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L'autre adolescence

De
176 pages
Qui n'a pas rêvé d'une autre adolescence ? Devant les difficultés de cet âge de la vie et en face de nombreux "adoleschiants" qui font considérer parfois l'adolescence comme une maladie, l'auteur imagine une solution radicale: supprimer l'adolescence…Récit d'anticipation ? Roman psychologique ? Parabole utopique ? Transposition d'un rêve ? C'est le mystère de ce livre en quête…
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L'AUTRE ADOLESCENCE
roman en quête

Santé, Sociétés et Cultures Collection dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un itnaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire. Déjà parus Pierre et Rose DALENS, Laurent MAL TERRE, L'unité psychothérapique, 2004. Michèle GUILLIN-HURLIN, La musicothérapie réceptive et son au-delà, 2004. Luc-Christophe GUILLERM, Naufragés à la dérive, 2004. Gérard THOURAILLE, Relaxation et présence humaine. Autour d'une expérience intime, 2004. Régis ROBIN; Malaise en psychiatrie, 2003. Claude LORIN, Pourquoi devient-on malade ?, 2003. J.L. SUDRES, P. MORON, L'adolescence en créations. Entre expression et thérapie. Georges TCHETECHE DIMY, Psychiatrie en Côte-d'Ivoire et contexte socio-culturels. Alphonse D'HOUTAUD, Sociologie de la santé. Thierry BIGNAND, Réflexions sur l'infection à virus VIH. Adan1 KISS (dir.), Les élnotions. Asie - Europe. Aboubacar BARRY, Le corps, la mort et l'esprit du lignage. D. SOULAS DE RUSSEL, Noir délire. Bernard VIALETTES, L'anorexie mentale, une déraison philosophique. Guénolée de BLIGNIERES STROUK, Chroniques d'un pédiatre ordinaire. Yves BUIN, La psychiatrie mystifiée. Aboubacar BARRY, Le sujet nomade. Lieux de passage et liens symboliques. Z. NIZETIS et A. LAURENT, Ophtalmologie et Société. Ch. LESNES, Cinq essais d'ethnopsychiatrie antillaise.

Albert MOYNE

L'AUTRE

ADOLESCENCE

roman en quête

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

Du même auteur

En pédagogie:
Le travail autonome (épuisé), Fleurus, 1982. Relation d'aide et tutorat (épuisé), Fleurus, 1983. L'enseignant est une personne, ouv. colI., ESF, 1984. Formation et transformation de l'enseignant( épuisé), avec J.Artaud et M.Barlow, Chronique Sociale, 1988. Pour vaincre l'ennui à l'école (épuisé),Albin Michel, Call. Richaudeau, 1996. Formation, régulation, institution, PUF, 1998. Autres: Le carnet d'adresses, L'Harmattan, 1989. L'adieu à la maison, Itinéraire, L'Harmattan, 2001.

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6993-4 EAN : 9782747569934

A tous ceux qui ont rêvé d'une autre adolescence, celle qu'ils n'ont pas eue...

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Lorsque je débarquai à Marseille, il pleuvait. Les gens se cachaient sous leur parapluie. Je n'aperçus aucun visage. Il n'y avait que des parapluies. Une pluie de parapluies. J'eus à peine le temps d'acheter quelques vivres. Je gagnai la gare Saint-Charles en taxi. Le chauffeur ne dit mot sinon pour m'indiquer le prix de la course. Cela me parut cher. Je ne discutai pas. Après tout, il y avait longtemps que je n'étais pas revenu en France. Je payai. Dans le train, personne ou presque. Un vieux monsieur monta juste après moi dans le compartiment. A Arles une jeune fille s'installa à son tour. Elle me sembla froide et sans intérêt, je veux dire quelconque. Je me prêtai donc à la conversation du vieux monsieur. Des banalités. La pluie et le beau temps. La vie chère et l'inflation renaissante. Les chiens et les chats. Cet homme avait un chien et sa compagne dans la vie un chat. Il transportait les deux bêtes. Tous les quatre cohabitaient sans grands problèmes. Mais c'était surtout le vieux qui parlait dans le wagon à moitié désert. Je me contentais d'écouter et de relancer: «Tiens.. .ah bon, je n'aurais pas cru, oui... je comprends.. .» Fatigué du voyage, je m'endormis.

