L'analyse critique des sciences ou le tétraède épistémologique

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EAN13 : 9782296216129
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L' ANALYSE CRITIQUE DES SCIENCES
Le tétraèdre épistémologique (Science, philosophie, épistémologie, histoire des sciences)

«CONVERSCIENCES»
Collection dirigée par Philippe BRENOT

A l'aube du troisième millénaire, le champ scientifique éclate, les disciplines en mutation s'interpénètrent, convergence d'attitude pour le décloisonnement des connaissances. «CONVERSCIENCES» se veut carrefour de réflexion dans, sur et au-delà de la science, lieu d'élaboration pluri- et transdisciplinaire. «CONVERSCIENCES» accueille ainsi des ouvrages de syntbèse multi-auteurs (la Mémoire, tomes I et II), des actes de réunions à thème (les Origines, Langage, Sociétés), ainsi que des essais transdisciplinaires. Au-delà du clivage des disciplines et de la dichotomie sciences exactes-sciences humaines, «CONVERSCIENCES» crée un espace d'interaction pour que conversent les sciences en conversion.

Les Origines Langage La Mémoire (tome I) La Mémoire (tome II) Sociétés Sexualité, mythes et culture

Philippe BRENOT c/o L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Michel

PATY

L' ANALYSE

CRITIQUE

DES SCIENCES

Le tétraèdre épistémologique (Science, philosophie, épistémologie, histoire des sciences)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrages du même auteur:

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Études d'interactions de neutrinos (Thèse de doctorat ès-sciences physiques, Paris), CERN 65-12, Genève, 1965. Théorie etpratique de la connaissance chez Jean d'Alembert (Thèse de doctorat en philosophie, Strasbourg), 1977, non publié. L'étrange histoire des quanta (en collab. avec Banesh Hoffmann), Seuil, Paris, 1981La science en questions (en collab. avec Paul Brouzeng et Michel Pipart), Messidor/La Farandole, Paris, 1985. La matière dérobée. L'appropriation critique de l'objet de la physique contemporaine, Archives contemporaines, Paris, 1988. Einstein philosophe. La physique comme pratique philosophique (relativité, quanta, épistémologie), Presses Universitaires de France, Paris (sous presse).

Ouvrages dirigés par l'auteur:

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Quantum mechanics, a half century later (éd. avec J. Leite Lopes), Reidel, Dordrecht, 1977. Les particules et l'univers. La rencontre de la physique des particules, de l'astrophysique et de la cosmologie (éd. en collaboration avec Jean Audouze et Paul Musset), Presses Universitaires de France, Paris (sous presse).

@ L'Harmattan, 1990 ISBN 2-7384-0744-7

PRÉFACE

L'ouvrage qu'on va lire est le fruit d'une expérience intellectuelle vécue depuis une vingtaine d'années au carrefour de la science et de la philosophie. Cette expérience n'est pas, contrairement à ce que le titre pourrait faire supposer, de pure contemplation platonicienne, bien au contraire. Le tétraèdre n'est aucunement invoqué ici pour sa qualité de solide régulier, comme élément d'une construction idéelle du monde, mais comme figure d'une relation dynamique entre ces instances, trop souvent conçues sans véritable lien entre elles, que sont les sciences (considérées ensemble, ou chacune séparément), la philosophie, l'épistémologie et l'histoire des sciences. On a voulu, par cette figure géométrique remarquable de quatre points pris pour sommets dont chacun est relié aux trois autres par des arêtes, donner une image de l'indissociabilité de ces formes de la pensée rationnelle, dont aucune n'existe sans une relation aux autres, relation qui est de constitution et d'échanges. On en trouvera la justification dès le premier chapitre. Comme fruit d'une expérience, ce livre se présente sous le signe en même temps de la diversité et de l'unité. La préoccupation qui le sous-tend est une, les éléments de réflexion sur les problèmes rencontrés sont multiples. Ceux que l'on a choisis de réunir ici ont été élaborés au cours des dix ou douze dernières années; leur appel des uns aux autres, la thématique commune qui les accompagne en profondeur, ont justifié de les rassembler malgré la variété des conditions de leur rédaction. Mises ensemble, ces contributions prennent un sens qui ne pouvait se faire bien saisir dans leur séparation. Leur arrangement s'est imposé de lui-même, bien qu'il soit inverse de la chronologie de leur élaboration: la première moitié des chapitres (de rédaction assez récente) porte sur des aspects relativement généraux de philosophie et d'histoire des sciences, mais toujours étayés par des exemples précis pris dans les sciences, tandis que la seconde moitié examine des questions liées à une science particulière, la physique, qui fut l'objet des recherches de laboratoire de l'auteur, puis (ou plutôt en même temps que) celui de ses premières analyses épistémologiques.

7

Cet ouvrage se présente donc essentiellement comme la synthèse de quelques préoccupations méthodologiques concernant l'étude critique des sciences. Comme il est destiné à un public assez large, on a évité d'y faire intervenir des considérations trop spécialisées; mais les réflexions proposées ici sont étayées par des analyses plus détaillées d'épistémologie et d'histoire des sciences qui ont fait par ailleurs l'objet de publication. Malgré le caractère limité et circonstantiel de la synthèse ici proposée, elle a du moins ce mérite de manifester le lien de nécessité et de constitution qui unit les sciences considérées en elles-mêmes à ces points de vue sur elles que sont l'examen critique de leurs concepts et propositions (c'est le sens que nous donnons ici au terme épistémologie), l'histoire de leur formation et de leur développement, et les considérations plus générales de la philosophie de la connaissance. Les six premiers chapitres, comme on l'a indiqué, portent sur des problèmes de philosophie, d'épistémologie et d'histoire des sciences. On y voit que les considérations épistémologiques et philosophiques ne peuvent omettre de faire à l'histoire des sciences sa part, dans la mesure où c'est à la science réelle, telle qu'elle existe ou telle qu'elle a été, que l'on s'intéresse, et non à une fiction idéale ou intemporelle; et à l'inverse, les aspects de l'histoire des sciences étudiés rendent manifeste la nécessité de points de vue épistémologique et philosophique, dès lors qu'il s'agit de comprendre ce qu'est la science, comme pensée, construction, et processus. Le premier chapitre, intitulé « La nouveauté et sa référence: sur l'avenir des rapports entre la science et la philosophie» porte en lui l'esprit même de ce livre. L'occasion d'aborder ce problème m'avait été donnée par le colloque du cinquantenaire de l'Association des Sociétés de philosophie de langue française (qui s'est tenu à Paris, en 1987),

