L'Autisme infantile ou le bruit de la rencontre

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L'enfant autiste évite la rencontre qui le submerge pour conserver paradoxalement un lien idéal aux autres mais sans leur présence. Perdant la notion d'altérité, sa pensée n'est plus reliée à son moi corporel et il est confronté à des angoisses catastrophiques d'effacement. Pour lutter contre des angoisses d'anéantissemenent, la recherche de fantasmes de scènes des origines pour se sentir exister, le rend particulièremement attentif à toute métaphore de rencontre, qu'elle soit d'animaux, d'objets, de sustances, d'espaces, de bruits ou qu'elle soit figurée par des mouvements en va-et-vient.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296325920
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Chantal LHEUREUX DAVIDSE

L'AUTISME INFANTILE OU
LE BRUIT DE LA RENCONTRE
Contribution à une clinique des processus thérapeutiques

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4650-0

Illustration de couverture: Albert Dürer, le Rhinocéros

Sommaire
INTRODUCTION

11

1.- UN PARADOXE DE L'AUTISME: L'EVITEMENT DE LA RENCONTRE ET LA CONSERVATION D'UN LIEN. 25 A.- LES DEPLACEMENTS DES INVESTISSEMENTS La recherche active d'émerveillement. Le détour par la métaphore. La détresse. L'adhésivité et la mise en mouvement. 39 39 40 48 51

55 B.- L'ETAPE DE PRE-CREATIVITE ET LA RESONANCE De la résonance en acoustique musicale à la résonance psychique. 55 Le principe de résonance. 69 L'altérité et la différenciation. 71 Le sens des mots. 76 La contrainte de la manifestation des pensées par le langage. 85 C.- LES MENACES D'ANEANITSSEMENT DANS LES PROCESSUS DE PASSAGES ET DANS LES CHANGEMENTS La métaphore des portes. Le temps figé et le déni du mouvement. La perception en négatif de t'entre-deux et les sensations fortes. D. - L~RR1VBB DANS UN CORPS

89 69 91 93 97 99 99 108 113

LES MISES EN FIGURES DU CORPS La mise en figure du corps béant. La mise en figure d'un corps creux. La mise en figure d'un corps poreux.

LES BORDS DU CORPS - L'EMBOÎTAGE DES REGARDS 119 L'inter-emboîtage des regards 119

La mise en figure d'un corps extensible, les bords du corps. 121 L'appel à un "fond qui tient" comme condition de remise en mouvement. 127 DES CONDITIONS DE MISE AU MONDE La réserve de la moitié du corps. La peur et les enjeux de la "mise au monde". II.- LA PENSEE METAPHORIQUE RENCONTRE
af-

131 131 132

ET LE BRUIT DE LA 139

SURVIVRE AU RISQUE D'ANEANTISSEMENT

LE BRUIT DE
145 145 153 157

LA RENCONTRE Le bruit qui réanime. La mobilité des changements de points de vue. Les sensations fortes pour réintégrer son corps.

b.-LA MISE EN SCENE DU FANTAS..ï\Œ DB SCENE PRIMITIVE ET DE SON REFOULEMENT 165 L'idée d'une rencontre réelle possible. 165 La relation cannibalique par incorporation pour se faire un corps. 172 L'interdit d'être au milieu de la scène primitive. 175 La réversibilité structurante des identités. 177 Cf- 'EXIGENCE D'UNE RELATION QUI NE SOIT QUE BONNEt8} L La peur d'être englouti par le regard de l'autre. 183 Les mots de haine qui déshumanisent. 189 Ne pas cesser de penser pour survivre. 201 d.-LA PENSEE METAPHORIQUE 207 Les mouvements de va-et-vient. Bouger pour se sentir vivant. 207 L'émerveillement. 209 La réanimation de la bouche perçue en négatif. 211 La pensée métaphorique et l'indifférenciation. 218 e.-LES ANGOISSES D'ABANDON ET D'ARRACHEMENT 223

8

Les zones corporelles concernées dans le vécu d'angoisses d'arrachement. 223 La condensation des événements traumatiques. Le transfert et le contre-transfert. 228 La déformation, la transformation, la formation. 235 La responsabilité de l'arrachement. 240 f.- L'ENTRETIEN DU MOUVEMENT PULSIONNEL 252 Les formes géométriques. Toute la largeur. 252 La souplesse de l'interchangeabilité des points de vue et la réversibilité. Une conscience élargie. 257 Figurer l'innommable. Entretenir le mouvement pulsionnel. 259 g.- LA DEPRESSION NOIRE ET LA RECHERCHE DE LUMIERE 265 Pleurer, la preuve suprême de sa condition humaine. 265 La mise en lumière dans le transfert de l'espace noir. 268 CONCLUSION INDEX thématique BIBLIOGRAPHIE 307 321 335

9

INTRODUCTION

La difficulté d'introduire un sujet comme l'autisme est liée tant à la complexité des origines de cette pathologie si handicapante, qu'aux interrogations sur la vie ante et post-natale qui n'a pu se dérouler avec facilité ni pour le bébé ni pour les parents. Dans de nombreux cas, des moments dépressifs entourent la naissance et font penser à une dépression "a-partum" vécue chez le bébé comme chez la mère. Si la mise en place relationnelle ne peut pas s'établir dans de bonnes conditions, quelles qu'en soient les causes, les parents corrune le bébé en souffrent tout autant et des excès en tout genre s'installent, que ce soit le rejet massif, l'évitement, la fusion, ou des comportements paradoxaux, dans des stratégies de survie, pour tenter de combler des failles existentielles profondes. L'autisme primaire s'installe parfois dès l'état foetal ou dans les semaines suivant la naissance. L'autisme secondaire peut être repéré vers la troisième année chez d'autres enfants. Quoi qu'il en soit, les conséquences en sont toujours dramatiques dans la socialisation et les apprentissages qui ne peuvent pas se mettre en place.
Les rencontres sit1gulières avec chaque enfant que j'ai suivi dans le cadre des psychothérapies individuelles ont été à chaque séance un enseignement précieux. Elles continuent à forger et à modifier les a priori théorico-cliniques que j'avais. L'objet de cette recherche est de

faire

part

de ce qui a fait avancer les thérapies avec ces enfants si

étranges à partir de quelques aventures thérapeutiques dont je témoignerai, et de ce qui m'a permis d'aborder ces enfants avec un sentiment de familiarité. La question qui me préoccupe est de penser plus avant de quelle façon théoriser les angoisses catastrophiques et les contacts avec autrui dans la clinique de l'autisme. A partir de la présentation de cas cliniques d'enfants et de jeunes autistes entre sept et vingt ans, avec ou sans langage, que j'ai suivis

depuis cinq ans dans le cadre de psychothérapies individuelles en I.M.E.l, je propose d'étudier la nature et les formes de pensée chez
ces enfants.

