L'amour de soi

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L'amour de soi et l'amour d'autrui sont à la fois opposés et complémentaires. L'amour de soi est nécessaire à la construction des assises de la personnalité mais l'amour d'objet s'en différencie peu à peu et le premier objet est narcissique avant d'être vraiment objectal. La sexualité infantile proprement dite coexiste en proportions variables avec le narcissisme infantile. Les traumatismes précoces, voire précocissimes (foetaux), de cet infantile ont un effet important sur le destin de l'amour de soi. Enfin il ne faut pas oublier qu'il y a un conflit incessant entre l'amour de soi et la haine de soi.
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Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296147409
Nombre de pages : 228
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L'Amour de soi

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr iÇ)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00602-7 EAN : 9782296006027

Sous la direction d'André BARBIER et de Jean-Michel PORTE

L'Amour

de soi

Hervé AUBIN André BARBIER Gérard BAYLE Jean BERGERET Patrice BIDOU Bernard BRUSSET Jean COURNUT Jean-François DAUMARK. Pierre DECOURT Florence GUIGNARD Philippe JEAMMET Julia KRISTEV A Jean-Michel PORTE Aleth PRUDENT-BAYLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique ; 75005 Paris FRANCE
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Université

L'Hannattan Kossuth Lu.

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Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus NACHIN Claude (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. CLANCIER Anne, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité,2006. MARITAN Claude, Abîmes de l'humain, 2006. HACHET Pascal, L 'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation Ill, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique,2005. DELTEIL Pierre, Desjustices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005. VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d'amour, 2005. HERVOUËT Véronique, L'enjeu symbolique Islam, christianisme, modernité, 2004. BENOIT Pierre, Le corps et la peine des Hommes, 2004.

Ouvrages publiés par le Groupe Méditerranéen de la Société Psychanalytique de Paris

Les jàntasmes originaires, ouvrage collectif sous la direction de H. Sztulman. A. Barbier. J Caïn. colI. Éducation et Culture. Privat éd. 1983.
Transmission, trclI1sjèrt de pensée, interprétation, ouvrage collectif sous la direction de A. Barbier et P. DecaurL colI. du Monde Interne. 1998. In Press éd.

La séparation, ouvrage collectif sous la direction de A. Barbier et J-M. Porte. In Press éd. 2003

Groupe méditerranéen de la Société psychanalytique de Paris

L'Amour de soi
Sous la direction d'André BARBIER et de Jean-Michel PORTE

Hervé AUBiN André BARBIER Gérard BAYLE' .lean BERGE1ŒT Patrice RIDOU Bernard BR[lSSl~T Jean COURNUT .lean-François DAUMARK Pierre DECOURT Florence GUIGNARD Philippe JEAMMET Julia KRlSTEVA Jean-Michel PORTE Aleth PRUDENT-BAYLH

AVANT-PROPOS

Ce livre sur « l"amour de soi» est issu de travaux du Groupe Méditerranéen de la Société Psychanalytique de Paris s'échelonnant de Janvier 2003 à Mars 2004. Il réunit sept conférences et deux commentaires de conférence auxquels viennent s'ajouter trois contributions écrites, de Jean CoumuL André. Barbier et Pierre Decourt. Les auteurs sont membres de la Société Psychanalytique de Paris sauf Patrice Bidou, directeur de recherche au C.N.R.S. (Laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France). Merci à Edouard Ravon qui s'est chargé du travail de façonnage de l'ouvrage. Malgré le soin apporté à l'harmonisation des différentes interventions, des erreurs de composition persistent; elles sont dues en particulier à l'hétérogénéité des fichiers transmis par les auteurs.
André Barbier Jean-Michel Porte

SOMMAIRE

A v ant -propo~

Introduction Amour de soi, amour de l'autre Les traumatismes précocissimes

Jean-Jlichel

Porte

II 21 35 59 SI

Philippe Jeallllllet Jean Bel~'5eret Julia Kristeva Patrice Bidou

Démesure et limites de la sublimation L'amour de soi retrouvé du dieu Os [, 'enfant dans l'adulte L'amour de soi dans le contre-transfert Je est un autre

