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L'ART CHEZ LES FOUS

De
255 pages
L'étude des productions artistiques des aliénés n'est pas qu'un simple étalage de documents pittoresques. Diverses dans leurs aspects, selon les catégories de malades, ces productins jettent un aperçu au moins curieux sur certaines des conditions intérieures susceptibles de mettre en jeu l'activité artistique, en même temps qu'elles la surprennent en plein balbutiement.
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L'ART CHEZ LES FOUS

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions
L'instinct et l'inconscient, W. H. R. RIVERS, 1999. Hallucinations et délire, Henri EY, 1999. La confusion mentale primitive, Philippe CHASLIN, 1999. La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER, 1999. Récits de vie et crises d'existence, Adolfo FERNANDEZ-ZOÏLA, 1999. Psychanalyste, où es-tu ?, Georges FAVEZ, 1999. Psychopathologie psychanalytique de l'enfant, Jean-Louis LANG, 1999. La figure de l'autre, étranger, en psychopathologie clinique, Zhor BENCHEMSI,Jacques FORTINEAU,Roland BEAUROY(eds), 1999. De la folie, Etienne GEORGET, 1999. Les mariées sont toujours belles, Robert Michel PALEM, 1999. Lafolie hystérique, A. MAIRET, E SALAGER, 1999. Suicides et crimes étranges, MOREAUDE TOURS, 2000. Les altérations de la personnalité, A. BINET, 2000. Chagrins d'amour et psychoses, C PASCAL, 2000.

Marcel RÉJA

L'ART CHEZ LES FOUS
Le dessin, la prose, la poésie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9279-7

PRÉFACE
La «pathologie de l'expression », les expositions d' «Art brut », ou, selon un néologisme métis, 1'« artthérapie », sont désormais monnaie courante dans l'édition, les expositions, les débats dans les sociétés savantes. Il n'est pas question de retracer ici le chemin parcouru de H. PRINZHORN : Bilderie des Geistekranken, Springer, 1922 (traduit en 1964 chez Gallimard, comme Expression de la folie) à R. VOLMAT sur L'Art psychopathologique (PUF, 1955) et prolongé, après la multitude des différents écrits psychanalitiques, par J.P. KLEIN ou BROUSTA. Marcel RÉJA occupe ici, en 1907, la place du précurseur de l'étude de l'art fou, au même titre que J. SÉGLAS l'avait été de l'étude du langage des aliénés en 1892. Il fut « l'inventeur» de BRISSET, le chef de gare (métaphysicien délirant) que BRETON et les surréalistes couronnèrent « Prince des Poètes »... Laissons donc, pour savourer ce livre original autant que savant, le dernier mot au maître de la démonstration par l'absurde:
Les dents en bouche L'aidant en bouche L'aide en bouche Laides en bouche

Nous sommes, comme RÉJA, stupéfait par ces «jeux de mots », ou humour, involontaires. Encore que le très sérieux auteur, après avoir relevé que le « couac» de la grenouille signifie «quoi que », n'ait pas été j usqu' à dévoiler « l'accomplissement du mystère» qui fonde «Kekséksa ? » (qu'est-ce que c'est que ça ?), sur «quel sexe a?» et « s'examiner» sur « sexe à miner». .. J.C. NB : nous nous devons de témoigner de notre vive reconnaissance au Professeur J. POSTEL qui nous a révélé toute l'importance de cet ouvrage dans 1'Histoire de la Psychiatrie.

