L'ATTACHEMENT, DES LIENS POUR GRANDIR PLUS LIBRE

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La souffrance des enfants, des adolescents, des parents et donc des familles nous amène à nous questionner sur l'essence de la création des liens d'amour et d'attachement. Les professionnels de la relation d'aide oeuvrent à la restauration de ces liens plus ou moins altérés. Ils trouveront dans cet ouvrage des outils permettant de bâtir des ponts entre le passé et le présent, en considérant la question du lien à travers les âges de la vie et différentes circonstances.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296314351
Nombre de pages : 203
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Sous la direction de Hubert Montagner et Yves Stevens

L'attachement,

des liens pour grandir plus libre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-3977-6

L'attachement,

des liens pour grandir plus libre...

Catherine DENIS et Yves STEVENSl

Sandrine a grandi avec la conviction inébranlable de l'amour de sa mère. Solide, inconditionnel, parfois encombrant. Elle a rapidement acquis l'intuition que c'était ce lien indéfectible qui lui donnait une force tranquille. Lorsqu'elle évoque son adolescence, elle pense à un fil invisible qui la relie à sa mère et lui permet de s'éloigner d'elle sans peur de la perdre. Elle ne court que peu de risques à prendre du large, à investir de nouveaux horizons, à chercher à se connaître. Le fil qui lui sert de guide est long, solide, élastique, mais discret. Toutefois, dans les moments de doute, il lui suffit de tirer un peu dessus pour le sentir présent. .. et repartir de plus belle, jusqu'au retour aux sources où elle vient se reposer un peu. Ce lien lui a permis d'en tisser d'autres. D'abord avec son père, car un guide était bien nécessaire dans le labyrinthe de leur relation. Ensuite, un frère, des amis, des amours sont venus construire dans sa vie un tissu aux motifs irréguliers mais souvent plaisants. Elle a croisé d'autres routes, servi de repères à certains le temps d'un voyage plus ou moins long... Bien sûr il lui est arrivé de se perdre, mais elle a toujours vécu avec cette confiance qu'un jour elle se retrouverait. Aujourd'hui, elle et son compagnon songent à avoir un enfant et ils se demandent comment ils pourront eux aussi rassurer
1 Tous deux psychologues à l'association « Parole d'Enfants ».

leur enfant sur leur indéfectible amour, tout en le laissant grandir et s'éloigner d'eux. Dans notre consultation quotidienne dans un service spécialisé de l'Aide à la Jeunesse, en Belgique, l'histoire de Sandrine ne se rencontre pas souvent. Nous pourrions plutôt raconter l'histoire de Sébastien, troisième enfant de la famille, né sans père, dont la mère explique: «Depuis qu'il est né, j'ai des problèmes avec lui... Avec tout ce que je fais pour lui, mon fils devrait avoir honte de son comportement.» Sébastien se montre perclus de culpabilité et incapable pourtant de mettre un terme à ses comportements délinquants. C'est que pour cet adolescent né d'un viol, il n'est pas facile de savoir comment être un bon fils. Quand il trahit sa mère, il lui donne en effet l'occasion de se montrer comme une mère sacrifiée, intelligente et courageuse. Nous pensons aussi à Natacha, dont la maman raconte: «Je suis allée faire un enfant sur une île lointaine. Avant que Natacha ne naisse, j'étais rentrée au pays pour m'assurer que son père ne lui donnerait pas son nom. En effet, je n'avais aucune envie qu'un jour, il réclame des droits sur ma fille... » Propriété de sa mère, déçue par un père qu'elle a sollicité mais qui n'a jamais tenu ses promesses, Natacha multiplie les tentatives de suicide: elle prend des médicaments, se taille les veines, et insulte sa mère avec la plus grande violence. Celle-ci nous dit pourtant: «Je ne comprends pas que ma fille me traite de cette façon. J'ai tout sacrifié pour elle (...) une fois qu'elle sera adulte, je n'aurai plus qu'à attendre la mort. .. » Les pères se sont souvent perdus en cours de route, laissant leur enfant en compagnie de mères meurtries, dépassées, entretenant un lien plein d'amertume avec celui pour qui elles ont tant sacrifié, qui leur renvoie le reflet de leur propre déception et qui de surcroît veut les quitter. Nous rencontrons également des enfants que nous appelons « parentifiés », qui, dès leur plus jeune âge, se consacrent à prendre soin de leurs parents fragiles, déprimés, alcooliques ou toxicodépendants. Nous pourrions en citer, des petites femmes de 9 ans, 8

qui prennent en charge toute une fratrie pour épargner un parent en
souffrance. ..