auquel on m'avait demandé de parler sur le thème de « l'avenir des
rapports entre science et philosophie ». Jugeant difficile d'aborder un sujet aussi vaste et fondamental dans sa généralité, j'avais pensé que le mieux était de payer d'exemple, en proposant une expression vraie, aussi centrale et précise qu'il se peut, de ces rapports. Pour un scientifique qui a travaillé sur le front de la recherche, et qui a vécu l'assimilation par la science de connaissances nouvelles, une réflexion philosophique sur ce qu'est précisément la nouveauté, en science, apparaissait tout indiquée. Et quel problème philosophique plus approprié auquel mettre cette notion en rapport, que celui de la référence? D'autant que la conjonction de cette «réalité» des sciences et de cette question philosophique apparaissait particulièrement propre à marquer le lien entre les sciences et la philosophie, certes, mais aussi celui qu'elles entretiennent avec l'analyse épistémologique des concepts et propositions de ces sciences et avec l'histoire des sciences, c'est-à-dire à manifester cette dynamique du «tétraèdre épistémologique», dont 8

c'est d'ailleurs à ce propos que l'idée m'est venue. Il s'agit donc, dans ce chapitre, d'essayer de caractériser ce qu'est la nouveauté en science, et à quoi la rapporter, d'abord en tant que nouveauté même, puis une fois assimilée; et, ce faisant, de situer le problème de la référence, prise entre la théorie qui exprime la nouveauté et la réalité supposée être visée par cette représentation même. Cette approche philosophique demande aussitôt à être précisée et

voire corrigée

-'-

par le recours à l'histoire. La compréhension du

contenu de la science fait appel aux changements de ses propositions

des objets que désignent ces dernières. Le second chapitre, « Mémoire
des sciences », aborde la question des « changements d'objets », dans l'évolution des représentations et du travail qui les élabore, ainsi que de leur incidence sur le paysage mental qui caractérise les structures de la compréhension. Cette évocation voudrait faire voir l'importance de la connaissance de ces changements pour rectifier notre compréhension intuitive. Elle prend, pour être tant soit peu concrète, des exemples de la modification de l'objet dans la théorie de la relativité, et dans la modification de l'intuition physique en mécanique quantique. Le chapitre 3, sur 1'« Épistémologie des crises dans les sciences »,

s'interroge sur la notion de « crise », qui apparaît toute relative si on la
considère par rapport à l'approche globale d'une discipline scientifique ou d'un problème scientifique donné. Mais cette notion garde cependant une certaine pertinence si on l'envisage par rapport aux approches individuelles, à des « programmes» particuliers, et de façon évidente en relation au moment de la « réception ». On examine donc la nature des crises, qui se rapporte à la reconnaissance et à l'assimilation de la nouveauté, à son intégration au corps de connaissances, à la réorganisation de ce dernier qu'elle peut occasionner, tous effets, en fin de compte, de la nécessité de « penser l'impensable ». Plus générales que les crises des représentations particulières, les crises de la connaissance ne sont pas réductibles à ces dernières, et font intervenir des éléments variés du contexte intellectuel et philosophique. Chemin faisant, d'autres questions sont soulevées, comme celle du rapport entre connaissance commune et connaissance scientifique, et, corrélativement, celle des critères de scientificité qui permettent de choisir, ou de valoriser, une représentation de préférence à une autre. Enfin, on essaie de caractériser une pensée scientifique donnée par la notion de programme. Le chapitre 4 porte« sur la philosophie et l'histoire de la découverte scientifique» et s'attache à caractériser les concepts épistémologiques, relatifs à l'histoire des sciences, de « champ de rationalité », de « style scientifique », de «tradition» et d'« influence ». Le thème de la découverte scientifique permet d'aborder certains problèmes de méthodologie et de philosophie de l'histoire des sciences; il permet en même 9

temps de montrer comment les «objets» de l'histoire des sciences portent une dimension philosophique. Cette double préoccupation sous-tend l'étude présentée dans ce chapitre. Dans un premier temps, on aborde la question du rapport entre le « contexte de découverte» et le « contexte de justification », montrant qu'une séparation radicale entre les deux est impropre. On en tire quelques implications sur les rapports entre l'histoire des sciences et la philosophie des sciences. On tente ensuite de circonscrire la notion de « champ de rationalité» en histoire

des sciences, puis on s'attache à la notion de « style scientifique », qui
fait état des diverses approches effectives ou possibles d'un problème, dans un champ de rationalité donné. Enfin, on s'efforce de dégager quelques aspects des notions, reliées aux précédentes, de tradition scientifique (écoles de pensée, etc.) et d'influences d'un milieu donné sur un autre. Il y a, de l'une à l'autre de ces notions, un lien d'implication - quasi linéaire, mais qui se charge progressivement de davantage de déterminations externes. Si une distinction s'impose, c'est celle entre « découverte» et «réception» d'une conception scientifique; elle distribue différemment, en respectant l'exigence d'historicité, les effets d'interrelation entre la rationalité interne et les circonstances extérieures. Le chapitre 5, sous le titre «Une pensée scientifique-monde », examine quelques problèmes posés à l'histoire des sciences par le thème
« Colonialisme et influence culturelle et scientifique
)),