Vint Miramas. Des gens montèrent, d'autres descendirent. Le vieux persista avec chien et chat emmêlés dans son histoire. Restait aussi l'adolescente. C'est à ce moment-là que je remarquai qu'elle était très jeune, quinze ou seize ans. Une belle brune à moitié cachée derrière un fichu jaune. Un gamin s'installa aussi que je regardai à peine. Treize quatorze ans peut-être, le visage et les mains pleins de boutons. «Une sorte d'Impétigo» me dis-je, en pensant à ces pays d'Orient d'où j'arrivais, où la maladie affectait surtout ces âges-là. Pourquoi l'adolescente se cachait-elle ainsi? Elle me faisait face. Je l'observais à la dérobée et, au bout d'un moment, il me sembla qu'elle en faisait autant. Quel pouvait être l'intérêt de ce jeu réciproque? Si cela devait durer jusqu'en Avignon, le cache-cache en jaune en valaitilIa chandelle, d'autant que notre différence d'âge devait être d'une trentaine d'années? Et puis la drague d'un glaçon à l'annamite me renvoyait aux femmes connues en Indochine que j'étais bien résolu à oublier, dès mon retour en France. Heureusement, peu avant Tarascon, le foulard annamite se leva, fit un demi-tour et se dirigea résolument vers la sortie. Mais le comportement de cette fille me parut peu naturel. Il y avait quelque chose de farouche dans ce visage et cette démarche. De plus dans le mouvement qu'elle fit pour descendre ses affaires du filet, le foulard découvrit une partie du visage. Il m'apparut plein de cicatrices. C'était donc la raison de son effacement et peut-être de sa curiosité pour deviner si je la regardais. La bonhomie du vieux et son franc-parler étaient plus communicatifs. Je ne regrettai pas de m'en être tenu là avec elle.

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La Durance franchie, les remparts d 'Avignon apparurent. Ce fut à mon tour de me préparer à descendre.

Il suffisait d'un changement modeste. Le train pour Mende et la ligne des Cévennes était sur le même quai. A ma grande surprise, le vieux se retrouva dans mon compartiment. Mais il devint taciturne, après m'avoir demandé ma destination, à quoi je répondis « le terminus », ne tenant pas à trop me démasquer. Mes autres compagnons de route ne furent guère bavards. Une vieille et un homme d'une cinquantaine d'années. Puis au dernier moment, une autre femme, la trentaine. Au premier abord trois étrangers entre eux. Mais bientôt ce ne fut pas si simple. L'homme se mit à regarder la femme par en-dessous pendant que la vieille femme le regardait, lui, comme si elle le surveillait. Décidément dans tous les pays du monde les chemins de fer sont des lieux de regard... Deviner ou se sentir deviné. On se découvrait complice et méfiant à la fois. Il y avait le jeu du dessus et le jeu du dessous. Moi, j'étais un peu à part, plutôt en dessous ou, mieux, à l'écart puisque je ne participais pas au jeu sinon justement par côté. L'intéressant dans ces sortes de jeu c'est d'être à la fois l'arbitre et le joueur possible. Vint Nîmes et son demi-tour. Depuis l'origine, la ligne des Cévennes était disposée ainsi. En épine ou plutôt en angle aigu. Il fallait arriver par une branche du triangle, s'arrêter, détacher la locomotive pendant qu'une autre, prévue à cet 9

effet, s'accolait à la queue qui devenait la tête et repartait à l'opposé sur une ligne adjacente. Cela durait depuis sa construction. Dans mon enfance où j 'habitais Nîmes avant d'aller à Marseille puis de voyager hors de France, on en riait déjà. Cent plans successifs avaient été élaborés pour trouver une solution rationnelle. Aucun ne fut exécuté, faute de crédits. Ainsi donc cette ligne était, dès le début, sens dessus dessous. L'inversion des signes était sa voie! Chacun se résignait à cet arrêt quasiment en pleine nature, dans la gare de triage de Courbessac. Nom bien mal choisi puisqu'en ce lieu rien n'était courbe et que le sac était en angle. La seule distraction possible pendant la manœuvre était d'apercevoir le mécanicien avec sa gueule noire qui, à pied, rejoignait la tête du train depuis la queue lorsque existait la traction à vapeur. Avec les autorails modernes le problème était le même pour le conducteur. Il allait à pied de la tête à la queue qui devenait la nouvelle tête. A part cela, sous un soleil brûlant ou sous la tramontane, on attendait. L'occasion cependant était propice pour engager la conversation avec les autres voyageurs toujours curieux de l'inversion du sens. Mais le vrai Cévenol n'est pas bavard. En dehors du fait brut (<<lechauffeur y se presse pas pour rejoindre son machin... tiens, il a pas de casquette ») et autre variation du même acabit, on se mettait sous la dent ce qu'il était possible de glaner. «Ah, vous allez vers Mende et Marvéjols, moi, je descends avant... vous savez il faut faire signe au chauffeur pour qu'il s'arrête, c'est quelque chose comme Bélezet ou Bélouzet. Il n'y a pas de gare, juste une halte. Et vous allez quoi faire, monsieur, dans ce pays perdu, c'est le point culminant de la ligne? »

