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L'ASSERTION EN DÉBAT (n° 5-6)

338 pages
Au sommaire de ce numéro, entre autres articles sur l'assertion
- pour une réévaluation pragmatique de l'assertion
- les expressifs : une catégorie à part d'actes illocutoires
- la fiction et le mensonge : les "parasites" dans la théorie des actes de langage
- manipuler l'assertion
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£ '.9lssertion en âé6at
Directeur de publication Alain Trognon

Rédacteur en chef Michel Musiol

Comité de rédaction
Nadine Bertoni Christian Brassac Daniel Brixhe Carlo Galimberti Yves Gueniffey Christiane Riboni Benoît Schneider Edy Veneziano Comité scient(fique
Nicolas Balacheff, Grenoble Janine Beaudichon, Paris Josie Bemicot, Paris Alain Blanchet, Paris Pina Boggi-Cavallo, Salerne Jean Caelen, Grenoble Luigia Camaioni, Rome Claude Chabrol, Paris Patrick Charaudeau, Paris Gina Conti-Ramsden, Manchester Alain Coulon, Paris Marcelo Dascal, Tel Aviv Nicole Dubois, Nancy Loekiie Elbers, Utrecht Jean Erceau, Toulouse Rodolphe Ghiglione, Paris Joseph Glick, New-York Patricia Greenfield, Los Angeles Marie-Christine Hardy-Baylé, Paris Francis Jacques, Paris Catherine Kerbrat-Orecchioni, Lyon Pierre Livet, Aix en Provence David Middleton, Manchester Jacques Moeschler, Genève Bernard Pachoud, Amiens Herman Pan'et, Louvain Frederico Pereira, Lisbonne
Anne Nelly PeITet-Clerrnont, Clotilde Pontecorvo, Rome François Récanati, Paris Laureen Resnick, Pittsburgh Eddy Roulet, Genève Roger Siiljô, Link:ôping Anne Sinclair, Genève Daniel Vanderveken, Trois-Rivières Denis Vernant, Grenoble .lean Vivier, Caen Daniel Wildl6chcr, Paris Neuchâtel

Mise

ell page

Xavier Lopparelli

L '.9Lssertion en dé6at
Volume II - Numéro 1-2 (1997) Numéro publié sous la direction de Christian Brassac.

SOMMAIRE
L'ASSERTION

CHRISTIAN BRASSAC, Pourquoi mettre l'assertion en débat? 1 MARIA-CATERINA MANES GALLO & DENIS VERNANT, Pour une réévaluation pragmatique de l'assertion. . . . . . . . . . . .7 NINA DE SPENGLER,Les expressifs: une catégorie à part d'actes il/ocutoires .4 ALAINTROGNON, statut de l'assertion dans la pragmatique empirique Le des conversations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .71 ANNEREBOUL, Lafiction et le mensonge: les 'parasites' dans la théorie des actes de langage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87 NICOLAS GRÉGORI, Manipuler l'assertion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .127 EDY VENEZIANO, Buts illocutoires de l'assertion et enchâssement des forces: le cas de l'explication. . . . . . . . . . . . . . . . . .137 MICHELMUSIOL,Le traitement des pensées assertives en interaction schizophrénique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .149 SYLVIE GROSJEAN & JEANNE DEVAUX, L'assertion en débat: l'investigation en (ou d'un) acte. . . . . . . . . . . . . . . . .179 MARIA-CATERINA MANES GALLO & DENIS VERNANT,Réponse aux discussions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .197
HORS- THEMES

PIERRE-YVES RACCAH,L'argumentation sans la preuve: prendre son biais dans la langue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .237 JACQUES WALTER, e dircom: accords et désaccords sur les modèles L d'une profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .265 JEANVIVIER,'Boucles de correction ': un fonctionnement spécifique à l'explication de consigne en situation de dialogue. . .299

@L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-6353-3

Pourquoi mettre l'assertion en débat?

Christian Brassac
Groupe de Recherches sur les Communications Université Nancy 2 - BP 33-97 - 54015 Nancy Cedex brassac@clsh.u-nancy.fr

Interaction et cognitions, Vol. II-l&2, 1997. 1-6

Christian Brassac

1. La livraison d'Interaction et Cognitions, que ce texte introduit, s'intitule: "Assertion, cognition et interaction". On pourrait justifier ce titre par trois abrupts énoncés qui lient deux à deux les termes qui le composent: a. L'assertion, ou l'acte de langage assertif, est une trace langagière d'un mécanisme cognitif bien particulier qui est l'expression d'une cognition, la croyance en un état de chose. b. L'assertion, en tant qu'acte réalisé par un sujet humain, ne peut (et ne doit) être envisagée, d'un point de vue théorique, qu'en situation interactionnelle. c. Il est nécessaire d'appréhender théoriquement les phénomènes cognitifs dans un paradigme interactionniste. Ces assertions sont naturellement éminemment discutables même si rarement discutées. Cela dit, nous les soumettons au débat; certaines pouvant relever du simple constatif, d'autres de la profession de foi, du credo et/ou, plus ambitieusement, du programme de recherches. En tout cas elles justifient le pourquoi de cet intitulé tripartite. De fait, ce type de questions, et beaucoup d'autres qui peuvent leur être corollaires, intéressent des disciplines pat1icipant de la réflexion au sein des sciences cognitives: la linguistique, la philosophie et différentes branches de la psychologie. Le contenu de ce numéro ras semble des thèses de chercheurs appartenant à ces différents champs disciplinaires. Il s'agit en etIet de la continuation d'une rencontre scientifique qui a eu lieu au Groupe de Recherches sur les Communications, à Nancy, le 20 septembre 1996, et qui s'est articulée autour de ces questions. Initialement conçue comme une rénexion autour d'un article-cible, la journée s'est étoffée ultérieurement en donnant lieu à des textes qui traitent tous, selon des points de vue différenciés, du statut théorique de l'acte assertif en déclinant un certain nombre d'interrogations au nombre desquelles les trois dont nous allons traiter succinctement plus loin tiennent une bonne place. 2

Pourquoi mettre l'assertion

en débat?

2. Selon la théorie classique des actes de langage (dont on trouve l'axiomatisation dans Searle et Vanderveken, 1985), la profération d'un énoncé en contexte permet à son locuteur de réaliser un acte dit de langage (ou de parole, ou de discours, selon les auteurs). Tout énoncé est paraphrasable performativement par un énoncé comprenant un verbe, performatif, conjugué à la première personne du singulier de l'indicatif présent. L'ensemble des verbes performatifs d'une langue est catégorisé en cinq classes: les expressifs, les directifs, les commissifs, les déclaratifs et les assertifs. Selon l'hypothèse de constructibilité, tout élément d'une classe, c'est-à-dire tout verbe perfol111atif,est construit à partir d'un verbe primitif par ajout et par composition de conditions d'ordre divers qui spécifient l'accomplissement réussi ou non de l'acte associé. La catégorisation est fondée sur la direction d'ajustement entre le monde et les mots. Ainsi, le but de tout directif est de faire en sorte que l'auditeur de l'acte de langage 'ajuste le monde aux mots' en, par exemple, tournant à droite alors que son passager vient de lui dire "tourne à droite!". Lorsque la direction d'ajustement va des mots au monde, le locuteur en proférant un énoncé réalise un acte assertif comme par exemple quand le locuteur énonce l'affirmation 'La terre tourne'. C'est cette classe de performatifs qui sera au centre des débats. 2.J. Le distinguo assert~f/express~f Les actes de la classe des expressifs sont des actes réalisés au moyen d'énoncés où le locuteur exprime un état mental. Ainsi de 'Je te félicite pour ta réussite au concours' (1) ou de 'Je me plains du dos' (2). La direction d'ajustement est alors dite vide alors que celle qui a trait aux assertifs va des mots au monde comme pour 'le feu était rouge' (3) ou bien 'mon dos me fait mal' (4). Bien sûr, en énonçant (3), le locuteur rend compte d'un état du monde, d'un état de choses... mais que dire de (4)? Qu'il (le locuteur) rend compte d'un état du monde; oui mais de quel monde? Et que dire pour (2)? Qu'il exprime un état mental... qui n'est pas un 3

