L'ANALYSE DES TRAJECTOIRES : RESSOURCES QUALITATIVES ET QUANTITATIVES

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L'opposition du qualitatif et du quantitatif est un thème récurrent des cours de méthodologie en sciences sociales et bien des étudiants s'y réfèrent comme à des styles de recherches incompatibles : on fait du qualitatif, donc on ne fait pas de quantitatif et réciproquement. Les auteurs ici réunis ont cherché à défaire les automatismes liés à cette opposition en s'attachant au cas de l'analyse des trajectoires biographiques.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296151697
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UTINAM

L' ANALYSE DES TRAJECTOIRES RESSOURCES QUANTITATIVES ET QUALITATIVES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

UTINAM
Revue de Sociologie et d'Anthropologie

Directeur de la rédaction Jean- Yves Trépos (Université de Metz) Comité de lecture Alain Accardo Claudette Lafaye (Carcassonne) (Université du Littoral Côte d'Opale) J ean- Michel Bessette Danièle Linhart (Université de Franche-Comté) (Travail et Mobilités, CNRS, Univ. Paris X) Estelle Bonnet Raymond Magro (Université de Metz) (Université de Metz) Gilda Charrier Bruno Péquignot (Université de Bretagne Occidentale) (Université de Franche-Comté) Geneviève Cresson Alain Quemin (CLERSE, CNRS, Université de Lille 1) (Université de Marne-la-Vallée) Francis de Chassey Catherine Rollet (Marseille) (Univ. de Versailles St-Quentin-en-Yvelines) Lise Demailly Anne Sauvageot (Université de Lille 1) (Univ. de Toulouse Le Mirail) Dominique Desjeux Olivier Schwartz (Université de Paris V) (Université de Marne-la-Vallée) Francis Farrugia Pierre- Louis Spadonne (Université de Poitiers) (Université de Franche-Comté) Florent Gaudez Pierre Tripier (Université de Toulouse Le Mirail) (Univ. de Versailles St-Quentin-en-Yvelines) Jacqueline Heinen Agnès Van Zanten (Université de Franche-Comté) (CNRS, Paris V) Nathalie Heinich Michel Verret (GSPM, CNRS, EHESS) (Paris) Claudine Herzlich Didier Vrancken (CERMES, CNRS-INSERM) (Université de Liège) Correspondants étrangers Hans-Leo Kramer Robert Maier (Université de la Sarre, Saarbrücken) (Université d'Utrecht) Anna Krasteva François-Xavier Merrien (Nouvelle Université Bulgare, Sofia) (Univ. de Lausanne) Tom Storrie (Université de Nottingham)

@L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7475-0100-0

SOMMAIRE
Présentation générale, (S. Vilter) Introduction: Quelles logiques de recherche?, (J. Jenny) Plaidoyer pour un rapprochement du qualitatif et du quantitatif. L'exemple de "Dire sa vie ", (M. Ferrand, F. Imbert) Dire la recherche d'emploi. Confrontations de questionnaires fermés et d'entretiens-récits, (D. Demaziere) Comment construire une typologie quantitative d'idéaux-types? (M. Correia, F. Pottier) Les pratiques de transmission: du questionnaire à l'entretien, (L. Arrondel, C. Grange) Une approche synthétique des travaux faits sur le rapprochement des données quantitatives et qualitatives aux Etats-Unis, et en Amérique Centrale (D. Mercier) Le Haut-Jura en hiver. Cartes postales et construction de l'espace (Noël Barbe - Jean-Christophe Sevin)
Notes de lecture. Monique Segré, L'Ecole des Beaux-Arts (N. Cardot) Fred Forest, Pour un art actuel-l'Art à l'heure d'Internet Olga Kisseleva, Cyberart - un essai sur l'art du dialogue (Annick Jaccard-Beugnet)

