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L'anti-développement

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272 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 60
EAN13 : 9782296264991
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L'anti-développement
le prix du libéralisme

:

Richard

BERGERON

L'anti-développement:
Le prix du libéralisme

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1276-9

Si vous désirez une image de l'avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement George Orwell, 1984

A Guillaume, né le vendredi 13 janvier 1984

Introduction
"Le développement, c'est l'aspiration au modèle de consommation occidental, à la puissance magique des Blancs, au statut lié à ce mode de vie", nous dit Serge Latouche!. Même parmi ces "Blancs", il y a divers niveaux qualitatifs. Et tout en haut de la pyramide trônent, incontestablement - c'est ce qu'ils clament eux-mêmes sans gêne aucune -, les Américains. Le développement, ce sera donc ce projet unanimement partagé par les peuple,s et pays de la planète de ressembler autant que faire se peut aux Etats-Unis d'Amérique. C'est précisément cela que nous refusons d'appeler du "développement". Nous y voyons plutôt son exact contraire, l' "anti -développement". Commençons par tenter de voir ce que pourrait être le développement, de façon à disposer d'une référence. Pour François Partant, "le développement ne peut être que la réalisation progressive d'un double potentiel: d'une part, le potentiel que représente toute collectivité humaine et tous les individus qui la composent, d'autre part, celui que constitue le milieu physique dans lequel se trouve cette collectivité, un milieu qu'elle utilise pour assurer son existence et celle des générations à venir" 2. Il s'ensuit que le développement est "un processus endogène et autocentré d'évolution globale spécifique à chaque société" 3. C'est pourquoi il doit y avoir équivalence de sens et réversibilité entre "développement" et "culture", celle-ci se définissant comme "l'ensemble des solutions trouvées par l'homme aux problèmes qui lui sont posés par son environnement" 4; "la culture est la réponse que les groupes humains apportent aux problèmes de leur existence sociale. La culture couvre tous les aspects de l'activité humaine" 5. Ainsi, "le développement est un processus culturel et politique avant l'être économique et technologique" conclura Edgar Pisani6.
1 2

L'occidentalisation du monde, 1989, La Découverte, p.27. La fin du développement: naissance d'une alternative, La Découverte, 1983, p.28. 3 Idem, p.29. 4 Paulo Freire, Pour un dialogue des civilisations, Denoël, 1977, p. 187. 5 Serge Latouche, Q12£Ï1.,p. 47. 6 Pour l'Afrique, Editions Odile Jacob, 1988, p. 90. 7

Nous venons de rappeler une série d'évidences. Mais celles-ci ont traditionnellement échappé et échappent toujours à la très grande majorité de ceux qui s'intéressent aux questions de développement et même, ce qui est plus lourd de conséquences, à la très grande majorité de ceux qui s'en prétendent "experts".

Que le développementd'une collectiviténe puisse être qu'une
expression de sa culture, c'est-à-dire de ce qu'elle a été, de ce qu'elle est et de ce qu'elle entend devenir, a pu, un certain temps, apparaître se vérifier dans la réalité. Depuis 1949, en effet, toutes sortes d'expériences de développement ont été tentées. De la Chine de Mao, à l'Iran de Pahlavi, puis à celle de Khomeyni, à la Tanzanie de Nyrere, à la Lybie de Kadhafi, au Cuba de Castro, à la Côte-d'Ivoire d'Houphouët-Boigny, jusqu'au Zaïre de Mobutu oserions-nous dire, tous les "modèles" ont été expérimentés. C'est ce qui a créé l'illusion que l'on avait l'embarras du choix entre une variété de "modèles de développement"; selon ce que l'on avait été, ce que l'on était et ce que l'on entendait devenir, on pouvait opter pour telle ou telle autre approche générale, que l'on adaptait ensuite à ses attentes spécifiques. Cela a bien sûr conduit au meilleur comme au pire. Mais le fait essentiel et capital résidait dans ce que chaque collectivité apparaissait avoir la possibilité de choisir elle-même le sens de son développement. C'est cela que les années 80 sont venues démentir: tous ces modèles, incluant le soviétique, la seule exception étant ceux qui puisent leur légitimité dans un intégrisme religieux, apparaissent avoir rallié le camp d'un libéralisme pur et dur typique d'une certaine Amérique au cours des dernières années. Notre projet est de montrer qu'en ce qui concerne le TiersMonde, le modèle unique du libéralisme n'a aucunement été choisi par les collectivités concernées mais leur a été imposé. Par conséquent, notre projet est de montrer que l'anti-développement est un projet de violence, autant physique que symbolique. Dans la première partie de cet ouvrage, nous nous emploierons d'abord à préciser le contenu du concept de développement, version "libéralisme économique". Nous verrons que le libéralisme formule un projet de société fondé sur des valeurs et, au total, une éthique, fortement caractérisées. Dans la seconde partie, nous tenterons de comprendre où s'enracine ce projet de développement chez ceux qui le proposent, et pourquoi il remporte d'emblée un tel succès auprès de ceux auxquels il est proposé. Nous nous intéresserons ensuite, en partie 3, à ce qu'ont été les années 80 au Tiers-Monde, ce qui nous conduira notamment à évaluer le prix qu'a pu représenter pour des milliards de personnes le triomphe des thèses libérales. Tous les 8