Christian Brassac

état du monde, donc. On le voit, le distinguo n'est pas très clair et l'explicitation paraphrastique de (4) en 'j'atTiIme que mon dos me fait mal' plutôt qu'en 'je me plains du dos' n'est sûrement pas décisive. En tout état de cause il est clair que sont postulées à la fois une vision objectiviste du monde et une vision correspondantiste de l'acte lorsqu'il s'agit de décliner les directions d'ajustement en rapports respectifs de mots et de monde. Mais cette perspective est-elle la seule envisageable en matière d'usage et de compréhension du langage? 2.2. La liaison entre satisfaction et vérité de l'assertif Lorsqu'un locuteur réalise une promesse, il le fait avec succès s'il remplit un certain nombre de conditions (être dans la capacité d'ajuster le monde aux mots, être sincère, donner un contenu à la promesse qui soit au futur par rapport à l'instant de l'énonciation, etc.). Cela dit, le fait qu'il tienne cette promesse n'a rien à voir avec ces conditions. Il est très possible de réussir parfaitement la promesse p0l1ée par 'Je promets d'arriver tout à l'heure à huit heures précises'(5) sans tenir cette promesse. Ce sont les conditions de satisfaction qui régissent le fait que cette promesse soit tenue ou non. On dira que la promesse est tenue, (est satisfaite en termes techniques) si, d'une part, le locuteur de (5) arrive effectivement à huit heures précises et si, d'autre part, il réalise ceci parce qu'il l'a promis (c'est-à-dire qu'il le réalise du fait de la direction d'ajustement). Pour les assertifs, la satisfaction est équivalente, dans la théorie classique (que l'on trouve décrite dans Vanderveken, 1988) à la vérité du contenu propositionnel de l'assertif. Ainsi l'acte réalisé au moyen de la profération, au 4 août 1997, de l'énoncé suivant, 'le record du monde du 100 mètres hommes est de 9'84'" est-il satisfait car son contenu propositionnel admet 'vrai' pour valeur de vérité. Mais que penser des assertifs suivants: 'les célibataires ne sont pas mariés', 'les psychologues sont psychologues', 'la terre est ronde', 'les homosexuels sont efféminés', etc.? A partir de quand pourrons-nous dire qu'il ne sont pas satisfaits car non 4

Pourquoi mettre ['assertion en débat?

vrais?.. c'est-à-dire faux, inexacts, pas exacts, inappropriés, inadéquats, etc. ? De fait cette question (de l'équivalence entre la satisfaction de l'acte assertif et la vérité de son contenu propositionnel) est problématique. Il est sans doute intéressant de distinguer par exemple vérité, véracité et véridicité pour approcher au plus près les conditions qui font qu'une affirmation est satisfaite. Il est sans doute intéressant de se poser la question de l'inscription contextuelle au sens large, contextuelle et plus précisément dialogique de la réalisation de tels actes pour en circonscrire la valeur interlocutoire. Et la liste n'est pas limitative des questions que pose ce rapport vérité-satisfaction pour les actes assertifs. 2.3. Le mensonge comme assertion d~fectueuse La théorie renseigne la différence entre assertion fausse (au sens de non vraie, non satisfaite) et l'assertion non sincère (dont la condition de sincérité n'est pas remplie). Dans ce dernier cas, l'attitude propositionnelle associée à l'assertif (la croyance en le contenu) n'étant pas satisfaite, le locuteur produit un acte de langage défectueux. Dit en 1997, par un citoyen occidental 'cognitivement correct', 'la terre est plate' est une assertion défectueuse; dit en 997, même par un savant éclairé, le même énoncé est une asse11ion non satisfaite (adéquation défaillante des mots aux monde). Le citoyen 'ment', le savant 'se trompe'. Remarquons que le contenu de l'assertion 'la terre est ronde' n'est pas, à strictement parler, vrai (aplatissement des pôles)... et on retrouve les questions de vélidicité et/ou de véracité. En tout état de cause, on peut soutenir des thèses différentes sur le statut du mensonge, que l'on se place d'un point de vue simplement d'expression monologique de l'acte ou qu'on l'envisage en situation dialogique. En tout état de cause ces questions méritent des discussions approfondies... qui auront été abordées lors de cette rencontre scientifique. La problématique est cruciale 5

Christian Brassac

car l'assertion est LE moyen pour tout agent humain de délivrer à son environnement, qu'il soit fait d'autres humains ou d'artefacts, informatiques ou non, ses contenus de croyance. L'assertion est aussi UN moyen pour interroger, modifier, via une activité cognitive, cet environnement. 3. Respectivement psychologue et philosophe, MariaCaterina Manes-Gallo et Denis Vernant signent l'articlecible. Au titre d'une 'transactionalisation' de la conception de l'assertion, et plus généralement de la théorie des actes de langage, ils avancent la remise en question de la notion de vérité au profit de celles de véracité et véridicité. La majorité des contributeurs-contradicteurs qui réagissent à leur thèse traitent de cette proposition de leurs points de vue de thérapeute familial (Nina de Spengler), de psychologue social (Alain Trognon), de linguiste (Anne Reboul), de conversationnaliste (Nicolas Grégori), de psychologue développementaliste (Edy Veneziano) et de pragmaticien des psychopathologies (Michel Musiol). Un compte rendu des débats qui se sont déroulés au cours de la journée est proposé par deux doctorantes du Groupe de Recherches sur les Communications (Sylvie Grosjean et Jeanne Devaux). Il va de soi que les initiateurs du débat, qui ont accepté, et je les en remercie ici, de s'exposer aux regards critiques des uns et des autres (et, il faut bien le dire, c'est le versant non positif du sens du terme critique qui est le plus souvent convoqué dans l'ensemble des réactions qu'ils auront eu à découvrir!) auront pu, après lecture des textes, répliquer à leurs contradicteurs. Ceci constitue l'objet du travail qui clôt le numéro.

Bibliographie SEARLE, J. et VANDERVEKEN, D. (1985). Foundation!; of illocutionary logic. Cambridge: CrambridgeUniversity Press. VANDERVEKEN,D. (1988). Les actes de discours. Liège: Mardaga.
6

Pour une réévaluation pragmatique de l'assertion

Maria-Caterina

Manes Gallo & Denis Vernant
Université de Nantes / Université de Grenoble

"La parole a été donnée à l'homme pour masquer sa pensée" Talleyrand, cité par Stendhal dans Le Rouge et le Noir. Résumé. TI semblerait que la notion d'assertion ne fasse plus difficulté. Nous soutenons au contraire que sa complexité requiert une réévaluation pragmatique à travers le réexamen des concepts de vérité et de croyance. 1°) La tradition logicienne, reprise par la théorie des actes de discours, définit la vérité comme correspondance entre la proposition et le fait, les mots (Ie dit) et le monde. Nous proposons de définir la véridicité du dire du locuteur en termes dialogiques d'accord des interlocuteurs sur fond de certitudes partagées et éventuellement sanctionnées par un tiers. 2°) De même, la condition de sincérité est définie dans la théorie standard comme le fait pour le locuteur d'exprimer sa croyance. Mais cette croyance s'avère foncièrement inaccessible à l'allocutaire. Nous considérons que l'engagement social - i.e. le pacte fiduciaire - du locuteur envers l'allocutaire constitue un critère plus objectif pour évaluer la véracité d'un acte assertif. Recentrer le problème de la sincérité du locuteur sur sa disposition à agir envers l'allocutaire restaure la dimension perlocutoire de l'acte assertif. Dans cette perspective résolument pragmatique, l'assertion mensongère est reconnue comme alternative à l'acte assertif. L'analyse d'un passage de l'Othello de Shakespeare illustre différentes formes d'assertion vraie et de mensonge, ainsi que leurs fonctions dialogiques dans un échange suivi.

