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L'anorexie mentale, une oeuvre occidentale

De
248 pages
Cet essai tente de mettre en évidence la spécificité occidentale de l'anorexie. Comment les hommes, pendant des millénaires, ont cherché à transfigurer leur vie, avant d'interroger des représentations propres à l'identité occidentale depuis le « génie grec », notamment sur le corps, le féminin, la « sexualité » et le vide ? Si l'anorexie se termine paradoxalement dans la souffrance, c'est peut-être parce qu'elle procède de façon occidentale, c'est-à-dire dualiste et idéaliste, en opposant l'esprit au corps.
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L’anorexie mentale,
une œuvre occidentale © L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55234-0
EAN : 9782296552340 Gil Chabrier
L’anorexie mentale,
une œuvre occidentale
L’Harmattan









Pour mon grand-père, dont le départ rapide en 2003 a suscité en moi
le désir de me consacrer enfin à ce qui me tient à cœur — d’où le présent
texte

Et pour Djahïda, rencontrée depuis en chemin…









J’avais téléchargé cette photographie sur google.fr il y a plusieurs années, mais n’en
avais pas enregistré la provenance que je suis donc dans l’incapacité de fournir, même
si j’ai écumé les pages web pour tenter de la retrouver. Initialement en couleurs, elle a
été passée en noir et blanc, puis en négatif par moi. Je m’en remets à la compréhension
et à l’indulgence de son auteur.




Sommaire


Introduction, 11


Une faim humaine d’absolu, 25

L’orexis et le thème de l’initiation dans les cultures anciennes, 25
Le refoulement occidental de l’océanique, 28
La culture de l’Indus, 31
Les documents symboliques de la culture de l’Indus, 34
La fin de la culture de l’Indus, 36
La survivance de la culture de l’Indus, 37
Alchimie, chamanisme et yoga, 39
Le féminin originel, 42
Shiva : le salut est dans l’érotique, 48
Accepter le désir : la philosophie sotériologique, 54
Combler le désir : la pratique sotériologique, 57
Après s’être baigné dans l’océanique, 60
La symbolique de la gueule dans le shivaïsme, 62


L’Occident : l’identité par la séparation, 67

Le « miracle » grec, 67
Gaïa la visible, 69
Quelques divinités grecques emblématiques, 73
L’homme grec : le paradigme des homoioi, 76
Pandore la femme : un gouffre avide de nourriture et de sperme, 83
Le corps et le salut en Grèce, 87

L’héritage grec et l’Occident, 93

L’horreur occidentale du vide, 93
L’Occidental, 97 ent, 100
L’éros et les femmes dans l’histoire de l’Occident, 103
Le syndrome de l’éjaculation faciale, 111
La « sexualité » aujourd’hui, 119
Le corps aujourd’hui, 127
Un dernier détour par la Grèce : le repas en Occident, 131


L’anorexie, fille de l’Occident, 139

L’assiette, un reflet du cosmos, 139
L’anorexie dans l’histoire et dans le monde, 142
Genèse de la personnalité anorexique, 147
Les formes « atypiques » d’anorexie, 155
Un peu avant l’anorexie : la personnalité anorexique, 161
La personnalité anorexique et le thème de l’amour, 167
L’entrée dans l’anorexie, 176
L’ambivalence de l’anorexique face à la nourriture, 185
La pratique anorexique, 199
La « sotériologie » anorexique devient l’enfer anorexique, 209


Conclusion, 223


Questionnaire, 231


Remerciements, 243

10

Introduction


Hier, je me suis rendu dans un lycée […]. Durant une pause […] une jeune fille est
venue à moi. J’apprendrai […] qu’elle est anorexique […]. Elle m’a tendu un cahier et
demandé de lire la note qu’elle venait d’écrire […]. Dans cette note, cette élève disait
que la peinture est un art, qu’elle aime la peinture, et qu’elle espère rencontrer un
peintre qui lui ferait connaître le désir, le plaisir et l’amour…


De fait, aborder l’anorexie n’est pas une innovation, d’autant plus que
1c’est encore un homme qui le fait sur ce thème majoritairement féminin .
Simone de Beauvoir, que j’apprécie pourtant beaucoup, disait qu’écrire
2sur la femme « est irritant, surtout pour les femmes » , ce que je pense
pouvoir comprendre. Mais il ne faut pas non plus que cela empêche de
s’exprimer sous prétexte que cela risque d’être « irritant », car si jamais
ces pages n’apportent effectivement rien à personne ou même irritent
carrément, qu’on les oublie au plus vite, j’aurais au moins dit ce que je
pensais.
L’anorexie est donc un thème souvent évoqué dans la littérature
spécialisée et dans les médias. Mais ce « succès » s’explique par une
réalité moins rose, qui est que le nombre de personnes souffrant de ce
symptôme est croissant. Les cas d’anorexie ne sont d’ailleurs pas les
seuls en hausse, il y a aussi les autres troubles du comportement
alimentaire (TCA), la boulimie, l’hyperphagie, l’obésité. Pour ce qui est
de l’anorexie, les enquêtes avancent ces chiffres : 10 % d’une population
féminine globalement adolescente, et 10 % des anorexiques sont des
adolescents ou de jeunes hommes. Ces données sont certainement à
revoir, puisqu’elles sont les mêmes depuis longtemps et précisent que le
phénomène augmente chaque année.