Je ne me limiterai pas à l'autisme dit "de KANNER" et je souhaite élargir mon étude à différents cas présentant des troubles autistiques sévères qui invahissent complètement ou partiellement la personnalité. Si les suivis de quelques enfants autistes avec langage m'ont beaucoup aidée à me figurer les angoisses qui les traversent et m'ont éclairée sur leur façon de penser et de ressentir les situations qu'ils vivent de manière souvent si étrange, les rencontres thérapeutiques avec les enfants autistes sans langage verbal m'apprennent à tenir le plus grand compte des effets contretratlsférentiels qui me traversent à leur contact. D'autre part ces enfants ont souvent éveillé en moi une ouverture à ma propre créativité pour les accompagner au mieux dans des moments de découragement ou lorsque les répétitions envahissent les séances. Ces enfants ont la capacité de nous faire vivre des rencontres qui paraissent parfois hors temps, où le temps est comme étiré. Ils sont aussi capables de nous faire éprouver des clivages du corps et des pensées. La condition pour accepter ces états et leurs conséquences dans le contre-transfert est, dans mon expérience, une écoute et un échange avec ces enfants passant par des va-et-vient entre la pensée moïque et la pensée métaphorique. Ce va et vient permet de leur faire goûter peu à peu au plaisir du sentiment d'altérité.
La pet1sée da!1s laquelle les et1fants autistes restent "coincés" a fait étrangement écho en moi avec les premières étapes de créativité que j'ai pu vivre dans mon expérience artistique. C'est la particularité de cette étape que je souhaite développer dans cette thèse qui ne concernera cependant que la clu1ique de l'autisme. Ainsi je défmirai la pet1sée métaphorique et la place de la pensée moïque dans l'organisation psychique des enfants autistes. J'interrogerai le rapport de la pensée au langage chez les autistes ayant accès au langage. Je montrerai en quoi la pensée métaphorique dans
1 lM.E. : Institut Médico-Educatif. Les enfants de cette institution ont également une prise en charge éducative et parfois un éveil scolaire. 12

l'autisme est bien différente d'une pensée délirante et interroge la pertinence de la "théorie de l'esprit". Les enfants autistes n'ont-ils pas d'accès à la perception des états émotionnels chez les autres? Quand je préciserai ce que je me représente de la nature de la pensée chez les enfants autistes, j'émettrai des rése1Vesquant à l'engouement pour cette théorie de l'esprit développée par Uta FRITH et LESLIE, en particulier son hypothèse selon laquelle les enfants autistes ne peuvent pas se représenter ce que pensent ou ressentent les autres. Les cas cliniques dont je parlerai tendent à apporter un autre point de vue et fondent mes hypothèses théoriques sur la nature de la pensée chez des autistes et leur rapport avec les éprouvés corporels. Certains éléments cliniques seront étudiés à travers ce prisme, tels que les stéréotypies, la recherche d'éblouissement, les tournoiements, les automutilations, etc. Ce qui m'amènera à spécifier la nature du transfert et du conttetransfert avec ces enfants et je proposerai quelques éclairages d'un travail psychothérapeutique spécifique. Je discuterai la question de "l'attaque des liens"2 développée par BION, dont 011parle trop souvent me semble-t-il comme un refus des liens. Je pense que les autistes ont accès à la pensée métaphorique et ont même une facilité à se mettre dans le point de vue d'autrui. Je développerai cette hypothèse à partir de la clinique des enfants que j'ai pu suivre. La difficulté de l'enfant autiste à fixer son regard sur autrui estelle à comprendre comme une attaque envieuse contre l'objet, ou plutôt comme une protection contre un risque d'intensité émotionnelle trop forte dat1s la relation, qui se transformerait en relation ingérable ? Dès qu'un débordement émotionnel submerge l'enfant, la relation devient trop excitante et persécutrice. Pour apaiser son angoisse, il tente alors de se soustraire de la relation. Ce qui irait à l'encontre de ses attentes. C'est la crainte du rejet et de l'abandon consécutif à un investissement intense qui fait que l'enfant autiste se protège ou s'interdit la relation, pour mieux conserver l'idée d'une relation toute b0n11e qui soutient son sentiment d'existence avec continuité, même si la relation est évitée provisoirement. Telle est
2 BION W. R., (1959), "Attaque des liens", !nt Psycho-AnalYsis, 40, n05-6, Ed. fr. Reflexionfaile, PUF, 1983, pp. 105-123

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mon hypothèse. L'attaque des liens peut se manifester par l'évitement de la relation ou par le rejet de tout ce qui l'entoure en le cassant ou en le jetant. Cela peut être compris comme un dégagement de l'enfant qui essaie de se différencier pour se recentrer, à un moment où il est submergé émotionnelIement par la relation à l'autre. Le but de cette différenciation serait de mieux aborder la rencontre. L'évitement de regard peut de façon paradoxale donner l'impression à autrui d'un refus haineux et d'une attaque envieuse du lien, alors que les enjeux se situent à mon sens à l'inverse de ce qui est manifesté. Je me situe dans la mesure du possible du point de vue des enjeux plutôt que de celui des comportements qui sont souvent paradoxaux, particulièrement dans des organisations en faux-self, selon le concept de WINNICOTI3, auxquelles les enfants autistes ont recours.

Je considère que l'autisme se met en place comme une défense pour sauvegarder le lien, malgré les comportements autistiques qui tendent à manifester le contraire. En reprenant la littérature sur l'autisme, je vais défendre ce point de vue qui peut paraître au premier abord surprenant, voire même paradoxal. Je travaillerai la question des rapports entre la psyché et le soma dans l'autisme. Dans quelle mesure peut-on parler de confusion chez Penfant autiste ou chez son interlocuteur? Qu'en est-il de l'impression de cOt1fusiol1 de délire qu'ils manifestent? ou J'aborderai aussi les questions de la défaillance du pare-excitation et du destin de l'excès émotionnel ou sensoriel, ainsi que les stratégies que ces enfants mettent et1 place pour résoudre cet excès, en particulier le rejet de tout ce qu'on leur propose et le recours au clivage. J'évoquerai également trois stratégies autistiques de survie (d'un POU1tde vue topique) que j'ai pu retrouver chez différents enfants autistes:

3 WINNICOTI D W., (1958), Col/ectedpapers. Through paediatrics to psycho-analYsis, Tavistock Publications, Londres, trad fro : De la Pldiatrie à la psychanalYse,Paris, 1969, 466 p.