peuples et pays suivent désonnais le chemin montré par les ÉtatsUnis. Réciproquement, on doit s'attendre à trouver une symétrie étroite entre les évolutions ayant pris place dans ce pays au cours des années 80 et celles ayant marqué le Tiers-Monde a}lcours de cette période. C'est pourquoi nous étudierons les Etats-Unis dans une quatrième et dernière partie. Nous fermerons ainsi une bien curieuse boucle, qui nous aura fait constater que toutes les collectivités de la planète, incluant celle qui se propose pour modèle, sont aujourd'hui embourbées dans l'ornière de l'anti-développement. Mais il ne faut pas se tromper dans les ordres de grandeur. Pour les collectivités du Tiers-Monde, il s'agit d'anti-développement à la puissance 2, puisqu'elles reculent d'autant plus vite qu'elles suivent un modèle qui lui-même recule. Cet ouvrage ne se penche sur le Tiers-Monde qu'à cause de sa "vertu pédagogique"; les phénomènes économico-sociaux s'y présentent de façon plus "crue" ou "brutale" - ils y sont moins "maquillés" si l'on préfère - que ce n'est le cas dans les pays dits développés. C'est dire que nous n'avons aucunement l'intention d'indiquer aux Africains, aux Asiatiques ou aux SudAméricains ce qu'ils devraient faire; les problèmes de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine sont du seul ressort des populations qui y résident; s'il est un message clair que véhicule cet ouvrage, c'est bien que les "blancs" sont de trop au TiersMonde. Si nos propositions peuvent aider quelques Africains, Asiatiques ou Sud-Américains à comprendre un peu mieux leso situations dans lesquelles leurs sociétés se retrouvent, notre seul objectif vis-à-vis du Tiers-Monde aura été atteint. Cela ne signifie pas que nous ne voulons pas convaincre et même pousser à l'action. Mais alors, qui convaincre, qui pousser à l'action? Les Occidentaux bien sûr. Ce sont les seuls auxquels nous nous adressons directement, parce que ce sont les seuls auxquels nous avons le "droit" de nous adresser directement. Pour ceux-là, nous utilisons le Tiers-Monde comme un "révélateur" qui permette de mettre à nu les sociétés dans lesquelles ils vivent et qui montre les voies possibles de l'action individuelle et collective. Toutes les sociétés du Tiers-Monde comme toutes les sociétés

occidentales sont présentement aux prises avec la grande fumisterie de cette fin de siècle, à savoir la réaffinnation triomphante du libéralisme. Que chacun réfléchissechez soi à ce que sa société a été, à ce qu'elle est et à ce qu'elle pourraitdevenir

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et nous parviendrons peut-être chacun à notre façon, à dégonfler cette baudruche1

1 Permettez qu'un Québécois s'adresse ici à ses seuls concitoyens. Nous aurons cette année à redéfmir "l'avenir national" du Québec. Que l'on sache seulement que cet avenir peut concerner autre chose que le "défi de la compétitivité mondiale" dont les politiciens nous ont rabâché les oreilles au cours des dernières années. D'autre part, un pays c'est plus que le résultat d'un calcul d'épicier. Si l'on sait dépasser ces deux limites que le "merveilleux monde des affaires" nous impose, peut-être arrivera-t-on enfin à un projet qui en vaille la peme. 10

Partie 1

Le développement, qu'estce que c'est?
L'origine, le sens et le choix des mots
Du "bon sauvage" aux PVD L'Europe a pris conscience de l'existence des peuples d'outremer par l'émergence du "bon sauvage". Ce concept et cette terminologie sont apparus en Italie au XVIe siècle, et ils allaient devenir un sujet de grande préoccupation au sein de l'aristocratie partout en Europe au XVIIIe siècle. Le "bon sauvage" est toujours celui des contrées lointaines. Il s'oppose au "sauvage", tout court, qui provient de la "canaille" -le mot est de Voltairedu petit peuple de France et des autres États européens. Comme le formula Voltaire (1694-1778); "Les peuplades d'Amérique et d'Afrique (les bons sauvages) sont libres et nos sauvages (la
canaille du peuple français) n'ont même pas l'idée de la liberté" 1.

Le substantif "civilisation" fut utilisé pour la première fois en 1757, en France. On le doit au Marquis de Mirabeau, qui le forge dans son ouvrage "L'Ami des hommes ou traité de la population". Toute la noblesse d'Occident s'entichera de ce nouveau concept, et fera du contenu et des attributs de la civilisation sa propriété exclusive. Ainsi, il se crée au XVIIIe siècle une dichotomie civilisation! sauvagerie qui est à la fois; A) en Europe, une idéologie de domination de la noblesse sur le peuple: la noblesse a pour mission de "civiliser" les "sauvages" d'Europe; et B) à l'extérieur, une idéologie de la colonisation: l'Europe a pour mission de "civiliser" les "sauvages" du reste du monde. Cette idée de la mission civilisatrice de l'Europe, et au premier chef de la France, trouva une légitimité supplémentaire et se para
1 Cité par Abdou Touré, La civilisation auotidienne en Côte d'Ivoire: procès d'occidentalisation, KarthaIa, 1981,p. 12. 11

d'un manteau scientifique quand, en 1859, Charles Darwin publia son oeuvre capitale, De l'origine des espèces par voie de sélection naturelle. A partir de ce moment, le couple civilisation/sauvagerie définit le contenu normatif et dynamique de cet "évolutionnisme" dont la portée est étendue aux relations entre les peuples de la planète. On comprend, bien sar, que ce furent les peuples d'Europe qui furent placés au sommet de la pyramide de l'évolution. La mission civilisatrice de la France sera encore bien vivante près de deux siècles après son apparition. On la retrouve par exemple intacte dans cet extrait d'un discours prononcé le 15 mai 1947 par le général Charles de Gaulle: "Grâce à nous, des peuples de toutes races humaines, naguère plongés pour la plupart dans cette torpeur millénaire où l'histoire ne s'écrit même pas, découvraient à leur tour la liberté, le progrès, la justice. Chez eux, grâce à nous, reculaient la famine, la terreur, la maladie, l'ignorance. [...] Mais enfin ces territoires, qu'eussentils été sans la France..." 1.

