L'art du terrain

Publié par

Dans la seconde moitié du XXe siècle et avec ses amis Erving Goffman, Anselm Strauss, Eliot Freidson, Howard S. Becker incarne la fécondité de la troisième génération de sociologues regroupés sous l'appellation de "l'Ecole de Chicago". Ce volume d'hommages proposent une contribution portant sur ou s'inspirant de certains aspects de son oeuvre. En outre, le lecteur trouvera, répartis dans le cours du volume, trois articles inédits d'Howard S. Becker.
Publié le : dimanche 1 février 2004
Lecture(s) : 73
Tags :
EAN13 : 9782296351264
Nombre de pages : 346
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'ART DU TERRAIN

Mélanges offerts à Howard S. Becker

LA Libraine

des Humanités

Dirigée par Alain Pessin
Vice-président chargé de la Culture et de la documentation

et Pierre Croce
Chargé de mission sur la politique à j'Université de publication Pierre Mendès France, Grenoble 2

L1 Librairie des Humanités est une collection co-éditée par les Éditions L'Harmattan et par l'Uruversité Pierre :0vlendèsFrance de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres Alain Alain Fanny du Conseil scientifique de la collection: Blanc, Sciences de J'Homme Spalanzani, Gestion Coulomb, Economie

Jérôme Ferrand, Droit Pierre IZukawka, Politique et Territoire

Textes réunis par Alain Blanc et Alain Pessin

L'ART DU TERRAIN

Mélanges offerts à Howard S. Becker

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polyteclmique

75005Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-5960-2 EAN: 9782747559607

Sommaire
Présentation .Alain Pessin et Alain Blanc Jean Peneff Les idées originales d'Howard S. Becker pour enseigner la sociologie

7

15

Jean-Michel Chapoulie
Usage de l'abstraction et écriture dans la tradition sociologique

de Chicago Howard S. Becker Épistémologiede la recherche qualitative Raymonde j\loulin L'un et le multiple. Le contrôlede la raretéartistique
Pierre Michel Menger Talent et réputation. Ce que valent les analYses sociologiques de la valeur de l'artiste, ce qui prévaut dans la sociologiebeckerienne

29

59

91

105

Antoine Hennion La fausse modestied'un grand livre: lesmondes de l'art d'Howard S. Becker

163

Henri Peretz Que faire de la photographie? ou Howard Becker entre Sociologie et Photographie

171

Dominique Pasquier
La télévision comme expérience collective: retour sur les Mondes de l'Art

193

Sabine Chalvon-Demersay
La fiction télévisée

219

Howard S. Becker
Quelques idées sur I~.nteraction

245

Bruno Latour Si l'onparlait un peu politique? Alain Pessin
Esquisse d'une sociologiede la petite reine et de sesprétendants. Le monde du vélo expliqué à Howard S. Becker

257

285

Alain Blanc
L'interai1ion au risque de la dé.fÙience

299

Howard S. Becker
L.es enfants et l'argent: concepts et organisation sociale

325

Présentation

'œuvre de Howard S. Becker est maintenant largement accessible au lecteur francophone. Deux de ses ouvrages, devenus des classiques de la sociologie, Outsiderset Les mondesde l'art, jouissent d'une reconnaissance durable et inspirent des recherches à différentes générations de sociologues et ce quel que soit leur objet d'étude. Nul doute que le dernier volume traduit dans notre langue, LesfÙ:elles u métier,ne d connaisse un destin similaire comme d'ailleurs le recueil d'articles rassemblés sous le titre de Propossur l'art ainsi que le livre-disque intitulé Paroles et Musiques 1.

L

Dans la seconde moitié du xxe siècle et avec ses amis Erving Goffman, Anselm Strauss, Eliot Freidson, Howard S. Becker incarne

10utsiders, L'Harmattan,

Métailié,

1985

; Les mondes de l'art, Flammarion,

1988 2002

; Propos sur l'art,

1999 ; Les ficelles du métie/; La Découverte,

; Paroles et lvIusique,

L'Harmattan,2003.

Présentation

la fécondité de la troisième génération des sociologues ayant contribué à construire et approfondir les termes, méthodes et contenus, d'un paradigme novateur de la sociologie contemporaine résumé sous l'appellation de 1'«École de Chicago ». En effet, ses maîtres, qu'il aime à citer, Everett C. Hughes et Herbert Blummer, eux-mêmes constituant la deuxième génération, ont été au contact des fondateurs ayant donné, avant et après le premier conflit mondial, ses lettres de noblesse à cette école, premiers maîtres parmi lesquels on peut nommer Robert E. Park, Ernest W Burgess, William 1. Thomas, N els Anderson, Louis Wirth et Georges Herbert Mead. Howard S. Becker illustre en sa personne et ses travaux un siècle de recherches qui ont durablement marqué la sociologie. En publiant ce volume d'hommages, nous sommes heureux et honorés de lui témoigner notre reconnaissance et de lui dire notre amitié. Ce sont donc neuf collègues, sollicités par nous et avec son accord, qui ont accepté de proposer une contribution portant sur ou s'inspirant de certains aspects de son œuvre. Nous espérons vivement que cet ensemble de contributions témoigne de la fécondité d'une œuvre lisible et dans laquelle spécialistes et lecteurs moins avertis trouvent toujours matière à réflexions pour élaborer leurs propres analyses et pour s'enchanter des multiples arrangements produits par la vie sociale que notre auteur, maître et ami, a si bien su rendre sensibles. Le lecteur trouvera en outre, répartis dans le cours du volume, trois articles inédits d'Howard S. Becker. Dans le premier, Howard S. Becker, qui ne dénigre pas l'approche quantitative, justifie le caractère épistémologique de l'analyse qualitative au sein des sciences sociales. Ces méthodes qualitatives permettent de rendre compte du point de vue des acteurs et limitent les éventuelles surinterprétations et projections du chercheur à condition toutefois que ce dernier situe ceux-là au sein de leur monde quotidien, monde qui, dès lors, doit être connu dans toutes ses dimensions sans pour autant tomber dans une impossible et épuisante description de