Florence Guignard Dalllnark

lOI 121

Jean-François

Institutions et perversions narcissiques

Gérard Bavle et Aleth Pmdent-Bavle Hervé Aubin Jean Courllut

129 147 153

Institutions et perversions Les inquiétudes de Narcisse Narci~sismc érotique et sentiment d'identité

se\:uelle

Bernard Brusset

161

(Edipe se eache-t-il toujours denière Narcisse? AmouL à mort de soi

André Barhier Pierre Decourt

175 213

Introduction Jean-Michel Porte

Le terme de narcissisme est rarement exempt de connotation péjorative: un sujet qui n'aurait d'autre objet de désir que lui-même ne saurait être vraiment bien vu. Ainsi est-il dit dans la Bible « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Au-delà du fait qu'on voit mal comment un sentiment amoureux aussi bien de soi-même que d'autrui pourrait se prescrire, ce précepte n'est pas sans soulever un double questionnement dès lors que, d'une part, l'amour de soi semble considéré comme premier par rapport à l'amour porté à l'autre et que, d'autre part cet amour de soi semble relever d'une évidence. Pourtant la psychanalyse contemporaine, apparemment moins concernée qu'autrefois par la problématique œdipienne, est de plus en plus souvent confrontée à des pathologies dépressives ou des états de « mal-être» pour lesquels l'estime de soi est généralement défectueuse. La cure analytique n'a donc plus pour visée première la fameuse connaissance de soi (rendre consciente une sexualité infantile dissimulée dans les replis du refoulé), mais doit répondre de plus en plus souvent à la recherche du recouvrement d'un amour de soi. Ainsi, le curseur se déplaçant de l'érotique vers le narcissisme, la « neutralité bienveillante» du psychanalyste est amenée à glisser progressivement vers une relation d'objet narcissique prenant valeur d'acte « réparateur» d'un amour-propre blessé et ce, en se faisant garante du narcissisme du patient. L'amour de soi ne saurait dépendre de la seule appréciation, plus ou moins positive, portée par soi-même sur une image de soi telle que le reflet en est capté dans le miroir, sauf à considérer que ce miroir est aussi un autre, un « autre semblable» qu'on se prend à aimer et qui peut être intégré à la construction d'un corps libidinal dans lequel le moi plonge ses racines, un moi dont Freud a pu dire qu'il était une projection mentale de la surface du corps. Narcisse n'a-t-il pas dépéri d'être tombé narcissiquement amoureux, « à mort », du reflet de sa
Il

belle image, non reconnue comme sienne, dans l'eau de la source oÙ l'avait conduit sa soif? C'est d'avoir ignoré les appels passionnés d'Écho que tomba la sentence de la déesse de la juste colère Némésis: « Qu'il aimc de même à son tour et de même ne puisse posséder l'objct de son amour ». Mais n'est-ce pas d'avoir été conçu lors d'un « viol», celui de la nymphe Liriopée par le divin fleuve Céphise, que Narcisse est conduit à l'aspiration d'un retour à une relation fusionnelle avec sa mère, sans considération aucune pour une présence tierce, sans reconnaissance aucune, donc, de la scène primitivc ? C'est, peut-être aussi, de n'avoir pu se reCOlUlaîtredans les yeux de sa mère que Narcisse s'est vu condamné à une quête insatiable d'un amour de soi en se mirant pour l'étemité dans unc source, demeurée résolument froide et immobile. C'est en référence au mythe de Narcisse et à l'amour porté à l'image de soi-mêmc que le narcissisme est introduit en psychanalyse. Il l'est à propos de patients classiquement considérés comme non accessibles à l'analyse parce que réfractaires au transfert, au lieu de prendre le risque d'investir leur libido sur l'objet ils la rabattent sur leur moi. Il faut préciser que « l'amour de soi» ne correspond qu'à l'une des figures d'un CONCEPT quelque peu protéiforme, la signification du narcissisme évoluant tout au long de l'œuvre de Freud sans que jamais une nouvelle définition ne vienne s'intégrer à la précédente ou la remplacer. Le terme est emprunté à P.Nacke qui, lui-même, l'a forgé en commentant un comportement pervers décrit par H. Hellis, celui par lequel un individu traite son propre corps de façon semblable à celle dont on traite d'ordinaire le corps d'un objet sexuel. Mais Freud cherche d'emblée à se défaire de cette désignation d'une perversion par le narcissisme, pour lui les traits particuliers du narcissisme se retrouvent bien au-delà de la perversion, même s'il l'envisage dans Un souvenir d'enjànce de Léonard de Vinci (J9]0) comme un type particulier de choix d'objet propre aux homosexuels. S'identifiant à leur mère, les homosexuels prendraient leur propre personne comme idéal et choisiraient leurs objets d'amour en fonction de leur ressemblance à eux-mêmes comme idéal, des jeunes gens qu'ils peuvent aimer comme leur mère les a aimés. Freud affinne également que le narcissisme correspond à « un certain placement 12