Charles Juliet, Accueils. Journal IV, 1982-1988, Paris, POL, p. 322-323.
1
Les anorexiques étant surtout des femmes, j’en parlerai au féminin mais sans oublier
lesques masculins. Je prends en compte la remarque de Philippe Benzekri (Moi
aussi, j’ai été anorexique et boulimique, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 8-9) puisque
j’évoquerai les « cas » masculins. Mais il me faut composer avec les contraintes de la
langue.
2 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe I, Paris, Gallimard, « Folio-Essais », 2008,
p. 13.
11
Une autre donnée, capitale celle-là : il est probable que l’anorexie
présente un lien avec l’Occident. Des études rapportent l’apparition
d’anorexiques dans des pays en voie de développement, mais elles sont
généralement en lien avec des milieux aisés et « cultivés » : finalement
3occidentalisés . En passant par un moteur de recherches sur le web, les
enquêtes les plus récentes annoncent que dans ces pays, l’anorexie
commence à toucher de plus en plus d’adolescentes. Pourtant, ceci ne
vient pas invalider l’hypothèse selon laquelle l’anorexie serait une
4conséquence de la civilisation occidentale. Car les spécialistes se posent
souvent cette question.
En effet, il ne faut pas oublier que nous sommes à l’ère de la
mondialisation. Le « développement » est une valeur essentiellement
occidentale. Or, développement veut dire occidentalisation, ce qui
d’ailleurs ne va pas forcément de soi. S’il est exact que dans les pays en
voie de développement, les jeunes peuvent conserver des éléments des
traditions locales dans leur vie de tous les jours, il n’en demeure pas
moins que leur façon de s’habiller est suffisamment éloquente : ils sont
les objets des mêmes paradigmes que la jeunesse américaine,
australienne ou française. C’est que par Occident, il ne faut plus
tellement entendre une zone géographique qu’un système de valeurs.
À bien des égards, l’anorexie est à la mode, mais sur un fond
d’ambivalence, comme si elle fascinait tout autant qu’elle horrifiait, elle
suscite une sorte de curiosité mitigée à l’instar du X. Des femmes, dans
un élan publicitaire de fausse confidence destinée à s’attirer une étrange
distinction, se disent en être passées par « l’enfer de l’anorexie » alors
que pendant quelques semaines, elles se sont sûrement plus rêvées
anorexiques qu’autre chose. Sur les forums spécialisés, il n’est pas rare
5de lire des adolescentes qui veulent devenir anorexiques , pourtant
l’anorexie est le symptôme psychiatrique générant le plus de décès. Des
mannequins sont effectivement anorexiques, leur minceur ôte tout doute,

3 Richard Allan Gordon, Anorexie et boulimie. Anatomie d’une épidémie sociale, Paris,
Stock-Laurence Pernoud, 1996, p. 60-67.
4 C’est un peu arbitraire, mais j’associe le terme de civilisation à l’Occident et celui de
culture à l’Orient, par extension à toute culture « ancienne ». Parce que le terme de
civilisation est « civique », donc principalement politique, il n’est pas ouvert en tant que
tel au sacré tandis que celui de culture, qui a à voir avec le « culte », peut inclure le
politique, mais il englobe aussi dès le départ les notions de coutumes quelles qu’elles
soient et généralement en lien avec le sacré.
5 Jean-Philippe de Tonnac, Anorexia. Enquête sur l’expérience de la faim, Paris, Albin
Michel, 2005, p. 244-245.
12 et elles sont mitraillées par les objectifs au même titre que des stars
pulpeuses. Des femmes ne présentent aucun signe apparent de TCA,
pourtant leur « mentalité » est bien celle d’anorexiques. Quand elles sont
hospitalisées, elles peuvent susciter de l’admiration, une compassion
6dégoulinante ou encore un acharnement pervers . Sur les forums, les
demandes de témoignages d’élèves infirmières pour leur mémoire,
d’étudiants en médecine ou en psychologie pour leurs recherches, ou de
journalistes pour des émissions, sont fréquentes. Pour finir, une
anecdote : deux anorexiques hospitalisées sont en permission, elles ne
sont donc sûrement pas obèses, elles sont en train de s’acheter un
chausson aux pommes dans une boulangerie et quelqu’un leur dit :
7« Attention mesdemoiselles ! C’est pas bon pour la ligne… » C’est que
l’anorexie est bien dans l’air du temps.
Au sujet des publications, je ne fais que mentionner l’approche
génétique. Elle me laisse dubitatif car, à moins de n’avoir strictement
rien compris à l’anorexie, ce qui est aussi parfaitement envisageable, elle
revient en quelque sorte à chercher un « virus » de l’anorexie. Or, si
l’anorexie avait une origine génétique, elle aurait été remarquée depuis
que l’homme existe, en se transmettant de génération en génération, car
une personne extrêmement maigre qui ne veut pas se nourrir, cela ne
passe pas inaperçu. L’anorexie « en masse » si je puis dire, c’est bien un
phénomène relativement récent.
Certains auteurs ont proposé des approches différentes des lieux
communs sur l’anorexie, qu’ils interprètent tantôt comme un phénomène
8à connotation religieuse, à partir des saintes anorexiques comme
9Catherine de Sienne par exemple, ou un phénomène sociologique . Quant
aux publications psychologiques des dernières années, si elles sont
nombreuses et présentent évidemment entre elles des nuances, elles
tendent à envisager l’anorexie selon de mêmes schémas et s’essoufflent.
Il ne s’agit pas ici de rejeter l’apport des spécialistes sur la question.
Mais si l’anorexie peut se concevoir comme étant un problème de nature
psychique, il est tout à fait pertinent de pouvoir l’envisager aussi comme
un phénomène religieux ou sociologique. Chacune de ces trois approches
dit quelque chose de vrai sur l’anorexie. Mais chacune présente ce