8

Alain Blanc et Alain Pessin

l'ensemble de la réalité étudiée. Howard S. Becker préfère l'observation prudente générant l'induction plutôt que l'analyse déductive. Dans ce second texte, totalement inédit, Howard S. Becker développe sa réflexion à propos de l'interaction. Après avoir indiqué ce contre quoi ses tenants s'étaient opposés, il insiste sur plusieurs de ses caractères: elle est collective, correspond à des nécessités, n'est jamais automatique et, autant que faire se peut, ses pratiquants intègrent les réactions et les pensées d'autrui. La posture interactioniste consiste donc à faire coexister le caractère indéterminé de toute action sans pour autant la concevoir comme totalement hasardeuse: de ce fait ajustements réciproques et système stable d'attentes mutuelles lui donnent corps. En conséquence l'ordre social naît de l'interaction et ne lui pré-exis te pas. Au long de cette troisième contribution, Howard S. Becker nous propose une réflexion s'articulan t sur quatre articles écrits au début des années 1950 par Anselm Strauss. Ces textes mettent l'accent sur le fait que l'apprentissage de concepts permet l'apprentissage d'une structure logique reliée à des idées abstraites et des expériences collectives. Howard S. Becker rend hommage à son collègue en indiquant que ses travaux de jeunesse portant sur les enfants et l'argent avaient notoirement contribué à démystifier le « processus social» au profit d'une conception privilégiant la créativité sociale, laquelle n'est jamais déf.tnitivement instable pas plus que totalement désordonnée. Au début des années 1980, Jean Peneff a assisté aux enseignements dispensés par Howard S. Becker au sein du Département de Sociologie de la Northwestern University, à Chicago. Il souligne l'intérêt du sociologue américain pour l'enseignement de la discipline qu'il conçoit comme un exercice de pédagogie active et ouverte: ainsi, le travail individuel, écrit par les étudiants et faisant suite à des observations de terrain, travail dûment critiqué par l'enseignant dans le cadre d'une relation interactive entre pairs, supplante-t-il, dans son esprit, l'évaluation traditionnelle et académique des connaissances.

9

Présel1tatioll

Spécialiste de la tradition sociologique de Chicago, Jean-IVlichel Chapoulie montre que les grilles de lecture appliquées aux travaux sociologiques d'inspiration néo-positivistes étaient inadéquates pour rendre compte des travaux de ce courant. Il indique aussi que le style général de ces travaux, leurs énoncés, ainsi que les objectifs de ces chercheurs sont à situer au sein de ceux préconisés par une partie de la communauté professionnelle des sociologues. Il précise enfin que cette conception d'une sociologie accessible et dont les niveaux d'intelligibilité sont nombreux, s'appuie sur les finalités sociales des recherches. Très au fait des multiples formes artistiques, anciennes ~a peinture) et contemporaines ~es films vidéo), Raymonde Moulin dessine les multiples pratiques contribuant à définir le caractère unique de toute œuvre d'art. Pour elle, c'est le critère de la rareté, dont les modalités sont historiquement variables et changeantes, qui permet de définir l'authenticité et l'originalité d'une œuvre d'art au sein du marché de l'art qui, marqué par l'incertitude, perpétue ce critère lui permettant de main tenir des hiérarchies. Préfacier des Mondes de j'art, Pierre-IVlichel Menger s'attache à proposer les termes d'une sociologie, d'inspiration beckerienne, du talent et de la réputation. Critiquant les approches d'inspiration déterministes externes ~es conditions sociales) ou internes ~e grand créateur) à l'artiste, il préfère situer la création artistique au sein des mondes de l'art dont le caractère plastique et dynamique, c'est-à-dire non a priori déterminé ce qui ne veut pas dire sans ordre, permet à certains créateurs de contribuer au renforcement de leur réputation et ce au détriment de leurs concurrents. En rappelant que selon Howard S. Becker l'activité artistique peut-être comprise comme un réseau de coopération organisé conventionnellement pour produire et consommer des œuvres, Antoine Hennion souligne l'efficacité heuristique des conceptions du sociologue américain pour lequel l'art - et, au-delà toute activité sociale est plus le produit du travail des acteurs qu'un objet apriori défini.

10

Alain Blanc et Alain Pessin

De même que l'usage d'un extrait d'entretien ou la citation d'un pair constituent l'un des moyens visant à la construction de l'explication sociologique, Henri Peretz rappelle que pour Howard S. Becker, qui apprécie l'œuvre de Walker Evans qu'il a commentée, l'image photographique, notamment documentaire, peut contribuer à la compréhension de la vie sociale. Encore faut-il que les photographes ne conçoivent pas leur travail comme traduisant, via le support de l'image figeant la réalité, l'ensemble de la vie sociale. L'image n'est pas en ellemême explicative: le commentaire sociologique lui apporte un complément de sens. Rappelant d'abord certaines des conceptions ayant prévalu dans les années de naissance et de développement de la télévision, Dominique Pasquier, par l'intermédiaire de différentes enquêtes de terrain (auprès d'animateurs, d'adolescents), analyse ensuite le travail que, dans un monde de l'art, le spectateur effectue, ici vis-à-vis d'un programme, Hélène et lesgarçons: elle insiste plus particulièrement sur les formes de coopération à distance dont témoignent les lettres écrites à Hélène par les fans, documents qu'elle a étudiés. Loin d'être essentiellement soumis au contenu télévisuel, il y aurait un travail performatif du récepteur, ici la fan, qui serait à l' œuvre, par exemple sur la scène familiale quand éclatent des conflits avec les parents ou les frères. Il existerait donc une dimension coopérative de l'expérience télévisuelle. Étudiant les très nombreux scénarios pour fictions télévisuelles proposés par des non professionnels, Sabine Chalvon-Demersay relève les similitudes qui les caractérisent, notamment celie d'un monde contemporain bouleversé et dans lequel, par exemple, les femmes dominent les hommes, les jeunes pensent comme des personnes âgées. Mais l'essentiel de son propos porte sur la tension, visible dans les productions télévisuelles anciennes et récentes (comédies, séries policières) existant entre l'idéal utopique d'un monde électif fait de relations choisies et sa difficile réalisation. Elle cerne la transformation

11

Présentatioll

des intimités par l'intermédiaire de leurs représentations imagées destinées à un vaste public. Dans sa contribution, Bruno Latour se pose la question de savoir ce qui circule entre des personnes qui se mettent à parler politiquement d'une affaire quelconque. Les énoncés utilisés par cette parole politique dessinent une appréhension courbe du réel, c'est-àdire biaisée, qui oppose ce discours à un autre type de pensée plus droite, c'est-à-dire non médiatisée. Loin d'être un discours vain, ce parler politique aux formes approximatives serait en fait le moyen de réassurer les groupes, de les relier via le «lasso» de modalités et d'un contenu non autoritaire car fluctuant et informe: dès lors, son contenu de vérité serait tout autant utile et performant que toute autre discours, scientifique sur le social par exemple. La plasticité même des énoncés utilisés pour parler politique, leur caractère courbe, loin d'être une tare, serait en fait l'une des traductions de l'éclatement du social qui trouverait ainsi un moyen de réunir, de médiatiser des différences devan t in terargir. La notion de « monde », comme perspective d'intelligibilité des liens sociaux en action, ne devrait pas connaître, en principe, de limite. En prenant appui sur l'exemple des mondes du vélo, c'est ce problème des limites qui est abordé par Alain Pessin. Après avoir illustré la forme de « coopération compétitive» qui caractérise l'exercice de ce sport, il montre que la pratique des amateurs révèle, aux marges de ce monde, des ruptures profondes, fondées dans l'imaginaire, ruptures au-delà desquelles la cohérence des passions partagées n'est plus visible. S'appuyant sur certains concepts produits par les fondateurs de l'interactionisme symbolique, Alain Blanc montre que les personnes déficientes présentent des particularités dont la présence, l'officialisation et la tâtonnante gestion collective altèrent et bouleversent les modalités d'existence de l'ordre déjà précaire de l'interaction: en conséquence, les déficiences en minent et sapent jusqu'à ses fonde-

