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L'autonomie dans la migration

De
347 pages
Ikuko a décidé de migrer du Japon vers la France. Installée à Montpellier elle ne souhaite plus vivre au Japon. Ikuko fait partie de la population de migrants volontaires. Ces derniers ont quitté, sans nécessité objective, un pays ou une ville pour se réinscrire ailleurs. La migration volontaire ne s'oppose pas seulement à la migration forcée. Elle implique en même temps la mise en retrait des déterminations autres que celle d'une véritable élection qui se donne comme obligation constituée à l'égard de soi-même, un défi qu'on s'adresse et qu'il s'agit de relever.
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L'autonomie dans la migration
Réflexion autour d'une énigme

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus M.F. LOUBET-GROSJEAN, Chômeurs et bénévoles. Le bénévolat de chômeurs en milieu associatif en France, 2005. Denis BOUGET et Serge KARSENTY (sous la dir.), Regards croisés sur le lien social, 2005. Isabelle PAPIEAU, Portraits de femmes du faubourg à la banlieue, 2004.

Anne-Marie

GREEN

(dir.), La fête

comme

jouissance

esthétique, 2004. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la dir.), Les bénévoles et leurs associations. Autres réalités, autre sociologie?, 2004. Philippe SP AEY, Violences urbaines et délinquance juvénile à Bruxelles, 2004. A. BIHR et N. TANASA W A, Les rapports intergénérationnels en France et au Japon, 2004. Jean WIDMER, Langues nationales et identités collectives, 2004. R. GUILLON, Les classes dirigeantes et l'université dans la mondialisation, 2004. E. BOGALSKA-MARTIN, Victimes du présent, victimes du passé. Vers la sociologie des victimes, 2004. E. LECLERCQ, Trajectoires: la construction des dynamiques sociales. Le cas des techniciens du supérieur, 2004. Simone BAGLIONI, Société civile et capital social en Suisse, 2004.

Constance de GOURCY

L'autonomie dans la migration
Réflexion autour d'une énigme

Préface de Michel Marié

L'Harmattan 5-7 JUe de 1~ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7944-1 EAN : 9782747579445

À la mémoire de Jacques Petropavlovsky

Préface
L'ouvrage de Constance De Gourcy est le fruit d'une thèse de doctorat. Ayant fait partie du jury, j'ai été de ceux qui unanimement en ont vanté les mérites. Si j'ai accepté d'écrire cette préface, ce n'est cependant pas pour reproduire l'inévitable relation de maître à élève qu'il y a dans le rituel d'une thèse. Alors que d'autres que moi auraient probablement été mieux choisis pour le faire, j'ai pensé au contraire que répondre à cette demande m'imposait de rompre avec la position de l'enseignant qui distribue des satisfecit. Si j'ai donc accepté, c'est d'abord pour montrer en quoi le maître est devenu l'élève et dire toute ma dette de recolmaissance à l'égard de celle qui m'a fait l'honneur de me demander d'être le témoin de son travail et de son écriture. Comme le disait le psychologue Winnicott, auquel j'ai souvent fait appel dans ma vie de chercheur, la formation de la pensée est un phénomène de nature essentiellement transactionnel. Il y a entre C. De Gourcy et moi une sorte de complicité de regard et d"écriture que j'ai rarement renco11tré da11sma génération et celle qui venait après la mienne. Je crois que, sans être capable de bien la définir, ce qui me semble être du plus grand intérêt dans cette complicité est son caractère transgénérationnel. Il est une autre raison pour laquelle j'éprouve une profonde empathie avec la démarche de Constance De Gourcy. Il se fait que tout au long de mon existence, j'ai accompli de nombreuses migrations, et l'une de celles qui a le plus compté pour moi est probablement mon départ en Provence de 1974 à 1984, c'est-à-dire la période où je me suis mis à écrire. Ainsi aurais-je certainement pu faire partie de l'échantillon des quarante trois interviews dont il est question dans ce livre. Je me suis parfaitement reconnu dans 7

ce que C. De Gourcy y dit du « migrant volontaire ». Il y a probablement en moi quelque chose de ce qu'elle appelle le « déserteur» dans ma manière de migrer et de produire ma sociologie. Et si donc je me fais complice de sa pensée, c'est probablement pour une double raison. La première est certainement la façon relativement nouvelle dont elle aborde «l'acte de migrer» dans toute son épaisseur sensitive, au sens téléologique certes du mot « sens », mais aussi dans son sens rationnel (la construction de justifications), et peut-être encore plus au sens corporel des cinq sens. Admirable, à mon sens, la façon dont C. De Gourcy ressuscite la pensée d'un auteur portugais probablement assez méconnu en France, et qui fonde une théorie des « régions du corps» 1. S'il Ya bien eu, comme le disaient les sociologues des années soixante-dix, de grands courants migratoires et des déterminismes socio-économiques dans lesquels s'inscrivaient ces flux de populations (la «migration de contrainte»), il n'en est pas moins vrai que la mobilité et la migration sont d'abord et avant tout le fait d'un « sujet» qui, pour vivre son expérience, informe son acte de migrer et cherche à lui donner sens. En ce sens la migratiol1 est, selon le mot de Marcel Mauss non plus une contrainte mais un défi, une «obligation» que l'individu se crée par rapport à luimême et à son entourage. Et voici la seconde raison de ma complicité avec la pensée de C. De Gourcy. Dans cette construction que le sujet fait de lui-même et de l'autre, la question du regard et du « croisement des regards» est tout a fait essentielle. Bien qu'elle n'en traite pas explicitement, cette question du rapport entre migration et pensée est, me semble-t-il, au centre de sa sociologie. Pour elle c'est le mouvement, le déplacement qui
1