6
Valérie Valère, Le pavillon des enfants fous, Paris, Le livre de poche, 2003.
7 Audrey Raveglia, Jeûne fille, Paris, Balland, 2002, p. 191.
8
Rudolph Mark Bell, L’anorexie sainte. Jeûne et mysticisme du Moyen Âge à nos jours,
Paris, PUF, « Le fil rouge », 1994.
9
Richard Allan Gordon, ibid., p. 10-11.
13 défaut : à terme, elle est amenée à se séparer des deux autres puisqu’elles
apparaissent difficilement conciliables entre elles.
L’anorexie est désormais un territoire réservé à la psychiatrie.
Pourtant, les spécialistes eux-mêmes se montrent réservés quant à la
10« guérison » et si l’anorexie suscite en eux un si vif intérêt, elle semble
dans le même temps mettre en échec leurs tentatives pour la comprendre
davantage, sinon il ne serait pas nécessaire de revenir sur elle avec une
telle insistance. Le bien compréhensible contrat de poids, qui s’adresse à
des anorexiques hospitalisées, donc en danger vital, peut être perçu
comme un aveu d’échec : d’une certaine façon, à défaut d’avoir pu
comprendre et enrayer les choses, il est cherché à sauver dans l’urgence
et par la contrainte, plus que par un contrat digne de ce nom.
Il est fait des distinctions entre anorexie féminine et masculine,
anorexie et boulimie, anorexie atypique et anorexie typique. Mais
l’inconvénient des distinctions est, au-delà d’un certain seuil, de diluer la
pensée dans les distinctions elles-mêmes et de reléguer dans les lointains
ce qui fait le nerf même de ces distinctions. Il est impossible de faire
rentrer la vie psychique, essentiellement fluctuante, dans les cases du
11 12Diagnostique de santé mentale ou pire, dans celles du Mini-DSM IV .
Certes, l’anorexie peut emprunter différentes formes, mais celles-ci ne
sont pas définitives chez l’anorexique : de purement restrictive, elle peut
pratiquer des orgies alimentaires et se livrer à des vomissements, recourir
aux toxiques, se confronter brutalement à des expériences sexuelles ou
être d’une chasteté totale. Mais dans ces différentes formes, il s’agit
avant tout d’effacer, d’évacuer, de tenter d’avoir une maîtrise sur son
corps : peu importent les moyens.
Car il serait peut-être bon d’oublier les distinctions habituelles et de
prendre le problème complètement à l’envers, en se demandant pourquoi
des individus venant d’horizons parfois très différents en raison de l’âge,
de l’identité sexuelle, du milieu socioprofessionnel viennent se regrouper
sous la bannière d’un même symptôme. Le psychiatre Thierry Vincent a
certainement raison de formuler le problème en ces termes : pour lui, si
e
l’hystérique interroge à sa façon le monde du XIX siècle alors « de quoi
13l’anorexie “fait-elle symptôme“ dans le monde actuel » ?

10
Philippe Jeammet, L’anorexie mentale, Paris, Doin, « Monographies-Série médico-
chirurgicale », 1985, p. 65.
11
Coll., DSM-IV, Paris, Masson, 1997.
12 Coll., Mini-DSM IV, Paris, Masson, 2005.
13
Thierry Vincent, L’anorexie, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 11.
14 Depuis quelques années, à chaque fois que j’évoque mes réflexions,
l’association entre anorexie et philosophie surprend. Pourtant, s’il faut
reconnaître que la philosophie est généralement une discipline plutôt
assommante et assez vaine, elle présente un grand avantage : elle peut
réfléchir sur tout, elle peut facilement s’appuyer sur d’autres disciplines
pour son propre compte. De la sorte, elle est à même de s’ouvrir sur
l’altérité pour tenter de la comprendre : je vois dans sa capacité à relier,
donc à essayer de déboucher sur du concret, sa vocation essentielle. À ce
titre, réfléchir sur l’anorexie ne saurait être le fait exclusif de la
psychiatrie.
J’ai travaillé comme agent hospitalier dans le service de psychiatrie
pour adolescents de la Salpêtrière pendant presque quatre années, et il
accueillait entre autres des anorexiques. Ma fonction y était
essentiellement relationnelle et j’ai pleinement réalisé en 2003 que
depuis longtemps, mes lectures gravitaient de près ou de loin autour de
l’anorexie.
Or, en lisant les textes des anorexiques et ceux des spécialistes, j’ai
fait ce double constat : il est dit beaucoup de choses sur les anorexiques,
pourtant les anorexiques ne cessent de se plaindre que l’on ne comprend
rien à ce qu’elles vivent, elles sont souvent convaincues qu’on ne veut
pas les entendre et que l’on ne sait pas les aider de façon plus adaptée.
Cela ferait-il partie du symptôme ?
Peut-être pas, un premier fait va contre une réponse affirmative à cette
question : les bibliographies des grands textes spécialisés ne comportent
pratiquement jamais d’écrits d’anorexiques. Dans le meilleur des cas
14figure le classique Pavillon des enfants fous . Je ne connais pas
d’ouvrage spécialisé qui à un moment, analyse des textes d’auteurs
anorexiques. Même dans son livre qu’elle consacre à ses entretiens avec
ses patientes, les propos des anorexiques se révèlent trop influencés par
15les repères de la psychiatre Hilde Bruch .
Alors : s’agirait-il de ne pas entendre l’anorexique ? Et si tel est le cas,
en quoi ne doit-elle pas être entendue ? En quoi ces personnes devenues
si vulnérables pourraient-elles inquiéter ? Entre les anorexiques et les
spécialistes semble avoir lieu un dialogue de sourds, comme s’il
s’agissait de chercher à faire dire à l’anorexique ce que le thérapeute voit
en elle et pour l’anorexique de refuser d’entendre le psychiatre.