12

Alain Blanc et Alain Pessin

ments même. Les déficiences posent donc la question cruciale des conditions de possibilité du lien social. En novembre 1999, l'Université Pierre Mendès France de Grenoble (Grenoble Il) a été très honorée que Howard S. Becker accepte d'être fait Docteur Honoris Causade son établissement. Depuis cette date, divers liens, manifestations scientifiques et publications ont caractérisé la continuité de nos relations de travail notamment dans le cadre des activités du Groupe De Recherche (GDR CNRS OPUS) Œuvres, Publics, Sociétés comme du Centre de Sociologie des Représentations et des Pratiques Culturelles auxquels il a bien voulu apporter son concours amical. L'Université Pierre Mendès France est donc particulièrement heureuse que l'un des premiers volumes parus dans la collection« La librairie des humanités» qu'elle crée et dirige chez L'Harmattan soit constitué par un ensemble de textes rendant hommage à l'une des figures majeures de la sociologie contemporaine.

Alain Blanc et Alain Pessin

13

JEAN PENEFF

Les idées originales d'Howard Becker pour enseigner la sociologie
((

Est-ce quej'aime enseigner? Assurément, oui! Je n'aime pas ce qui va
des départements, les réunions et les votes, l'étaMais j'aime m'aset les discussions des jurys.

avet' : l'administration

blissement des programmes

seoir au milieu dejeunes gens, bavarder ou parler de choses intéressantes, ce qui est ma conception de la Pédagogie ou de t'e qu'elle devrait être. Ces dernières années,j'ai étudiants de maîtrise souvent préféré instruire les débutants plutôt que les ou de DEA, peut-être panYJ que ces derniers sont si

obsédés par le besoin de titres et de diplômes, par l'idée de l'emploi et des moyens pour blâmer), l'obtenir, qu'ils en ont perdu toute fantaisie. ils sont déjà si professionnels )) (je ne peux les en

Howard

BECKER et Shirah HECHT Talk Between Teachers Qualitative Sociology, 1997, n° 4

ersonne d'autre qu'Howard Becker n'a autant réfléchi et écrit sur l'enseignement de la sociologie (surtout si on y inclut les conseils pour la rédaction) : un livre, plusieurs articles, des échanges avec de jeunes enseignants. Becker appartient à cette génération instruite par Hughes qui a lui-même écrit sur la pédagogie en sociologie et mis en valeur les travaux de ses étudiants. Il y a peut-être autre chose que le

P

Les idées oliginales

d'Howard

Becker pour

enseigner la sociologie

besoin d'un contact avec les jeunes générations et la transmission d'expériences. C'est ce que je pressentais quand je lui demandai l'autorisation d'assister pendant un semestre à l'un de ses cours. J'avais obtenu une bourse Fulbright, en 1983, pour suivre la vie du département de Northwestern University à Evanston (banlieue résidentielle du nord de Chicago), ce qui me conduisit à participer aux réunions pédagogiques, à suivre certains cours ou séminaires, à écouter des conférences internes. Je fus donc un observateur silencieux du cours d'Howard Becker sur Fieldwork methods,de niveau licence-maîtrise, qui avait lieu pendant deux heures tous les mardis et jeudis matins. Ce cours s'adressait à une vingtaine d'étudiants, en enseignement optionnel. Je raconterai cette expérience avec mon interprétation personnelle car nous n'avons jamais discuté de ses intentions. Ce sera ma contribution en forme d'hommage à quelqu'un qui a mis à la disposition de la communauté des sociologues un ensemble de réflexions et de propositions pour l'enseignement, non seulement auprès de quelques thésards ou jeunes chercheurs mais dans les cours adressés aux étudiants de DEUGou de deuxième cycle.

OBSER\TATION D'UN COURS DE

H. S. BECKER

Il arrive, ponctuel, à neuf heures, de son pas nonchalant, bavardant avec quelque étudiant rencontré par hasard à la sortie du métro et qui vient comme lui du centre de Chicago. Blouson de sport, chemise à carreaux, jeans avec ceinturon, un livre à la main : tout cela ne fait pas très classique et, de fait, il n'a pas le style des professeurs et des cadres qui rejoignent la fac au même moment, en costume-cravate et l'attaché-case. Mais son allure décontractée ne l'assimile pas non plus à l'intellectuel de gauche, vitupérant ou pensif, ni au maître entouré. Sa salle de cours est surprenante. Il a refusé d'enseigner dans une salle traditionnelle avec pupitres ou tables. Il a choisi une salle obscure dans le sous-sol du bâtiment universitaire, une salle dans une cave, que

16

Jean Peneff

personne ne revendique. Cette pièce obscure, avec juste un soupirail en guise de fenêtre, sans bureau ni chaise, sans table ni bibliothèque dont la porte donne sur un couloir qui ne dessert que le débarras du matériel pour le personnel d'entretien, est sa salle préférée. Elle est bizarrement meublée de sièges dépareillés achetés à la brocante, avec un ou deux vieux fauteuils, un canapé ainsi qu'un tableau au mur. Chacun prend place dans une disposition plus ou moins circulaire1. Des étudiants préfèrent s'asseoir à terre, dos contre le mur. Par la porte restée ouverte, on voit passer des ouvriers qui viennent chercher seaux et balais, habitués à ce professeur étrange, enseignant sans solennité. De temps à autre, un étudiant se lève et va chercher une boisson chaude au distributeur dans le couloir, quelques apartés à voix basse ont lieu mais l'ambiance est plutôt à l'attention. Le cours est l'opposé de la conférence magistrale, il se rapproche plutôt d'une discussion ouverte entre pairs. Les étudiants interviennent, échangent. Le travail de préparation n'apparaît pas mais ce serait trompeur de croire le cours improvisé. À chaque séance, Becker a un thème en tête: un livre, un événement social, l'actualité nationale ou locale, une péripétie de la vie universitaire, une thèse ou un travail d'étudiant qu'il vient de lire. Il centre la discussion sur un sujet inattendu tiré du monde social mais connu de l'auditoire. Le but du cours est de transformer les observations courantes de la vie quotidienne ou les réflexions ordinaires sur les comportements en véritables problèmes sociologiques. Quelle interprétation tirer du fait évoqué? Comment analyser les réactions des acteurs, des journalistes qui reportent, des témoins d'une péripétie? Il parle sans note, rappelle les faits, lance des pistes et ouvre la discussion. Parfois il abandonne le cours et laisse les étudiants échanger seuls; il se lève pour boire