Idéologie, 2èmeéd., Paris: Cerf, 1975. 8

Belo F., Lecture matérialiste de l'évangile de Marc; Récit-Pratique-

est partie intégrante, non seulement de la vie sociale mais encore de la formation du regard. Celui-ci confère la profondeur de champ" la sensibilité nécessaire à la compréhension de la société dans laquelle on vit. Comme l'a très bien observé Nicole Ramognino lors de la thèse" l"importal1ce que l'auteur accorde à la migration comme processus en construction, comme acte volontaire, a certainement quelque chose à voir avec « l'acte de penser », phénomène lui aussi à prendre dans toute son épaisseur, son évolution à travers le temps et l'espace. On pourrait d'ailleurs probablement dire la même chose du rapport qu'il y a entre 1'« acte de migrer» et l' «acte d"habiter ». Par rapport à la sociologie des migrations qui dominait en France dans les années soixantedix et pour laquelle la sédentarité était le phénomène premier, C. De Gourcy opère une sorte de retournement du regard. Ce n"est plus la sédentarité qui est le phénomène de base mais le couple mobilité/sédentarité. Le problème devient alors celui de comprendre les conditions qui, dans un contexte général de mouvement, rendent possible l'ancrage dal1s un nouveau territoire à certains moments de l'existence. Il est une autre raison pour laquelle j'écris cette préface. Lorsque je demandai à l'auteur pourquoi elle m'avait

choisi - et pourquoi d'ailleurs écrire une préface?

-

celle-ci

me répondit que, bien que n'ayant lu de moi que des textes apparemment fort éloignés des sujets dont elle traitait, ces textes l'avaient aidé à des moments particulièrement difficiles et décourageants de son évolution. Par le travail que j'avais opéré sur moi-même, sur le sens que je donnais à la recherche et à l'écriture, par l'aveu même de mes périodes d'euphorie ou de découragement, sans doute l'avais-je aidé à se libérer de ses propres inhibitions dans l'écriture. La gratitude que Constance De Gourcy exprime à mon égard m'impose la réciprocité. J'ai souvent douté de l'utilité que pouvait avoir 9

un travail de réflexion des sciences humaines sur ellesmêmes. Je crois que par la lecture qu~elle a fait de mes textes~ apporte une réponse. celle-ci m ~

Il est enfin une dernière raison pour laquelle j ai
~

accepté d~écrire cette préface. Dans un monde où~ en dehors des citations usuelles des grands maîtres~ les auteurs ont tendance à ne s~inspirer que de ce qui relève de leur horizon intellectuel immédiat (les chercheurs de leur propre

génération1),ce qui me semble caractéristique de 1 approche
~

de Constance De Gourcy est sa capacité à élargir 1~horizon de ses références à l'échelle d~un cadre largement intergénérationnel. Ainsi pourrait-on retourner à son propos le mot qu'elle emprunte à Marcel Mauss et dont elle se sert pour définir l~horizon spatio-temporel de ses interviewés; le «volume mental» de C. De Gourcy est particulièrement large. A la différence de beaucoup de jeunes auteurs qui ne prennent pas de distance historique, celle-ci nous invite à un travail de mémoire dont nous sommes les derniers dépositaires et nous tend la perche d~une transmission que nous sommes probablement, de par notre âge, les seuls à pouvoir faire, si tant est que l'on confère à 1~ expérience quelque vertu interprétative. Je pense particulièrement au fait que, derniers survivants d~événements tragiques (la guerre de quarante, les guerres de décolonisation), peut-être nous est-il donné de mieux comprendre en quoi la violence est partie prenante de l'interprétation des faits sociaux auxquels nous sommes confrontés. Après avoir parlé des raisons de ma complicité au texte de Constance De Gourcy, j'aimerais maintenant en évoquer la nature. Il est une première idée que je partage avec elle: la construction du savoir dans les sciences humaines
1

Phénomène d'ailleurs souvent renforcé par l'exigence de résultats

imposée par l'administration et qui se traduit par une profusion d'articles où l'on se l11esure, généralel11ent dans des publications de langue anglaise. 10

obéit à une double transaction. La première est celle que le chercheur doit entreprendre avec les gens qui sont porteurs des phénomènes dont il veut rendre compte. J~ai admiré la manière dont C. De Gourcy a mis en scène les quarante trois personnages de son enquête~ qui est empreinte d~un très gra11drespect et d~une passion de comprendre.

Le recours à I enquête est somme toute une manière
~

assez classique d~investigation en sociologie ou en anthropologie~ mais il faut voir en même temps ce que cela représente du point de vue de la construction de l~objet. Cela veut dire que le sens n~est pas uniquement du côté de la société savante (par exemple les références à Mauss., à Simmel~ Halbwachs ou encore Boltanski et Thévenot., qui sont d~ailleurs essentielles) mais qu~il est aussi dans une sorte d'anthropologie réciproque que l~auteur entretient avec ses quarante trois personnages. Pour elle comme pour moi le savoir se produit dans l'interrelation et le frottement social au contact de l' existence, par l'expérience, par Ie regard d"autrui, par le voyage., le dépaysement et le repaysement., par la réflexion sur soi-même. On ne produit pas uniquement du sens sur la base d~éléments théoriques préexistants~ de modèles cherchés ailleurs., mais de la rencontre entre ces éléments et le travail du regard. C'est le cheminement du regard, sa migration., qui est elle-même productive. D'où une seconde forme de transaction que~ dans son immense curiosité théorique., l'auteur joue à merveille. Le travail de teITain~la lente méditation qu~elle opère au contact de ses interviewés et de leur vécu existentiel lui sert de levier pour la relecture d'un certain nombre d~auteurs académiques. Je suis frappé non seulement de son impressionnante culture, tant en histoire qu~en géographie., en anthropologie~ en sociologie.,. .. mais peut-être plus encore de l'opportunité et de l' opérationnalité de ses choix théoriques pour rendre compte d'une réalité en mouvement et finalement proposer Il