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Présentation générale
En 1997, le GEDISST et le Laboratoire Printemps avaient décidé d'une journée d'étude commune, qui s'est tenue le 22 juin 1998. Nous publions ici la plupart des travaux exposés ce jour là, ceux dont les auteurs nous ont ensuite proposé une version écrite de leur communication. L'atelier "Analyse longitudinale" du Laboratoire Printemps s'est chargé de l'organisation de cette journée dont le projet rencontrait ses propres objectifs. Nous dirons donc d'abord quelques mots des questions que cet atelier veut examiner, des méthodes de travail qu'il adopte et dont il s'est en partie servies pour préparer la journée GEDISST - Printemps. De brefs résumés des articles que nous avons réunis donneront ensuite un aperçu des expériences de recherche qui y ont été présentées. Nous conclurons en évoquant les communications qui n'ont pas été suivies par la rédaction d'un article. L'atelier "Analyse longitudinale" : une mise en commun d'expériences de recherche L'atelier se propose d'étudier les méthodes et moyens utilisés pour la constitution, la saisie et le traitement de données à dimension temporelle. Ceci l'a amené à expliciter les manières par lesquelles les chercheurs définissent leurs problématiques et choisissent les outils méthodologiques appropriés. En précisant la façon dont ces outils sont utilisés, il s'agit de mettre en évidence aussi bien les difficultés que soulève leur usage que la richesse des résultats qu'ils permettent d'obtenir. Parmi les questions examinées, les unes s'attachent à la diversité des outils susceptibles de saisir les trajectoires - la nature, l'enchaînement et la durée de leurs étapes -, les autres portent sur les analyses des parcours que produisent les chercheurs, sur les représentations qu'en donnent les intéressés, et sur la place que les chercheurs réservent à ces représentations. L'examen de ces méthodes et analyses pose à terme la question des procédures de catégorisation entrant dans la construction d'indicateurs et celle de la constitution de classifications.

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L'ambition de l'atelier ttAnalyse longitudinale tt est de traiter ces procédures en relation avec les recherches qui les mettent en place. Elle est de comprendre et d'expliciter leur émergence au cours de la recherche et de comparer ces processus dans différents travaux. Sa méthode de travail est, pour l'instant, d'examiner collectivement des recherches récentes, voire en cours, où une articulation entre données quantitatives et qualitatives a été réalisée. Pour pouvoir mener à bien ce projet collectivement et disposer de moyens pour comparer des expériences diverses, il était nécessaire de se doter d'une grille d'analyse standardisée. Celle que nous avons retenue repose sur trois impératifs: . préciser les conditions dans lesquelles ont été menées ces recherches (appels d'offre, destinataires des résultats, contraintes matérielles: durée, financement...) ; . suivre le déroulement de la recherche: comment la méthodologie a été définie, comment sont intervenues d'éventuelles modifications au cours de la recherche, comment les principes méthodologiques se sont traduits dans des pratiques concrètes; . procéder à l'évaluation des résultats obtenus dans plusieurs registres différents: le bilan de ce qui était espéré au départ et de ce qu'il a été possible d'obtenir en fin de compte, l'estimation des échecs et des réussites, l'appréciation de la performance des outils et de leurs qualités d'adaptation au terrain rencontré et aux questions étudiées... Cette méthode a servi de fil conducteur aux séances de travail de l'année 1997-98. On y a présenté et confronté, séance après séance, différentes recherches qui, pour la majorité d'entre elles, ont utilisé une enquête par questionnaire et des entretiens biographiques, et qui ont tenté d'articuler les deux types de matériel. La journée d'études du 22 juin 1998, intitulée Questionnaires et entretiens face aux trajectoires: quels appariements? a été l'aboutissement de ce travail collectif. La trame de lecture évoquée plus haut, dont on pouvait craindre qu'elle soit ressentie comme une contrainte trop rigide, a finalement joué son rôle unificateur. Elle a même été intégrée au point que les communications à la journée d'étude, et donc les articles ci-après, n'en révèlent plus que des traces. 7

L'important a bien été, en confrontant plusieurs expériences de recherche, de rendre plus tangible la richesse des approches qualitative et quantitative lorsqu'on les associe. Tel sera d'ailleurs le propos de Jacques Jenny dans sa conférence introductive. Un aperçu des contributions à la journée d'étude Jacques Jenny propose différents éclairages de chacune des approches et de leur complémentarité/confrontation. Si fructueux soit-il, le couplage questionnaire/entretien reste pourtant, selon lui, un exercice risqué dans lequel on se trouve confronté à des problèmes de vocabulaire qui sont souvent le reflet de problèmes épistémologiques ou théoriques mal résolus aussi bien qu'à des difficultés techniques. C'est pourquoi, après avoir défini l'objet d'étude - des trajectoires temporelles individuelles et biographiques - il propose de soumettre cet objet à des questionnements qu'il rapporte à trois problématiques: . problématique des temporalités: les diverses expressions de la question "Quand ?", le temps mesurable et le temps vécu d'une part, le changement graduel et le bond qualitatif d'autre part ; problématique des interactions entre les différentes instances de pratiques sociales: les diverses expressions de la question "Qui ?", les biographies individuelles étant incluses dans une histoire micro-sociale et macro-sociale; . problématique des dimensions constitutives fondamentales des rapports sociaux et des processus psychosociaux par lesquels ces rapports se vivent et se transforment: les diverses expressions des questions "Quoi ?" et "Comment ?", tout rapport social s'exprimant en effet dans une dimension de signification (concret/abstrait) et d'orientation (être-codage/valeur). Fort de ces questionnements, l'auteur qualifie délibérément l'opposition traditionnelle du quantitatif (questionnaire) et du qualitatif (entretien) de "faux problème". Il nous invite à considérer que les réponses chiffrées à un questionnaire renvoient à des catégories conceptuelles que l'on veut mesurer, notamment au travers de choix de réponses sollicités par le dispositif de questionnement, ou par un énoncé interrogatif, ou encore selon d'autres procédés... Et à l'inverse, il nous rappelle que les réponses