1 Henri Mendras dans le souvenir de son passage à Chicago décrit un décor similaire : « Chez Lloyd Warner, le séminaire se tenait dans une sorte de salon où, affalés dans des sofas profonds, nous discutions les premiers résultats de Yankee-City. » Comment devenirsod%gue ? « Actes Sud », 1995, p. 46. 17

Les idées originales

d'Howard

Becker pour

enseigner la sociologie

un café. Un débat un peu désordonné, une dispute plus ou moins courtoise entre étudiants se développent alors. Faussement distrait, Becker écoute mais néglige d'intervenir. Soudain, il reprend la direction, donne son avis, propose des arguments en faveur d'une interprétation, parle de ses propres enquêtes, suggère des lectures. Il n'impose aucune conclusion, ne se réfère à aucun dogme de recherche ou théorie pour régler le problème qu'il a fait naître. Il a laissé les étudiants éprouver mutuellement leurs arguments, sans trancher abruptement. Les étudiants habitués à ces exercices ne semblent pas déconcertés. Ils ne manifestent d'ailleurs envers Becker aucune déférence particulière mais semblent profiter tout simplement d'une offre de dialogue sérieux entre générations. Il lève la séance au bout d'une heure trente et prolonge la discussion une demi-heure avec les étudiants qui veulent bavarder sur un sujet ou un autre. Je me suis interrogé sur ce style d'enseignement. L'organisation matérielle de la séance, l'absence de signes hiérarchiques, l'apparent désordre de la discussion: volonté de rompre avec l'académisme? Attitude post soixante-huitarde? Affectation d'originalité? Caricature du salon où l'on cause? Pourtant, il n'y a ni gesticulation professorale théâtrale, ni imposition d'une « leçon» mais peut-être une application de la sociologie des interactions au profit des interactions de l'enseignement? Un début de réponse m'est apparu avec le commentaire, en fin de cours, des devoirs rendus. Il remet à chacun les exercices corrigés (du moins aux volontaires qui s'y sont soumis) constitués de notes d'observation. Les étudiants, en effet, sont invités à rédiger des petits comptes rendus d'observation de deux ou trois pages sur des sujets divers (événements dont ils ont été témoins dans leur travail professionnel - pour les salariés - ou scènes vécues de la vie sociale). Becker a consacré beaucoup de temps à la correction, si l'on en juge par le soin apporté à la rédaction de critiques et aux suggestions. Pour la première fois, un étudiant voit que son écrit, dont il doute peut-être, a suscité chez son professeur un écrit presque aussi long. Ce commen-

18

Jean Peneff

taire peut être à son tour discuté en cours, la remise de ces devoirs étant publique. Ce n'est que progressivement que l'on perçoit le sens pédagogique de cet apparent désordre. Il peut laisser croire, par une accumulation d'anecdotes, à un certain laxisme. Or, c'est du contraire dont il s'agit. Il propose, à côté, un plan de cours qui suggère le travail demandé dans un va-et-vient entre lectures et observations personnelles. L'exigence du travail des étudiants est pour nous surprenante. Leur niveau de lecture en licence correspond à ce que nous demandons (à peine) aux étudiants de DEA avec, par exemple, la lecture de textes en français ou en espagnol, et suppose une grande culture hors sociologie, de même qu'une connaissance de la vie intellectuelle en généra12.

L'ÉCRIT

COl\;llvIE INSTRUlvfENT

PÉDAGOGIQUE

Le corrigé du travail de l'étudiant est organisé sur un modèle standard (feuille distincte, date et sujet pour le retrouver sur son ordinateur et voir ultérieurement les progrès de l'étudiant) et concentre l'essentiel des remarques. Rien sur la copie, aucune zébrure de rage ou d'exclamation, aucune phrase sibylline en marge. Le travail du novice est respecté. L'effet d'une correction minutieuse est frappant chez l'étudiant qui ne reçoit pas une copie annotée ou surchargée mais un vrai commentaire lisible et construit. L'apprenti découvre qu'on peut faire une analyse de ce qu'il a produit. Cette réception est gratifiante même si la critique est sévère. Pas d'attribution de notes mais une invite au dialogue, un apprentissage sur pièces où les essais sociologiques sont
2 Voir par exemple, sur son site internet, le cours donné en 1997 à Santa Barbara CU niversity of California). Tellillgabout societY.Syllabus al1dclassschedule.Le programme des lectures proposées, les recherches demandées aux étudiants, les obligations de mise en forme des observations stupéfieraient un enseignant français. Avec toujours comme obsession le développement du sens critique et du travail autonome de l'étudian t. 19

Les idées originales

d'Howard

Becker pOtlr enseigner la sociologie

des gammes ou des esquisses. Cette forme d'enseignement qui privilégie l'écrit (notes de terrain, fiches, comptes rendus d'observation) semble issue de la tradition de Chicago. Des devoirs d'étudiants conservés à l'université de Chicago à l'époque de E. C. Hughes présentent ces mêmes caractéristiques. À la question: comment enseigner la sociologie? Becker répond: en demandant aux étudiants de rédiger très tôt, c'est-à-dire présenter des données d'observation et les interpréter d'une certaine manière. Cette conception se distingue de nos enseignements basés sur le seul écrit qu'est la copie d'examen. L'écrit individuel incite à l'autonomie, oblige à hiérarchiser les documents, à éclaircir la pensée, à trouver le mot juste. Les formules d'énonciation propres à la sociologie (relations, causalités, descriptions ou lectures de tableaux) sont mieux maîtrisées avec un apprentissage précoce. Becker prend le contre-pied du cours traditionnel et conteste la logique universitaire où les étudiants sont jugés sur des examens écrits quand les cours ont été exclusivement oraux. La question primordiale devient alors: comment écrire en sociologie? Son intérêt pour ce sujet est connu. Personne ne s'est élevé avec plus de conviction pour une écriture limpide. Il a consacré une partie de son enseignement à la rédaction sociologique. Il n'a cessé de critiquer la longueur, l'abus des néologismes, des termes étrangers, en forme d'allusions érudites comme signes de reconnaissance d'école. « Tout le monde ne manifeste pas la même sensibilité que moi à l'écriture... Dans le premier cycle, à Chicago, j'eus de bons cours de rédaction sociologique qui insistaient sur les techniques de réécriture et l'organisation interne des textes. J'ai appris qu'un brouillon est un brouillon et qu'il faut s'attendre à le retravailler. Plus tard, la lecture de nombreux livres et articles ont donné à mon style ses caractéristiques typiques. »3
3 Writingfor sociologists, . 91. Le fait de corriger attentivement p les papiers de ses étu-

diants est associé, pour Becker, à la libre disposition de son temps par les étudiants, à la Faculté. Par exemple, la porte de son bureau est constamment ouverte; celui qui passe à l'improviste est reçu, discute dix minutes et disparaît.

