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L'AUBE DES SAVOIRS ET DES DIEUX

De
224 pages
Peut-on rester indifférent à l’intelligence pré-verbale : celle des animaux, des jeunes enfants, ou plus encore celle des premiers hominiens qui, de Lucy à l’Homo Sapiens, ont vécu trois millions d’années sans parler ? Pendant cette longue période, l’homme a pourtant appris à apprendre, à se représenter le monde des choses avant celui des mots. Mais qu’en sait-on ? On sait ce que nous enseignent certes la paléontologie et l’anthropologie, la psychologie comparée, voire la psychanalyse, mais surtout l’ensemble des sciences cognitives. Toutes ces données multidisciplinaires permettent de concevoir une paléo-fiction vraisemblable expliquant, dès les premiers hommes, les processus d’acquisition d’un savoir par l’esprit.
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L'aube des savoirs et des dieux

Essai de neuro-anthropologie

@ L'Harmattan, 1997

ISBN:

2-7384-4946-8

Max de Ceccatty

L'aube des savoirs et des dieux

Essai de neuro-anthropologie

Préface de André Holley

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Du même auteur

La vie de la cellule à l'homme Coll. Points Sciences, Ed. du Seuil, 1962 Communications et interactions cellulaires ColI. Le Biologiste, PUF, 1983 Conversations cellulaires et communications Coll. Science Ouverte, Ed. du Seuil, 1991 humaines

À Emma, Léo, Samuel et Violette

PRÉFACE

L'homme de science est placé dans une situation frustrante: d'un côté il connaît l'heureuse excitation de voir surgir, jour après jour, de nouveaux éléments de savoir qui enrichissent le domaine particulier où il exerce sa recherche; de l'autre, il voit sans cesse se restreindre le champ des synthèses possibles et leur durée de vie. A peine prononcés, les discours de spécialistes sont déjà obsolètes parce que des faits nouveaux sont apparus, qui appellent de nouvelles interprétations. Cela n'est pas vrai au même degré de tous les secteurs du savoir. Les zones frontières entre disciplines sont plus exposées aux changements soudains que les noyaux durs de ces mêmes disciplines. Ainsi, de nos jours, la rencontre de la biologie et des sciences de l'Homme offre-telle l'exemple d'une explosion de recherches génératrices d'une moisson de données empiriques et d'un foisonnement d'hypothèses en quête de validation. Le savoir parcellisé de l'univers en expansion de la connaissance scientifique suscite chez l'homme de science des attitudes qui se répartissent entre deux extrêmes. La première est une forme de sagesse que recommande volontiers la communauté scientifique: cultivons notre jardin ou - variante plus moderne - défendons notre créneau, parlons de ce que nous pouvons énoncer avec l'autorité du spécialiste et taisons nous sur le reste, car toute incursion hors de notre domaine nous livrera à la critique impitoyable des défenseurs des autres territoires. A l'autre pôle, il y a d'autres hommes de culture scientifique qui pensent que la connaissance n'existe vraiment que lorsque les fragments de savoir sont intégrés à l'activité d'un esprit, assimilés par une conscience qui leur donne sens.

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Certes, il prend des risques intellectuels celui qui entreprend de construire un discours qu'il veut cohérent avec des éléments empruntés à des domaines de recherche éloignés du sien, car il lui faudra s'appuyer sur des données dont l'interprétation est encore incertaine, privilégier certaines hypothèses parmi plusieurs possibles, jeter des ponts entre disciplines traditionnellement séparées. Mais a-t-il vraiment le choix? N'est-ce pas l'illusion majeure installée par le positivisme rampant qui imprègne notre culture scientifique que celle de croire qu'un jour plus ou moins lointain verra s'organiser spontanément, en un savoir désormais complet, le puzzle des connaissances scientifiques jusqu'alors juxtaposées dans d'innombrables revues ou engrangées dans de gigantesques banques de données dans l'attente d'une telle parousie? Max de Ceccatty appartient sans conteste à cette seconde catégorie de scientifiques qui pensent que les lumières de la science ne doivent pas être mises sous le boisseau. Et singulièrement lorsqu'elles éclairent des questions aussi fondamentales que celle de l'émergence des traits spécifiques de la nature humaine. Biologiste, il a assez pratiqué la science pour ne rien ignorer des exigences de rigueur du discours savant. Mais il a aussi accueilli avec tant d'enthousiasme tant de données nouvelles offertes par la biologie des interactions cellulaires, par les sciences du cerveau et les sciences de la cognition, qu'il ne peut faire autrement que de s'interroger sur l'image de l'Homme que révèlent ces données et en livrer une interprétation personnelle. Et de proposer un fil conducteur pour relier les informations fragmentaires et reconstituer les processus en œuvre. La pensée de Max de Ceccatty va nous entraîner dans un parcours complexe. Entendons que nous emprunterons plusieurs chemins, passant plusieurs fois de l'un à l'autre. L'un d'eux nous conduira des ensembles cellulaires autoorganisés aux formes les plus élaborées de l'activité cérébrale et de la vie mentale. C'est déjà une aventure très excitante que celle qui nous fait découvrir le lien essentiel qui rattache les prodigieux mécanismes du fonctionnement cérébral aux humbles communications cellulaires. Le biologiste a un sens aigu des filiations et des émergences. Il est coutumier de cette démarche qui recherche dans les formes primitives de la vie 10