un certain nombre d'articulations entre des auteurs de générations différentes et que spontanément il ne viendrait pas à l'esprit de rapprocher. Sans doute pourrais-je dire de C. De Gourcy ce que je disais de mon maître Deleuze lorsqu'il fut mon professeur de philosophie au lycée: «avec lui la philosophie n'était pas cette discipline sévère que je redoutais. Elle était la rencontre, la fusion entre d'une part un appareil conceptuel, une culture avec ses langages, ses techniques d'apprentissage, ses gloses et ses enchaînements que l'on apprend au contact des générations de penseurs, et d'autre part une sorte d'impulsion secrète, de disposition de l'esprit à appréhender, à concevoir les choses les plus simples, les plus quotidiennes et les plus fondamentales de l''existence. Par cette rencontre entre la pensée et l'affect, entre le concept et la vie, par cette vision spinoziste du monde, où les forces de vie jaillissaient dans les théories les plus structurées, je me suis senti concerné. »1 Il est enfin une dernière chose que je voudrais dire pour présenter ce livre et qui me rend solidaire de ce qu'il contient. Si évidemment la question de la migration y est centrale, la manière dont C. De Gourcy l'éclaire nous amèl1e à déplacer le regard sur une autre question tout aussi importante, celle du territoire. Comment penser la question de l'identité dans un univers en permanente mutation? Comment assumer dans un même mouvement de la pensée une théorie identitaire du territoire, de l'enracinement, et une théorie fondée sur la mobilité, sur la légitimité de l'exogène et de l'allogène? Il me semble alors que C. De Gourcy tourne la difficulté, la pulvérise en quelque sorte, en disant trois choses à mes yeux essentielles. La première est qu'un territoire n'est jamais le simple jeu du rapport dual entre des indigènes et un
1

Marié M. Les terres et les n10ts. Une traversée des sciences sociales,

Paris, Méridiens Klincksieck, 1989, 214p. 12

terroir. Il est toujours un jeu au moins à trois: les indigènes certes dans leur rapport au terroir, mais ce phénomène d'hybridation n'est jamais seul. Il ne peut se faire qu'au regard de l'étranger. Et en ce sens la position de C. De Gourcy me fait beaucoup penser à celle d'un Georg Simmel, ce grand sociologue allemand du siècle dernier auquel elle se réfère d'ailleurs souvent et qui, à la différence de Dürkheim, son contemporain, n'avait pas porté tellement d'attention aux sociétés constituées, aux faits établis, mais à tout ce tissu conjonctif d'objets, de rites, de rythmes apparemment anodins et pourtant essentiels qui lui font dire que la vie sociale, les phénomènes de socialisation se forment, se font et se défont dans les entre-deux. «La vie sociale, disait-il, commence au chiffre trois et se poursuit dans l'incommensurable ». Comme pour Simmel, le monde de C. De Gourcy est peuplé de tiers: tiers inclus, tiers exclus, pionnier, héritier, déserteur, médiateur, arbitre, notable,... Probablement parce qu'elle est partie prenante dans ce travail incessant de triangulation de l'espace et du social, son regard et celui de ses perso1ll1agesva se porter sur tous ces espaces interstitiels, ces « entre-temps» et ces «entre-lieux», par exemple ces milieux migratoires qui jouent comme « différentiels », comme « accumulateurs de sens »., accélérateurs d'histoire et de territorialité. «Interstitiels instituants », faudrait-il dire, car ce sont des lieux où s'opère toute J'alchimie des groupes en formation et qui ne peuvent exister qu'en se réalisant durablement dans le regard de l' autre. La deuxième manière que C. De Gourcy a de tourner la difficulté est d'affirmer à la suite de Marcel Roncayolo (en rupture avec les positions heideggeriennes) que le sol n'est pas seulement le lieu où l'on demeure; c'est aussi celui où l'on passe. Et en ce sens le territoire n'est pas seulement le lieu de l'identité, sauf à vouloir le réduire à la capacité de 13

ceux qui s'en disent les dépositaires à terroriser ceux qui l'habitent. Mais c'est aussi une source d'altérité. Le territoire est ce lieu mystérieux où s'opère la rencontre du singulier et de l'universel. Enfin dernière réponse faite à ce paradoxe de l'identité et de l'allogène, et que l'on peut découvrir lorsque c. De Gourcy suggère que l'identité n'est plus tellement une production du local, de l'enracinement, mais aussi une productio11 du mouvement, de l'adaptation au mouvement et à son dépassement. Si telle est bien sa vision des choses, l'étranger ne serait plus alors, comme on pouvait le penser dans une conception identitaire du local, ce dehors dont toute société aurait besoin pour fabriquer ses mythes et pour se distinguer; mais l'étranger serait ce dedans de nous-même qui nous constitue comme singularité. « Je est un autre! ».

Michel Marié Directeur de recherches CNRS

14

Avant-propos
L'énigtne et l'intrigue ont été à l'origine de cet ouvrage, version remaniée d'une thèse de doctorat. En effet, c'est sur le terrain même que le sujet s'est imposé dans l'étonnement des premières découvertes, malgré la simplicité et l'évidence des faits observés. La rencontre avec des migrants volontaires a retenu mon attention par le caractère atypique de leur démarche. Le changement d'espace de vie qui était le leur ne s'accotnpagnait pas forcément d'une modification de l'activité professionnelle ou d'une mutation, même si le fait de trouver ou de retrouver une activité rémunérée s'avérait nécessaire - au niveau financier - une fois ces personnes installées dans la ville ou le pays d'accueil. En outre, des renoncements ou des sacrifices, présentés comme tels, révélaient l'importance symbolique et affective de cette migration. Rencontrer ces migrants n'a pas été chose aisée. Aussi, dat1s la mesure où cette pratique migratoire se glisse dans les interstices statistiques, il était important de diversifier les modes d'approche. De nombreuses visites dans les villes, des allers-retours fréquents ont procuré des occasions de découverte et d'imprégnation progressive à la recherche de personnes ayant migré volontairement. Pour toutes les villes, la démarche adoptée fut la même: il s'agissait de mobiliser tous les réseaux qui se présentaient dont le principal a peutêtre été l' AVF, l'Accueil des Villes Françaises pour les personnes nouvellement arrivées. Cette approche par le tissu associatif a été complétée, pour chaque ville, par une démarche de terrain, mobilisant les associations mais aussi les commerces, les agences immobilières, les bibliothèques, les cafés... de façon à rencontrer des person11es directement 15