INTRODUCTION

L'étude des productions artistiques des aliénés n'est pas un simple étala.ge de documents pittoresques. Diverses dans leurs aspects, selon les catégories de malades clont elles émanent, ces productions se rattachent à (les sujets d'intérêt plus général. Par certai11Scôtés elles éclairent d'un jour tout spécial la question des rapports e11trele génie ((lisons plus modestement l'activité artistique) et la folie. Par d'autres côtés, elles jettent un aperçu au moins curieux sur certaines qes conditions intérieures susceptibles de mettre en œuvre l'activité.artistique, en même temps qu'elles surprennent cette même activité en plei11balbutiement. II paraîtra sans doute excessif d'employer le mot « œuvre d'art » à propos d'e telles produc-

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cluctiollS clue nous passerons en revue; Inais pOllr apprécier un genre aussi particulier il est inclispellsable que nous laissions (le côté l'idée propre que nous })ouvons avoir cIe la beauté. Nous ne tienclrons compte que de l'intention. C'est une manifestation tendancieuse. Cette .impulsion, qui asservit le sujet à J'exécution d'une entreprise dénuée de toute portée pratique, .est peut-être ce qui, dans la notion courante, passe pour la caractéristique la plus saillante cIe la folie. L' opinion publiqu~ est tOlljours prête à considérer comme un peu fou» l'artiste pauvre qui, au mépris de ses intérêts matériels, s'acharl1e à des poursuites cIlilnériques. Si des rés ultats pécuniaires viennent J8llstifier les efforts de l'artiste, le point de vue diffère, la solution Il'en est pas moins la nlême. I-Aorsqu'en effet quelque llomme supérieur s'impose à notre admiration, c'est une sensation d'effarement et d'écrasement ([ui domine les individualités el1vironnalltes. L'!lomme de génie, tout comme le fou, fait à ]a conscience publique l'impression (l'un personnage anormal. Que deux catégories d'individus anormaux se confondent en une seule, c'est UIle simplificatiofl incontestable.
(

INTRODUCTION

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Cette confusion reste, avTec quelque variante, d.ans la ligne de la tradition historique. Aussi loin qU'Oll veuille remonter dans l'llistoire, 011 constate cette curieuse tellclance ~lmettre au mênle niveau révélation clu génie et clivagatio'n du fou. Les anciens, (~ui ]le SOupçollnaient Inême pas l'existence cIe maladies mentales, rapportaient l'origine ties troubles psyclliques à l'illtervention di,rine, tout comme ils lui rapportaient la manifestation du génie. 'Tous les accidents psychiques s'écartant sensiblement de la norme immécliate (rêves, accès cIe (Iélire, illumination du génie) relèvent de l'inspiration clivine, aussi le délirant accapare-t.il sa 1)011118 art de l'admiration dép volue à son congél1ère. Les sibylles rellclaient leurs oracles sous J'influence cl'ivresses spéciales déterminées par cles substances toxiques, ou comme nos 1110clernes somnambules, après avoir créé en elles une sorte d'état seconcl par (les n1anœuvres 11ypnoti(Tues. Si J'intelligence se révoltait COlltre !'absurrlité ou l'incohérence des oracles, 0' est l'intelligence qui avait tort. Ce même vice (l'esprit se trouve dans toutes les civilisations.

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I~es prophètesjllifs vaticinaient au milieu d'accès de' clélire nettement caractérisés. Au Moyen Age, le clélire I1'est plus l'effet de la faveur, mais (lu cl1âtiment cle Dieu. Du moins con. tinlle.t.il à él11al1erde lui (par J'intermédiaire du cliable) . Aujo,ufcl'hlli, il est vrai, 110US avons changé tout cela. L'intuition populaire d'un rapport al1alogique entre génie et folie a pris el'autres aspects. ~~lais

elle

IT'el1

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subsiste pas moins.

Pour 1100S, les

trolll)les cIe I-esprit n'ont plus rien à voir avec des interventio11s surnaturelles, ils vienl1ellt simpleme11t prendre place en des chapitres cle pa. thologie. La plupart des an0I:lnaux se trouvel1t explicIués pOtlr nous d'une façon suffisante (Iuancl nOllS leur avons accolé l'étic(uette « fous ». L'Ilomme de génie sera clone amené à partager la (Iéfaveur du fOll comme jaclis le fou avait partagé la faveur de 1'!lomme.de génie. On conçoit ai11si pourqlloi l'in1putatio11 cIe folie lancée COl1treUl1 110mme extraorclil1aire troll,re toujours dans le public UIle oreille fa'vorable. Géllial ou silnplen1e11t eanclidat à l"él)ithète (on 11'y regarcle pas de si près), J'artiste prête Je flallc au lnépris et à la c011clamnatio11, pOLIrcette

FIG.