l'esquisse et l'origine de l'organisation des formes plus évoluées qu'elles annoncent. Elle est ici prolongée et transposée dans le domaine du comportement, de la psychologie individuelle et des relations sociales. C'est sur ce chemin que la pensée évolutionniste rencontre la cybernétique et les sciences de la cognition. Fait rare, tant il est vrai que les sciences cognitives sont davantage familières des états synchrones que des processus diachroniques. Mais une autre voie s'offre à nous, de sens pourrait-on dire opposé. C'est la reconstitution paléo-anthropologique qui mène du présent de l' Homme à son passé et à ses origines. Le départ s'effectue dans la luxuriance des connaissances actuelles puis, chemin faisant, les repères se font plus rares, les indices plus ténus. Il faut bien s'arrêter quelque part. Lucy, petit australopithèque qui ne parle pas encore, est promue figure emblématique de l'humanité à l'aube de sa genèse, attachante évocation de ce que pouvait bien être « l'homme avant l'homme », et personnage central d'une « paléo-fiction » au propos pédagogique. Il est enfin un troisième chemin. S'il est important de faire revivre et de mettre en scène Lucy et ses congénères, ce n'est pas seulement pour céder à la fascination qu'exercent d'aussi prometteurs commencements. C'est aussi pour saisir dans leurs premiers frémissements les prémisses d'une quête qui associe étroitement la connaissance et le sacré, le savoir et les dieux. Les potentialités cognitives des hommes de la lointaine préhistoire fondent leurs communications, d'abord muettes avant d'être langagières, et les nourrissent tout à la fois. Quand naissent les symboles qui introduisent l'indispensable jeu entre l'esprit qui se construit et le réel que transmettent les sens, la dimension du sacré se constitue dans le même mouvement qui verra émerger la conscience et la raison. Ce troisième chemin est celui d'une aventure spirituelle par laquelle l'humanité, en meublant de Valeurs son imaginaire collectif, se projette au-delà d'elle-même à la poursuite d'un but, d'un sens, qui n'a peut-être aucune réalité en dehors de la dynamique que son hypothèse engendre. L'aube des savoirs et des dieux est une interrogation sur l'origine et le devenir du sens de la transcendance et du sentiment religieux qui sont nés et qui perdurent dans une 11