concernées ou susceptibles d'apporter une aide dans cette recherche. L'entourage du migrant a également été sollicité quand certains de ses membres répondaient aux critères d'enquête. Cette façon souple de procéder a permis d'aller dans ces villes à la rencontre de l'autre, personnes relais ou migrants, donnant ainsi progressivement corps et chair à cette rechercl1e. Trois villes du midi de la France, Aix-en-Provence, Marseille, Montpellier, ont été retenues comme point de confluence des parcours migratoires. La pertinence de ce choix se justifiait à partir de l'hypothèse selon laquelle l'apparente proximité géographique, climatique, culturelle des terrains ne devait pas pour autant masquer ou réduire leur diversité, leur capacité d'attraction ainsi que l'imaginaire différencié qu'ils suscitentl. Les migrants eux-mêmes ne disent-ils pas avoir rencontré leur ville d'inscription comme on rencontre une personne, dans son unicité et sa singularité? Les qualités d'hospitalité qu'ils leur prêtent apportent, dans cette perspective, un nouvel éclairage sur les conditions de l'arrêt et de l'inscription dans une ville plutôt que d'autres. Ces villes se caractérisent toutes trois par leurs attraits: climat favorable, cadre de vie apprécié et recherché. Les régions du sud de la France bénéficient d'une grande attractivité, qui se traduit notamment par une forte urbanisation2 sur ses franges les plus méridionales. Dans
1 Ainsi, tenant compte de leurs spécificités, il s'agira de se demander, entre autres exelnples, comment des trajets migratoires peuvent donner lieu à une inscription territoriale dans une ville comlne Marseille, qui apparaît, dans la littérature qui lui est consacrée, comme la ville du transitoire. 2 L'INSEE note que: « les cinq régions dont la croissance serait la plus forte sont toutes situées au sud de la Loire: Languedoc-Roussillon, PACA, Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes, Aquitaine. Elles accueilleraient le tiers (33.60/0) de la population métropolitaine en 2030, contre 30.70/0 en 16

quelle mesure la migration volontaire n'est-elle pas u11iquementdéterminée par ces conditions de vie favorables? Dans ce contexte, il s"avérait intéressant de questionner l'importance grandissante accordée au climat comme un des principaux critères d'attractivité, de montrer également qu'au-delà de ces terrains d'étude se profilent des villes qui ont une histoire, une spécificité qui contribuent à façonner leur image dans l'imaginaire collectif. Ces villes, qui jouissent d'une tradition d'accueil et d'hospitalité ont donc été retenues comme points de confluence par ces migrants venus d'Asie, d'Australie, d'Alnérique, d'Afrique et d'Europe. Aussi, c'est sous l'angle des villes d'accueil que cet ouvrage examinera la migration de ce nouveau public urbain, tout en soulignant les qualités d'habitabilité propres à chaque ville. Les entretiens, da11sleur grande majorité, se sont déroulés au domicile des personnes. Ces dernières proposaient d'ailleurs d'elles-mêmes qu'il en soit ainsi. Outre les conditions favorables pour l'enregistreme11t, cela présentait un avantage certain, car il existe une influence du cadre spatial sur les dires des locuteurs.l Aller au domicile des personnes a, semble-t-il, favorisé ce centrage du sujet sur son quotidien ainsi que sur l'intimité de son itinéraire biographique. Parfois, à l'initiative des locuteurs, un album de photographies était présenté pour illustrer un parcours fait de rencontres où les lieux d'origine, le pays natal en
2000. » OMALEK L., « Les projections régionales de population pour 2030: l'impact des migrations », INSEE Première, n0805, septembre 2001. I BLANCHET G., BLANCHET A., «Interactional Effects of the Environlnent on the Interview», European Journal 0.[ P5ychology 0.[ Education, IX, 1, 1994, pp. 41-53. 17

l'occurrence, se teintent d'une importance particulière. Des objets aussi, lointains témoins d'un héritage passé, venaient renforcer, en les soulignant, le poids des appartenances familiales ou amicales. Lorsque c'était possible, l'entretien était prévu quand la personne avait le plus de disponibilité horaire par rapport à son emploi du temps. Il m'a semblé, en effet, que la profondeur de l'entretien importait, et cela pour plusieurs raisons qui tiennent autant au sujet lui-même qu'à l'importance de la durée dans la remémoration d'événements passés. Les personnes rencontrées, du fait de leur âge, ont une certaine partie de leur parcours derrière elles. Se raconter demande une disponibilité et une réflexivité quant aux possibilités de remémoration des étapes de son itinéraire biographique. La longue durée de l'entretien a donné la possibilité de dépasser le cadre formel de l'enquête pour devenir progressivement l'expérience d'une rencontre daI1s laquelle le locuteur, en l'occurrence le migrant volontaire, prenait le temps de se raconter, parfois aussi de se livrer. Migrant volontaire, telle est l'expression retenue pour désigner et spécifier cette population de migrants. Ce choix tient compte du fait que les personnes elles-mêmes mobilisent le terme «volontaire» pour caractériser leur démarche. La reprise du lexique utilisé par les migrants m'a semblé être un parti pris intéressaI1t, respectueux, car il reste au plus près de l'élaboration in situ des observations et du raisonnement. Le terme de migration se justifiait, quant à lui, par le fait qu'il s'affranchit de toute connotation politicoadministrative (v.g. les termes d'émigré/immigré). Il renvoie à la faculté qu'ont les individus de se mouvoir indépendamment d'une prise en compte des découpages territoriaux. 18

