//img.uscri.be/pth/6b1b8bea831aa6171b63ea6f4d5ae2579f759f9f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 33,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'automatisme psychologique

De
570 pages
Janet (1859-1947) a opposé deux activités fondamentales de l'esprit : l'activité de synthèse (la conscience) et l'activité conservatrice (l'automatisme). Ces deux activités subsistent ordinairement ensemble tant que l'être est vivant ; de leur bon accord et de leur équilibre dépendent la santé du corps et l'harmonie de l'esprit. Quand l'esprit est normal, il n'abandonne à l'automatisme que certains actes inférieurs. Ce sont tous ces désordres petits ou grands résultant de la prédominance de l'automatisme que Janet a étudiés.
Voir plus Voir moins

L'AUTOMATISME
PSYCHOLOGIQUE

site: www.librairiehannattan.com e.mail: harrnattanl@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9048-8 EAN: 9782747590488

Pierre JANET

L'AUTOMATISME
PSYCHOLOGIQUE
ESSAI DE PSYCHOLOGIE SUR LES FORMES INFERIEURES DE L'ACTIVITE HUMAINE EXPERIMENTALE

(1889)

Introduction de Serge Nicolas

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt

Kossuth L. u. 14-16
1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Pierre JANET, La psychanalysede Freud(1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005. Pierre JANET, L'amour et la haine (1932),2005 Dernières parutions A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894) A. BINET, La suggestibilité (1900), 2005. A. BINET, la psychologie du raisonnement, 2005. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779) Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Serge NICOLAS, Théodule Ribot: fondateur de la psychologie, 2005. Serge NICOLAS, Les facultés de l'âme, histoire des systèmes, 2005. F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822),2004. J. BRAID, Hypnose ou traité du sommeilnerveux (1843), 2004 E. E. AZAM, Hypnotisme double conscience, le cas Félida (1887), 2004. A. DESTUTT DE TRACY, Projet d'éléments d'idéologie (1801),2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815, 1818, 2 vol.), 2005. F. J. NOIZET, Mémoire sur le somnambulisme (1820-1854),2005. Th. RIBOT, Les maladies de la mémoire (1881), 2005. Th. RIBOT, L'hérédité, étude psychologique (1873), 2005. H. BERNHEIM, De la suggestion et de ses applications (1886),2005. H. TAINE, De l'intelligence (2 vol.) (1870), 2005.

L'AUTOMATISME PSYCHOLOGIQUE UNE THÈSE RETENTISSANTE

À peine sorti de l'École Normale Supérieure avec le titre d'agrégé (1882), un heureux hasard avait fait nommer Pierre Janet (1859-1947) au lycée du Havre. Il envisage alors de préparer une thèse sur les hallucinations dans leurs relations avec la perception, un thème à la mode depuis 1843. C'est dans cette ville qu'il rencontre le Dr . Joseph Gibert (1829-1899) et le Dr. Powilewicz, qui l'orientèrent vers l'étude, alors toute nouvelle, des phénomènes de somnambulisme, d'hypnotisme et de suggestion. Il poursuivra au Havre l'observation clinique de diverses malades dont il a rendu les noms populaires: Léonie, Lucie, etc., en recueillant et en ordonnant leurs témoignages. La description et l'analyse de ces personnages ont fourni les éléments pour la publication d'une série d'articles 1 et la défense d'une thèse française sur "L'automatisme Psychologique" (1889) qui marqua une date si importante pour les conceptions psychologiques des maladies mentales. C'est le 21 juin 18892, devant un jury composé, sous la présidence du doyen Louis Auguste Himly (1823-1906), de son oncle Paul Janet (1823-1899), de Charles Waddington (1819-1914), d'Henri Marion (1846-1896), d'Émile Boutroux (1845-1921) et de Gabriel Séailles (1852-1922), que Pierre Janet soutint ses thèses en Sorbonne. Il fut souligné dans le rapport sur la soutenance que la thèse sur l'automatisme psychologique "est une des plus remarquables thèses que la Faculté ait reçues depuis longtemps, et on peut dire qu'elle fera époque
1

Cf. Janet,

P. (2005).

Premiers

écrits psychologiques

(1885-1888).

Paris:

L'Harmattan.

Nous renvoyons le lecteur à l'introduction de ce travail qui présente un résumé des recherches de Pierre Janet jusqu'à la veille de la soutenance de sa thèse de philosophie à la Sorbonne. 2 Archives du Collège de France.

dans la psychologie de notre temps. C'est un travail éminemment original par la méthode, par les faits et par les idées. L'auteur a introduit le premier parmi les philosophes la méthode expérimentale jusque-là abandonnée aux seuls physiologistes. C'était à la vérité une tentative des plus délicates et qui pouvait provoquer de graves objections que d'appliquer l'hypnotisme à la psychologie; mais la Faculté aurait cru manquer à ses traditions libérales en refusant d'encourager une voie de recherches toute nouvelle et pour laquelle le candidat montrait à la fois un goût fort vif et une aptitude toute particulière. Il a su du reste avec beaucoup de dextérité éviter les écueils du sujet en s'écartant soigneusement du terrain médical pour se placer exclusivement sur le terrain philosophique. Il a montré une extrême ingéniosité dans l'art des expériences, une grande sagacité psychologique dans l'interprétation des phénomènes et un esprit tout à fait philosophique dans ses dernières conclusions. La soutenance (..) a été excellente. Le candidat a déployé dans l'argumentation une grande souplesse et des ressources infinies; sa parole aisée et élégante, heureuse et habile, mélangée de raisonnements bien conduits et d'anecdotes agréablement contées, a prouvé surabondamment qu'il est maître de ses idées et qu'il possède toutes les ressources d'esprit et de mémoire nécessaires pour les bien exposer et les bien défendre. M Pierre Janet est un professeur en même temps qu'un penseur et un savant" . Cette thèse fut le fruit de recherches sur le somnambulisme provoqué menées à l'hôpital du Havre entre 1882 et 1888, alors que Janet était professeur de philosophie au lycée de la ville. La rédaction de cette thèse avait été précédée de la parution d'une série d'articles3, principalement publiées dans la "Revue Philosophique de la France et de l'Étranger" dirigée par Théodule Ribot (1839-1916)4. Ces premiers travaux, résumés et complétés dans sa thèse de 1889, s'attachaient à décrire les formes inférieures de la vie mentale: catalepsie, somnambulisme, suggestion, pratiques spirites, rêve, instinct, habitude, passion, etc. Celles-ci qui se rencontrent sous des aspects divers chez l'homme normal et le malade présente ce caractère commun d'échapper plus ou moins au contrôle de la volonté libre, et de se dérouler automatiquement. Janet montrera que cet automatisme est de nature
3

4 Nicolas, S. (2005). Théodule Ribot, philosophe breton fondateur de la psychologie française. Paris: L'Harmattan. 6

Cf. Janet, P. (2005). Premiers

écrits psychologiques

(1885-1888).

Paris: L'Harmattan.

psychologique. Ces actes et ces mouvements supposent des représentations qu'il faut loger dans le subconscient qui entretient avec la conscience les rapports les plus variables. Le livre mettait en évidence, à une époque où la chose n'allait pas de soi, l'efficacité causale des faits de conscience, et la loi générale qui les fait s'épanouir en action, à tous les étages de la vie de l'esprit. L'étude de l'automatisme, qui n'est qu'une activité conservatrice, permettait en même temps à Janet de caractériser rapidement l'activité inverse et beaucoup plus remarquable, où l'on voit la conscience construire, à partir d'éléments rudimentaires, des synthèses de plus en plus complexes. De cette faculté de création et de synthèse, la volonté n'est que la forme la plus haute; elle oppose à l'éparpillement et à la routine de l'activité inférieure, l'unité dans le dessein, l'harmonie, l'adaptation sans cesse renouvelée à la situation présente; elle substitue au règne des perceptions, caractéristique de l'automatisme, le règne des jugements. Toutes les idées principales se rencontraient déjà dans cette thèse ou au moins s'y esquissaient. Et d'abord, c'est par la pathologie qu'il prétend éclairer et renouveler la psychologie normale; mais il n'en reste pas moins essentiellement psychologue. Se défiant de la philosophie a priori et du spiritualisme classique, il veut faire œuvre de science, et ses méthodes sont positives et expérimentales. Mais il ne croit pas, d'autre part, qu'on puisse trouver l'explication des phénomènes psychiques dans des états purement corporels; en essayant d'en rendre compte par la suggestion, il entend qu'ils sont dus "avant tout à des causes psychiques et non à des causes physiques". Passionnante à lire pour le psychologue, cette thèse intéressait aussi les médecins, et l'auteur inaugurait, avec elle, cette exploration des maladies nerveuses qui devait employer, par la suite, une si grande part de son activité. La qualité de cette thèse lui permit d'obtenir enfin sa mutation pour Paris en 1889 et dès 1890 Charcot lui confie la direction d'un laboratoire de psychologie à la clinique de la Salpêtrière. La conception psychologique de l'hystérie et de l'hypnose défendue par Pierre Janet dans sa thèse prend son origine dans les travaux de Charles Richet (1850-1935) qui ont ouvert la voie à ceux de Charcot. C'est dans une série d'études sur le somnambulisme provoqué que Richet a vaincu le préjugé de la simulation et cherché à comprendre l'hypnotisme. Elle trouvera cependant son affirmation dans les travaux de Pierre Janet, qui deviendra plus tard un l'élève de Charcot, lui imposant même sa "psychologie". 7

Résumé de la thèse de Pierre Janet (1889)

Janet souligne en introduction (pp. 1-10) que « c'est l'activité humaine dans ses formes les plus simples, les plus rudimentaires, qui fera l'objet de cette étude» (p. 1). Cette activité élémentaire, déjà étudiée chez l'homme par les médecins aliénistes, a été désignée par le nom d'activité automatique. L'automatique est habituellement défini comme un mouvement qui présente trois caractères: 1 activité spontanée (mouvements provoqués par les impulsions extérieures) ; 20 activité régulière; 30 activité mécanique sans conscience. Ce dernier caractère est critiquable car selon Janet on peut admettre simultanément et l'automatisme et la conscience. Il ne lui semble pas que l'activité qui se manifeste au-dehors par le mouvement puisse être séparée d'une certaine forme d'intelligence et de conscience. « Notre but est de démontrer non seulement qu'il y a une activité humaine méritant le nom d'automatique, mais encore qu'il est légitime de l'appeler un automatisme psychologique. (...) L'étude des formes élémentaires de l'activité sera pour nous en même temps l'étude des formes élémentaires de la sensibilité et de la conscience» (pp. 2-3). L'unité et la systématisation lui semblent être le terme et non le point de départ de la pensée. L'automatisme étudié par Janet se manifeste souvent par des sentiments et des actions multiples et indépendantes les unes des autres, avant de céder la place à une volonté une et personnelle. C'est cette remarque qui lui permet d'établir les divisions générales de son travail. « Nous étudierons d'abord l'automatisme dans sa forme la plus simple lorsqu'il est complet et qu'il occupe l'esprit tout entier, c'est-à-dire lorsque nous ne constatons dans l'esprit d'une personne qu'une seule pensée et qu'une seule action automatique. Mais il nous faudra admettre ensuite que, dans bien des cas, l'automatisme peut être partiel et n'occuper qu'une partie de l'esprit, lorsque plusieurs activités élémentaires peuvent se développer simultanément dans une même pensée» (p. 3). La méthode employée par Janet est la méthode des sciences naturelles. (...) « Nous avons recueilli par l'observation les faits, c'est-à-dire les actions simples que nous voulions étudier,. nous n'avons formulé les hypothèses nécessaires qu'à propos de ces faits bien constatés et, autant que possible, nous avons vérifié par des expérimentations les conséquences de ces hypothèses. Une recherche de ce genre ne peut se faire au moyen de l'observation personnelle des faits qui se passent dans
0

8

notre propre conscience. En effet, les phénomènes qu'elle nous présente ne peuvent que difficilement être l'objet d'une expérimentation régulière ,. ils sont ensuite beaucoup trop compliqués et ils ont lieu au milieu de circonstances très nombreuses et difficiles à déterminer, enfin et surtout ils sont toujours incomplets. La conscience ne nous fait pas connaître tous les phénomènes psychologiques qui se passent en nous,. c'est une vérité aujourd'hui indiscutable que nous espérons confirmer encore. (oo.) Notre étude sur l'automatisme sera donc un essai de psychologie expérimentale et objective. » C'est par l'étude de l' anormalité que Janet veut montrer l'existence des formes inférieures de l'activité humaine. «Les individus qui présentent ainsi à un degré exceptionnel un phénomène ou un caractère qui sera peu apparent chez un homme normal, sont forcément des malades. (oo.) Il faut admettre pour le moral ce grand principe universellement admis pour le physique depuis Claude Bernard, c'est que les lois de la maladie sont les mêmes que celles de la santé et qu'il n'y a dans celle-là que l'exagération ou la diminution de certains phénomènes qui se trouvaient déjà dans celle-ci. Si l'on connaissait bien les maladies mentales, il ne serait pas difficile d'étudier la psychologie normale» (p. 5). C'est pourquoi une psychologie expérimentale sera nécessairement à bien des points de vue une psychologie morbide. Les sujets sur lesquels ces études ont été faites étaient presque tous des femmes atteintes de maladies nerveuses p lus ou moins graves, particulièrement d'hystérie. Ces névroses, ayant comme caractère principal une grande instab ilité mentale, offrent selon Janet, et par les accidents naturels qu'elles occasionnent et par la prédisposition au somnambulisme qu'elles engendrent, le champ le plus favorable aux études expérimentales de psychologie et surtout aux études sur l'automatisme. Ces recherches ont porté sur quatorze femmes hystériques et hypnotisables, sur cinq hommes atteints de la même maladie, sur huit autres individus atteints d'aliénation mentale ou d'épilepsie. Mais la plupart des faits signalés ont été décrits d'après quatre sujets principaux que Janet désigne par des prénoms plutôt que par des lettres, Léonie, Lucie, Rose et Marie.

9

La première partie traite de l'automatisme total (pp. 11-220). Dans le premier chapitre (pp. 11-66) traitant des phénomènes psychologiques isolés, Janet souligne que c'est la catalepsie qui lui procurera ces suppressions brusques et complètes, puis ces restaurations graduelles de la conscience dont il veut profiter pour ses expériences. La catalepsie, où les phénomènes de conscience se présentent à l'état d'isolement, est une affection du cerveau, intermittente, apyrétique, caractérisée par la suspension de l'entendement et de la sensibilité et par l'aptitude des muscles à recevoir et à garder tous les degrés de la contraction qu'on leur donne.« Sans doute une personne atteinte de catalepsie n'aura pas la simplicité idéale de la statue de Condillac: l'état sera plus ou moins parfait, et son interprétation soulèvera toujours des problèmes. Mais une expérience réelle, quand même elle présenterait quelque obscurité, vaut cent fois mieux qu'une théorie simple, mais imaginaire.» Janet commence par donner une description des phénomènes provoqués pendant l'état cataleptique (~. I, pp. 13-21). Ces caractères, qui ne sont guère que la conséquence de l'inertie précédemment signalée, peuvent être ramenés à quatre principaux: 10 La continuation, la persistance de toutes les modifications imposées au sujet; 2° L'imitation ou la répétition des mouvements qui ont été vus ou des sons qui ont été entendus; 30 La généralisation ou expression des phénomènes; 40 L'association des états les uns avec les autres. Il passe ensuite en revue l'interprétation mécanique ou physique de ces phénomènes (~. II, pp. 21-30) et les interprétations psychologiques: la catalepsie assimilée au somnambulisme (~. III, pp. 30-36) avant de présenter l'hypothèse qui lui semble la plus vraisemblable; hypothèse selon laquelle les actes accomplis pendant la catalepsie sont sous la dépendance de phénomènes psychologiques. Il s'attache ensuite à isoler une forme rudimentaire et élémentaire de la conscience: la sensation et l'image isolées (~. IV, pp. 36-44) Au-dessous du jugement intelligent, Janet place le phénomène connu sous le nom de perception. «L'élément de conscience qui subsiste quand on retranche les faits accessoires semble donc être ici la sensation ou l'image» (p. 39). Quelle est la nature de la conscience pendant la catalepsie? (~. V, pp. 44-49) C'est précisément une conscience de ce genre, réduite aux sensations et aux images, qui constitue la personnalité cataleptique. Ni le néant de la conscience et le pur mécanisme, ni la connaissance capable de comprendre et d'obéir ne lui paraissent ici vraisemblables; il s'agit au 10