Interaction

et cognitions, Vol. 11-1&2, 1997.7-41

Maria-Caterina Manes Gallo & Denis Vernant

Classiquement, la logique eut pour objet élémentaire la proposition affirmative exprimée par un énoncé déclaratif susceptible d'être vrai ou faux du type '2 + 2 =4', 'Il pleut', etc. Le premier, Frege introduisit l'idée de force assertive pour caractériser l'engagement du locuteur relativement à la vérité d'un juge mentI. Depuis, il est devenu courant, avec la théorie des actes de discours, de distinguer dans toute assertion le contenu propositionnel dont on parle (P) de la force illocutoire d'assertion qui s'y rattache (I- p)2. Désormais, il semblerait que, par rapport aux autres forces illocutoires, promissives, directives, etc., la force assertive soit la plus simple et que, partant, l'analyse de l'assertion ne présente plus aucune difficulté. Or, il n'en est rien et, à se fier aux origines logiques du concept d'assertion, on reste prisonnier d'une appréhension trop étroitement sémantique et logicienne du langage comme de son usage discursif. Caractériser yassertion impose de définir la vérité et la croyance. A suivre la tradition logicienne, on est conduit, nolens valens, à épouser une conception représentationnelle du langage selon laquelle les assertions auraient pour objet essentiel de décrire le monde, à appréhender la vérité en termes correspondantistes d'adaequatio rei et intellectus3, et finalement à développer une analyse étroitement monologique dans la mesure où
l Cf. Denis Vernant, "Logique et pragmatique: la genèse du concept d'assertion". 2 Cf. John Searle, Sens et expression, ch. 1, pp. 39,52. 3 La définition correspondantiste de la vérité est explicitement reprise par Russell dans The Problems of Philosophy, ch. 12: "Si Othello se trompe en croyant que Oesdémone aime Cassio, alors le tout complexe 'l'amour de Desdémone pour Cassio' n'existe pas. [...] ce tout complexe est appelé le fait correspondant à la croyance". La conception représentationnelle est encore réaffirmée par le Wittgenstein du Tractatus, de façon extrémiste puisqu'est exclue toute possibilité de représentation de la représentation, c'est-à-dire tout métalangage: une proposition authentique ne peut qu'être image d'un fait du monde. 8

Pour une réévaluation

pragmatique

de l'assertion

l'assertion aurait pour fin essentielle d'exprimer la croyance du locuteur. Dépasser ces présupposés historiques requiert, selon nous, d'adopter une perspective résolument pragmatique capable de fournir le cadre général dans lequel les analyses lexicales, syntaxiques et sémantiques prendraient sens et finalité. Pour fournir un tel cadre la pragmatique doit se comprendre - conformément à l'étymologie et au sens initial que lui donna Kant - comme une théorie générale de l' action4. Aussi proposons-nous d'articuler les niveaux interactionnel et transactionnel. L'interaction, sous son aspect langagier, est une procédure communicationnelle qui possède sa spécificité mais n'est en rien autonome: sa finalité actionnelle est directement tributaire de la transaction non langagière qui conditionne les relations entre les interlocuteurs en tant qu'agents, psychologiquement et sociologiquement déterminés, engagés dans des stratégies d'action sur le monde. Notre réexamen de l'assertion nous conduira ainsi à redéfinir la vérité en termes non correspondantistes de véridicité et à appréhender non monologiquement la croyance comme véracité du locuteur vis-à-vis de l'allocutaire. Pour tester la pertinence de cette définition, nous proposons: pragmatique à l'assertion véridique et vérace,
20 - d'analyser

10 - de caractériser le mensonge comme alternative

sur l'exemple de l'Othello de

Shakespeare différentes formes d'assertion et de mensonge et leurs fonctions dialogiques dans un échange suivi.
4 Pour Kant, est pragmatique une action ayant une relation à un but déterminé, cf. Anthropologie d'un point de vue pragmatique. On sait que la définition saussurienne de la langue se fondait sur le postulat d'immanence excluant les problématiques de la référence et de l'usage (la parole). Nombre d'analyses de l'interaction communicationnelle reproduisent, à un autre niveau, ce postulat d'immanence en excluant ce que nous nommons les finalités transactionnelles de l'interlocution. 9

Maria-Caterina Manes Gallo & Denis Vernant

Au terme, la complexité de l'assertion dans sa double dimension de véridicité et de véracité comme celle de son alternative mensongère établiront la nécessité d'une étude pragmatique, seule susceptible de leur assigner fonctions interactionnelles et finalité transactionnelle. 1. Vérité, véridicité et image du monde Manifestement, l'assertion a rapport à la vérité. La tentation est grande d'y voir sa spécificité. Si 'La porte est fermée' engage la vérité, 'Fermez la porte', 'La porte est-elle fermée?' ou 'Je fermerai la porte', etc. requièrent des actions de l'allocutaire ou du locuteur. On pourrait alors définir la force illocutoire d'assertion par le but assertif: 'dire comment les choses sont' 5 en précisant sa condition de satisfaction qui dépend de la direction d'ajustement des mots au monde: l'acte d'assertion est satisfait dès lors que 'son contenu propositionnel représente correctement comment les choses sont dans le monde'6. À en rester là, on demeurerait dangereusement prisonnier de la réduction logicienne justement dénoncée par Austin. On se souvient en effet qu'Austin justifiait précisément son abandon de la distinction liminaire entre constatifs et performatifs en faisant remarquer que les constatifs, comme tous les autres actes, pouvaient être heureux ou malheureux et que, réciproquement, les performatifs présupposaient un rapport au fait mettant en jeu la vérité7. Que les conditions de satisfaction valent
5 Cf. Daniel Vanderveken, Les Actes de discours, p. 22. 6 Cf. ibidem, p. 134. 7 Cf. Quand dire, c'est faire, onzième conférence, pp. 139 à 143. Comme pour les ordres, promesses, etc., le locuteur qui fait une assertion doit être en position de la faire: "Vous ne pouvez pas affirmer, présentement, combien il y a de personnes dans la chambre voisine", Réciproquement, l'avertissement "Attention, le taureau va foncer" suppose le fait qu'un taureau est sur le point de charger. 10

Pour une réévaluation

pragmatique

de l'assertion

mêmement pour tous les types d'actes rend compte chez Searle et Vanderveken de ce dépassement de la dichotomie initiale entre constatifs et performatifs. Mais, dans la mesure où ils définissent les conditions de satisfaction comme une généralisation des conditions de vérité, ces auteurs étendent à tous les actes de discours les caractéristiques initialement réservées aux constatifs. Or, à bien y regarder, le traitement de la vérité esquissé par Austin est exactement inverse. La vérité est définie comme un mode d'évaluation semblable aux évaluations régissant tous autres types d'actes. De même que l'on peut asserter avec vérité ou fausseté, on peut juger à tort ou à raison, louer à juste titre ou non, avertir à bon escient ou non, démontrer correctement ou non, etc.: "Mais interrogez-vous un instant: la question de la vérité ou de la fau~seté est-elle vraiment si objective? Nous demandons: 'Etait-ce une affirmation raisonnable [fair]?'; et l'évidence, ou les bonnes raisons qu'on a d'affirmer et de dire, diffère-elle tellement de l'évidence et des bonnes raisons qui nous conduisent à effectuer des actes performatifs tels que démontrer, avertir, et juger? (...). Dans la vie courante, par opposition aux situations envisagées dans la théorie logique, il n'est pas toujours possible de donner une réponse simple à la question de savoir si un constatif est vrai ou faux"8. Poser la question du caractère raisonnable ou non de l'assertion conduit à récuser la conception logiciste qui attribue la vérité, non à l'acte, mais à la proposition elle-même - au contenu propositionnel - et ainsi ne considère que l'aspect locutoire de l'acte. C'est là l'erreur de la définition initiale du constatif: "La vérité ou fausseté d'une affirmation ne dépend pas de la seule signification des mots, mais de l'acte précis et des circonstances précises dans lesquelles il est effectué"9.
8 Ibidem, p. 146. Nous soulignons. 9 Ibidem, p. 148. Nous soulignons. Dans "Austin on Locutionary and Illocutionary Acts", p. 77, Searle s'insurge: "the view that it is the act of stating which is true or false is one of the most serious weakness of Il