14
Valérie Valère, ibid.
15 Hilde Bruch, Conversations avec des anorexiques, Paris, Payot, « Documents
Payot », 1990.
15 D’ailleurs, en hospitalisant, donc en se focalisant le plus souvent sur
l’alimentation, entre en jeu toute une problématique de la bouche qui est
aussi l’organe du parler : les faire manger, voire les gaver peut aussi, au-
delà de l’impératif médical, s’interpréter comme une façon d’interdire la
parole. On ne parle pas la bouche pleine.
J’ai donc cherché à faire l’inverse et pendant toute une période, j’ai
arrêté mes lectures sur l’anorexie pour ne lire que des témoignages ou en
relire. Des dominantes me sont apparues plus clairement. Dans la
continuité, je suis entré avec des anorexiques ou anciennes anorexiques,
via mon entourage et le web. Assez vite, j’ai mis au point un
16questionnaire que l’on trouvera à la fin de ce texte . Son ambiance se
voulait la plus libre possible, et il cherchait non pas tant à interroger la
vie personnelle que les représentations, les symboles à l’œuvre chez les
anorexiques. En un mot, j’ai voulu interroger leur mentalité par-delà les
différentes formes d’anorexie.
Or, les anorexiques se disent dégoûtées par la vie, elles trouvent le
monde à gerber, en elles est une révolte qui laisse clairement entendre
qu’elles sont à la recherche de l’exact contraire de ce qu’elles ressentent
au quotidien. Et cette révolte se traduit par le refus de s’alimenter, signe
que pour elles en particulier, l’acte alimentaire a une forte charge
symbolique.
Aussi ce dernier, qui a l’air naturel, ne va peut-être finalement pas de
soi, en l’occurrence dans les nations occidentales ou qui
s’occidentalisent, puisque c’est chez elles que le nombre d’anorexiques
augmente. Le philosophe Michel Onfray met parfaitement en évidence
que pour certains grands philosophes, individus censés être mortellement
rationnels du matin au soir, l’aliment est parfois l’objet de projections
17complètement irrationnelles. Jean-Paul Sartre par exemple n’aimait pas
les aliments naturels, il préférait ceux qui avaient été préparés, qui en
étaient passés par le monde des humains. Mais cela ne l’empêchait pas
d’apprécier l’ananas, en ce qu’il y voyait une nourriture qui avait été
18l’objet d’une cuisson .