20

Jean Peneff

L'idée que l'objet d'étude, complexe, de la sociologie justifie un style compliqué (ce qui voudrait dire : style simple égale pensée simpliste) lui est étrangère. Que devrait-on penser des historiens, démographes et autres qui écrivent de manière claire, parfois agréable, quand ils étudient des processus complexes ou des événements de grande ampleur (comme la Révolution, les guerres, les crises, les évolutions démographiques qui relèvent de causes enchevêtrées, de logiques complexes et de différents niveaux) ? La simplicité d'écriture ne cache pas une incapacité aux analyses profondes. L'hermétisme et le style lourd recèlent plus de faiblesse que d'assurance. L'étrangeté et la pauvreté de la langue sociologique usuelle ne se justifient pas par la difficulté de notre terrain ou la complexité de nos analyses. C'est une affaire de prise de conscience et d'apprentissage. Une analyse maîtrisée mérite une limpidité d'expression. Howard Becker nous rappelle ses débuts d'auteur et la réaction de E. C. Hughes à son premier texte. « On dirait que tout ceci est traduit mot à mot de l'allemand» ironisa son mentor. Il abandonna défmitivement ce préjugé étudiant de la valeur attribuée aux textes abscons. Son obsession pour rendre plus accessible la lecture de la sociologie le conduisit - quand il fut le jeune éditeur de la revue SOtialProblems- à réécrire presque tous les textes publiés dans les numéros qu'il supervisait. Il n'appauvrissait pas l'analyse, ne réduisait pas les données mais incitait à la cohérence, offrant au lecteur l'occasion d'affronter des aff1rmations dans la clarté, de contrôler leur sens, de les contester ou de se les approprier sans les risques de l'erreur due à l'ambiguïté du discours. Dans l'entretien accordé à ].- ~ Briand et ].- M. Chapoulie, il reprend ces idées: « - Outsidersa peut-être joué un rôle particulier à cause de la simplicité de son style? À quoi faut-il attribuer ce style? - C'est en partie un goût personnel, en partie quelque chose que j'ai appris... Mais cette manière d'écrire est aussi liée à ma conception de la sociologie. En citant encore une fois Hughes, je dirai que la sociologie, ordinairement, ne découvre pas des choses que personne n'aurait connues auparavant. On pourrait dire qu'il n'est pas du tout 21

LRs idées originales

d'Howard

Becker pour

e1lseigl1er la sociologie

question de dévoiler ce qui serait caché, mais de trouver quelque chose, au sens d'aller dans tel endroit où d'autres gens ne sont pas encore allés mais où ils auraient pu aller et, dans ce cas, voir ce que le sociologue voit. Ce n'est pas une démarche extraordinaire, magique, et il n'y a pas le moindre besoin d'un vocabulaire ésotérique. »4 Si la question de la forme est indépendante (pas totalement) de celle de la justesse des analyses, de la validité des données, de la cohérence du raisonnement, la possibilité d'une communication non ambiguë dépend de la précision du langage. Habitués à un style négligé, nous avons, en tant que lecteurs, tendance à sauter la phrase confuse et à trouver l'échappatoire de notre propre interprétation par une autre rédaction mentale, esquivant ainsi la culpabilité de ne pas saisir le sens ou de ne pas demander des éclaircissements à l'auteur. Le travail de réécriture demandé par les revues ou les éditeurs est plus ou moins exigeant. Il n'y a pas, d'ailleurs, de déftnition de style simple. Il y a place pour plusieurs façons d'écrire sobrement, aucune ne s'impose. Hughes a un style particulier avec des phrases alternant brièveté et longueur, parfois des allusions et l'usage d'un humour froid. Freidson a un phrasé long, des énoncés sans images, ni effets. Goffman a une écriture littéraire avec ornements et singularités de vocabulaire.

LES CONSEILS D'ÉCRITURE

ET LES RÉSISTANCES ÉTUDIANTES

« Tenez, depuis quelques années, je fais un cours de rédaction pour mes étudiants en licence, je leur apprends à écrire simplement. Un jour, l'un d'eux m'a fait une remarque que je trouve très suggestive: « Dis, Howie, si j'écris comme tu nous le demandes, ça ressemble à ce que n'importe qui pourrait dire ; pour que ça ait l'air d'être vraiment

4 Hommage à Howard S. Becker, Textes « Travaux et Documents

réunis

par Jean-Pierre Saint-Denis,

Briand 1996-1,

et Henri p. 77.

Péretz,

», Paris 8 Vincennes

22

Jean Peneff

d'un sociologue, il faut écrire autrement ».5 De ce cours d'écriture et des réactions des étudiants, il a tiré un livre de conseils et de réflexion: «Écrire en sociologie ». Il y dénonce nos tics : l'abus des formes passives, de l'impersonnel « on », les fausses évidences (<< out le T monde sait que... », «On voit que »). Il conteste les expressions exotiques empruntées à des vocabulaires étrangers, les concepts sans définition, la tendance à la répétition. Il déplore que les étudiants valprisent la première rédaction (le one-shot ape1J.La valeur d'un texte p dépend dans leur esprit de la capacité à écrire d'un seul trait. Cette admiration pour la composition immédiate n'est pas une forme de paresse mais de manque de repères et d'habitudes dans le réexamen des textes. Réécrire leur paraît un signe de ratage (ceux qui surveillent des examens aujourd'hui sont étonnés par ces étudiants qui se lancent dans la rédaction de leur copie une fois le sujet connu). Renverser l'illusion étudiante que la réécriture et la reprise ne sont pas un manque de compétences n'est pas facile. Il attribue cette illusion au fait que les auteurs n'exhibent pas leur intense travail de ré écriture et cachent ce côté laborieux de lutte contre les redondances, les formules-clichés. Dans la plupart des disciplines, les professeurs n'enseignent pas l'écriture d'une science, les auteurs n'évoquent rien de leurs tâtonnements ou des difficultés de rédaction. L'élitisme écarte par principe ce type d'enseignement jugé trop élémentaire, que ce soit par snobisme ou par occultation dans l'activité intellectuelle du travail pratique. Nous manquons de textes sur les problèmes de l'écriture sociologique, sur les habitudes des auteurs dans la recherche de la concision. Nous enseignons comme s'il n'y avait aucun problème de hiérarchie entre étudiants et enseignants et aucune tentation de distinction. Nous avons pourtant rencontré le malaise culturel des étudiants d'origine populaire s'appliquant à imiter le conceptuel obscur: « ça ne fait pas socio » disent certains de nos étudiants quand on leurfait lire Howard Becker. Le sentiment d'accès facile à la pensée
5 Idem. p.78.