qui s'enclenche à

celui des influences, traité au chapitre précédent. Il s'agit essentiellement d'une critique de la notion, trop étroite et idéologiquement marquée, de
« science occidentale
)),

puis de cette suggestion que la science que nous

connaissons s'inscrit dans un espace géographique et culturel ouvert qui )). Sans la justifie l'expression de «pensée scientifique-monde conscience de cette dimension on ne peut pas prendre toute la mesure, par exemple, de phénomènes aussi caractérisés que la constitution de tels chapitres de la science moderne, même étudiés dans leurs dimensions locales, et en saisir toutes les implications. C'est en relation avec la nécessité de dépasser !Ine vision trop étroite des origines de la science moderne que le chapitre 6 expose quelques éléments fondamentaux, longtemps négligés, de ces origines, avec la

question de «la tradition mathématique arabe

)).

De l'histoire des

mathématiques arabes (comme des sciences arabes d'une manière générale), nous ne savions, jusque récemment, tout compte fait, qu'assez peu de choses. C'est une histoire morcelée, lacunaire, voire

déformée par des présupposés idéologiques comme celui de « science occidentale )). Au mieux considérait-on la transmission par les mathématiciens arabes de l'héritage grec et, ici ou là, quelques précurseurs, tardivement retrouvés. Des travaux, depuis un peu plus d'une quinzaine d'années, nous donnent une image plus objective, fondée dans les faits 10

historiques (documents retrouvés et analysés) et dans l'étude rigoureuse de ce champ de rationalité. C'est une véritable tradition mathématique arabe qui se présente ainsi à nos yeux, depuis l'invention de l'algèbre jusqu'à ses renouvellements à la rencontre de l'arithmétique et de la géométrie, dont les mathématiciens de la Renaissance européenne ont été tributaires. On s'attache, dans ce sens, aux résultats des recherches récemment publiées de R. Rashed, philosophe et historien des mathématiques arabes. Les chapitres 7 à 14 forment la contrepartie des chapitres qui précèdent, sur la philosophie et l'histoire des sciences considérées en elles-mêmes, pour s'attacher à l'examen épistémologique de plusieurs aspects d'une science précise, la physique contemporaine, relatifs à des problèmes actuels d'élaboration et d'interprétation.

Le chapitre 7, « Sur la philosophie mathématique et physique »,
évoque d'abord, à propos des traditions italienne et française dans ce domaine, certains manques ressentis, et la nécessité de s'attacher aux problèmes précis de ces sciences tout en maintenant à leur sujet les exigences de rationalisme et de réalisme. C'est avec cette préoccupation que l'on aborde ensuite, d'une part la question de la réalité, par rapport aux objets de la science qui sont des objets pensés et construits, puis celle du statut des probabilités en physique. La deuxième question est liée à la première: selon l'approche proposée ici, on ne peut se contenter de rattacher l'intervention des probabilités à la démarche d'un observateur ; loin d'être introduites par le point de vue de la subjectivité, elles sont caractéristiques de la définition même des états physiques. A cet égard, la notion de probabilité en physique appelle encore d'importantes clarifications épistémologiques - et peut-être même théoriques. Le chapitre 8, «Problèmes et défis de la physique », aborde la question de savoir si la physique contemporaine (désormais régie par la

mécanique quantique) en a fini avec les « révolutions ». On analyse,
dans cette perspective, quelques-uns des succès rencontrés récemment par la théorie physique. Celui d'une unification de la physique sous le signe de la mécanique quantique en est un, qui, d'une certaine façon, concilie les revendications si différentes de Bohr et d'Einstein. Du premier, elle retient la place centrale de la mécanique quantique dans ses constructions; du second, elle manifeste la prépondérance du programme sur les symétries qui déterminent la forme des champs (pour ce qui est de la physique de la matière élémentaire). Ces développements rendent en tout cas manifeste la connexion entre des domaines qui pouvaient apparaître jusque-là séparés, comme celle qui rattache la physique des particules élémentaires aux physiques atomique et nucléaire d'un côté, et, de l'autre, à l'astrophysique et à la cosmologie.

Le chapitre 9, sous le titre « Les idées d'atomisme et d'unité dans
les conceptions actuelles sur la matière. Permanence et transforma11

tions », reprend précisément ces aspects de la physique contemporaine en décelant, sous des modifications de concepts et de méthodes qu'on ne devra en aucun cas sous-estimer, une permanence de certains thèmes et de revendications de l'esprit sur la nature et sur la pensée qui s'attache à la décrire. Le chapitre 10 reprend l'examen de la question, déjà rencontrée, tant débattue et pour laquelle tant de positions philosophiques

inconciliables se sont manifestées, du rapport entre « la physique et le
réel ». Cette question est abordée à propos de la mécanique quantique (lieu privilégié de ce débat), et l'on tente de replacer la discussion qui lui est relative dans son contexte d'ensemble, qui est celui de la représentation, à laquelle nous aboutissons par l'exercice de la physique, de ces «êtres quantiques» que sont les particules ou «objets» élémentaires constitutifs de la matière. On rappelle comment ils sont eux-mêmes le fruit d'une construction théorique mathématisée, ce qui, peut-être, fait mieux voir comment le problème de la «réalité physique» et de son rapport à nos abstractions théoriques dépasse celui, auquel on l'a limité trop souvent dans les débats récents, de la seule
« non-séparabilité quantique».