Cependant, à partir du début des années 20, les écrivains malgaches et antillais2 commencèrent à revendiquer le concept de civilisation pour leurs peuples, ce qui les conduisit à proposer le concept de "civilisation noire ou africaine". De là à inventer la "négritude", il n'y avait qu'un pas, qui fut franchi par Aimé Césaire, en 1932. Comme l'explique Abdou Touré: "la création du mot "négritude" vient d'une attitude réactive: les occidentaux vous jettent en plein visage le mot "nègre" alors foncièrement péjoratif, vous le prenez et vous en faites quelque chose de positif, une arme que vous brandissez comme un épouvantail" 3. A partir de 1932 donc, les noirs ont en main une arme idéologique, la "négritude", signifiant "civilisation nègre", à opposer à celle du concept de "civilisation" utilisé par les occidentaux. Puisque Aimé Césaire a forgé le terme comme" un argument d'appoint en faveur de la libération politique" 4 des noirs, en d'autres mots, qu'il lui a prêté un contenu subversif, il
1 Cité par Patrick Quantin, La vision gaullienne de l'Afrique noire, permanences et adaptations. in La France en Afrique, Politique Africaine, no. 5, février 1982, pp. 13-14. 2 Les deux principaux chefs de me sont René Maran, malgache, auteur de Batouala. véritable roman nèl!:re. paru en 1921, et Aimé Césaire, né en 1913, à Basse-Pointe, en Martinique, et qui publiera en 1950 son Discours sur le colonialisme. 3 Op. cit.. p. 20. 4 Idem.

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devient pressant de quitter le terrain miné du débat entre civilisation et barbarie. Mais il ne fallait pas que cela se traduise par l'abandon de l' "évolutionnisme", lequel constituait le fondement éthique et scientifique des rapports de l'Occident avec les peuples "attardés". D'une certaine façon, il était seulement nécessaire de trouver de nouvelles terminologies. C'est ainsi que lors d'une conférence d'ethnologie tenue à Chicago, en 1939, le mot courut parmi les participants qu'il ne faudrait désormais plus parler d' "évolutionnisme" mais de "développement" et, par extension, d'un nouveau couple "développement/sous-développement"l. Comme le conclut Touré: "Du processus de civilisation, nous voici aux projets de développement. De même que les "civilisés" avaient entrepris de civiliser les autres peuples, de même les "développés" dont les sociétés se veulent des modèles de sociétés vont s'attacher à développer les "sous-développés" afin que, grâce à "l'aide" et à la "coopération" bienfaitrices, ceux-ci leur ressemblent" 2. L'expression "pays sous-développés" était parfois considérée comme péjorative et désobligeante. C'est pourquoi, en 195758, l'OCDE forgea la formule "pays en voie de développement", universelle d'emploi aujourd'hui sous l'acronyme PVD. Cette nouvelle formule implique que les pays en voie de développement rattrapent peu à peu leur retard. Or, le plus souvent, le fossé entre les nantis et les autres se creuse au lieu de se combler, ce

1 Un anthropologue américain, A. Lesser, rapporte avoir été averti lors de cette conférence que le mot "évolutionnisme" était devenu un sale mot, un mot dangereux, et qu'il devait y substituer le mot "développement". Source: Abdou Touré, op. cit., p. 22, Se référant à Philippe Beneton, Histoire de mQts: culture et civilisation. Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1975, p. 127. Selon Claude Liauzu(L'enieu tiers-mondiste: débats et combats, L'Harmattan, 1987, p.11), la notion de sous-développement n'aurait pris forme que dix ans plus tard, dans les couloirs de la Maison Blanche et de l'ONU. Elle serait donc, et Yves Lacoste abonde dans ce sens (Géographie du sous-dévelouvement, PUF, quatrième édition, 1981, p. 21), une création des politiciens américains. Leur motivation aurait été, en remplaçant une justification ethnicistes par une autre fondée sur des critères matériels et quantifiables, et de ce fait apparemment objectifs. d'ébranler au profit des Etats-Unis les chasses gardées européennes. 2 Op. cit., p .23. 13

que nous montrerons plus loin. Doit-on en déduire qu'il ne s'agit que d'une "fiction polie"?! Le Tiers-Monde Emmanuel Joseph Sieyès fut l'un des principaux penseurs et acteurs de la Révolution française. En 1789, il publia une brochure sur le Tiers État. Ce Tiers État est constitué de l'ensemble des Français exclus de la noblesse et de l'Eglise, lesquels monopolisent l'ensemble du pouvoir. La trilogie clé ge la brochure de Sieyès est la suivante: "Qu'est-ce que le Tiers Etat? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il? A y devenir quelque chose~' 2. Le 14 aofit 1952, dans le no 118 de l'Observateur, ancêtre du Nouvel Observateur actuel, le démographe et auteur Alfred Sauvy3 forge l'expression Tiers-Monde. Elle constitue une analogie directe à la trilogie de l'abbé Sieyès, comme le précise le ~xte: "ce Tiers-Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers
Etat, veut, lui aussi, ~tre quelque chose"
4.

En 1956, l'expression

perd son caractère confidentiel en servant de titre à un ouvrage collectif réalisé à l'INED sous la direction de Georges Balandier et préfacé par Alfred Sauvy. Tiers-Monde est devenu une expression universellement reconnue et utilisée. Notamment parce qu'il est possible de lui reconna1ùc plusieurs niveaux de rationalité; A) L'analogie au Tiers État de l'abbé Sieyès, dans la mesure où elle fait le constat de l'exclusion et où elle formule une revendication, n'est pas dénuée d'intérêt puisque l'exclusion du Tiers-Monde des multiples réseaux de "pouvoir" oeuvrant sur la planète est indéniable, tout comme apparaît légitime ce désir d'enfin devenir quelque chose. Ce contenu n'est en rien réduit par le caractère anecd<}tiqueet "provincial français" de la référence au Tiers Etat.