23

Les idées originales

d'Howard

Becker pour

enseigner la sociologie

d'autrui rend douteux le sens ainsi découvert. Par contre, les enquêtes imprécises, la réthorique grandiloquente, les concepts sans contenu empirique donnent au disciple l'impression de partager les secrets des maîtres. Comme bien des classes populaires préfèrent la messe en latin, les convertis récents s'acharnent à respecter les normes académiques et d'autres formes de connivence. Comme me le faisait remarquer avec pertinence une étudiante: « Si je parle ou si j'écris comme tout le monde, à quoi serviraient les études de socia payées par ma famille? ». Elle signifiait que ses parents, prolétaires, n'auraient pas compris qu'elle ne parlât pas comme un cadre ou un technocrate. Becker, dans son livre, donne également des conseils pratiques: écrire en premier les chapitres faciles, rédiger l'introduction en dernier, éviter l'ascétisme par choix de cas aberrants, d'exceptions ou de problèmes insolubles. Bref, refuser l'attitude élitiste des Puritains de la science. Il faut disqualifier le flou et le vague comme signes du professionnalisme (imitation réussie des maîtres, croyance en la valeur d'une discipline si elle a son propre jargon) ou comme système de défense pour des débutants à qui l'on demande une systématisation prématurée, une conceptualisation trop précoce. Un autre avantage de l'obligation de rédiger très tôt des analyses courtes et concrètes est de décourager les étudiants bavards, amateurs de joutes verbales autour de problèmes de théorie pure. Les questions que l'on pose, ou que l'on peut poser alors à leurs écrits alambiqués (<<uand avez-vous vu ça ? », q « quelle scène vous permet cette interprétation? ») les rappellent aux réalités du terrain et aux nécessités de la preuve. Si on les détourne des facilités de l' oral ~'oral tolère de nombreuses imprécisions et incohérences), on les invite à une plus grande rigueur de la pensée et à une analyse plus exigeante. Cela ne signifie pas que l'exposé oral, la discussion entre pairs soient inutiles. De plus, parler pour préciser une idée - ce qu'il appelle « éditer à l'oreille» comme un musicien qui travaille une harmonie - est également important pour trouver rythme et bonne longueur de la phrase. Si ces contraintes font défaut, Becker constate alors qu'au cours de leur cursus en sociologie, les étudiants

24

Jean Peneff

altèren t leur expression et qu'ils écrivent plus mal à la fm de leurs études qu'au début6.

L'ORGANISATION

DE L'ENSEIGNErvIENT

UNIVERSITAIRE SELON BECKER

L'usage d'un style simple n'ôte rien aux analyses, y compris sous la forme du paradoxe, de l'ironie ou des images. Certains articles de Becker sont des petits modèles de preuves par l'absurde ou par l'humour. L'un d'eux en particulier est une fable sur ce que devrait être l'enseignement de la sociologie et une charge contre les prétentions pédagogiques de certains professeurs. Les institutions scolaires ne sont qu'un des moyens de l'apprentissage de la sociologie à côté d'autres : l'autodidaxie, la collaboration dans la recherche. Il propose des procédés pour améliorer la formation dans notre discipline en prenant le contre-pied des normes universitaires. Dans un article écrit avec Bernard Beck, il suggère de se débarrasser des illusions d'un enseignement obligatoire ou d'un programme basique7. Les pères fondateurs varient d'un pays ou d'une tradition à l'autre. Les concepts de base jugés indispensables changent d'une époque à l'autre et il n'y a pas de cumul dans un cursus. Poussant cette logique jusqu'au bout, il propose de laisser chaque enseignant libre de ses d1èmes : plusieurs enseignants pouvant enseigner la même chose mais de façon contradictoire. Les étudiants choisiraient l'ordre de leur progrès, dans un éventail ouvert: menu à la carte plutôt que fiXe.Les départements y gagneraient en temps, celui perdu jusqu'ici en discussions interminables sur le programme idéal et la progression de la formation. La
6 Surtout s'ils abusent des notions
(<< untel

mal définies, des concepts

passe-partout,

des

béquilles ou artifices

a montré ») ou des tendances actuelles voulues par les

éditeurs: légèreté des notes, références en rafales à d'autres auteurs, toute une régression du mode de preuves par imposition de standards internationaux de la référence bibliographique.
7 Modest Proposals for Graduate Programs ill Sodology.

25

Les

idées originales

d'Howard

Becker pour

enseigner la sociologie

forme et le contenu des évaluations seraient libres, au rythme choisi par les étudiants: cumulées en fin d'études ou toutes placées en première année. Oraux, écrits ou autres, ces tests ne constitueraient pas des résultats officiels mais les étudiants pourraient demander cependant de passer des examens classiques avec attribution de notes et certification de diplômes. Ceci éliminerait le bachotage et le temps perdu en surveillances, corrections et autres évaluations. Pour réduire le cours magistral et l'exposé classique, de nouveaux styles de discussions entre étudiants et enseignants seraient encouragés: mini-symposium, échanges libres dans des lieux ouverts, ce qu'il appelle « le bavardage sous l'arbre », par métaphore socratique. Avec ce programme provocateur, il voulait probablement attirer l'attention de ses collègues sur l'idéalisme des conceptions pédagogiques : la transmission formelle et rigide des savoirs, les normes éducatives impraticables auprès de jeunes gens non encore rentrés dans le monde du travail ou dans le monde des adultes. Il suggère de se débarrasser de toutes les contraintes voulues par les rédacteurs de manuels, les responsables pédagogiques, les auteurs de programmes. Il a démontré l'efficacité de ses formules auprès de bon nombre d'enseignants de la jeune génération, les entraînant, non par ce qui pourrait être considéré comme une lubie d'auteur, grand amateur de nouvelles, de littérature générale ou de théâtre, au style concis et vif, mais parce que cela exprime une autre conception de la sociologie. Cette conception rejette l'illusion d'une rupture mais voit, au contraire, une continuité; elle rejette la construction artificielle de l'objet pour donner une priorité à l'enquête directe, à la connaissance de première main du monde des acteurs. Elle exclut la distinction d'un sens commun opposé à un sens savant bardé de certitudes, de dogmes, pour donner plus de poids non aux opinions quotidiennes et aux discours vulgaires mais aux raisons des consciences informées, aux observations réalistes confrontées aux situations et comparées à d'autres pratiques. Bref, tout ce que font les individus quand ils se consacrent à la réflexion et à la compréhension du monde des autres.

26

Jean Peneff

Sur bien des sujets où les sociologues sont incompétents (manque de pratique, ignorance du milieu, faible compréhension des actions), l'indigène n'est pas celui qu'on penses. Cela nécessite un « regard sociologique» de tous les instants, un sens de 1'observation exercé continuellement comme cela est suggéré dans le cours que j'ai décrit, non pas sur un sujet de recherche mais sur tous les sujets offerts dans les actions et la vie quotidienne. Il propose aux étudiants de mener en parallèle leur vie et l'observation de celle-ci. Comme un musicien fait des gammes tous les jours, il préconise l'observation continue de tous les actes qui se présentent, sans souci de travail universitaire ou de projet de recherche. Sa pratique pédagogique en témoigne: par exemple, l'entretien quotidien du sens de l'observation en consacrant, chaque jour, un peu de temps au détachement et au recul distancié. Ce n'est pas le moindre des services que nous a rendus Becker en appelant à la fois à l'esprit de finesse dans l'observation et au renoncement au conformisme magistral et à l'académisme, quelles que soient ses formes, dans la pratique de notre discipline.