16
On y remarquera que j’utilise le tutoiement : c’est parce que je trouvais que cette
solution rendait les échanges plus simples et mettait tout le monde à l’aise.
17
À chaque fois que j’évoquerai un auteur décédé, j’y ajouterai son prénom. Cela
alourdit un peu le texte, mais citer un auteur seulement par son nom parce qu’il est
décédé est un curieux argument.
18 Michel Onfray, Le ventre des philosophes. Critique de la raison diététique, Paris,
Grasset, « Figures », 1994, p. 193-194 et 196.
16 Les Occidentaux, qui appartiennent pourtant à une civilisation
« rationnelle », n’échappent pas à ce type de projections étranges.
Manger semble aller de soi mais, comme je cherche à le mettre
progressivement en évidence tout au long de ce texte, en lui se cristallise
d’une certaine façon tout l’éthos, qui désigne les croyances, coutumes,
habitudes ambiantes de tout groupe humain qui ne sont pas naturellement
inscrites dans l’être humain et qui sont acquises par le biais de
l’entourage, des interdits, de la répétition. L’aliment véhicule
inconsciemment des significations qui tiennent aux valeurs occidentales
elles-mêmes, il n’est plus du tout un acte anodin et naturel. De la sorte,
l’anorexique entretient un rapport essentiellement ambivalent, fait
d’attirance et de répulsion, vis-à-vis de la nourriture et au-delà sûrement,
de l’éthos.
Mais pour tenter de comprendre cette ambivalence, j’ai cherché à
mettre ici provisoirement au second plan l’aspect impressionnant de
l’anorexique et les risques vitaux qu’il entraîne, afin de pouvoir explorer
d’autres pistes.
Le questionnaire a connu un petit succès. J’ai évoqué l’étonnement
que suscite ma démarche. Cet étonnement n’a pas été le fait des
anorexiques. J’ai même envie de dire qu’elles avaient l’air rassurées et
d’apprécier nos échanges, peut-être parce que je ne risquais pas de les
« juger ».
Il semble avoir touché quelque chose, comme le suggère dans un mail
Julie, ancienne anorexique de 31 ans. « Mouais, mouais, mouais,
songeuse… Je pense avoir du mal à me positionner par rapport à tes
questions ; certaines sont au passé, d’autres au présent et du coup je ne
sais pas si je dois penser avant ou maintenant, parce que beaucoup de
chemin a été fait depuis. Tes questions touchent juste et sont extrêmement
profondes ; on pourrait presque faire une dissert’ sur chacune… Alors
voilà, je suis perplexe et je mettrai sûrement du temps à trancher sur
19l’essentiel, même si le but est le symbolisme » .
Les réponses ont été globalement de trois types. Il y a eu les silences
soudains et manifestement hostiles, le plus souvent après la réception du
questionnaire. Il y a eu les retours chaleureux et émouvants, se
caractérisant par une confiance entière, ainsi qu’un grand investissement
personnel et temporel. Il y a eu aussi ces personnes qui n’ont pas à

19
J’ai parfois retouché certains passages des correspondantes mais seulement d’un point
de vue formel. Pour prendre un exemple facile, j’ai remplacé : « jme trouv tro gross »
par : « Je me trouve trop grosse ».
17 proprement parler répondu à ce questionnaire, décourageant il est vrai, et
Julie d’ailleurs a été de celles-là. Mais ceci n’a pas empêché avec ces
personnes d’échanger, en s’écrivant, en s’appelant, parfois en se
rencontrant : elles évoquaient alors leurs difficultés, leur vie et j’ai bien
évidemment considéré cette attitude comme un retour.
C’est surtout entre 2003 et 2005 que j’ai passé des soirées et des
week-ends entiers à échanger. En mars 2005, je me suis « amusé » à faire
un petit bilan. J’étais alors entré en contact, ne serait-ce qu’une seule
fois, avec 77 personnes. J’ai obtenu 63 % de retours, évidemment de
longueurs variables. J’avais reçu près de 2400 mails, j’en avais envoyé
un peu plus de 2800, sans compter le temps passé sur les chats et les
forums. Bref, le questionnaire a plutôt plu. Alors mes intuitions ont pris
davantage confiance en elles.
On dit les anorexiques manipulatrices, dans le déni de leurs
difficultés, incapables de verbaliser : j’ai constaté le contraire, mes
nombreux échanges me l’ont prouvé. Il a pu quelquefois m’arriver
d’avoir droit au moment de la prise de contact à des petits tests bien
compréhensibles de la part d’adolescentes ou de jeunes femmes qui
n’étaient pas encore très sûres de mes motifs. J’ai tenu à me montrer
attentif, à chercher à mettre de côté les étiquettes, à prêter le flanc à
d’éventuelles négations de mes idées, et je trouve que les choses se sont
passées avec fluidité. Je ne me suis passablement énervé que cinq fois, je
n’ai pas été traité de dingue et l’ambiance des échanges était faite de
confiance, de gentillesse et de reconnaissance mutuelle. En fait, j’ai
cherché à me comporter avec elles comme j’aurais voulu que l’on se
comporte avec moi si j’avais été à leur place. « Ça m’aide beaucoup à
remettre en question ce que je pense de ma maladie et ça m’aide, je
trouve… Donc renvoie-moi de nouvelles questions quand tu veux »,
conclue Annabelle, 21 ans.
Il m’apparaît qu’en s’intéressant aux anorexiques mais en cherchant à
éviter les plaquages sûrs d’eux, en laissant une place à leur parole, elles
s’ouvrent. Quand elles se sentent diagnostiquées, elles se ferment. Tout
se passe alors comme si les mots ne pouvaient plus sortir et cherchaient à
s’exprimer par le corps : car l’anorexie est tellement visible qu’elle veut
bien sûr signifier quelque chose.
Encouragé, j’ai repris progressivement mes lectures plus
« académiques » pour approfondir mes idées sur la question. Car après-
coup, je m’aperçois que j’ai souvent réfléchi sur l’anorexie en faisant des
liens avec des sentiers autres, par mon intérêt pour des pans de plusieurs
disciplines, la philosophie et la psychologie bien sûr, mais aussi les
18 pratiques artistiques, la sociologie ainsi que l’histoire, les religions et
même l’archéologie. Longtemps, je me suis demandé quel pouvait être le
lien entre ces différents centres d’intérêt. Quand je me suis rendu compte
qu’il s’agissait principalement de l’anorexie, des intuitions de
compréhension à mes propres yeux bizarres me sont venues, mais je ne
les trouvais pas complètement dépourvues de pertinence et ce sont elles
que je livre ici.
M’intéressant également aux philosophies et aux pratiques orientales,
parce que je les trouve bien plus pertinentes et vivantes que les
philosophies occidentales, j’ai été frappé par de nombreux points
communs entre la problématique anorexique et des notions décisives
dans les doctrines orientales du salut (sotériologies). Pour donner une
vague idée, je pense aux thèmes des pratiques corporelles, du plein, du
vide, de l’engagement entier de soi dans une voie pour tenter d’être autre.
Ce qui est venu m’encourager dans cette direction est le livre de la
sociologue Muriel Darmon qui voit dans l’anorexie un travail de
20« transformation de soi » .
A priori, il semble que nous n’ayons jamais eu vraiment de lien avec
une culture aussi ancestrale et élaborée à sa façon, que la culture
indienne. Mais les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Bien des
21auteurs, dont l’indianiste controversé Alain Daniélou par exemple,
soutiennent qu’à une période reculée, vers le néolithique, une culture
relativement homogène aurait existé sur une zone géographique allant de
l’Europe à l’Inde, de nombreux points communs entre les documents
symboliques retrouvés le suggèrent.
Or, l’Inde fascine par une dimension mystérieuse. À très juste titre, le
psychiatre Régis Airault s’interroge sur cet attrait qu’exerce « Mother
22India » , comme si elle nous renvoyait vers quelque chose d’originel. En
effet : qu’il s’agisse des voyageurs romantiques, d’écrivains comme
Hermann Hesse, des hippies rejetant l’Occident, de bien d’autres encore :
pourquoi l’Inde, toujours l’Inde et non le Pérou par exemple ? Serait-ce
parce qu’elle représente le grand appel du « sentiment océanique »
23
qu’évoque l’écrivain Romain Rolland à Sigmund Freud , cet état à forte
connotation mystique que certaines anorexiques connaissent à un