contraire d'une forme particulière de la conscience intermédiaire entre ces deux extrêmes. Les états cataleptiques correspondent à une pensée très rudimentaire, à des sensations tout à fait isolées et incapables de réagir les unes sur les autres. Janet s'interroge alors sur la nature de la conscience pendant des états analogues à la catalepsie (g. VI, pp. 49-54) comme dans l'hystérie, l'épilepsie, l'extase. «Dans les extases naturelles, dans les crises d'hystérie, comme dans la catalepsie artificielle, nous retrouvons le même fait initial, un arrêt brusque et complet de la conscience qui dure plus ou moins longtemps. C'est au moment du réveil de la conscience, quand ce réveil n'est pas trop rapide, que se placent les extases, les poses passionnelles et la catalepsie» (p. 54). Revenant à l'interprétation des phénomènes particuliers de la catalepsie (g. VII, pp. 55-65) et guidé par les recherches précédentes sur la nature générale de la conscience pendant les états cataleptiques, Janet reprend les différents phénomènes dont nous avons fait la description et cherche alors par quelles hypothèses simples il peut interpréter chacun de ces faits. En ce qui concerne la continuation d'une attitude ou d'un mouvement, quand on soulève par exemple le bras on provoque une certaine sensation musculaire consciente, tout à fait déterminée, c'est-à-dire correspondant exactement à telle position du bras, du poignet, des doigts, etc. ; cette sensation étant seule dans l'esprit, elle n'a rencontré aucun phénomène antagoniste et réducteur, elle n'a pas disparu avec l'excitation productrice, elle a subsisté et elle dure encore. Mais en même temps qu'elle dure, elle maintient par sa persistance même la position du bras à laquelle elle est liée ou plutôt dont elle est inséparable. Que, dans une conscience vide, survienne une sensation quelconque produite par un procédé quelconque, et aussitôt il y aura un mouvement. Toute sensation ou image excitée dans la conscience dure et persiste tant qu'elle n'a pas été effacée par un autre phénomène. Telle est la loi que manifestent les phénomènes les plus simples de la catalepsie. En ce qui concernent l'imitation et la répétition, au lieu de lever le bras du sujet, on lui montre un bras levé et il met le sien lui-même dans une position identique. Ici, les phénomènes sensitifs (voir un mouvement) et les phénomènes moteurs (lever le bras) ne se confondent pas comme précédemment, et il semb le naturel de les séparer. Il faut donc généraliser la loi précédente et dire de toute sensation et de toute image ce que l'on a dit du sens kinesthésique. Une image de mouvement dans la conscience se manifeste toujours, à l'extérieur, pour un témoin étranger, par un mouvement réel, et d'autre part cette image Il

tend à durer, à persévérer dans son être et par conséquent amène la continuation du mouvement, tant qu'elle n'a pas été remplacée par quelque image nouvelle. En ce qui concerne les expressions de la physionomie et actes associés, ces phénomènes semblent plus compliqués que les précédents, et il apparaît qu'une seule image persistante ne puisse plus suffire à les expliquer. Il faut qu'à propos de la première sensation, celle du poing fermé, des mains en prière, etc., surgissent simultanément et successivement un grand nombre d'autres images qui amèneront chacune, l'une un geste, l'autre une expression du visage, celle-ci l'acte de se lever, celle-là l'acte de saluer. Comment cela est-il possible? Toute sensation ou émotion tend à se développer, à se compléter, en se manifestant toujours par les mouvements et les actes dont elle est inséparable. Nous voyons ici sous sa forme la plus simple le phénomène de l'association des idées qui est l'une des manifestations les plus importantes de l'automatisme psychologique. Sans aucun doute, les images qui se sont produites autrefois en même temps que la sensation provoquée ou à sa suite réapparaissent maintenant de la même façon et dans le même ordre, et c'est cette succession automatique des images qui amène la succession régulière des gestes et des mouvements. Dans le second chapitre (pp. 67-138) traitant de l'oubli et des diverses existences psychologiques successives, Janet poursuit l'étude des actions automatiques dans des conditions plus complexes qui se rapprochent de l'état normal. II cherche à étudier des états psychologiques susceptibles d'expérimentation, mais dans lesquels cependant le caractère et la personnalité commencent à se développer. C'est l'état connu sous le nom de somnambulisme qui remplit, selon lui, le mieux ces conditions. En effet, chez les somnambules, la vie automatique de l'esprit grandit et s'étend, forme une mémoire particulière, donne naissance à un caractère et à une personnalité nouvelle. Découvrir la nature et les caractères principaux de cette nouvelle forme de la vie psychologique, c'est voir sous une autre face l'activité des éléments de notre pensée. Janet commence d'abord par décrire les différents caractères physiques (ex. insensibilité, absence de déglutition, attitude extérieure, regard, contracture) et psychiques (distraction, aboulie) qui ont été proposés pour reconnaître le somnambulisme (9. I, pp. 67-72). Mais pour lui, c'est dans les faits plus élémentaires qu'il faut chercher les signes distinctifs du somnambulisme, c'est dans l'état de la mémoire et de la sensation. L'oubli au réveil et la mémoire alternative sont les caractères essentiels du 12

somnambulisme (~. II, pp. 73-84). Il n'y a pas de modification de la mémoire plus complexe et en même temps plus régulière que celle de la mémoire du somnambule. On constate en effet régulièrement dans la pensée des individus qui, pour une raison ou pour une autre, ont eu des périodes de somnambulisme, trois caractères ou trois lois de la mémoire qui leur sont particuliers: 10 oubli complet pendant l'état de veille normale de tout ce qui s'est passé pendant le somnambulisme; 20 souvenir complet pendant un somnambulisme nouveau de tout ce qui s'est passé pendant les somnambulismes précédents; 30 souvenir comp let pendant le somnambulisme de tout ce qui s'est passé pendant la veille. Ces disparitions et ces retours de la mémoire existent dans d'autres états que dans le somnambulisme artificiel. On les trouve d'abord et tout aussi nets dans les rêves les plus ordinaires et le somnambulisme naturel. Quant aux études du Dr Azam5 sur Félida X, elles sont aujourd'hui tout à fait classiques. Le même fait se constate facilement pendant le délire qui suit la crise d'épilepsie et surtout la crise d'hystérie. Ces oublis et ces recours de la mémoire si frappants dans le somnambulisme se présentent quelquefois avec des variétés et des degrés de complication de la mémoire alternante (~. III, pp. 84-91) beaucoup plus grands. Un même sujet n'entre pas toujours dans le même état somnambulique; il entre dans des états variés qui sont bien tous analogues au sommeil hypnotique, mais qui ne sont pas identiques entre eux. Il arrive alors que, suivant l'état où il a été amené, il présente une mémoire différente, se souvient ou ne se souvient pas de tel ou tel autre état où il a été précédemment. Janet cite à ce propos les cas de Lucie et Léonie. Constater un phénomène n'est pas suffisant, il faut encore chercher à l'expliquer. D'où viennent ces changements d'états psychologiques? Pourquoi ces oublis et ces retours bizarres de la mémoire? Janet se focalise alors sur l'étude d'une condition particulière de la mémoire et de l'oubli des images (~. IV, pp. 91-102). Toutes les hypothèses possibles ont été proposées et les passer toutes en revue serait parcourir toute l'histoire du magnétisme animal (manque d'attention, épuisement, disparition du moi, rupture de la chaîne des associations). L'observation de Rose va amener Janet à supposer plutôt qu'il doit y avoir une relation entre l'état de la sensibilité et l'état de la mémoire. Les souvenirs acquis par une certaine sensibilité semblent ne pouvoir être remémorés ou reproduits que si cette sensibilité subsiste dans
5 Azam. Hypnotisme, Paris en 2005. double conscience, 1887, p. 129. Ouvrage réédité chez L'Harmattan à

13

le même état. Pour discuter la valeur de cette hypothèse, il distingue deux cas et étudie à part deux espèces de mémoires. Il y a d'abord la mémoire élémentaire ou sensible, celle qui consiste simplement dans le souvenir de telle ou telle sensation particulière considérée isolément, et il y a ensuite une mémoire complexe ou intellectuelle, qui nous fournit le souvenir des idées compliquées et qui ne peut guère exister chez l'homme que grâce au langage. Janet ne se préoccupe d'abord que de la première mémoire et cherche à quelles conditions elle est possib le. II constate que la disparition de la sensibilité correspond à la disparition du souvenir; lorsqu'il y a persistance ou retour de la sensibilité, on trouve la persistance ou le retour du souvenir. « L'activité sensorielle forme la base de la pensée; quand on l'éteint, la pensée disparait ou s'endort» (p. 101). Janet passe ensuite à l'étude d'une condition de la mémoire et de l'oubli pour les phénomènes complexes (~. V, pp. 102-109) c'est-à-dire à la mémoire complexe ou intellectuelle (mémoire complète des idées et des actes). Les actions et les idées complexes ne sont guère comprises et conservées dans le souvenir que grâce au langage. Pour Janet, chercher les conditions de la mémoire complexe des idées ou des actions, c'est en réalité chercher les conditions de la mémoire du langage. « En un mot, les phénomènes psychologiques complexes, les idées, les mouvements volontaires, le langage sont constitués, chez chaque individu et à chaque moment de la vie, par des images sensibles d'une espèce déterminée, et la mémoire des phénomènes complexes dépend de la reproduction de ces images élémentaires» (pp. 108-109). Chez la plupart de ses sujets, Janet constate des variations périodiques de la sensibilité et des images; l'un est un type visuel dans son état normal, puis momentanément devient un type moteur pendant le somnambulisme, un autre est un type auditif pendant la veille, puis devient un type visuel pendant un certain état anormal. Or la reproduction des images n'est possible que lorsque la personnalité reste stable. Si ces images ne peuvent p lus être reproduites, tous les souvenirs qui y sont liés disparaissent, et quoique l'individu puisse encore penser et parler avec des images nouvelles, il ne se souvient plus des pensées et des paroles précédentes. Que la reproduction des premières images redevienne possible, et les souvenirs réapparaîtront tout entiers. Or cette reproduction n'a lieu que si l'état des sens se retrouve le même. La mémoire et l'oubli des phénomènes complexes se rattachent donc à ce même fait, la persistance ou la variation de l'état de la sensibilité. Comment interpréter l'oubli au réveil après le somnambulisme? (~. VI, pp. 109-117). 14

Comprendre la mémoire alternante des somnambules consiste à supposer qu'elle est due à une modification périodique (qu'elle soit spontanée, ou provoquée) dans l'état de la sensibilité et, par conséquent, dans la nature des images qui servent à former les phénomènes psychologiques complexes et en particulier le langage. Cette modification se produit surtout chez des sujets plus ou moins anesthésiques dans leur état normal, et elle consiste alors dans la restauration momentanée d'une certaine catégorie d'images dont les sujets ont ordinairement perdu la possession. Cette modification peut être plus ou moins complète et, chez certains sujets qui sont distraits plutôt que véritablement anesthésiques, consister simplement dans la prédominance momentanée de certaines images ordinairement négligées. L'état somnambulique n'est pas une entité unique; dépendant des modifications de la sensibilité, il peut, chez une même personne, revêtir des formes très variées, et amener les variétés de mémoire les plus singulières. Les modifications de la mémoire s'expliquent ainsi facilement par des modifications dans la nature ou la qualité des images qui amènent des modifications de la personnalité ou de l'existence psychologique tout entière. Il existe aussi des modifications spontanées de la personnalité (~. VII, pp. 117-124) où se rencontrent diverses existences psychologiques successives. Les souvenirs qui persistent sont réunis, agrégés, autour d'une sensation principale qui sert à les exprimer et à les évoquer, et quand ils sont nombreux autour d'elle, ils forment un système dont toutes les parties se tiennent et appartiennent à une même mémoire. Un individu parfaitement sain au point de vue psychologique n'aurait jamais qu'une seule mémoire de ce genre, et, comme tous les phénomènes de sa pensée seraient rattachés à des images toujours les mêmes et toujours présentes, il pourrait les évoquer tous facilement et à tout instant. Mais aucun homme n'est aussi parfait: mille circonstances, l'état de passion, l'état de sommeil, l'ivresse ou la maladie diminuent ou détruisent certaines images, en ravivent d'autres et changent l'orientation des pensées. Il se forme alors des groupes secondaires autour de certaines images qui sont anormales dans cet esprit: ces images nouvelles peuvent ne jamais réapparaître; mais si elles se reproduisent périodiquement ou sont ramenées artificiellement, elles ramènent avec elles tous les souvenirs qui leur sont liés et les mémoires différentes deviennent des mémoires alternantes. Il est maintenant possible de nous faire une idée générale des changements de personnalité dans le somnambulisme artificiel (~. VIII, pp. 125-136). L'état 15

somnambulique n'a que des caractères relatifs, et ne peut être déterminé que par rapport à un autre moment de la vie du sujet, l'état normal ou l'état de veille. Le somnambulisme est une existence seconde. Quand, pendant la vie seconde, les sujets ont ainsi des sens, de la mémoire et de l'intelligence, ils ne tardent pas à présenter un phénomène très curieux et cependant explicable. Ils acquièrent, pendant cette nouvelle existence, une éducation, des connaissances, un caractère comme ils en ont acquis un pendant leur première existence. Il peut arriver que tout changement d'état soit assez accentué pour produire l'illusion du dédoublement de la personnalité (ex. Léonie). Les mémoires alternantes amènent des personnalités différentes et successives. Les somnambulismes sont des existences de ce genre, ayant leur mémoire et leur personnalité particulières: leur caractère essentiel, c'est d'être un état psychologique anormal qui ne forme pas toute la vie de l'individu, et d'alterner avec d'autres états et d'autres mémoires qui ne peuvent en garder le souvenir. Souvent imparfaits et rudimentaires, les somnambulismes peuvent former une nouvelle existence plus complète que l'existence normale de l'individu (ex. Félida X). Il suffit pour cela que les circonstances favorisent le développement automatique des éléments qui entrent dans la seconde vie et rendent leur groupement plus cohérent et plus stable. Les systèmes d'éléments psychologiques semblent avoir ainsi leur vie propre, comme chaque élément en particulier, et c'est cette vie d'un système psychologique qui constitue les personnalités différentes et les divers somnambulismes. Dans le troisième chapitre (pp. 139-220) traitant de la suggestion et du rétrécissement du champ de la conscience, Janet s'intéresse à la manière dont les personnalités diverses vont penser et agir. Il ramène cette question à l'étude d'un fait particulier plus important que tous les autres et que l'on désigne sous le nom d'obéissance aux suggestions, car la présence ou l'absence de cette docilité est le trait essentiel de leurs pensées et de leurs actions. Tous les hommes agissent les uns sur les autres et les relations sociales ne consistent guère qu'en actions et réactions réciproques. Mais cette influence a lieu d'ordinaire ou semble avoir lieu au moyen d'un intermédiaire qui est le consentement volontaire: si vous agissez de la sorte, c'est bien sans doute parce que vous suivez mes conseils, mais c'est aussi et surtout parce que vous voulez bien les suivre (Ie plus souvent il y a acceptation plus ou moins résignée et conscience de l'acceptation). On a constaté que, dans certains 16

cas assez nombreux, cet intermédiaire du consentement volontaire était tout à fait inutile et disparaissait même entièrement. On a donné le nom de suggestion à cette influence d'un homme sur un autre qui s'exerce sans l'intermédiaire du consentement volontaire (pp. 139-140). Janet commence par un bref résumé historique de la théorie des suggestions (~. I, pp. 141-144) qui a surtout pour but de montrer combien l'étude de la suggestion est ancienne. Il donne ensuite une description de quelques phénomènes psychologiques produits par suggestion (~. II, pp. 144-167) qu'il range d'après leur ordre de complexité croissante: 1° Phénomènes d'apparence cataleptique ; 2° Actes et hallucinations déterminés par la parole; 3° Actes ou hallucinations, avec point de repère; 4° Actes et hallucinations complexes ou à développement automatique; 5° Hallucinations générales ou modifications de toute la personnalité par suggestion.6 Ces phénomènes qui viennent d'être décrits, quoique très différents les uns des autres, forment cependant un groupe ayant des caractères communs qui peuvent être expliqués de la même manière. Il aborde ainsi les diverses théories psychologiques de la suggestion (~. III, pp. 167-185) : 1° La suggestion considérée comme un fait psychologique normal (ex. Bernheim). Selon Janet, cette doctrine: a) assimile trop le phénomène de la suggestion à l'automatisme normal ; b) nous dispose à considérer la suggestion comme un fait primitif existant naturellement, indépendant de tout autre phénomène et capable au contraire d'expliquer tous les autres (anesthésie, amnésie, changement de personnalité, somnambulisme, etc., tout devient un résultat de la suggestion); c) n'explique pas l'origine de la suggestion elle-même. 2° La suggestion expliquée par l'état somnambulique. Au point de vue théorique, cette assimilation entre les deux phénomènes paraît à Janet présenter des inconvénients et conduire à une interprétation inexacte du somnambulisme. La suggestibilité peut être très comp lète en dehors du somnambulisme artificiel; elle peut être totalement absente dans un état somnambulisme complet; en un mot, elle ne varie pas en même temps et dans le même sens que cet état lui-même» (p. 171).3° L 'hyperexcitabilité psychique (Binet & Féré). Mais pour Janet les gens suggestibles sont plutôt faibles et hypo-excités, et non hyperexcités. Ainsi
6 Les autres phénomènes qui se produisent par suggestions: les actions thérapeutiques, contractures; ces phénomènes que l'on pourrait appeler négatifs: les anesthésies, amnésies, les paralysies, lui semblent nécessiter une discussion particulière et devoir examinés à part.