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textuelles aux questions ouvertes d'un questionnaire sont, comme les entretiens, lues au travers d'un codage implicite. En effet, tout énoncé comprend des opérateurs de quantification qui en influencent la lecture, et dans tout texte, le chercheur rencontre des formulations qu'il va rapprocher de catégories, déjà codifiées, propres à sa problématique. La conclusion de Jacques Jenny cerne les apports d'un appariement de méthodes qualitative et quantitative et en élargit les possibilités et les moyens. Après avoir répertorié les raisons d'y recourir, il inventorie les procédures disponibles et finit sur un catalogue impressionnant de métaphores optiques qui illustrent les types d'appariement envisageables et leurs propriétés respectives. Après la conférence introductive de Jacques Jenny, chaque auteur de contribution allait présenter l'expérience d'une recherche qu'il est en train de mener ou de celle qu'il a récemment achevée. Michèle Ferrand et Françoise Imbert reviennent sur le travail qu'elles avaient tenté en pionnières en 1991 pour une recherche qui a débouché sur la publication de l'ouvrage Dire sa vieI. Elles avaient utilisé le questionnaire biographique de l'enquête INSEE "Condition de vie des ménages" de 1986-87, touchant 13000 ménages, et qui avait pour objectif d'évaluer le cumul des inégalités des familles sous le point de vue professionnel et sous celui de la santé. Lors de cette enquête, il avait été demandé aux enquêtés s'ils étaient volontaires pour se livrer ultérieurement à des entretiens biographiques. Michèle Ferrand, Françoise Imbert, Françoise Battagliola et Isabelle Bertaux-Wiame ont donc réalisé des entretiens biographiques auprès de 50 personnes issues de ces ménages volontaires. Ces personnes ont été choisies selon les critères suivants: elles n'avaient ni problèmes professionnels ni de santé, étaient issues d'un milieu populaire, les deux conjoints avaient des enfants, ils étaient actifs ou l'avaient été. Les régions d'enquête étaient l'Aquitaine, la Champagne et la Picardie. Les entretiens devaient retracer les itinéraires professionnels, familiaux et résidentiels des ménages, ils étaient semi-directifs et
1 Battagliola F., Bertaux-Wiame I., Ferrand M., Imbert F., 1991, Dire sa vie, CSV Paris.

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duraient une heure environ. La consigne était: "Racontez-nous votre vie du point de vue professionnel, familial et résidentiel". Cette question renvoyait à l'un des nombreux thèmes abordés dans le questionnaire de l'INSEE, celui de l'articulation vie familiale/vie professionnelle. Nos quatre auteurs voulaient approfondir l'étude du cumul des inégalités au cours du temps. Elles cherchaient à élucider comment s'opérait ce cumul de façon différentielle pour les individus qui composent la famille, avec pour hypothèse que l'itinéraire d'un individu ne permet pas de décrire la trajectoire de la famille. Elles recouraient alors à deux clivages: l'opposition individu/famille (un individu est-il représentatif de la famille ?) et l'opposition homme/femme (les trajectoires sont-elles différentes selon le sexe ?). Disposant de ces deux sources d'information, elles ont expérimenté une méthode d'appariement tout à fait originale, dite "la méthode des portraits en double aveugle", où intervient un partage du travail très subtil: . une chercheuse fait passer l'entretien et le décrypte, sans connaître le questionnaire; . la deuxième lit l'entretien biographique et à partir de ce matériau, trace un portrait de l'interviewé; . la troisième lit le questionnaire de la famille (comme un entretien), ce qui lui permet de se faire une idée de la vie de cette famille (qu'est-ce que j'entend comme histoire ?) et en tire également un portrait; . la quatrième confronte les portraits livrés par les deux précédentes. De cette expérience, des conclusions de plusieurs ordres ont été dégagées. Tout d'abord, les auteurs de l'article, familières des méthodes qualitatives, ont été séduites par la qualité de l'information recueillie par les questionnaires. Elle observent, en effet, que dans l'entretien, les non-dits, les propos flous sont fréquents (problème de la connivence), sans compter que les moments pénibles y sont souvent évités. Le questionnaire établit à l'inverse une relation d'enquête plus impersonnelle qui autorise à aller plus loin dans les" questions/relances" . Enfin, à l'ordonnancement nécessaire des séquences du questionnaire, 10

