes de manie et à toutes ses périodes.
J'ai vu des exemples d'un développement des forces musculaires qui tenait
du prodige, puisque les liens les plus puissants cédaient aux efforts du
maniaque avec une facilité propre à étonner encore plus que le degré de
résistance vaincue. Combien l'insensé devient encore plus redoutable, s'il
a ses membres libres, par la haute idée qu'il a de sa supériorité? Mais
cette énergie de la contraction musculaire est loin de se remarquer dans
certains accès périod iques, où il règne plutôt un état de stupeur, et on ne
26Un insensé guéri par le fameux Willis fait ainsi l'histoire des accès qu'il avait éprouvés lui-
même. « J'attendais, dit-il, toujours avec impatience l'accès d'agitation, qui durait dix ou
douze heures, plus ou moins, parce que je jouissais, pendant sa durée, d'une sorte de
béatitude. Tout me semblait facile, aucun obstacle ne m'arrêtait en théorie, ni même en
réalité; ma mémoire acquérait tout à coup une perfection singulière. Je me rappelais de
longs passages des auteurs latins; peine à l'ordinaire à trouver des rimes dans l'occasion,j'ai
et j'écrivais alors en vers aussi rapidement qu'en prose. J'étais rusé, et même malin, fertile en
expédients de toute espèce... » (Biblioth. britann.)
xxxvla retrouve plus en général dans les intervalles des accès. On n'a pas
moins à se défier des propositions trop générales sur la facilité qu'ont les
insensés de supporter la faim la plus extrême, puisque certains accès, au
contraire, sont marqués par une voracité singulière, et que la défaillance
suit promptement le trop peu de nourriture. On parle d'un hôpital de
Naples, où une diète sévère, et propre à exténuer l'insensé, est un des
fondements du traitement. Il serait difficile de remonter à l'origine de ce
principe singulier, ou plutôt de ce préjugé destructeur. Une malheureuse
expérience, qui a été la suite des derniers temps de disette, n'a que trop
appris à Bicêtre que le défaut de nourriture n'est propre qu'à exaspérer et à
prolonger la manie, lorsqu'il ne la rend point mortelle27. D'un côté, un des
symptômes le plus dangereux et le plus à craindre durant certains accès
est le refus obstiné de toute nourriture, refus que j'ai vu quelquefois se
prolonger quatre, sept, ou même quinze jours de suite, sans perte de la
vie, pourvu qu'on fournisse une boisson copieuse et fréquente. Que de
moyens moraux, que d'expédients ne faut-il point alors employer pour
triompher de cette obstination aveugle! La constance et la facilité avec
lesquelles certains insensés supportent le froid le plus rigoureux et le plus
prolongé, semb lent supposer un degré singulier d'intensité dans la chaleur
animale, qu'il serait curieux de connaître au thermomètre, si l'expérience
en était possible dans tout autre temps que dans celui du calme. Au mois
de nivôse de l'an III et durant certains jours où le thermomètre indiquait
10, Il, et jusqu'à 16 degrés au-dessous de la glace, un insensé ne pouvait
garder sa couverture de laine, et il restait assis en chemise sur le parquet
de sa loge; le matin, à peine ouvrait-on sa porte qu'on le voyait courir en
chemise dans J'intérieur de J'hospice, prendre la glace ou la neige à
poignées, J'appliquer et la laisser fondre sur sa poitrine avec une sorte de
délectation, et comme on respirerait l'air frais durant la canicule. Mais
d'un autre côté, combien d'insensés ne sont-ils pas vivement affectés par
le froid, même durant leurs accès ? Avec quel empressement général ne
les voit-on point se précipiter en hiver dans les chauffoirs ? Et n'arrive-t-il
27Avant la Révolution, la ration journalière du pain était seulement d'une livre et demie; la
distribution en était faite le matin, ou plutôt elle était dévorée à l'instant, et une partie du jour
se passait ensuite dans une sorte de délire famélique. En 1792, cette ration fut portée à deux
livres, et la distribution en était faite le matin, à midi et le soir, avec une soupe
soigneusement préparée; c'est sans doute la cause de la différence de la mortalité qu'on
remarque en faisant un relevé exact des registres. Sur cent dix insensés reçus dans l'hospice
en 1784, il en mourut cinquante-sept, c'est-à-dire plus de la moitié. Le rapport fut de quatre-
vingt-quinze à cent cinquante et un en 1788 ; au contraire, durant l'an II de la République, il
n'en est mort que le huitième sur le nombre total.
XXXVIpoint chaque année des accidents par la congélation des pieds ou des
mains, lorsque la saison est très rigoureuse?
Les réciprocités singulières, ou la correspondance entre les
affections morales et les fonctions de l'entendement, ne se marquent pas
moins au déclin et à la terminaison des accès que durant leur cours.