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. Le refuge dans les pensées clivées du ressenti corporel, avec un corps figé, gelé, en attente; . Le refuge dans son corps clivé des pensées par l'entretien de l'auto-sensualité et des éprouvés corporels, avec le recours aux objets autistiques ou aux formes autistiques (ce qu'a développé Francès TUSTIN), dans une crainte de discontinuité de la pensée; . Ou l'installation dans les mouvements de va-et-vient visant au maintien d'une passerelle entre les pensées et le ressenti corporel, sans que l'enfant parvienne à investir ni ses pensées ni ses éprouvés corporels. Son seul but serait de vérifier l'existence des parties clivées.

F. TUSTIN parle des découvertes de FRAIBERG, à propos des réactions de "gel" présentées par les bébés qu'elle a examinés: "Sur ce gel Fraibet;gécrit: 'Ce comportement st celui d'une totale e
immobilisation, un gel de la posture, de la mobilité, de la parole". '.rJ

Le gel de la posture, de la mobilité et de la parole serait une conséquence de la première stratégie de survie, de refuge dans les pensées clivées du ressenti corporel. Je mettrai en évidence les fantasmes d'annihilation et d'anéantissement associés à la rencontre de l'enfant autiste avec autrui, et leur répercussion sur la possibilité de fantasmer la scène des or1gtnes. Ainsi sera travaillée la question d'une mise en résonance entre la terreur destructrice au moment des rencontres et la possibilité de fantasmer une scène des origines constructive. Je mettrai en évidence la nécessité d'un travail thérapeutique sur les fantasmes de scène des origines et sur les difficultés massives de l'accès à l'ambivalence. J'étudierai les difficultés d'envisager l'existence de trois personnes sans en exclure une des trois, dans des moments d'élaboration des fantasmes de la scène des origines. Il existe un risque pour l'enfant dans ces moments de se retrouver datlS des ambiances incestuelles, au sens de RACAMIER. Ce qui entraîne l'annulation de l'élaboration de ces fantasmes.

4 11JSTIN F., Validations des découvertes sur l'autisme, in "Psychanalyse des psychoses de l'enfanr',]oumal dela PfYchana!Jse deJ'Enfant,1988, pp.127-134. FRAIBERG S., "Pathological Defenses in Infancy") P*!Jchoana!Jse Quarte!y,LI, 1982. 15

Je montrerai en quoi la rencontre avec un enfant autiste réactive pour lui la construction de fantasmes de scène primitive, et comment l'interdit de participer à la rencontre de ses origines l'exclut de la relation au moment où l'élaboration de ces fantasmes lui permet de se sentir exister. Ce qui entraîne paradoxalement l'annulation de ses fantasmes. Je décrirai les tentatives de vérification de l'existence des parties clivées, et les angoisses spécifiques qui sont liées à cette question, comme le risque d'isolement dans ses pensées ou les angoisses d'interruption des pensées, ou bien encore la terreur de l'arrêt du mouvement de la vie. Je discuterai alors la nécessité du recours au fantasme de perforation et la fonction économique de l'encapsulement et des fantasmes d'intrusiol1 dans les organisations autistiques. Après avoir présenté ces hypothèses, je proposerai des pistes de réflexion COl1cemantle ressel1ti d'attaques aux yeux qu'éprouvent les enfants autistes et la fonction des fantasmes de regard piquant. Je proposerai des hypothèses COtlcenlantla fonction de stéréotypies: mouvements de leurs doigts devant les yeux et recherche d'éblouissements. Je mettrai en évidence la part dépressive maternelle dans certains cas, pendant la grossesse ou après l'accouchement ainsi que la place du père. Je décrirai les tentatives de réintégration de la pensée clivée au corps, par les éprouvés corporels, pour passer de la pensée métaphorique à la pensée moïque. J'évoquerai aussi les étapes de "retour dans le corps", ainsi que le recours aux images géométriques en mouvement. Les conditions d'accès au sentiment d'altérité et à la rencontre avec l'autre seront développées. Les questions de la préservation d'un lien idéal avec autrui, des mouvements de va-et-vient et de la recherche de redifférenciation seront discutées. Puis je parlerai de la nécessité de partage des moments extatiques et de recherche de résonance pour que ces enfants puissent traverser ces épreuves. Je préciserai ce que j'entends par "résonance" psychique, comme métaphore de la résonance en acoustique musicale. 16

Je me situe dans une perspective psychanalytique qui tente de travailler sur les enjeux des difficultés relationnelles. D'un point de vue méthodologique, mon travail de recherche n'est pas une étude statistique, ni une étude comparative, ni le résultat d'une observation d'un point de vue extérieur à l'institution. J'étudie les enjeux inconscients de quelques enfants autistes qui ne peuvent être abordés qu'à travers le transfert et le contre-transfert dans une perspective psychanalytique clinique. Ce qui nécessite de partir de la clinique de quelques cas d'enfants présentant des défenses autistiques que j'ai suivis en psychothérapie individuelle. Cette méthodologie permet d'approfondir les connaissances et les hypothèses théoriques à partir de la clinique. L'objet de cette thèse est une contribution théorique à la compréhension de la clinique de l'autisme infantile et des enjeux transférentiels et contretransférentiels dans les soins psychothérapeutiques. Il ne s'agit pas ici d'une théorie complète sur l'autisme mais d'un éclairage particulier de certains troubles autistiques dans le souci du respect de la singularité de chaque cas. Certains mécanismes de défense et leurs enjeux, communs à de nombreux autistes, seront également mis en exergue. D'un point de vue théorique, je prends comme postulat les concepts développés par FREUD, liés au travail du rêve, tels que le déplacement, la cOl1densation,la projection, la métaphore, l'inversion en son contraire, mais aussi les concepts de pulsion, d'ambivalence et la notion de clivage, pour défmir la nature de la pensée chez les enfants autistes. Mon travail 11econsistera pas à développer ces concepts, mais dans la lignée des post-Freudiens, d'étudier l'autisme et la spécificité de ses mécanismes. Je mettrai en évidence ce que la psychanalyse peut apporter à la défmition de ce qu'est l'autisme et aux orientations de soins et de suivis. Il me paraît délicat de discuter les théories que les auteurs ont bâties à la lumière de I011guesexpériences cliniques et de leurs réflexions. Je me permettrai cependant de soulever quelques points 17