Dans notre travail, nous rencontrons des enfants qui ne sont jamais assez bons, assez reconnaissants, assez redevables à leurs parents, à leurs grands-parents, à leur famille d'accueil, à leurs parents adoptifs, à leur éducateur référent. Dans notre travail, nous rencontrons des parents blessés, manquant de confiance en eux, se sentant humiliés par les problèmes de leurs enfants et par l'aide qui leur est proposée. Heureusement, certains s'en sortent. Une fois que leurs parents se sont déculpabilisés, une fois qu'ils arrêtent de mesurer leur valeur à l'aune du comportement de leurs enfants, ils deviennent des parents plus clairs, investissant d'autres sphères que la sphère parentale, commençant à se respecter eux-mêmes pour mieux respecter leurs enfants. D'autres enfants ou adolescents choisissent de faire le deuil de la relation avec leur(s) parentes) et se montrent capables d'investir significativement avec une personne qui leur offre du répondant. Un parent d'accueil, un grand-parent, un éducateur, auquel l'enfant s'attache et avec lequel il va pouvoir faire, dans une relative sécurité, l'expérience de ce que Maurice Berger (1997) appelle la «filiation symbolique », «reposant sur des moments partagés de bien-être, des expériences de la vie affrontées ensemble avec un étayage réciproque, des expériences de rivalité surmontées ». En effet, pour qu'un enfant puisse dépasser un passé traumatique, de nombreux auteurs s'accordent sur l'importance pour lui de trouver sur sa route un adulte significatif auquel il va pouvoir s'attacher. Boris Cyrulnik (1999) désigne cette personne de référence sous le nom de « tuteur de résilience ». Nous constatons ainsi que dans notre travail dans un centre de consultation, la notion d'attachement est une notion centrale, tant dans la compréhension du problème rencontré que dans la solution à mettre en œuvre. Ce concept nous permet de bâtir des ponts entre le passé et le présent. Il nous permet de comprendre comment une souffrance 9

parfois très précoce a été à l'origine d'un pattern relationnel problématique, et de représentations qui agissent encore aujourd'hui sur la personne et la poussent à emprunter une voie qui lui apparaît comme la seule possible alors que de nombreuses autres s'offrent à elle. La richesse du concept d'attachement réside tant dans son caractère interactionnel que dans la prise en compte de l'aspect cognitif du comportement. Il permet de travailler non seulement sur les faits, mais également sur les représentations qui sont à l' œuvre dans une séquence problématique. Par son aspect éminemment constructiviste, il ouvre à l'intervenant psychosocial un champ d'action inespéré, action sur les représentations, donc sur les faits. Afin de tenter de couvrir un domaine d'investigation qui est extrêmement vaste, nous avons souhaité réunir dans cet ouvrage des spécialistes de la question du lien à travers différents âges de la vie et dans différentes circonstances:

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Luc Roegiers développera le lien prénatal; Hubert Montagner se centrera sur les interactions précoces mère - enfant; Nadine Le Faucheur exposera la problématique de l'accouchement sous X et ses conséquences pour les mères biologiques et pour leurs enfants; Anne Decerf abordera la question de l'adoption; Marie-Frédérique Bacqué développera les difficultés spécifiques rencontrées par les enfants confrontés à un deuil; Jean-Paul Mugnier abordera la délicate question de l'altération du lien mère - enfant dans les situations d'inceste;

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Yves Stevens évoquera la difficulté d'être père et l'importance du rôle de la mère pour permettre au père de prendre une place satisfaisante auprès de son enfant; Paul-Laurent Assoun abordera le thème de l'attachement amoureux; Jean-Pierre Ancillotti développera quant à lui le travail psychothérapeutique basé sur le concept d'attachement et sa représentation chez le sujet.