de la libido» qui se rencontre dans « le développement régulier de l'être humain ». Lors d'une séance de la Société, le 10 novembre 1909, il précise que « Le narcissisme n'est pas un phénomène isolé, mais un stade du développement indispensable dans le passage de l'auto-érotisme à l'amour d'objet. Être amoureux de soi-même (de ses propres organes génitaux) est un stade du développement indispensable». Cette idée de l'existence d'un stade narcissique de l'évolution sexuelle. intermédiaire entre l'auto-érotisme et l'amour d'objet est reprise en I911 à propos du cas Schreber : l'enfant, en se prenant lui-même, son propre corps, comme objet d'amour, unifie des pulsions partielles qui ne connaissaient auparavant de satisfaction qu'au niveau de zones érogènes dispersées. En 1914, il ajoute qu'il n'existe pas d'emblée d'unité comparable au moi, que celui-ci doit donc subir un développement, que « quelque chose, une nouvelle action psychique, doit donc venir s'ajouter à l'autoérotisme pour donner forme au narcissisme». On peut se demander si cette nouvelle action psychique n'est pas à appréhender du côté de l'objet, de l'indispensable qualité des soins offerts par une mère « suffisamment bonne» et de la projection sur l'enfant du narcissisme des parents: « L'amour des parents, si touchant et, au fond, si enfantin, n'est rien d'autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d'objet, manifeste à ne pas s'.Ytromper son ancienne nature» (1914). La genèse du narcissisme ne serait plus. ainsi, conçue comme relevant du seul solipsisme de l'appareil psychique, mais conduirait à se référer à la qualité des soins et à l'amour reçus par l'enfant de ses parents. C'est en 1914, dans Pour introduire le nClrcissi.\'lne.que le narcissisme prend sa pleine mesure, à la fois par l'étude de sa genèse et par celle de ses destins. L'étayage de la satisfaction des pulsions sexuelles sur la satisfaction des pulsions d'autoconservation, ou pulsions du moi, produit le développement du moi et le constitue comme unité devenue objet d'amour narcissique. Contrairement aux auto-érotismes trouvant à se satisfaire localement au niveau de zones érogènes éparses, dans le narcissisme c'est le moi dans sa totalité qui est pris comme objet d'amour. Freud décrit l'existence d'un état primitif de narcissisme primaire: « Nous nous formons ainsi, écrit-il, la représentation d'un investissement 13

libidinal originaire du moi: plus tard une partie en est cédée aux objets, mais, fondamentalement, l'investissement du moi persiste et se comporte envers les investissements d'objet comme le corps d'un