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Là, il fallait feinter. Ne pas dire, ne pas cacher non plus ou ne pas avoir l'air de cacher, ce serait louche. Il fallait à nouveau que le dessus paraisse le dessous ou mieux qu'il n'y ait pas de dessous. Cela ne regardait pas les gens. D'ailleurs au fond de moi-même, je n'étais pas très sûr de ce que j'allais faire. Etait-ce une vague intuition à partir de lointains souvenirs d'enfance ou d'adolescence qui me motivaient, quelques observations saisies ici ou là, des rapprochements avec certaines coutumes orientales, des conversations surprises, un ou deux articles de médecine? Tout ceci dans un grand désordre. On verrait bien sur place pour l'enquête. Le journal du soir dont j'avais été le correspondant à Saïgon après New Delhi avait accepté ma proposition, même vague, d'aller mettre mon nez dans ce qui risquait d'être une nouvelle affaire de secte ou de manipulation politique trouble. On m'assurait mes frais pour un mois environ. Le cachet dépendrait du résultat. En attendant j'avais suffisamment de vivres pour trois jours. Le vieux avec chien et chat descendit à Alès. La ligne serpente ensuite et promène ses courbes parmi les châtaigniers et les sapins. Je découvrais des paysages attachants. Je dormis encore. En gare de La Bistade nouvelle manœuvre dans le double sens c'est-à-dire nouvelle inversion de direction. On changeait de quai et encore pas toujours, certaines voitures pouvant se manœuvrer de la tête aux pieds, ici à nouveau de la tête à la queue. Et vogue la galère. Jusque-là on avait piqué au nord et on repartait vers le sud avant d'obliquer à l'ouest. Au fond une ligne en épingles à cheveux qui n'en Il

était pas à une contradiction près. Il fallait changer de place si on voulait être dans le sens du train. En plein XXlème siècle, tout ceci ne laissait pas d'être curieux. Tout d'un coup, dans la gare lozérienne, des bandes de gamins apparurent. On ne savait pas d'où ils sortaient. Ils n'avaient pas le type physique du gosse cévenol et devaient venir d'ailleurs, en attente d'une correspondance. Ils inondèrent en un clin d'œil les deux wagons pour Mende et Marvejols comme des rats envahissant un navire. Bientôt il n'y eut plus qu'eux, cinq ou six voyageurs discrets, et l'on démarra. Un autre fait attira mon attention. Plus on avançait sur la ligne et plus on montait en altitude, plus ceux qui m'entouraient paraissaient vieillir ou rajeunir. On se rassemblait par classes d'âge. Il n'y avait pas de classe intermédiaire. Ou des très vieux comme les voyageurs du coin, grands gaillards plus hauts qu'eux-mêmes à force de fréquenter les sapins des alentours, petites vieilles adorables mais ratatinées comme des pommes flétries. Ou bien des gamins comme cette bande de lascars rieurs qui avaient poussé comme des champignons. Ils avaient tous dix ou douze ans, pas plus. Cela se voyait mais s'entendait à peine dans un silence de conspiration. Quelques cris ou des demi-sifflets des garçons, des murmures ou des bavardages ouatés des filles. Des voix qui n'avaient pas mué ou des sourires de grands bébés. Sur ces hauts plateaux, décidément, l'avoine abondante mais elle était encore en herbe. Pour quelle moisson? 12 serait