Maria-Caterina Manes Gallo & Denis Vernant

Dès lors, tenir la vérité pour un mode d'évaluation parmi d'autres de l'aspect illocutoire de l'acte d'assertion conduit à abandonner une conception étroitement sémantique, étrangère à toute contrainte pragmatique. L'assertion 'La France est hexagonale' est vraie "à un certain point de vue, dans une certaine intention. Cela suffit pour un général haut placé, peut-être; mais pas pour un géographe". Outre le statut du locuteur, importe le contexte d'énonciation: "Prenez le constatif "Lord Raglan a gagné la bataille de l'Alma", en vous rappelant que ce fut une bataille de simples soldats (si jamais il en fut!) et que les ordres de Lord Raglan ne furent jamais transmis à certains de ses subordonnés. Dans ces conditions, Lord Raglan a-t-il gagné la bataille de l'Alma, oui
ou non? Dans certains contextes assurément

-

dans un

manuel scolaire peut-être -, il est parfaitement légitime de répondre par l'affirmative. (...) C'est une exagération qui convient dans certains contextes, mais non dans d'autres; il serait vain d'insister sur sa vérité ou fausseté"lO. De même, l'assertion 'Toutes les oies des neiges émigrent au Labrador' ne saurait énoncer une vérité en soi, mais n'exprime qu'une connaissance partielle à partager par les interlocuteurs: "On ne saurait affirmer tout uniment que la vérité des affirmations dépend des faits mêmes en tant qu'ils sont distincts de la connaissance des faits"II. La question n'est donc pas de savoir si le contenu propositionnel de l'assertion est vrai absolument et
Austin's theory of truth", p. 423 et il accuse Austin d'être victime d'une confusion entre "statement-acts" et "statement-objects". C'est toute la nouveauté de l'analyse austinienne qui est refusée! 10 Quand dire, c'estfaire, p. 147. Il Ibidem. On trouvera dans les Philosophical Papers d'Austin une critique explicite de la vérité-correspondance: "It takes two to make a truth", p. 124. Comparer à l'attitude explicitement réaliste de Vanderveken: "An assertion (H') can be true although no one makes it", "On the Unification of Speech Act Theory and Formal Semantics", in Intentions in Communication, P. R. Cohen, J. Morgan & M. E. Pollack eds., p. 199. 12

Pour une réévaluation

pragmatique

de l'assertion

correspond à un fait existant par soi, mais de savoir si le locuteur a raison d'effectuer l'acte d'assertion étant donné la situation interlocutive: "La question peut surgir de savoir si vous aviez raison d'affirmer, d'avertir, ou de conseiller; non pas au sens de savoir si c'était opportun ou non, mais au sens de savoir si c'était bien ce qu'il convenait de dire - étant donné les faits et votre connaissance des faits, ainsi que les fins selon lesquelles vous parliez"12. Est bien en jeu la pertinence pragmatique de l'acte lui-même. Il est manifeste qu'étranger aux contraintes de la théorisation et de sa formalisation, Austin évite de retomber dans l'ornière consistant à maintenir une conception purement sémantique et logicienne de la vérité, ultime avatar de l"illusion descriptive'. La vérité, conçue pragmatiquement comme véridicité, est critère d'évaluation, non du contenu propositionnel, mais de l'acte entier, mieux d'un interacte, c'est-à-dire de l'acte considéré dans sa fonction interactionnelle de communication et dans sa finalité transactionnelle. Est éventuellement véridique ce qu'on dit, ce qu'on se dit, ce dont on peut se convaincre mutuellement par un accord réglé par des contraintes propres au jeu de langage en cause. Une telle conception résolument pragmatique de la vérité rend caduque toute définition correspondantiste. Comment comparer et instaurer une correspondance entre ce qui est d'ordre discursif et un monde tenu pour non discursif. Une correspondance suppose la mise en relation de deux termes de même nature, ce qui, comme le reconnaissait Frege en 1918, n'est pas possible si on prétend la faire jouer entre une représentation et le monde!"?;.Pas plus qu'il ne
12 Ibidem, p. 148. Nous soulignons. Dans la logique de l'ancienne Chine, la question n'était pas de savoir si une proposition est vraie mais si elle est K'o, c'est-à-dire appropriée, s'il convient dans un contexte déterminé de l'exprimer, cf. C. Hansen, Language and Logic in Ancient China. 13 Cf. Frege, "Der Gedanke", Ecrits logiques et philosophiques, pp. 172-3. 13

Maria-Caterina Manes Gallo & Denis Vernant

représente le monde, le discours ne lui correspond. Il convient donc d'abandonner le présupposé du correspondantisme. Pas plus que la vérité n'existe absolument en soi, le monde n'est donné directement et immédiatement, antéprédicativement accessible. Il est l'ensemble des vérités admises, inter- et transactionnellement constituées. Plus précisément, selon les types d'interaction en jeu, sont requis différents mondes de référence. Si mondes il y a, ils sont multiples et, dans tous les cas, constituent des constructions de nature discursive et actionnelle, i.e. résultant d'interactions et transactions sociales. De telles constructions peuvent être explicites comme dans le cas des mondes construits scientifiquement ou des Weltanschauungen des philosophes. Elles peuvent demeurer implicites dans le cas du monde du sens commun, et résulter d'un procès culturel lent dans lequel la langue joue un rôle essentiel. Ainsi, le dit de l'assertion détient sa véridicité, non d'une impossible correspondance, mais d'un accord entre l'énonciation et une construction discursive faisant l'objet d'un consensus provisoirel4. Cette véridicité s'appuie sur un fond de certitudes composant l'image du monde définie par Wittgenstein comme: "l'arrière-plan dont j'ai hérité sur le fond duquel je distingue le vrai du faux"15. Loin de résulter
14 Le terme latin veridicus pour véridique a deux sens; 10 qui dit la vérité, 20 - qui est dit vrai. Notre interprétation concilie ces deux sens; la véridicité porte sur ce que dit le locuteur et relève d'un accord des interlocuteurs sur ce qu'ils conviennent de reconnaître discursivement pour vrai étant donné l'arrière-plan de certitudes qu'ils partagent. On notera que véracité se traduit en latin par veriloquium ou veriverbium et met enjeu cette fois le dire du locuteur, mot, expression] sa croyance. 15 De la Certitude, ~ 94. Là se trouve l'origine de l'arrière-plan searlien. Selon Searle, cet arrière-plan est "pré-représentationnel" et se déploie, de façon holiste, en "réseaux", cf. L'intentionalité, ch. 5. Comme il développe une conception strictement représentationnelle du sens, on 14

i.e. son usage de la parole [loquor =parler] pour exprimer [verbium=

Pour une réévaluation

pragmatique

de l'assertion

d'un processus purement langagier et cognitif, cette image du monde émerge de l'adoption spontanée de modalités d'action qui s'articulent selon desformes de vie: "Le terme, c'est notre action qui se trouve à la base du jeu de langage"16. Ainsi, la véridicité des énonciations produites au cours de l'interaction communicationnelle se mesure à l'aune de certitudes premières qui relèvent d'un processus transactionnel ultime, historiquement déterminé. Dès lors, l'assertion constitue une réponse qui se prétend véridique à une question relative à l'état du monde dans lequel les interlocuteurs doivent partager et confronter leurs attentes, leurs objectifs et leurs stratégies d'action. Ayant ainsi redéfini la vérité, nous pouvons désormais caractériser le rôle que joue la croyance dans l'assertion. Sera alors en cause le monologisme de l'approche traditionnelle. 2. Croyance, véracité et action Sauf considération, demeurée marginale, du pari ou du rituel maritall? , l'analyse inaugurée par Austin reste

monologique en ce qu'elle porte sur un acte isolé référé au
seul locuteur. La théorie des actes de discours garde trace de cette origine. En témoigne la définition standard de l'assertion dont les conditions préparatoires - "le locuteur a des raisons de croire en la vérité du contenu propositionnel", et de sincérité "le locuteur croit le contenu propositionnel", ne mettent en jeu que le seullocuteurl8.
voit mal comment peut être exploité cet arrière-plan. Le hiatus disparaît si on adopte pour le sens, les croyances, etc. une conception actionnelle. Sur les ambiguïtés de la conception searlienne du background, cf. Barry Stroud, "The Background of Thought". 16/bidem, ~ 204. 17 Cf. Quand dire c'estfaire, 3e conf., p. 65. 18 Cf. Daniel Vanderveken, Les Actes de discours, p. 127. 15