correspondent, lors de l'entretien, des contraintes propres à l'interaction avec l'enquêteur. En effet, remarquant que les récits biographiques obtenus par chacune d'elles présentaient des aspects spécifiques (focalisation professionnelle, ou intérêt plus marqué pour le récit familiaL..), elles ont pu vérifier que l'enquêteur oriente lui aussi involontairement la parole qu'il suscite. Les chercheuses constatent en revanche que si les itinéraires familiaux (naissances des enfants, mariages, divorces) sont bien retranscrits par les deux méthodes d'enquête, il n'en va pas de même pour les parcours professionnels. C'est pour les parcours simples (personnes qualifiées, hommes adultes ayant un emploi à plein temps) que les questionnaires donnent de meilleurs résultats. Pour ces parcours, les entretiens sont en effet laconiques car "les gens heureux n'ont pas d'histoire". Pour les trajectoires plus heurtées au contraire, celles qui présentent des "trous" et des situations inhabituelles, les questionnaires ne posent pas toujours les bonnes questions et leurs modalités renvoient à des catégories souvent inadaptées. Dans de tels cas, ce sont les entretiens qui décrivent plus aisément les trajectoires, car les aléas rencontrés s'y expriment avec une subtilité que ne permet pas le questionnaire. L'INSEE n'avait pas prévu d'intégrer la mobilité résidentielle. Cet oubli s'est révélé fatal pour les migrants. Aussi, quand par chance cette dimension est apparue dans certains entretiens, elle a apporté un éclairage particulièrement fécond sur les interactions entre les membres de la famille. C'était l'occasion d'observer qu'une mutation entraînant une mobilité familiale peut n'être bénéfique qu'à un seul membre de la famille (promotion) et même, à l'inverse, créer des difficultés pour les autres (perte d'emploi, changement d'établissement scolaire, déconnexion d'un milieu locaL..). Ainsi, dans ce cas plus que dans d'autres, les trajectoires des individus doivent être dissociées de celle de la famille et ne peuvent être véritablement comprises qu'au regard des entretiens biographiques: ceux-ci remettent en lumière les points aveugles des questionnaires. On retiendra, en tous cas, qu'un individu ne peut pas "représenter" la famille, et qu'il faudrait en fait s'interdire d'utiliser sans précaution la notion de "trajectoire du groupe familial".

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Didier Demazière s'intéresse, quant à lui, au thème de la recherche d'emploi. Il a pratiqué lui aussi la confrontation de questionnaires fermés et d'entretiens non-directifs, et présente le parti qu'il en a tiré. Il a observé que beaucoup d'études traitant de la question "Comment rechercher un emploi quand on est au chômage ?" se sont jusqu'à présent attachées davantage à identifier des facteurs d'employabilité, à établir les relations entre des caractéristiques individuelles des comportements et des facteurs socio-démographiques. Ces études privilégient l'usage de méthodes quantitatives basées sur des catégorisations statistiques standardisées. Il lui semble au moins aussi fécond de s'intéresser à la façon dont les chômeurs relatent leur recherche d'emploi, à la vision qu'ils ont du marché du travail, à la façon dont ils évaluent eux-mêmes leur employabilité. Ces matériaux ne peuvent être saisis qu'au moyen d'entretiens biographiques. On comprend alors que Didier Demazière propose une confrontation des données obtenues grâce à ces deux méthodes: des questionnaires fermés et des entretiens biographiques. Les premiers lui viennent de l'enquête longitudinale, intitulée "Trajectoires des demandeurs d'emploi et marché local du travail", initiée par la DARES et réalisée en collaboration avec l'UNEDIC, l'ANPE et l'INSEE. Cette enquête vise à comprendre les cheminements de chômeurs au travers de la description de leur situation et de leurs expériences de recherche d'emploi, et à déterminer le rôle des contraintes structurelles et des contextes rencontrés. Les parcours professionnels y sont saisis par des questionnaires fermés, organisés autour de calendriers précis. Les personnes qui ont répondu à ces questionnaires ont été tirées parmi des entrants en chômage du 2ème trimestre 1995, dans 8 zones d'emploi (plus de 8000 personnes au total). Ces personnes ont été interrogées à trois reprises selon le principe du panel. Ainsi a-t-il été possible de reconstituer leur parcours sur le marché du travail, en recensant les situations successives d'emploi, de chômage, de formation et d'inactivité, ainsi que les statuts des emplois occupés. Les manières dont elles ont recherché un emploi y ont été recueillies au moyen de questions ouvertes, dont les 12