Dans un certain nombre de cas, le locuteur a souhaité que certains événements de son parcours ne figurent pas dans la retranscription de l'entretien. Ces demandes ont bien sûr été respectées, conformément au contrat de confiance tacite établi entre nous. Par souci d'anonymat, des pseudonymes ont également été attribués aux personnes rencontrées. Sans ces personnes et le temps qu'elles m'ont consacré, cette recherche n'aurait pu voir le jour. Qu'elles soient vivement remerciées pour leur accueil chaleureux et la confiance qu'elles m'ont accordée. Je voudrais exprimer également toute ma gratitude à l'égard des personnes qui, de près ou de loin, ont contribué au bon déroulement de cette recherche. Je remercie Daniel Pinson qui a dirigé ma thèse, Michel Marié qui m'a fait l'honneur de présider le jury ainsi que Jean-Louis Fabiani et Michel Lussault pour leur participation. Toute ma gratitude va également à Nicole Ramognino à qui je dois tout ce que je pense savoir dans ma discipline. Sans elle, ce travail n'aurait probablement pu être mené à son terme. Son amical soutien et ses conseils m'ont en effet accompagnée tout au long de cette recherche. Ma reconnaissance va également à Pierre Vergès ainsi qu'à l'équipe du LAMES pour leur accueil chaleureux. Merci aussi à Bruno Péquignot qui a accepté de publier ce travail. Je n'oublie pas, enfin, ceux qui ont bien voulu consacrer de leur temps et faire preuve de patience en répondant à mes sollicitations diverses. Je pense à M.CI. Bongiovanni, à A. Domarchi, et à O. Gilbert qui ont bien voulu relire ce travail ainsi qu'à ceux qui, à divers titres, m'ont témoigné leur amitié, leur estime et leur soutien.

19

« Je pense à quelques villes, à la ville. Nous sommes, quoi que l'on dise, devenus tièdes à son égard. Certes, nous ne dédaignons pas les comn10dités qu'elle offre, les « trésors» qu'elle recèle, la vivacité ou l'excitation qui s'empare de nous en quelques-uns de ses mon1ents. Mais il est assez rare qu'un homme rencontre une ville en ayant le sentiment qu'il va y jouer sa vie, que son destin est inscrit en cette ville-là,
incolnparable à toutes les autres. I »

INTRODUCTION

Lorsque Ikuko a décidé de migrer du Japon vers la France, elle ne connaissait ce pays qu'à travers les lectures qu'elle avait pu effectuer. Ses premières appréhensions surmontées grâce à l'apprentissage de la langue, son désir d'ailleurs s"en est trouvé conforté. Installée à Montpellier depuis près de huit ans, elle ne souhaite plus vivre au Japon. Sa sécurité matérielle et financière est maintenue par son mari, resté au pays jusqu'à la majorité de ses enfants. Qu'en sera-t-il après? Elle ne le sait pas elle-même.
Ikuko fait partie de la population de migrants volontaires que j'ai pu rencontrer. Ces derniers ont quitté, sa11S nécessité objective, un pays ou une ville pour se réinscrire ailleurs. ComIne pour tant d'autres, la pron1esse d'un lieu s'est forgée
1

SANSOT P., La France sensible, Paris: Payot et Rivages, 1995, p. 179. 21

à travers la lecture d'un livre, le visionnage d'un film, mais aussi les voyages et les rencontres. Ce n'est pas la contrainte mais l'obligation personnelle qui a constitué le ressort de leur migration. Les déterminants classiques qui expliquent d'ordinaire la migration ont donc été mis en retrait pour laisser place à l'activité migratoire comme objet de recherche. Dans un contexte où, comme le souligne G.F. Dumont « le terme migration désigne en même temps le fait - le changement de lieu - et le phénomène, c'est-à-dire l'analyse qui permet d'inscrire le fait dans un ensemble général] », il était intéressant de considérer le fait archéologique premier de tout phénomène migratoire, l'activité même de migrer et les multiples dimensions qu"elle recèle. De façon à comprendre le ressort de cette migration qui échappe aux compteurs statistiques, les travaux de Marcel Mauss sur les pratiques de don et d'échange de dons dans les sociétés mélanésiennes ont constitué un apport non négligeable. À la suite de ses recherches, j'en suis venue à adopter une lecture en termes d'obligation, inscrivant désormais cette étude dans une perspective anthropologique et non plus économique, politique ou autre. Précisons et rappelons, dans cette perspective, que l'obligation n'est pas la contrainte. Ce n'est pas, en effet, la contrainte qui régit ce type de migration, dans la mesure où le départ n'était déterminé ni par fait de guerre, ni pour raisons économiques. Certes, c'est la contrainte qui prévaut le plus souvent, notamment dans le cadre des déplacements de groupe: contrainte pour des raisons de survie lors de guerre
1

DUMONT G., Les migrations internationales; Les nouvelles logiques
Paris: Sedes, 1995.

migratoires,

22

ou de famine, la migration relève dans ces cas précis d'une nécessité absolue. Mais on parle aussi de migration contrainte lorsque l'individu ou le groupe évolue dans un contexte aux possibilités limitées. Migrer pour des raisons professionnelles ou politiques peut relever d'une contrainte même si, dans ces cas précis, la vie d'un individu ou d'un groupe n'est pas menacée. Dans les deux cas, le point commun qui fédère ces catégories, malgré leur différence, rend compte du fait que la contrainte procède de l'hétéronomie de l'action. L'obligation, contrairement à la contrainte, peut être intérieure, la personne s'obligeant elle-même à entrer dans l'action. C'est pourquoi, alors que la contrainte suppose l'hétéronomie, nous travaillerons à partir de l'obligation, qui suppose l'autonomie de l'acteur quant à ses choix de se réinscrire ailleurs, quant à sa capacité, également, à conférer une habitabilité à son environnement matériel et social. L'obligation personnelle] a donc été retenue comme ressort de l'action. D'ailleurs, prendre en compte l'obligation., qui renvoie à l'autonomie de l'acteur, semblait non seulement opératoire mais offrait, de plus, la possibilité d'explorer de façon approfondie une voie de recherche qui avait été seulement effleurée2. L'examen de la littérature sur le sujet m'a confortée dans l'idée qu'il y avait là les prémices d'un objet d'étude, une ouverture des possibles en matière de recherche sur les migrations. Remarquons, toutefois, que la dimension volontaire de la migration, bien que rarement affirmée
1