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Il convient de considérer, à l'inverse, que loin d'être simple expression monologique de la croyance du
locuteur, l'assertion

-

comme

tout

autre

acte

de

discours - se caractérise essentiellement par sa dimension communicationnelle, interactionnelle. Comme l'a montré Peirce, l'assertion est engagement à l'égard de l'allocutaire et vise le partage d'une croyance19. Ainsi l'objectif est-il de modifier l'état doxastique de l'allocutaire en lui fournissant une croyance qu'il n'est pas censé partager. Searle notait incidemment qu"'il ne doit pas être trop évident pour L [locuteur] ou A [auditeur], que p"20. C'était reconnaître - sans malheureusement l'exploiter - que l'expression de la croyance ne vaut que vis-à-vis d'autrui et sur le fond des présupposés et connaissances partagés. Frege déjà remarquait que l'assertion était réponse à une question. Il faut préciser qu'elle est proposition de réponse à ce qui est en question entre les interlocuteurs. Est ici requise une analyse de la fonction dialogique de l'assertion en contexte transactionnel. Cet effort pour faire partager une croyance à l'allocutaire suppose un engagement du locuteur vis-à-vis de l'allocutaire non seulement comme sujet connaissant, mais plus généralement comme personne. L'enjeu n'est pas simplement interactionnel, impliquant l'expression et l'échange d'une information, mais transactionnel en ce qu'il requiert un rapport interpersonnel. Comme l'atteste l'étymologie, la croyance se fonde sur la confiance, et comme le remarquait déjà Aristote, la persuasion s'appuie sur l' ethos du locuteur, sa capacité par le discours à se rendre digne de foPI. Tout acte d'assertion repose sur un
19 Peirce insiste sur la responsabilité du locuteur à l'égard de l'allocutaire dans l'assertion, cf. Jarrett E. Brock, "An Introduction to Peirce's Theory of Speech Acts". 20 Cf. Les Actes de langage, p. 201. 21 Cf. La Rhétorique, L. I, ch. 2, 1356 a. Dans la pièce de Shakespeare, Othello séduit Desdémone par la sorcellerie du verbe: le récit de ses exploits guerriers, cf. acte l, scène 3, et lago se fait passer pour 16

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pacte fiduciaire: le locuteur s'engage vis-à-vis de l'allocutaire sur la véracité de son dire et, en retour, l'allocutaire accorde créance, foi, dans le dire du locuteur22. Il ne faudrait toutefois pas croire que ce pacte n'implique que les deux interlocuteurs. Il est passé devant un tiers qui, pour n'être pas physiquement présent, n'en joue pas moins un rôle crucial: la communauté à laquelle appartiennent les interlocuteurs. La confiance accordée par l'allocutaire au dire du locuteur se fonde sur la réputation de ce locuteur, i.e. le capital de confiance qu'il a accumulé en se montrant par le passé vérace. Réciproquement, l'engagement de véracité du locuteur à l'égard de l'allocutaire met en jeu l'image à venir du locuteur, sa réputation future23. Si l'allocutaire fait un pari sur le futur à la lumière du passé - il 'ajoute crédit' au dire du locuteur-, le locuteur engage pour l'avenir son capital de confiance passé. C'est ainsi la sanction sociale d'une disqualification éventuelle du locuteur qui vient sceller le pacte fiduciaire. Naturellement, un tel pacte prendra des formes différentes selon les positions occupées par les interlocuteurs à l'intérieur de leur communauté. Ainsi, la confiance la plus forte suppose un rapport vertical ascendant où l'allocutaire
honnête aux yeux d'Othello par son discours alors même qu'il avoue par ailleurs: "Je ne suis pas ce que je suis", cf. acte l, scène 1. Ainsi, l'ethos n'a rien à voir avec la moralité effective. Comme le dit Brabantio: "les mots ne sont que des mots", acte l, scène 3. 22 Le latin "credere" signifie d'abord confier, prêter, quelque chose à quelqu'un, puis avoir confiance en quelqu'un, enfin croire quelqu'un. De même, le latin "fides" signifie à la fois confiance et croyance. La seule erreur d'Othello fut d'avoir accordé sa confiance à Iago: "Voilà comment on prend au piège les hommes crédules", cf. acte IV, scène 1. On pourra trouver chez Greimas une analyse du contrat fiduciaire dans une perspective sémiologique, cf. Du sens II, "Le contrat de véridiction", pp. 103 à 113. 23 Toute assertion implique une forme de serment qui porte non sur une action future exprimée par le dit comme dans le cas de la promesse, mais sur la véracité du dire lui-même. 17

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fait confiance sur la foi de l'autorité (sociale, scientifique, etc.) du locuteur24. Ayant ainsi expliqué le pacte de confiance qui gouverne l'acte d'assertion, il reste à déterminer les critères sur lesquels l'allocutaire pourra évaluer la sincérité du locuteur: apprécier si la bonne foi du locuteur est usurpée ou non. La condition de sincérité de la logique illocutoire tentait de rendre compte de cette question, sans toutefois y parvenir. Non seulement, comme on vient de le voir, en raison du caractère étroitement monologique de l'analyse de l'assertion qui lui fait manquer le pacte fiduciaire entre locuteur et allocutaire, mais aussi parce que cette analyse est incapable de fournir aucun critère objectif de la sincérité du
24 Le latin in fidem alicujus venire signifie "se mettre sous la protection de quelqu'un". On distinguera confiance horizontale lorsque les interlocuteurs ont des positions équivalentes et confiance verticale ascendante ou descendante lorsque la communauté instaure une hiérarchie quelconque entre eux. On notera que Dan Sperber, in "The Epidemiology of Beliefs", définit deux types de croyances, i.e. les croyances intuitives et les croyances réflexives. Les premières correspondent à des descriptions et/ou représentations d'états de choses perçus et/ou inférés. Elles sont le produit de processus mentaux automatiques et non conscients ou semi-conscients. Tandis que les deuxièmes -les croyances réflexives - correspondent à des interprétations de représentations d'états de choses. Ces interprétations sont construites à partir d'argumentations rationnelles, sur la base d'informations qui nous sont transmises par des locuteurs auxquels nous reconnaissons une autorité. Elles sont, en partie, le produit de la confiance que nous accordons à une certaine source d'information parce que nous ne pouvons pas accéder directement à cette information. Par exemple, un enfant va croire que demain il fera beau parce que la maîtresse l'affirme. Ainsi, dans la langue Yoruba du Nigéria et Dahomey, existe une opposition entre mo réservé aux croyances et connaissances relevant de l'expérience personnelle et gbagbo appliqué aux croyances et connaissances par ouï-dire, cf. B. Hallen & J. O. Sodipo, Knowledge, Belief and Witchcraft. 18

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locuteur. Si la sincérité est définie comme l'accord entre le contenu propositionnel de l'assertion et l'état de croyance du locuteur, comment évaluer cette sincérité dès lors que la théorie standard des actes de discours ne prévoit pas d'évaluation objective des états mentaux du locuteur et considère que les expressifs sont dépourvus de conditions de satisfaction? Supposons qu'un locuteur L asserte p, s'il est sincère l'assertion de p doit exprimer sa croyance que p. Mais comment s'assurer de cette sincérité en l'absence de tout mode d'évaluation de l'expression de la croyance? La solution consiste à abandonner l'idée selon laquelle les expressifs n'ont pas de direction d'ajustement25. Ce que nous faisons en les définissant comme une sous-classe des assertifs ayant pour objet la description des états mentaux du locuteur26. Conformément à l'intuition grammaticale, on pourrait soutenir que les expressifs ont bien un objet que l'on pourrait qualifier d'état mental du sujet. Admettant que les états mentaux du locuteur composent son monde intérieur, on pourrait dire que les expressifs ne font plus exception et possèdent une condition de vérité, de satisfaction, définie en termes de correspondance entre l'expression proposée et l'état de croyance effectif du locuteur. Mais ceci suppose que le monde intérieur du locuteur constitue une réalité autonome, directement accessible aux interlocuteurs! Or, il n'en est rien. Rien n'assure que ce monde intérieur existe sui
25 Gêné, Daniel Vanderveken tente d'assigner des conditions de satisfaction aux expressifs: "However, for the sake of generality, I will continue attributing conditions of satisfaction to such iIIocutionary acts. In case an iIIocutionary act is expressive, I will say that it is satisfied in a context of utterance if and only if its propositional content is true in that context". Mais il ne précise pas à quoi peut correspondre le contenu propositionnel d'un expressif tel, par exemple: "Je suis triste", cf. "On the Unification of Speech Act Theory and Formal Semantics", in Intentions in Communication, p.206. 26 Cf. Denis Vernant, Classification des actes de discours et interactions langagières, ch.III , Du Discours à l'action. 19