théoriques, tels que je les ai compris, afm de me situer par rapport aux auteurs. L'éclairage que j'apporte n'a valeur que de nuances et n'engage que mon point de vue à partir de mon matériel clinique. Je tenterai de me tenir à l'écart des querelles de chapelles concernant les différents courants de pensée quant aux origines de l'autisme. Si ces débats ont participé aux avancées sur les théories de l'autisme, ils ont souvent nui au suivi des enfants et de leur famille dans des excès d'orientation purement psychanalytique ou d'une approche comportementaliste purement inspirée des théories cogtlitivistes de la théorie de l'esprits. Je vais brièvement rappeler l'actualité de cette question par un très bref historique quant aux orientations théoriques sur les causes de l'autisme. Bruno BETTELHEIM, a parlé de la question de l'origine de l'autisme en se centra.tltsur la mauvaise relation parents / enfant. Il a prôné la séparation des enfants de leur famille, puisqu'il mettait l'accent sur la responsabilité exclusive des parents dans l'incapacité de l'enfant à entrer en relation avec autrui. Si Bruno BETTELHEIM6 à la suite de Léo KANNER7, a fait avancer la recherche concernant l'autisme et SOiltraitement, il a fait cependant réagir les familles qui se sont vite associées pour revendiquer leur droit à participer à l'éducation de leurs enfants sans plus se sentir culpabilisées ni exclues. Ces associations de parents ont eu tendance à rejeter en bloc

la psychanalyse exCluatltpar là-même la

part

relationnelle dans

l'origitle de cette pathologie en se privant des soins psychothérapeutiques basés sur le relationnel. Malheureusement cela a entraîné Utl engouement pour les hypothèses d'une origine
5 FRITH U., Autism: Explaining the Enigma, traduit en français de l'anglais par A. GERCHENFELD, L'énigmede l'autisme,Paris, Odile Jacob, 1992 : 318 p. ; 1996 :

322p.
6 BE1TELHEIM B. et KARLIN D., Un autre regardsur la}ô/ie, Paris, Editions Stock, collection Pluriel, 1975, 306 p. BE1TELHEIM B., (1969), The emp!y}ôrtres, traduit de l'anglais par R. HUMERY, La forteresse vide: l'autisme infantile et la naissance titi soi, Paris: Gallimard, collection connaissance de l'inconscient, 1984 ; 1992 ; 1994 : 585 p., 1998 (nouv. tirage) : 862

p.
7 KANNER L., Autistic disturbances of affective contact, NtnIOus child, 1942-1943, 2-3, 217-230, in Berquez G., L'autisme injàntile, Paris: PUF, 1983

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génétique exclusive de ces troubles. Cela a eu pour conséquences fâcheuses de proposer de transformer les objectifs de soins du côté comportementaliste et de classer l'autisme du côté du handicap, à l'origine de la loi votée récemment reconnaissant l'autisme comme un handicap. L'espoir de trouver la cause génétique de l'autisme a orienté l'accompagnement de ses enfants dans des excès éducatifs voire même de dressage, qui les déshumanisent parfois, excluant les enjeux et le sens des échanges relationnels. Actuellement les propos évoluent. L'accent est mis davantage sur la difficulté du bébé à potentialité autistique, à s'accorder aux ffiÎcrorythmes avec sa mère. Ce qui entraîne des ratages de rencontres à des moments fondateurs de la capacité à entrer en relation avec autrui. La fragilité des enfants sur Wl plan neurologique est reconnue sans qu'aucun facteur ne soit statistiquement déterminant, comme par exemple le mauvais fonctionnement d'un neuromédiateur comme la sérotonine chez un faible pourcentage d'enfants autistes, ou comme l'X fragile. Différentes recherches s'orientent vers l'étude au niveau du système nerveux central, le rôle des hormones, les recherches sur l'immWlité, les intolérances alimentaires, sur l'intégration sensorielle, les souffrances foetales, les troubles pré et post-partum, etc... Nous ne savons pas si ce sont les difficultés d'accordage relationnel qui entraînent des cOl1séquencesneurologiques fâcheuses ou si ce sont les fragilités neurologiques qui bloquent le traitement de l'information pour décoder les micro-rythmes relationnels empêchant des réponses adéquates et l'installation de la relation. Actuellement les recherches tendent à mOl1trer qu'aucun signe neurologique ne déclenche l'autisme pas plus qu'une difficulté relationnelle. Ainsi, les psychat1alystes comme les cognitivistes s'accordent à trouver de plus en plus d'intérêt à travailler en complémentarité et en bonne intelligence, avec moins d'excès dans les orientations de soins et surtout en évitant l'exclusivité d'une approche au détriment des autres. Ainsi les psychanalystes peuvent bénéficier dans leurs recherches d'apports des études du courant cognitiviste tout en tenant compte de la part relationnelle qui a pu jouer dans le déclenchement de cette pathologie de la relation et des occasions de bonnes rencontres pour relancer leur croissance psychique et relationnelle. Les programmes éducatifs inspirés des courants 19

cognitivistes et comportementalistes méritent d'être nuancés avec l'apport de la psychanalyse, afm de cibler davantage les apprentissages avec l'éclairage des enjeux relationnels. Les chercheurs s'accordent à reconnaître une pluri-factorialité dans les origines de l'autisme sans qu'aucun des facteurs ne soit déterminant. Les familles sont maintenant les bienvenues pour échanger avec les wlités de soins et reprendre leur rôle dans l'éducation de leurs enfants. Je retiendrai de cette évolution des idées, l'intérêt de faire rencontrer des approches de soins complémentaires afm qu'elles soient au service d'un mieux-être des enfants et de leur famille. Cette orientatiol1 C011cemant a défmitio11des origines de l'autisme l influence la défmition de l'autisme et le type de soins proposés. C'est une question fondamentale à laquelle je souhaite apporter ma contribution. Je mettrai en évidence ce que la psychanalyse peut apporter à la défmition de ce qu'est l'autisme et aux orientations de soins et de suivis. Tant que les soins gardent un objectif humanisant et éthique, les enfants autistes si gravement atteints pourront ainsi bénéficier d'apports complémentaires sans excès, pour retrouver du sens à leur existence. En contribuant à apaiser leurs angoisses, nous pouvons imaginer qu'ils pourront découvrir des instants de bonheur de rencontres avec les autres pour construire l'assurance du droit à un statut plus humain. Quelles que soient les origines de l'autisme les conséquel1ces se traduisent par des troubles graves de la relation. Je distitlguerai les comportements ou les symptômes que mar1Îfestent les enfants autistes, des enjeux qui les sous-tendent. Je mettrai en valeur la fonction économique de tels comportements ou des symptômes. Je proposerai des clés thérapeutiques qui m'ont été précieuses pour considérer les symptômes comme des signes à partir desquels on peut s'appuyer pour favoriser une mise en figure des souffrances psychiques en quête de représentation. Ces stratégies autistiques sont mises en oeuvre dans une économie psychique, pour se différencier face à une intensité

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émotionnelle ingérable qui risque de mettre l'enfant dans la confusion. J'interrogerai les rapports entre la psyché et le soma à la suite de WINNICOTf8, dans ce que j'en perçois chez les enfants autistes. Je discuterais volontiers la question du "conflit esthétique"9 que
1vŒL TZER a proposée.