animalcule protoplasmique envers les pseudopodes qu'il a émis ».
Il y a donc opposition entre la libido narcissique et la libido objectale et, « plus l'une absorbe, plus l'autre s'appauvrit ». Pourtant, la sexualité n'a-t-elle pas, parfois, de sens que pour autant qu'elle nourrit le narcissisme du sujet ') La satisfaction de la libido d'objet n'apporte-t-elle pas aussi, secondairement une satisfaction narcissique en pennettant un agrandissement du moi par enrichissement de sa capacité identificatoire aux objets? Nous faisons ici référence au narcissisme secondaire comme retour sur le moi de la libido retirée au monde extérieur. Évoquant l'influence de la maladie organique, Freud postule que dans un but d'auto-conservation le malade doit retirer ses investissements en libido de ses objets d'amour pour les réinvestir sur son moi. Et d'ajouter: « Un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fin l'on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade, et l'on doit tomber malade lorsqu'on ne peut aimer. par suite de frustration ». Quant au destin du narcissisme dans le développement du moi. Freud écrit que le développement du moi consiste à s'éloigner du narcissisme et que « cet éloignement se produit par le moyen du déplacement de la libido du moi sur un idéal du moi imposé de l'extérieur, la satisfaction par l'accomplissement de cet idéal». Comme la fonction de la « conscience morale» est d'observer le moi actuel en le mesurant à l'idéal du moi, le moi ne peut s'aimer que si la conscience morale le considère en syntonie avec l'idéal du moi,. lui-même héritier du narcissisme infantile. « C'est à cc moi idéal que s'adresse maintenant l'amour de soi dont jouissait dans l'enfance le moi réel. Il apparaît que le narcissisme est déplacé sur ce nouveau moi idéal qui se trouve, comme le moi infantile, en possession de toutes les perfections». Freud écrit dans la XXXVI ème Leçon d'introduction à la psychanalyse (1915-1917) que le moi-idéal est une instance qui s'est créée dans l'intention de réinstaurer le contentement de soi. Quant à la sublimation, bien qu'elle concerne classiquement la pulsion et non pas l'objet ne pourrait-on l'envisager comme un destin possible du narcissisme quand l'objet de la création est investi comme un véritable objet d'amour de soi, mais 14

aussi parce que la transformation d'unc activité sexuelle en activité sublimée nécessite un temps intermédiairc de rctrait de la libido sur le moi par oÙ unc désexualisation est rendue possible? On ne saurait omettre d'évoquer le « narcissisme des petites différences» dans lequel l'agressivité à l'égard des étrangers relève avant tout d'un instinct d'auto-consefYation. Freud dit que « nous pouvons reconnaître l'expression d'un amour de soi, d'un narcissisme, qui aspire à s'affirmer soi -même» (1921). On peut rapprocher cette agressivité à l'égard de celui qui est différent de la haine narcissique originaire constitutive de l'objet (objet né dans la haine) et, corrélativement, du moi dont elle marque les limites. Dans Pulsions et destin des pulsions (1915) Freud écrit: « Le moi hait, exècre, persécute, avec des intentions destmctrices, tous les objets qui deviennent pour lui sources de sensations de déplaisir, qu'ils signifient indifféremment un refusement de satisfaction sexuelle ou un refusement de la satisfaction du besoin de conservation. On peut affinner que les prototypes véritables de la relation de haine ne sont pas issus de la vie sexuelle, mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affinnation ». En 1914, Freud résume: « On aime, selon le type narcissique» : a' Ce que l'on hl Ce que l'on c Ce que l'on cf.La personne est soi-même; a été soi-même; voudrait être soi-même; qui a été une partie du propre soi.

Après 1920, foin de ce bel optimisme! Le narcissisme, conduisant à une conception moniste de la libido et ne pouvant rendre compte de l'hétérogénéité du moi, tend à s'effacer dans la deuxième topique. Primaire, il n'est plus celui de l'unité du moi, le narcissisme de l'Un, mais un état premier, anobjectal, de la vie psychique dont le prototype est la vie intra-utérine. Secondaire, il correspond au résultat de l'introjection et de l'identification à l'objet. Mais, surtout. la primauté du principe de plaisir-déplaisir ayant été détrônée par celle de la compulsion de répétition qui relève de l'action de la pulsion de mort, le narcissisme de vie, « effacement de la trace de l'Autre dans le désir de l'Un» afin de prémunir le 15