réponses ont été immédiatement traduites par l'enquêteur à l'aide de listes de réponses précodées. Dans cet échantillon, 35 personnes, réparties dans six des huit zones d'enquête, ont ensuite accepté de se prêter à des entretiens approfondis. Ces entretiens partent d'une consigne qui ne privilégie pas l'ordre chronologique mais incite à organiser le récit de l'expérience individuelle autour de ses éléments importants (événements, interventions de tiers...) : "Comment ça se passe pour vous par rapport au travail, qu'est-ce qui est important pour vous dans la vie professionnelle ?". Pour mener à bien la confrontation des questionnaires et des entretiens, l'auteur a limité, dans un premier temps, l'exercice à un événement daté et relativement circonscrit: le moment où les individus ont retrouvé un emploi après leur passage en chômage. De même, il n'a retenu qu'un nombre restreint d'entretiens. Il s'agit de huit individus appartenant à un corpus de 15 personnes "unitésnoyaux" ayant déjà servi à la production d'une typologie de systèmes de croyances à propos du marché du travail et de la recherche d'emploi. Ces huit individus avaient retrouvé un emploi et ont donc pu faire l'objet de cette procédure d'appariement. L'usage associé de ces deux dispositifs d'enquête permet à Didier Demazière de mieux faire ressortir la complexité de cette activité sociale qu'est la recherche d'emploi. C'est en examinant l'influence de chaque item sur la manière de dire sa recherche d'emploi que l'auteur montre à quel point le questionnaire induit l'énumération des principaux moyens habituellement utilisés pour cette recherche, alors que l'entretien produit un récit argumenté et construit. A ceci s'ajoute une observation importante: le questionnaire privilégie la phase finale de la période de chômage. Il éclaire surtout cet événement précis et sous-expose par le fait même le processus qui l'a précédé. Par contraste, l'entretien restitue la dimension temporelle de la recherche d'emploi. Enfin, alors que le questionnaire met en relief les pratiques institutionnelles, l'entretien fait place aux dimensions relationnelles, éventuellement les plus informelles, de la recherche d'emploi. Mario Correia et François Pottier ne disposaient que de questionnaires, qu'ils ont soumis à deux types d'études: l'une 13

qualitative, aboutissant à un classement des individus selon des profils précis, qu'ils appellent des mobiles-types, et l'autre quantitative, au moyen d'une analyse factorielle, réalisant une partition "automatique" de la population. Rapprochant les résultats des deux méthodes, ils observent trois configurations possibles: recouvrement, chevauchement ou disjonction des deux typologies. Cet article méthodologique renvoie à une étude qui répondait à une commande précise. Depuis 1993, dans le cadre de l'Observatoire des Etudes et Carrières du CNAM, François Pottier et Mario Correia étudient les auditeurs de cette institution. Ils ont constaté une contradiction entre les objectifs que poursuivent ces personnes et la réalité de leurs pratiques: alors que 60% d'entre elles veulent obtenir un diplôme, 70% disparaissent au bout d'un an, et seules 7% obtiennent un diplôme au bout de 6 à 7 ans. L'étude qu'ils mènent traite donc des attentes, des parcours, des contraintes et des mobiles de futurs étudiants du CNAM. Lors du "forum" de rentrée 1997, sur les 14000 étudiants potentiels ayant défini avec un enseignant leur plan de formation, 3000 ont répondu à un questionnaire rédigé par les deux chercheurs. Leur point de départ était la question: "Pour quelle raison va-t-on au CNAM ?". Pour bâtir leur questionnaire, Mario Correia et François Pottier ont utilisé les travaux menés antérieurement, qui avaient abouti à l'élaboration de sept mobiles-types. Ces constructions conceptuelles sont" des explications idéal-typiques", qui recueillent des éléments les plus caractéristiques d'un parcours et expriment sa cohérence. Des variables établies à partir des réponses aux questionnaires devaient permettre ensuite de répartir les questionnaires selon les différents mobiles-types. Il s'agissait notamment de la pente de la trajectoire, l'écart entre la position visée et la position occupée, la durée escomptée pour atteindre l'objectif de formation, l'existence d'une menace ou de contraintes professionnelles, la présence d'un blocage dans la carrière. Les questionnaires ont alors pu être affectés aux mobiles-types à l'aide d'un arbre de décision qui fixait les "règles du jeu" du classement.