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generis, les données de l'introspection sont sujettes à caution; de plus, elles ne sont absolument pas accessibles à l'allocutaire. Considérant qu'un tel monde intérieur résulte réflexivement du procès social d'inter- et de transaction, nous proposons pour critère de véracité le comportement futur du locuteur. L'engagement du locuteur dans l'assertion porte sur une croyance qui n'a d'autre signification objective qu'à se concevoir comme disposition à agir du locuteur envers l'allocutaire. C'est le comportement langagier et extra-langagier, inter- et transactionnel, du locuteur qui, seul,
pourra fournir à l'allocutaire

-

et éventuellement

au

locuteur lui-même - le critère objectif de sa sincérité. Ce que dit le locuteur devra être intrinsèquement cohérent (il ne devra pas 'se couper') et ses actes devront être conformes à son dire27. Une telle analyse de l'assertion, qui fournit enfin un critère de sincérité, n'est toutefois pas suffisante, car elle n'explique pas le but ultime de l'assertion. Sauf à admettre l'idéal illusoire de la theoria comme pure contemplation de la vérité, on ne s'efforce pas de faire épouser par autrui sa croyance pour le seul plaisir de partager un savoir! Ce partage est moyen pour atteindre un objectif d'action. On cherche à convaincre autrui pour obtenir son concours, sa coopération dans le procès de transformation du monde. On vise donc in fine le comportement d'autrui. Iago, par l'entremise de Roderigo, informe Brabantio de l'absence de sa fille de la demeure paternelle pour que le père offensé se retourne contre Othello. Au niveau interactionnel, l'assertion répond à une question qui ne prend sens qu'au niveau transactionnel dans une stratégie du locuteur impliquant le comportement attendu de l'allocutaire. Réintroduisant une dimension négligée par Searle, l'analyse pragmatique
27 Ainsi, dans Othello, Roderigo en vient-il à se défier de Iago: "car vos paroles et vos actions n'ont entre elles aucune parenté", cf. acte IV, scène 2. 20

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assigne ainsi à l'assertion un double objectif perlocutoire: celui de faire partager une croyance et celui, final, d'induire chez autrui un comportement. Ces objectifs perlocutoires de l'acte de discours ne prennent sens que dans le cadre d'une logique de l'action. On le voit, l'abandon du présupposé monologique conduit à l'abandon du présupposé représentationnel. L'enjeu de l'assertion est transactionnel et il s'exprime en termes d'action: du comportement du locuteur comme critère de sa sincérité et de celui de l'allocutaire comme finalité ultime de l'interaction. Comme tous les autres actes, l'assertion vise une transaction, un comportement. L'objet du langage n'est pas de décrire le monde, mais de constituer dialogiquement un monde comme lieu des actions des interlocuteurs. 3. Du mensonge Russell notait qu'une bonne théorie de la vérité devait rendre compte de l'erreur. De même, toute bonne définition de l'assertion doit rendre compte du mensonge28. Or, seule une appréhension pragmatique de l'assertion peut expliquer l'intérêt stratégique du mensonge. Naturellement, le mensonge suppose d'abord la rupture du pacte fiduciaire entre locuteur et allocutaire: le dire du menteur n'est pas conforme à sa croyance, le locuteur n'est pas vérace. De même, lorsque le mensonge est réussi, le dit du locuteur n'est pas conforme à ce qu'il sait de l'état du monde: est violée l'exigence de véridicité comme partage du savoir. Mais, à en rester là, on ne comprendrait pas la finalité du mensonge.
28 Bien entendu, on peut mentir en faisant des actes non assertifs, par exemple une promesse peut être fallacieuse lorsqu'on n'a pas l'intention de la tenir, lorsque la condition de sincérité est violée. Mais, dans l'assertion, la question du mensonge - comme de la vérité - apparaît pour elle-même. 21

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Sauf cas pathologique, nous ne mentons pas pour le plaisir de mentir, mais pour imposer à autrui des convictions et des croyances qui orienteront, selon nos vœux, ses actions. Le mensonge est la preuve a contrario que l'assertion est essentiellement un rapport à l'autre. Dans le cas particulier de la mauvaise foi, l'autre n'est autre que soi-même. Mais, dans tous les cas, le mensonge constitue une stratégie interactionnelle ayant pour fin la manipulation du comportement de l'autre, fût-il soi. La dimension transactionnelle du mensonge est ainsi patente: elle passe par un rapport interpersonnel qui induit un comportement. L'enjeu réel n'est pas de savoir mais de pouvoir. Shakespeare ne s'y est pas trompé qui fait dire à Iago à propos d'Othello: "Il a une bonne opinion de moi, je n'en agirai que plus infailliblement sur lui"29. Le pouvoir du locuteur naît de l'ignorance de l'allocutaire: la manipulation se fait à son insu. Et c'est seulement en tant qu'il est tentative de manipulation d'autrui que le mensonge s'avère tromperie moralement et socialement répréhensible30. Est condamnable le fait que le locuteur détourne le contrat de véracité et de véridicité à des fins personnelles et qu'ainsi il tente, unilatéralement et subrepticement, d'imposer ses propres objectifs et sa seule stratégie d'action. C'est la finalité actionnelle de l'assertion qui détermine sa valeur axiologique. Reste à préciser le rapport entre assertjon et mensonge. L'examen précédent du mensonge confirme la nécessjté d'une définition de l'assertion qui combine la véracité du dire du locuteur vis-à-vis de l'allocutaire et la véridicité de son dit. En toute généralité, quatre cas sont possjbles31:
29 Othello, acte I, scène 3. 30 On se rappellera la définition juridique traditionnelle du mensonge: mendacium est falsiloquium in praejudicium alterius. 31 Naturellement, l'analyse suivante est purement formelle en ce qu'elle ne considère que les oppositions binaires véridique/non véridique, vérace/non vérace. Il est clair que l'on peut fort bien distinguer des 22

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1° - L'assertion est non erronée et non mensongère quand véridicité et véracité se combinent. 2° - Si le dire du locuteur est vérace mais que son dit n'est pas véridique, le locuteur se trompe, son assertion est erronée. 3° - Par contre, si le locuteur n'est pas vérace et que son dit n'est pas véridique, le locuteur ment à l'allocutaire et le trompe. 4° - Mais si, tout en n'étant pas vérace, le locuteur dit quelque chose de véridique auquel il ne croit pas, le mensonge échoue. Le locuteur se trompe alors même qu'il croit tromper autrui! C'est le cas d'échec du mensonge.
ACTE D'ASSERTION Véridique
Non véridique

Vérace

Vrai

Erroné

Non vérace

Échec du mensonge

Mensonger

On constate ici que la considération du mensonge impose non seulement de distinguer conditions de vérité (satisfaction) et conditions de succès, mais de les combiner effectivement. La perspective monologique de la théorie des actes de discours, qui conduisait à faire l'impasse sur le rapport à l'allocutaire, induit deux insuffisances:
degrés de véridicité comme des degrés de véracité auxquels correspondrait de la part de l'allocutaire une attitude allant de la confiance à la défiance en passant par la méfiance. On constatera que, dans notre schéma binaire, vérité et mensonge ont des valeurs du dire et du dit inverses, il en va de même pour l'erreur et l'échec du mensonge. 23