8 C'est ce que j'avais suggéré dans un article sur le football et les analyses des intellectuels sur ce jeu. Jean Peneff, « Football: la pratique, la carrière, les groupes »,
5 oeiités Contemporaines, n °3 7, 2 000.

27

Les idées oligil1ales

d'H011Jard Becker pOtlr eNseigller la soàologie

Bibliographie

sur le thème de l'enseignement

«What do they really learn at College? », Transaction, 1 (11ay 1964) p. 14-17. «Modest proposals for graduate programs in sociology» with Bernard Beck, The American Sociologist, (August 1969) p. 227-34, 4 repris dans Doing Things Together. « A school is a lousy place to learn anything », in American Behavioral Scientist, (September-October 1972), repris dans Doing Things Together «What's happening to sociology? Sociery, 16 auly-August, 1979), p. 19-24, repris dans Doing Things Together. « Teaching fieldwork with computers », Qualitative Sociology, 9 (Spring,1986), p. 100-03. Writingfor Sociologists, niversity of Chicago Press, Chicago, 1986. U «Talks between teachers (with Shirah Hecht), Qualitative Sociology, vol. 20, n04, 1997. Tric-ksof the Trade. How to think aboutyour researthwhileyou are doingit., University of Chicago Press, 1998.

28

JEAN-MICHEL

CHAPOULIE

Usage de l'abstraction et écriture dans la tradition sociologique de Chicago*
((

Le livre [Outsiders] est écrit dans un stYle simple et direct avecpeu de mots
à la manière allemande, bien que ces soient par convention,

latins et de constructions grammaticales deux caractéristiques

et plus particulièrement dans cer(( )) taines traditions universitaires, les signes d'une activité théorique en scien)) ces sociales, et pour beaucoup la marque d'une pensée sophistiquée. Becker (1985 p. 241 J. (( Les problèmes épistémologiques... ne sont jamais résolus... Si nous ne les avons pas résolus définitivement ans, nous ne les résoudrons probablement jamais. au cours de presque )) deux cent

Howard S. Becker, 1993

D

ans une discipline, la sociologie, dont la qualité première n'est ni l'élégance ci'expression ni la simplicité de lexique, la sociologie d'Ho S. Becker se distingue par une écriture pauvre en inventions lexicales et dépourvue de tournures syntaxiques complexes, qui semble
:;- bénéficié pour ce texte de remarques critiques et de suggestions de Jean-Pierre J'ai Briand, et en ce qui concerne la question du mode de rédaction des comptes rendus de recherches de terrain, d'une discussion avec H. S. Becker que Je remercie ici.

Usage de l'abstradioll

et écriture dalls la traditioll

sociologique

de Chicago

devoir assurer un accès aisé à ses analyses 1. Becker, qui a par ailleurs consacré aux problèmes de l'écriture en sociologie un ouvrage qui est sans doute le seul écrit par un sociologue sur ce sujet2, revendique cette simplicité, expression pour expliquer le succès initial de diffusion d'Outsiders, son premier livre, auprès d'étudiants suivant, à titre de matière principale ou secondaire, des enseignements de sociologie. Il faut cependant relever aussitôt que la simplicité d'expression n'assure pas toujours l'intelligibilité immédiate des œuvres de sciences sociales. Une partie notable des ouvrages des sociologues de la tradition de recherche à laquelle appartient Becker témoigne - mais souvent à un moindre degré - de qualités de rédaction analogues à celles que l'on trouve dans les ouvrages et les articles de Becker. Ils n'ont cependant pas été facilement reçus en France pendant une longue période. Il en alla ainsi, notamment, pour les essais sociologiques du mentor de Becker à Chicago, E. C. Hughes3. Également simples d'écriture, sans invention lexicale alors même qu'ils ont introduit dans l'étude du travail des notions qui sont devenues d'usage courant (sale boulot, dilemme de statut, limitation de production etc.), les essais de sociologie du travail de Hughes n'ont pas été non plus en leur temps toujours bien compris dans le monde anglosaxon. Certains lecteurs les considérèrent par exemple comme une suite de remarques un peu décousues, certes pertinentes, mais sans finalité claire. Dans une note critique sur

1 Cet essai s'inscrit dans un ensemble de recherches sur le processus de production des sciences sociales dont mon ouvrage, La traditiol1sociologique e Chicago(2001) cond stitue un premier volet. On se reportera a cet ouvrage en ce qui concerne les affirmations concernant l'histoire de cette tradition et le contexte historique dans lequel elle s'est développée. Je rappelle simplement que le terme « tradition de Chicago» est utilisé au sens large que l'on trouve par exemple dans les essais d'Anselm Strauss et chez la plupart des chercheurs qui se rattachent eux-mêmes à ce courant. Pour des présentations des travaux des chercheurs de la génération de Becker, on peut se reporter au recueil d'essais de G.A. Fine (1995). 2 Becker (1986). 3 Hughes (1996).

30

Jean-:Michel

Chapoulie

un livre qui réunit plusieurs des principaux essais de sociologie du travail de Hughes, Men and their Work (1958), un ancien élève de celui-ci comparait par exemple la lecture de ces essais à la consommation de trop nombreux cocktails avant le dîner qui Emissent par couper l'appétit4. Ainsi il apparaît que la simplicité d'expression n'est qu'un élément parmi ceux qui contribuent à déterminer la compréhension des analyses de sciences sociales. On peut même se demander si, en permettant un accès aisé à un premier niveau de compréhension, la simplicité d'expression ne contribue pas parfois à entraver l'accès à un second niveau qui exige une attention plus soutenue, celui de l'acquisition de la maîtrise de schèmes de pensée. L'un des principaux obstacles à la compréhension des recherches de la tradition de Chicago (et de bien d'autres en sciences sociales) réside dans la grille de lecture ordinairement

-

et donc incons-

ciemment - appliquée aux ouvrages de sociologie, et plus spécifiquement dans les objectifs intellectuels et la conception de l'abstraction insidieusement attribués à ces analyses. Je me propose ici d'abord d'indiquer en quoi la grille de lecture communément appliquée aux recherches de sociologie s'applique mal à une partie importante des comptes-rendus de recherches produits par cette discipline, et en particulier aux recherches de la tradition de Chicago et aux recherches d'ethnographie urbaine. J'utiliserai occasionnellement une comparaison avec cette autre discipline de sciences sociales qu'est l'histoire, afin de faire apparaître sous un jour plus familier les liens étroits qui unissen t les 0bj ectifs intellectuels poursuivis par des chercheurs comme Hughes ou Becker et leur attention insistante aux problèmes de l'écriture. Enfin, une dernière partie examine plus en détail l'arrière-plan social de la conception spécifique des analyses de sciences sociales que l'on trouve dans les travaux des chercheurs de la tradition de Chicago de la même génération que Becker.

~ Americall

Sodological

Review,

24 (3) p. 414-415.