L'insensé méconnaît souvent son état, et demande à contretemps d'être
rendu à la liberté dans l'intérieur de l'hospice, comme s'il n'y avait rien à
craindre de sa fougue emportée; et c'est alors au surveillant de donner des
réponses évasives, sans chercher à le contrarier et à le rendre plus furieux.
D'autres fois l'insensé apprécie avec justesse son état, demande lui-même
qu'on prolonge sa réclusion, parce qu'il se sent encore dominé par ses
penchants impétueux; il semble en calculer froidement la diminution
progressive, et il indique sans se méprendre l'instant où il n'y a plus à
craindre de ses écarts. Que d'habitude, de discernement et d'assiduité ne
faut-il point de la part du surveillant, pour bien saisir toutes ces nuances?
Les accès qui, après avoir duré avec plus ou moins de violence durant la
saison des chaleurs, et qui se terminent au déclin de l'automne, ne peuvent
qu'amener une sorte d'épuisement qui se marque par un sentiment général
de lassitude, un abattement qui va quelquefois jusqu'à la syncope, une
confusion extrême dans les idées et, dans quelques cas, un état de stupeur
et d'insensibilité, ou bien une morosité sombre et la plus profonde mélan-
colie. Souvent l'insensé reste étendu dans son lit et sans mouvement; ses
traits sont altérés et son pouls faible et déprimé. C'est alors que le
concierge a besoin de redoubler de surveillance, surtout dans les froids
rigoureux, pour empêcher que l'insensé ne succombe dans cet état
d'atonie. On est obligé de l'échauffer, de lui donner quelques cordiaux,
d'étendre sur lui trois ou quatre couvertures de laine. Si ce changement
brusque arrive pendant la nuit, il peut devenir mortel par le défaut de
secours; ce qui doit engager un surveillant zélé à faire des rondes
fréquentes à l'époque des premiers froids, et c'est ce qu'on fait
régulièrement dans l'hospice de Bicêtre. Un prisonnier Autrichien fut
conduit dans cet hospice, à titre de maniaque, et resta deux mois dans une
agitation violente et continuelle, chantant ou criant sans cesse, et mettant
en pièces tout ce qui tombait sous sa main. Il éprouvait d'ailleurs une telle
voracité, qu'il mangeait jusqu'à quatre livres de pain par jour. Sa manie se
calma dans la nuit du 3 au 4 brumaire de l'an III. Le matin on le trouva
raisonnable, mais dans un état extrême de débilité. On lui donna à
manger, et il fit quelques tours de promenade dans les cours. Le soir, en
XXXVIIrentrant dans sa loge, il dit éprouver un sentiment de froid; et on chercha
à l'échauffer en multipliant les couvertures de laine. Dans la ronde que le
concierge fit quelques heures après, il trouva cet insensé mort dans son lit,
dans la position qu'il avait prise en se couchant28. La même nuit fut
également funeste à un autre insensé, malgré l'attention qu'avait eue le
surveillant de faire des rondes fréquentes.
L'homme éclairé se garde de devenir l'écho d'une opinion
générale: il la discute, et si les faits évidents et bien rapprochés donnent
un résultat contraire, il laisse les autres se complaire dans leur erreur, et il
n'en goûte que mieux la vérité. Qu'importe donc qu'on répète sans cesse
que la manie ne se guérit jamais, que si ces accès disparaissent pour un
temps, ils ne peuvent manquer de se reproduire; que tout traitement est
inutile et illusoire? Il s'agit de savoir si cette opinion, généralement
accréditée, s'accorde avec les faits observés en Angleterre et en France
dans les hospices bien ordonnés. Pourquoi confondre les suites de
l'imprévoyance avec les effets d'une application éclairée des vrais
principes? La sensib ilité profonde qui constitue en général le caractère
des maniaques, et qui les rend susceptibles d'émotions les plus vives et de
chagrins concentrés, les expose sans doute à des rechutes; mais ce n'est
qu'une raison de plus de vaincre ses passions suivant les conseils de la
sagesse, et de fortifier son âme par les maximes de morale des anciens
philosophes; les écrits de Platon, de Plutarque, de Sénèque, de Tacite, les
Tusculanes de Cicéron, vaudront bien mieux pour les esprits cultivés que
des formules artistement combinées de toniques et d'anti-spasmodiques.
Lors même que ces remèdes moraux ne peuvent être mis en usage, la
médecine préservative et fondée sur des principes élevés n'apprend-elle
point à prendre des précautions à l'approche de la saison des chaleurs, à
produire une heureuse diversion par des occupations sérieuses ou des
travaux pénib les durant les intervalles de calme, à comprimer, pendant le
rétab lissement, les travers et les caprices des insensés par une fermeté
inflexible et un appareil de crainte, sans cesser de prendre en général le
ton de la bienveillance et les voies de la douceur? à proscrire tout excès
d'intempérance, tout sujet de tristesse et d'emportement? à prolonger
enfin, autant qu'il est nécessaire, le séjour de l'insensé dans l'hospice, et à
28 Je trouve, dans le journal de mes notes, que le mois de vendémiaire de l'an III avait été
tempéré, et que le 29 du même mois, le thermomètre indiquait 8 degrés au-dessus de la
glace. Le 3 brumaire, le vent passa au nord, on senti un froid assez vif; et le lendemain
matin, le thermomètre indiquait à peine 1 degré au-dessus de la glace.