1.2.

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AQUARELIJE DÉCORATIVE.
de lignes et de couleurs.

Chaos

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douJ)le raisoll qu'il est un anormal et qu'il n1allclue cie sens pratic{ue. Le \Terdict (lu sens comnlUll est inexorable sur l'homlne qui mal1que cIe sel1S pratique. C'est UIl rê\Teur, un cllerclleur de cllimères, un chasseur de "billevesées, c'est Ull fou. l./e sens commun ne .constitue éviclemment pas un critère défil1itif. Toutefois, son opinion mérite (l'être examinée. Il est cIe toute évidence que, lorsqu'ol1 parle cl'ul1eœu,rre clénuée de toute portée l)ratique, on sous-entend: autre que la satisfactio11 même qui préside à son accomplisselnelit. Ce con1111entaire 11' pas oiseux: il implique elairement cJue est le sens commun é111et el1 la circ011sta11ce UIl contre-sens pllysioJogique. A\Tal1ttoutes clloses, le seul (levoir - je veux (lire la seule joie! - d'un être \Ti\Tant, c'est cl'exercer la fOllctioll l)our laquelle il a été créé, c'est-à-clire pour laquelle il a des aptitudes caractérisées. La vocation (l'ull clleval de course c'est cIe courir; tant mieux ou tal1t pis s'il en tire cles avantages matériels. OIl adlnet vulgairemellt SOllSIe nOIn cle clistractions, les exercices à vide et complètement clénués de portée praticlue. La culture des sports en tén1oigl1e : il est licite de clemancler à un"e occupation, par aillellrs stérile, la n1ise en jeu des fa-

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cuItés pllysiques. On comprend aussi que le joueur de "Thist ou de dominos cllerche clans son passe-temps favori un exercice pour certaines facultés intellectuelles. Dès lors, comment ne pas admettre que les slljets doués d'une activité inte]lectuelle spéciale puissent trouver leur satisfaction dans le sinlple exercice de cette activité? Là seulement est le plein épanouissement de leur existence. Aussi bien, cette activité se manifeste-t-elle pour eux avec les caractères d'une spontanéité et d'une irrésistibilité particulières. C~ une passion, est sin.o]1une manie, et il ne dépend pas des sujets .cle s'y livrer ou de s'y .soustraire. On connaît la réponse d'Ovide jurant à son père de ne plus faire cIevers; on connaît le Métromane de Piron; bien que le mot de genie ne puisse être prononcé, la spontanéité et l'irrésistibilité de la tendance n'en sont pas moi11sincontestables: c'est une activité spécifique. Le seul motif d'étonnement que puissent nous
procurer les artistes réside e11 la qualité plus Oll moÎI)s merv'eil]euse de leurs prodtlctions. Moins superficiels sont les arguments apportés par la science potlf établir la parenté psychique de

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I I

l'artiste et du fou. Ici la métllode intuiti\Te 11e s'étale plus dans .S011 ingénllité. L'!lomme de science ne se proIlollce que SOllS les dé1110nstrationsdeelocun1el1ts autl1entiques. Pourtant, l'iIlterprétation est hérissée d'eln})ûches. En réalité,l'ellsem})le eles travaux elus à ce courant d'ielées constitue, à ]'!leure actuelle, une littérature plus touffue que riclle. 011 n'y peut guère citer (lll'llll cllef. d'œuvre: le Dérllorl de Socrate, cIe Lélut, étude consciencieuse, très fouillée, elémontrant, sallS conteste possible qlle ]e n1aÎtre el'Aristote et cIe Platon fut un aliéné 1)résenta1lt les signes n1êmes qui caractérisent 110Sllloclerlles l)ersécutés à ielées cIe graneleur. C'est un aliéllé (lui a fait son cllelnin par le monele.II en est el'aulres, 11011es moindres. d Il suffit, pOlIr s'el1 cOl1vaincre, de jeter un coup d'œil sur ces études spéciales. Pourtallt, deux vices prillcipallx me semblent devoir être dénollcés dans cet ellsemble de travaux dont ils faussent la portée: l'abus Clll mot clemifous et l'abus cle la tlléorie de la prédisposition. Ces deux défauts doivellt être rapportés au même pri11cipe, à savoir: le reflls cIe reeonnaître l'existence eles réactions de fatigue cllez Ul1orga11isllle surlnené. 2