Le chapitre 11, « Sur quelques caractères de l'objet physique dans la représentation quantique», tente de marquer certains points d'articulation entre des aspects scientifiques et philosophiques de notre approche des objets quantiques que l'on tend souvent à confondre. Cette confusion, ou indistinction, fait- certes partie des conditions mêmes du surgissement de nouveaux concepts ou de nouvelles représentations. Quand le temps de la décantation est venu, les distinctions sont nécessaires; on s'efforce de montrer comment elles sont possibles, à propos de quelques concepts et propositions de la physique actuelle. C'est encore la mécanique quantique qui fait l'objet du chapitre 12, « L'inséparabilité et la mesure des systèmes quantiques ». On sait que la mutation de la théorie physique qu'elle a occasionnée s'était accompagnée d'ajustements corrélatifs dans les conceptions des physiciens sur la connaissance: l'interprétation des propositions de la mécanique quantique par 1'« école de Copenhague» se présentait sous la forme d'une philosophie qui leur paraissait propre à légitimer la rationalité de la nouvelle théorie. Tel fut l'enjeu du débat entre Bohr et Einstein: la physique nouvelle enjoignait-elle d'adhérer désormais à une philosohie de l'expérience, pour laquelle la notion d'objet physique est dissoute dans la considération de son interaction avec l'instrument de mesure, ou pouvait-on préserver l'idée d'une réalité physique indépendante? On étudie, dans la perspective de ce débat, les deux problèmes fondamentaux que sont l'inséparabilité des systèmes quantiques (déjà rencontrée plus haut), et la mesure de ces mêmes systèmes. On en propose une analyse épistémologique qui fait état de leur décantation par rapport aux 12

brumes philosophiques qui avaient accompagné leur apparition. Ce qui est en jeu, c'est la notion même d'interprétation: les concepts et le formalisme de la physique quantique demandent à être interprétés, quant à leur signification physique, dans les termes du système de leurs propres propositions, et non plus de l'extérieur. Il en résulte une évaluation des problèmes de l'inséparabilité et de la mesure différente de

ce que proposait la philosophie chapitre 13,

«

orthodoxe ».

.

Tout en restant dans la physique contemporaine, on quitte, avec le « Une philosophie de la science des métamorphoses », les rivages de la physique quantique, pour ceux de la thermodynamique des processus dissipa tifs loin de l'équilibre. Cette science récente, illustrée notamment par les travaux d'lIya Prigogine, s'occupe de ce que la physique avait plutôt jusqu'alors tendance à rejeter, la création d'ordre. et l'invention de formes. Prigogine a proposé voici quelque temps avec Isabelle Stengers, dans la Nouvelle alliance, ses propres vues philosophiques inspirées par ce sujet: ce sont ces conceptions qui sont présentées et discutées. Le chapitre 14, intitulé « Des rumeurs d'incertitude », se rattache au précédent, qu'il prolonge par la reprise de la critique de la notion d'« ordre par le bruit» ou « par fluctuations ». Plus généralement, on s'y interroge, ce qui renvoie aux chapitres antérieurs, sur la notion d'« incertitude» à propos de la physique quantique, sur laquelle bien des interprétations, souvent mal informées ou peu critiques du point de vue épistémologique, ont été proposées, accompagnées de conceptions philosophiques variées sur la connaissance. On s'efforce d'éclairer cette « incertitude» de la physique contemporaine, montrant que c'est l'oubli de la dimension épistémologique de ses véritables problèmes qui aboutit à dégrader ces derniers en opinions ou en images dénuées de valeur de connaissance. Nous sommes naturellement amenés par là à un thème que plusieurs des chapitres précédents - notamment ceux sur la physique - avaient évoqué au passage: celui de l'appropriation et de la communication des connaissances. Le chapitre 15, tirant des leçons du parcours qui précède, revient à des considérations plus générales comme celles abordées au

début. Avec le thème « Science, philosophie et vulgarisation aujourd'hui », se trouve posée en quelque sorte une interrogation en miroir sur le sujet même de ce livre, qui s'adresse, malgré le caractère précis de certains des problèmes abordés, à des lecteurs qui ne sont spécialistes ni de physique, ni de philosophie des sciences, ni d'épistémologie ou d'histoire des sciences. La vulgarisation, ou communication de la connaissance scientifique à un large public, entretient un lien direct avec la science, laquelle est avant tout appropriation mentale du monde

matériel et de ses objets (ce qu'on appelle « la nature »). Si la science,
comme appropriation entendue dans ce sens, appelle la communication, 13

la vulgarisation, elle, est, de façon symétrique, communication pour l'appropriation. De là des conditions posées à la vulgarisation, qui doit

s'attacher avant tout à « faire penser », comme on le considérait déjà au
temps de l'Encyclopédie et des Lumières. En vérité, le lien entre science et vulgarisation est rendu manifeste par l'explicitation de la dimension philosophique de la connaissance scientifique. Avec ce chapitre, nous avons pour ainsi dire refermé la boucle et