1 C'est ainsi que Tibor Mende jugeait l'expression PVD, dans son ouvrage De l'aide à la recolonisation. Seuil, 1972; cité par Edmond Jouve, Le TiersMill:!sk. PUF, collection Que Sais-Je? , 1988, p. 13. 2 Cité par Edmond Jouve, oD.cit., p.16. 3 Directeur de l'Institut national d'études démographiques (INED). Alfred Sauvy a publié plusieurs ouvrages et a été chroniqueur à l'Observateur durant plusieurs années. 4 Edmond Jouve, op. cit.. p.17. 14

B) Tiers-Monde suggère une division en trois mondes. Le modèle centre-périphérie est une première f~çon de concevoir une telle division; Monde 1: Méga-pays dominant le centre, à savoir les deux grandes puissances que sont l'URSS et les USA. Monde 2: Pays du centre, mais de taille et d'importance secondaire: autres pays membres de l'OCDE et du COMECON. Monde 3: Tous les autres pays de la planète, qui, de la Chine au Brésil et à la République Centrafricaine, composent une périphérie plus ou moins lointaine. Cette conception subit actuellement de fortes distorsions. Le Japon et l'Allemagne réunifiée, même sans la puissance militaire, doivent-ils gravir un échelon et être dorénavant considérés comme faisant partie du premier monde? Comment situer dans ce modèle l'autonomisation et la montée en force des seconds mondes, autant à l'Ouest par la création de l'Europe unifiée qu'à l'Est par les révolutions politiques et sociales en série de la fin de l'année 1989. Et où se situe le dénominateur commun au troisième monde? Malgré ces réserves importantes, il est indéniable que le pouvoir explicatif de cette conception du monde selon trois niveaux hiérarchiques demeure très grand. C) Les trois mondes peuvent être découpés différemment; Monde 1: Le monde capitaliste, dit "libre", s'appuyant sur l'alliance militaire du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Monde 2: Le monde communiste, supposé "non libre", appuyé sur l'alliance militaire du Pacte de Varsovie. Monde 3: Les "non-alignés", lesquels composent d'ailleurs une organisation formellel.

1 L'organisation des pays non-alignés a été fonnée lors de la conférence de Bandoeng, en Indonésie, en avril 1955. Parti de 29 États, le membership des non-alignés avoisine aujourd'hui les 100 États. Source; Henri Rouillé d'Orfeuil, Le Tiers-Monde, La Découverte, 1981, pp. 10-12. 15

Cette vision est à peu de chose près celle qu'avait en tête Alfred Sauvy quand il a forgé l'expression Tiers-Monde. C'était l'époque où qn cherchait une "troisième voie" entre l'URSS et les Etats-Unis ou, à tout le moins, une façon de prendre en compte tout ce qui était oublié par la division usuelle entre Est et Ouest. Cette division était le produit d'une perception manichéenne du monde qui a eu son heure de gloire au cours des années 1950 et 1960, époque dite de la "guerre froide". Le Reaganisme, première cuvée, celle du simplisme absolu de "l'empire du mal" et des "combattants de la liberté", a tenté de la petpétuer. Mais le Reaganisme seconde cuvée est allé dans le sens opposé. De plus, les récents bouleversements en Europe de l'est semblent rendre définitivement caduque une telle vision. Ceci dit, l'opposition des intérêts de l'Est et de l'Ouest a trop compté au cours des 30 dernières années pour qu'on la range si facilement aux oubliettes. D'ailleurs, c'est encore cette opposition qui jusqu'à tout réceIJ1mentservait de fondement à l'implication indirecte des Etats-Unis dans des conflits de faible intensité contre le Nicaragua et l'Angola, comme à leur implication directe à la Grenade. D) Depuis 1966, année de la tenue à La Havane de la conférence Tricontinentale regroupant 82 pays, l'expression Tiers-Monde se justifie par le fait qu'elle regroupe les trois continents que sont l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine, comme le souligne Yves Lacostel. Sous les plumes les plus diverses et depuis plus de trente ans, ces quatre niveaux de rationalité se sont entremêlés, définissant une large palette de contenus et forgeant continuellement de nouveaux sens. De cette complexité résulte une grande autonomie, et donc une grande neutralité, du substantif Tiers-Monde par rapport à ses significations d'origine. C'est principalement là que se situe aujourd'hui son avantage: Tiers-Monde est un substantif neutre. qui permet de contourner le piè!!e sémantique et idéolog-ique des expressions faisant intervenir la notion de développement. On comprendra que pour qu'un débat demeure intelligible, il faut que la distinction soit conservée entre l'objet étudié et le processus qui lui est appliqué. A plus forte raison, il ne faut pas que l'objet étudié soit défini par le processus qu'on lui applique.