En privilégiant l'autonomie de l'action, on s'affranchit de paradigmes

qui Inettent en avant la régulation des mobilités/migrations par la société, Pensons, entre autres exemples, à la sédentarisation des populations nOlnades. 2 Si ce n'est dans le cadre de la littérature romanesque ou de la poésie. 23

comme telle, apparaissait en filigrane dans les partis pris théoriques des travaux s'inscrivant dans le champ migratoire. Une tl1éorie implicite de l'acteur se profile ainsi, selon que les chercheurs considèrent que le migrant s'efforce ou pas de maximiser ses intérêts, ou bien est pris dans un faisceau de contraintes qui le contraignent à trouver ailleurs I'horizon d'une vie meilleure (le plus souvent envisagée sous l'angle économique). Migrer ou rester sur place s'explique alors par rapport à la prise en compte d'un certain nombre de conditions ayant majoritairement trait au niveau matériel de l'existence. Il en est d'ailleurs de même des espaces de départ et d'accueil habituellement appréhendés en fonction des ressources et potentialités qu'ils offrent1, et non à partir des qualités d'hospitalité qu'ils présentent. La dimension d'autonomie, abordée sous l'angle de l'obligation, est absente de ces considérations alors même que la prise en compte de l'environnement (au niveau des ressources qu'il offre) ne suffit pas toujours pour saisir toute la complexité du phénomène migratoire et échoue à expliquer les déplacements volontaires qui ont retenu mon attention. En somme, le déplacement est souvent abordé sous l'angle économique ou politique, et l'aspect causal de ces dimensions rappelle que la recherche sur les migrations prend son essor, du moins en Europe, principalement dans le champ économique.2
Dans cette perspective, le concept d'obligation apporte une intelligibilité à l'objet en formulant les premières
1

Ce fut en particulier le cas avec la théorie néoclassiquequi fleurit dans

les années 1960-70. 2 Pour un développement théorique des travaux portant sur la migration, le lecteur peut se rapporter à la thèse d'où est issu cet ouvrage: La n1igration urbaine volontaire entre itinéraires biographiques et inscription spatiale. De la dimension n1élnorielle dans I 'habiter, Université d'Aix-Marseille III, 2002, 424 p. + annexes. 24

observations de la façon suivante: les migrants s'obligent à quitter leur lieu de résidence (natal ou pas) sans qu'ils y soient contraints car ils disposent, sur place, dans la majorité des cas, de toutes les ressources et conditions (professionnelles, amicales, relationnelles, matérielles et autres) qui leur donnaient la possibilité de rester. Autrement dit, la liberté d'accomplissement passe par le fait de quitter le connu pour aller vers l'inconnu, de s'affranchir d'un certain ordre par le désordre auquel renvoie leur décision (incompréhension de la famille, des amis, de l'employeur, etc.), bref de créer un espace d'incertitude au cœur même de l'action à entreprendre. Une pratique qui se glisse dans les interstices statistiques Un double écueil me paraît toutefois nuire à la visibilité de la migration volontaire. En premier lieu, les outils méthodologiques utilisés relèvent généralement d'une approcl1e quantitative du phénomène migratoire plutôt que qualitative. Dans cette perspective, il existe des Observatoires comme le SOPEM!, I instauré en 1973 par l' OCD E2, qui observent les flux de population saisis le plus souvent en considérant le critère du changement de résidence. À l'échelon français, des données sur les déplacements de population sont fournies par la Direction de la Population et des Migrations (DPM) ; elles contribuent d'ailleurs à élargir les axes de recherche existants. On pourrait multiplier les exemples qui révèlent une réelle prise en compte du phénomène migratoire mais, si l'on connaît de mieux en mieux les mobilités/migrations, que sait-on et que fait-on des

1

2 Organislne

Système d'Observation Pennanent des Migrations.
de Coopération et de Développement 25 Economiques.

déplacements effectués individuellement ou en très petit nombre? En outre, si le niveau quantitatif reste incontournable dans la compréhension des flux, il ne donne pas véritablement la possibilité d'introduire une variation au niveau des échelles d'analyse retenues dans l'appréhension du phénomène. Aussi, face à ces difficultés, il s'est avéré pertinent de faire varier la focale de l'objectif en optant pour une analyse résolument fine et en profondeur de l'histoire familiale du migrant. En effet, parce que le sujet se construit et se définit par rapport à une histoire et une mémoire, il était intéressant de retenir ces dimensions dans la compréhension d'un phénomène migratoire qui n'obéit pas seulement, ni même nécessairement, à des déterminants externes, d'ordre matériel par exemple. En second lieu, l'ancrage territorial ou la sédentarité (perçue comme un élément capital dans l'avènement de la civilisationl) a longtemps été considéré comme un atout positif dans les sciences sociales dans la mesure où ces notions ont été associées à celle d'appartenance à un territoire, dans la mesure aussi où elles permettent d'opposer mobilité et territoire. Or n'admettons-nous pas trop rapidement ou trop facilement que la migration serait à l'opposé d'une démarche d'appartenance à un territoire de référence? Loin de privilégier la fixité de l'ancrage, il nous faut plutôt considérer les phénomènes de migration comme des « solutions intelligentes par les acteurs pour se construire une nouvelle forme d'habitabilité du monde naturel et

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LEROI-GOURHAN A., Le geste et la parole, I, Technique et langage, 26

Paris: Albin Michel, 1964.

socia!.1 » C'est à cette condition et malgré les difficultés d'appréhension de ces populations, que pourront être prises en compte les migrations dont le ressort n'est pas la nécessité.
Le déplacement comme horizon

La migration est indissociable de l'autre terme qui lui est étroitement lié et antithétique à la fois: l'établissement dans un lieu plutôt que dans un autre. De façon à proposer, en restituant leur unité de sens, une vision complémentaire et dynamique des migrations, ces deux termes ont été introduits dans l'analyse. Ne retrouve-t-on pas dans tout parcours migratoire des endroits qui, s'ils ne sont pas forcément des lieux « d'où l'on est », sont néanmoins des lieux d'attaches et d'inscriptions possibles? Bien souvent, les recherches envisagent les migrations à partir de l'arrêt, de la sédentarité. Or, ce type de conceptions ne tient pas compte du fait que la sédentarité procède du mouvement, et non l'inverse. Dans cette optique, il était pertinent, au regard de nos premières données2, d'inverser ce point de vue et de considérer la sédentarité comme un temps d'arrêt provisoire au cœur d'une dynamique migratoire. Autrement dit, tout se passe comme si le mouvement, le déplacement constituait la condition première à toute expérience de sédentarité, même si celle-ci peut former l'horizon commun d'une ou plusieurs générations d'individus d'un groupe donné. Comme le rappelait avec humour J.P.
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RAMOGNINON., « Cultures, insertion et service public », conférence

dans le cadre du colloque Insertion sociale et services public, Marseille: IMF Avril 1996. 2 En outre, bien que statistiquement non représentée, la migration
volontaire est représentative: pensons par exemple à certains migrants volontaires qui ont peuplé les Amériques et, de façon plus large, toutes les « nouvelles» contrées.