moi de sa dépendance à la réalité de l'objet glisse dangereusement vers un narcissisme de morL c'est-à-dire un abaissement des tensions au niveau zéro, autant dire vers une mort psychique (A. Green. Narcissisllle de vie, J1arci.l'sislllede mort, 1983). À l'extrême, l'amour de soi, comme aspiration au désir de l'Un, aura donc conduit à un état de « désir de non désir». à l'effacement du moi en tant qu'instance subjectivante. Pour s'aimer soi-même et pour que le Moi puisse se faire Je. ne faut-il pas s'être senti préalablement reconnu et aimé? Dans ce livre sur « l'amour de soi », Philippe Jeammet montre que le paradoxe du narcissisme. qui implique ce qu'il y a de plus spécifiquement humain dans l'amour, est qu'il doivc se nourrir de l'objet pour s'épanouir. L'engagcmcnt narcissique dans l'amour est, selon lui, non seulement inévitable mais nécessaire, parce qu'il permet de surmonter la menace que peut représenter le désir de l'autre. La relation amoureuse correspond ainsi à un objet narcissique par oÙ une aire partagée d'illusion est recréée qui fut autrefois, chez le bébé. fondatrice de sa confiance dans le monde. II étudie aussi les aléas et les vicissitudes de cet engagement narcissique au monde. Jean BergereL qui a toujours appelé les psychanalystes à porter une attention particulière aux aléas de la « période évolutive » narcissique, s'attache ici à démontrer, vignette clinique à l'appui, que la compréhension et le traitement de certains troubles psychopathologiques imposent de prendre en compte, au-delà des fixations classiques de l'enfance, des fixations de la période intrautérine. Ainsi évoque-t-il l'existence de « traumatismes précocissimes» répondant à des traces non représentationneIles, puisque le fœtus n'y voit pas, déterminées dès avant la naissance en relation m'ec la manière dont la mère « manifeste» au fœtus les sentiments qu'eIle éprouve pour lui. Julia Kristeva réfléchit à l'économie du « Soi qui s'aime» à partir de ce qu'elle considère comme étant une variante spécifique dans la sublimation esthétique. Certaines expériences sublimatoires témoignent d'un amour extravagant appuyé sur le narcissisme, mais 16

exercent leur emprise bien au-delà de ses limites en surinvestissant les moyens d'expression comme de véritables objets réels, devenus ainsi objets d'amour de soi. Le soi s'aime ainsi dans ses créations. Julia Kristeva, en s'appuyant sur sa lecture de l'œuvre de Colette, retient particulièrement la part qui revient à la perversion dans cette re-création du sujet s'aimant d'amour de soi au moyen de l'activité sublimatoire. Au travers de la narration d'un mvthe amazonien Patrice Bidou, qui n'est pas psychanalyste mais anthropologue, propose une interprétation du mouvement d'humanisation conduisant à l'amour de soi. Le héros du mythe, Os, en tant que dieu créateur, ne saurait avoir conscience de s'aimer soi-même tant le narcissisme dans ce cas est intrinsèquement constitutif de son être. Il lui faut donc, pour y parvenir, préalablement transformer son énergie primordiale en énergie sexuelle par la rencontre de l'objet du désir, puis retransformer l'énergie sexuelle en énergie primordiale à la suite de la trahison de l'objet d'amour. À la fin du mythe, Os n'est plus tout à fait le même parce qu'un reliquat d'amour sexuel est resté enkysté dans l'âme du démiurge. Ainsi découvre-t-ill'amour de soi. Florence Guignard décrit, dans la rencontre analytique, les effets de « l'Infantile» considéré comme le lieu psychique des émergences pulsionnelles premières. Son impact sur l'analyste produit des taches aveugles qui se nourrissent tant de ses aspects non analysés que de ses rejetons pulsionnels actuels. Après avoir examiné quelques-unes des configurations de l'Infantile et la dynamique de la tache aveugle chez le psychanalyste, elle en vient à penser que l'amour de soi du psychanalyste répondrait à sa « capacité d'identifier l'Infantile et de s'y identifier, sans pour autant laisser le pouvoir à ce qui pourrait devenir une association de malfaiteurs de ces deux Infantiles». Elle est discutée par JeanFrançois Daumark. Gérard Bavle et Aleth Prudent-Bavle s'attachent à étudier les . . perversions narcissiques rencontrées dans les institutions se réclamant de la psychanalyse. Ces perversions institutionnelles se construisent, selon eux, sur une perte non assumée de la toute17