retrouvé une préoccupation forte du premier: le « tétraèdre épistémologique » est ordonné à la communicationet, pour ce qui est de la science,
à sa vulgarisation, précisément parce qu'il procure la réalité même de la connaissance scientifique, non mutilée de ses dimensions fondamentales et constitutives. Le dernier texte, sous une apparence plus subjective, car il se réfère au parcours particulier de l'auteur de cet ouvrage, « sur les arêtes du tétraèdre» pour ainsi dire, est venu s'insérer tout naturellement dans ce livre comme une postface qui est un appel à une autre dimension, peu évoquée au long de ses chapitres qui ont surtout à voir avec la rationalité des problèmes de la connaissance, et pourtant ressentie comme très nécessaire. C'est le problème de la place prise par la science dans le monde contemporain: mais le livre y touche par un aspect essentiel, l'appropriation, dont la préoccupation transparaît tout au long. Voici donc, en guise de postface, ce «Parcours à travers la science, sa philosophie, son histoire, d'Europe à la terre de Brésil », qui commence en 1965, date de la soutenance de ma thèse de doctorat ès-sciences et en même temps de mon premier séjour au Brésil, où j'ai pris une conscience aiguë des rapports de la science au développement. Le parcours n'est pas achevé. Au moment de clore cette préface, je suis à nouveau au Brésil, enseignant la philosophie des sciences à des étudiants et à de jeunes chercheurs qui vivent quotidiennement cette préoccupation. C'est aux étudiants et aux jeunes chercheurs du DEA d'épistémologie et d'histoire des sciences que je contribue à animer à Paris et à ceux que j'ai connus au Brésil, notamment à l'université de Sâo Paulo *, que je dédie ce petit livre. Un dernier mot: cet ouvrage ne fait aucun appel à des connaissances spécialisées, et la plupart des chapitres devraient pouvoir être lus sans trop de difficultés par tout lecteur raisonnablement cultivé. Paris et Sao Paulo, février 1990. Michel Paty.
* J'y enseigne présentement (en 1989 et 1990) la philosophie des sciences, en dé!ach~m~nt du CNRS, sol;1sle~ auspice~ du ministère français des Affaires étrangères, qUI mamtIent dans cette unIversité, depUis sa fondation, un poste de professeur français de philosophie. ' 14

-1LA NOUVEAUTÉ ET SA RÉFÉRENCE: SUR L' AVENIR DES RAPPORTS ENTRE LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE *

Le sujet de cet exposé sera plus précis et limité que ne le laissait entendre le titre initialement proposé. Il portera sur « la nouveauté et sa référence », comme une approche particulière possible de « l'avenir des rapports entre la science et la philosophie ». Quelques éléments de justification de ce choix sont ici nécessaires. Je les rassemblerai à l'enseigne de l'imprévisibilité.

1. -

Imprévisibilité

L'avenir, en tant qu'on l'imagine porteur de « nouveau », dans les sciences, dans la philosophie ou plus généralement dans les idées, est par essence imprévisible. A ce titre, et pour plusieurs raisons qu'il serait possible d'expliciter, j'ignore ce que sera l'avenir des relations entre la science et la philosophie (et singulièrement celle de langue française). Mais je puis toutefois essayer d'apporter sur ce thème une contribution, en artisan de la pensée critique qui s'efforce de se tenir sur la ligne, mouvante et peut-être incertaine, de partage ou de conjonction de la science et de la philosophie, et d'œuvrer - modestement à une prise de direction ou du moins au rappel d'une direction nécessaire. Travail individuel parmi d'autres, dont s'impose la conscience vive qu'il n'aura quelque fécondité que s'il prend place dans une constellation de travaux corrélés dont l'ensemble seul pourra concourir à instaurer une dynamique, établir un sillage. Mais il serait prématuré d'invoquer quelle école ou mouvement encore à venir (que l'on appelle de ses vœux), et
-'-

* Exposé au Colloque du cinquantenaire de l'Association des Sociétés de philosophie de langue française, Paris, juillet 1987. Il m'avait été demandé de traiter, à ce colloque de bilan et prospective, de «l'avenir des rapports entre science et philosophie ».

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qui connaîtrait le déblocage d'une situation marquée, à différents niveaux d'instances solidaires (telles que l'université, la recherche, l'édition), par la séparation et l'incommunicabilité des disciplines, séparation et non-communication dont celles entre la science et la philosophie sont un effet majeur, le plus terrible peut-être, particulièrement prononcé de nos jours, dans les sphères de culture et de langue française. Dans un contexte différent mais non sans rapport, Reichenbach prônait naguère l'avènement d'une philosophie scientifique (1) qui prendrait ses objets et ses outils dans la science contemporaine et se proposerait, comme elle, l'examen rigoureux de problèmes en vue d'obtenir des réponses précises. La coupure, alors, pouvait paraître plus absolue encore entre une philosophie très spéculative et une science qui bouleversait des cadres de pensée considérés comme définitivement acquis. Et, certes, ce programme a été d'une importance historique, contribuant largement à donner à une philosophie des sciences, conçue comme rigoureuse, un statut et une place entiers et incontestés dans le champ de la philosophie. Pourtant, malgré le ton triomphaliste qui l'annonçait, montrant la philosophie enfin dégagée de l'erreur et parvenant à la vérité, cet ambitieux projet n'a rempli qu'une faible partie de ses promesses. Cette philosophie des sciences, proposée et illustrée de l'empirisme logique à la philosophie analytique, a perdu en chemin une part importante de l'objet qu'elle visait à son début et qui n'était autre, en toute légitimité, que la science telle qu'elle existe réellement, au profit d'approches formelles et de constructions systématiques bien éloignées, en vérité, des questions que la science, dans son cheminement, ne cessait de renouveler. Ce faisant, elle nous laissait en main des outils, des instruments d'analyse et une exigence de rigueur qui sont désormais un acquis de la philosophie contemporaine et de l'épistémologie; elle découvrait également et définissait de nouveaux objets philosophiques (par exemple en philosophie du langage) et même scientifiques (dans le champ de la logique, des mathématiques ou de la linguistique, etc.). Mais le fossé entre la science réelle et la philosophie des sciences, que l'on avait pu croire un temps comblé, était réapparu. Et, pour l'essentiel, ces débats philosophiques n'ont pas suscité un intérêt si vif de la part des praticiens de la science elle-même, laissés à la technicité de leurs spécialisations par les nouveaux « professionnels» d'une philosophie (pour reprendre l'expression même dè Reichenbach) que l'on dit « des sciences» mais qui serait plutôt, le plus souvent, des méta-sciences.
(1) REICHENBACH(H.), The Rise of scientific philosophy Press, Berkeley, 1973. (1951), Univ. California

