L'Autiste et sa voix

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Bien que l'on se soit longtemps représenté l'enfant autiste comme un être muet se bouchant les oreilles, les cliniciens ont constaté que la voix constitue un objet pulsionnel auquel il porte une attention particulière : beaucoup d'autistes s'interrogent sur le mystère de la parole en plaçant la main sur la gorge de leur interlocuteur, certains cherchent à faire parler des objets à leur place, la plupart témoignent d'un intérêt marqué pour la musique et les chansons. S'ils tiennent leur voix en réserve, soit par le mutisme, soit par l'effacement de l'énonciation, c'est en raison de la crainte d'avoir le sentiment d'être vides s'ils la faisaient servir à l'appel. Cette non-cession de la jouissance vocale a pour conséquence des manières spécifiques de composer avec le langage, allant d'une langue de signes désaffectivée, mais propre à l'échange, à des langues privées servant peu à la communication. Quelques remarquables témoignages d'autistes de haut niveau permettent maintenant de mieux s'orienter dans la clinique classique de l'autisme telle qu'elle fut dégagée par Kanner. Leurs expériences attestent que les méthodes qui les aident le mieux sont celles qui ne sacrifient pas l'individualité et la liberté du sujet, mais savent prendre appui sur ses inventions et ses îlots de compétence.



Jean-Claude Maleval est psychanalyste, membre de l'École de la Cause freudienne, membre de l'Association mondiale de psychanalyse et professeur de psychologie clinique à l'université Rennes-II. Il a notamment publié La Forclusion du Nom-du-père (Seuil, 2000), Logique du délire (Masson, 1996), Folies hystériques et psychoses dissociatives (Payot, 1981).


Publié le : mercredi 25 mars 2015
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EAN13 : 9782021224900
Nombre de pages : 346
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C F C h a m p F r e u d i e n
collection dirigée par jacquesalain et judith miller
L ’ A U T I S T E E T S A V O I X
D U M Ê M E AU T E U R
Folies hystériques et psychoses dissociatives e Payot, 1981 ; 4 éd. 2007
Logique du délire e Masson, 1996 ; 2 éd. augmentée 2000 Presses universitaires de Rennes, 2011, nouvelle éd. revue et augmentée
La Forclusion du Nomdupère Le concept et sa clinique Seuil, « Champ freudien », 2000
Écoutez les autistes ! Navarin éditeur, 2012
Étonnantes mystifications de la psychothérapie autoritaire Navarin éditeur, 2012
J E A N  C L A U D E M A L E V A L
L ’ A U T I S T E ETSAVOIX
É D I T I O N S D U S E U I L e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
isbn9782021245202
©éditions du seuil, octobre 2009
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www.editionsduseuil.fr
À Rosine et Robert Lefort
La lisibilité du manuscrit a beaucoup bénéficié de la qualité et de la précision de la lecture effectuée par Elsa Rosenberger. Le présent travail a profité d’échanges poursuivis depuis plu sieurs années dans un groupe de recherche formé de cliniciens ayant une pratique avec des sujets autistes. Plusieurs dévelop pements ont été initiés par des contributions des participants à celuici: Emmanuelle BorgnisDesbordes, Daniel Cadieux, JeanNoël Donnart, Gwenola DruelSalmane, Isabelle Fauvel, Michel Forget, Michel Grollier, Claire Lech’vien, Myriam Perrin et Danièle Olive. L’enseignement de JacquesAlain Miller, les travaux du Champ freudien et les pratiques développées dans les institutions du RI 3 ont nourri mon approche, qui n’aurait pas été possible sans eux. me Enfin les conseils de M Judith Miller m’ont été précieux. Qu’ils en soient tous grandement remerciés.
Introduction
E n cherchant à réduire le sujet à son corps, la psychiatrie lui confisque aujourd’hui sa compétence à l’égard de la connaissance de ses troubles. La psychanalyse part de l’hypothèse inverse. Nul plus que le sujet luimême ne saurait enseigner les cliniciens sur son fonctionnement. Or l’autiste «a son monde a lui», constatait Lacan dans les années 1950 à propos de Dick, rencontré par Melanie Klein, mais «tant qu’il ne nous en dit rien, nous n’avons 1 aucun moyen d’y pénétrer» . Dès lors, la psychanalyse semble rencontrer un obstacle concernant l’étude du sujet autiste, d’autant plus accentué que pendant longtemps les spécialistes se sont limités à l’étude de l’autisme infantile précoce, en partant de l’hypo thèse qu’il s’agissait d’une pathologie gravissime, ne laissant guère d’espoir de guérison: une vie autonome ultérieure étant à peine envisageable. Un demisiècle après sa découverte par Kanner, l’autiste reste encore, pour beaucoup de cliniciens, un enfant pré sentant des troubles graves, qui effectue des mouvements stéréo typés, se cogne la tête contre les murs, pousse des hurlements et ne dispose que d’un langage rudimentaire. En fait, constatait Sacks en 1995, il est étrange que les spécialistes de l’autisme «se contentent de parler des enfants autistes et passent sous silence les adultes atteints de cette même affection, un peu comme si les enfants
1. J. Lacan,Le Séminaire, livre I:Les Écrits techniques de Freud, Seuil, Paris, 1975, p. 101.
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concernés disparaissaient tous de la terre à partir d’un certain âge. Mais, poursuivaitil, si dévastateur que soit le tableau cli nique constaté à l’âge de trois ans, quelques jeunes autistes, contre toute attente, finissent par acquérir des compétences langagières et sociales assez satisfaisantes pour qu’en résultent parfois de sur prenantes réussites intellectuelles – certains réussissent à devenir des êtres humains autonomes, capables de mener une vie qui a au moins l’apparence de la normalité et de la plénitude, même si 1 une profonde singularité autistique persiste souterrainement» . Le terme «autisme» reste marqué par son origine trouvée dans la clinique de la schizophrénie: on sait qu’il a été forgé par Bleuler e au début duxxsiècle pour décrire le repliement du sujet en un monde intérieur autoérotique. Il est encore aujourd’hui difficile d’appréhender l’autisme sans en passer par le prisme déformant de la psychose. Les psychanalystes, jusqu’alors, n’ont guère eu l’occasion d’écouter les autistes capables de s’exprimer avec précision sur leur état. Une raison majeure à cela: tous témoignent qu’une diffi culté à prendre authentiquement la parole se trouve au principe de leurs troubles, de sorte que la proposition faite par le psychanalyste s’avère pour eux inquiétante, tant qu’elle n’est pas adaptée à leur fonctionnement. En revanche, les autistes s’accordent pour constater qu’il leur est beaucoup plus aisé de faire état par l’écrit de ce dont ils souffrent. Ils cherchent à ce qu’on les entende par ce moyen. C’est une des raisons pour lesquelles Birger Sellin, autiste muet, tape péniblement, en 1993, les mots suivants sur son ordinateur:
«je veux que nous prenions nousmême la parole comme nous le pouvons 2 notre monde intérieur doit être mis au jour»
1. O. Sacks,Un anthropologue sur Mars[1995], Seuil, Paris, 1996, p. 324. 2. B. Sellin,La Solitude du déserteur[1995], trad. par M. Keyser, Robert Laffont, Paris, 1998, p. 19.
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