puissance dc l'institution, dans son ensemble ou à partir d'un des groupes ou des individus qui la composent. Ainsi se constituerait un fétiche idéologique au nom duquel « tous les coups sont permis». Lcs perversions peuvent émaner soit des patients et de leur entourage, soit de l'institution ou, plus gravc encore, de la règle institutionnelle elle-même. Ils sont discutés par Hervé Aubin. Dans un texte d'une belle concision, Jean Cournut nous rappelle la difficulté qu'il y a à définir le narcissisme. Celui-ci concerne tout à la fois la cohésion identitaire du sujet, sa différenciation d'avec l'objet, et l'amour et l'estime de soi, et encore, ajouterions-nous, à condition de ne pas prendre en compte l'évolution de ce concept dans la deuxième topique. Après avoir décrit certaines de ses vicissitudcs, il nous signale qu'on reste généralement fasciné par le destin de Narcissc, mais qu'on oublie trop souvent les origines qui ont détern1iné celui-ci. Il est rare que l'on retrouve en cliniquc le narcissismc comme pcrversion scxuelle, comme il a été décrit à scs origines. D'oÙ l'intérêt dc la relation par Bernard Brusset d'un cas d'analyse dans lequel le narcissisme érotique compulsif ticnt une grande place. Son patient nc peut avoir de rclations hétérosexuelles qu'à la condition qu'clics soient suivies dc passages à l'acte homoscxuels et auto-sexuels. Après nous avoir fait chcmincr avcc lui dans la compréhension de cet aménagemcnt narcissique pervers, il conclut sa réflexion par l'idée que, face au pouvoir insuffisant de l'identification au père, l'issue s'est jouée au niveau d'un conflit au sein du narcissisme, conflit entre identification primaire à la mère et contre-identification à celle-ci. André Barbier regroupe cn deux grandes versions les diverses modalités du mythe de Narcisse. Dans la première, Narcisse reconnaît son image comme séparée de lui mais meurt de chagrin de réaliser qu'il ne brÙle d'amour que pour lui-même Dans la deuxièmc, la carence narcissique étant plus grave, Narcisse ne peut projeter son narcissisme primaire dans la source devenue ainsi béance assimilée à la féminité de la mère dans laquellc son imagc spéculaire se noie. « Œdipc sc cacbc-t-il toujours derrière Nar18

cisse ? » se demande-t-il avant de conclure par un retour à la spécularité, celle du « stade du miroir» ayant pour précurseur, certes le visage de la mère, mais aussi l'image du père qui apparaît derrière l'enfant cherchant à se rassurer dans le miroir.
En soulignant les effets potentiellement délétères de l'amour de soi, comme son titre « Amoue à mort de soi» l'annonce explicitement, Pierre Decourt clôt de façon quelque peu inquiétante ce recueil d'articles. Il nous rappelle qu'au-delà de la dimension spéculaire, organisatrice donc, retenue par Freud du mythe de Narcisse, il est une fleur fascinante, le narcisse, qui peut entraîner la mort en raison de ses propriétés narcotiques. Narcisse n'a-t-il pas dépéri, làsciné par son reflet non reconnu comme tel parce qu'il n'a pu constituer une représentation de lui-même, un amour de soi comme prolongement de l'amour de l'autre pour soi? Thanatos rôderait-il donc toujours dans les parages l'amour, que cet amour soit d'autmi ou de soi? de

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Amour de soi, amour de l'autre
Philippe Jea71llnet