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Peut-être est-on en droit de se demander si cette démarche philosophique n'a pas, par-delà ses variantes, ses oppositions et ses débats, sacrifié son objet initial par assimilation, allant jusqu'à s'identifier à lui par son désir de précision, de conclusion définitive des problèmes, voire de renouvellement systématique, dans une perspective d'ailleurs délibérément abstraite de l'histoire. L "exemple invite à la méditation, et si l'apparition de nouveauté est en science un fait qui s'impose, elle ne semble pas se montrer avec la même évidence dans les démarches et les objets de la philosophie des sciences: il n'est que d'évoquer tels débats récents outre-Atlantique entre réalistes et nouveaux empiristes, où les arguments de ces derniers, par exemple Bas van Frassen ou Nancy Cartwright (2), ne paraissent pas beaucoup innover par rapport aux thèses - percutantes - de La théorie physique de Duhem (3). Cette permanence est en elle-même significative: plutôt qu'une nouveauté si difficile et pourtant si recherchée, si souvent confondue avec les aspects provocateurs à quoi se ramène fréquemment mainte thèse annoncée, ce qui importe avant tout à la philosophie, c'est le vrai. Elle a ce trait en commun avec la science, avec laquelle elle partage encore le caractère rationnel et discursif de son approche. Mais, si l'autre va de l'avant sans souci du passé de ses questionnements, la philosophie des sciences, par sa démarche propre, opère par reprise de problèmes, les éclairant différemment, les analysant et les mettant en rapport selon les modifications que leur fait subir l'avancée des sciences, et selon leurs réajustements corrélatifs dans les systèmes (fussent-ils implicites) de nos connaissances et de nos représentations, entendues dans le sens le plus général. Nous voyons, par cette nécessité même, combien le problème de la nouveauté (mais c'est celle de l'objet des sciences) est au cœur des relations de la science et de la philosophie, soit que l'on envisage cette dernière comme une approche rationnelle d'un objet constitué (la science) soit que l'on considère le terrain commun d'où naissent, sur un objet de science, la science elle-même et la philosophie. J'aimerais, à cet endroit, pour concrétiser ce qui lie la science en tant que fait donné, contenu et processus, à d'autres aspects qui lui échappent souvent quant à son activité, mais qui en participent d'une manière fondamentale, faire appel à une figure de ces relations que
(2) VAN FRASSEN (Bas C.), The scientific image, Clarendon Press, Oxford, 1980. CHURCHLAND(Paul M.), HOOKER (Clifford A.) (eds), Images ofscience, University of Chicago Press, Chicago, 1985. CARTWRIGHT (Nancy), How the laws of physics /ie, Clarendon Press, Oxford/Oxford Univ. Press, New York, 1983. Voir également, par ex., LEPLIN (Jarrett) (ed), Scientific realism, Univ. of California Press, Berkeley, 1984. (3) Ceci bien que Duhem ne fut lui-même aucunement empiriste. (Cf. PATY (M.), « Mach et Duhem : l'épistémologie de savants-philosophes », in BLOCH (O.) (dir.), Epistémologie et matérialisme, Klinsieck, Paris, 1986, pp. 177-218). 17

j'appellerai le Tétraèdre épistémologique. Dans cette figure, chacune des instances que sont la science, la philosophie de la connaissance, l'épistémologie, l'histoire des sciences (à laquelle on adjoindra, pour le présent, la sociologie des sciences), représentées par un point dans l'espace à trois dimensions, occupe l'un des quatre sommets d'un tétraèdre. Chacun des sommets entretient des rapports avec les autres, chaque instance s'informe et se nourrit des autres, mais pour chaque couple différemment, sans symétrie ni identité des relations. Prendre pour objet d'analyse la science effective, non idéalisée ou métareprésentée, ce sera tenir compte de cette figure relationnelle qui nous interdit d'isoler chacune de ces instances. C'est, en particulier, par rapport à une configuration de ce type que se pose le problème de la référence des objets que nous considérons, objets des sciences, ou objets phénoménologiques proposés à l'attention de la philosophie et formés à partir de l'un ou l'autre des éléments de la figure. La nouveauté en science est un de ces objets possibles, dont je voudrais montrer qu'il n'est pas choisi arbitrairement, mais qu'il s'impose dès que l'on rétablit une certaine priorité dans nos questionnements, priorité conforme à la figure que je viens d'évoquer, qui replace les objets de notre attention dans le complexe de leurs relations, c'est-à-dire dans leur effectivité. Ce qui reviendra à reprendre certains problèmes traditionnellement posés par la philosophie des sciences, tels que la scientificité, le rapport entre elles des théories concurrentes ou successives, ou le progrès des sciences et sa possibilité, voire même la pertinence et la nature de la réalité, questions sur lesquelles les réponses ne sont jamais probantes, pour cette raison peut-être qu'elles sont formulées dans des systèmes de pensée qui abordent leur objet de l'extérieur. Aux yeux de la réalité de la science, des proclamations comme: les théories sont incommensurables, il n'y a donc pas de rationalité (4), les théories mentent (5), le réalisme est mort (6), ne sont-elles pas simplement futiles? Car la science sait bien, dans la pratique de sa démarche actuelle comme dans son histoire, qu'il y a une rationalité de ses objets d'investigation, lesquels définissent même des champs de rationalité qu'il est possible de caractériser à travers l'énoncé des résultats et l'étude des problèmes précis pris dans toute leur technicité. La« phénoménologie» qui se propose ici considère l'objet de science comme donné premier et, analysant les modalités de son approche, s'efforce d'en dégager le statut et les articulations.
(4) Dont les arguments ont été discutés à des titres divers par des penseurs aussi différents que Quine, Kuhn, Feyerabend... (5) CARTWRIGHT(N.), op. cit. (6) FINE (A.), The Shaky game. Einstein realism and the quantum theory, University of Chicago Press, Chicago, 1986. 18