Nous remercions tous les auteurs pour leur contribution fine et spécialisée. Bibliographie BERGER (Maurice): 1997, L'enfant et la souffrance de la séparation (Paris: Dunod). CYRULNIK(Boris): 1999, Un merveilleux malheur (Paris: Odile Jacob ).

Il

« À mon fœtus pour la vie» Des projections à la matérialisation du lien prénatal

Dr Luc ROEGIERS2

Introduction «À mon fœtus pour la vie»: cette expression est comme un graffiti d'amoureux sur un arbre symbolique. Elle apparaît dans ma pratique comme un coup de foudre au deuxième trimestre de la grossesse, parfois plus tôt. C'est une expérience surtout maternelle. Mais bien des pères s'en approchent. Notamment, face à l'écran d'échographie et au ventre rond de leur compagne; ou quand la déclaration d'amour se fait épitaphe lors des morts in utero ou des interruptions médicales de grossesse. J'ai choisi ce coup de cœur comme voie d'entrée à mon exposé. Au-delà d'un seuil mystérieux, bien avant la naissance et apparemment de plus en plus tôt, le parent fait l'expérience d'une rencontre irréversible. Le sous-titre que j'ai choisi fait référence au terme assez vague de «lien ». On ne peut sans doute parler de véritable relation sauf éventuellement décalée dans le temps: la réciprocité ne se manifeste guère pendant la grossesse, lien unilatéral a priori. Mais peut-être les chercheurs répondront-ils dans le futur à cette interrogation de Hubert Montagner : « Existe2 Pédopsychiatre, consultant au service de gynécolgie-obstétrique des Cliniques Saint-Luc à Bruxelles. Chargé de cours à l'unité d'éthique biomédicale de l'Université Catholique de Louvain à Woluwé.

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t-il une aptitude d'origine génétique à établir des liens privilégiés avec la femme qui porte [l'enfant]?» (Montagner, 1988), liens répondant à l'invitation du corps et du psychisme maternel, base de la première réciprocité. En tout cas, la question du retour ultérieur de l'attachement prénatal, de ce qu'on attend en échange du risque d'avoir transmis la vie, cette question se pose très tôt aux parents. Voici les étapes de ma réflexion aujourd'hui encore en friche. Mon premier point est un simple constat: l'évolution des pratiques médicales contribue à identifier de plus en plus tôt le fœtus ou l'embryon dans la matérialité de son existence. Ensuite, je parcourrai succinctement en revue des contributions majeures à l'élaboration d'un modèle du lien à cet « enfant/embryon fœtus» essentiellement sur base des représentations. Troisièmement, je témoignerai des questions auxquelles ma pratique de liaison me confronte en fécondation in vitro et en médecine fœtale. Il s'agit de divers choix présentés aux parents, choix qui s'appuient bien sûr sur leurs représentations mais qui s'inscrivent, parfois radicalement, dans la réalité de la vie actuelle et future de l'enfant. J'aborderai alors les aspects conscients de ces fameux choix, somme toute les premiers actes témoignant du lien à l'enfant avant sa naissance, actes véritablement parentaux. Ma conclusion consistera en une série de propositions dans le sens du respect du lien parental naissant. Matérialisation apparaît de l'embryon et du fœtus: l'enfant prénatal