les les être

17

la suggestibilité serait plutôt une preuve de la faiblesse que de la force des phénomènes psychologiques (p. 185). Reprenant une idée exprimée par Charles Richet selon laquelle la suggestibilité ou l'abolition de la volonté personnelle s'expliquerait sans doute par une sorte d'amnésie, Janet développe cette hypothèse dans le point consacré à l'amnésie et à la distraction (g. IV, pp. 185-190). L'amnésie serait la cause principale de la suggestion, comme elle est la raison essentielle du somnambulisme, tellement la mémoire joue un grand rôle dans notre vie psychique. Seulement l'amnésie, comme la mémoire elle-même, ne peut pas être un phénomène primitif. De même que la mémoire dépend de la sensation, l'amnésie dépend de l'anesthésie, et c'est parce qu'une personne n'est plus capable de sentir une certaine sensation qu'elle n'en retrouve plus l'image. Si les sujets ont des pertes de mémoire au moment où ils exécutent une suggestion, ils doivent avoir des anesthésies correspondantes. Une amnésie considérable accompagne toujours les actes accomplis par suggestion (p. 186). Ainsi, quand il dit à Léonie qu'elle est une princesse, elle oublie d'abord qu'elle est une paysanne: c'est la condition nécessaire pour que l'hallucination se développe. Elle est si distraite qu'elle cesse à ce moment d'avoir la sensation de sa robe, de son tablier, de son bonnet, les seules choses qui puissent lui rappeler actuellement sa vie antérieure. De même que l'anesthésie tactile générale enlève tous les souvenirs liés au sens tactile, de même cette anesthésie, variable et momentanée pour certains objets que cause la distraction, enlève momentanément tous les souvenirs qui sont liés à la sensation de ces objets. Pourquoi l'amnésie se produit-elle? Pour Janet c'est qu'il y a distraction, c'est que le sujet ne se préoccupe pas des sensations et des idées en dehors de celle qui fixe son attention. L'état de distraction, favorable au développement de l'idée suggérée, ne résulte pas d'une attention volontaire dirigée uniquement dans un sens, mais d'un rétrécissement de la conscience, c'est-à-dire d'une impossibilité de penser plusieurs choses à la fois. C'est le rétrécissement du champ de la conscience qui est l'objet de la nouvelle partie de ce chapitre (g. V, pp. 190-199). Pour Janet, c'est dans la catalepsie que l'unité presque absolue de la conscience existe, c'est-à-dire tout au début du retour de la conscience, au sortir d'une sorte d'anéantissement, quand l'esprit presque épuisé est incapable de concevoir plusieurs sensations à la fois. Une seule sensation subsiste: elle vit de sa vie propre et donne aux sujets cette apparence d'automate humain. À l'autre extrémité du développement intellectuel nous retrouvons l'unité intellectuelle réalisée 18

un moment par de grands génies dans une haute pensée. Mais la vie ordinaire de la pensée ne tombe pas si bas et ne s'élève pas si haut: elle se maintient à une hauteur moyenne à laquelle les images présentées à l'esprit sont nombreuses et où leur systématisation est loin d'être complète. Spencer lui fournit un terme excellent, très précis et très utile: l'aire ou le champ de la conscience. Il appelle champ de la conscience ou étendue maximum de la conscience, le nombre le plus grand de phénomènes simples ou relativement simples qui peuvent se présenter à la fois dans une même conscience. Mais ce champ peut se rétrécir et les individus dont le champ de la conscience est restreint d'une manière anormale lui paraissent former deux groupes: ce sont des malades ou des enfants. « Chez les uns, il semble qu'une sorte de fatigue ou de faiblesse restreigne la quantité des phénomènes qui peuvent entrer dans une même conscience, car, dans la plupart des maladies débilitantes, on retrouve ces symptômes psychologiques: la distraction, l'absorption sur un point de toute la pensée, l'oubli des assistants, la suggestibilité qui est si manifeste en particulier dans certaines formes de la fièvre typhoide. Chez les autres, la conscience semble peu développée dans tous les sens, elle est aussi restreinte dans son étendue que dans sa nature et sa variété,. les actes impétueux des enfants, leurs croyances naives, leurs colères et leurs larmes d'un instant, tout le prouve facilement. » (pp. 196-197) Pourquoi les individus mis en somnambulisme ont-ils quelquefois, dans cette nouvelle existence, un champ de conscience très rétréci et une forte suggestibilité? Parce que cette seconde existence ressemb le souvent à celle des malades et à celle des enfants. « La conscience peut donc, à chaque moment de la vie, s'étendre sur un champ plus ou moins étendu; chaque fois que nous voyons chez une personne l'obéissance aux suggestions, ou mieux les oublis et les distractions auxquelles cette disposition a été ramenée, nous constatons en même temps chez elle un rétrécissement notable du champ de la conscience et une diminution manifeste du nombre des phénomènes simultanés qui peuvent à chaque instant remplir l'esprit.» (pp. 198-199). Janet en arrive alors à l'interprétation des phénomènes de suggestion (~. VI, pp. 199-205). Dès que le champ de la conscience est un peu plus étendu, chaque sensation ne reste plus isolée, elle est accompagnée de nombreuses images accessoires et interprétatives qui permettent la formation de l'idée du moi, de l'idée du monde extérieur et du langage; en un mot les phénomènes se présentent sous forme de perception, et, en regardant agir des individus de 19

ce genre, nous pouvons nous rendre compte de l'automatisme des perceptions. Une perception est une synthèse, une réunion d'un très grand nombre d'images. Si la suggestion n'a pas de pouvoir qui lui soit propre et n'agit que comme une perception déposée dans un esprit d'un certain genre, elle ne doit pas seule provoquer chez ces sujets des actes automatiques. Toutes les idées, toutes les perceptions doivent trouver chez eux le même terrain favorable à leur développement et donner à la conduite de ces individus un aspect tout particulier. Rien n'est plus curieux que le caractère de ces individus suggestibles (~. VII, pp. 205218) dont la conscience éprouve les plus singulières modifications par suite même de son rétrécissement. On constate chez eux une pensée imagée de type hallucinatoire et une extraordinaire crédulité. Leur activité, comme cela est naturel, présente les mêmes caractères que leur pensée; elle est d'abord extrêmement rapide et comme instantanée; aussitôt une idée conçue, il faut l'exécuter, et le mouvement est accompli comme par une décharge convulsive. Ces actes brusques et étourdis sont cependant quelquefois violents et durables; s'ils ressemblent souvent à des convulsions, ils ressemblent parfois à des contractures. Quoique brusque et tenace, l'activité est cependant très modifiab le par toutes les influences extérieures. En faisant la même étude sur les sentiments et les passions de ces mêmes personnalités faib les, lorsque, soit par la maladie, soit par les procédés hypnotisants, le champ de leur conscience a été restreint et ne peut plus contenir simultanément qu'un nombre d'images bien inférieur à celui qu'il devrait régulièrement renfermer et l'on constatera que les personnes de ce genre sont extraordinairement émotionnables et que, pour le plus léger prétexte, elles semblent éprouver avec une violence inouïe toutes les secousses de la joie, de la peine, de l'amour, de la terreur, etc. La deuxième partie traite de l'automatisme partiel (pp. 223-488). Plus l'état psychologique est simple et le champ de la conscience restreint, plus l'activité automatique est manifeste. En passant des phénomènes conscients les plus simples aux plus complexes, l'automatisme décroît de plus en plus. Il nous faut maintenant passer à un autre point de vue et voir si cette activité régulière et déterminée ne se dissimule pas et n'existe pas sous une autre forme quand elle paraît avoir disparue de la conscience.

20

Dans le premier chapitre (pp. 223-269) traitant des actes subconscients, Janet souligne que l'automatisme psychique, au lieu d'être complet, de régir toute la pensée consciente, peut être partiel et régir un petit groupe de phénomènes séparés des autres, isolés de la conscience totale de l'individu qui continue à se développer pour son propre compte et d'une autre manière. Ce n'est donc pas une nouvelle recherche qui est ici entreprise, c'est une application particulière des études précédentes à des circonstances nouvelles. Il suit le même ordre que précédemment, montrer l'automatisme simple des sensations, celui des perceptions plus complètes, la constitution des mémoires et des personnalités distinctes; mais, dans ces études, il n'examinera que les phénomènes ignorés par le sujet même qui les éprouve et en apparence inconscients. Dans le premier point que Janet développe sur les catalepsiespartielles (9. I, pp. 224227), il entend par acte inconscient une action ayant tous les caractères d'un fait psychologique sauf un, c'est qu'elle est toujours ignorée par la personne même qui l'exécute au moment même où elle l'exécute? Les actes de cette sorte peuvent se présenter de deux manières: ou bien l'individu, au moment où il exécute l'acte, semble n'avoir aucune espèce de conscience ni de l'acte ni d'autre chose, il ne parle pas et n'exprime rien (c'est un cas analogue à ceux étudiés en parlant de la catalepsie). Tantôt, au contraire, l'individu conserve la conscience claire de tous les autres phénomènes psychologiques, sauf d'un certain acte qu'il exécute sans le savoir. L'individu parle alors avec facilité, mais d'autres choses que de son action. C'est cette forme d'inconscience qui intéresse ici Janet. Des actes inconscients de ce genre ont été depuis longtemps signalés et étudiés au plan théorique à différents points de vue par les philosophes depuis Leibniz jusqu'à Hartmann. Janet reste encore plus sensible aux idées de Maine de Biran sur cette question. Mais bien peu de savants se sont intéressés avec précision au plan expérimental à ces phénomènes psychologiques inconscients. Les actes inconscients les plus simples de tous ont été désignés par Lasègue8, qui les signale le premier, sous le nom
7 Ce point et le suivant contiennent un certain nombre d'études déjà publiées par Janet dans la Revue philosophique sous ces titres: Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité, 1886, II, 577. L'anesthésie systématisée et la dissociation des phénomènes psychologiques, ibid 1887, I, 449. Les actes inconscients et la mémoire pendant le somnambulisme, ibid., 1888, I, 238. [voir Janet, P. (2005). Premiers écrits psychologiques (1885-1888). Paris: L'Harmattan] Janet reprend ici ces études pour les compléter et les rattacher à des théories plus générales. 8 Lasègue. Études médicales, II, 35.

21

de catalepsies partielles, expression que Janet conserve dans son texte. Ce sont des phénomènes cataleptiques tout à fait identiques à ceux décrits au début de l'ouvrage dans l'attaque de catalepsie complète: continuation de l'attitude ou du mouvement, imitation, association des mouvements, tous ces faits se retrouvent ici presque tels qu'ils ont déjà été décrits. Mais maintenant ils sont partiels, c'est-à-dire qu'ils n'existent que dans une partie du corps du sujet, tandis que le reste du corps est occupé par de tout autres actes et présente des caractères tout différents. Un bras, par exemple, se comporte comme s'il était le bras d'une personne en catalepsie, mais le sujet tout entier, loin d'être dans cet état, rit et cause sans se préoccuper de ce que devient son bras (cf. Binet et Féré9). Comment interpréter ces nouveaux phénomènes cataleptiques? Pour Janet, il n'y a pas de raison valable pour exclure complètement la conscience de ces phénomènes. Mais il y a ici une difficulté de plus: il y a maintenant déjà une conscience chez le sujet qui voit et qui entend mais qui ne sent pas que son bras remue. Cette conscience, qui est dans le sujet, n'est pas la conscience des mouvements cataleptiques, puisqu'elle déclare les ignorer. Est-il donc possible que, dans l'esprit du même sujet, il y ait une autre conscience? Ceci n'est pas absurde pour l'auteur. Quand Janet a parlé de la conscience au début de son livre pendant la catalepsie, il avait admis, avec Maine de Biran, qu'elle devait être très inférieure, qu'elle consistait en sensations et en images et non pas en perceptions. Le caractère de ces images élémentaires était de n'être pas réunies dans une même pensée, de ne pas former une personnalité; c'étaient des images conscientes sans l'idée du moi; il n'est donc pas surprenant que ces images ne fassent pas partie de la conscience normale du sujet qui nous parle, qui dit «je ». Si des images de ce genre peuvent exister seules dans l'esprit, Janet ne voit pas d'absurdité à admettre qu'elles puissent maintenant exister à part, tandis que l'esprit ordinaire du sujet semble fonctionner d'une manière normale. Les catalepsies partielles montrent ainsi le premier germe des consciences partielles que Janet va préciser dans ses autres études. Il s'intéresse d'abord à la distraction et aux actes subconscients (9. II, pp. 237-245). Pendant que la conscience distraite est occupée d'idées indifférentes, l'acte plus ou moins complexe (ex. écriture automatique) suggéré s'exécute également mais à l'insu du sujet. Nous ne sommes plus en présence d'une catalepsie partielle où les actes sont
9 Archives

de physiologie,

1er octobre

1887.

22

simplement déterminés par une sensation ou une image; nous sommes plutôt en présence d'un somnambulisme partiel, où les actes sont déterminés par des perceptions intelligentes. Le sujet ne répète pas les paroles, il les interprète et les exécute; il y a donc là de l'intelligence qu'il est assez facile de manifester de différentes manières. La distraction semble scinder le champ de la conscience en deux parties: l'une qui reste consciente, l'autre qui semble ignorée par le sujet. Les suggestions précédemment étudiées provoquaient des phénomènes appartenant à la première partie du champ de la conscience; celles que Janet signale maintenant déterminent des actions qui semblent rester dans la seconde et qui gardent complètement l'apparence des catalepsies partielles et inconscientes. Ayant examiné les catalepsies partielles et les suggestions par distraction, Janet a été amené à penser qu'elles devaient dépendre, comme les actes suggérés ordinaires, d'une image et d'une perception qui se développent automatiquement. Mais comme cette image ou cette perception paraît complètement absente de l'esprit du sujet, il suppose son existence en dehors de la conscience normale. L'étude des suggestions post-hypnotiques dont Janet donne l' histoire et la description (~. III, pp. 245-249) semble bien propre à confirmer cette supposition, car elles sont inexplicables si on n'admet pas une pensée qui garde le souvenir du somnambulisme malgré le réveil et qui persiste au-dessous de la pensée normale. L'idée qui a été suggérée pendant le somnambulisme ne disparaît pas après le réveil, quoique le sujet semble l'avoir oubliée et n'en conserver aucune conscience. Elle subsiste et se développe en dehors et au-dessous de la conscience normale. Quelquefois elle arrive à son achèvement complet et amène l'exécution de l'acte suggéré sans jamais avoir pénétré dans cette conscience; quelquefois, au terme de son développement, lors de cette exécution, elle entre pour un moment dans la pensée, la modifie, et ramène plus ou moins complètement l'état somnambulique initial. L'essentiel, c'est l'existence de la pensée subconsciente que les suggestions post-hypnotiques, plus que tout autre phénomène, viennent nous révéler, car elles ne peuvent pas être comprises sans elle. Elles se compliquent d'ailleurs lors de l'exécution des suggestions pendant un nouvel état somnambulique (~. IV, pp. 249255). Poursuivant son étude sur l'exécution subconsciente des suggestions post-hypnotiques (9. V, pp. 255-269), Janet note que « Ces phénomènes semblent appartenir à une conscience particulière audessous de la conscience normale de l'individu. Ce n'est pas là une 23

explication sans doute, c'est la constatation d'un fait, si bizarre qu'il paraisse, et nous ne ferons que résumer ces observations en appelant désormais ces actes des faits subconscients, ayant une conscience audessous de la conscience normale, quitte, quand nous les connaîtrons mieux, à revenir avec plus de précision sur leur nature» (p. 265). Quand il y a plusieurs somnambulismes différents et successifs, comme chez Léonie, la suggestion post-hypnotique peut être faite d'un somnambulisme à l'autre, comme d'un somnambulisme à la veille, et elle a encore le même caractère. Ainsi supposons Léonie dans son dernier somnambulisme, en état de Léonie 3, on lui commande alors de chercher un foulard et de le mettre; puis on la réveille, c'est-à-dire qu'on la fait passer de cet état profond à un autre état qui est encore du somnambulisme, mais dans lequel le souvenir de Léonie 3 est complètement perdu. Dans cet état, Léonie 2 ne se souvient pas de l'ordre donné et parle d'autre chose, mais ses mains cherchent le foulard et le mettent au cou à son insu. La chose s'est exécutée subconsciemment, comme si le sujet était dans un état de veille par rapport au deuxième somnambulisme. Une suggestion donnée dans un état plus profond prend la forme d'un acte subconscient quand le sujet est revenu à un état différent et surtout moins profond. C'est aussi à la persistance d'une pensée subconsciente que Janet rapporte l'action de la plupart des suggestions post-hypnotiques à effet thérapeutique. Dans le second chapitre (pp. 270-365) traitant des anesthésies et des existences psychologiques simultanées, Janet souligne d'abord que nous n'avons encore vu cette seconde conscience se manifester que par des actes: or, l'étude des actes est propre à révéler une conscience, mais non à l'expliquer. Il faut, pour comprendre cette nouvelle pensée, étudier les sensations ou les images qu'elle renferme et joindre à l'étude des actes subconscients celle des sensibilités subconscientes. Comment s'expliquer l'obéissance aux suggestions sans consentement volontaire? Par un rétrécissement du champ de la conscience qui se manifeste tantôt par une anesthésie complète et durable, tantôt par une anesthésie transitoire et systématique. Quelles sont les conditions de la catalepsie partielle et de la suggestion par distraction? Une anesthésie complète et durable d'un membre pour la première, une distraction, c'est-à-dire une anesthésie passagère et systématique pour la seconde. Enfin, quel est le plus important caractère de l'exécution des suggestions post-hypnotiques? C'est que le sujet y pense sans le savoir et les exécute sans en avoir conscience; c'est qu'il est à leur égard vraiment anesthésique. Tout 24