À lui seul le titre proposé pour ce cycle de conférences pose d'emblée le caractère pour le moins paradoxal et peut être indicible de l'amour. Qu'est ce que l'amour? Qui aime-t-on ? Soi ou l'autre? L'amour se résume-t-il à la sexualité et/ou à l'attachement? ou apporte-t-il un supplément? Mais de quoi est-il fait alors? Une chose est sllre e'est que seul parmi les êtres vivants l'être humain est capable de se poser la question ainsi. La reproduction sexuée apparaît très tôt dans l'ordre vivant et son rôle dans l'organisation de la vie sociale des animaux croît très vite quand on s'élève dans l'échelle animale. L'émergence du lien et de l'attachement est beaucoup plus tardive mais elle est par contre, chez les animaux les plus évolués et notamment les singes anthropoïdes, proche par bien des aspects de ce qu'on trouve chez l'homme. On peut donc penser que l'amour, terme réservé à l'être humain, implique souvent la sexualité et peut-être toujours sous une forme sublimée ou refoulée de celle-ci ~ qu'il implique l'attachement, mais aussi qu'il comporte dans ce qu'il a de plus spécifiquement humain, une dimension narcissique essentielle. Il nous semble que cette dimension narcissique, avec sa complexité, interfère avec les deux précédentes, la sexualité et l'attachement, pour leur donner une portée et une fonction particulières dans l'équilibre psychique de la personnalité humaine. La résultante de ces interférences fera de l'amour une spécificité humaine et lui ouvrira une très large palette d'expression. Ce ne sont pas les pulsions, qu'elles soient sexuelles ou agressives, qui confèrent à l'homme sa spécificité mais la conscience qu'il en a. La capacité réflexive, celle de se voir, de se juger, de se dédoubler en un le et un Moi, de percevoir sa finitude, ses manques, sa dépendance, de se comparer aux autres, fonde à nos 21

yeux cette dimension du narcissisme propre à l'être humain et que la culture a contribué à développer pour la porter à son paroxysme avec l'avènement du sujet tel que nous le connaissons dans notre civilisation libérale occidentale. S'il n'y a pas de narcissisme possible sans cette capacité réflexive, celui-là ne se réduit pas cependant à celle-ci. La qualité du regard porté sur soi comme la sensibilité à celui que les autres portent sur nous, l'importance de l'attente voire de la quête de ce regard, dépendent de ce qui assure cet état qualitatif complexe que l'on essaie de cemer par des qualifications telles que le sentiment de continuité et de pennanence de soi, la sécurité inteme dans la théorie de l'attachement, « la confiance fondamentale» de Balint, la confiance en soi et dans les autres, l'estime de soi pour les aspects les plus élaborés. C'est cette trame fondamentale qui sert d'appui au narcissisme, qui lui confère sa qualité émotionnelle de confiance ou de méfiance, de tranquillité ou de vigilance anxieuse, de quiétude ou d'avidité, que nous avons proposé d'appeler les assises narcissiques de la personnalité afin d'en souligner ce caractère basique de fondation de la coloration affective et de la tonalité émotionnelle du regard que le sujet portera sur lui et sur le monde (Jeammet, 1989). Bien entendu le tempérament du sujet, avec sa dimension génétique, contribuera à la construction de ces assises en interaction avec la rencontre avec l'environnement. Comment se construisent ces assises narcissiques? Fondamentalement en symbiose avec l'objet mais d'une façon telle que la question de la différence entre soi et l'objet n'ait pas à se poser. Pas d'assises narcissiques sécures et stables sans un lien primaire de qualité avec l'objet, mais un objet qui pour l'essentiel n'est présent que par la qualité de plaisir de fonctionnement qu'il génère chez le bébé. C'est le paradoxe formulé par Winnicott: « pour que l'enfant puisse créer l'objet il faut que l'objet soit déjà présent ». Nous ajouterons présent par la qualité de plaisir pris par le bébé dans l'échange avec l'elwironnement et que le bébé emporte avec lui et s'approprie dans son plaisir de fonctionnement en l'absence de l'objet. Le plaisir de suçotement des lèvres et de la langue dans l'attente de l'allaitement en est le prototype. L'enfant acquiert ainsi une confiance dans la survenue de la satisfaction. confiance dans l'environnement et dans lui-même. Avec la confiance naît la capa11

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