20 Muriel Darmon, Devenir anorexique. Une approche sociologique, Paris, La
découverte, « Textes à l’appui-Laboratoire des sciences sociales », 2003, p. 249.
21 Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, Paris, Fayard, « Documents spirituels, 1999.
22
Régis Airault, Fous de l’Inde. Délires d’Occidentaux et sentiment océanique, Paris,
Payot, « Petite bibliothèque Payot », 2002, p. 59-60.
23
Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, Paris, PUF, « Quadrige », 2000, p. 5-28.
19 moment et qu’elles voudront désespérément retrouver en s’acharnant
toujours plus sur elles-mêmes, parce qu’elles y auront entraperçu quelque
chose d’essentiel ? Toujours est-il que la quête de cet état semble au
cœur même des sotériologies orientales et finalement des cultures
orientales.
Les philosophies occidentales gagneraient sûrement en intérêt si elles
allaient puiser dans les pensées extra-occidentales. Il est vraiment
dommage que « les départements de philosophie des universités et des
grandes écoles occidentales continuent à ignorer la pensée spéculative
24traditionnelle de l’Inde » . S’agit-il d’un « oubli », comme le suggère le
25philosophe Roger Pol-Droit ? D’une défense ?
Car l’opposition entre Occident et Orient, compris tous les deux non
pas tant au sens géographique que culturel, est récurrente. En fait, je me
demande si l’identité de l’Occident ne vient pas d’une opposition
systématique à l’Orient, d’où la nécessité de snober ce dernier. À travers
son livre à la fois amusant et passionnant, Régis Airault, qui a exercé en
Inde, ne fait peut-être que s’interroger, en tant que psychiatre occidental,
sur cette incompatibilité entre la civilisation dont il est issu et ce que
représente pour lui l’Inde.
La psychanalyse, dont l’influence est si importante sur la psychiatrie,
la psychologie et finalement sur nos mentalités, a au sujet de l’Orient une
réaction symptomatique. Très peu d’auteurs ont abordé la question des
pratiques orientales et Sigmund Freud, en réponse au sentiment
océanique dont lui fait part Romain Rolland, est soudain décontenancé,
même s’il disqualifie après-coup ce sentiment. Pourtant, il reconnaît qu’il
est « tout à fait sûr d’une chose, c’est qu’il existe absolument certains
26faits que nous ne pouvons pas connaître actuellement » .
La question de l’Orient, pour la psychanalyse et au-delà pour
l’Occident, est certainement une question délicate. Mais si l’Occident
s’est construit sur la base d’une opposition méticuleuse et systématique à
l’Orient, cela laisse entendre que l’Occident connaît parfaitement, mais à
titre inconscient, les éléments même de ce qui caractérise l’Orient. Ce qui
veut dire que les notions, les symboles, les archétypes orientaux sont