ramène Janet à l'étude psychologique de cette anesthésie singulière, qui consiste, non dans la lésion d'un organe des sens, mais dans l'abolition d'une véritable faculté mentale, de tous ses pouvoirs et de tous les souvenirs qu'elle a acquis. Commençant par un historique des anesthésies systématisées (9. I, pp. 271-276), Janet souligne que l'anesthésie se présente à nous sous deux formes: tantôt elle est générale et enlève au sujet toutes les sensations ordinairement fournies par un sens, tantôt elle est systématique et n'enlève au sujet qu'un certain nombre, un certain système de sensations ou d'images, en laissant parvenir à la conscience la connaissance de tous les autres phénomènes fournis par ce même sens. C'est celle-ci qu'il examine en premier, car il est facile de la reproduire artificiellement et de l'étudier, grâce à une expérience désignée sous le nom de suggestion d'hallucination négative (Bernheim) ou suggestion d'anesthésie systématisée (Binet & Péré). En effet, grâce à la suggestion, on peut interdire une chose à une somnambule, aussi facilement que l'on peut lui en commander une, et, lorsque l'interdiction porte sur les sensations, elle peut produire une surdité ou une cécité artificielle, comme le commandement positif produit une hallucination. Cette interdiction est surtout intéressante quand elle n'enlève pas au sujet la vision de tous les objets, mais seulement d'un certain objet qui demeure invisible, tandis que tous les autres sont clairement distingués. Mais Janet montre la persistance de la sensation malgré l'anesthésie systématisée (9. II, pp. 276-283). L'objet qui paraît invisible est bien vu par le sujet qui est cependant sincère quand il dit qu'il ne le voit pas. La vision de ces objets est du même genre, du même niveau, que les actes subconscients dont il a parlé plus haut. En général, on peut, par suggestion, rétablir le souvenir de toutes les sensations qui semblent avoir été supprimées par l'anesthésie systématisée. La sensation supprimée existe donc encore et se rattache d'une certaine manière aux actes subconscients. L'emploi de l'écriture automatique apporte une vérification définitive aux propos de Janet. Toutes les expériences faites sur tous les sens, soit en provoquant directement l'anesthésie par suggestion, soit en la provoquant directement en commandant une action post-hypnotique, conduisent Janet à cette conclusion: « Dans la suggestion d'anesthésie systématisée, la sensation n'est pas supprimée et ne peut pas l'être, elle est simplement déplacée, elle est enlevée à la conscience normale, mais peut être retrouvée comme faisant partie d'un autre groupe de phénomènes, d'une sorte d'autre conscience.» (pp. 282-283). Dans le point suivant, Janet rapproche 25

l'électivité ou esthésie systématisée (9. III, pp. 283-290) des somnambules de leurs anesthésies systématisées. Ces deux phénomènes ne sont pour lui qu'un seul et même fait considéré à deux points de vue différents. On entend par là que, dans cet état particulier du somnambulisme, les « sujets ne ressentent pas toutes les sensations indifféremment, mais qu'ils semblent faire un choix parmi les différentes impressions qui tombent sur leurs sens, pour percevoir celles-ci et non point celles-là» (p. 283). La plupart des sujets, une fois endormis, entendent très bien leur magnétiseur et causent avec lui, mais paraissent n'entendre aucune autre personne, aucun autre bruit10. Ce lien entre le sujet et certaines personnes ou certains objets qui lui permet de les sentir à l'exclusion des autres, a reçu le nom de rapport magnétique. Ces phénomènes d'électivité ne diffèrent des anesthésies systématisées qu'en un point, c'est qu'ils sont ou paraissent être inverses. Au lieu que précédemment le sujet devenait aveugle pour une personne ou un objet déterminé en continuant à voir tous les autres, il paraît maintenant ne voir qu'un objet déterminé en demeurant aveugle pour tous les autres. On peut d'ailleurs facilement passer d'un cas à l'autre. Supposons que le sujet entende primitivement toutes les personnes présentes et qu'on lui défende d'entendre M. X ce sera de l'anesthésie systématisée, si on continue et si on lui interdit d'entendre M. Y..., M. Z..., etc. jusqu'à ce qu'il ne puisse plus entendre que moi, ce sera de l'électivité. Ce dernier phénomène n'est en effet qu'une sorte d'anesthésie systématisée très considérable, dans laquelle les phénomènes supprimés sont plus nombreux que les phénomènes conservés, et, pour exprimer cette analogie, Janet la désigne par un mot déjà usité par quelques auteurs, celui d'esthésie systématisée. Les phénomènes psychologiques, en apparence disparus, sont-ils bien réellement absents? Janet en arrive à la conclusion que « les sensations dont le sujet paraît n'avoir aucune conscience n'ont pas disparu et subsistent encore en lui d'une autre manière» (p. 290). Janet remarque par la suite que toutes les observations sur les diverses espèces d'anesthésies sont absolument concordantes. Il aboutit aux mêmes conclusions en étudiant l'anesthésie complète ou anesthésie naturelle des hystériques

(9. IV, pp. 290-299). De même que l'on a constaté que l'hystérique voit
par son œil aveugle dans bien des cas où elle croit le contraire, de même Janet a montré qu'elle sent dans bien des cas où elle se figure ne pas
10L'électivité des objets. des somnambules naturels ne porte pas en général sur des personnes, mais sur

26

sentir. Ainsi, de même qu'il y a un grand nombre d'actes inconscients compliqués que le sujet peut accomplir intelligemment sans le savoir, « de même il y a un grand nombre de sensations qu'il peut éprouver, dont il peut se souvenir, sur lesquelles il peut raisonner sans en avoir aucune conscience Il » (p. 299). Janet présente ensuite les différentes hypothèses relatives aux phénomènes d'anesthésie (g. V, pp. 299-305) : hypothèse de la simulation, hypothèses physiologiques, hypothèses psychologiques. C'est dans la partie consacrée à la désagrégation psychologique (g. VI, pp. 305-314) que Janet présente sa propre conception de l'anesthésie. Il considère «l'anesthésie systématisée ou même générale comme une lésion, un affaiblissement, non de la sensation, mais de la faculté de synthétiser les sensations en perception personnelle, qui amène une véritable désagrégation des phénomènes psychologiques.» Cette hypothèse explique comment certains phénomènes peuvent à la fois être connus par le sujet et ne pas être connus par lui; comment le même œil peut voir et ne pas voir, car elle nous montre qu'il y a deux manières différentes de connaître un phénomène: la sensation impersonnelle et la perception personnelle, la seule que le sujet puisse indiquer par son langage conscient. Sentir une piqûre renferme une opération de synthèse active qui rattache cette sensation au groupe d'images et de jugements antérieurs constituant le moi ou la personnalité. Il s'agit déjà d'une perception complexel2. La perception consciente est une opération en deux temps: 10 Existence simultanée d'un certain nombre de sensations conscientes produites par une modification des organes des sens; 20 Opération de synthèse 13 active et actuelle par laquelle ces sensations se rattachent les unes aux autres, s'agrègent, se fusionnent, se confondent dans un état unique: c'est la perception. Chez les hystériques et les névropathes en général, un rétrécissement du champ de la conscience apparaît. Ce caractère est précisément produit par cette faib lesse de synthèse psychique poussée plus loin qu'à l'ordinaire, qui ne leur permet
Il Un article de Binet, publié la même année, Recherches sur les altérations de la conscience chez les hystériques (Revue philosophique, 1889, I, 135) confirme cette conclusion. 12 Janet avait déjà insisté sur cette idée en étudiant les actes automatiques pendant la catalepsie où il avait adopté l'opinion de Maine de Biran qui distinguait dans l'esprit humain une vie purement affective des sensations seules, phénomènes conscients mais non attribués à une personnalité, et une vie perceptive des sensations réunies, systématisées et rattachées à une personnalité. 13 Cette activité, qui synthétise ainsi à chaque moment de la vie les différents phénomènes psychologiques et qui forme notre perception personnelle, ne doit pas être confondue avec l'association automatique des idées.

27

pas de réunir dans une même perception personnelle un grand nombre des phénomènes sensitifs qui se passent réellement en eux. Dans divers états nerveux, le sujet ne peut percevoir que certains phénomènes et pas d'autres (les phénomènes ignorés ne sont pas perpétuellement inconscients, ils ne le sont que momentanément). Les hystériques perdent plus volontiers la sensibilité tactile, parce que c'est la moins importante, non pas psychologiquement, mais pratiquement. Cette hypothèse nous explique encore comment les impressions faites sur un même sens peuvent se subdiviser, car elle nous apprend que ce n'est pas toujours toutes les sensations brutes d'un sens qui restent en dehors de la perception personnelle, mais quelquefois une partie seulement, tandis que les autres peuvent être reconnues. Janet applique ensuite son hypothèse
aux existences psychologiques simultanées

(9- VII, pp. 314-323). Les

sensations qui ne sont pas perçues par le sujet existent néanmoins. Que deviennent-elles? Le plus souvent elles jouent un rôle bien effacé; leur séparation, leur isolement fait leur faiblesse. Elles sont arrêtées par le groupe plus fort des autres sensations synthétisées sous forme de perception personnelle. Tout au plus peuvent-elles produire ces légers frémissements des muscles, ces tics convulsifs du visage, cette trémulation des doigts qui donnent à beaucoup d'hystériques un cachet particulier, qui font si facilement reconnaître, comme on dit, une nerveuse. Il est assez facile de favoriser leur développement, il suffit pour cela de supprimer ou de diminuer l'obstacle qui les arrête. En fermant ses yeux, en distrayant le sujet, nous diminuons ou nous détournons dans un autre sens l'activité de la personnalité principale et nous laissons le champ libre à ces phénomènes subconscients ou non perçus. Il suffit alors d'en évoquer un, de lever le bras ou de le remuer, de mettre un objet dans les mains ou de prononcer une parole, pour que ces sensations amènent, suivant la loi ordinaire, les mouvements qui les caractérisent. Ces mouvements ne sont pas connus par le sujet lui-même, puisqu'ils se produisent dans cette partie de sa personne qui est pour lui anesthésique. Tantôt ils se font dans des membres dont le sujet a perdu complètement et perpétuellement la sensation, tantôt dans des membres dont le sujet distrait ne s'occupe pas à ce moment; le résultat est toujours le même. «À parler rigoureusement, ces mouvements déterminés par les sensations non perçues ne sont connus par personne, car ces sensations désagrégées réduites à l'état de poussière mentale, ne sont synthétisés en aucune personnalité. Ce sont bien des actes cataleptiques déterminés par 28

des sensations conscientes, mais non personnelles. » (pp. 315-316) Mais les actes subconscients ne manifestent pas toujours de simples sensations impersonnelles. Il peut se former une seconde existence psychologique, en même temps que l'existence psychologique normale, et avec ces sensations conscientes que la perception normale avait abandonnées en trop grand nombre. Il n'y a pas seulement perception secondaire, il y a personnalité ou intelligence secondaire qui se manifeste par exemple dans l'écriture automatique. Il nous fait voir qu'il a surtout connaissance de ces sensations négligées par le personnage primaire ou normal; « c'est lui qui me dit que je pince le bras, ou que je touche le petit doigt, tandis que Lucie a depuis bien longtemps perdu toute sensation tactile; c'est lui qui voit les objets que la suggestion négative a enlevés à la conscience de Lucie, qui remarque et signale mes croix et mes chiffres sur les papiers. » (p. 318) Janet poursuit (9. VIII, pp. 324-335) en étudiant les existences psychologiques simultanées comparées aux existences psychologiques successives. Les existences psychologiques simultanées, que Janet a été obligé d'admettre pour comprendre les anesthésies, sont dues à cette persistance plus ou moins complète de l'état somnambulique pendant la veille. C'est la mémoire qui établit la continuité de la vie psychologique, c'est elle qui permet d'établir l'analogie de divers états somnambuliques, aussi est-ce encore elle qui va rapprocher l'existence subconsciente, qui a lieu pendant la veille du sujet, de l'existence alternante qui caractérise le somnambulisme. 1° Les phénomènes subconscients pendant la veille contiennent les souvenirs acquis pendant les somnambulismes; et 2° On retrouve pendant le somnambulisme le souvenir de tous ces actes et de toutes ces sensations subconscientes. Ainsi il y a continuité par la mémoire entre le somnambulisme et les actes subconscients de l'état de veille. Janet examine ensuite l'importance relative des diverses existences simultanées (~. IX, pp. 325-345). Dans l'état de santé psychologique parfaite « la puissance de synthèse étant assez grande, tous les phénomènes psychologiques, quelle que soit leur origine, sont réunis dans une même perception personnelle» (p. 337), et par conséquent la seconde personnalité n'existe pas. Dans un pareil état, il n'y aurait aucune distraction, aucune anesthésie, ni systématique ni générale, aucune suggestibilité et aucune possibilité de produire le somnambulisme, puisqu'on ne peut pas développer des phénomènes subconscients qui n'existent pas. Quand cette santé parfaite n'existe pas, « la puissance de synthèse psychique est affaiblie et laisse échapper, en dehors de la 29

perception personnelle, un nombre plus ou moins considérable de phénomènes psychologiques: c'est l'état de désagrégation (p. 337). » C'est le moment des distractions, des anesthésies systématisées, des anesthésies générales, des suggestions exécutées consciemment par le sujet. Mais les phénomènes désagrégés restent encore incohérents, tellement isolés que, sauf pour quelques-uns qui amènent encore des réflexes très simples, ils n'ont, pour la plupart, aucune action sur la conduite de l'individu, ils sont comme s'ils n'existaient pas. Lorsque ces systèmes d'idées subconscientes prennent de l'importance nous arrivons au somnambulisme véritable. La première personnalité n'existe plus, mais la seconde s'est enrichie de ses dépouilles, elle a pris maintenant, outre les phénomènes qui lui étaient propres, ceux qui appartenaient à l'autre synthèse; elle voit, elle remue, elle par le comme elle veut. Elle se souvient de son humble existence précédente: « C'est moi qui ai fait cela, qui ai senti cela» mais elle ne comprend pas comment elle ne pouvait ni bouger ni agir tout à l'heure, car elle ne se rend pas compte du changement qui s'est produit. Après le somnambulisme, la première personnalité reparaît et la seconde diminue sans disparaître entièrement. Celle-ci persiste plus ou moins longtemps suivant sa force et les suggestions post-hypnotiques qui lui ont été faites; elle se relève de temps en temps pour les accomplir, puis elle diminue encore pour ne plus occuper que le petit espace que lui laissent les anesthésies pendant l'état de désagrégation qui est maintenant rétabli. Sile retour à la santé était complet, elle disparaîtrait entièrement et il y aurait une nouvelle restauration de l'unité psychique qui se ferait sans doute autour d'un autre centre, mais qui serait analogue, pour l'étendue du champ de la conscience et pour l'indépendance, au somnambulisme complet. Janet ne parle que des cas de désagrégation les plus simples, les plus théoriques en quelque sorte. Il est facile d'observer un très grand nombre de variétés et de complications dans lesquelles les deux personnages peuvent plus ou moins se connaître mutuellement et réagir l'un sur l'autre. Et Janet conclut par cette remarque: « La désagrégation psychologique donne naissance à des groupes de pensées inégaux dont l'importance relative varie sans cesse. L'état de veille parfaite et l'état de somnambulisme complet sont deux extrêmes: entre eux se trouvent bien des degrés dans lesquels les diverses existences coexistent avec des proportions changeantes» (p. 345). Janet fait ensuite un parallèle entre l'anesthésie et la paralysie (9. X, pp. 345-354) de façon à appuyer son hypothèse de la désagrégation 30