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- Elle fait du mensonge un cas de défectuosité de

l'assertion, introduisant ainsi indûment des considérations morales dans l'analyse technique de l'assertion32. Techniquement, le mensonge n'est que l'envers de l'assertion. Si l' assertion combine véracité et véridicité, le mensonge requiert non véracité et non véridicité. Il est un fait que l'interaction langagière repose généralement sur un présupposé de sincérité. Mais, du point de vue pragmatique, ne pas mentir n'est en rien un impératif catégorique33. Le jeu communicationneI et social requiert la possibilité du mensonge. Que penser, dans notre société, d'une personne qui, mécaniquement, dirait toujours et sans nuance la vérité? Tout le monde sait que 'La vérité n'est pas toujours bonne à dire'. Le médecin devant un patient gravement atteint peut choisir de lui mentir34. Le thérapeute peut omettre une partie de ce qu'il sait du patient pour que celui-ci le découvre tout seul, de cette omission dépendant l'efficacité de la thérapie35. La pratique politique requiert un
32 Philosophiquement, c'est ce genre de glissement qui autorise les philosophes de la communication à tirer des conclusions éthiques indues de l'analyse des actes de discours. 33 Kant, in D'un prétendu droit de mentir par humanité, considère l'objection de Benjamin Constant: "Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s'il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible". Au rigorisme kantien, fondé sur les impératifs catégoriques de la Raison pratique, Constant oppose une approche pragmatique tenant compte de la situation. 34 Freud reprocha à son médecin de lui avoir dit la vérité sur son cancer. Dans les Secondes Objections aux Méditations de Descartes, le R. P. Mersenne soutient que Dieu lui-même peut mentir: "Dieu ne peut-il pas se comporter envers les hommes, comme un médecin envers ses malades, et un père envers ses enfants, lesquels l'un et l'autre trompent si souvent, mais toujours avec prudence et utilité? Car si Dieu nous montrait la vérité toute nue, quel œil ou plutôt quel esprit aurait assez de force pour la supporter?", in Descartes, Œuvres et Lettres, p. 363. 35 Cf. N. Bertoni & A. Trognon, in "Structures communicationnelles de 24

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minimum de 'machiavélisme', la rhétorique enseigne que la conviction ne s'obtient pas toujours avec des raisonnements valides, et dans la sphère privée une dose de 'mauvaise foi' aide parfois à se supporter. De plus, d'une société à l'autre, le rapport à la vérité et à l'exigence de la dire varie. Par exemple, la pratique dialogique chinoise diffère notablement de la nôtre36. Comme l'avait montré Nietzsche, la vérité est une valeur dont il importe de faire la généalogie37. 2° - Corrélativement, l'analyse illocutoire de l'assertion ne prend pas explicitement en compte le cas d'échec du mensonge. Il y a échec du mensonge quand le locuteur a l'intention de mentir mais se trompe en ce que le contenu de sa croyance n'est pas véridique et ainsi échoue dans sa stratégie mensongère puisque son dit, inverse de ce qu'il croit faussement, est véridique38.
la situation thérapeutique". La règle dite de l'attention flottante - Le. pour entendre ne pas entendre - qui gouverne la conduite d'écoute du thérapeute, confine ce dernier dans une position paradoxale du point de vue du principe de coopération de Grice. On notera que l'éthologie nous apprend que l'animal lui-même est conduit à des stratégies dilatoires, cf D. Lestel: "Une multimodalité problématique: communications symboliques des primates non-humains, tromperie tactique et socialité postulée". 36 Cf. François lullien: Le Détour et l'accès, ou la culture de l'ambiguïté par les Thaïlandais, l. Bilmes "Misinformation and Ambiguity in Verbal Interaction: a Norther Thai Example". D. Vanderveken considère que "The conversational maxims are pragmatic universals of language use and are not relative to a particular human culture", "NonLiteral Speech Acts and Conversational Maxims" in John Searle and his Critics, p. 379. L'exemple de la maxime de qualité "Dites le vrai" montre que ce n'est pas le cas. Cela n'a rien de surprenant puisque les pratiques conversationnelles sont éminemment sociales. 37 Cf. Le Livre du philosophe: "L'énonciation de la vérité à tout prix est
socratique",

~ 70 et III:

"Les vérités sont des illusions dont on a oublié

qu'elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible". 38 Dans la mesure où le locuteur ne croit pas en ce qu'il dit, il n'en tire 25

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Ainsi, le mensonge apparaît bien comme une alternative pragmatique à l'assertion, chacun ayant son cas de défectuosité: l'erreur pour l'assertion, l'échec pour le mensonge. Se parant des vertus de l'assertion au niveau interactionnel, le mensonge prend sens au niveau transactionnel comme tentative de manipulation d'autrui. 4. Fonctions mensonge interactionnelles de l'assertion et du

Jusqu'à présent, notre définition de l'assertion mettait en jeu essentiellement la dimension transactionnelle de cet acte: le rapport de véracité entre les personnes et leur rapport de

véridicité avec le monde qu'ils construisent. Il reste à
s'interroger sur les formes et les fonctions particulières que prennent assertions et mensonges dans le procès interactionneI. Considérons d'abord l'assertion. Ce type d'acte semble viser directement le monde. Mais nous avons vu qu'en fait ce rapport est médié par la relation du locuteur à l'allocutaire. Cette médiation constitue la complexité et la spécificité trop longtemps négligées de l'assertion. Dans le cas de ce que nous qualifions d'engageants (promissifs et directifs)39 comme dans celui des décIarations, la transaction en question est explicitée: il s'agit de faire faire une action à l'allocutaire ou pour le locuteur de faire quelque chose, éventuellement par le seul fait de prononcer une formule rituelle. Les formes discursives sont codifiées et les fonctions dialogiques distinguées. En ce qui concerne l'assertion, la transaction n'est pas
pas, vis-à-vis de l'allocutaire, toutes les conséquences actionnelles. Cela fournit à l'allocutaire un critère objectif pour tester, en ce cas, la véracité du locuteur. 39 Cf Classification des actes de discours et interactions langagières, ch.III ,Du Discours à ['action, D. Vernant. 26

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explicitée et se cache derrière une description apparemment anodine d'un état de choses. Ainsi l'assertion a-t-elle la puissance actionnelle la plus faible après les métadiscursifs (ibidem). Il en résulte que l'assertion peut, dans une interaction effective, prendre des formes et fonctions très différentes, partant peu prévisibles40. L'analyse dialogique de l'assertion ne peut se faire au niveau de l'interacte, mais à celui plus global de l'interaction tout entière. Une assertion peut prendre des fonctions dialogiques différentes selon le type de dialogue en cause, selon sa place dans le procès dialogique, et selon qu'elle est proférée par l'un ou l'autre des interlocuteurs41. Ainsi, considérée indépendamment de ses fonctions dialogiques possibles, l'assertion n'est qu'une abstraction, un moment de l'analyse. Ce même caractère médiat de l'assertion explique la multitude de formes d'indirection qu'elle peut prendre: ironie, trait d'humour, métaphore, hyperbole, etc. Les figures de la rhétorique classique caractérisent la plupart du temps des figures interactionnelles possibles de l' assertion. Venons-en maintenant au mensonge. La possibilité même du mensonge repose tout entière sur le fait que, la transaction enjeu dans l'assertion n'étant pas explicitée dans l'interaction, celle-ci peut être masquée et autoriser toutes les manipulations. Dès lors, de même façon que l'assertion, le mensonge peut prendre des formes interactionnelles diverses variant de la plus perfide insinuation au plus grossier mensonge. La gradation des formes mensongères dans l'Othello de Shakespeare servira d'illustration d'une analyse interactionnelle du mensonge.
40 Searle opposait à une approche en termes de paires adjacentes

-

par

exemple du type question/réponse - précisément l'absence de contraintes imposées par l'assertion, cf. "Conversation" , in (On) Searle on Conversation, p. JO. 41 Cf. D. Vernant, "Approche actionnelle et modèle projectif du dialogue informatif', pp. 295-313. 27