24
Jean-Louis Gabin, « Préface », in Alain Daniélou, Shivaïsme et tradition primordiale,
Pondichéry, Kailash, « Les cahiers du mleccha », 2003, p. 18.
25
Roger Pol-Droit, L’oubli de l’Inde. Une amnésie philosophique, Paris, Le livre de
poche, « Folio-Essais », 1992.
26
Lettre de Sigmund Freud à Romain Rolland du 19 janvier 1930, in Sigmund Freud,
Correspondance : 1873-1939, Paris, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient »,
1979, p. 429.
20 présents dans l’imaginaire occidental mais sur un mode inversé, comme
par contraste, en « négatif », au sens photographique du terme.
Car ce n’est certainement pas un hasard non plus si l’historien Jacques
Benoist-Méchin a pu voir, à travers certaines figures historiques —
toutes occidentales — qui ont tenté de relier l’Occident et l’Orient, « le
rêve le plus long de l’histoire » : l’expression est forte et sert de titre à la
série de textes qu’il consacre à ces personnages. Or, ce rêve n’a jamais
abouti, que ce soit avec Alexandre le Grand, une Cléopâtre sous
l’influence de Rome, Julien, Frédéric de Hohenstaufen, Napoléon
27Bonaparte, le maréchal Lyautey ou Lawrence d’Arabie . Ce désir d’un
retour vers de probables origines apparaît comme impossible pour des
raisons inhérentes à l’identité même de l’Occident, qui de toute évidence
ne peut reconnaître sa filiation avec une culture comme l’Inde à moins de
voir son identité radicalement atteinte. L’Occident ne peut comprendre
l’Orient parce qu’il l’aborde trop en Occidental, si je puis m’exprimer
ainsi.
Comme j’ai cherché à le mettre en évidence dans ce travail, c’est peut-
être l’une des raisons pour lesquelles l’anorexique, dans son œuvre pour
devenir autre, se libérer de son mal-être et évoluer dans de l’océanique,
s’engage dans une spirale mortifère et peut se laisser mourir à son insu,
contrairement à un moine indien. Si Hilde Bruch parle d’« énigme de
28l’anorexie » , c’est certainement parce le phénomène de l’anorexie
cristallise bien des représentations qui font la civilisation occidentale,
notamment sur le vide, la sexualité, le féminin, le corps. Je pense que ce
lien entre valeurs occidentales « allant de soi » et anorexie, il est possible
de le pressentir déjà plus ou moins confusément.
Je ne fais donc pas l’apologie de l’anorexie, je ne dis pas qu’il faut
laisser les anorexiques en paix pour qu’elles dépérissent. Ces personnes
souffrent et veulent de l’aide, leur aspect est un appel, malgré leur
isolement et leur mise à distance apparemment systématique d’autrui.
Mais pour tenter de mieux comprendre l’anorexie, au lieu de remettre en
question l’anorexique elle-même, j’ai choisi de remettre en question
l’éthos occidental.