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On approchait du lieu, Bélouzet je crois. Quelqu'un avait dû faire signe au chauffeur. Après quelques saccades, la machine s'arrêta comme prévu. Ce n'était pas une gare mais une simple halte ou un point d'arrêt au bord des bois. On se croyait arrivé. Mais c'était faux. Il fallait seulement descendre sur la voie et aller aux renseignements cependant que le convoi du Translozérien repartait au pas. Personne ne connaissait l'endroit exact que je cherchais. Et je n'avais qu'un nom: «Impétigo». Ce devait être un nom de code que le Journal m'avait transmis en me recommandant la discrétion. Curieuse coïncidence avec le gars et la fille du train.. .Le temps de trouver la direction, la bande de gamins descendus en même temps que moi s'évanouit dans la forêt proche. On fut d'avis qu'il fallait marcher loin dans la montagne. Pas de bus pour le hameau perdu dont j'écorchais le nom. Un chemin de terre. « C'est par là, commencez à monter, vous demanderez ensuite... » On était à la saison incertaine. Etait-ce la fin de l'hiver ou le début du printemps? Cinq ou six degrés peut-être. Quelques névés épars. Une espèce de retenue dans l'air. Une impalpable hésitation comme si la nature elle-même oscillait entre deux âges. Celui du vieillissement hivernal où tout se craquèle et se durcit. Celui des jeunes années où on n'a pas encore franchi un pas décisif en hésitant devant ce qui vous attend. C'était comme s'il fallait sauter sur l'autre rive d'un ruisseau qu'un épais brouillard vous cachait.

A réfléchir sur la première partie de mon voyage, cela devenait évident. Dans ce pays, entre les vieux et les tout jeunes il y avait comme une similitude, un parallélisme curieux. Les vieux hésitaient à mourir - on les comprend et, plus paradoxal, les jeunes à grandir. Tous paraissaient se garder en réserve pour autre chose. Mais quoi? On ne peut tout de même pas passer sa vie à reculer ou à rester sur place. Et c'était comme un vent de panique ou de méfiance si quelqu'un se hasardait à poser des questions. On se trouvait bien dans l'état où on était, décidé à y rester. Un point, c'est tout. C'est pour cela qu'aller ailleurs n'intéressait personne. Cela se sentait dans la façon de vous répondre sur le chemin à suivre. « Oh, la la... ça doit être loin.. .on ne sait pas... vous croyez que ça existe vraiment ce que vous demandez? il y a toujours du brouillard par là-haut.. .la montagne est dure, elle se défend.. .des fois qu'elle garderait ses voyageurs... Oh! c'est pas qu'il y ait personne, vous êtes le cinquième aujourd'hui. Hier ils étaient au moins dix et avant-hier bien plus... Tous des jeunes.. .ça vient de partout mais on se demande où ils passent.. .il doit y avoir un autre côté de la montagne par où ils redescendent. Ici, ils repassent pas ou alors c'est jamais les mêmes, on ne les reconnaît pas... bon Dieu qu'est-ce qu'ils en ont fait ou qu'est-ce qu'on leur a fait? On dirait qu'ils ont un paquet d'années de plus. Moi, j'y enverrais pas mon gamin.. .mais allez donc les empêcher de partir, tous rêvent d'y aller... Ca les prend comme ça vers dix, douze ans, un beau jour ils se tirent. Celui de la Juliette, il s'en est allé une nuit. Deux jours après il revient, toujours la nuit, il va voir le gamin d'Auguste et il lui dit: « Ca vaut le coup, j'ai vu, monte avec moi ». On les a entendus. Et puis, ils ont disparu et on les a jamais 14