1 Op.ciL. p. 25 16

Voilà pourquoi cet ouvrage prendra continuellement soin de distinguer entre Tiers-Monde et développement Une raison supplémentaire de marquer son attachement à la terminologie Tiers-Monde est apparue au cours des années 80. Il s'agit des attaques dont elle fut l'objet de la pan de ceux qui s'appellent eux-mêmes anti-tiers-mondistes et qui soutiennent que "le Tiers-Monde n'existe pas ou qu'il n'existe que dans l'esprit des tiers-mondistes. Le Tiers-Monde en tant que tel n'a aucune unité. (00.)Pour nous il n'y a pas de Tiers-Monde, mais des pays plus ou moins pauvres qui n'ont rien à voir entre eux. Il convient donc d'étudier les problèmes pays par pays" 1. TIest exact que le dénominateur commun aux quelques 120 pays qui composent le Tiers-monde est bien difficile à identifier. ,Mais n'existe-t-il pas aussi un écan sidérant entre l'Irland& et les EtatsUnis, deux pays "occidentaux", ou "capitalistes", ou "industriels", ou membres de l'OCDE, c'est-à-dire systématiquement rangés ensemble, au prix des pires contorsions? Mais l'essentiel n'est pas là. Il est plutôt dans ce projet de démanteler le peu de Tiers-Monde qui avait pu se structurer depuis 40 ans, de façon à être dorénavant en présence de 120 pays différents, isolés les uns des autres. Cet exercice méthodique de fragilisation du Tiers-Monde fut le grand objectif des pays industriels tout au long des années 80, ce que nous examinerons largement. Un petit mot pour finir sur cette crainte qui s'est répandue chez plusieurs de se faire taxer de "tiers-mondiste", synonyme, à ce qu'il semblerait, de "pelleteur de nuages", de "naïf patenté", de
1 Interview accordée par Claude Malhuret, co-fondateur de Médecins sans frontières et de Liberté sans frontières, à l'hebdomadaire grand public Paris-Match du 22 février 1985. Rapporté par Yves Lacoste, Contre les anti-tiers-mondistes et contre certains tiers-mondistes, Découverte, 1985, p.64. Les propos de Malhuret, faisant suite à la parution du livre Le sanglot de l'homme blanc de Pascal Bruckner (Le Seuil, 1983), un réquisitoire amer construit sur une litanie de propos simplistes et d'arguments à la portée infinitésimale auxquels on donne valeur de catégories générales, livre où il fut pour la première fois clamé "Le Tiers-Monde n'existe plus" (p.235), fut la bougie d'allumage d'une campagne médiatique nourrie qui fit les délices de la droite et de l'extrême droite françaises. Le plus cynique est qu'il y fut peu question du Tiers-Monde... mais plutôt de ces 2.5 'millions d'Arabes qui "souillent" le sol de la France. 2 L'Irlande reçoit d'ailleurs 20 millions de dollars par an d'aide économique de l'US-AID. Source: Foreim-Aid Follies. Newsweek, 16 avril 1990, p. 22.

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"poète", ou, à l'autre bout du gradient, de "marxiste", voire de "communiste", épithètes bien embarrassantes en cette époque où les toutes puissantes "rationalité" et "efficacité" du merveilleux monde des affaires occupent le haut du pavé. Nous verrons que ce monde se caractérise par un vide philosophique, éthique et politique infini, par la recherche effrénée de la satisfaction d'intérêts étroits, et nous constaterons, au total, toute l'irrationalité et l'inefficacité des solutions qu'il propose. Concluons simplement pour l'instant qu'il nous faut réhabiliter le mot et nous en montrer fiers. Parce que le tiers-mondisme est un projet de "solidarité entre les sociétés" l, un "humanisme" 2. Développement: la proposition globale

Le développement est un processus, c'est -à-dire un "ensemble de phénomènes conçus comme une chaîne causale progressive" nous dit le Larousse. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de André Lalande3 précise la grande similitude de sens entre "processus" et "évolution", ces deux mots signifiant "transformation comportant une série d'étapes dont on peut assigner d'avance la succession". Ceci fait apparaître sous un nouvel angle l'étroite parenté entre développement et évolution. Qu'est-ce qui est objet de transformation, quels sont les phénomènes en cause? François Partant identifie cinq composantes au développement: l'économie, la technique, le social, le politique et le culturel, une alliance de la technique et de l'économie, le technico-économique, dominant tout le reste4. Serge Latouche en identifie trois qui sont l'industrialisation, l'urbanisation et le "nationalitarisme", ce dernier signifiant émergence de l'ordre national-étatique comme forme exclusive du politique5. Walter W. Rostow6 en identifiait lui aussi quatre, qui sont:

1 Claude Liauzu, oD.cit., 1987, p.l04. Ce sont les tout derniers mots employés par l'auteur dans cet ouvrage. 2 Edmond Jouve, op.cil., 1988, p.121. C'est le tout dernier mot employé par l'auteur dans cet ouvrage. 3 PUF, 14e édition, 1983, pages 837 pour processus et 312 pour évolution. 4 ~,pp. 15-18. 5 pp. 72-77. Qx2..ili. 6 Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1963. 18

Économique: "Une société essentiellement agricole -où 75% ou plus de la population active travaille dans l'agriculture- doit

se transformer de telle façon que l'industrie, les communications, le commerce et les services y deviennent
prépondérants" ;

Spatial/Sodo-politique: IlUne société, dont les structures économiques, sociales et politiques sont organisées autour de

la vie de régions relativement peu étendues repenser ses doctrines dans un cadre international plus large";

et

principalement autarciques - doit organiser son commerce et Spatial/Rural-urbain: ilLes populations urbaines (...) augmenteront inéluctablement à un taux excessivement élevé..." ; Culturel/productivisme: IlLa valeur des hommes au sein de leur société deviendra fonction (...) de leur aptitude à s'acquitter de certaines fonctions spécifiques toujours plus spécialisées" (pp. 36 et 41). L'exercice qui vIent d'être fait avec trois auteurs pourrait 'être étendu à la totalité de ceux qui se sont prononcés sur le développement. Il est en effet impossible de parler de développement sans, à un quelconque moment, préciser ce que l'on entend par ce concept. Le plus souvent, cela ne fait toutefois pas l'objet d'une démarche explicite: l'auteur ne s'arrête pas pour dire de façon claire que le développement est constitué des éléments "x", "y" et "z" suivants, articulés entre eux des façons "alpha" et "bêta" décrites ci-après, et ainsi de suite. En compagnie de tels auteurs, il faut soi-même recomposer la mosaïque à partir d'extraits de texte, en se fondant sur les thèmes abordés, voire sur l'occurrence de certains mots clés et, le plus souvent, en ayant recours à une méthode déductive. Le plus prolixe de ces auteurs, celui qui produit des milliers de pages sur le développement sans prendre la peine d'en donner une définition synthétique, est bien sûr la Banque Mondiale!. Cela dit, la Banque est probablement l'auteur dont la définition du développement est la plus facile à reconstituer, ce qui sera fait tout au long du présent document. Le développement est un processus contenant diverses composantes. Le court exercice conduit avec Rostow, Latouche
1 Nous n'affirmons pas que la Banque n'a jamais produit une telle définition synthétique du développement. Nous soulignons seulement que nous sommes toujours à la recherche de cette définition après plusieurs milliers de pages de lecture. 19