27
Jacques Benoist-Méchin, Le rêve le plus long de l’histoire, Paris, Perrin, 7 vol.,
1990 (L’empereur Julien ou le rêve calciné), 1995 (Lawrence d’Arabie ou le rêve
fracassé), 1996 (Lyautey l’Africain ou le rêve immolé), 1997 (Bonaparte en Égypte ou
le rêve inassouvi), 1999 (Cléopâtre ou le rêve évanoui), 2004 (Frédéric de
Hohenstaufen ou le rêve excommunié) et 2005 (Alexandre le Grand ou le rêve dépassé).
28 Hilde Bruch, L’énigme de l’anorexie. La cage dorée, Paris, PUF, « Perspectives
critiques », 1979.
21 Parvenu à ce stade, il est facile de deviner que le présent texte n’est
pas démonstratif, il se contente de vouloir éclairer le problème sous un
autre angle, il est le fruit d’une démarche qui procède essentiellement par
associations, intuitions, rapprochements. Car les prétendues grandes
démonstrations philosophiques, je les trouve bien audacieuses. En tout
cas, je m’en sens incapable. Je préfère procéder en essayant de faire
scintiller des représentations archaïques qui sont sûrement présentes en
chaque être humain car en ce qui me concerne, leur éclat s’est avéré
définitivement marquant.
Voilà pourquoi le déroulement de ce texte surprendra puisque avant
d’aborder la question de l’anorexie elle-même, j’effectue tout un long
détour par des thèmes qui a priori n’ont strictement rien à voir avec
l’anorexie. J’ai beaucoup réfléchi sur la façon de présenter mes
intuitions. Pourtant, dès le début, c’est ce chemin qui s’est imposé à moi
et je ne suis jamais parvenu à le modifier : il est à mes yeux le plus
efficace. Mais je veux prévenir le lecteur de ne pas se laisser décourager,
car au fur et à mesure qu’il avancera dans sa lecture, je pense qu’il
réalisera de plus en plus de liens avec l’anorexie, avant la partie finale.
Un premier défaut de ma démarche est d’être allé du côté de ce qui
allait dans le sens de mes intuitions et d’avoir pris ce qui m’arrangeait, en
quelque sorte. Pourtant, l’ensemble a l’air de fonctionner à peu près
même si de nombreux points sont discutables à n’en plus finir. Deuxième
défaut, parce que ce texte aborde de nombreux domaines, j’ai été
confronté à une littérature gigantesque et il m’a fallu faire des coupes,
toutes regrettables, en choisissant des textes synthétiques.
Par exemple, la littérature sur l’Orient est immense, il y a un peu de
tout. Je n’ai pas de « formation » spécifique et poussée en lien avec les
cultures orientales et, au risque de paraître bien léger, tout ce que je
connais concrètement de l’Inde pour l’instant en dehors de mes lectures,
c’est le quartier Louis-Blanc à Paris, à côté duquel nous vivons. Pourtant,
un Tamoul qui, après avoir ouvert sa boutique, passe un bâton d’encens
devant les statues de Ganesh et de Marie, juchées au-dessus du tiroir-
caisse, c’est tout un symbole. Cela révèle que l’horizon mental d’un
Indien baigne dans le sacré et que tout ce qui peut rapprocher du sacré
est bon à prendre.
Mon critère de choix pour l’Orient a été le suivant. Je m’en suis remis
à des auteurs qui avaient une renommée « officielle », mais surtout qui
avaient vécu en Orient et qui avaient eu l’audace de s’essayer aux
pratiques sotériologiques orientales, bref des auteurs qui connaissaient
l’Orient sur un plan intellectuel mais aussi de l’intérieur, dans leur
22 « chair ». Je songe ici à l’historien des religions Mircea Eliade ainsi qu’à
Alain Daniélou, même s’ils sont devenus très peu appréciés.
Le premier, pour ses engagements politiques ambigus il est vrai, à une
époque. Mais ne retenir que cet aspect des choses, au détriment du reste,
29révèle une certaine mesquinerie . Ses détracteurs sont-ils eux-mêmes à
ce point dépourvus de tout défaut pour pouvoir se montrer aussi féroces ?
Quant au deuxième, il est facile à sa lecture de sentir qu’il interprète
un peu trop les choses du point de vue de sa propre homosexualité, de sa
30libido débordante et des travers de sa personnalité . Mais avoir ces
éléments en tête permet déjà d’identifier dans ses textes ce qui vient
plutôt d’Alain Daniélou que de l’Inde. En fait, s’il est critiqué, c’est
surtout parce qu’il n’avait pas de formation universitaire. Or, une
formation universitaire, même poussée, n’immunise pas des partis pris :
d’où les rivalités entre maints chercheurs, sinon ils seraient tous d’accord
entre eux. Ce que j’apprécie chez Alain Daniélou, dans le sillage de son
extravagance qui m’est sympathique, c’est son intuitivité. Car le succès
de ses ouvrages, qui continue sûrement de lui attirer une certaine
hostilité, s’explique sûrement en ce qu’ils s’adressent à une dimension
essentielle de l’être humain. Aussi son approche, je doute qu’une culture
polymorphe et riche comme celle de l’Inde ne l’ait pas eue. À ce titre, si
le message d’Alain Daniélou ne dit pas tout de l’Inde, il en dévoile
certainement un aspect important, ce qui expliquerait pourquoi ses textes
se répondent très bien avec ceux de Mircea Eliade.
De plus, il y a ces textes publiés par des éditeurs qui font dans
l’« ésotérisme », le new age, les « traditions ». Les étiquettes ne doivent
pas rebuter et il faut parfois savoir mettre de côté une condescendance de
bon ton. Certains d’entre eux sont douteux, il est vrai, mais il ne faut pas
tout rejeter en bloc. Car d’autres recèlent des perles et m’ont éclairé sur
des passages d’un Mircea Eliade. Mais j’ai veillé, là encore, à ne m’en
tenir qu’à des documents apparemment fiables.
Le psychanalyste Carl Gustav Jung, avec ses travaux sur l’Orient,
continue d’avoir mauvaise presse dans la psychologie contemporaine.
Dans la préface au texte de Benno Rosenberg, Claude Le Guen évoque

29 Alexandra Laignel-Lavastine, Cioran, Eliade, Ionesco. L’oubli du fascisme, Paris,
PUF, « Perspectives critiques », 2002.
30 Jean-Louis Gabin, L’hindouisme traditionnel et l’interprétation d’Alain Daniélou,
Paris, Cerf, « L’histoire à vif », 2010. C’est le même Jean-Louis Gabin que cité plus
haut mais qui a entre-temps changé son point de vue sur Alain Daniélou, qu’il présente
désormais comme un imposteur.
23 « ces chimères mystiques où s’engouffrèrent Jung, Reich, et tant d’autres
31à leur suite ou à leur encontre » .
Je ne suis ni « jungien », ni « reichien », je cherche surtout à
comprendre, loin des écoles qui finissent généralement par transformer la
pensée en propagande. Car des pratiques comme le yoga occupent une
place décisive dans les cultures orientales, voire les cristallisent. Or, dès
l’introduction de sa somme consacrée au yoga, qu’il définit comme une
technique pour accéder à des états d’immortalité et de liberté, d’où le
sous-titre de ce texte, Mircea Eliade met le doigt sur un objectif quand
même important. « On verra par quelles méthodes le Yoga estime arriver
à ces résultats surprenants. Et ce sont ces résultats qui intéressent les
32psychologues et les philosophes européens » , en plus, je l’espère, des
anorexiques.


31
Claude Le Guen, « Préface », in Benno Rosenberg, Masochisme mortifère et
masochisme gardien de la vie, Paris, PUF, « Monographies de la revue française de
psychanalyse », 2003, p. 15.
32 Mircea Eliade, Le Yoga. Immortalité et liberté, Paris, Payot, « Bibliothèque historique
Payot », 2002, p. 9. Souligné par moi.
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