revus. ..Ca fera comme les autres et les filles aussi... Des manqueurs, à ce qu'on dit. A force de vouloir aller vite, ça manque de quelque chose. C'est comme dans le train pour les correspondances. Chez nous y a des trains qui changent de voie et qui retournent en arrière.. .c'est tout le sens qui va plus. » Tout le monde parlait avec un accent étrange de ce qui se passait là-haut. C'était un ton qui hésitait entre la terreur et la fascination devant l'étrange et l'inconnu, puisque, à part le gamin cavaleur, personne n'en était revenu. En tout cas aucune des personnes interrogées n'était allée là-haut. C'était évident. Et ils juraient de n'y mettre jamais les pieds, à moins que... Le décor aussi me frappait. Les montagnes autour ne ressemblaient pas aux contreforts himalayens aperçus lors de mon séjour au Népal. Aucune montagne ne se détachait de celle d'à côté. Il n'y avait dans ce paysage ni début, ni fin. Ni surgissement à partir d'une vallée, ni rapport de forces entre ces monts arrondis. Aucun affrontement, aucune lutte d'altitude. Tout se valait. A d'autres moments de mon existence, enfant, le Massif Central m'était apparu sécurisant à cause de ses contreforts qui s'épaulaient les uns les autres. Là c'était le revers de la médaille. Le royaume de l'indistinct, du mélange, du fuyant, du flou. Les lignes courbes en arrivaient à vous faire regretter les lignes droites. Désemparé, je finis par m'adresser à un adolescent boutonneux qui traînait... Il alla se renseigner auprès d'un vieux paysan qui me regardait depuis un moment. Le vieux s'approcha et me dévisagea. Ils se ressemblaient avec son fils, dans leur allure et dans leurs gestes. Une 15

extrême sobriété, comme si un langage économe était leur mode de communication habituel, en tout cas devant les étrangers. J'allais dans la bonne direction. Ce me fut confirmé par signes. Il fallait suivre le torrent et monter jusqu'au col. Tout en marchant je me préparais au pire. Là-haut, il fallait m'attendre à quoi? Des vieilles granges, en schiste ou en granit? Sans doute pas d'école, ni même d'enfants, encore moins d'église ou de mairie. Rien de ce qui structure un village. Un cimetière, ça vous rassemble et même ça vous prolonge. A ce que j'avais cru comprendre, on ne mourait guère là-haut. La mort n'y était pas fréquentable. Peu à peu le brouillard s'éclaircissait. Quelques éléments de décor apparurent. Le torrent se faufilait sans hésiter juste à côté du chemin. Il coulait jaune. Pourquoi? Que s'était-il passé la nuit précédente au-delà du petit col? Impossible de savoir encore. Il fallait continuer de monter sans craindre la fatigue. On ne risquait pas l'ennui. Petit à petit le paysage changeait. On sentait un air nouveau qui commençait à descendre d'en haut. Une odeur différente. Non plus celle, verte et acide des sapins. Plutôt une odeur de terre brûlée, adoucie par le rouge d'automne des bruyères que les pousses vertes n'avaient pas encore remplacées. De même l'eau du torrent était en train de virer entre le sépia et le marron. Un autre monde s'annonçait. On approchait. De col, pas vraiment. A l'arrivée, c'était plutôt un seuil. Le seuil d'une sorte de plaine ou de plateau qui s'étendait 16

au loin. Peu de végétation. Quelques bosquets bordaient cependant une légère dépression centrale. On devinait un lac ou plutôt un ancien lac. Une espèce de vasque très large. Le fond d'un cratère peut-être? Y avait-il un volcan éteint au cœur de ce pays perdu? Les fougères avaient maintenant disparu ou s'étaient fondues dans un ensemble uniforme. De loin, dans l'immense vasque, elles ressemblaient à présent à des lianes, à une végétation entre le solide et le liquide, comme des anguilles tordues sur elles-mêmes. Là-bas rien ne montait vers le ciel en fait de plantes, d'arbustes ou même d'herbes. Tout rampait. Tout s'entremêlait. On restait au niveau du sol gluant. La nuit était presque venue d'un coup. Une nuit sans étoiles. Près de moi cependant je sentis une liane. Elle gonfla, s'épaissit. Une forme se dessina en restant au niveau du sol. Une sorte de créature de boue. Une forme vaguement humaine, tressée de terre et d'argile. Tout d'un coup, je crus revivre la Genèse. «Yahvé prit de la boue et forma 1'homme.» Curieuse analogie. Etait-ce un rêve, encore dans ce train qui bifurquait sans cesse à reculons pour mieux avancer? Le sol devenait de plus en plus glissant sous mes pas. Je sentais ma marche osciller. Il ne fallait pas tomber sous peine d'être à mon tour englué. Pour ne pas risquer une chute incontrôlable, je finis par m'accroupir. A quatre pattes, c'était mieux, quitte à me transformer en lézard ou salamandre. Un instant je me sentis redevenir enfant, me traînant sur le sol d'une chambre sans murs. Etait-ce donc cela Impétigo? Un pays de mollusques dans des fonds marins préhistoriques, où des fougères séchées 17