L'enfant in utero n'a bien évidemment pas été découvert par la médecine contemporaine, sauf dans le sens « dé-couvert» où il ne bénéficie effectivement plus de la couverture maternelle. C'est à travers cette couverture-protection maternelle que s'est traditionnellement manifesté le souci à l'égard de l'enfant prénatal. Le fœtus étant lié au destin de sa mère, c'est sur elle que s'est porté le regard de la société ou du professionnel: les clés du bien-être 14

fœtal ont été traditionnellement assimilées au comportement de la mère et, jusqu'à un certain point donc, à sa liberté d'habiter son corps comme elle l'entend. Situation traditionnelle Il était à espérer que la mère soit fidèle au mariage pour éviter de faire de son enfant un bâtard, voire une victime des faiseuses d'anges. Sa santé était au centre des préoccupations de son entourage: serait-elle capable de « porter» un enfant sain? Ses nausées et ses étourdissements témoignaient d'une vulnérabilité à protéger, pour Ie bien de l' enfant. Des myriades de récits ont été écrits sur ses envies: la femme enceinte devait laisser libre cours à ses impulsions sous peine de voir s'inscrire sur le corps de son enfant une monstruosité témoin de la répression de telle ou telle envie (par exemple, un penchant pour la boisson trop inhibé pouvait causer une tache de vin). On peut évoquer aussi la spiritualité. Entre parenthèses. En effet, pour les chrétiens, l'âme n'a guère besoin de l'intermédiaire maternel pour infuser l'embryon, comme on le sait au 40ejour pour les garçons et au 80e pour les filles, selon saint Augustin. Mais les Arabes du Moyen Age sont plus soucieux d'un rôle actif pour la mère: ils lui conseillent de lire le Coran au bébé in utero, censé donc être déjà perméable aux messages (Fontanel, 1996). La mère, passage obligé vers son fœtus, est donc tout naturellement investie par cette science en développement nommée « obstétrique» en référence aux sages-femmes qui, dès l'Antiquité, assistent la femme enceinte. Il s'agit d'un processus naturel au cours duquel la mère construit son bébé. Situation actuelle Changement de décor: au milieu du XXe siècle, la femme est progressivement dépossédée de sa grossesse dont le contenu se détache de plus en plus d'elle. Sa fertilité n'est plus annoncée par un retard de règles et par l'apparition d'autres symptômes subjectifs qu'elle est la première à 15

pouvoir décrypter. Si le test de grossesse sur urines lui appartient encore, la confirmation est le plus souvent médicale. Le labo est le premier informé: le message de la nidation passe au-dessus de la tête de la mère. C'est encore plus vrai en cas d'aide médicale à la procréation. En particulier lorsqu'en fécondation in vitro (FIV) le médecin met en évidence la croissance des follicules contenant les ovocytes et décide de ceux qu'il doit ponctionner. Dès ce stade, certains couples, certaines femmes se sentent dépossédés. Dans ma pratique, l'une d'entre elles a failli intenter un procès à l'anesthésiste qui l'avait laissé s'endormir sous sédation pendant la ponction. Elle l'accusait de lui avoir volé son ovulation. Puis le biologiste procède à l'insémination, fabrique en quelque sorte les embryons, les classifie et en sélectionne les meilleurs. Le gynécologue parle à la femme de « ses» embryons individualisés par intervention médicale. De plus en plus souvent, le couple demande à voir ses embryons, a l'occasion de dormir en leur compagnie, cosleeping précoce. Un peu plus tard, lorsque se confirme l'évolutivité de la grossesse, c'est encore par la grâce du regard médical interprétant l'écran d'échographie. L'embryon ne s'appelle même pas encore fœtus, il est âgé de quelques semaines et passe déjà à la télé. Plus tard, les photos prises lors de ce premier examen médical seront les premières de son album. On mesure la croissance embryonnaire puis fœtale, et ces évaluations comptent bien plus que le régime alimentaire ou les envies particulières de la mère. Aux contraintes médicales s'ajoutent les contraintes sociales. La femme de plus en plus présente sur le marché du travail doit trouver un lieu d'accueil pour son enfant à venir. Les listes d'attente des crèches mènent les futures mères belges à devoir réserver leur place dès le premier trimestre de la grossesse. Parallèlement, les ouvrages spécialisés et vulgarisés à propos du fœtus se multiplient. On sait ou on croit savoir de plus en plus sur sa vie sensorielle, sur sa motricité, sur son bien-être et même sur ses capacités interactives. L'haptonomie invite les futurs parents à entrer en contact dès le deuxième trimestre de la grossesse avec un 16

petit être auquel on attribue une certaine autonomie et presque une capacité de choisir s'il répond ou pas à certaines stimulations (Veldman, 1989). Résultat: un enfant prénatal convient à présent d'appeler représenté de plus en plus précisément. Il semble à demander les meilleurs soins. apparaît dans le cadre de ce qu'il la médecine fœtale. Cet enfant est précocement et de plus en plus travers ses «avocats médicaux»