psychologique. En règle générale, toute anesthésie et toute amnésie amènent toujours à leur suite une paralysie: une hystérique qui perd complètement le souvenir de toute espèce d'images verbales, ou qui perd toute sensibilité d'un membre, ne peut plus parler ou ne peut plus remuer ce membre. Janet montre que les paralysies et les contractures ne peuvent pas se développer indépendamment des anesthésies et qu'elles peuvent être expliquées par la désagrégation psychologique (g. XI, pp. 354-363). Ces deux phénomènes: je présentent les mêmes variétés, peuvent être rangés dans les mêmes classifications,. 2e naissent dans les mêmes circonstances, et 3e enfin peuvent être interprétés exactement de la même manière que les phénomènes d'insensibilité. Dans le troisième chapitre (pp. 366-443) traitant des diverses formes de la désagrégation psychologique, Janet s'intéresse non plus à ce phénomène chez des sujets qui le présentent à un plus haut degré mais tel qu'il se présente dans différents états plus ou moins maladifs avec ses variétés et ses détails. Le caractère essentiel de la désagrégation psychologique était la formation dans l'esprit de deux groupes de phénomènes: l'un constituait la personnalité ordinaire, l'autre, susceptible d'ailleurs de se subdiviser, formait une personnalité anormale, différente de la première et complètement ignorée par elle. Or la désagrégation psychologique revêt plusieurs formes selon les relations qui existent entre ces deux personnalités et selon le degré de leur indépendance réciproque. Janet distingue un premier cas dans lequel la séparation est incomplète: la seconde personnalité n'est pas absolument indépendante de la première, elle en dépend et ne fait que répéter ou développer ses pensées ou ses actions. Un second cas se présente lorsque les deux personnalités sont aussi indépendantes que possib le et se développent dans des sens différents. C'est la forme simple et théorique de la désagrégation dont il sera intéressant de voir des exemples naturels et spontanés. Un troisième cas apparaît lorsque les deux personnalités sont de nouveau rapprochées et dépendantes, mais d'une manière tout inverse: c'est la seconde personnalité, celle qui est anormale et subconsciente, qui domine et détermine les idées et les actes de la première personnalité. Janet rapproche d'abord ces trois faits, la baguette divinatoire, le pendule explorateur et la lecture des pensées (g. I, pp. 367-376) qui lui paraissent analogues: dans tous ces cas, le sujet qui a tenu la baguette, le pendule, ou qui a dirigé le devin, affirme qu'il n'a fait aucun mouvement volontaire et qu'il est le premier surpris de voir les phénomènes qui ont lieu. Il faut bien en 31

conclure qu'ils ont remué subconsciemment 10 sans le vouloir et 20 sans le savoir. Janet donne ensuite un résumé historique du spiritisme (9. II, pp. 376-385) avant d'exposer les diverses hypothèses relatives au spiritisme (9. III, pp. 386-397). Le point essentiel du spiritisme, c'est la désagrégation psychologique (9. IV, pp. 397-404) et la formation, en dehors de la perception personnelle, d'une seconde série de pensées non rattachée à la première. Quant aux moyens que la seconde personnalité emploie pour se manifester à l'insu de la première, mouvement des tables, écriture ou parole automatique, etc., c'est pour Janet une question secondaire. Cette action, quelle qu'elle soit, est toujours une action involontaire et inconsciente. L'auteur qui a le plus contribué à développer l'étude scientifique des phénomènes spirites est pour Janet certainement Fr. Myers. Or, les phénomènes observés par les spirites sont exactement identiques à ceux du somnambulisme naturel, cette constatation va amener Janet à établir une comparaison des médiums et des somnambules (9. V, pp. 404-413). Pour Janet, la plupart des médiums sont des névropathes, quand ce ne sont pas franchement des hystériques et il y a de grandes analogies entre les sujets qui présentent un dédoublement de la personnalité et ces médiums qui servent à l'évocation des esprits. D'ailleurs, il existe aussi des analogies plus précises encore entre la médiumnité et le somnambulisme proprement dit. Les difficultés ne commencent véritablement que si l'on pénètre dans les détails, si on essaye de se rendre compte de la forme et des lois particulières de la désagrégation dans tel ou tel cas déterminé. La dualité cérébrale comme explication du spiritisme (9. VI, pp. 413-419) a été avancée comme une hypothèse par Myers. Myers pense qu'il y a une grande analogie entre les phénomènes d'inconscience des médiums et l'écriture automatique, d'une part, et, d'autre part, les troubles de la cécité ou de la surdité verbale, de l'agraphie ou de l'aphasie qui se produisent à la suite de certaines lésions localisées de l'hémisphère gauche. Or, dans ces cas, la restauration du langage et de l'écriture, quand elle a lieu, s'opère grâce à une suppléance de l'hémisphère droit. Donc l'écriture automatique doit se rattacher de même au fonctionnement de l'hémisphère droit. Mais pour Janet, les arguments de Myers ne semblent pas suffisants pour que l'on puisse assimiler l'écriture automatique des médiums aux troubles de l'agraphie produits par une lésion localisée d'un hémisphère. C'est une différence psychologique, plutôt qu'anatomique, qui semble exister entre les divers langages simultanés du médium, comme entre les diverses actions des 32

sujets en hémi-somnambulisme. Chacune de ces personnalités qui se développe en même temps est constituée par une synthèse d'images se groupant autour de centres différents; mais les images constituant les personnalités nouvelles ne sont pas produites par des organes nouveaux et surajoutées à celles qui formaient la conscience normale. Les images restent toujours les mêmes, produites par la totalité ou par une partie du cerveau. C'est leur groupement et leur répartition qui sont changés: elles sont agrégées en groupes plus petits qu'à l'ordinaire, qui donnent lieu à la formation de plusieurs personnalités incomplètes, au lieu d'une seule plus parfaite. Ces séparations et ces nouveaux groupements des phénomènes psychologiques se font quelquefois d'une manière très régulière suivant la qualité des images provenant de tel ou tel sens: l'un des groupes comprendra par exemple les images tactiles, l'autre les images visuelles. « Sans doute, une certaine modification physiologique doit accompagner, j'en suis convaincu, cette désagrégation psychologique,' mais elle nous est absolument inconnue, et elle doit être anormale et bien plus délicate que cette division régulière du cerveau en deux hémisphères» (p. 419). Ce n'est pas seulement dans le sommeil hypnotique et dans des expériences préméditées que l'on rencontre les suggestions et les impulsions irrésistibles: bien des gens sont naturellement et pendant toute leur vie sous la domination d'une idée fixe de ce genre et se sentent poussés par une puissance invincible à un acte qui leur fait horreur. C'est dans la folie impulsive (9. VII, pp. 419-428) que se rencontrent ces aberrations singulières de la volonté humaine, si instructives pour le psychologue. Janet veut montrer comment cette forme particulière d'automatisme psychologique se rattache à toutes celles qui ont déjà été étudiées dans cet ouvrage. Les impulsions existent quelquefois sous une autre forme qui semble un peu différente; au lieu de se présenter comme un acte, au moins comme un désir, une envie, c'est une simple idée également fixe et obsédante, mais qui ne semble pas avoir de disposition à provoquer un acte quelconque. Ces idées flXes (9. VIII, pp. 428-435) se manifestent sous la forme d'une hallucination. Le problème est le même que pour les impulsions motrices; le phénomène anormal n'est pas intégré dans la personnalité, il est étranger au moi qui voudrait le repousser, il semble appartenir à un autre groupe psychique, comme les phénomènes désagrégés, et cependant il est conscient, tandis que ces faits de désagrégation étaient inconscients. Quand une pensée, une hallucination auditive et surtout une hallucination visuelle apparaît 33

subitement à la conscience de l'aliéné, il faut admettre que les phénomènes inconscients ont amené tout d'un coup et automatiquement un phénomène conscient sans intermédiaire. L'association des idées est la manifestation d'une synthèse élémentaire qui a déjà été effectuée autrefois et qui a rattaché les phénomènes les uns aux autres une fois pour toutes. La perception personnelle est formée par l'activité synthétique actuelle qui, par un effort continuel répété à chaque instant, ramène à l'unité du moi tous les phénomènes qui se produisent, quelle que soit leur origine. Cette force de synthèse peut être affaiblie, rendre le sujet incapable de percevoir telle sensation auditive ou telle sensation tactile et cependant, par un automatisme d'origine ancienne qui n'a pas été détruit, cette sensation non perçue peut amener d'autres images faisant partie de celles que le sujet perçoit encore. Ceci nous permet de comprendre comment ces phénomènes nouveaux, les idées fixes et certaines hallucinations sont simplement des applications plus compliquées des lois anciennement connues. L'élément désagrégé de la pensée s'est donc manifesté déjà dans ces phénomènes complexes, soit par des actes commençant, soit par une parole légère sans cesse répétée, soit par des hallucinations; il peut se manifester de bien d'autres manières et porter, dans la santé physique et morale de l'individu conscient, les troubles les plus variés. Janet prend l'exemple des possessions (9. IX, pp. 435-442). Il faudrait passer en revue toute la pathologie mentale et peut-être même une partie importante de la pathologie physique pour montrer tous les désordres psychologiques et corporels que peut produire une pensée persistant ainsi en dehors de la conscience personnelle. Augmentons et compliquons davantage les phénomènes, supposons que cette vie subconsciente ne se manifeste pas seulement à l'esprit étonné du malade, par des contractions involontaires, des gestes, des mots répétés à tort et à travers, mais qu'elle agisse sans cesse d'une manière intelligente et coordonnée. Le malade constate que ses bras et ses jambes font à son insu et malgré lui des actes compliqués, il entend sa propre bouche lui commander ou le railler; il résiste, il discute, il combat contre un individu qui s'est formé en lui-même. Il se dit possédé par un esprit, persécuté par un démon qui habite au-dedans de lui-même. Dans le quatrième chapitre (pp. 444-478) traitant de la faiblesse et de la force morales, Janet recherche, avant de conclure, dans quelle mesure l'automatisme dont il a examiné les principales formes est un phénomène maladif et en quoi et à quel degré la volonté normale et libre, 34

au moins en apparence, diffère de cette activité mécanique et rigoureusement déterminée. Janet pense qu'ils n'appartiennent pas à une maladie particulière et en quelque sorte spécifique, qu'ils sont tout simplement le résultat d'une sorte de faiblesse qu'il appelle la misère
psychologique

(9. I, pp. 444-460). Que ces individus manifestent

leur

maladie de mille manières différentes en faisant parler les tables ou en contracturant leurs membres; c'est toujours à cause de la même faiblesse, de la même fatigue, qu'ils s'abandonnent sans résistance et laissent se développer indéfiniment tel ou tel groupe de sensations et d'images. La maladie hystérique est de beaucoup le terrain le plus favorable au développement des phénomènes automatiques. Les phénomènes hystériques sont comparables à ceux du somnambulisme. Toutes les crises sont identiques, même dans leurs variétés et leurs détails, à telle ou telle forme de somnambulisme complet; les accidents postérieurs à la crise, contractures ou paralysies, sont comparables aux suggestions posthypnotiques; tous les signes, anesthésies ou tares diverses qui persistent entre les crises, sont de la même nature que les signes caractéristiques de l'hémi-somnambulisme. Les crises sont d'ailleurs des états modifiables par l'influence morale, comme les somnambulismes eux-mêmes et les contractures postérieures à la crise se défont, comme s'effacent les suggestions post-hypnotiques. On peut, par suggestion, changer la nature d'une crise comme on change celle d'un somnambulisme. Il est tout simple que l'on retrouve le souvenir de la crise dans certains somnambulismes, et que même les crises puissent être complètement remplacées par des somnambulismes, car ce sont des états absolument du même genre. Et l'on peut considérer comme certain que l'hystérie est l'état le plus favorable pour la production de tous ces phénomènes d'automatisme. Faut-il s'arrêter là et soutenir que le somnambulisme n'est rien d'autre qu'une manifestation de l'hystérie? C'est une opinion qui serait bien exagérée. Si l'on cherche à éviter cette confusion et si l'on restreint le nom d'hystérie à un ensemble de symptômes bien caractérisés, il faut avouer alors que le somnambulisme, la suggestion et la désagrégation mentale existent en dehors de l'hystérie franche. Janet est disposé à croire que les phénomènes d'automatisme et de désagrégation dépendent d'un état qui est maladif, mais qui n'est pas uniquement hystérique. Cet état serait, au contraire, plus large de beaucoup que l'hystérie, il comprendrait les symptômes hystériques parmi ses manifestations, mais il se révélerait aussi par les idées fixes, les impulsions, les anesthésies dues à la 35

distraction, l'écriture automatique et enfin le somnambulisme luimême. Ce n'est pas l'hystérie qui constitue un terrain favorable à l'hypnotisme, mais c'est la sensibilité hypnotique qui constitue un terrain favorable pour l'hystérie et pour d'autres maladies. L'automatisme se rattache au rétrécissement du champ de la conscience, et ce rétrécissement lui-même est dû à la faiblesse de synthèse et à la désagrégation du composé mental en divers groupes plus petits qu'ils ne devraient être normalement. La désagrégation est une dépression et une faiblesse. C'est une faiblesse de la synthèse psychologique qui laisse les idées se désagréger et se grouper autour de plusieurs centres différents. « Il y a une faiblesse morale particulière consistant dans l'impuissance qu'a le sujet faible de réunir, de condenser ses phénomènes psychologiques, de se les assimiler, et, de même qu'une faiblesse d'assimilation du même genre a reçu le nom de misère physiologique, nous proposons d'appeler ce mal moral la misère psychologique» (p. 454). Si les phénomènes d'automatisme sont uniquement dus à la faiblesse, ils doivent exister chez l'homme normal comme chez le malade: mais, au lieu d'être seuls comme chez celui-ci, ils sont chez celui-là masqués et dépassés par d'autres phénomènes plus complexes. Janet recherche les formes inférieures de l'activité normale (g. II, pp. 460-470). Quoique le champ de la conscience soit d'ordinaire assez large et nous permette de réunir dans une même perception personnelle un assez grand nombre de phénomènes conscients, il y a cependant des moments où il se restreint au point de nous mettre dans un état analogue à celui de l'individu suggestible et hallucinable. Au moment de disparaître dans un sommeil complet, ou bien au moment où il se reforme après le sommeil, l'esprit passe par une période de rétrécissement naturel et inévitable. C'est le moment des rêves. Janet signale ensuite des faits que la conscience personnelle abandonne à leur développement automatique, ce sont les phénomènes de la distraction, ceux de l'instinct, de l'habitude et de la passion. Ce qui sépare l'homme normal de ces individus à l'esprit affaib Ii, c'est qu'il possède une autre activité surajoutée à cette activité automatique qu'il a en commun avec eux. L'automatisme forme toute la vie des personnes suggestibles en état de misère psychologique, il n'existe chez nous que dans certains actes inférieurs, habituels ou passionnels; il est maintenant complété et dépassé par le jugement et la volonté (g. III, pp. 470-477). Il n'étudie pas en elle-même l'activité supérieure ou volontaire, il fait constater son existence et montre en quoi elle se 36

distingue des activités précédentes. Quoi qu'il en soit du mécanisme de l'activité volontaire déterminée par le jugement, elle possède des caractères particuliers. Elle présente d'abord une unité et une harmonie bien plus grande que l'activité automatique: celle-ci, en effet, provenant d'une synthèse assez faible qui ne réunit qu'un petit nombre d'images, ne se prolonge pas longtemps dans le même sens, elle manifeste une perception, puis une autre qui n'a aucun rapport avec la première, elle paraît dans son ensemble très incoordonnée et variable. Tandis que l'activité automatique entraîne l'homme au travers de plusieurs existences psychologiques différentes, l'activité volontaire tend à faire régner l'unité dans notre esprit et tend à rendre réel l'idéal des philosophes, l'âme une et identique. Enfin l'acte automatique, contrairement à l'acte volontaire, est rigoureusement déterminé, parce qu'il est l'expression brutale, sans aucune modification, des phénomènes qui existent actuellement dans l'esprit du sujet. En conclusion (pp. 479-488) Janet souligne qu'on ne peut plus considérer la psycho logie et la physio logie comme indépendantes, on ne peut faire de l'une un appendice insignifiant de l'autre. D'ailleurs son travail tend à montrer l'union complète, l'inséparabilité absolue des phénomènes de sentiment et de pensée et des phénomènes de mouvement physique chez des êtres organisés. D'un côté, il a montré que tout mouvement des membres chez un être vivant, si simple que soit ce mouvement, était accompagné par un phénomène de conscience. D'un autre côté, il a montré que, si l'on fait naître dans l'esprit d'une personne un phénomène psychologique quelconque, une sensation, une hallucination, une croyance, une perception simple ou complexe, on provoque infailliblement un mouvement corporel correspondant qui varie en complexité comme le phénomène psychologique lui-même. Mais Janet, qui s'est placé résolument au plan psychologique, a découvert deux activités fondamentales de l'esprit: l'activité de synthèse (la conscience) et l'activité conservatrice (automatisme). Il y a d'abord dans l'esprit humain une première activité: l'activité de synthèse par la conscience. La conscience, qui est au suprême degré une réalité, est une activité agissante. Cette activité, si nous cherchons à nous représenter sa nature, est avant tout une activité de synthèse qui réunit des phénomènes donnés plus ou moins nombreux en un phénomène nouveau différent des éléments. C'est là une véritable création, car, à quelque point de vue que l'on se place, la conscience est par elle-même, dès ses débuts, une activité 37