Assez curieusement, les épistémologues se sont peu interrogés sur la nouveauté en tant que telle, malgré leurs interminables débats sur la découverte scientifique. Peut-être parce que le concept semble se détruire de lui-même, assimilé dans la pratique et la reformulation dès sa première apparition. Tel va être précisément le problème à l'étude: car le nouveau est bel et bien présent dans la marche de la science nouveaux objets, nouvelles façons de les voir, modification des représentations aussi bien dans les sciences mathématiques que dans celles à contenu empirique - mais comment évaluer, identifier la nouveauté? Quelle peut être sa référence?

2.

-

Nouveauté

Comment la nouveauté en science est-elle possible? Et pensable? Et, tout d'abord, l'analyse logique des propositions, l'étude d'agencements de concepts statiques, peuvent-ils en rendre compte? La difficulté préliminaire réside dans la difficulté de l'isoler au sein d'un problème, ou d'une structure théorique. On voit bien, d'une manière générale, que les sciences, les théories, les représentations, les types d'expériences jugées significatives, changent, se modifient, se substituent les uns les autres, engendrant de nouveaux objets, de nouvelles formes. L'histoire des sciences et l'épistémologie les appréhendent le plus souvent - dans un
« contexte de la découverte»

-

imbriqués dans un ensemble plus ou

moins complexe, et sous un plus ou moins long terme. Si l'on parle à ce sujet de « nouveau », c'est dans un sens intuitif qui se rapporte à une globalité, celle de ces changements perçus. Le caractériser comme concept épistémologique supposerait qu'on puisse lui concevoir un référent dans une théorie causale de la signification (c'est-à-dire que l'on puisse indiquer une chaîne causale à laquelle le référer), comme pour les noms propres selon Kripke, ou les grandeurs physiques selon Putnam (7). Or, même dans cette acception générale, il n'est pas possible d'assigner la nouveauté d'une manière unique pour différents contextes théoriques, comme on le peut au contraire dans les deux cas évoqués (par exemple, l'électron, comme grandeur physique, peut être perçu selon l'une ou l'autre de ses manifestations, qui toutes concernent une même désignation) (8). Le terme n'est pas trans-théorique ou trans-représentatif, sinon dans une acception trop vague pour être, épistémologiquement, utile. Aussi bien n'est-ce pas l'élément de nouveauté que l'on analyse généralement, mais un contexte de
(7) KRIPKE (S.), Naming and necessity, Harward Univ. Press, Cambridge (Ma), 1972. PUTNAM (H.), «Explanation and reference », in H.P., Philosophical papers, vol. 2, Mind, language and reality, Cambridge university Press, Cambridge, 1975, pp. 196-214. (8) PUTNAM (H.), op. cit. 19

compréhension particulier dans lequel il semble lui-même, ou s'obscurcit dès qu'on l'approche.

se dissoudre

de

Pour illustrer cette constatation, le mieux est d'évoquer des cas précis pris dans l'histoire des sciences, qui en éclairciront des aspects différents. Considérons par exemple un champ de rationalité bien défini comme celui des mathématiques arabes; les travaux récents de R. Rashed ont fait voir comment apparaît, de façon inattendue, l'analyse locale et la dérivée dans l'œuvre d'al-Tüsi (9). Cette œuvre se présente comme un important chaînon dans le développement de la géométrie algébrique après al-Khayyam entre Appollonius et Descartes, instaurant l'analyse locale et analytique des courbes, introduisant l'utilisation des transformations affines, étudiant les maxima d'une fonction au voisinage d'un point, et donnant pour la première fois la forme de ce que l'on appellera plus tard la dérivée, qu'al-Tüsi utilise de façon systématique. Il y a bien là nouveauté (l'analyse locale, la dérivée, muette, présente dans les faits, mais sans les dénominations), mais comment la saisir expressément? On pressent les controverses épistémologiques à venir, dans lesquelles interviendra, inévitablement, le problème de la réévaluation de ce chapitre de l'histoire des mathématiques, considéré jusqu'ici selon une périodisation qui ignore cet élément. Nous rencontrons ici, d'une part, un élément de nouveauté effectivement présent, d'autre part, la difficulté de l'évaluer, voire de le désigner, selon les critères ordinaires de l'épistémologie aussi bien analytique (laquelle ne se préoccupe que du contexte «de justification») qu'historique. Son importance passa (probablement) inaperçue sur le moment, bien qu'il ne s'agisse de rien de moins que de l'invention d'un nouvel objet mathématique. Elle est également inaperçue d'une approche historique a posteriori qui prend son information et ses critères d'une tradition établie différemment. J'emprunterai deux autres exemples à l'histoire récente de la physique. L'instauration de la théorie de la relativité restreinte constitue indéniablement un élément majeur de nouveauté en physique. Mais où situer exactement ce qui constitue cette nouveauté? On invoque généralement la constellation de travaux de l'époque qui avoisine 1905, de Lorentz, Poincaré, Einstein, pour ne citer qu'eux, et les multiples transformations subies par les concepts de la mécanique et de l'électromagnétisme, qui ne concernent pas seulement l'espace et le temps, mais la masse, désormais variable, la vitesse de la lumière, l'éther et le champ, et le statut du principe de relativité lui-même. Du jeu (9) RASHED (R.), édition des Œuvres mathématiques de Sharaf-al-Din-al-T~si, Belles Lettres, Paris, 1986, 2 vol.
20 Les