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Les auteurs ont procédé par ailleurs à une Analyse Factorielle des Correspondances Multiples. Si les types statistiques issus de ce traitement quantitatif aboutissent, dans l'ensemble, aux mêmes classifications que les mobiles-types construits de manière qualitative, il a fallu constater des disjonctions qui amènent les auteurs à réinterroger la construction conceptuelle qu'ils avaient retenue au début, ainsi que la succession des codages qu'ils ont utilisés en cours de traitement. La recherche de Luc Arrondel et Cyril Grange porte sur ce que l'on appelle des trajectoires patrimoniales. L'enquête "Actifs financiers" lancée par l'INSEE en 1992 avait interrogé par questionnaire 10.000 ménages, dans l'optique d'étudier les trajectoires patrimoniales et les pratiques de transmissions entre les générations. Ces questionnaires comprenaient des questions d'opinion, à partir desquelles les ménages devaient pouvoir être classés dans différents types de comportements représentatifs de modèles d'héritage: héritage involontaire du modèle de cycle de vie, legs altruiste du modèle beckerien, paiement différé des soins et services prodigués par les enfants dans le modèle d'échange intergénérationnel. Parallèlement, cette enquête a donné lieu à quelques entretiens, plutôt directifs. Ces entretiens avaient pour objet de "faire parler" les enquêtés "dans le cadre des prédictions des modèles", afin de tester les différentes théories à l'aide d'indicateurs construits à partir des déclarations spontanées des ménages. A l'occasion de ces entretiens, les ménages interviewés étaient éventuellement informés de la législation en matière de transmissions patrimoniales. Remarquons que les thèmes abordés, et même la formalisation proposée, étaient proches dans le questionnaire et dans l'entretien. Malgré cela, la confrontation des réponses aux deux types d'interrogation révèlent de fortes contradictions, surtout quand il s'agit de familles défavorisées. Ne se limitant pas à ce constat, les auteurs passent en revue les apports respectifs de chaque source. L'entretien permet de mieux cerner les réponses des ménages aux questions d'opinion. Le questionnaire ignore d'abord si celui qui parle se place dans le rôle du transmetteur ou dans celui de 15

l'héritier. Or selon la posture adoptée, les ménages peuvent exprimer des point de vue tout à fait différents sur les transmissions patrimoniales. L'entretien permet ensuite d'informer au besoin l'enquêté sur les procédures de transmission et il lui permet ainsi de se prononcer en connaissance de cause. Faute de cette information, les réponses "sans opinion" faites aux questionnaires se révèlent nombreuses. Les auteurs remarquent, qu'au cours de l'entretien, peuvent se produire des jeux d'influence entre conjoints, notamment s'ils sont en désaccord sur une question. Ces désaccords n'apparaissent pas dans le questionnaire, où prédomine la parole de celui qui a répondu, sans que l'on sache si elle résulte d'un éventuel compromis entre les conjoints. Malgré ces apports, les auteurs restent réservés sur une utilisation à grande échelle de la double interrogation par questionnaire et entretien. Il leur semble, en effet, difficile d'élaborer à partir des entretiens des indicateurs ayant le même poids que les variables "objectives" issues du questionnaire. Delphine Mercier introduit une nouvelle perspective, en présentant trois recherches menées, l'une aux Etats-Unis, et les deux autres en Amérique Centrale. Toutes traitent de mobilité professionnelle et de processus de carrière. Cette chercheuse a effectué une thèse de doctorat sur les maquilladoras, et a donc été amenée à consulter la littérature sud et nord américaine dans le domaine du marché du travail. En abordant cette littérature, elle a été étonnée de ne pas y retrouver l'opposition entre recherche qualitative et quantitative, si prégnante dans les travaux français. Les exemples de textes sur lesquels elle appuie sa contribution sont différents par leur posture théorique et par la place qu'ils réservent aux observations empiriques, mais aucun n'oppose les sources qualitatives et quantitatives, l'usage des unes et des autres y sont combinés, selon différents principes. Cependant, c'est peut-être l'aperçu qu'elle donne de recherches latino-américaines qui apporte au débat le plus d'éléments nouveaux. Ces chercheurs, qui ont appris à utiliser les catégories avec lesquelles les auteurs occidentaux raisonnent et 16