Vers un modèle de l'établissement

du lien prénatal

Cette apparition de plus en plus concrète, matérielle, de l'enfant prénatal survient au moment où de multiples recherches sont menées à propos du développement des représentations concernant cet enfant en cours de grossesse. Voici une sélection des notions les plus importantes issues de ces recherches cliniques sur base de la psychanalyse essentiellement, mais aussi de la théorie de l'attachement et des sciences cognitives: Désir d'enfant S. Lebovici est parmi les nombreux auteurs de l'enfant imaginaire celui qui en a déployé le plus de facettes. Il a par exemple distingué l'enfant imaginaire, conscient, celui des proj ets, des espoirs et des craintes et l'enfant fantasmatique, pré-conscient, dont il repère plusieurs aspects: l'enfant œdipien hérité des identifications, investissements amoureux précoces et conflits; l'enfant narcissique se confond avec l'investissement du « soi» des parents (de la mère) projeté dans l'enfant; l'enfant mythique hérite quant à lui de toutes les références culturelles ou médiatiques dans lesquelles les parents sont immergés. Lebovici (1989) n'envisage aucune spécificité de l'enfant imaginaire pendant la grossesse, domaine qu'il semble n'avoir pas étudié de façon précise. Les travaux de M. Bydlowski (1998) sont plus précis sur ce sujet, entre autres à propos des nuances entre désir de grossesse et désir d'enfant, et de l'ambivalence relative à ce désir d'enfant. 17

Psychisme de la femme enceinte G. Bibring est une pionnière en cette matière. Dès la fin des années 50, elle a mis en évidence la transformation du psychisme maternel en cours de grossesse. Il s'agit d'une plasticité, d'une souplesse adaptative permettant à la femme d'accepter l'embryon puis le fœtus comme partie intégrante d'elle. Mais à partir du deuxième trimestre déjà doit se faire inversement un travail de différenciation pour sortir de la fusion et préparer la séparation de la naissance (Bibring, 1959). (Bydlowski a ajouté à cette notion sa théorie de la transparence psychique de la femme enceinte.) D. Winnicott a mis en évidence au même moment un autre type de processus présent surtout au troisième trimestre de la grossesse et prolongé plusieurs mois après la naissance: pour lui, l'identification progressive d'un enfant en elle mène la mère à s'identifier à cet enfant pour se préparer à pouvoir répondre à ses besoins fondamentaux. Winnicott parle à ce sujet d'une douce folie qu'il nomme « la préoccupation maternelle primaire» (Winnicott, 1958). Élaboration du lien à l'enfant à naître D. Stern, au début des années 1990, a développé et systématisé les thèmes auxquels est confrontée la femme enceinte en entrant dans ce qu'il appelle «la constellation maternelle». Pour Stern (plus novateur que des psychanalystes «intégratifs» tels que Leon, 1995), une série de questions radicalement nouvelles se posent consciemment ou moins consciemment à la femme et l'éloignent des problématiques œdipiennes classiques pour entrer dans un nouveau type d'organisation psychique; celui-ci génère de nouveaux fantasmes et de nouveaux comportements animés par les préoccupations suivantes: - Serai-je capable d'apporter à mon enfant (déjà in utero puis après la naissance) tout ce dont il a besoin sur le plan matériel (nourriture, confort, soins, etc.) ? - Pourrai-je m'attacher à cet enfant, comprendre ses désirs? (Ce thème rejoint en partie la préoccupation maternelle primaire de Winnicott.) 18