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DelTIOule« le premier Français fut un imn1igrél ». Dès lors s'impose la nécessité de se pencher sur les c011ditions qui rendent possible la sédentarité. De ce point de vue, cet ouvrage i11viteà une réflexion sur les modes et modalités qui permettent l'arrêt dans le mouvement, il incite égaleme11t à sortir de cette dichotomie classique e11tremobilité/migration et sédentarité. En tenant compte de cette posture de recherche, cette étude prend également en considération les conditions d'entrée dans la migration volontaire (première

partie) ainsi que les multiples dimensions - professionnelles, fan1ilialeset corporelles - qui participent de la décision de
migrer et rendent effectives les conditions de la migration (seconde partie). Migrer volontairement permet, en effet, de relier l'individu à la société en conciliant liberté individuelle et contraintes sociales. Le déploiement de la réflexion autour de ces axes de recherche a donc donné la possibilité d'apporter des réponses à la question suivante: en quoi et comment la prise en cOlnpte de la dimension autonomique de la migration éclaire-t-elle des pratiques d'inscription et contribue-t-elle à concevoir autrement la notion de sédentarité et, par là même, de territorialité? Les hypothèses, descriptives et explicatives, ont donc été forgées à partir de ce questionnement. Précisons, d'ailleurs, que l'objectif est moins de chercher à vérifier les hypothèses énoncées que d'essayer d'en construire la validité et la pertinence comme mode d'approche du phénomène étudié. L'hypothèse centrale énoncée dans cet ouvrage a trait à la dimension mémorielle des lieux. L'intérêt porté à cette dimension donne la possibilité de se libérer de la notion de cadre de vie en introduisant une profondeur historique
DEMOULE J.P., « Trois millions d'années d'immigration », Le genre hunlain, Paris: Seuil, fév. 1989, pp.19-37.
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nécessaire à la compréhension du choix de localisation. 011 sait, en effet, parmi les raisons explicatives de la migration, qu'un des éléments souvent évoqués concerne la recherche d'un cadre de vie conforme aux attentes de l'individu (hypothèse selon laquelle l'individu chercherait à maxin1iser ses intérêts). Le cadre de vie, notion descriptive et explicative, jouerait un rôle attractif et en tout cas déclencheur dans la décision de partir. En témoigne11t les nombreux pallnarès qui évaluent les villes à l'aune des atouts et des possibilités qu'offre leur localisationI. Or, cette interprétation qui consiste à faire du cadre de vie l'élément explicatif a priori des choix de localisation résidentielle relève d'une interprétation hédoniste et/ou utilitariste qui trouve ses limites dans le fait qu'elle néglige les autres dimensions constitutives du déplacement. Prendre en compte la mémoire - cet ensemble de savoirs (et de savoir-faire) transmis et partagés, cette construction me11talequi vise à rendre présent ce qui n'est ni présent ni actuel2 - offre la possibilité de se distancier de ce type d'interprétation. D'ailleurs, les travaux de Maurice Halbwachs ont montré que «le souvenir est dans une très large mesure une reconstruction du passé à l'aide de données
La question du choix de la localisation tend d'ailleurs à se généraliser dans la presse spécialisée. Ainsi faut-il « battre en brèche» l'idée reçue selon laquelle les gens qui vivent en lointaine périphérie le feraient pour des raisons financières. Selon le sondage effectué par le Moniteur il n'en est rien: « En réalité, c'est la qualité de l'environnement et du cadre de vie qui a prioritairelllent dicté ce choix (35%). Avant même la proximité du travail (33%). » Sondage effectué par Ipsos pour « le Moniteur» les 4 et 5 février 2000 auprès de 944 personnes constituant un échanti lIon national représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. « Le Moniteur» du 3 Illars 2000. 2 Je Ille réfère ici à la définition avancée par J.P. Vernant lors d'une intervention faite à Marseille le 18/05/00 dans le cadre des conférences organisées par l'association « Échange et diffusion des Savoirs ». 29
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empruntées au présent, et préparée d'ailleurs par d'autres reconstructions faites à des époques antérieures et d'où l'image d'autrefois est sortie déjà bien altérée.1 » Or l'espace, par sa stabilité, permet le rapport à la mémoire et au temps individuel ou collectif; il est le cadre spatial dans lequel s'inscrit la mémoire d'un individu et de son groupe. Dans cette perspective, je serai amenée à reprendre la distinction entre connaissance familière et connaissance compétente établie par Claude Javeau. Etre familier d'une chose ne signifie pas nécessairement la connaître, dans le sens où l'on peut être familier d'une langue sans avoir la compétence requise pour la parler. La connaissance compétente est en effet «celle qui implique maîtrise conceptuelle, éventuellement instrumentale, de l'objet connu.2 » Inversement, on peut être familier d'une langue et avoir la compétence nécessaire pour la maîtriser3. Cette distinction s'applique aux objets inanimés mais aussi aux lieux: certains nous sont bien connus et d'autres nous sont familiers, même si on ne s'est jamais rendu sur place. Car, même éloigné dans le temps et l'espace, un lieu peut toujours faire partie, selon les termes de Perec, d'une «mémoire potentielle, d'une autobiographie probable4 ». C'est pourquoi les deux ensembles (le familier et la compétence) se recoupent mais ils sont loin de se superposer. Cette distinction faite dans le mode d'accès à la connaissance, outre le fait qu'elle permet de s'intéresser de près à la démarche
1

HALBWACHS M., La mémoire collective, Edition critique établie par

Gérard Nal11er, Paris: Albin Michel, 1997, pp. 118-119.
2

lA VEAU CI., La société au jour le jour; Ecrits sur la vie quotidienne, Bruxelles: De Boeck- Wesmael, 1991, p. 220.