débattent habituellement, ont dû se résoudre à les remettre en cause lorsqu'ils ont tenté de s'en servir dans certains de leurs terrains. Au moyen des enquêtes, ils bricolent de nouvelles catégories, moins solidement établies sans doute, mais mieux appropriées aux populations étudiées. Utilisant toutes les sources disponibles, sans a priori, ils apparient des matériaux quantitatifs et qualitatifs. La première référence de Delphine Mercier est un article de R. A. Rosenfeld, qui étudie la manière dont sont construites les carrières, en empruntant la modélisation de la théorie "job shift". Les processus de carrières sont reconstitués à l'aide d'une enquête par questionnaire où sont recensés tous les changements de travail. Cette chercheuse recourt cependant à l'entretien pour obtenir le récit du changement et y inclure notamment des étapes sans travail. C'est dans ces étapes qu'interviennent, montre-t-elle, des effets de structure, des opportunités, dont l'emploi obtenu n'est que l'aboutissement. La seconde référence porte sur la ville de Puebla au Mexique. Cette recherche réalisée par L. Pries introduit une vision dynamique de l'emploi dans un cadre où existe un marché formel primaire (emploi ordinaire) et un marché informel secondaire (intermédiaire, PME). Cet auteur utilise une modélisation où se dessinent des parcours d'emploi allant des micro-entreprises avec un travail de type salarié aux macro-entreprises où le travailleur salarié bénéficie de meilleures conditions de travail, pour aboutir au statut d'indépendant. La distinction entre le travail formel et informel n'y est donc plus aussi stricte, un certain nombre de ponts permettent de passer, sans être nécessairement pénalisé, du système formel au système informel. L'utilisation conjointe de données tant quantitatives que qualitatives permet d'analyser les passages d'un monde à l'autre. Le troisième article, celui de J. P. Perez Sainz, M. Camus et S. Bastos, s'intéresse aux populations indiennes migrant à Guatemala City. Ses auteurs s'attachent à comprendre à la fois les phénomènes de migration et d'insertion sur le marché du travail, et ceux d'adaptation culturelle et de redéfinition des relations avec les communautés d'origine. Pour avoir une meilleure compréhension des trajectoires professionnelles associées au processus de 17

migration, les auteurs focalisent leur analyse sur l'unité domestique. C'est elle, en effet, qui leur semble commander les formes de mouvements migratoires, orienter les stratégies d'intégration et aider à comprendre les trajectoires professionnelles. Les travaux que nous venons de présenter ne constituent qu'une partie de ceux qui ont été discutés au cours des séances de travail de l'atelier "Analyse longitudinale" et de ceux qui ont été présentés à la journée d'étude, les auteurs de ces contributions orales, nous l'avons dit, ne nous ont pas tous fait parvenir un article. Nous les évoquerons brièvement pour donner un aperçu le plus complet possible de l'ensemble de ce travail collectif. Nous ne pourrons malheureusement pas aller jusqu'au bout de cette tentative de reproduction. En effet, cette introduction - pas plus que les textes qui suivent - ne laisse pas, ou peu, transparaître une dimension riche et instructive de ce travail commun, qui marquait fortement les séances de l'atelier c'est-à-dire le "côté cuisine" de chaque recherche. Cet aspect s'imposait pourtant de luimême, dès lors que l'on demandait aux chercheurs de décrire le déroulement de leur recherche. Ainsi, tous ont fait apparaître les façons dont ils s'arrangeaient des contraintes rencontrées, dont ils les réduisaient ou les contournaient, quitte éventuellement à revenir sur leurs objectifs initiaux. Tous ont fait le récit de leur cheminement où surgissaient des questions inattendues et s'imposaient des manières originales de les traiter. La recherche présentée par Olivia Samuel montrait très bien comment des contraintes peuvent donner naissance à une dimension imprévisible de la recherche. Démographe, elle avait fait passer un questionnaire, conçu par l'équipe qui l'accueillait, et qui ne correspondait pas à son projet de recherche personnel. Son rôle d'enquêtrice lui a permis de se faire connaître par la population du village mexicain où elle a pu réaliser ensuite sa propre recherche, et de s'y familiariser. Elle a ainsi obtenu son entrée dans divers foyers pour y mener des entretiens. Ces entretiens lui ont permis de considérer sous un angle nouveau les catégories du questionnaire démographique dont elle partait. Notamment, elle a fait ressortir que l'inflexion importante dans les itinéraires familiaux n'était pas le moment du mariage, mais celui des fiançailles. On peut dire 18

après coup que cette expérience fructueuse est issue de l'association d'approches anthropologique et démographique dont l'appariement n'avait pas été nécessairement planifié au départ. L'intervention de Chantal Nicole-Drancourt apportait à cette journée une note contestataire. De fait, elle exposait un point de vue fondamentalement opposé au projet même du groupe de recherche. Pour elle, les outils quantitatifs et qualitatifs ne peuvent pas être utilisés ensemble quand on a pour objectif d'expliquer des trajectoires. Tout au plus, peuvent-ils être complémentaires, lorsque l'on se borne à des descriptions. En effet, l'optique qualitative, se fondant sur des trajectoires individuelles, s'intéresse aux conditions d'apparition d'événements, elle relève d'un modèle constructiviste. A l'inverse, les approches quantitatives utilisent des outils statistiques basés sur des modèles soit structuralistes, soit stratégistes. D'autant que l'approche qualitative permette de mieux rendre compte des processus s'inscrivant dans la durée, et de mieux saisir les retournements de situations inattendus. Le travail de réflexion méthodologique mené par les membres de l'atelier "Analyse longitudinale" et tous ceux qui ont participé à la journée d'études du 22 juin, même s'il s'est concrétisé par la mise en commun d'expériences de recherche très diverses, même s'il a fait entendre des points de vue différents sur les mérites comparés de telle ou telle approche, ou sur la manière de les conjuguer, a permis de dégager deux conclusions générales. Tout d'abord, l'utilisation conjointe d'approches qualitatives et quantitatives a permis à ceux qui étaient coutumiers d'une méthode de découvrir la richesse de l'autre, et de prendre la mesure des résultats qu'ils obtenaient habituellement à une aune différente. Ensuite, les "incohérences" que la confrontation des deux outils permet de révéler est souvent le symptôme de questions qui seraient demeurées inaperçues si l'on s'était cantonné à une seule approche. Avant de laisser le lecteur trouver son propre chemin au travers des articles qui suivent, je tiens à remercier Christiane Rolle pour sa collaboration précieuse. Sylvie VIL TER Laboratoire PRINTEMPS 19