et Partant a pennis d'en identifier les principales; l'économique, la technique, le social, le politique, le culturel et le spatial. D'autre part, la plus grande place faite à Rostow a pennis de montrer que chacune de ces composantes constitue un processus complet, que chacune est l'objet d'une chaîne causale progressive, d'une succession de transfonnations pouvant être assimilées à une évolution. Il s'ensuit que le développement serait un mégaprocessus constitué d'une variété de processus sectoriels. Rostow a enfin pennis d'illustrer que les façons dont se déploient ces processus sectoriels ont déjà fait l'objet de codifications, de nonnalisations, de modélisations: au niveau économique, par exemple, le développement ne consiste pas à partir de n'importe quelle situation "x" pour aboutir à n'importe quelle situation "y", mais bien à partir d'une société agricole pour aboutir à une société industrielle puis post-industrielle. Et il ne s'agit pas de lignes directrices lâches, de simples propositions, mais d'injonctions fennes; l'une société... doit se transformer...", l'une société ...doit organiser...", l'augmenteront inéluctablement..,", l'la valeur des hommes ... deviendra jonction..." . Rostow s'est exprimé sècl}.ement, sans détour. Pour lui, l'Occident capitaliste, dont les Etats-Unis constitue l'ultime degré d'achèvement, est sans conteste la mesure de toute chose sur la question du développement, l'inéluctable "modèle" qui montre à tous la voie à suivre. Ce discours était trop direct pour ne pas être encombrant. Voilà pourquoi il n'y a pour ainsi dire que les détracteurs de Rostow, marxistes, écologistes, culturalistes1 et autres, qui réfèrent à cet auteur, ce qui leur penn et à chaque fois de marquer quelques points faciles. Tous les autres, personnes ou institutions, semblent prendre bien soin d'éviter l'auteur. Pourtant, les idées et la vision rostoviennes sont à peu près universellement acceptées; la plupart du temps, elles sont simplement dissimulées, ou enrobées, sous plusieurs épaisseurs de discours technique. Résumons le chemin qui vient d'être parcouru: le développement est un méga-processus constitué d'un ensemble de processus sectoriels; le déploiement de chacun de ces processus sectoriels a fait l'objet de codifications et nonnalisations complètes; la référence ayant servi à établir ces codes et nonnes, en d'autres mots ce que l'on a choisi comme "modèle", fut l'Occident capitaliste; à part quelques détracteurs patentés, tous, personnes et institutions, adhèrent au "modèle de
l "Culturalistes" signifie ici "partisan du maintien d'une grande diversité culturelle" .

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développement" qui en résulte. La figure de la page suivante présente une vision synthèse de ce mpdèle universel de
dévelo!U)e11lent

C'est ainsi que l'on en vient à conclure que le développement serait ce projet unanimement partagé par les peuples et,pays de la planète de ressembler autant que possible aux Etats-Unis d'Amérique. Pour ce faire, il leur faudrait opérer des évolutions sur quatre niveaux, de façon simultanée: l'économique, le spatial, le socio-politique et le culturel. Un mot d'ordre synthétiserait l'évolution attendue sur chacun de ces quatre niveaux: industrialisation, urbanisation, internationalisation, occidentalisa-tion. Par extension, le mot "développement" serait le méga-mot d'ordre exprimant la synthèse de ces quatre niveaux d'évolution. Réciproquement, le mot "développement" prendrait enfin une dimension paradigmatique dans la mesure où il constituerait l'idée-force à laquelle toutes les théories, tous les discours et toutes les pratiques développés relativement à ces quatre niveaux se rallieraient de façon implicite ou explicite.

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Développement

figure synthèse

t:ililllilll.'r~.'-j:~~::~'~~:~:~:~~i~~~:~~ljl:::illli':!j:i:!:ji:li"!i!:.III~'ilililil:i:I~lji:11.illlil:1jlillil~i'I'I:II!I:lj!I:':'~i.i.i.ljll.:I':.'.I'::'::i::.iiil'i:iii.lil.ilililiiililiiiliiiliiliiiiii:i:~:j:. Economio dito "tortiairo", QI) plus dos 213 dos travaillours oouvr""t dans !o soctour dos sorvicos: nombro rostroint do productours, infinité d'achotours. Echangos ontiéroment monétarisés.

Etalom""t, dans uno proportion do .t. 80%, dos populations sur los torritoiros cultivés.

Concontration, dans uno proportion do .t. 80%, dos populations dans dos ospacos géographiques restreints.

II> ::J IT ... '41)

E <C ;;,

................... ..................................... Trés faible complexité de l'organisation de la colloctivité, colloctivité ollo.même do potito taillo.

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Développement:

quelques

briques

fondamentales

Les quatre composantes du développement qui viennent d'être définies ne sont pas hiérarchiquement égales. D'autre part, à l'intérieur même de chacune de ces composantes on retrouve des concepts dominants ou des interprétations dominantes. Du vaste discours sur le développement, il est ainsi possible d'extraire des "briques fondamentales" qui concentrent une forte part du contenu que l'on prête au développement et expliquent pourquoi celui-ci a pris les formes qu'on lui a connues depuis l'aprèsguerre. Au fil des prochaines pages, huit de ces briques fondamentales seront présentées: 1) économisme libéral et scientificité, 2) avantage comparatif, 3) concuIJence et marché versus les multinationales, 4) croissance, 5) Etat minimal, 6) individualisme, 7) unicité et (8) consommation. L'économisme libéral et scientificité La grande majorité des auteurs considèrent que l'économie domine les autres composantes du développement. Walter Rostow, par exemple, a intitulé son ouvrage Les étapes de la croissance économique, ce qui est tout dire sur le rôle qu'il entend lui faire jouer. L'institution qui publie le plus sur les questions de développement a une vocation économique. Ainsi, il n'est pas surprenant de voir la Banque Mondiale consacrer la quasi totalité de ses efforts à l'analyse du développement économique; quand cette institution parle d'un autre sujet que l'économie, qu'il s'agisse de démographie, d'habitat, ou de quoi que ce soit d'autre, c'est toujours pour éclairer le lien entre ce sujet et la croissance économiquel. Une telle "doctrine privilégiant lesfaits économiques dans l'explication des phénomènes sociaux et politiques" porte le nom d' "économisme''2. Or cette doctrine fait pour ainsi dire l'unanimité, sauf, ce qui est une évolution récente, chez certaines catégories d'écologistes et de culturalistes. D'entrée de jeu, l'économisme souffre d'une sorte d' "étroitesse de vue" attribuable au fait que l'économie est le plus
1 La Banque intitule son rapport annuel Rapport sur le développement dans le monde, ce qui apparaît être un titre inapproprié. Compte tenu de ce que contient ce rapport, il serait plus juste qu'on l'intitule Rapport sur le développement économique dans le monde. Mais il serait naïf de croire à une simple omission; en omettant le qualificatif économique alors qu'il n'est pratiquement question que d'économie, la Banque ne réussit-elle pas à convaincre la plupart de ses lecteurs de la nécessaire et indiscutable prépondérance de l'économie sur la question du développement? 2 Larousse

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souvent confinée au mode de représentation de la mécanique classique. C'est que" les économistes ont 'admis l'idée que l'économie fonctionnait comme une machine, un mécanisme d'horlogerie perpétuellement synchronisé" nous disent Bowles et al., avant de conclure qu' "il ne s'agit pas d'une mauvaise métaphore, mais d'un mode de pensée qui élimine aspirations et désirs humains" 1. Max Weber pousse la critique plus loin quand il fait remarquer que de donner préséance à l'économie revient, vis-à-vis d'un quelconque phénomène étudié, à "porter notre intérêt exclusivement sur l'importance qu'Uneu! avoir dans la lutte matérielle pour l'exi.<:tence"2. Une telle démarche est le produit d'une "absence sans précédent d'esprit critique dans l'interprétation économique de la réalité, conçue comme méthode "universelle", au sens d'une déduction de l'ensemble des manifestations culturelles - c'est~à-dire de tout ce qui est essentiel à nos yeux - à partir de conditions qui en dernière analyse seraient économiques" (p. 149). L'auteur conclut en formulant ce qui est à la fois une règle et une mise en garde, si peu souvent prises en compte: "quel que soit le domaine des manifestations humaines culturelles, la réduction aux seules causes économiques n'est exhaustive en aucun sens, pas même dans celui des phénomènes "purement économiques'''' (p. 151). Mais d'où vient cette domination de l'économie? À la fin du XVIIIe et au début du XIXesiècle, deux visions utopiques du monde à venir se faisaient face, l'une et l'autre garantissant le bonheur pour tous: la vision "libérale", d'une part, fondée sur la propriété, sur la libre initiative et sur le libre jeu du marché c'est à partir de cette interprétation du concept de "liberté" qu'ont été forgés le qualificatif "libéral" et le substantif "libéralisme" la vision fondée sur l'organisation de la société, d'autre part, qui serait plus tard qualifiée de "socialiste". En théorie, on avait le choix ou du bonheur humain assuré par le libre jeu de l'offre et de la demande dans tous les domaines, ou du bonheur humain assuré par une organisation adéquate de la société. On voit donc que depuis le début se sont opposées une vision strictement "économiste" et une vision àcamctère "social", ou "politique". n s'agissait bien sûr de deux utopies, de deux visions aussi irréalistes l'une que l'autre. L'utopie libérale allait néanmoins vite
1 Samuel Bowles, David M. Gordon et Thomas E. Weisskopf, 1986; L'économie du 2asui1\age: la crise américaine et les politiaues reaganiennes, La Découverte, Paris, page 22. 2 Essais sur la théorie de la science -l'obiectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales, Plon, 1965, p. 142. 24

prendre le dessus, principalement parce qu'elle a eu dès l'origine l:habileté de se présenter comme "fondée scientifiquement": (lles Economistes observent l'homme, les lois de son organisation et les rapports sociaux qui résultent de ces lois, (alors que...) les socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite un coeur humçzinassorti à cette société" 1.Ces lois auxquelles se référaient les Economistes étaient des plus approximatives et sommaires, simplistes même: loi d'airain, selon laquelle le salaire de l'ouvrier ne pourrait jamais dépasser le minimum vital; loi de l'offre et de la demande, applicable aux produits comme au travail; référence à la perspective newtonienne de l'attraction universelle pour justifier que de l'attraction des multiples intérêts, ou égoïsmes, puisse surgir une nouvelle harmonie sociale; etc.. Mais cela a suffi à parer le libéralisme des apparences de la science, quand les utopies égalitaristes, sociales, associationnistes, en un mot socialistes, (lont eu tendance à dégénérer en croyances mystiques et sectaires" 2. C'est de cette façon qu'est apparue fondée la prétention de l'économie/libéralism,e - à l'origine, ces mots étaient synonymes, comme l'étaient Economiste et Libéralà dominer l'ensemble de l'organisation sociale, cette domination n'étant pas une simple vue de l'esprit mais plutÔt inscrite dans l'ordre fondamental de la Nature, ce dont des Lois simples témoignaient. Beaucoup plus tard - et d'ailleurs trop tard pour que soit rattrapé le terrain perdu - Marx donnerait à l'utopie socialiste une version scientifique, en établissant sur la base de l'analyse historique et économique du capitalisme que le communisme doit nécessairement lui succéder. Remarquons au passage que Marx fut contraint d'adopter les catégories mentales des économistes, de recourir à leurs termes de référence, à savoir de construire ses démonstrations en posant lui aussi l'économie comme dominante: c'était déjà là diluer de beaucoup le "message" socialiste tel qu'il avait graduellement été forgé depuis plus de cent ans. Plus tard encore, une seconde économie capitaliste allait être développée aux Etats-Unis à partir des années 30, qui tenterait d'apporter des réponses aux très graves problèmes révélés par la "grande crise". Les libéraux répondraient que cette seconde économie est moins "pure" que la première, moins "naturelle", puisqu'elle est le produit d'une démarche "interventionniste/
1 Frédéric Bastiat, Préface aux Harmonies économiques, 1845, cité par Michel Beaud, Histoire du capitalisme de 1500 à nos iours, Éditions du Seuil, 1981, p. 116. 2 Michel Beaud, op.cit., 1981, p. 118. 25