- Serai-je en état de mobiliser mes relations proches pour m'assurer un réseau de soutien? Pour Stem, les premiers supports sont à attendre de la mère, avant même le compagnonpère de l'enfant. - Comment m'adapter à mon changement de statut? (L'enfant devient parent, la femme est changée en mère, à la complicité amoureuse s'ajoute la complicité parentale dans le couple, la travailleuse devient chef de famille, etc.) (Stem, 1995). Représentations de l'enfant in utero Massimo Ammaniti et sa collègue Renata Tambelli se réfèrent à plusieurs études dont celles de Charles Zeanah et de Raphaël-Leff; selon eux, dès le deuxième trimestre, la femme a des représentations assez définies de son enfant. Il ne s'agit pas de projets éthérés, en pleine liberté fantasmatique. À ce stade, la femme enceinte touche son ventre, parle parfois à celui qu'elle appelle son enfant et se met à imaginer qu'il écoute ses paroles, connaît ses pensées et participe à ses rêves. La femme a donc conscience qu'il existe un être séparé d'elle bien qu'il soit à l'intérieur d'elle. Il est difficile de penser qu'aucune analogie ne se manifeste entre cet attachement prénatal et l'attachement postnatal. Ceci introduit une notion de continuité, tout en sachant qu'à la naissance, l'enfant amènera par ses compétences une révision du modèle d'attachement (Ammaniti, 1999). J. Raphaël-Leff enfin a distingué deux types de mères, deux styles à travers lesquels pointent déjà des perspectives de qualité du Iien : - les mères facilitantes s'adaptent à leur enfant dès le début de la grossesse et se montrent impliquées et curieuses à son égard; - les mères régulatrices attendent que l'enfant s'adapte à elle et se montrent plutôt envahies et anxieuses (Raphaël-Leff, 1983). Ammaniti, dont la classification est assez semblable, souligne que chez les mères régulatrices, la grossesse paraît réactiver d'anciens conflits et d'anciennes blessures liés à l'envie de tendresses qui leur ont été refusées. 19

Les recherches et l'élaboration des modèles sont toujours biaisés par les préoccupations de leurs auteurs. Ainsi, la quasi-totalité des chercheurs auxquels je viens de faire référence sont des psychanalystes d'adultes et leur intérêt est de prévenir ou traiter des psychopathologies spécifiques de la grossesse ou bien - plus souvent encore - ce sont des spécialistes de l'enfant ou de la relation à l'enfant. Leur souci est alors d'articuler l'élaboration du lien à l'enfant prénatal avec certaines caractéristiques psychiques ou relationnelles ultérieures, avec leurs implications psychopathologiques, dans une perspective préventive. Le déploiement des représentations - essentiellement maternelles - est au centre de tels travaux. Or, la grossesse n'est plus réductible aujourd'hui à la seule construction du nid psychologique destiné à y déployer un lien postnatal. En effet, ce lien se matérialise déjà en prénatal, d'une part à travers les progrès médicaux auxquels j'ai fait allusion dans le chapitre précédent, mais aussi par une série de décisions qui vont peser sur l'avenir de l'enfant. Curieusement, les « psys» spécialistes de la grossesse tiennent peu compte de cette réalité nouvelle. Le ventre maternel est devenu transparent et déjà le fœtus sollicite ses parents, comme nous allons le voir maintenant. Médicalisation et premiers choix « parentaux» Pédopsychiatre et thérapeute de famille, je travaille en liaison avec une unité de FIV et avec une unité de médecine fœtale. J'y suis confronté à des situations qui peuvent paraître particulières ou extrêmes, mais je les pense très révélatrices d'un contexte plus général de mise en évidence de l'embryon et du fœtus à travers la médicalisation croissante de la grossesse, voire de la conception. Car les choix posés par la médecine commencent très tôt. Voici un échantillon de ceux qui amènent les couples à me consulter, en trois groupes de questions selon le stade de développement de la grossesse:

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Quel embryon pour quel enfant? Chronologiquement, la première question, la plus banale également en apparence, a tout simplement trait à l'arrêt de la contraception. Rares sont les couples qui consultent uniquement pour cette raison, sauf en cas de désaccord critique. Pourtant, ce choix de base n'est jamais anodin. La contraception a plusieurs conséquences. Elle force les conjoints à renoncer à un pôle de leur ambivalence et à faire comme s'ils décidaient vraiment d'avoir un enfant. Or, moins le hasard joue un rôle dans la conception, plus on s'en sent responsable. Ce n'est pas rien. Mais il y a plus: les géniteurs fixent le moment adéquat pour arrêter une contraception. Cela veut dire qu'ils sélectionnent de facto un enfant particulier: celui qui doit arriver au bon moment pour bénéficier de la conjoncture la plus favorable. Il s'agit dès lors de rendre heureux cet enfant puisqu'on l'a « mis en route» dans les meilleures conditions possibles. Toutes les interventions médicales ultérieures visant à contrôler la qualité de l'enfant s'inscrivent dans la même logique. La pression du choix est encore plus forte lorsque se présente une infertilité. Décider de se soumettre à une démarche diagnostique et le cas échéant à une aide médicale à la procréation confronte le couple à sa motivation: « Quel prix sommes-nous prêts à payer? » (J'ai reçu en consultation des couples faisant état de tensions concernant ce genre de conflit d'intérêts: monsieur accepterait-il un spermogramme pour que madame avance dans son projet d'enfant?... ) Lorsqu'est posée l'indication d'un programme FIV - en Belgique, près de 3% des enfants naissent d'une telle technique - des tas de questions s'amoncellent. Le couple va-t-il s'engager dans un tel programme dont les conséquences négatives pour l'enfant sont marginales mais bien réelles: mortalité accrue en cas de grossesse multiple et transmission possible de la stérilité masculine par la technique de micro-injection? Mais surtout l'embryon, personnage traditionnellement très discret à ses premiers stades (avant l'implantation), est mis en scène avec 21

un cortège d'interrogations aux géniteurs: accepteriez-vous une destruction, une congélation, un don, une expérimentation? Par là, le statut de cette entité, ni chose, ni personne humaine, est posé non seulement aux couples concernés mais au-delà, à leur entourage et finalement à toute la société. J'ai eu l'occasion dans un ouvrage précédent de décrire les enjeux de ces premiers choix d'ordre parental à travers lesquels les embryons sont non seulement investis affectivement mais également soumis à la décision responsable de leurs procréateurs (Roegiers, 1994). Le lien se révèle dès ce stade face à l'embryon, entité floue mais déjà individualisée dans une histoire. L'aide médicale à la procréation avec donneur extérieur de sperme ou d'ovocyte pose au couple un autre dilemme. Est-il préjudiciable à un enfant de venir au monde dans un contexte où la parenté biologique est dissociée de ses autres dimensions affective et symbolique? De nouveau, mon propos n'est pas d'alimenter ce débat éthique mais de pointer toutes les circonstances dans lesquelles un choix parfois précoce posé par une femme, par un homme et dans ces cas aussi par un médecin pèse sur l'avenir d'un enfant et en particulier sur l'établissement des premières relations parent-enfant. Je pense à une femme traumatisée par la suggestion d'un gynécologue de passer par une insémination par donneur. Arrivée finalement à la micro-injection, elle a continué de vivre dans le fantasme d'une aliénation biologique de son enfant. Quand il a eu deux ans, elle a demandé un contrôle génétique pour vérifier s'il n'y avait pas eu confusion de spermatozoïdes, d'ovules ou d'embryons. À propos de l'arrêt de la contraception, j'ai parlé d'un premier choix qualitatif concernant l'amorce d'une grossesse. Il faut évoquer aujourd'hui la perspective d'un contrôle de qualité bien plus précis, bientôt sur le marché. C'est le diagnostic génétique sur embryon, préimplantatoire. Les indications de ce genre d'examen très ciblées actuellement vont vraisemblablement s'étendre et mettre les futurs parents face à une responsabilité cruciale: renoncer ou consentir à ce contrôle susceptible d'exclure certaines pathologies et donc certaines souffrances à vivre pour leur enfant. 22