Je pense que le bébé porte en lui une préconception de la beauté ainsi qu'une attirance pour la recherche de résonance. Il va dès sa naissance être en quête de sa mise en oeuvre. Quand la mère peut faire écho à cette recherche d'émerveillement, et que l'enfant peut s'accorder aux micro-rythmes relationnels avec elle, il peut l'investir, rechercher activement la relation avec elle, et se procurer à nouveau ces rencontres merveilleuses. Par contre l'enfant autiste, exigeant au plus haut point dans la qualité d'échange relationnel, ne parvient pas pour autant à s'accorder aux micro-rythmes de sa mère. Pour conserver la relation, il exige une assurance de différenciation, qui va souvent à l'encontre du maintien de la relation. TI renonce alors à trouver ces moments merveilleux dans la relation avec elle. Son pareexcitation encore défaillant ne peut contenir des intensités émotionnelles trop fortes. Il rechercherait ces moments d'émerveillement en les auto-créant. Je développerai cette notion dans les chapitres suivants à partir d'expériences cliniques de rencontre avec des enfants autistes, à la lumière d'expériences de créativité, dans sa première phase que je nommerai pré-créativité, avant que se concrétise sur le plan existentiel sa manifestation. Certaines stéréotypies comme le clignement des yeux par exemple, contribueraient à créer des effets d'éblouissement avec la lumière tout en faisant barrière avec l'environnement.

8 WINNICOIT

W D., 1949, "L'esprit et ses rapports avec le psyché-soma", in De

la Pédiatrie à la p!ychana!yse, Paris, éditions Payot, 1958, pp.135-149 9 MEL1ZER D.,(1988), The Apprehension of BeaN!]. The Role of Aesthetic Conflict in Development, Violence and Art, The Roland Harris Educational Trost, traduction fro : L'appréhension l'art, éditions de la beauté. Le conflit esthétique. Son rôle dans le développement, la tiolence, du Hublot, 2000, 254p

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Je m'interrogerai sur le problème du refus ou non des liens avec la notion de clivage pour ne conserver que le lien idéal. Je montrerai en quoi il s'agit moins d'une attaque contre les liens, que d'une conséquence d'un clivage pour conserver le lien idéal. Les apports de C. ArnANASSIOUI0 concernant le clivage m'ont paru particulièrement intéressants. Aux vues des éléments cliniques de suivis d'enfants autistes qui ont inspirés mes réflexions, il m'a paru nécessaire de réinterroger l'adéquation entre les prises en charge des personnes présentant des comportements autistiques et les enjeux de sauvegarde de la relation au prix d'ut1 encapsulement.
Les questiolls seront traitées de la façon suivante:

Dans la première partie: "Un paradoxe de l'autisme: l'évitement de la rencontre et la conservation d'un lien", je présenterai les points de réflexion théorico-cluliques précédemment cités, développés à partir de vignettes clmiques choisies en fonction des thèmes, et je défmirai la notion de résonance. Dans la deuxième partie: "La pensée métaphorique et le bruit de la rencontre", j'exposerai ces questionnements à partir du cas clinique d'un jeut1e autiste avec langage que j'appellerai Fabrice. J'ai fait le choix de présenter chronologiquement, dans cette partie, l'intégralité des séances que je commenterai au fur et à mesure, dans un souci de traduction des étapes d'élaborarion. Je préciserai ce que j'entends par la pensée métaphorique. Les sttatégies de défenses autistiques pour lutter contre des at1goisses catastrophiques seront développées ainsi que les conditions de rencontre dans le cadre tra,nsférentiel. L'apport de bribes de séances avec d'autres enfants autistes confrontera mes propositions théoriques à l'épreuve de la clinique. L'élaboratiol1 de pOUlts théoriques se cOllstituera au cours des
10 A1HANASSIOU C.t lA psychanalytique, 1996, 263 p.

défense maniaque, Paris

PUF, con. Le fait

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développements cliniques, en tenant compte de la singularité d'expression de chaque enfant autiste.
Au cours des différentes parties présentées, je montrerai en quoi le travail thérapeutique avec les enfants autistes m'a sensibilisée aux étapes que toute personne traverse dans son développement normal, sans s'y arrêter. il sera plus aisé de repérer comment les étapes ratées peuvent enclaver des noyaux autistiques dans la psyché.

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Première partie

UN PARADOXE DE L'AUTISME: L'EVITEMENT DE LA RENCONTRE D'UN LIEN. ET

LA CONSERVATION

'î.,orsque le regard ne peut supporter ce qu'il voit, il subit l'éblouissement. Car ne pas supporter n'équivaut pas simplement à ne pas voir: il faut d'abord percevoir,

sinon voir nettement, pour

éproUtler

ce que ton nepeut

supporter. Il s'agit en effet d'un visible que notre regard ne peut soutenirj ce visible s'éprouve insoutenable au regard, parce qu'il le comble sans mesure, Il tinstar de l'idole ,. le regard ne garde plus aucune réserve de vision libre, le visible envahit tous ses angles de visée, il accomplit t adequatio - il comble j mais le comble va de lui-même au delà de luimême j il va au comble, trop loin. ~.J Le phénomène saturé, du fait de l'excès de l'intuition en lui, ne peut se supporter par aucun regard à sa mesure, il ne se perçoit par le regard que sur le mode

négatif cfune perception impossible
l'éblouissement.