de synthèse. Il y a des degrés d'organisation et de synthèse de plus en plus complexes. Les petites synthèses élémentaires sans cesse répétées deviennent les éléments d'autres synthèses supérieures. Étant plus complexes, ces nouvelles synthèses sont bien plus variées que les précédentes; quoiqu'en restant toujours des unités, elles sont des unités qui ont des qualités différentes les unes des autres. Les consciences vagues de plaisir et de douleur deviennent peu à peu des sensations déterminées et d'espèces différentes. Chaque sensation est ainsi un tout, un composé, dans lequel des éléments de conscience correspondant euxmêmes à des mouvements très simples ont été combinés. Ces sensations à leur tour s'organisent en des états plus complexes que l'on peut appeler des émotions générales; celles-ci s'unifient et forment, à chaque moment, une unité particulière qu'on appelle l'idée de la personnalité, tandis que d'autres combinaisons formeront les différentes perceptions du monde extérieur. Certains esprits vont au-delà, synthétisant encore ces perceptions en jugements, en idées générales, en conceptions artistiques, morales ou scientifiques. Sans doute, nous sommes frappés alors de l'activité créatrice de l'esprit chez les génies. Comment, par quels progrès lents, la conscience effectue-t-elle de pareilles synthèses, dans quel ordre passe-t-elle de l'une à l'autre? Ce sont des choses que Janet n'a pas recherchées dans cet ouvrage, car il n'a étudié que les conséquences de ce travail. Il y a ensuite dans l'esprit humain une seconde activité: l'activité conservatrice. Les synthèses une fois construites ne se détruisent pas; elles durent, elles conservent leur unité, elles gardent leurs éléments rangés dans l'ordre où ils l'ont été une fois. Dès que l'on se place dans les circonstances favorab les, on voit les sensations ou les émotions se prolonger avec tous leurs caractères aussi longtemps que possible. Bien mieux, si la synthèse précédemment accomplie n'est pas donnée complètement, s'il n'existe encore dans l'esprit que quelques-uns de ses éléments, cette activité conservatrice va la compléter, va ajouter les éléments absents dans l'ordre et de la manière nécessaires pour refaire le tout primitif. De même que l'activité précédente tendait à créer, celle-ci tend à conserver, à répéter. La plus grande manifestation de la première était la synthèse, le grand caractère de celle-ci est l'association des idées et la mémoire. Ce sont les conséquences de cette loi générale de conservation et de reproduction que Janet a examinées dans ce travail. Quand le sujet avait appris le sens des paroles et compris le langage, on provoquait, en se servant des synthèses effectuées autrefois, tous les 38

actes, toutes les pensées, on faisait naître tous les phénomènes psychologiques dans un ordre régulier et facile à prévoir. Pour Janet, cet automatisme n'est que la conséquence d'une autre activité toute différente, qui, agissant autrefois, l'a rendu possib le aujourd'hui et qui, d'ailleurs, l'accompagne encore presque toujours. Ces deux activités subsistent ordinairement ensemble tant que l'être est vivant; de leur bon accord et de leur équilibre dépendent la santé du corps et l'harmonie de l'esprit. Quand l'esprit est normal, il n'abandonne à l'automatisme que certains actes inférieurs qui, les conditions étant restées les mêmes, peuvent sans inconvénient se répéter, mais il est toujours actif pour effectuer à chaque instant de la vie les combinaisons nouvelles qui sont incessamment nécessaires pour se maintenir en équilibre avec les changements du milieu. Cette union des deux activités est alors la condition de la liberté et du progrès. Mais que l'activité créatrice de l'esprit, après avoir travaillé au début de la vie et accumulé une quantité de tendances automatiques, cesse tout d'un coup d'agir et se repose avant la fin, l'esprit est alors entièrement déséquilibré et livré sans contrepoids à l'action d'une seule force. Les phénomènes qui surgissent ne sont plus réunis dans de nouvelles synthèses, ils ne sont plus saisis pour former à chaque moment de la vie la conscience personnelle de l'individu; ils rentrent alors naturellement dans leurs groupes anciens et amènent automatiquement les combinaisons qui avaient leurs raisons d'être autrefois. Ce sont tous ces désordres petits ou grands résultant de la prédominance de l'automatisme ancien sur une activité synthétique actuelle très affaib lie que Janet a étudiés dans la dernière partie de ce travail.

Analyse critique de la thèse par Alfred Binet14 (1890) « Toutes les personnes qui s'intéressent à la psychologie doivent avoir depuis longtemps entre les mains l'important ouvrage dans lequel M. Pierre Janet vient de résumer des expériences qu'il a poursuivies pendant plusieurs années sur des hystériques hypnotisables. La Revue, d'ailleurs, a publié les premières observations de l'auteur, et l'on n'a pas
14Binet, A. (1890). Analyse critique de Pierre Janet (1889). L'automatisme Psychologique. 1 vol. in 8°, 496 p. Félix Alcan, Paris. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 186-200. Il s'agit de la seule véritable critique publiée lors de la parution de l'ouvrage.

39

oublié l'ingénieuse explication qu'il a donnée de quelques problèmes psychologiques de l'hypnotisme qui paraissaient fort embarrassants, tels par exemple que cette anesthésie systématique à propos de laquelle on a tant discuté. Je ne crois pas que le problème soit complètement résolu; mais il a été singulièrement éclairci par les faits de double conscience que M. Pierre Janet a mis si heureusement en lumière. Le présent ouvrage contient bien autre chose; on peut dire d'abord qu'il réunit tout ce qui intéresse la psychologie de l'hypnotisme, car M. Pierre Janet croit, avec raison, selon moi, que la psychologie est appelée à débrouiller l'écheveau des phénomènes hypnotiques; et par psychologie il faut entendre non seulement l'étude de la suggestion, mais une foule d'autres lois psychologiques dont les" suggestionnistes " à outrance ne tiennent pas suffisamment compte. L'ouvrage de M. Janet a encore ce mérite de nous présenter une idée synthétique de la psychologie de l'hystérique que l'on chercherait vainement ailleurs. Mais avant tout il faut y voir une étude du phénomène de double conscience, et comme je crois qu'en France je suis, après M. Janet, un des auteurs qui se sont le plus occupés de ces phénomènes, je vais essayer d'examiner et de discuter pièce à pièce les observations et les interprétations contenues dans son important ouvrage. » «Le titre choisi me paraît incomplet; il ne contient aucune indication relative à ces faits de désagrégation mentale auxquels je viens de faire allusion. Mais voyons un peu ce que M. Janet entend par automatisme psychologique. "Il se propose, dit-il, d'étudier l'activité humaine dans ses formes les plus simples et les plus rudimentaires, et son but est de démontrer que cette activité élémentaire constitue un automatisme psycho logique; un automatisme, parce qu'elle est régulière et déterminée; et psychologique, parce qu'elle est accompagnée de sensibilité et de conscience" (pp. 1-3). À cela, on doit tout de suite répondre que pour un déterministe toute activité humaine, qu'elle soit simple ou complexe, rudimentaire ou élevée, consciente ou inconsciente, est régulière, déterminée, et mériterait par conséquent le nom d'automatique, en tant que l'automatisme exclut le libre-arbitre. Ce que l'auteur a sans doute voulu dire, mais ce qu'il n'exprime pas avec assez de clarté, à mon avis, dans les préliminaires de son livre, c'est qu'il peut y avoir des états de conscience et des synthèses d'états de conscience sans l'idée du moi, de la personnalité; que ces synthèses peuvent, soit exister seules, soit coexister avec des synthèses qui contiennent une perception 40

du moi, de la personnalité; et que même dans ses formes les plus simples, même lorsqu'elle est dépourvue de l'idée de personnalité, l'activité de l'esprit peut s'accompagner de conscience. C'est là, si je ne me trompe, l'idée maîtresse du livre. » « Cette idée n'a rien de théorique; elle se dégage insensiblement des faits nombreux que l'auteur rassemble sous nos yeux; elle paraît si naturelle, si légitime, l'induction qui lui donne naissance est si rapide qu'on la prendrait presque pour un fait d'observation. Il faut dire aussi que les observations rapportées par M. Pierre Janet ont un cachet particulier, qui donne beaucoup d'agrément à ses lecteurs; il a eu la bonne fortune d'étudier les hystériques par le menu, chez elles, dans leur demeure, loin du bruit de l'hôpital, loin de ces auditoires nombreux devant lesquels on ne fait que des expériences raides et solennelles; il a connu à fond l'existence passée de ses sujets, au moins autant qu'on peut connaître celle d'une personne; il est au courant de leurs mœurs, de leurs goûts; enfin, le plus souvent, il est seul à les étudier. Aussi peut-il pénétrer plus avant dans le mécanisme psychologique de leur existence, et ses observations en acquièrent plus de profondeur. Je dois même ajouter, ce qu'il ne dit pas assez, que ses expériences psychologiques lui ont permis de soulager bien des maux; il a pu même guérir des cas qui embarrassaient les médecins. La psychologie n'est donc pas, comme certaines gens le prétendent, une petite science futile qui discute des mots, et nos recherches sur le mécanisme mental peuvent servir à quelque chose. » « M. Pierre Janet consacre à la catalepsie son premier chapitre, sur "les phénomènes psychologiques isolés". Il pense que pour un psychologue, la catalepsie représente à peu près rigoureusement cette statue sur laquelle Condillac faisait une expérience idéale. Condillac, on se le rappelle, supposait une statue animée, capable d'éprouver toutes les émotions et de comprendre toutes les pensées, mais n'en ayant aucune au début, et dans cet esprit absolument vide, il voulait introduire chaque sensation l'une après l'autre et isolément. Recherche chimérique, puisqu'elle se passait tout entière dans l'imagination de Condillac. M. Pierre Janet reprend l'expérience, ou plutôt il croit que les expériences pratiquées jusqu'ici par différents auteurs sur la catalepsie hystérique répondent bien à la même fm. Il admet qu'il y a une catalepsie vraie, produite par des causes physiques, et que cette catalepsie présente les caractères que M. Charcot et ses élèves ont étudiés régulièrement, c'est-àdire la conservation des attitudes, l'imitation ou la répétition, etc. ; il 41

considère en un mot que l'état psychique du sujet en catalepsie est, comme l'a dit M. Charcot, l'inertie morale (p. 21). Par là même, M. Janet s'éloigne de ceux qui pensent que la catalepsie est due à une obéissance intelligente du sujet aux yeux de l'expérimentateur, c'est-à-dire, en somme, que la catalepsie est le produit de la suggestion. Je ne suis pour ma part pleinement de l'avis de M. Janet. Lorsqu'on a étudié longtemps avec soin l'activité intellectuelle des cataleptiques, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles ont une manière de réagir qui les distingue profondément des somnambules; leur facilité à imiter tout ce qui se passe devant elles, les sons et les gestes, le peu de variété avec lequel elles exécutent un même acte, et une foule de petites nuances que chacun peut observer et qui souvent engendrent la conviction mieux qu'un gros argument, démontrent qu'il y a une condition mentale, une existence psychologique propre à la catalepsie. "Il ne faudrait pas en conclure, ajoute avec raison l'auteur, que l'on peut parler au hasard devant les cataleptiques sans aucun danger pour les expériences futures; elles peuvent retenir les paroles même sans les comprendre, et si ce souvenir se réveille dans un état ultérieur plus intelligent, il sera alors compris et aura sa puissance suggestive" (p. 34). » « Ce point une fois réglé, M. Janet entreprend de soutenir une thèse intéressante. Il veut prouver que les états cérébraux qui caractérisent la catalepsie, comme l'imitation des sons, des voix, des gestes, la persistance dans un état, la réaction du geste sur la physionomie et de la physionomie sur le geste, sont des états accompagnés de conscience. M. Despine avait soutenu, paraît-il, le contraire; il prétendait que les actes et phénomènes de la catalepsie, et même ceux du somnambulisme, sont purement mécaniques, parce qu'ils sont suivis d'oubli. M. Janet n'a pas de peine à démontrer la faiblesse de cet argument, qui n'est même pas fondé en fait, puisqu'il est certain que les cataleptiques peuvent se perfectionner par la répétition des mêmes expériences, ce qui suppose la mémoire. Ses arguments cependant ne nous paraissent pas tous irréprochables. Nous relevons en passant une singulière critique qu'il adresse aux auteurs de la théorie de la conscience considérée comme un épiphénomène; il déclare que le terme de raisonnement sans conscience n'a absolument aucun sens. Il nous semble au contraire qu'il n'y a là aucun mystère. On admet communément aujourd'hui que les raisonnements, ainsi du reste que les autres états conscients, sont accompagnés d'un certain processus physiologique, que j'ai moi-même cherché à décrire dans un de mes 42

ouvrages (Psychologie du raisonnement, chapitre premier). On suppose que ce processus peut se produire seul, sans son accompagnement de conscience, et c'est là ce qu'on appelle, par abréviation, un raisonnement inconscient. On peut attaquer l'hypothèse, on ne peut pas dire qu'elle est vide de sens. » «Nous avons lu avec beaucoup d'intérêt les pages où l'auteur, rappelant des idées chères à Maine de Biran, suppose la possibilité psychologique d'un état où il y aurait des sensations, conscience des sensations, sans qu'il y eût en même temps conscience du moi. Telle est, selon M. Pierre Janet, la nature de la conscience chez le cataleptique. Et cette conception ne reste pas purement théorique; il l'app lique instantanément à des phénomènes que jusqu'ici on considérait comme purement mécaniques, et dont on voulait chercher simplement le centre dans la moelle. Ainsi la continuation d'une attitude communiquée ou plasticité cataleptique s'expliquerait par une sensation musculaire persistante, qui serait produite par la position donnée au membre, et qui, à son tour, exerçant son action sur les muscles du bras, maintiendrait celuici en position; la persistance de la sensation viendrait de ce qu'elle ne rencontre aucun obstacle dans cette conscience à peu près vide; on pourrait aussi employer la même explication pour la production des contractures, et si les contractures disparaissent par l'excitation des muscles antagonistes ou d'autres muscles, cela tient à ce que d'autres sensations musculaires remplacent la première. L'auteur, poursuivant son explication, n'a pas de peine à ramener à des lois psychologiques l'imitation cataleptique et l'influence des gestes sur la physionomie; ici, du reste, il ne dit rien de nouveau, et il y a longtemps qu'on a invoqué l'association des sensations, des images et des mouvements pour expliquer ces phénomènes; mais ce qu'il y a d'absolument nouveau et de très intéressant, c'est d'expliquer la contracture et la plasticité cataleptique par des sensations musculaires persistantes. » «Quittons maintenant la catalepsie, et abordons avec l'auteur l'étude psychologique du somnambulisme. Nous sommes toujours dans la partie du livre qui porte le titre d'automatisme total; et cela est bizarre; car nous allons assister chez les somnambules à la naissance d'un caractère, d'une personnalité; et nous avions cru comprendre que l'auteur réservait le nom d'automatisme à cette forme rudimentaire de la conscience où il n'y a point d'idée de personnalité. Il semble bien que sa pensée est restée sur ce point quelque peu hésitante. » 43