3
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On peut aussi l11aîtriser arfaitel11ent ette langue sans pour autant en p c
PEREC G., Ellis Island, Paris: P.O.L, 1995, p. 56.

être familier (par exemple, les occasions de la parler sont rares).

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cognitive de l''acteur-migrant I, présente aussi l'avantage de prendre en compte le passage du familier à l'action concrète d'acte de connaissance.

Ainsi, la mémoire inscrite dans les lieux qui font sens pour un groupe donné définit une zone de connaissance (que nous qualifions de familière) pour un membre de ce groupe.

L'obligation - et non la contrainte - de migrer procède, selon
cette hypothèse, de la mémoire attachée à des lieux donnés comme familiers. Une connaissance familière constitue donc un bon indicateur de l'obligation que s'imposera l'individu pour accéder à une connaissance compétente mais il ne faut pas, pour autant, négliger le rapport qu'entretient l'individu avec les lieux de départ. Dans cette perspective, il s'agira de décrire le processus de constructionldéconstruction autour duquel vont se renouveler ou se défaire les qualités d'habitabilité conférées aux lieux de départ comme aux villes d'inscription. De la quête à l'enquête Des récits de vie et de ville2 forment la trame, tout autant que la matière, de cet ouvrage. Ils n'auraient sans doute pu s'accomplir sans les nombreux préliminaires qu'exige la connaissance de l'autre, surtout quand l'un des deux interactants est amené à confier le récit des événements qui forment la trame de sa vie. La confiance a été l'élément essentiel et détenTIinant pour que puissent s'établir les bases d'un dialogue; dialogue d'autant plus fécond dès lors que
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Que l'on peut qualifier, à la suite de CI. Javeau, qui prolonge la ROULLEAU-BERGERL., FABRE G., « Identités,altérités et blessures

réflexion menée par A. Schütz, d' « être-en-situation-de-connaissance ». sociales: Quelle posture pour le sociologue? » L 'homme et la société, n° 131, janvier-mars 1999, pp. 121-133. 31

l'interviewé se sentait assez en confiance pour solliciter à son tour des informations sur l'expérience de son interlocuteur1. Ce regard croisé2 a fait émerger une profondeur de champ à l'aune de laquelle était reconsidéré le fil du temps présent. Certes, il n'est sans doute pas facile, pour un migrant, de confier à un interlocuteur le cheminement personnel qui conduit à changer de ville, parfois de pays. Aussi était-il primordial, lorsque la personne abordait les raisons qui l'avaient amenée à s'installer dans une ville sans que des contraintes externes, d'ordre professionnel par exemple, aient influé sur son choix, de dépasser la « surface apparente des choses »3, de chercher les « conditions d'accessibilité de l'altérité4 ». Différents niveaux d'intelligibilité ont alors été mis au jour au fur et à mesure du dialogue qui s'instaurait. Ces paliers témoignent de la difficulté de partir quand rien vraiment ne contraint au départ. Dans un premier temps, en effet, certaines personnes présentaient spontanément les « bonnes raisons» régissant leur départ. Ainsi, par exemple, la migration relevait, en première instance, d'un climat favorable, de conditions de santé précaires... Très rapidement, ces bonnes raisons étaient abandonnées dès lors que la personne entrait dans les tréfonds de son histoire personnelle, livrant ainsi la trame d'un récit
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Cette approche que je qualifierai de clinique a permis d'instaurer un MARIÉ M., « De la formation du regard dans les sciences humaines »,
Conférence, 18/0 I/200 I, lOp.

dialogue entre les deux parties.
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EH ESS, Ruralités Contemporaines,
3

Comme nous y invitent BOURDIEU P., CHAMBOREDON J. CI., PASSERON J. CI., Le métier de sociologue, Paris: Mouton Bordas, 1968, p. 34. 4 RAMOGNINO N., «L'observation, un résumé de la « réalité»: De quelques problèmes épistémologiques du recueil et du traitement des données », Current Sociology, vol. 40, n° 1, 1992, pp. 55-75. 32

qui plongeait ses racines dans le temps long de l'histoire. On quitte alors les formes saillantes d'une vie apparemment sans histoire pour pénétrer progressivement dans des profondeurs insoupçonnées où le présent est considéré à l'aune du souvenir: expliquer et s'expliquer à la fois. En somme, dans les premiers temps de l'entretien et pour certains migrants, tout se passait comme si le registre des déterminations privilégiait l'hétéronomie des contraintes aux dépens de l'autonomie de l'acteur. Or, prendre en compte l'autonomie de l'acteur, qui renvoie à sa capacité à mettre en œuvre un déplacement non contraint, présentait, l'intérêt et l'avantage de se pencher sur les conditions de constitution d'un groupe et donc de ne pas concevoir cette notion de groupe migratoire comme un acquis. Ainsi, sur biel1 des points, les entretiens réalisés se sont révélés être une expérience riche d'enseignements, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. C"est donc sur ces paroles recueillies, ces murmures, mais aussi ces pleurs et ces rires que reposent ces premiers jalons d'une étude sur la dimension autonomique de la migration. Une quarantaine de récitsI ont donné la possibilité d'entrer dans la complexité de cette activité migratoire, même si la finalité de ce travail est avant tout de défricher une pratique mal connue, statistiquement non représentée. Il me semble d'ailleurs que c'est par la prise en compte de ces objets ténus, presque « clandestins », que l'on peut arriver non seulement à instaurer les prémices d'une approche globale des migrations, mais espérer, aussi, apporter une contribution à la connaissance des ressorts déployés par l'acteur, de ses con1pétences et de ses connaissances dans l'accomplissement de l'activité qu'il s'est obligé à mettre en œuvre.
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Dont la partie enregistrée varie entre une heure et demie et trois heures. 33