humanité que les recherches scientifiques contemporaines révèlent à elle-même dans son immanence et sa naturalité. N'allons pas imaginer, cependant, que la question du sacré va se dissoudre dans un discours académique. Le savoir est bien là, certes, ample, pertinent et très riche. Mais, sur un fond d'argumentation scientifique énoncée à la troisième personne, une voix se fait entendre avec des accents qui nous convainquent que l'interrogation sur les dieux, les habitants de ces «territoires inaccessibles », n'est pas un pur exercice uni versitaire. La vision de l'Homme qui nous est proposée se veut fondée sans passion sur des connaissances avérées autant qu'elles peuvent l'être, et c'est précisément à partir de ces connaissances mêmes que nous sommes invités à reconstituer l'origine « d'une des productions supérieures conscientes de l'esprit humain », l'idée de Dieu. Comment alors imaginer l'inimaginable? Comment faire d'une production de l'humanité l'objet d'un Credo personnel? Max de Ceccatty n'apporte évidemment pas la réponse. Mais pose-t-il seulement la question? En un sens sans doute. Mais il semble chercher davantage à comprendre le sens et la portée anthropologique d'un processus, d'une construction de l'esprit qui est née avec les premières productions collectives des symboles et du langage et s'est développée plus tard comme une force capable de «tirer l'humanité en avant ». Ce qui importe, comprenons-nous, c'est finalement la valeur d'aiguillon que représentent le sacré et la religiosité, c'est la quête elle-même. Comme le laisse entendre la parabole du Docteur Livingstone, le but n'est peut-être rien d'autre que le chemin. Si donc l'auteur de L'aube... exprime une croyance, ce n'est certes pas celle que proclamerait un adorateur du Dieu d'Abraham ou un autre fidèle d'une quelconque «religion provincialisée ». Ce qu'il exprime peut être une forme minimale de croyance, lorsque l'interrogation prévaut sur la certitude, l'ouverture sur l'anathème, et ce n'est surtout pas le dédain. Nous ignorons tous, en stricte raison, s'il existe un « territoire» divin réel correspondant à la «carte mentale» que nous appelons idée de Dieu, mais celui qui le croit vaut celui qui le nie. Encore faut-il que le croyant veuille bien ne pas se fermer les yeux et, comme ici, regarder en face toutes 12

les bonnes raIsons que d'autres jugement.

ont de suspendre

leur

La réflexion philosophique qui se déploie à partir des acquis de la recherche empirique et des pistes théoriques qu'elle ouvre s'articule autour de quelques concepts parmi lesquels «communication », «processus» et «métaphore» occupent une place centrale. Tous les trois, chacun à sa manière, témoignent d'une appréhension naturaliste et continuiste du réel biologique et neuro-anthropologique. La communication est au principe de toutes les organisations et de toutes les émergences. La mise en exergue des processus relève de la même préoccupation qui privilégie la perception des continuités sur celle des ruptures. Les êtres, la personne, et peut-être Dieu lui même, s'inscrivent dans des processus dans lesquels on peut reconnaître le jeu des rétroactions de la cybernétique. Quant à la métaphore, elle se voit dotée d'un statut particulier. Si Max de Ceccatty lui accorde la plus grande importance, ce n'est pas en tant que figure de rhétorique que l'on doit se résigner à utiliser pour compenser la pauvreté du lexique lorsque le discours chevauche plusieurs catégories de savoirs. L'auteur nous rappelle qu'il n'est pas de langage naturel qui n'en fasse un usage incessant. Mais il va plus loin. Il en décèle le mécanisme dans des phénomènes extralinguistiques, dans les diverses représentations mentales d'un même objet imaginé, dans l'activité des modules neuronaux qui, par leurs connexions réciproques, échangent leurs versions du traitement de l'information à propos d'un même objet de perception... Lorsque Max de Ceccatty revendique le droit de parler de «la rhétorique des neurones », il nous demande de reconnaître comme homologues, moyennant un certain degré d'abstraction, des phénomènes considérés à deux niveaux différents du réel. Il est clair qu'il suppose également que ces phénomènes sont liés de quelque manière, relation causale ou filiation évolutive. Sous réserve que soit réalisée dans chaque cas «la concordance des faits et pas seulement la concordance des mots », comme il le recommande lui-même, nous le suivrons volontiers. 13