Il s'agit dans ce cas d'une sorte de médecine sur l'embryon dans laquelle les procréateurs sont appelés à prendre position avec toutes les projections héritées de leur histoire. Dès le début, l'embryon est marqué dans sa constitution même de l'empreinte de ses futurs parents. Il sera bien ou mal protégé contre la maladie, garçon ou fille, etc., selon la décision de ceux qui l'ont fabriqué. Accepter la grossesse? Depuis la nuit des temps, l'interruption volontaire est une solution alternative pour les grossesses non désirées. La médecine et la loi ont permis de développer cette pratique vers le respect de la femme, du couple et de l'enfant à naître. Mais le corollaire est qu'actuellement, toute grossesse évolutive est censée être investie puisque l'avortement existe. De plus en plus, deux statuts différents sont accordés à l'embryon ou au fœtus, selon qu'il est intégré ou non dans un projet (Hornstra, 1998). Et le législateur est coincé entre les demandes d'interruption de grossesse de plus en plus tardive et des demandes d'inscription légale du fœtus de plus en plus précoce. L'échographie est devenue le contrôle de qualité par excellence, passage presque obligé et attendu par les couples. Le fœtus leur apparaît par la grâce de la technique. Un ouvrage récent reprend les différents aspects des remaniements subséquents à l'échographie sur le plan des représentations et sur celui des relations (Soulé et al., 1999). La femme et son conjoint sont plutôt en situation de passivité dans ces circonstances. Mais ils sont profondément sollicités dans leurs capacités d'attachement, dès la 8e semaine de grossesse, face à un fœtus qui suscite des sentiments parentaux. Le triple test - en France I'HT 21 - peut être considéré plus encore que l'échographie comme une pratique d'eugénisme doux. Son application quasi systématisée mène aujourd'hui dans les pays où cette pratique est disponible à l'éradication progressive de la trisomie 21. Ce screening est souvent mal compris par les couples; cette analyse sanguine chez la femme enceinte détermine le risque de porter un enfant trisomique. Si ce risque dépasse un certain seuil 23

- un sur deux cents - une ponction amniotique est conseillée avec un risque de perte de la grossesse de un sur deux cents également. Choix déjà cornélien. Mais à la suite de cette ponction, la question de l'interruption médicale se pose pour les fœtus diagnostiqués trisomiques. Les couples optent quasi toujours pour ce qu'on appelle de plus en plus une euthanasie fœtale. Non sans avoir soupesé le futur de leur famille dans le cas d'une poursuite de la grossesse. Ils mettent dans la balance, d'une part, l'attachement actuel au fœtus dont les mouvements sont perçus et, d'autre part, leur responsabilité face à la société, voire à l'enfant qui demanderaient des comptes sur leur décision d'avoir «choisi» d'accueillir ce handicap. Ils confrontent aussi leur droit de parent à bénéficier d'une vie de qualité au droit virtuel de leur fœtus à naître. Le statut d'un fœtus dont a été décidée l'euthanasie est difficile à préciser. De plus en plus de parents l'accueillent avec respect, émotion, parfois même avec tendresse. Les entretiens avec ces couples révèlent leur engagement en tant que parents. Ils considèrent le fœtus comme leur enfant dans la mesure où des événements dramatiques ont soudé leur lien. Généralement, la réaction à un diagnostic de handicap est l'effroi et parfois le rejet. Mais au fil du temps, l'image de monstre, d'« alien », ou le souci de fermer la page sans plus y penser se transforme en investissement éventuellement idéalisé. Les couples cherchent le moyen de déployer leur rôle parental à travers les rituels d'accueil et d'au revoir. Inscription légale, funérailles puis visites au cimetière, même pour des fœtus jeunes (Delaisi, 1997). Quelle place pour le fœtus? Lorsqu'à la naissance un bébé pleure, s'agite ou devient dystonique, il envoie un message de détresse d'intensité variable. La plupart des parents font rapidement la synthèse de cet appel avec la vulnérabilité du nouveau-né et se mobilisent pour essayer de lui répondre adéquatement; ceci d'ailleurs, même si la démarche est frustrante. ln utero, tant qu'il n'y a pas de nouvelle, bonne nouvelle... En principe. Mais les images et informations 24

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