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L'abus de la catégorie des clemi-folls est cl'autant plus regrettable que la catégorie a son existence légitime. Mais le fait de relever' ces accidents d'obsessions, ces insomnies, ces manies, ces phobies, tous ces signes en un mot cle neurasthénie transitoire qui SOl1t susceptibles d'apparaître chez n'importe qui, à la suite d'lIl1 travail i11tensif, autorise-t-il à prononcer le mot de folie? autaI1t dire qU'UIl clleval fOllrbu par une longue étape est une simple rosse. D'autre part, la théorie cle la l)réclisposition devient en certai11es mains une arme fort (langereuse. Parce (Iu'un écrivai11 est ~ort paralytique général, sentez-vous dès le commeI1cemell t de sa carrière la marque du mal qui (levait l'emporter! Je sais hiel1 qu'il est telles circonstances Oll un cliagnostic récurrent est parfaitelnent légitime. Certaines maladies mentales détJutent par Ulle période cI'excitation où les forces in tellectuelles semblent décuplées. La folie alors agit en grand COlnme le font en petit certains toxif1l1es. L'alcool par, exemple qui ne nous prête un brio momentané que pour nous laisser tomber el1suite clans un accablement vaSetlX. Ce fait, cOnntl, incontestable clans des limites déterminées, clevient une

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hypothèse gratuite lorsqu'on se livre à des généralisations imprude11tes, et il y a lieu ~leplus sou-, vent de tenir en suspicion un .tel mode de raisonnement. Que les sujets présentant une activité intellectuelle intensive soient plus que d'autres exposés à présenter (les troubles mentaux, cela n'est pas douteux. C'est par UI1 tout autre côté que notre étude aborde cette question: nous ne cllercllerOJ1S pas jUSqll'à quel point un artiste est susceptible d'être fou, 'mais dans quelle mesure la folie avérée peut s'acc.ompagIier de 'manifestations artistiques. Or, il n'est pas très rare cIe constater l'appari. tion quasi contemporaine de l'activité artistique et de la folie (surtout dans les form'es agitées). Tel >indivicluqui rabotait du bois ou alignait tout ]e jOllr de laborieuses adclitions, ressellt, sitôt malade, le besoin de réaliser 11neœuvre cl'art ([{ueI. que chose comme le coup cle foudre du géllie I), puis, la maladie passée, il n'y songe plus, et re. prênd son rabot 011la série fastidieuse de ses additions. Ce sont là des faits. .Fustigé par]a maladie, le ~ujet s'élève pOtlf Ull moment au.dess~s' de lui.même,puis, guéri, retombe à sa banale médiocrité..