Nous savons désormais que les discours scientifiques s'expriment sur plusieurs registres. Le choix du registre pertinent dépend du niveau de la réalité observée et des outils de l'observation. Lorsqu'il s'agit du cerveau, les langages de la biochimie et de la biophysique qui parlent de molécules et de courants ioniques n'épuisent évidemment pas la réalité des neurones. Leurs inter-relations appellent l'usage d'autres systèmes de description, d'autres lexiques qu'il convient de rechercher dans les théories de la communication et de l'information, les modèles cybernétiques et informatiques. L'estimable avantage de ces autres outils de pensée dont les sciences cognitives font grand usage est que leur formalisme permet de les appliquer à des niveaux différents d'une même réalité pour explorer les analogies qu'elles recèlent et les comparaisons qu'elles autorisent à un certain ni veau d'abstraction. N'est ce pas un élément de réponse au plaidoyer pour une pensée métaphorique? Élément de réponse seulement, il est vrai, car les modèles formels s'en tiennent à la syntaxe des phénomènes, quelque peu en-deça du sens. Avec L'aube des savoirs et des dieux, Max de Ceccatty poursuit un programme de réflexion dont on peut rétrospectivement trouver l'annonce dans le titre du petit livre, De la cellule à l'homme, publié il y a plus de trente ans, et qui a initié des générations d'étudiants aux richesses de la pensée biologique. Il y eut ensuite Communications et interactions cellulaires dont la visée pédagogique n'annonçait pas l'ampleur de la métaphore qui sera pourtant proclamée dans Conversations cellulaires, communications humaines. On trouvera aujourd'hui dans le récit des aventures de Lucy le prolongement et l'amplification d'un même propos. Al' exposé des données scientifiques puisées dans de multiples secteurs de la recherche contemporaine font écho les interrogations que ces données ne peuvent manquer de soulever chez des hommes de culture qui les prennent au sérieux. Mais c'est un écho très personnel. Personnel, il l'est par le choix du thème du sacré, rarement abordé dans ce contexte. Il l'est aussi par le ton. Si l'impératif d'objectivité 14

et la visée didactique imposent à l'auteur de tempérer l'éclat de sa langue, la contrainte se relâche de place en place, pour notre bonheur. Et dans les formules fortes, les images justes, et... les métaphores d'une langue superbement maîtrisée nous reconnaissons tout à la fois le ton d'un homme de conviction et la voix d'un écrivain. André HOLLEY.

Professeur à l'Université Claude * André Holley est neuro-physiologiste, Bernard à Lyon. Il dirigea le programme national des cognisciences au CNRS et il préside actuellement le conseil scientifique d'un groupe ministériel qui rassemble les recherches en ce domaine. 15

INTRODUCTION

Une paléo-fiction futuriste
Ce livre est né d'une suite de discussions tranquilles entre amis, confrontant les nouvelles données et les idées reçues qui concernent « nos racines ». Il ne s'agit pas seulement de nos racines biologiques, qui nous rattachent à un lointain passé animal toujours présent dans nos cellules, mais aussi de nos racines psychologiques proprement humaines: celles de nos perceptions, de nos sentiments, de nos croyances, bref de notre esprit qui - bien qu'abritant des dieux - nous projette dans un futur de nature incertaine où Dieu serait finalement absent. «Nouvelles données» de la science... contre les «idées reçues» de la philosophie traditionnelle? Ce clivage est par trop convenu et demeure toujours aussi simpliste qu'il l'a toujours été. Nous ne l'avons pas retenu. D'autant moins qu'aujourd'hui de nombreux changements d'état d'esprit se sont fait jour... Même s'il apparaît que certains scientifiques ou philosophes continuent de placer nos origines et notre aussi continûment - n'admettent le regard de personne, pas même de l'homme. Le premier élément déterminant des changements d'état d'esprit provient de l'évolutionnisme et de la paléontologie qui ont reculé l'émergence de l'homme loin en arrière dans le temps. On la repère maintenant très en deçà de l'espèce que nous constituons depuis l' Homo sapiens sapiens. Nous sommes nés au voisinage de l' Australopithecus afarensis (LUCY), il y a quelque deux à trois millions d'années, sinon plus tôt avec une autre espèce d'Australopithèque. 17
destin sous le regard de Dieu, tandis que d'autres