socialisante", Au total, elle ne serait qu'un compromis boiteux entre la clarté et la simplicité de la loi de l'offre et de la demande et cet ensemble disparate de voeux pieux formulés depuis toujours par les socialistes. Par de constantes réinterprétations de ce genre, les Libéraux sont parvenus à soutenir contre vents et marées l'idée qu'ils sont les seuls dépositaires de la véritable pensée économique, de la seule vision économique qui ait une sorte de "droit" à dominer tous les autres aspects de l'organisation des sociétés. Essayons maintenant de préciser un peu mieux le contenu de cette vision du monde propre au libéralisme. Pour ce faire, nous nous référerons à John Kenneth Galbraith1, pour qui les grands traits du libéralisme "sont au nombre de quatre et ont encore
cours aujourd'hui; "D'abord, le moteur de l'activité économique est la satisfaction de l'intérêt oersonnel qui conduit chaque individu à servir l'intérêt de la communauté comme s'il était guidé, selon les termes d'Adam Smith, par une main invisible. "Deuxième idée: le mécanisme régulateur de ce système est la concurrence, celle que se font de nombreuses firmes dans chaque branche d'activité. Chaque firme se soumet aux prix tels qu'ils résultent du jeu naturel de l'offre et de la demande sur le marché libre et concurrentiel. Aucune ne peut influencer les prix du marché. (oo.) "Troisièmement, le pouvpir régulateur de la concurrence exclut toute intervention de l'Etat. La seule intervention justifiable doit être limitée au respect de la loi et de l'ordre et à la défense nationale. Moins le gouvernement gouverne, meilleur il est. "Enfin, puisque le marché et la concurrence sont les garants du

meilleur système possible, il faut les préserver à tout prix, Plus la zone d'échange sera vaste, plus vive sera la concurrence et plus puissant sera le marché" . Nous montrerons l'étroitesse de conception, quand ce n'est pas la démagogie la plus grossière, véhiculée par chacune de ces hypothèses fondamentales, Remarquons seulement pour l'instant que la plupart des concepts identifiés plus tôt en tant que "briques fondamentales" du développement se retrouvent dans cet exposé synthétique sur l'école libérale, ce qui montre combien cette école a pu s'approprier la notion même de développement. Appro1 John Kenneth Galbraith et Nicole Salinger, Tout savoir ou presque sur l'économie, Éditions du Seuil, 1978, pp. 26-27. 26

priation légitime selon les Libéraux, qui soutiennent que c'est l'adoption depuis deux siècles de leur vision du monde qui a fait la fortune des pays capitalistes avancés, qui leur a permis d'atteindre le niveau de "développement" qui est aujourd'hui le leur. L'économisme est en soi réductionniste, comme nous l'avons vu plus tôt. La réduction opère à un second degré quand l'économie est posée comme dominant la question du développement, qui ne devient plus qu'affaire de modèles, de techniques, de procédés, de normes et d'indicateurs. On s'imagine ainsi faire d'une pierre deux coups, dans la mesure où cette surenchère d'instrumentation viendrait confirmer que l'économie et le développement sont des "sciences", comprises comme vérités objectives incontournables. Or on se retrouve en plein paradoxe puisque, malgré des prétentions qui datent de la première heure et qui furent sans cesse réaffirmées depuis lors, l'économie n'est jamais parvenue à démontrer sa scientificité. Une "science" doit au minimum permettre de prévoir et, dans un second temps, fournir l'instrumentation et le cadre explicatif nécessaires à la vérification de la prévision faite: or n'importe qui peut vérifier chaque jour l'extrême confusion du discours économique. PlutÔt que de faire acte d'humilité, les économistes choisissent la fuite en avant instrumentaliste. C'est ainsi que "beaucoup d'efforts sont consacrés au traitement mathématique, conçu comme un gage de scientificité" , ce qui "permet de faire des démonstrations élégantes... de résultats sans grand intérêt", ou de produire un "foisonnement de paraboles qui conduisent à préconiser des politiques (...J contradictoires", ou de donner en tOute impunité libre cours à ses idéologies, "proclamant haut et fort ses options ultra-libérales" 1. Mais cela n'est pas sans résultat puisqu'il faut bien admettre que l'économie a atteint ses fins: elle s'est emparée du développement, elle l'a réduit à ses dimensions, elle l'a plié à son langage et, ce faisant, elle a poussé un cran plus loin cette fumisterie qui consiste à convaincre de sa propre scientificité par celle de ce qui serait son principal résultat, le développement
L'avantage cOlI\Paratif La théorie des avantages comparatifs a été formulée par David Ricardo. Elle établit les bienfaits du commerce en démontrant que l'échange, avec les spécialisations qu'il provoque, bénéficie à
1 Bernard Guerrien, L'économie pp. 9, 121 et 123.

néo-classiaue.

La Découverte,

1989, 27