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rrüutes restrictions faites, il est éviclent que la folie favorise dans certains cas !'éclosioll de l'activité créatrice. I.Jes conclitions psychiques (lui président à l'une et à l'autre ne sont (l'ailleurs pas sans quelque parenté, ]e fou présentant d'une façoll exagérélnerlt amplifiée, ce qui Il'est cllez l'artiste qu'une indicatioll cliscrète. Sans nous embarrasser cl'épineuses c{uestions lnétaphysiques, on peut considérer, cl'une façon sans doute Ull peu schématic{ue, que le fou se distingue du 11011-foll ce qu'il su.bit le mouvement en de ses idées au lieu de le diriger. Il a perdu tout COlltrôle ratiolll1el. Certains persécutés au dél)ut accusent très nettelnent ce mécanisme. Lellr moi raisonnable lutte d'abord contre l'intrusion de ce moi insensé clui leur suggère cles idées clélirantes. Biell tôt la résistallce s'affaiblit, s'évanouit. La soumission (levient complète. C'est, si l'on veut, une sorte de clédoublement mental, vaguement comparable ~l celui du rêveur éveillé ou de la somnambule ell état secan,d. Cet accide11t pelIt présenter (les de~rés cl'inteIlsité tout à fait variables; l'hallucillatio11 qui se 'procluit penelant le rêve est la form'e ]a plus ano. dil1e qu'il revête.

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Or, il ne semble pas ClOtlteux(lue les conditions pS)TchicIlles(lu tra,Tail créatellf présentent assez fréquemn1ent un mécanisme analogue. L'expression usuelle d)il~spiratiort est assez significative à cet égard. Sans doute, ici, et c'est une différence essentielle, le moi raison11able l1e ,se saU\Te jalnais bien loin, mais il s'efface e,t se fait tout petit « clans le fell cie la composition ». Le moi qui écrivit de prestigieux ouvrages peut .différer du moi fluotidiel1 tel qll'il se manifeste en une cOl1versatio11 quelconcIlle, et il en diffère assez SOlIvent pour que cette ren1arcIue soit ha11ale.Il m'a été donné cI'obser\Ter une artiste très remarquable qui ne se livrait janlais à l'improvisation ({u'à la condition cIe se trOtlVer en état second. j\ cléfaut cl'hypnotisellr, elle arrivait à créer elle-même cet état par (les ffianœll vres cl'aille11rs très silnples, c'est là UIle forl11e llyperboliclue, 'et sans doute assez rare; cepenclant beaucoup d'artistes ont préluclé ainsi au travail de ]a corn. position par des ~anœuvres (Iuelco~clues, toujours les mêmes, clu'ils qualifiaient de ma11ies et que l' 011rapporte comme cIe simples curiosités, mais qui en réalité doivent être considérées

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COlnme telldant à créer une sorte cl'état second, 1'état d'inspiratio11. Il 'y a clone là très certainement une a1lalogie de mécanisme psycllique qui méritait cl'être signalée en passant. Pour en revenir aux œuvres cles fous, leur étude systématique touche à un autre POil1t essentiel: elle éclaire Cl'UIIjour tout particulier les conditions cIe la genèse cIe l'activité artistique. Qu'est-ce que l'œuvre d'art, cl'oll vient-elle et quelles sont, au point cIe vue psycllo1ogique, c'està-dire humaill, les cÙllclitions qui Sllscitellt el1 l'artiste ce merveillellx privilège de créatioll? J\.ppeler besoin cl'idéal cette activité qui se manifeste si tyranniquelnellt cllez les gr-ancls arti~tes est une solutiol1 qui simplifie la question sans la résolldre. Une science d'observa tiOll, la cri tiqlIe cl'art, s'efforce cIe nous renseigner Sllr cette grosse question, par l'étude directe desproductions artistiques. Elle va cIroit ~ll'œuvre parfaite et con1plète, exalte les glorieux, COllf011neles trio111pllateurs et ne s'inquiète ({ue des chefs-d' œuvre.