INTRODUCTION: QUELLES LOGIQUES DE RECHERCHE? Jacques JENNY a participé tout au cours de l'année aux travaux de l'Atelier ''Analyse longitudinale". Il a bien voulu faire la conférence d'ouverture de la journée d'étude organisée par ce groupe de travail, sous le titre "Questionnaires et entretiens face aux trajectoires: quels appariements ?", dont la plupart des communications sont réunies ci-après. Il y a exposé les problèmes épistémologiques que soulève ce thème, mettant ainsi en perspective les procédures méthodologiques mises en pratique par les différents intervenants de cette journée. Nous publions ici l'essentiel de sa communication, en regrettant de ne pas avoir pu transcrire également les réactions dont il nous a tous fait bénéficier dans le vif des débats. Le projet qui nous réunit est un vaste programme et un chantier plein de promesses. Vaste programme, relativement original et ambitieux: dépasser délibérément l'opposition stérile entre des méthodes soidisant quantitatives et qualitatives - pour dresser un bilan des apports respectifs de ces deux méthodes de production d'informations, qui ont été ici conjuguées dans les mêmes unités de thème, de temps, de lieu, de population, de problématique et qu'on a voulu confronter dans une perspective résolument méthodologique (à propos d'un même phénomène psychosocial, celui des "trajectoires" ...). Chantier plein de promesses, faisant appel à un dispositif quasi-expérimental d'observation (qu'on pourrait désigner comme "méthodo-graphique") et d'analyse compar~tive utilisant les ressources des variations concomitantes. Cette entreprise devrait contribuer à l'élaboration de nouvelles synthèses théoricométhodologiques, au-delà des attitudes figées et des préjugés stéréotypés - encore actuellement dominants dans les pratiques de recherche sociologique.

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Comme nous devons avant tout faire un travail d'explicitation, il faut d'abord s'arrêter aux termes manquants du titre de la journée qui nous réunit: . "les trajectoires" : s'agit-il de trajectoires balistiques ou autres trajets de déplacement dans l'espace physique? Ou plus largement de trajets socio-temporels par lesquels on passe d'une position sociale (y compris spatiale) à une autre?

.

Et, dans ce cas, le "on"

désigne-t-il

des personnes

-

lesquelles? - et des biographies individuelles, au sens courant du terme? Et/ou des groupes et institutions collectifs, observés dans leur histoire - ce qui paraîtrait au moins aussi pertinent pour des sociologues? . S'agissant de biographies, peut-on désigner plus précisément quels éléments de situations psychosociales retiendront particulièrement notre attention parmi la multiplicité des points de vue, des facettes, des dimensions d'analyse..., qui se combinent et s'articulent dans ce processus socio-temporel ? En d'autres termes, dispose-t-on d'une grille d'analyse a priori des rapports sociaux et des processus psycho-sociaux impliqués à la fois dans ces "récits-de-vie" et dans ces "vies-qui-se-racontent", ou bien professe-t-on naïvement l'innocence de la "tabula rasa" pour évacuer toute "prénotion" vulgaire ou savante et confier aux expressions" spontanées" des" gens" le soin de construire la théorie de leurs parcours de vie? Ou adopte-t-on je ne sais quel mélange fécond de ces deux postures épistémologiques? Je suppose que ces explicitations préalables trouveront un écho, et que le lecteur aura pu constater au passage que derrière ces implicites peu problématiques peuvent s'en cacher d'autres notamment rapports sociaux et processus psychosociaux - qui constituent au contraire le coeur même des problèmes de recherche qui nous réunissent. Et j'espère ainsi avoir justifié l'orientation générale de mon propos, qui consistera principalement à traquer, derrière les évidences de notre langue de bois méthodologique et les banalités de nos pratiques usuelles, quelques présupposés et postulats implicites, comme autant de pièges à désamorcer.

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