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4.1. Échecs et succès d'un discours empoisonné Le dialogue théâtral peut être considéré comme la simulation stylisée d'une conversation quotidienne42 qui met en œuvre un jeu communicationnel dont le vrai destinataire - bien qu'indirect - est le public. Si l'on ne confond pas simulation et objet simulé, la conversation théâtrale peut donc constituer un 'miroir grossissant' des actions communicationnelles - e.g. les stratégiesdialogiquesque l'inévitable 'bruit' d'une authentique conversation quotidienne peut masquer ou repousser à l'arrière-plan. D'un point de vue strictement dialogique43, la tragédie d'Othello s'articule en une série d'échecs et de succès des tentatives de Iago visant à convaincre Othello de l'infidélité de Desdémone. Les tentatives de Jago sont à la fois transactionnelles44 - e.g. dérober à Emilia le mouchoir de
42 La différence majeure entre les deux types de conversations dépend surtout du dispositif énonciatif qu'elles contribuent à mettre en œuvre, cf. C. Kerbrat-Orecchioni: "Pour une approche pragmatique du dialogue théâtral". Ce qui est admis dans la conversation quotidienne - e.g. chevauchement des interventions des locuteurs - est interdit dans la

conversationthéâtraleet vice versa - e.g. le monologuen'est pas un

comportement communicationnel admis dans la conversation quotidienne. 43 Notre analyse ne vise pas la complexité psychologique des différents protagonistes. Elle n'a pas l'ambition de suggérer une nouvelle interprétation des mobiles profonds qui inspirent les actions communicationnelles ou autres des différents personnages, cf. R. Girard, Shakespeare les feux de l'envie. 44 Le choix du type de mise en scène est déjà une interprétation du contenu du texte original, elle est constitutive du trope fictionnel engendré par le jeu communicationnel entre l'auteur et le public, cf. C. Kerbrat-Orecchioni: "Le texte littéraire: non-référence, autoréférence ou référence fictionnelle". La mise en scène que nous avons choisie de commenter est celle imaginée par C. Stanislavski pour le théâtre artistique de Moscou, cf. Othello de Shakespeare, (trad. de EV. Hugo refondue par C. et R. Lalou) avec la mise en scène et les commentaires de C. Stanislavski. 28

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Desdémone afin de pouvoir le transformer en une preuve de l'infidélité de cette dernière (acte III, scène 3) -et interactionnelles - e.g. "Au bout de quelque temps, faire croire à Othello que Cassio est trop familier avec sa femme" (monologue de Iago, acte J, scène 3). Le succès final du complot ourdi par Iago repose donc sur une double manipulation. Pour réussir à tromper cet "aventurier barbare", Iago doit devenir le maître des événements qui scandent la vie du More ainsi que des croyances de ce dernier relativement à l'interprétation de ces événements. Pour ce qui concerne les événements, Iago doit relater des faits non véridiques. Dans ce but, il utilise souvent l'omission partielle ou totale d'information sur des faits auxquels son allocutaire n'a pas assisté. Il manipule systématiquement les faits lorsque, par exemple, il va avec Roderigo chez Brabantio pour lui annoncer l'enlèvement de Desdémone à l'initiative du More (acte l, scène 1). Dans ce cas, occulter l'information relative au but de l'enlèvement, i.e. se marier avec Desdémone, contribue à induire chez Brabantio une représentation non véridique de l'événement. Au niveau interactionnel, l'habileté de Iago réside surtout en sa capacité d'insinuation. Cette deuxième stratégie implique une trahison non déclarée, et en ce sens insidieuse, du contrat fiduciaire imposé par le More: "Si tu m'aimes, montre-moi tes pensées" (acte ID, scène 3). Il faut souligner à ce propos que l'attitude non vérace de Iago n'est pas absolue. Quand le More le somme de lui faire connaître sa pensée, Iago refuse explicitement en lui répondant sincèrement: "Vous ne le pourriez pas, quand vous tiendriez mon cœur dans votre main; et vous n'y parviendriez pas, tant que je le garderai en mon pouvoir"45. Dans la suite, nous tenterons d'une part de reconstruire la genèse et l'ancrage discursif de deux moments du
45 Acte III, scène 3. Cette réplique de Iago fait écho à sa déclaration au public: "je ne suis pas ce que je suis", acte I, scène l. Elle constitue peut-être le seul moment de la pièce où il honore son contrat fiduciaire envers le More, bien qu'à travers un refus. 29

Maria-Caterina Manes Gallo & Denis Vernant

complot, et de l'autre de repérer les éléments discursifs qui en empêchent partiellement l'aboutissement. Les scènes prises en considération sont les scènes 1 et 3 de l'acte I, ainsi que la scène 3 de l'acte ill. 4.1.1. L'omission Au cours de la première scène, Iago et Roderigo mentent par omission à Brabantio et au public en leur cachant le but de l'enlèvement de Desdémone par le More. La raison de cette omission intentionnelle de la part de Iago est explicitée au cours de la scène 2, lorsque celui-ci s'adresse à Othello: "Mais, de grâce! Monsieur, êtes-vous solidement marié? [...] Il vous fera divorcer". La non-véridicité des assertions des deux compères relatives à l'enlèvement de Desdémone a une fonction différente selon le contexte discursif, c'est-à-dire les types d'allocutaire auxquels on s'adresse: protagonistes de la scène ou public. .Par rapport au public, l'omission sert à créer un suspense autour de la nature d'Othello46. Le but n'est plus de manipuler directement le comportement du public, mais d'induire chez ce dernier une attitude négative à l'encontre du personnage d'Othello. Le suspense créé autour de ce personnage résulte de la coexistence des assertions véraces de Roderigo et Iago relatives à leur sentiment de haine à l'encontre du More, avec l'impossibilité de déterminer le degré de véridicité de leur jugement négatif sur Othello. Le public se trouve dans une situation où, en raison de l'absence d'Othello, il ne peut apprécier l'existence d'un éventuel décalage entre la vraie nature de ce dernier et les méfaits qui lui sont attribués.
46 L'entrée très tardive d'Othello dans la pièce (scène 2, 47e réplique), en plus de la très négative présentation fournie par Iago, correspond chez Shakespeare à l'intention dramatico-narrative de créer un suspense autour du protagoniste principal, cf. The Arden Edition of the Works of William Shakespeare: Othello, M. R. Ridley (ed.). 30

Pour une réévaluation

pragmatique

de l'assertion

La même omission constitue une tentative de manipulation du comportement de Brabantio envers Othello. Les assertions de Roderigo et Iago sont non véraces. Elles visent dans leur formulation à faire croire à Brabantio que c'est par bonté d'âme qu'ils l'informent: "Très grave Brabantio, je viens à vous, dans toute la simplicité d'une âme pure", alors qu'en réalité c'est pour satisfaire leur haine. Mais, le public n'en est pas dupe, qui a entendu les deux compères: Roderigo - Voici la maison du père; je vais l'appeler tout haut. Iago - Oui! avec un accent d'effroi, avec un hurlement terrible, comme quand, par une nuit de négligence, l'incendie est signalé dans une cité populaire. Mais, par rapport à Brabantio, la non-véridicité des compères est au service de leur attitude non vérace, i.e. lui faire adopter un comportement hostile envers Othello. Le déroulement de l'intrigue de la scène 1 à la scène 3 du premier acte représente un des exemples d'échec partiel du complot de Iago. Le portrait non véridique d'Othello - "vieux bélier noir" qui "est monté sur une brebis blanche"
ou "More lascif'

-

est démenti par les explications fournies

par ce dernier devant le Grand Conseil, le Doge et Desdémone. Vis-à-vis des deux types d'allocutaire - public versus Brabantio - l'échec du complot provoqué par la confession d'Othello a un effet double: - d'un côté, il met fin au suspense sur la nature du More en fournissant au public une manifestation de la noblesse d'âme de notre héros: "Bon Signor, vous aurez plus de pouvoir avec vos années qu'avec vos armes" (Othello à Brabantio, scène 2). - de l'autre, il induit en Brabantio une représentation plus véridique des faits: "...j'ai enlevé la fille de ce vieillard, c'est vrai, comme il est vrai que je l'ai épousée. [...] je vais, [...], expliquer nettement à votre grave audience comment j'ai obtenu l'amour de cette belle personne, et comment elle le mien" (scène 3). Mais l'échec du complot n'a trait qu'à la dimension de non-véridicité des propos de Iago et Roderigo. Le succès de 31