31

Usage de l'abstradiol1

et écriture dans la tradition

sociologique

de Chicago

DES USAGES DE L'ABSTRACTION EN SOCIOLOGIE ET PLUS GÉNÉRALEMENT EN SCIENCES SOCIALES

Un obstacle à la compréhension de la sociologie de la tradition de Chicago concerne avant tout les lecteurs qui appartiennent de fait ou en intention à la communauté actuelle des sociologues. Ils ont de fortes chances de lire les travaux de la tradition de Chicago en se référant à une conception des objectifs intellectuels des recherches sociologiques qui est profondément étrangère à cette tradition. Elle n'est pas moins étrangère au domaine de recherche, les recherches de terrain sur les sociétés contemporaines (que je désignerai ici par le terme à demi consacré d'ethnographie urbaine), qui en constitue l'un des prolongements depuis trente ans. Je désignerai cette conception qui organise la perception des activités de recherche et l'interprétation des produits finis de la sociologie par le terme « modèle néo-positiviste» de la recherche. Cette conception de la recherche s'est imposée, mais sur un mode essentiellement implicite, comme la référence principale en sociologie dans les années quarante aux États-Uniss. Sa diffusion s'inscrit dans un processus d'évolution de la discipline qui commence dans les années vingt avec le financement de la recherche par des fondations et la duplication des résultats de recherches au niveau de l'état fédéraL Elle s'accompagna, un peu plus tard, de l'introduction en sociologie des enquêtes par questionnaires sur échantillon (survry researr-1J), contribua à mettre au premier plan les analyses « par qui variables» qui sont au centre du modèle néo-positiviste de la recherche. On peut relever que les différents éléments qui ont constitué ce modèle, dans le contexte des années quarante et cinquante, sont restés ensuite liés, alors même qu'ils ne sont pas logiquement interdépendants. Ils ont été importés parfois en bloc dans d'autres traditions
5 \Toir par exemple du dictionnaire de Turner pour des formulations de Borgatta récentes l'article« Scientific l'ouvrage Explanation souvent réédité })

de sociologie

(1992), ou encore

(1991) et plus récemment

le recueil de Sica (1998).

32

Jean-Michel Chapoulie

nationales, notamment à partir du milieu des années cinquante en France6. Il est évidemment significatif du caractère tacite de la large acceptation dont bénéficie ce cadre qu'il ne soit pas désigné par une appellation d'usage commun. Je commencerai par rappeler ses traits pnnclpaux. Influencé aux États-Unis par les débats sur les sciences expérimentales de l'entre-deux-guerres et par le contexte dans lequel la discipline nouvelle qu'était alors la sociologie cherchait à obtenir un statut de « science », ce cadre f!Xed'abord un but à l'investigation sociologique: la découverte, et donc la formulation, de propositions générales. De ces propositions sont déduites des conséquences susceptibles d'être vérifiées (ou, dans une variante un peu plus subtile, « falsifiées ») à l'issue d'une forme ou une autre d'épreuve empirique; celleci correspond au traitement de données d'enquêtes. Ce sont ainsi des petits corpus de défmitions conceptuelles et de propositions que désigne le plus souvent le terme de « théorie »7. L'aboutissement le plus valorisé d'une recherche est la formulation de ce type de « théorie»un accomplissement auquel peu de recherches peuvent d'ailleurs prétendre8. Pratiquement pour ceux qui se placent dans ce cadre, les seu6 Voir par exemple en français pour une formulation relativement récente le diction-

naire de sociologie de Boudon p. 616-624. Pour une analyse

et Bourricaud (1986) - notamment l'article « théorie », partielle de l'introduction en France des enquêtes par d'un sociologue spécialiste de la Jurvry

questionnaires, voir Chapoulie (1991). 7 En une phrase, pour reprendre l'expression
research: (( A

theory ... is a network of falsifiable causal generalizations

» (Davis, 1994 p. 184).

Je ne développerai pas ici l'examen des usages du terme « théorie », déjà nombreux en sociologie il y a cinquante ans comme le soulignait Merton (1945). Je renvoie seulement à l'ouvrage de Sica (1998) pour illustrer un autre des usages du terme: la formulation des problèmes de l'étude du monde social et de leur interprétation par référence aux débats de la philosophie classique. Je laisse de côté ici les problèmes à mon sens insolubles - d'une défmition rigoureuse de la causalité que l'analyse par variable suppose dans la majeure partie de ses usages résolus. 8 L'un des premiers exemples de réduction d'une analyse à un corpus de propositions se trouve dans un article de Merton (1945) au titre significatif repris dans un ouvrage

33

Usage de l'abstractiol1

et écriture dans la traditiol1

sociologique

de Chicago

les données d'enquêtes qui permettent cette démarche de validation/ falsification sont celles qui peuvent être traitées au moyen de techniques statistiques, par exemple confrontées à différents modèles9. Une notable partie des articles des « grandes revues» de sociologie - celles qui publient des articles qui contribuent à l'avancement dans la carrière de leurs auteurs - se présentent comme des tests de la recevabilité d'une théorie, ou comme des tests pour discriminer entre plusieurs théories potentiellement disponibles pour« expliquer» les mêmes phénomènes. Bien qu'une importante littérature critique ait depuis trente ans multiplié les arguments contre cette conception de la théorie, celle-ci continue d'être acceptée par une notable partie des sociologues, au moins pour une part, parce qu'elle fournit une sorte de référence conforme à la vulgate de la représentation stéréotypée de l'activité. S'il permet de comprendre et de décrire une partie de la production sociologique et de ses objectifs intellectuels, ce cadre de référence ne convient ni pour une partie des recherches que recouvre le terme « sociologie », ni pour la quasi totalité des recherches d'histoirelO. Il néglige la forme des produits des sciences sociales et ignore la diversité des usages de l'abstraction par celles-ci.

ultérieur. Il n'est pas moins significatif que ce soit une partie du SuÙide de Durkheim qui soit ainsi traduite dans ce langage. On doit relever que cette réduction est présentée à titre d'exemple, sans que l'auteur s'engage sur le bien fondé de la traduction en propositions des analyses du Suicide. Un exemple frappant de la prégnance de cette conception de la théorie se trouve dans la tentative de Stephen Turner de formuler dans ces termes - entre autres -les analyses de Goffman : Turner (1991 p. 462-467). 9 Je laisse de côté ici les« théories» qui reposent sur une démarche inductive et l'examen minutieux d'un petit nombre de cas (et non sur une démarche statistique), comme celle que propose Lindesmith dans ses recherches sur la consommation d'opium (et dont la principale postérité se trouve d'ailleurs dans Outsiders). 10Sur l'usage de l'abstraction en histoire, voir, à propos des États-Unis, Tilly (1981 : p. 5-26 ) - qui, sociologue, s'adresse ici aux sociologues -, ainsi que Appleby, Joyce, Jacob (1994) ; à propos de l'histoire en France, voir Prost (1996).

34

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.