-

exactement de

"

J.L. MARION "Esquisse du phénomène saturé", Etant donné. Essai d'unephénoménologie la donation, aris: PUF, coll. de P EpÛDéd1ée,1997,pp. 284-285

'~.. Ce qui retient de voir, ce sont justement yeux remplis de splendeur... "

des

PLATON

Rlpub/iqlle,

515a et 517 a

De nombreux enfants qui présentent des défenses autistiques ne parlent pas : ils ont pourtant parfois la capacité de dire 'Maman" ou 'Papa'~ Si l'on peut apprécier le bonheur avec lequel ils parlent de leurs parents et les réclament, Je veux voirMaman" ou Je veux voir Papa",il est surprenant d'apprendre et de constater qu'en présence de ceux-ci, leur proximité et leur contact leur sont insoutenables, et l'évitement du regard, fréquent. Cette attitude de retrait est d'autant plus forte que les parents manifestent un intérêt, une attention ou une demande à leur enfant. C'est alors que les enfants font appel à leurs défenses autistiques, afm de calmer leur angoisse: stéréotypies, balancements, absences, évitement du regard, éloignement, cris, automutilation parfois, raidissement du corps, etc... Les parents ressentent cet évitement avec douleur bien sûr,

parfois avec un sentimentde culpabilitéà être ainsi refusés par leur
enfant. Pour pallier à leur souffrance, les parents peuvent surstimuler ou désinvestir leur enfant. Parfois un rejet, et trop souvent une déception douloureuse peuvent être à l'origine de violence, de sentiments ambivalents ou de réactions contradictoires. J'émettrais volontiers l'hypothèse que l'évitement de la rencontre avec ses parents qu'il aime est la garantie impérative pour l'enfant autiste de les garder en présence et de continuer à se Setltir exister. L'enfant a envie d'être en contact alors même qu'il a renoncé au moyen d'être en contact: tel est l'un des paradoxes de l'enfant autiste. Je montrerai plus loin en quoi ce paradoxe ne l'est plus d'un point de vue économique. Je mettrai cela en rapport avec la mise en place difficile des interactions précoces entre le bébé et la mère. Si l'on suppose qu'à ce moment-là le bébé a vécu des angoisses catastrophiques mettant en péril son sentiment d'exister11,l'ouverture du bébé au désir de rencontre avec ses parents devient alors synonyme d'appel SatlS écho, sans retour, d'abandon, de solitude
Il Je ne développerai pas ici les causes diverses qui peuvent s'ajouter au traumatisme primaire de la séparation par la naissance, d'empiètement de l'environnement et des moments d'absence physique ou psychique de la mère, et le manque de soutien du père. 27

mortelle. Cet appel déclenche alors des angoisses catastrophiques auxquelles le bébé ne peut faire face. Les recherches en éthologie faites par HARLOW ainsi que celles menées par AINSWORTII12 chez les petits humains, ont permis de montrer la persistance de la demande d'attachement du bébé à sa mère pendant un long temps même si la mère ne se manifeste pas. Dat1S d'autres cas on peut envisager qu'un bébé sur-stimulé par sa mère ou son entourage ne peut faire face à autant d'excitation. Il peut tout autant adopter une attitude de retrait pour ftltrer le trop d'excitation venant de l'extérieur. Cet excès déclenche une at1goisse dévastatrice qui submerge le bébé qui n'a pas encore constitué Ut1pare-excitation suffisant, qui serait pourtant nécessaire pour ftltrer les perceptions insoutenables venant de l'extérieur, ou pour contenir la massivité de ses angoisses intérieures. La coordination mère-enfant dans des micro-rythmes au cours de l'interrelation permet de constituer le pare-excitation dont l'enfant a besoin pour ne pas se sentir débordé.
On peut alors comprendre comment un bébé renonce à la mise en relation que lui propose sa mère ou à son activité motrice, qui lui
12 HARLOW H.F. :

"La force irrépressible du besoin d'attachement, du besoin d'amour, apparait à l'lvidence dans une expérience menle par HarloJll avec de jeunes singes rhésus. Ceux-a ltaient nés, par insémination artificielle, de t~ères orphelines'" comme les appelle Harlow, mères rendues psychotiques par un Îso/emmt explrimental Ces t~èreJ-otphelil1eJ" n'avaient jamais COl1l1U tJllCllnesorte" aJfectiol1et elles avaient refilsl le mâle. Si l'on n) prenait garde, de telles mères hlaient leurs petits. Cependant les bébés singes ne se laissaient pas décourager, lIils luttaient jour aprèsJOUt; semaine après semaine, pour établir le contact avec leur mm. Ils s'agrippaient à leur dos, ils tentaient continuellement d'établir le contact avec leur ventre 011 leur poitrine" et sur la photo il/ustrant le texte de Harlow(1970, p. 4 J) on voit comment /e bébé singe regarde intensément sa mère qui, pourtant, détourne de It/i son propre regard'.

"Love created, love destroyed, love regained", in R. Chauvin (sous la direction de),
Modèles animaux titi comportement humain, Paris, Ed. du CNRS, 1970, pp. 13-61 AINSWOR1H M.D.S. : uChez les bébés humains, AinsJvorth (1977) a également montré avec ffuelle opiniâtreté se développent ces comportements d'attachement, même lorsqtle la mère ne donne allCtln signe positif de feed-back et même lorsqu'elle est ,getante.

"Attachment theory and its utility il1 cross cultural research", in P.H. Leidemllan, S.K TuIkin, A. Rosenfeld (eds), Culhlre and infan~: variationsin humall experience,New York: Academic Press, 1969

"

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permet de l'appeler, rejetant ainsi l'interaction relationnelle désormais associée à un risque de non-retour dévastateur de la toute puissance, d'avidité, d'angoisse ou d'absence de l'autre. On est alors dans le registre de l'excès. Le bébé va utiliser les stratégies dont il dispose pour s'en protéger. Ainsi, face à une demande de l'autre il ne répondra pas, ou détournera son regard, se mordra les doigts, se balancera ou tournoiera sur lui-même ou ne cessera de courir, se bouchera les oreilles, se raidira dans son corps, refusera le contact ou se laissera couler. L'impression que provoque ce type de réaction sera celle d'une annulation de la pensée et de la présence de l'autre. Ce qui peut entraîner une gr311de frustration et Ut1e souffrance parfois impensable. Le bébé a autant besou1 du regard de sa mère pour se sentir exister, que la mère a besoin du regard de son bébé et de son entourage pour se sentir mère. Face à une demande, la clinique des enfants autistes repère une absence de réponse qui la plupart du temps, laisse l'impression que l'enfant n'a pas entendu ou tenu compte de la question, ne l'a pas comprise, ou la rejette. Ce qui a parfois précipité des interprétations dans le sens d'une "attaque contre les liens" telle que l'a développée BION13, ayant pour conséquence Ut1eincapacité à comprendre quoi que ce soit. D'autres pistes peuvent être envisagées si l'on prend en compte les réponses parfois en différé que fait l'enfant à une demande. Ces réponses semblent hors contexte alors qu'elles sont pourtant fort à propos. Faudrait-il donc un long temps d'encodage de la question avant de pouvoir organiser puis émettre une réponse? Thérèse )OLLIFFE14, jeune femme autiste avec langage, a expliqué qu'elle manquait presque toujours les premiers mots d'une conversation parce que comprendre que quelqu'un était en train de lui parler lui pret1aitun peu de temps.