-

tout

Ainsi, notre devenir s'est joué pendant une très longue période muette: l'homme n'était pas silencieux, mais bien muet. Le point central des nouvelles perspectives est là. C'est très en amont de toute parole, de toute capacité de langage parlé, qu'il faut situer et comprendre notre filiation et la construction primaire de notre esprit. Nous devons reconsidérer la plupart de nos références anthropologiques à la mesure d'une très lointaine histoire: avant la découverte du feu, des vrais outils et avant la naissance de l'art, à une période dépourvue de toute trace significative parlant directement à nos mentalités bavardes. En conséquence la «paléo-fiction» s'impose comme une méthode sans alternative. C'est un conte classique, guère moins fondé que bien d'autres récits formellement académiques traitant du même sujet. Mais c'est aussi un conte futuriste parce qu'il se construit d'une façon qui pourrait être prémonitoire de la manière ordinaire de concevoir l'homme, demain. En effet, les moyens que nous possédons pour déchiffrer le parcours du grand mutisme initial de l'humanité se sont considérablement enrichis au cours de ce siècle. Ils résultent d'abord des progrès accomplis dans l'étude de l'intelligence animale et de la psychologie de l'enfant. Si bien qu'il est possible aujourd'hui de suivre une ligne quasiment continue, une sorte de «zoo-anthropologie» rudimentaire, allant du système nerveux animal et du comportement automatique, au cerveau humain et aux volontés de sa conscience balbutiante. Plus encore, nos matériels et méthodes d'investigation ont bénéficié de l'essor récent des sciences dites de «la cognition» qui petit à petit, et à travers une floraison de recherches hétérogènes allant de la neurobiologie à la psycho-linguistique, l'informatique ou à l'intelligence artificielle - ont l'ambition de nous dire comment notre cerveau fait pour connaître, pour acquérir un savoir. Autrement dit, les sciences cognitives peuvent nous aider à comprendre comment Adam et Eve ont fait jadis pour croquer le fruit de «l'arbre de la connaissance », et pour revendiquer ainsi l'autonomie de l'esprit. L'aptitude de toutes ces recherches à nous éclairer sur certains mécanismes intimes de notre pensée nous offre un outil de choix pour imaginer nos racines silencieuses, de pré-'--

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hominiens et hominiens. C'est très progressivement que celles-ci nous conduisent vers le langage parlé et vers ce qui constituera donc l'objet central des sciences humaines: la vie psychologique et sociale de l' Homo sapiens sapiens que nous sommes. C'est pourquoi un des premiers objectifs à poursuivre activement dans la réflexion entreprise ici est ainsi celui d'un dialogue entre les sciences dites « dures» ou naturelles et les sciences humaines.. l'outil des sciences cognitives permet des affrontements critiques fructueux, face à l'anthropologie, la sociologie, ou la psychanalyse... voire la théologie. On constate de la sorte que si de nombreuses recherches semblent se limiter au substratum matériel de notre cerveau, et au fonctionnement physique de notre intelligence comme à celui d'un ordinateur sans émotions et sans fantasmes... les sciences cognitives posent quand même déjà - et malgré elles la plupart du temps - des questions sur ce qui soustend notre
«

sens profane du sacré»

aussi bien que la foi des

croyants. Les scientifiques ont beau feindre de ne s'en point soucier, tout se passe apparemment comme si, lassés de traîner encore une âme inutile au cœur de leurs travaux, ils voulaient s'en débarrasser une fois pour toutes. Dernier avatar nietzschéen? Après que fut annoncée la mort de Dieu, celle de l'âme est-elle visée? Le second propos futuriste de ce livre est donc de s'interroger, au-delà même des sciences humaines, sur l'éventuelle pertinence des affrontements entre les sciences dures du cerveau, et puis la vie de « l'âme », la transcendance et la foi religieuse. Pour y parvenir il faut transformer un dédain en débat entre tous ceux qui refusent de se poser des questions de ce genre: les uns par mépris de la science, et les autres par mépris de ce qui n'est pas de la science. Une mise en ordre et en forme des principales données disponibles - une « information» didactique pour tout dire - est donc un préalable nécessaire pour raconter notre préhistoire, hors des disputes. On peut plausiblement supposer comment nos ancêtres nous ont permis de percevoir le monde et ses « territoires» profanes et sacrés, d'en prendre une conscience nette et raisonnable, ou bien d'en rêver follement et de le rebâtir, en faisant connaissance avec soi-