complexe des rapports de la théorie et de l'expérience naissent insensiblement des modifications dans ces concepts qui sont autant d'éléments de nouveauté. Lequel est le plus décisif - s'il en est un ? Sur le moment il n'y a pas d'unanimité, comme en témoignent les reformulations, et plus encore les débats qui dureront près de vingt ans (tO). Ce n'est d'ailleurs que l'extension de la théorie d'Einstein à la relativité générale qui fournira les conditions de l'acceptation tardive et universelle de la nouvelle perspective sur la théorie physique que constitue la relativité restreinte comme réforme' radicale du cadre conceptuel de la mécanique classique. Les appréciations, quant à situer ce qui est vraiment neuf dans l'approche d'Einstein, diffèrent considérablement. Et si l'on décide pour finir que cela se trouve dans une conception particulière de l'articulation de la dynamique et de la cinématique, la nécessité demeure de déterminer la nature de cette nouveauté et son rapport aux autres modifications de concepts qui l'ont précédée. Quant à la relativité générale, c'est une théorie constituée qui semble surgir tout armée. Comment, à son propos, délimiter l'objet proprement nouveau? Le troisième exemple est celui de l'apparition et de l'instauration de la physique quantique. S'il y a, indéniablement, surgissement d'un élément de nouveauté avec le quantum d'action en 1900, sa réalité même et sa nature furent loin d'être aperçues d'emblée; et, en premier lieu, par son auteur lui-même (Max Planck). Pour faire bref, il ne fallut pas moins de 25 ou même 30 ans, à travers de multiples contributions fondamentales qui, toutes décelèrent à un titre ou à un autre des implications inaperçues, lesquelles peu à peu s'éclairaient mutuellement, pour que ces éléments de nouveauté augmentés et imbriqués prennent la forme d'une théorie résolument différente des théories classiques et semi-classiques antérieures. Nous avons là, d'une part, une illustration particulièrement parlante du lent processus d'identification de la nouveauté en sciences. D'autre part, sur la nature de la nouveauté, et sur sa place exacte, les avis de nos jours encore diffèrent (est-ce l'introduction en physique de la discontinuité, la dualité ondecorpuscule, ou la considération, dans la théorie, de la place de l'observateur ?) Le cas de la physique quantique présente d'ailleurs une dimension particulière du problème épistémologique de la nouveauté: cette dernière est-elle relative à l'objet, ou tout simplement à l'approche? Et, comme on le voit aux controverses non conclues en la matière, l'appréciation de la nouveauté a ici partie liée aux problèmes de l'interprétation de la théorie. A cet égard, le débat acquiert une valeur
(10) Voir par ex. PATY (M.), « The scientific reception of relativity in France» in GLICK (L.), The comparative reception of relativity, Reidel, Dordrecht/Boston, 1977, pp. 113-167.

21

paradigmatique, puisque, comme on va le VOIr, il nous renVOle, précisément, à la question de la référence. Avant d'en venir à celle-ci, il est utile d'indiquer quelques aspects du problème de la nouveauté en sciences qu'il n'est pas possible de développer ici, mais qu'il serait souhaitable d'analyser par ailleurs, notamment tels qu'ils apparaissent à travers des exemples comme ceux évoqués. Il faudrait, tout d'abord, établir une typologie des éléments de nouveauté en sciences, des simples faits au sens courant aux grandeurs théoriques et aux principes qui participent de la réorganisation ou de la reformulation d'une théorie ou d'une discipline scientifique. Il faudrait souligner, ensuite, le caractère de dépendance structurelle des éléments de nouveauté et des éléments déjà acquis au sein d'un même corps de connaissance, théorique par exemple. On remarquera, encore, que le nouveau s'instaure entre une préparation préalable (par exemple, mise au jour d'une faille dans le système représentatif antérieur, ou prédiction effectuée à partir d'une hypothèse théorique), et une assimilation provisoire immédiate. On signalera le caractère de nécessité de la nouveauté, qui pose des problèmes épistémologiques délicats (nécessité en quoi, et par rapport à quoi), qui nous renvoient directement d'ailleurs au problème de la référence. On mentionnera les rapports de la nouveauté au statut des principes théoriques, au problème de la complétude de la théorie, au principe de correspondance, à l'induction, à la création (conceptuelle), au problème continuité-discontinuité d'une représentation à une autre. Le rapport aussi au résidu des représentations antérieures et à la commensurabilité des théories, dont nous allons reparler à propos de la référence.

3. -

Référence

A plusieurs reprises, nous avons vu les implications du problème de la nouveauté soulever la question de la référence par divers côtés: le caractère non-transthéorique du terme; la difficulté de saisir en lui-même le concept de nouveauté, en raison d'une chaîne en quelque sorte continue d'assimilation, et de son imbrication dans des contextes de compréhension; le lien du problème de la nouveauté (son identification, ses effets) à celui de l'interprétation théorique; la question de savoir si la nouveauté est relative à l'objet, ou à l'approche qui en est faite. Une manière intuitive et, à première vue, naturelle de voir la nouveauté serait de la caractériser comme différence avec les éléments de la représentation antérieure. Mais cette perspective est insuffisante, car elle nous restreint à voir en elle un résidu de réductions, non un élément d'une structure de fondation. A examiner de près le processus 22

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