13 BION W.R., (1959), Attaques Rej1exionfaite, PUF, 1983

des liens, Int. Po!Jcho-Ana!Jsis,40, n05-6, Ed. fro

14JOLLIFFE T., LAKESDOWN

R., ROBINSON

C., "Autism, a personal

account", COfIJflJunication,

1992,26, 3, p; 12-19.
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L'enfant autiste mettrait-il de côté une demande qu'il ressent comme envahissante pour le temps nécessaire à ne plus se sentir submergé ?
CONDON15 en 1974 envisage les distorsions des synchronies demande/réponse et leur persistance chez les enfants autistes comme une incapacité à "l'habituation" normale aux stimuli. En effet les enfatIts autistes ne répondent souvent pas immédiatement aux stimuli sonores qui leur SOtIt proposés et peuvent donner, avec retard, de multiples réponses à un seul stimulus. Cette incapacité à "l'habituation" normale au stimulus ne permet pas le blocage des réponses inutiles. On comprend alors les difficultés de décodage entre une mère et son enfant autiste. Si 1'011considère que la pensée par association est privilégiée par rapport à la pensée logico-déductive, les multiples réponses à un seul stimulus paraissent alors prendre tout leur sens. Par contre, la discrimination entre associations d'idées et contexte, ne peut pas s'exercer dat1S une logique formene chez un enfant qui n'a pas accès à une adaptation sociale suffisante. Le blocage des réponses inutiles n'a donc pas de sens dans ce cas. Les travaux en tleurobiologie de J.P . TASSIN au CNRS, sur les "bassins attracteurs" me semblent fort intéressants pour comprendre comment un enfant autiste appelle des réponses parfois étranges qui appartiennetIt à un même bassin attracteur d'associations d'idées, sans que l'on puisse parler de réponses délirantes pour autant. De même les conditions pour passer d'une pensée analogique à une pensée cognitive me parait inspirante pour les psychanalystes, sans rechercher des équivalences pour autant.16

15 CONDON W. S., SANDER L. W., "Neonate movement is synchronized with speech. Interactional participation and language acquisition", Science, 0183, 1974, n pp. 99-101. 16 TASSIN J.P., conférence donnée au sénUnaire de G. HAAG à Paris, le 5 juin 2000. n serait intéressant de mieux comprendre la pensée métaphorique que je développe à la lumière de ce que TASSIN appelle la pensée analogique, et la pensée moique avec son éclairage sur ce qu'il nomme la pensée cognitive. 30

C'est ainsi qu'à chaque début de séance, Quentin, jeune garçon autiste, associe toutes les situations ou les personnes qu'il aime retrouver: UBonjourChanta~ Magali (sa kinésithérapeute), j'aime les frites, desfrites, desfrites, je veux aller en estafette,à la balançoire, veux lJOir je

TIlui arrive même sur le trajet d'arracher une poignée d'herbe avec un grand sourire et de vouloir la manger en me regardant, faute de dire qu'il aime ces retrouvailles comme il aime manger. Il s'agit alors de lui dire à quel point il aime ce moment pour contextualiser son ressenti.
De même Temple GRANDIN ne renonce à aucune réponse sur "le CD ROM de sa mémoire": elle passe en revue toutes les situations vécues liées à la question. Ce qui lui prend parfois un certain temps, et entraîne une réponse en différé, ou trop étendue. 'J'emmagasine les connaissances ans ma tête commesur un CD-ROM. d Quand je dois retrouverquelque chosequej'ai appris,je passe la vidéo
dans ma tête.''17 "Quand je lis, Je traduis les mots en films en couleurs, ou bien je stocke simplement la photo de la page imprimée pour la lireplus tard. Quand je cherche dans ma tête,je vois la photocopie de la page...Pour retrouver des informations dans ma mémoire, je dois repasser la cassette vidéo. Il est parfois difficile de retrouvercertainesdonnéesparce qu'il faut quej'essaie dijférentes cassettesjusqu'à ce que je trouve la bonne. Et celaprend du temps. ''18
'~u cours de toutes ces années, j'ai appn's -par coeur - comment il fallait se comporter dans des circonstances données. Je fàt's une rechercherapide sur le CD-ROM de ma mémoire, elje prends rapidement une décision.''19

Papa, gâteaux. "

17GRANDIN T., (1995), Thinking in Pictures and Other Reports from My Life with ANtism, New York: Doubleday, Penser en images et autres témoignagessur l'autisme, éd. Odile Jacob, 1997, p.25 18GRANDIN T., ibid, p.33. 19GRANDIN T., ibid, p.161

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Cependant, il peut arriver qu'une réponse soit immédiate. Peut-on imaginer alors que la demande et la réponse auraient déjà été en résonance et que la réponse serait directement disponible par l'impact d'une question déjà existante, sans que l'enfant se sente submergé? Ce cas particulier d'une réponse instantanée est éclairé par la notion de continuité, à la lumière d'un exemple clinique décrit plus loin : l'apport de la musique et des rythmes dans un contexte thérapeutique. L'enfant autiste aurait besoin d'être prévenu qu'on va s'adresser à lui afm qu'il accepte de se décrocher de ses pensées, pour se rendre disponible à l'écoute de l'autre. Mais en se privant des interactions avec sa mère et son entourage, le bébé autiste se prive par là-même des instants d'émerveillement dans la rencontre, qui constituent l'accroche à l'autre et à l'existence, qu'elle se situe dans l'éclat d'un échange de regards, dans le corps à corps avec la mère ou dans les instants d'enchantement partagés des premiers échanges de langage. Ultérieurement, toute mise en relation de proximité fera massivement écho avec ces premières relations manquées, par effet de résonance et déclenchera inunédiatement un déferlement d'angoisses catastrophiques de risque d'annihilation. Cette nouvelle expérience s'ajoutera aux moments catastrophiques précédents et renforcera le traumatisme originaire en le fixant.

Ces angoisses, liées au risque de rencontre entre la mère et l'enfant, suscitent des stratégies d'évitement de l'enfant en présence de sa mère, particulièremet1tlorsque celle-ci lui adresse une demande. WINNICOIT parle des réactions l'environnement sur le nourrisson:
t~..au lieu d'une série d'expériences réactions à cet empiétement. permet seul !existence Dans individuelle.

à

l'empiétement

de

individuelles, La motridté

nous avons une sén.e de est alors vécue seulement

ce cas, il y a retrait vers le repos qui

en tant que réaction à !envahissement.