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même, les autres et l'univers... sans avoir été capables d'en parler pendant des millénaires. Au cours de ce travail de reconstitution, nous constaterons sans ambiguïté qu'une activité vitale: la communication, même muette, a fait basculer l'ensemble des potentialités cognitives de l'homme préhistorique. La manière dont les communications se sont établies entre les hommes primitifs - et les symboles de plus en plus raffinés et de moins en moins naturels qu'elles ont engendrés progressivement - ont fondé notre style de vie actuel dès l'époque la plus reculée de notre préhistoire. Elles ont ouvert les horizons qui ont finalement débouché sur le langage parlé: si fulgurant qu'on l'a identifié au divin. Ces communications se sont développées au sein de sociétés - déjà organisées dans le monde animal - qu'elles ont contribué à faire évoluer et à construire sur des bases originales. Elles s'appuyèrent en effet sur des rapports interindividuels sans parole qui devenaient conscients et, par là, soumis aux volontés personnelles d'accord ou de refus, mais que nul n'aurait pu contester sans mettre en cause la survie du groupe. Les communications humaines ont ainsi généré une sacralisation de liens sociaux «incontestables », lentement offerts à la réflexion de chaque individu. Avec la production de symboles adéquats associés à ces liens, (mythes, rites, liturgies...) une idée s'est introduite dans les faits. L'idée d'une force contraignante, personnelle et collective à la fois, mais invisible derrière le visible. Les dieux se sont ainsi glissés dans les hordes primitives. Pour ce faire et pour être écoutés, ces dieux, quels qu'ils soient, n'ont jamais disposé que des moyens de communication que nous possédions pour les entendre. Au cours de notre évolution se sont alors dessinées en nous les premières images et ébauchés les premiers discours intérieurs fondamentaux que nous échangeons encore aujourd'hui avec eux, ou bien que beaucoup d'entre nous n'acceptent plus désormais de tenir. Au terme de ce parcours d'une paléo-fiction futuriste quelques constantes se dégagent. Tout d'abord, dans toutes les analyses et les disciplines on voit se développer sous un jour nouveau une vaste et très ancienne «philosophie des processus» qui englobe non seulement les sciences, avec la biologie, mais aussi les
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phénomènes de la conscience, de l'esprit et de la pensée. Dans cette vision du monde, l'essentiel n'est peut-être pas dans les choses et les êtres en eux-mêmes, mais dans les événements qui les construisent, les relient, les mettent en communication et les refaçonnent sans cesse.. dans « l'existentiel» a-t-on pu dire. A l'extrême (voire à l'extrémisme représenté par certaines recherches théoriques sur l'intelligence artificielle) ces choses et ces êtres «en euxmêmes» sont considérés comme n'existant pas, et cette philosophie devient alors celle de « processus sans sujet », des sortes d'événements mécaniques abstraits, qui ne tiennent pas compte des individus humains qui les vivent d'une manière personnelle unique. Au cours de notre vingtième siècle, les théories de l'information et de la communication ont joué un rôle majeur dans l'épanouissement de cette philosophie de l'existentiel et dans ses applications les plus concrètes. La cybernétique en particulier, avec ses mécanismes circulaires d'action et de rétroaction, nous a apporté des instruments conceptuels qui sont loin d'avoir épuisé les ressources qu'ils offrent. Ils nous invitent, notamment, à concevoir que le cerveau et la pensée de l'homme sont reliés à la nature et à la culture par des processus d'échanges en boucles, dont l'analyse toujours inachevée demeure instructive. Finalement, la signification du monde se construit dans notre tête et dans nos mots comme une série indéfinie de relations et de renvois en retour qui le façonnent au sein d'un système social et culturel. Le sens des choses glisse ainsi d'un individu à un autre.. et chacun, pour comprendre et être compris, adapte alors tous ces renvois par l'intermédiaire de métaphores incessantes. En effet, parmi les changements de contexte et les échanges circulaires qui se déploient dans de nombreux domaines de la vie humaine, on distingue la mise en œuvre constante, fondamentale, de transpositions de sens, de transcodages: bref de métaphores. A telle enseigne que l'expression verbale des métaphores apparaît en fait comme l'émergence récente et superficielle de mécanismes universels, d'abord silencieux, plus profondément enracinés à plusieurs niveaux: au niveau des activités cellulaires, au niveau des 21

communications inter-individuelles muettes, enfin au niveau des échanges du langage parlé où ces mécanismes créent les figures de style et la rhétorique des discours. L'élucidation d'une logique qui serait commune à tous ces niveaux de transpositions métaphoriques, pourrait demain rendre un peu moins opaques les interactions du corps, de la pensée, du verbe... et de la raison. En tout état de cause, si l'on considère, d'une part, que les processus naturels et culturels nous ont conduits à extraire du monde, et de la vie, de grandioses métaphores sacralisées et désignées comme étant la Vérité, la Personne ou Dieu... et si l'on considère d'autre part, l'indiscutable force de proposition et de créativité historique de ces métaphores qui expriment pourtant d'inaccessibles territoires... on redécouvre que, pour progresser, l'homme a toujours eu intérêt à se fixer des buts inatteignables plutôt qu'à croire qu 'il les avait atteints.

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