« Dans le somnambulisme, l'auteur n'étudie que l'état psychique; il admet même et affirme à plusieurs reprises qu'il n'y a que des différences de psychologie entre les divers états hypnotiques par lesquels peut passer un même sujet; le caractère psychique propre du somnambulisme hystérique doit être cherché dans l'état de la mémoire; il consiste dans l'oubli au réveil et la mémoire alternante. On pourrait peutêtre demander si ce signe par hasard n'appartiendrait pas aussi à l'état mental de la catalepsie; ce serait à chercher, mais peu importe. M. Janet rappelle d'excellents exemples de cet oubli au réveil, qui nous paraît être comme à lui un fait certain, non produit par suggestion, car les magnétiseurs l'ont constaté dès les premiers temps; il réduit à leur juste importance les expériences, d'ailleurs curieuses, de M. Delboeuf ; il montre les variétés et les comp lications de cette mémoire alternante, quand le sujet présente plusieurs somnambulismes; en effet, il est parfois possible, quand un sujet est en somnambulisme, de le faire entrer par des passes dans un second somnambulisme, où il se rappelle le premier, mais qu'il ne se rappelle pas quand il revient dans le premier. Bien des faits intéressants ont été étudiés par l'auteur à ce sujet; par exemple, c'est dans ces somnambulismes profonds que le sujet retrouve la mémoire de ses attaques ou de ses délires; mais nous sommes obligés de passer rapidement là-dessus pour examiner la théorie fort ingénieuse que l'auteur a imaginée pour expliquer les oublis au réveil, et les diverses existences psychologiques qui en résultent. » «M. Janet a commencé par remarquer qu'il existe un certain rapport entre l'état de la mémoire et celui de la sensibilité. Ainsi les hystériques qui ont perdu un sens ne peuvent plus être hallucinés de ce sens; à une anesthésie totale on ne peut pas donner une hallucination du toucher; et quand on y arrive, ce qui est quelquefois possib le, à provoquer une hallucination, malgré l'anesthésie du sujet, on fait réapparaître en même temps la sensibilité normale. Par exemple, un sujet anesthésique total, ayant reçu la suggestion d'une chenille courant sur sa main, tout le bras redevint réellement sensible. Ces premiers faits, très intéressants, souffrent, à ce qu'il me semble, quelques exceptions, et je puis, en consultant mon expérience personnelle, trouver des sujets achromatopsiques d'un œil, qui peuvent recevoir des hallucinations colorées de cet œil, et ne pas reconnaître, pendant que l'hallucination persiste, les échantillons de même couleur qu'on leur présente. Mais passons, M. Pierre Janet a pensé à une contre-épreuve pour vérifier la 44

relation de l'état de la mémoire avec l'état de la sensibilité. Il applique par exemple un petit crayon dans une main anesthésique, après avoir rendu cette main sensible par le passage d'un courant électrique; le souvenir du crayon persiste tant que la main reste sensible; le lendemain, l'anesthésie est revenue, le souvenir est aboli; mais si on applique de nouveau le courant, la sensibilité revient et avec elle le souvenir. Cette expérience très ingénieuse m'était déjà connue; mon ami Babinski l'avait faite et m'en avait parlé, mais rien n'avait été publié. M. Janet a montré aussi que pour qu'elle réussisse pleinement, il fallait s'arranger pour que le sujet ne gardât pas le souvenir des paroles échangées, car ce souvenir dans les intervalles où l'anesthésie de la peau existe, pourrait être conservé à la place du souvenir de la sensation tactile, et suffire même à la faire renaître. Cette remarque très juste me rappelle une observation que j'ai faite sur un sujet qui, malgré une très mauvaise mémoire visuelle, peut par exemple se souvenir qu'une personne a des yeux noirs, parce qu'il se souvient qu'on en a fait la remarque devant lui; le souvenir auditif, grâce au langage, peut suppléer aux pertes de mémoire de la vue et de bien d'autres sens. » «Étudiant les variations de la sensibilité dans les somnambulismes, M. Janet s'est aperçu que beaucoup d'hystériques changent de type suivant l'état où ils se trouvent; tel par exemple est visuel à l'état de veille, il deviendra auditif dans un premier somnambulisme, et moteur dans un second. Les modifications périodiques de la sensibilité expliqueraient donc la mémoire alternante. Ainsi tous les souvenirs tactiles pourront se retrouver dans un somnambulisme où l'anesthésie de la peau disparaît. Si, dans la plupart des cas, il y a pendant l'état anormal souvenir de ce qui s'est passé pendant la veille, c'est que le somnambulisme coïncide avec un accroissement et non une diminution de la sensibilité chez les hystériques; d'après M. Janet, il y a même un somnambulisme parfait où le sujet retrouve l'intégralité de ses sens. » « La grosse objection, c'est qu'il y a sans doute beaucoup de sujets qui ne sont point anesthésiques et qui cependant peuvent être endormis. M. Janet répond que chez de pareilles personnes, il doit y avoir, sinon anesthésie vraie, du moins anesthésie par distraction. Ces sujets, en pratique, ne se servent pas de tous leurs sens et de toutes les images de ces sens; ils en négligent un grand nombre pour se contenter de quelques images prédominantes et habituelles. Le somnambulisme change les images prédominantes sans donner des sensibilités nouvelles. Tout en 45

faisant remarquer que ce dernier argument reste un peu vague, car jusqu'ici l'état de distraction ne peut pas être aussi régulièrement constaté qu'une anesthésie, nous pensons que la théorie de M. Pierre Janet doit être admise provisoirement. C'est en tout cas la meilleure, la plus complète, la plus vraisemblable qu'on ait jamais proposée; elle ne heurte aucun fait, et elle en explique plusieurs. » « Nous arrivons au troisième et dernier chapitre de la première partie. Ce chapitre traite de la suggestion et du rétrécissement du champ de la conscience. Passons rapidement sur l'historique et la description des principales suggestions à forme active; elle ne contient rien de très nouveau, sauf peut-être un point qui mérite d'être relevé; la critique de l'auteur a très finement découvert l'erreur commise par M. Dumontpallier et ses élèves quand ils ont pensé démontrer la dualité cérébrale au moyen d'hallucinations bilatérales de caractère différent suivant le côté affecté. Élargissant la théorie du point de repère que j'ai proposée en 1884, M. Janet montre que dans ces hallucinations les différents points du corps servent simplement de points de repère, et on pourrait facilement répéter l'expérience sur un même côté du corps. C'est absolument vrai. Mais, hâtons-nous d'arriver à l'étude du mécanisme psychologique de la suggestion. » « .On a parfois pensé que la suggestion n'a pas besoin d'explication, parce que ce n'est que le grossissement d'un fait de la vie normale; mais il y a un abîme entre la suggestion et ces actes automatiques de la vie normale qu'on a voulu en rapprocher; comment franchit-on cet abîme? "En fait, un individu normal n'est pas suggestible ou il ne l'est qu'extrêmement peu; dire qu'on va l'endormir par suggestion et ensuite profiter de son sommeil suggéré pour lui faire toutes les suggestions possibles, c'est dire que l'on va par suggestion rendre suggestible un homme qui ne l'est pas ; c'est une chose que je ne puis admettre" (p. 169). La suggestion, d'après l'auteur, ne dépend pas du somnambulisme, et cela pour deux raisons: elle peut êtr.e totalement absente dans un état somnambulique complet, il y en a des exemples; et même ce serait la règle dans l'état que l'auteur appelle le somnambulisme parfait, où le sujet retrouve tous ses sens; et secondement, elle peut être complète en dehors du somnambulisme artificiel, à l'état de veille. Au sujet de l'état de veille, M. P. Janet émet une opinion que nous avions déjà, croyons-nous, indiquée ailleurs; un sujet est suggestible, dit-on, on lui dit de dormir; il obéit à cette suggestion et fait semb lant de dormir; il 46

resterait à prouver que ce sujet tombe en somnambulisme, et pour l'auteur, s'il n'y a pas d'oubli au réveil, s'il n'y a pas eu au moins l'ébauche d'une seconde vie psychologique distincte de la première, il n'y a pas eu de somnambulisme. Une troisième explication, qui est de moi, et qui est relative à l'hyperexcitabilité psychique, est repoussée par l'auteur. J'y reviendrai ailleurs, car la place me manque ici, et je vois cette analyse qui s'allonge indéfiniment. Après avoir ainsi déblayé le terrain, M. Pierre Janet expose sa propre théorie, dont le point de départ est emprunté à M. Ch. Richet. En deux mots voici cette théorie: la réussite d'une suggestion suppose que les idées antagonistes et contradictoires ont disparu; pour qu'une pauvre paysanne suggestionnée croie qu'elle est une princesse, il faut qu'elle oublie sa condition réelle de paysanne; cet oubli, M. Janet le décrit comme un état exagéré de distraction qui n'est pas momentané, et ne résulte pas d'une attention volontaire dirigée uniquement dans un sens; c'est un état de distraction naturelle et perpétuelle, qui empêche ces personnes d'apprécier aucune autre sensation en dehors de celle qui occupe actuellement leur esprit; cet état particulier serait produit par un rétrécissement du champ de la conscience, c'est-à-dire une diminution du nombre des phénomènes simultanés qui peuvent à chaque instant remplir l'esprit. Voilà, assez exactement résumée, je crois, la théorie de l'auteur, et les exemples qu'il cite à l'appui servent plutôt à colorer son idée, à la rendre saisissante qu'à en donner une démonstration régulière. C'est la thèse fondamentale du chapitre que nous analysons. C'est aussi une des idées les plus originales du livre. » « Maintenant, si nous reprenons les trois propositions de l'auteur, que nous venons de résumer, nous verrons qu'elles ne découlent pas nécessairement les unes des autres comme des propositions de géométrie. » «Tout d'abord, c'est un fait d'observation que, lorsqu'une suggestion réussit, il y a oubli des idées antagonistes; quand un sujet voit un éléphant imaginaire dans sa chambre, il ne dit pas que c'est absurde; quand une pauvre paysanne est transformée en princesse, elle oublie sa coiffe et son tablier: voilà le fait. Peut-être faudrait-il modifier un peu la façon dont l'auteur l'énonce; car il n'est pas toujours vrai que la suggestion suppose l'amnésie. Il serait plus exact de dire que c'est la suggestion qui produit l'amnésie; c'est ce dont on peut s'assurer chez les sujets qui ont beaucoup de spontanéité pendant leur somnambulisme. Dites à une fleuriste par exemple qu'elle est princesse, elle répondra tout 47

d'abord en invoquant sa condition de fleuriste; il faudra lutter, discuter, et ce n'est que lorsqu'on aura vaincu son pouvoir de résistance qu'elle aura complètement oublié son premier état. L'amnésie n'est donc pas toujours la cause principale de la suggestion (p. 186, dernière ligne), elle en est souvent le résultat, elle est le signe que la suggestion a porté. » « Maintenant, seconde question. Pourquoi l'amnésie se produitelle? Pourquoi les images antagonistes ne fondent-elles pas sur l'image fausse introduite par la suggestion? L'auteur répond: c'est qu'il y a distraction, c'est que le sujet ne se préoccupe pas des sensations et des idées en dehors de celle qui fixe son attention. C'est une explication: elle me paraît exacte; mais il y en a une autre, qui n'exclut pas la précédente, et qui n'est pas exclue par elle: c'est que les idées suggérées repoussent les idées contraires, exercent sur elles une action réductrice, une action d'arrêt. Fait étonnant, l'auteur ne parle nulle part des phénomènes d'inhibition systématique dans sa large dissection des phénomènes de conscience. Faisant un tableau général de l'activité humaine, il semble qu'il aurait dû accorder une large place à l'inhibition. C'est un oubli que M. Paulhan, mieux avisé, n'a pas commis. Pour me résumer sur ce premier point, je crois que l'explication que je propose en deux mots du mécanisme de la suggestion n'exclut pas celle de M. Pierre Janet, et, il me semb le que suivant les conditions, l'idée suggérée se développe tantôt parce qu'elle ne trouve rien devant elle qui l'empêche de se développer, tantôt parce qu'elle réduit les idées antagonistes. Continuons l'examen de la théorie de l'auteur, elle se termine par une nouvelle interprétation: l'état de distraction, favorable au développement de l'idée suggérée, ne résulte pas d'une attention volontaire dirigée uniquement dans un sens, mais d'un rétrécissement de la conscience, c'est-à-dire d'une impossibilité de penser plusieurs choses à la fois. Ici encore, l'auteur nous paraît trop exclusif, mais seulement dans les termes, car, il doit très probablement admettre que l'attention volontaire du sujet, dirigée dans un sens, peut laisser carrière libre à la suggestion; et qu'en d'autres termes, il peut y avoir suggestion par distraction volontaire. » « Nous arrivons à la seconde partie du livre qui traite de l'automatisme partiel, c'est-à-dire de la double conscience. Nous n'aurons pas besoin de nous y attarder longuement, car les principaux faits qu'il contient ont déjà été exposés ici sous forme d'article. M. Janet commence par rappeler nos expériences et celles de M. Péré sur les mouvements 48

intelligents qu'on peut provoquer à l'insu d'une hystérique dans ses membres insensibles. C'est par des expériences de ce genre qu'il faut en effet ouvrir l'exposition de la question. Puis l'auteur étudie les suggestions adressées au sujet pendant un état de distraction, et enfin les suggestions à exécution post-hypnotiques. Cet ensemble de faits montre qu'il existe des actes très compliqués appartenant à une seconde conscience. Le chapitre II nous conduit à l'étude des anesthésies: c'est là que l'auteur nous décrit tout au long ses curieuses expériences sur l'anesthésie systématique, dans laquelle la perception d'un objet n'est pas matériellement supprimée, car elle se retrouve dans une seconde conscience. On peut le démontrer en recourant à l'écriture automatique ou à un état de distraction. M. Pierre Janet a étudié de nouveau ces phénomènes délicats et si nouveaux avec un soin extrême. » «À la suite de l'anesthésie systématique vient un excellent chapitre sur l'électivité, ou rapport magnétique des anciens auteurs, que l'auteur considère comme le même fait que l'anesthésie systématique, seulement considéré à un point de vue différent. Dans l'électivité, le sujet ne perçoit que les sensations qui ont un rapport avec le magnétiseur, et ne paraît pas percevoir les autres: par exemple il ne verra pas un des assistants. M. P. Janet n'a pas grand peine à montrer que les sensations dont le sujet paraît n'avoir aucune conscience n'ont pas disparues et subsistent encore en lui d'une autre manière. La démonstration est excellente; je ferai seulement remarquer, et M. Janet sera certainement de mon avis, qu'il y a autre chose dans l'électivité qu'une esthésie systématique. Quand M. Janet lève en l'air le bras d'un sujet, et que ce bras, docile aux mouvements de M. Janet, résiste violemment à ceux d'un autre observateur, l'anesthésie seule n'explique pas cette résistance. » « Le chapitre IV traite de l'anesthésie naturelle des hystériques. L'auteur en étudie soigneusement le mécanisme; il montre d'abord qu'il y a dans l'anesthésie complète de certains malades un rudiment d'anesthésie systématique; telle malade, par exemple, qui est insensible des bras et des mains, reconnaît cependant certains objets habituels de sa toilette; sans expliquer complètement ces plaques d'insensibilité qui tatouent irrégulièrement le corps de quelques sujets, l'auteur les rapproche de ces nuances locales de la sensibilité tactile, dont j'ai essayé, il y a bien longtemps, de donner une démonstration expérimentale; puis il fait un exposé complet et très intéressant des expériences qui mettent en lumière la vraie nature de l'anesthésie de dissociation. Bien que ces faits me soient 49

familiers, car ce sont ceux que j'ai le plus étudiés, je relève encore dans l'exposition si nourrie de M. Pierre Janet un grand nombre de détails intéressants et de réflexions justes. Un mérite du livre que nous analysons est certainement l'abondance, mais nous ne pouvons pas en tenir compte dans une analyse aussi courte que la nôtre. L'anesthésie de la rétine donne lieu à une discussion spéciale, dont nous nous sommes déjà occupés dans cette Revue en rendant compte d'une brochure de M. Pitres sur l'anesthésie hystérique. Il est d'observation déjà ancienne que beaucoup d'hystériques perdent la perception de certaines couleurs dans la vision monoculaire et la retrouvent dans la vision binoculaire, alors même qu'on empêche par certains artifices les deux champs visuels de se confondre. M. Pierre Janet, après avoir exposé la difficulté, montre que même dans la vision monoculaire ces couleurs sont perçues, mais restent inconscientes; l'écriture automatique en donne la preuve facile. Mais alors on peut se demander d'où vient que telle perception, inconsciente dans la vision monoculaire, arrive à la conscience quand les deux yeux sont ouverts. C'est une question qui mériterait d'être examinée. » « M. Bernheim, qui paraît réduire tout mécanisme psychologique à la suggestion, semble supposer que le sujet a l'idée de sa cécité monoculaire; cette idée il l'abandonne dans la vision binoculaire, alors même que les deux champs visuels se trouvent séparés par des artifices d'expérience, et alors, croyant percevoir avec deux yeux telle couleur qu'il ne perçoit réellement qu'avec un œil, il la perçoit correctement. J'ai indiqué une autre explication tirée des expériences de M. Féré ; les deux yeux étant ouverts, les sensations de chacun sont pour l'autre une cause d'excitation, de dynamogénie. Il me paraît possible d'ajouter une autre explication à la précédente; je remarque que les deux yeux sont habituellement associés dans les conditions normales de la vision; il y a, comme on dit, synergie ou, si l'on préfère, association, de même qu'entre les mouvements des deux bras. Or, il arrive, et M. Pitres en rapporte un exemple curieux, que chez des sujets qui ont un membre anesthésique, le bras anesthésique ne peut se mouvoir volontairement que s'il le fait en même temps que l'autre. Voilà l'influence de l'association, de la synergie. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la vision?» « Je ne puis quitter ce chapitre sans défendre une théorie de l'anesthésie que M. Pierre Janet combat, en semblant prévoir qu'elle est mienne. M. Janet suppose qu'on expliquera l'anesthésie ou la subconscience par la faiblesse de certaines sensations, par leur défaut 50