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SOfl étude gravite autour du gra1lcl h9lnme, s'intéresse aux conclitions matérielles de sa vie, au

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climat cIe SOl1pays, aux mœurs de son époque. Mal11eureusement, !'étucle du grand 11onlme, outre ({u'elle limite singlllièreme11t le cllamp des documellts, nous met en présence de personnalités Pllissantes ([ui ne se plient que difficilemel1t aux lois communes. 011 pourrait presque tirer autal1t de eOl1clusions générales (lue l'on étudie de cas l)articuliers. De plus, avec le chef-(1'œuvre, nous attaquons J'étude de la matière (l'art à SOl1plus ]laut degré de perfectioG, c'est-il-dire dans sa plus grande complexité, à Ul1moment O,LIe combinent et s'e11s chevêtre11t inextricable111ent les élémellts de spontanéité artistic1ue, cIe volonté réflécllie et d'assimilatioll plus ou moil1s parfaite. Doit-on s'étoll11er dès lors clue la part la plus grancle reste ~lla controverse? Quel esprit si plIissa11t pOllrrait elltreprendre de démêler les lois cIe la sociologie sur la simple étude cIe notre société actuelle? Il n'est aUCUl1e scie11cehUlnail1e qui n'ait tiré les éclaircisseme11ts indispeJ1sa})]es et l'affirmation cles solicles prillcipes, cIe l'étucle cles pl1é11omèl1es élén1entaires. I~'étude préalable cle ce c{ui est simple facilite la eomprél1el1sion cIe ce c{ui est compliqué.

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I.JES FOUS

Que notre émotion - à nous spectateur - 11e s'intéresse ([u'aux œuvres (les maîtres, il n'.y a rien (le pIllS naturel; la mé(liocrité en art est U)l s})ectacle affligeant et fastidi~ux, mais si la critique cl'art a la prétention (le 110USappren(lre quel(}ll~ chose sur les cOlnmentaires (le la beauté, il faut cIu'elle fasse appel à l'étucle cle farInes plus simples. L'art lIe naît pas cl1ef-(I'œuvre. j\ côté (lu cllef. cI'œuvre qui re})réSe1lte par (léfillition Ulle formule parfaite, il y a 110mbre cIe 'procluctiolls l)lus ou moins élémelltaires; elles sont dues aux ellfants, aux sauvages, aux prisollniers, aux fous. Chacllne d'elles présente un intérêt spécial: mais pour l'étu(le de la prod uction littéraire et grapllique, les fous présentellt ceci (le particulier -que, doués d'ul1e mentalité (l'adultes et (le cOlltenlpOrains, et poussés par Ulle 11écessité d'émotioll ou d'activité intellectuelle ell rapport avec lellr état nlorbicle, ils écri,rent ou dessinent la plllpart (lu telnps sans aucun elltraÎllement tecllnicfue. La forme de leur pro(luctioll est donc relativelnent élémelltaire. La qualité maladive de leurs œuvres ne doit pas les faire COllsidérer comme des clloses 1101'S ca(lre, sans rapports avec la 11orme. Il n'y a

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pas de monstre dans la nature qui ne soit une exagération, une caricature clu type normal, dont il sert souvel1t à mieux faire comprendre la constitution. Les 110mmes cIe génie - bien plus e~. ceptionnels, plus extraorcliI1aires que les fous nOllSsoulignent en beauté les ten(lances et manières d'être cIel'esprit hllmain; les fous nous les dé.voileroI1t clans la nudité cIe leur mécal1isme avec la maladresse de leur ingénuité: nous serons certes, moins éblouis, mais DOllS avons plus de cllances d'y voir clair.

2-

CHAPITRE l

LES DESSINS DES FOUS
Les différelltes formes d'art cllez les fous. Caractères généraux. Analogies et dissemblances. - 1. Le fou n'étai t pas artiste (désagrégation 111entale.Art décoratif. Art proprement dit). - 2. I~efou était déjà artiste (désagrégation mentale. Art décoratif. Art proprement dit). - Conclusions.
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LES DIFFERENTES FOR)IES

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D ART CHEZ LES FOUS. CARACANALOGIES ET DISSEMBLANCES

TÈRES GÉNÉRAUX.

La question de l'l\.rt ell général cllez les fous n'a jamais été étudiée d'une façon systématique. Il y a à cela beaucoup de raisons clont la principale est la difficulté de se procurer les documents, presque toujours confisqués ou détruits par l'entourage immédiat de l'auteur. La plupart,