32

Dans

un troisième schème, qui est extrême, cette situation

est exagérée à un

degré tel qu'il ne reste pas de lieu de repos pour une expérience individuelle et en conséquence l'état narcissique primaire possible individualité...L'individu deviné'f20 n'existe n'évolue pas vers une de ne pas être alors que grâce au fait

WINNICOTI développe la notion de "faux-self" pour protéger ce qu'il y a de plus précieux à l'intérieur:
'L self authentique est caché et, du point de vue clinique, nous nous trouvons enface du faux-self complexedont la jOnction est de maintenir
caché le vrai. '.QI

Si l'on admet que le bébé a renoncé à la mise en relation avec sa mère, je 11epense pas que celui-ci ait pour autant renoncé à sa mère. Au contraire: elle reste la seule garantie de survie physique de l'enfant, qui n'a pas encore acquis d'autonomie motrice suffisante. Le bébé se trouve alors dat1scette situation paradoxale de devoir ne pas rencontrer sa mère afm de la garder, de ne pas entrer en relation avec ses parents pour protéger leur présence, seule garantie de se sentir exister.
Le bébé, pour garder l'amour de sa mère, s'adapte alors à un amour sans interaction avec elle, comme ce qu'il a vécu lors des moments traumatiques. Mieux vaut pour l'enfant autiste conserver sa

mère, sans relation avec elle, plutôt que de vivre la rencontre comme risque de se solder par la crainte d'un abandon à jamais et par la disparition de la mère. Comme si le déni d'une rencontre possible permettait de garder intérieurement la mère et de se préserver; ce déni semblant économiquement moins dangereux pour leur survie psychique que l'annulation de la mère ou de lui-même.
20 WINNIC01T

D., (1949),

(1958),

CoUecled papers. Through paediatrics 10psycho-ana!Js,

Londres: Tavistock Publications, "L'agressivité et ses rapports avec le développement affectif', De lapédiatrie à la psychanalYse,Paris: Payot, 1969, p. 160. 21 WINNICO'IT D., ibid, p. 160-161.

33

Ainsi, Alexandre, garçon de 15 ans s'orgwisant dans des défenses autistiques malgré son accès au langage et une psychose, ne manquait pas d'annuler un élément à tout dénombrement simple au cours d'un bilan. Il disait par exemple qu'un chien avait trois pattes. Lors du bilan, aux questions de similitudes du test du \VISC, lorsque je présentais deux éléments à comparer, la question de la relation de comparaison n'avait aucun écho pour lui; alors que la bonne réponse était donnée, une fois reposée la question du point commun, en annulant dans l'énoncé un des deux éléments. De même cet enfant ne mimait le mouvement du lien entre les objets qu'à la condition de ne pas nommer les objets par le lat1gage : l'annulation de leurs noms semblait être une condition pour lui pour parler de leur lien. Ainsi, l'image me venait que l'annulation ou le déni de la rencontre des parents permettent de les conserver, alors que dans cette problématique, la rencontre ne paraît possible qu'avec la disparition de l'un d'entre eux. C'est-à-dire que la représentation de la rencontre de deux éléments ne peut se faire qu'en annulant soit le mouvement de rencontre, soit l'un des deux éléments en jeu. Nous y reviendrons. Je propose ici l'hypothèse que l'enfant va alors renoncer à toute manifestation motrice d'appel, en guise d'annulation du mouvement de la rencontre. Il luttera aussi ardemment contre les manifestations d'appel de sa mère. Il ne supportera de sa mère que la satisfaction de ses besoins et non de ses désirs. C'est ce que BION a appelé ''l'attaque contre les liens". Cela me semble bien différent de l'attaque de toute pensée. Je le montrerai plus loin.
\VINNICOIT dans son article L'esprit et ses rapports avec lepsychésoma, à propos des réactions aux envahissements de l'environnement, développe que certaines de ces situations ne sont pas supportables et entraînent des réactions telles qu'
"une perturbation excessive de la continuité est susceptible d'apparattre~..) continuité qui constitue le self ~..J ce tYPe defonctionnement menta4 qui catalogue, agit comme un corps étranger s'il se trouve associé à une carence d'adaptation de l'environnement, lorsque cette carence dépasse la compréhension ou la prévision possible~.J !Js facteurs de l'environnement

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(sont alors)

maintenus

immuables

jusqu'à

ce que l'individu

se trouve

en

mesure de /esfaire

siens~.J'~

Lorsque les soins du bébé sont trop liés à des contacts angoissants, le bébé développera par exemple des stratégies pour atténuer son ressenti qui le submerge, comme par exemple le raidissement du corps; ou, au contraire il se laissera "couler", ou fera appel à d'autres défenses autistiques, par exemple le clivage du corps et de sa psyché, comme si ses pensées s'absentaient de son corps pour subir passivement des vécus corporels. Ceci se retrouve souvent chez des enfants autistes sans laJ1gage qui ont eu à subir, bébés, des hospitalisations avec réanimation ou intubations. Des soins douloureux intrusifs obligatoires ne pouvaient être supportables qu'à la condition de décrocher ses pensées de son corps, le temps nécessaire du contact avec l'autre. Cette passivité se retrouve également chez les enfants et les adultes IMC (infirmes moteurs cérébraux) sans langage qui sont très dépendants dans les soins corporels. Ceux-ci adoptent en effet des attitudes traduisant une dispersion du corps en raidissant et écartant leurs bras, exposant ainsi la vulnérabilité de leur corps aux soins obligatoires, augrnentaJ1tces attitudes déjà fréquentes liées au problème neurologique dû à leur haJ1dicap. Cette attitude est fréquemment accompagnée d'une réduction de tonus de la colonne vertébrale qui entraîne un basculement en avant de la tête.
Temple GRANDIN, daJ1s son livre Penser en images, explique sa faculté de se dédoubler et de s'observer à distance:
'J'ai appelé ce phénomène "le petit scientifique dans le coin'~ comme si

j'étais un petit oiseaume regardantd'en haut.'~
22 WINNICOTf D., (1949), (1958), Collected papers. Through paediatrics to pr!Jcho-ana!Js, Londres: T avistock Publications, "L'esprit et ses rapports avec le psyché-soma", De la Pédiatrie à la pr!Jchana{yse, Paris: Payot, 1969, p.140-141.

23 GRANDIN

T., (1995), Thinking in PiclHresand Other Reports from 1\11 Life with
Penser en images et autres témoignages sur J'autisme'} éd.

Autism, New York: Doubleday, Odile Jacob, 1997, p.160

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