d'intensité; et il oppose à cette manière de voir plusieurs arguments que je trouve inexacts. Au lieu de raisonner, je crois préférable de citer un fait d'observation dont je garantis l'exactitude. Quand une hystérique jouit d'une sensibilité quelconque, par exemple de la sensibilité visuelle, on peut souvent donner à ce sens des impressions inconscientes en diminuant l'intensité physique de l'excitation; ainsi lorsqu'on fait lire au sujet des lettres de plus en plus petites, ou si on éloigne progressivement une échelle typographique, il arrive un moment où le sujet ne peut plus rien lire; c'est la limite de la perception consciente; mais l'écriture automatique montre que la lecture continue à se faire dans un mode inconscient. La seule raison qui explique l'inconscience de cette impression, c'est le défaut d'intensité de l'excitation physique. Je m'en tiens à ce fait qui est caractéristique. Je ne le généralise pas, je ne dis pas que toute impression inconsciente est un état faible, je dis seulement que lorsqu'un sens est conservé, on peut cependant provoquer des sensations inconscientes de ce sens en diminuant l'intensité de l'excitation. M. Pierre Janet, dans notre discussion récente au Congrès, m'a fait deux objections; l'une est déjà dans son livre, la voici: "Quand peut-on dire qu'une personne a une sensation forte... si ce n'est quand elle apprécie des détails minimes de l'impression causée sur ses sens ?" Ainsi, si je comprends bien l'auteur, le personnage inconscient, qui lit des lettres plus petites que le personnage conscient, aurait des sensations plus fortes. C'est là, à ce qu'il me semble, une erreur de mots. La sensation n'est pas plus forte, elle est plus fine, plus délicate. La sensibilité de ce personnage est, si l'on veut, plus vive, plus forte, et c'est précisément pour cela qu'elle lui permet d'apprécier des excitations plus faibles. Il n'y a au fond de tout cela qu'une stérile dispute de mots. Le second argument de M. P. Janet consiste à dire qu'il n'existe pas de différence d'intensité entre les états de conscience. Sur ce point, aucune discussion n'est possible, car ce n'est qu'un appel à la conscience; mais pour le satisfaire, je puis facilement changer les expressions que j'emploie et au lieu de dire sensations faibles, je dirai: sensations produites par des excitations extérieures de faible intensité. }) « Les chapitres qui suivent contiennent la théorie de l'auteur sur la désagrégation intellectuelle; nous allons y revenir, et pour le moment nous n'extrairons de ces chapitres que le fait suivant, très bien observé et très important: il y a continuité par la mémoire entre le somnambulisme et les actes subconscients de l'état de veille. "Les existences psychologiques simultanées, que nous avons été obligé d'admettre pour 51

comprendre les anesthésies, sont dues à cette persistance plus ou moins complète de l'état somnambulique pendant la veille (p. 345)". }) « Le chapitre sur les paralysies et les contractures hystériques est particulièrement intéressant. La thèse de l'auteur se résume en ces deux points: la paralysie hystérique est une amnésie, et cette amnésie est produite par la désagrégation mentale. Nous étions arrivés récemment aux mêmes résultats, et nous avions rédigé sur la paralysie hystérique une étude qui devient désormais inutile. Il nous paraît abso lument exact que sauf dans les cas où il ne s'agit pas d'une paralysie véritable, mais d'une suggestion positive de ne pas faire, la paralysie hystérique résulte d'une abolition des représentations mentales relatives au mouvement. Déjà dans l'anesthésie hystérique, il y a perte des images motrices, et le sujet guide le plus souvent ses membres insensibles par des images visuelles. Dans la paralysie, si on interroge le sujet, on peut constater qu'il ne peut plus se représenter son membre, et même qu'il a perdu la notion de son existence ; ce dernier fait est consigné dans toutes les observations un peu détaillées sur la paralysie hystérique. On arrive parfois, en supprimant chez un sujet qui a le bras anesthésique, la faculté de se représenter visuellement le bras et ses mouvements, à produire une paralysie. Ainsi, je crois bien établi que la paralysie hystérique résulte d'une lésion des images. Cette lésion, dit M. Janet, est une désagrégation; il a encore raison, et il le prouve en rapportant l'observation d'une hystérique à laquelle il faisait remuer les membres paralysés en le lui ordonnant pendant un état de distraction. J'ajoute une seconde preuve: j'ai vu chez quelques sujets l'écriture automatique se produire dans des membres paralysés. }) « L'ouvrage se termine par une étude historique et critique sur le spiritisme dont l'auteur n'a pas de peine à expliquer les manifestations nombreuses par les phénomènes de double conscience. C'est bien à regret que nous sommes forcés de passer sur ces pages si intéressantes, dont la lecture est très suggestive. Mais il faut se borner, et nous préférons réserver la place qui nous reste à exposer et à discuter les théories de l'auteur sur la désagrégation intellectuelle. » « Qu'il existe en même temps, dans l'esprit d'une personne, deux moi, c'est là un fait bien embarrassant pour les théories métaphysiques de l'unité de l'âme, et l'auteur, qui l'a bien senti, se contente d'éconduire ces théories avec la politesse qu'on leur doit lorsqu'on est un universitaire; mais les difficultés psychologiques soulevées par les faits de double conscience ne sont ni moins grandes, ni moins embarrassantes, et on ne 52

peut pas les écarter aussi facilement. Si par double conscience on entendait deux groupes de phénomènes psychologiques, qui, quoique se développant sur un terrain commun, ne se rencontreraient jamais, on pourrait à la rigueur comprendre comment ces deux groupes s'ignoreraient et formeraient deux consciences distinctes au lieu de se confondre en une seule. J'avais d'abord cru comprendre que M. Pierre Janet n'admettait aucune communication entre les deux consciences; le terme équivoque de dissociation dont il s'était servi tout d'abord m'avait fait croire que d'après lui il devait y avoir rupture des liens d'association entre les deux groupes; c'était du reste une idée très naturelle, et malgré lui, parfois, M. Pierre Janet y revient dans des phrases qu'il faut sans doute considérer comme des négligences de style. Ainsi, il nous dit quelque part que quand Lucie 1 et Lucie 2 existent mutuellement, elles agissent en général chacune de leur côté, l'une au moyen du sens visuel, l'autre au moyen du sens tactile, et elles s'ignorent réciproquement. "Si l'une connaissait l'autre, si les images du sens tactile s'associaient avec les images du sens visuel, une conscience commune au profit de l'une des deux personnes se reconstituerait (p. 341)". Mais ce sont là des inadvertances, et j'ai montré, comme M. P. Janet veut bien le rappeler, qui peut y avoir conservation des associations naturelles entre les deux groupes; ajoutons même qu'il peut y avoir concours, collaboration, et qu'une même synthèse psychique, ayant telle fin unique, peut contenir des éléments empruntés à deux consciences. Ainsi, le sujet 1 pense à une lettre et le sujet 2 l'écrit; n'estce pas là en quelque sorte un processus bien un, bien cohérent? et cependant deux consciences se la partagent, et la personne qui a conscience du chiffre ne sait rien de la conscience qui l'écrit. » « Je dois ajouter de suite que d'après des observations récentes, cette rencontre des deux consciences ne se maintient pas longtemps chez quelques sujets; pour reprendre le même exemple, quand une hystérique pense longtemps à un chiffre, ou, mieux encore, fait de tête une addition et qu'à son insu sa main anesthésique écrit, il arrive parfois, non toujours, un moment où le premier sujet ne se souvient plus de rien; c'est le second qui semb le avoir tout accaparé, qui continue à écrire le chiffre, et qui écrit le total de l'addition. L'oubli du premier sujet ne se produit pas quand le second n'écrit rien. Il semb le donc dans ces expériences que la seconde conscience s'est développée aux dépens de la première. » «Quoi qu'il en soit, arrivons à l'explication de l'auteur. Il distingue ici profondément deux choses, l'automatisme des sensations, des 53

images et des mouvements, et la perception personnelle, c'est-à-dire un jugement synthétique qui associe les divers éléments intellectuels à l'idée du moi. Quelques figures schématiques matérialisent cette conception. L'automatisme des sensations n'est pas atteint dans l'hystérie; il continue à fonctionner régulièrement comme chez un individu normal; ou, du moins, pour ne rien exagérer, car une pareille thèse serait difficile à soutenir, l'automatisme est moins atteint que le reste. Ce qui donne lieu à une double conscience, c'est que parmi les éléments intellectuels, les uns sont synthétisés avec une idée du moi, et que les autres ou ne sont pas synthétisés du tout, ou le sont avec une seconde idée du moi. » « Allant plus loin, l'auteur ajoute: L'activité de l'esprit qui est automatique ne ferait que répéter sans rien innover; la synthèse qui forme la perception personnelle constitue l'activité originelle qui peut se modifier, s'adapter à des circonstances nouvelles, et qui est la source de l'automatisme. C'est "une opération de synthèse active et actuelle par laquelle les sensations se rattachent les unes aux autres, s'agrègent, se fusionnent, se confondent dans un état unique auquel une sensation principale donne sa nuance, mais qui ne ressemble probablement d'une manière complète à aucun des éléments constituants; ce phénomène nouveau, c'est la perception personnelle. L'association automatique des idées n'est pas une activité actuelle, c'est le résultat d'une ancienne activité qui autrefois a synthétisé quelques phénomènes en une perception unique ; la perception dont nous parlons maintenant, c'est la synthèse au moment où elle se forme (p. 307)". Il nous semble que des affirmations aussi graves auraient besoin d'être démontrées; et jusqu'à preuve contraire nous admettrons qu'une activité psychique peut évoluer et se développer avant que l'idée de personnalité vienne s'y joindre. Il y a dans les propriétés de l'image, dans la similarité, dans la contiguïté, de quoi faire des raisonnements, et le raisonnement n'est-il pas une acquisition, une adaptation nouvelle, un progrès? Qu'on donne au raisonnement qui s'accomplit en dehors de l'idée du moi un autre nom, qu'on l'appelle inférence, peu importe; il consiste évidemment dans une complication, dans une extension de la pensée. En tout cas, nous voici bien loin des faits d'expérience. » «Ce qui paraît démontré, ce qui est à retenir, c'est que l'automatisme n'explique pas toute la vie psychologique. C'est là le résultat précieux et inattaquable de nos expériences; il faut le conserver avec soin. Nous avons dit en effet à plusieurs reprises que des sensations 54

et des images, quoique associées par la contiguïté et s'évoquant les uns les autres, peuvent ne pas faire partie de la même synthèse mentale; il y a donc des synthèses mentales qui n'ont pas leur raison suffisante dans un réseau d'associations: proposition d'une importance considérable, et d'autant plus précieuse, je le répète, qu'elle est fondée sur des faits non douteux. C'est là que je m'arrête, pour le moment. M. Janet va plus loin, mais il quitte le terrain des faits. » « Je me ferais un scrupule de terminer par cette critique l'analyse d'un ouvrage aussi remarquable, et arrivé au terme de mon travail, il me semble que je ne suis pas parvenu à en dire tout le bien que j'en pense. Malgré soi, on passe rapidement sur les faits qu'on considère comme acquis, et on s'attarde à discuter les points qui paraissent contestables. Cela peut donner au lecteur des illusions sur l'importance relative des uns et des autres. Or, je tiens à rappeler au contraire que sur les questions fondamentales nous sommes pleinement d'accord, et les lecteurs de cette Revue savent peut-être que dans des expériences qui n'avaient rien de commun, ni la méthode ni le but, M. Janet et moi nous nous sommes rencontrés sans nous chercher. L'accord de nos expériences n'a pas été cet accord général et quelque peu banal qui ne signifie pas grand-chose; il a porté sur les faits les plus précis et les plus délicats. » «Enfin, pour apprécier l'importance des contributions de M. Janet à la psychologie des phénomènes hypnotiques, il suffira de rappeler qu'on trouve dans son ouvrage des études remarquables sur la pluralité des somnambulismes, sur l'état psychique qui les caractérise, sur les modifications de la mémoire qui en résultent, sur le dédoublement de la conscience, sur les actes post-hypnotiques, sur l'anesthésie systématique, sur l'écriture automatique, sur la distinction entre la suggestion et les autres phénomènes psychologiques, sur le rôle des diverses images dans l'exécution des mouvements, etc. Il est à remarquer que nos critiques se sont uniquement adressées aux théories et aux interprétations de l'auteur et que nous n'avons jamais mis en doute les faits qu'il a observés. Or, c'est là, en somme, le grand point, surtout dans les études d'hypnotisme où les observations sont si souvent falsifiées par des suggestions; peu importent les théories, pourvu que les observations soient exactes et demeurent. Je n'ai jamais désiré autre chose pour l'avenir de mes travaux. » « Avant de fermer ce livre, je ne puis m'empêcher de former un désir . Je voudrais que la substance de ces pages qui contiennent tant de dissertations brillantes, de réflexions justes, de faits ingénieusement 55

provoqués et tant d'autres choses encore, fut condensée dans quelques observations courtes, précises, que chacun pût vérifier à loisir. Ce serait la meilleure conclusion de l'ouvrage, et M. Janet pourrait facilement l'écrire pour les prochaines éditions. »
Préface de la deuxième édition 15(1894)

Cet ouvrage, qui était présenté à la Sorbonne comme thèse de doctorat en philosophie, a été publié pour la première fois en juillet 1889. Nous croyons devoir le laisser tel qu'il était et l'imprimer de nouveau sans changements sérieux. Il faudrait le modifier et surtout l'augmenter beaucoup pour le mettre au courant des recherches et des discussions nouvelles. Ces dernières sont d'ailleurs pour la plupart étudiées dans les autres ouvrages que nous avons publiés depuis cette époque et qui viennent naturellement compléter notre premier travail. D'autre part, quelques-unes des études contenues dans l'Automatisme psychologique perdraient un peu de leur intérêt si on oubliait la date à laquelle elles ont été publiées. Exposées par nous pour la première fois en 1886 et 1887, et ayant eu l'honneur d'être reproduites depuis par un grand nombre d'auteurs, elles paraîtraient aujourd'hui un peu banales. Nous désirons donc que notre ouvrage conserve sa date, et c'est pourquoi nous ne nous sommes permis dans cette seconde édition que des modifications insignifiantes. Dans cette préface, nous nous bornerons à indiquer sommairement quels sont les points de notre livre qui nous semblent aujourd'hui réclamer des modifications et des compléments. D'une manière générale, on peut remarquer que la plupart des descriptions contenues dans cet ouvrage sont très simples, tandis que les phénomènes que l'on observe d'ordinaire paraissent très complexes. Cela est juste, et ce défaut qui nous paraît nécessaire a été en grande partie voulu et cherché. Sans doute, (page VIII) il est toujours un peu hypothétique de choisir au milieu de détails innombrables ceux que l'on croit intéressants et de négliger les autres, mais sans cette hypothèse aucune exposition n'est intelligible. Nous n'avons pas décrit tous ces détails parce que les uns nous paraissaient inutiles et les autres encore incompréhensibles. Par
15 Janet, P. (1894). Préface à la deuxième édition (datée de septembre L'automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale inférieures de l'activité humaine (pp. VII-XXI). Paris: Felix Alcan. 1893). ln P. Janet, sur les formes

56

exemple, en étudiant les troubles du mouvement du membre anesthésique chez une malade, Léonie, nous avons décrit les faits que nous pensions pouvoir classer et interpréter. Nous avons passé sous silence d'autres phénomènes bizarres comme ceux de la syncinésie ou nous n'y avons fait qu'une brève allusion, c'est que nous n'avions pas observé un assez grand nombre de ces faits pour pouvoir les interpréter. Depuis, nous avons eu l'occasion d'étudier plus complètement ce phénomène dans d'autres ouvrages. La simplicité de nos descriptions résulte aussi du choix des sujets. Au milieu d'un grand nombre d'observations, nous avons choisi pour les exposer celles qui étaient simples et en quelque sorte typiques. Il est facile aujourd'hui, et nous l'avons fait nous-même, de parler des complications et des irrégularités, mais nous n'aurions pas pu nous faire comprendre, si nous n'avions d'abord exposé les cas les plus intelligibles. Pour expliquer les diverses modifications de la conscience pendant les états somnambuliques, nous avons souvent rappelé les théories psychologiques de Maine de Biran qui, disions-nous, s'intéressait à l'étude de ces phénomènes. Voici un texte intéressant qui prouve notre assertion et que nous avions négligé de citer. Dans un mémoire curieux et peu connu « sur la faculté de prévision », Deleuze donne la liste des témoins qui signèrent le compte rendu d'une séance somnambulique, et parmi ces noms se trouve celui de Maine de Biran 16. Nous regrettons aussi de ne pas avoir cité plus souvent l'ouvrage du Of Gerdy, qui exprime à plusieurs reprises des idées tout à fait analogues à celles de Maine de Biran. Pour étudier ces faits, dit-il, « il faut s'habituer à comprendre qu'il peut y avoir sensation sans perception de la sensation 17». En effet, pour interpréter les attitudes cataleptiques, nous avons été amené, comme ces auteurs, à admettre l'existence de phénomènes élémentaires aussi simples que (page IX) possib le. Ces phénomènes devaient encore avoir le caractère de faits psycho logiques, mais ils étaient dépourvus de cette conscience réfléchie qui consiste surtout dans l'assimilation des phénomènes à la personnalité. Sans doute de tels phénomènes ne sont pas absolument simples (p. 484), et l'on peut décomposer la conscience à l'infini, sans doute on peut, d'une façon plus ou moins théorique, retrouver dans ces faits les éléments essentiels que l'on attribue à la conscience « le vouloir vivre,

16Deleuze. Mémoire sur la/acuité de prévision, avec notes de Mialle, p. 145. 17Gerdy. Les sensations et l'intelligence, 1846, 23 à 29.

57