XXXVIIIprévenir sa sortie prématurée29 ? L'expérience a confirmé depuis
longtemps l'utilité des mesures de prudence pour rendre les rechutes
extrêmement rares ou presque nulles. Je puis attester, par exemple, que
sur vingt-cinq guérisons opérées à Bicêtre durant l'an II de la République,
il n'y a eu que deux rechutes, causées, l'une par l'ennui et le chagrin, et
l'autre, après cinq années de rétablissement, par une tristesse profonde, et
qu'on peut regarder comme la cause primitive de la manie.
Hystérie. L'hystérie en général est plus ordinaire aux jeunes filles
d'une constitution ardente, aux personnes du sexe de tout âge vouées à
une continence volontaire ou forcée, aux jeunes veuves qui se livrent à la
bonne chair et à des lectures lascives, aux femmes mariées pendant une
longue absence de leur époux. Une menstruation laborieuse ou irrégulière,
des accidents pendant la grossesse, les couches, peuvent aussi produire
l'hystérie. Quand son développement est gradué, ses symptômes
précurseurs sont l'assoupissement, des intervalles de délire,
l'engourdissement des membres et une inertie presque invincible, des
alternatives de rougeur et de pâleur du visage... À mesure que l'accès fait
des progrès, la malade éprouve un sentiment comme d'un globe qui se
porte dans l'abdomen vers les parties supérieures... Ces affections
spasmodiques des intestins sont accompagnées quelquefois de
borborygmes très bruyants, et leurs mouvements sont anormaux, qu'ils
donnent lieu à des préjugés superstitieux ou extravagants pour les
personnes peu éclairées; d'autres fois, au contraire, le ventre est déprimé
et tendu, avec une constipation extrême. Mais, dans tous les cas, il y a des
contractions spasmodiques de la gorge, ou plutôt un sentiment
d'étranglement; alors la respiration est obscure ou nulle, le pouls
insensible, les extrémités froides, et le plus souvent toutes les apparences
de la mort existent, ou la mort même survient. Quelques accès sont
marqués par des symptômes de convulsions ou de délire, suivant les
complications de l'hystérie avec d'autres affections nerveuses. Au déclin
de l'accès, on observe un rétablissement gradué des forces, de la couleur
29
On ne doit point confondre les rechutes produites après une sortie de l'hospice, exigée par
les parents de l'insensé, et malgré les conseils que leur donnent les personnes expérimen-
tées ; on ne doit point, dis-je, les confondre avec celles qui suivent une sortie revêtue des
formes légales: les premières sont plus fréquentes, et on voit certains insensés revenir à
plusieurs reprises à l'hospice de Bicêtre. Mais ce n'est point là ce qu'on appelle une guéri-
son; c'est une imprudence dont les suites avaient été calculées, et qui ne fait que mieux
ressortir les vrais principes.
XXXIXnaturelle du visage, la diminution progressive et la cessation des
symptômes spasmodiques, le retour du sentiment et du mouvement, le
relâchement des parties naturelles, devenues souples et lubrifiées par une
humeur muqueuse.
Bordeu établit comme une sorte de triumvirat ou de trépied de la
vie, le cœur, le cerveau, l'estomac... Ne peut-on pas ajouter, pour une
certaine période de la vie et pour certaines constitutions, un quatrième
centre d'où partent aussi le sentiment et le mouvement? et ce centre ne
réside-t-il point dans les organes de la reproduction? Quel empire
puissant n'exerce point l'utérus sur les personnes du sexe! et que peut
faire la médecine, qui considère toujours la nature humaine indépendante
de nos institutions sociales, si les lois immuables de la fécondité et de la
reproduction des êtres sont contrariées?
XLTRAITÉ
MÉDICO-PHILOSOPHIQUE
SUR
,
L'ALIENATION MENTALE,
ou
LAM A NIE,
PAR PH. PIN EL,
Professeur de l'École de Médecille de Paris,
Médecin en chef d.e l'Hospice National des
femmes, ci-devant la Salpêtrière, et Men1bre
de plusieurs Sociétés savantes.
Avec }"igures représentant des formes de crâne ou des
portraits d'Aliénés.
4. P 4. RIS,
CHEZ RICl-IARD, CAILLE ET RAVIER,
Libraires, l'ue I1aute-FeuilJe , N°. Il..
~
A NIX.

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